DE P A S C A L C
qui distinguent l'auguste Religion de Jésus-Christ, Rien de plus beau, rien de plus élevé que ce qu'il nous expose sur le caractère des Ecritures , sur la nature des Prophéties, et sur leur accomplissement ; sur la perpétuité de la tradition sacrée sortant du sein de la première Camille, et transmise sans interruption jusqu'à nous: grand et précieux cjépôt confié d'abord aux archives d'une nation particulière (Y), choisie de Dieu lui-même, et remis ensuite d'une génération a l'autre, sous la sauvegarde de l'Eglise universelle : rien de mieux raisonné , rien de plus frappant que les observations qu'il fait sur Ja personne de Jésus-Christ et sur sa doctrine, sur les Apôtres et sur leur mission , sur l'établissement miraculeux du Christianisme et sa résistance aux persécutions politiques. Nous ne n p< k< ions pas les preuves innombrables et pressantes qu'il développe avec tant d'éclat et de forte : eh! comment le pourrions-nous sans les affaiblir? Par quel artifice inconnu reussirions-nous à resserrer une malien ; vaste dans les limites (jui nous sont ordonnées ? Ali ! gardons-nous de soumettre à une froide analyse, des morceaux où brille cette rare éloquence que devait donnera un si beau génie, la ri d'un
tel sujet !
Qui ne sait pas combien l'intérêt de ces grandes choses est en effet secondé et soutenu par l'intérêt du style? Qui n'a pas remarqué comment Pas maîtrisant le pinceau du langage, avec un talent nu de lui seul-, répand sur son expression ces teintes si naturelles et cependant si < . qujl
conservent a la pensée la même vie oui l'anime à l'instant où elle reçoit l'être dans le sein du I ,a j < ir ée de Pascal s< »rl toute empreinte d 1 i\ e lumière quj luit dai 1 me , cou.
. . ni br.ilh va - substances resplendissai 1
tout avec elles l'éclat des tayons du soleil dont
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elles sont imprégnées (s). On dirait que la majesté des Livres saints a passé dans les écrits de ce grand homme. Embrassant toute l'étendue des Ecritures, saisissant toute leur liaison, y suivant d'un regard rapide et sûr l'enchaînement des faits et de la doctrine , Pascal paraît au moment de briser le sceau divin qui couvre une partie de ces pages mystiques, et près de nous en révéler les redoutables secrets.
Dans tous les temps on avait vu de ces hommes qui, vaincus par les passions terrestres, et troublés par les austères préceptes d'une Religion dont l'inflexible loi ne compose jamais avec nos vices, voudraient trouver quelques motifs de doute contre une doctrine importune qui les condamne ; bientôt l'incrédulité s'élève du fond de ce cœur corrompu, et vient demander à l'esprit, des sophismes pour se convaincre elle-même et s'affermir , et des armes pour combattre. La Religion affligée prévoit avec douleur les blessures profondes que doivent lui faire un si grand nombre de ses propres enfans , dans les jours de scandale , de licence et de dissolution. Pourra-t-elle préparer des moyens de défense contre les attentats de l'impie ? Où trouvera- t-elle un bras qui la protège, un appui qui la soutienne? Quelle est la voix qui élèvera son éloquence audessus de toute l'éloquence des hommes , et qui , dans des siècles éblouis de leur vaine science, parlera aux sophistes avec toute l'autorité du génie et du talent ?
