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L'hypothèse de Buffon ne survécut pas longtemps au siècle qui l'avait applaudie. La science en ruina les principaux fondements, en attribuant les fossiles du Nord à des espèces perdues et en démontrant que l'influence de la chaleur propre de la terre est presque nulle à la surface si on la compare à celle du soleil \ C'est le sort réservé aux hommes qui inaugurent une science* nouvelle, de se voir bientôt dépassés par ceux-là mêmes auxquels ils ont ouvert la carrière et d'avoir à redouter le pro-
' « Fourrier évalue Feffet thermométrique que la chaleur centrale produit à la surface du globe à '/^o de degré au plus. Il n*y a donc pas lieu de craindre la congélation générale, dont Buffon nous menace, quand toute cette chaleur sera dissipée. » (Voir une notice d'Arago dans V Annuaire du Bureau des lougitudes, 1834.)
BUFFOK 8
grès qu'ils appellent de tous leurs vœux et hâtent de tous leurs efforts. Il serait triste de penser cependant que de si grands travaux n'ont pas laissé une trace; et heureusement il n'en est pas ainsi. Si l'on me demande ce que le temps a respecté des travaux de Buffon sur l'histoire de la terre (j'entends les vues générales où se révèle le génie), je répondrai avec Cuvier : « Il a donné par ses hypo- « thèses mêmes une grande impulsion à la géologie; « il a le premier fait sentir généralement que l'état « actuel du globe est le résultat d'une succession « de changements dont il est possible de saisir les « traces; et il a rendu tous les observateurs atten- « tifs aux phénomènes d'où l'on peut remonter à « ces changements. » Ses erreurs mêmes ont été, après lui, fécondes en vérités, puisqu'elles ont éveillé la curiosité et attiré l'attention sur des faits demeurés jusqu'alors dans l'oubU.
Si même rien ne restait debout dans la théorie de Buffon, il faudrait l'admirer encore comme un modèle incomparable de l'art d'évoquer le passé, de faire revivre les choses anciennes, d'en rassembler les rares et précieux débris. On y étudierait cet art de subjuguer le lecteur par une suite de rai-
sônnements dont chacun renchérit sur celui qui précède et le fortifie en le dépassant. On s'étonnerait surtout de cette imagination puissante qui semble voir tout ce qu'elle conçoit, qui désarme la critique, inquiète le scepticisme même et lui arrache le mot fameux de Hume : « Cet homme donne à des choses que nul œil humain n'a vues une probabilité presque égale à l'évidence. »
Quand BufFon n'aurait écrit que la Théorie de la terre et les Époques de la nature, sa gloire scientifique et littéraire ne craindrait rien du temps et de l'oubli. Ce ne sont pourtant pas ces deux ouvrages qui ont le plus contribué à sa renommée. Les événements qu'il y décrit sont trop éloignés de nous, trop différents de ceux qui frappent d'ordinaire les 5^eux, pour intéresser vivement l'imagination de la plupart des hommes. D'ailleurs, les longues suites de raisons qui conduisent à ses grandes théories exigent une continuité d'attention dont le vulgaire n'est guère capable; et si on les lit par fragments, on perd de vue cet enchaînement merveilleux de raisonnements et d'observations qui donne à ses tableaux une réalité si puissante.
Il8 ÉLOGE DE BUFFON.
L'histoire des animaux, plus accessible à tous les lecteurs, plus familière et plus maniable, devait surtout rendre la gloire de BufFon populaire. Elle nous entretient de sujets d'un intérêt moins élevé, mais plus vif peut-être ; elle s'adresse à l'ignorant curieux, autant peut-être qu'au savant et au philosophe. Elle abonde en détails intéressants, en descriptions brillantes, et par sa variété infinie permet à l'écrivain de déployer toutes les qualités de son esprit et de son style.
BufFon semble s'être complu surtout dans ce côté descriptif de l'histoire naturelle, qui offrait une si riche matière à son éloquence. Il dédaigna un peu trop cette partie de la science, secondaire sans doute, mais pourtant indispensable, qui comprend l'examen comparé des diverses espèces et leur distribution méthodique suivant les ressemblances principales. Tout entier à la description, il négligea la méthode ; et, non content de s'en aflPranchir, il la jugea inutile. Dans la science, comme dans le style, il faisait volontiers bon marché des qualités qui lui manquaient. Il jugea qu'il y avait de l'audace et de la grandeur à aborder un sujet immense sans un plan préconçu, à mar-
cher hardiment sans tracer sa route, contemplant la nature et la décrivant, à mesure qu'elle s'offrait à lui. Il faut l'entendre exposer sa méthode. Il suppose un ignorant s'éveillant tout neuf pour les objets qui l'environnent. Il le place dans une campagne « où les animaux, les oiseaux, les poissons « les plantes, les pierres, se présentent successivece ment à ses yeux » . Cet homme distingue d'abord la matière animée et la matière non animée, les plantes, les animaux, les quadrupèdes, les oiseaux et les poissons. « Voilà ce que la simple inspection <( doit nécessairement lui donner, et ce qu'avec une « très-légère attention il ne peut manquer de re- « connaître ; c'est aussi ce que nous devons regar- « der comme réel, et que nous devons respecter « comme une division donnée par la nature même. « Ensuite mettons-nous à la place de cet homme, « ou supposons qu'il ait acquis autant de connais- « sances et qu'il ait autant d'expérience que nous « en avons ; il viendra à juger les objets de l'histoire « naturelle par les rapports qu'ils auront avec lui. « Ceux qui lui seront les plus nécessaires, les plus « utiles, tiendront le premier rang; par exemple, il « donnera la préférence, dans l'ordre des animaux.
« au chien, au bœuf; et il connaîtra toujours mieux « ceux qui lui seront les plus familiers. Ensuite il « s'occupera de ceux qui, sans lui être familiers, « ne laissent pas que d'habiter les mêmes lieux, « les mêmes climats, comme les cerfs, comme les « lièvres et tous les animaux sauvages; et ce ne « sera qu'après toutes ces connaissances acquises, « que sa curiosité le portera à rechercher ce que « peuvent être les animaux des climats étrangers, « comme les éléphants, les dromadaires, etc. Il en
« sera de même pour les autres productions
« de la nature. Il les étudiera à proportion de « l'utilité qu'il en pourra tirer ; il les considérera à « mesure qu'elles se présenteront plus familière- (( ment ; il les rangera dans sa tête relativement à « cet ordre de ses connaissances, parce que c'est en « effet l'ordre selon lequel il les a acquises, et selon « lequel il importe de les conserver. Cet ordre, le « plus naturel de tous, est celui que nous avons « cru devoir suivre ; notre méthode de distribu- « tion n'est pas plus mystérieuse que ce qu'on <( vient de voir'. »
' Tome I, page 31.
Tout artificielle qu'était une pareille méthode, BufFon la trouvait plus naturelle que toutes les autres alors en usage ; peut-être aussi pensait-il que c'était diminuer la majesté de la nature et en méconnaître la variété infinie, que d'y marquer ainsi des divisions précises et symétriques. Il estime, quant à lui, que la vraie méthode est l'histoire exacte de chaque chose en particulier ' ; il ne voit dans toutes celles dont se servent les naturalistes, que des conventions, un langage arbitraire et un moyen de s'entendre dont il ne peut résulter aucune connaissance nouvelle ; « ne serait-il pas plus « simple, dit-il, plus naturel et plus vrai, de dire « qu'un âne est un âne, et un chat un chat, que « vouloir, sans savoir pourquoi, qu'un âne soit un
' Tome I, page 24.
« cheval et un chat un loup-cervier'? » Sa mauvaise humeur contre les méthodes l'emporte au point de lui faire oublier le vrai sens et la portée de cet utile procédé. Il a l'air d'oublier ou plutôt il feint de ne pas comprendre l'usage des naturalistes, qui conviennent de donner aux genres le nom d'une des espèces principales qu'ils contiennent ; aussi s'indigne-t-il fort mal à propos contre les naturalistes impertinents qui classent l'homme avec le singe et font du roi des animaux un chat à crinière et à queue longue. « N'est-ce pas (s'écrie- « t-il) dégrader, défigurer la nature, au lieu de la « décrire ou de la dénommer*? » Il soutient ce paradoxe étrange, qu'il vaudrait mieux « faire suivre « le cheval, qui est solipède, par le chien, qui est « fissipède, et qui a coutume de le suivre en effet, « que par un zèbre, qui nous est peu connu et qui « n'a peut-être d'autre rapport avec le cheval que « d'être solipède' ».
' Tome I, page 40.
^ Tome IX, page 10.
Daubenton relève avec vivacité la méprise de BufFon et Taccuse de n'avoir pas entendu la méthode de Lînnée. (Séances des écoles normales ; tome I, page 233.)
3 Tome I, page 36.
L'injuste dédain de Buffon pour les méthodes lui attira tout d'abord de nombreuses critiques et provoqua des réponses vives et quelquefois mordantes; celle de Malesherbes se distingua entre toutes par une urbanité qui n'ôtait rien à la vigueur de la réplique. Malesherbes fit observer, avec justesse, qu'il y a dans la nature des classes réellement séparées de toutes les autres ; que cette division ne part pas de la fantaisie d'un nomenclateur, qui aurait imposé arbitrairement un nom commun à des animaux rapprochés par quelques ressemblances particulières; mais que c'est la nature elle-même qui a lié par une foule de ressemblances les animaux de ces classes \
' Malesherbes, Observations sur V histoire naturelle , tomel, page 9.