C'est à Pascal que la Religion s'adresse : « Prends, r> lui dit-elle , cette plume heureuse et savante, que » je dirigerai dans tes mains, et que nul ne maniera » jam.iis avec la même habileté. Décris, d'un trait » fideie , l'image de l'homme , qui ne se connaît » point lui-même; ose la lui présenter dans son » effrayante vérité ! Réduis au juste la mesure de » ses forces , fais-lui toucher de toutes parts le*
de Pascal. C9
0 bornes de ses facultés: dépeins ses qualités sublimes »> dans toute leur excellence, et mets à nu sa deplo- » rable misère. Porte le poison de l'inquiétude au » milieu de ses coupables jouissances ! Jette l'effroi » dans son ame trompée! Un réveil affreux, mais » salutaire, agitera ses sens et dissipera sa funeste » léthargie. Alors peut-être il cherchera la lumière » dont il éprouvera un pressant besoin. Tu lui feras » voir la main divine empreinte sur lui-même , » prête à le foudroyer pour jamais dans les abîmes » creusés par la souveraine justice, ou aie soutenir » dans ces combats de quelques jours , dont une » éternité de gloire doit être la récompense. Tu » indiqueras la source des erreurs et du mensonge ; » tu dérouleras les annales d'une Religion aussi an- » cienne que le monde , qui vient éclairer l'homme » dans ses ténèbres, dissiper ses doutes et lui offrir » le remède approprié à tous les maux de sa con- » dition. Tu lui exposeras l'histoire de sa chute, » l'explication de sa double nature, de ses viles » passions et de son amour du souverain bien . sa » haute destinée et les moyens de ['accomplir. Tu » multiplieras les preuves puisées à la fois dans son » être et dans les Ecritures ; tu résoudras toutes les » difficultés et démasqueras tous les sopjhjsmes ; tu
» consommeras » Non ; les voies de
Dieu déconcertent notre esprit. La suprême sagesse n'a pas voulu qu'un homme achevât cette grande et belle démonstration des vérités saintes. Le sort de la Religion est d'être combattue jusqu'à la (in d^s temps; ce triomphe contre une perpétuelle contradiction fait sa gloire : une nouvelle attaque serait inutile après la défaite : attaquer de nouveau la Religion, c'est la défendre. Dieu veut aussi laisser quelque mérite à la docilité de sa créature, à la soumission de sa loi. Son dessein, dit Pascal, est moins de perfectionner l'esprit que la volonté : mot
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profond , qui exprime à la fois l'essence et l'objet cle la Religion chrétienne, et son admirable convenance aux vrais besoins de l'homme. Qu'il suffise à celui dont le cœur est droit, de savoir qu'il trouvera ce qu'il cherche , et^'que l'esprit rebelle soit confondu ! Si vous ne voulez être aveuglé par les Livres divins, ah ! n'y portez pas une main sacrilège et l'œil profane de l'impiété ! mais ne les ouvrez qu'avec Je désir de vous instruire. Jésus-Christ les a montrés, ces hommes dont le cœur s'est appesanti, qui ferment l'œil pour ne point voir et l'oreille pour ne point entendre, parce qu'ils redoutent la fin de leur illusion et tremblent d'être guéris ( i ).
Quelques Sages de l'antiquité , il faut en convenir, ont fait de beaux efforts en morale et en philosophie , et se sont élevés à des résultats clignes de remarque , par la seule puissance de leur raison. Mais nul ira porté aussi loin que Pascal l'étude de l'homme naturel : nul n'a professé avec tant de supériorité cet amer et sublime mépris de la nature humaine corrompue (2) , et cette noble et franche admiration des restes de sa grandeur : nul n'a su définir l'homme tout entier , parce que nul ne s'est avisé de combiner ensemble ses deux conditions extrêmes ; de tirer les moyens d'éclairer ses contradictions , du sein de ces contradictions mêmes ; de puiser dans ces épaisses ténèbres une clarté propre à les dissiper : aucun n'a découvert des vues si nouvelles et si nombreuses : aucun n'a réuni tant de lumières à tant d'éloquence : enfin , privés du flambeau de la foi , ni les uns ni les autres n'ont pu tracer à l'homme
(1) S. Matthieu, c. xiii , i5.
'2) Il y a des critiques qui , trompés apparemment par la froide et profonde ironie de Pascal , lui ont attribué , avec l'air du mépris , les maximes de Hobbes sur les bases de la justice. Dirons-nous qu'ils ont seulement f^in! de se méprendre sur la pensée de Pascal ? Mais quelle justification, que celle de défendre leurs lumières aux dépens de leur bonne foi !
de Pascal. 71
sur la terre, son unique chemin pour arriver au but. Allez , divins feuillets , lignes sublimes , traits immortels ! allez d'âge en âge étonner la raison de l'homme par le spectacle de la hauteur où elle a pu s'élever un jour! Au milieu de la nuit orageuse dont les passions couvrent le monde, brillez comme un rayon de la céleste lumière aux yeux de celui qui cherche le rivage , et montrez-lui les éeueils et le port (O !
Pascal n'a point entrepris en philosophe vulgaire , un imposant tableau d'une sagesse purement spéculative : travail stérile , exécuté dans la seule vue d'ajouter aux richesses littéraires un nouveau chefd'œuvre, et de procurera son auteur un peu plus de célébrité : le trésor des grandes beautés qu'il a répandues clans son ouvrage, était dans son cœur ; l'onction et lénergie de ses paroles étaient l'effet de son entière persuasion : voilà les sources de la véritable éloquence. Non , les seules forces du plus beau talent , les ressources les plus fécondes de l'art ne peuvent aller jusques-là. Aussi Pascal nous donnet-il , dans sa conduite personnelle , l'exemple vivant de toute sa philosophie.
Voyez , dans la vie privée de cet homme , l'accomplissement journalier et rigoureux des grandes et belles maximes qu'il a développées avec tant de chaleur dans quelques-unes de ses pensées. L'attention continuelle dont il accompagne toutes les circonstances de sa situation , les soins vigilans dont il environne chacun des actes de sa volonté . le font marcher à grands pas dans les sentiers de la perfection morale . et bientôt il porte toutes Us vertus chrétiennes jusqu'à l'héroïsme (//).
Sans cesse Frappé du néant de l'homme, 1! <">:>ose L'humilité la plus profonde a ces mouvemens de I orgueil qui agitent même les aines les plus simples : il épie ctô mouvemens avec constance, pour les étou£
fer à l'instant même : toujours en garde contre les surprises d'un ennemi d'autant plus à craindre , qu il réussit mieux à se déguiser (^).
La pratique de cette grande vertu , la plus difficile peut-être à garder , le prépare à l'exercice de toutes les autres. Elle le conduit d'abord à cette simplicité de cœur, d'où naissent, à leur tour, tant d'autres vertus angéliqnes, que le Christianisme seul pouvait faire connaître ; à cette simplicité que le Sauveur du monde rendait sensible en nous proposant pour modèle la naïveté des en fans ; aimable comparaison qui , nous mettant sous les yeux l'innocence du premier âge , semble nous rappeler , par cette image touchante , l'innocence primitive d'où l'homme est déchu , pour nous engager à y remonter , en quelque manière , par nos efforts (^c).
La simplicité de Pascal l'entraîne à cette abnégation généreuse qui f subjuguant une nature perverse et révoltée , étouffe le vil et dur égoïsme , porte l'homme à rompre tous les liens terrestres qui captivent son ame , à se sacrifier tout entier à la loi de Dieu et à l'exécution de sa volonté. Elle lui inspire ce renoncement aux superfluités , qui commence par un combat pénible contre une foule de besoins imaginaires menaçant l'homme de privations insupportables , et qui finit par un noble mépris de tous ces objets incapables de remplir son cœur.
C'est ainsi que l'homme , détaché successivement de tout ce qui est indigne de ses affections , dépouillant l'une après l'autre les imperfections de sa nature , se purifiant au creuset de l'austérité , s'élève du fond même de sa bassesse , clans le sein de Dieu , et y va puiser les rayons de cette charité divine qui éclaire l'a me , l'embrase d'un feu céleste , et lui donne une autre vie : nouveau foyer de vertus actives p qui ne peuvent plus se concentrer dans le
de Pascal. ;3
rœur de l'homme , mais qui répandent au-dehors la céleste odeur de leurs parfums et prodiguent les bienfaits d'un zèle infatigable.
Pascal exerce avec une ardeur soutenue ces vertus par excellence , dont il a si bien dépeint le beau caractère, et dont il développe avec tant dame les incomparables effets. Les privations ne lui coûtent rien pour soulager l'indigence; se confiant, pour son compte, a cette Providence qui n'oublie pas le plus petit insecte , il a remarqué, dit-il , que quelque j mçre que Von soit . on laisse toujours quelque chose à sa mort. Qui ne l'admirera pas abandonnant à quelques malheureux sa propre maison devenue l'asile du pauvre , pour sauver le danger du déplacement à un enfant moins souffrant que lui? Oui ne l'admirera pas arrachant au péril de la séduction , la jeunesse , l'innocence et la beauté , et n'épargnant rien pour assurer à la lois le succès et le secret d'une si belle action ? Qui n'admirera pas en lui ce sacrifice douloureux de la nature, ce mouvement sublime de la véritable charité , que l'esprit du siècle calomnie parce qu'il ne le comprend pas; qui, d'une part , entraine Pascal à combattre la douceur du vif attachement qu'il a pour ses proches et pour ses amis , et lui inspire , d'un autre coté , le généreux désir de détacher les autres de lui-même ? 11 immole à son Dieu ce retour de sentiment qui a tant de charmes pour les unies tendres , soit pour laisser dans son cœur et dans te cœur d'autrui un libre essor à l'amour divin , sans lequel sont mortes toutes les autres vertus, soiî pour épargner à ce qui l'entoure les inutiles douleurs d'une séparation prochaine et assurée.
Comment clecrirais-je cette longue patience au milieu des maux si grands qui ont traversé l> sa vie? cette héroïque résignation aux peines de tout genre, qui lui fournissent un sujet de félicitatiou a
l'aspect des fausses joies du monde , où il croît voir l'effet d'un déplorable aveuglement? enfin , ce courage surnaturel qu'il montre sur son lit de mort , trompant les accès des plus vives douleurs par les derniers élans d'une charité qui ne s'éteint qu'avec sa vie (y) ?
Ajoutons à ce faible portrait d'une grande ame , les traits dont Pascal s'est peint lui-même. « J'aime , » disait-il , la pauvreté , parce que Jésus-Christ l'a » aimée. J'aime les biens , parce qu'ils donnent le » moyen d'en assister les misérables. Je garde la » fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mai » à ceux qui m'en font. J'essaie d'être toujours » véritable , sincère et fidèle à tous les hommes. » J'ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu » m'a unis plus étroitement. Soit que je sois seul , » ou à la vue des hommes , j'ai en toutes mes ac~ » tions la vue de Dieu qui doit les juger , et à qui » je les ai toujours consacrées. Voilà quels sont mes » senti mens fi). »
Ce sont ceux du vrai Chrétien , et l'on ne voit rien à y ajouter pour compléter la grandeur morale de l'homme qui , docile aux mouvemens de la grâce divine , se perfectionne lui-même par les nobles efforts de la vertu : spectacle le plus beau qui puisse s'offrir à nos regards dans la nature entière , et que la Religion chrétienne seule peut donner dans toute sa sublimité , parce qu'à elle seule il appartient d'inspirer la vraie sagesse , par la grandeur des motifs qu'elle leur donne pour base : sagesse épurée, que ne souille point le venin de l'orgueil , étrangère à toute spéculation de vaine gloire ; état céleste d'une ame toujours en présence de l'éternité , et pleine d'indifférence pour cette
par
(i) Supplément aux Pensées de Pascal. Voyez aussi la Vie de Pascal , ir M.œe perler.