Sans doute une classification ne saurait jamais comprendre tous les rapports des êtres ; il suflEt, pour qu'elle soit naturelle, qu'elle tienne compte des principaux et que les groupes dont elle se compose donnent lieu à des propositions générales plus nombreuses et plus importantes que ne le feraient les autres groupes formés des mêmes objets. Comment méconnaître l'utilité d'une classification établie selon ces principes ? Quelle clarté, quelle concision n'apporte-t-elle pas dans la science ? Il faudrait une description d'une longueur prissque infinie, pour nous apprendre ce que nous savons, dès que nous connaissons simplement la place qu'un être occupe dans une pareille classification. Quelques mots suppléent ainsi à des pages entières, et l'esprit est ainsi délivré des répétitions fastidieuses que toute autre méthode entraîne nécessairement.
C'est en vain que l'on attaque la valeur des classifications naturelles, en soutenant que les divisions des classes sont toujours plus ou moins confuses et arbitraires. On conçoit très-bien des classes parfaitement fixées, sans que leur limite extérieure soit déterminée avec une précision rigoureuse ; ce
qui constitue la classe, ce sont les qualités qui appartiônnent éminemment aux êtres qui en font partie sans conteste, et non l'exclusion absolue des êtres qui possèdent ces qualités à un moindre degré ou qui même en sont dépourvus. Chaque classe est caractérisée par son point central, par son type le plus accompli, et non point par une définition toujours incomplète et provisoire. Les espèces dont la place est incertaine n'empêchent pas les autres de se grouper naturellement autour du type dont elles se rapprochent le plus, de même que les maisons éparses entre deux villes n'empêchent pas de parler de ces deux villes comme de deux touts très-réellement distincts.
L'esprit de BufFon était trop juste et trop ouvert pour que ces considérations ne finissent point par dissiper ses préventions à l'égard de la méthode. Lorsqu'après avoir décrit les animaux domestiques dans un ordre tout à fait arbitraire, il passa à l'étude des animaux sauvages, il fit une première concession à ces méthodes tant décriées, en rapprochant, autant que possible, les espèces semblables, en mettant fe chevreuil près du daim, la martre près de la fouine. Enfin lorsqu'il arriva aux quadru-
mânes, « il fut obligé, par leurs nombreux points « de ressemblance, d'établir des divisions entre ces « animaux, de former des genres et d'indiquer les « caractères des espèces. La même nécessité se fit « sentir dans l'histoire des oiseaux. Aussi cette « histoire est-elle presque entièrement distribuée « d'une manière méthodique ; il y a des familles, « des genres, qui sont aussi bien faits que ceux des « autres méthodistes. On peut donc dire que « BufFon, sans l'avouer, a réfuté lui-même les dé- « clamations qu'il a répandues contre les méthodes <( dans ses divers écrits \ »
' CuviER, Histoire des sciences naturelles, tome IV, page 164.
Buffon dit lui-même en commençant l'histoire des oiseaux : «Au lieu de traiter les oiseaux un à un, c'est-à-dire par « espèces distinctes et séparées, je les réunirai plusieurs « ensemble sous un même genre. » (Oiseaux, tome I, page 20.)
Ces théories sur la classification ne sont pas une simple question de logique; elles se rattachent à un problème qui intéresse au plus haut point la science et la philosophie, le problème de la nature et de Torigine des espèces. Il est aisé de saisir le lien des deux questions. Si, en effet, il n'y a point dans la nature de types permanents représentés successivenient par les individus d'une même espèce; si les caractères qui paraissent, au pr,emier abord, immuables, vont s'altérant sans cesse par la suite des générations, il est évident que nos classifications doivent être regardées comme des procédés arbitraires, comme d'ingénieux instruments scientifiques que l'homme a construits et qu'il peut refaire à son gré, à moins qu'il n'aime
mieux s'en affranchir. Si, au contraire, Tordre apparent de la nature est l'expression du plan mystérieux-conçu tout d'abord par l'intelligence suprême, si les espèces, au lieu d'être des divisions arbitraires, sont vraiment les catégories de la pensée divine, la science devra respecter ces grandes divisions fondées sur la nature même des choses, remonter des espèces aux types plus généraux dont elles sont les expressions diverses, rattacher ces types aux grandes formes primitives dont toutes les autres sont sorties comme les rameaux d'un tronc commun. Ce grand problème divisa jadis Aristote et Platon. Il s'agitait encore sous les débats, si vains en apparence, des philosophes scolastiques, au sujet des universaux. Il occupe aujourd'hui les esprits à propos des théories ingénieuses et hardies de Darwin ; lutte étrange où le vaincu espère toujours une revanche prochaine , où le vainqueur reste douteux et inquiet au milieu même de la victoire. Il est près des frontières des grands États des lieux prédestinés par leur importance stratégique à servir de champ de bataille; les générations viennent, l'une après l'autre, s'y heurter. D'une lutte à l'autre les armes se sont perfectionnées, la tactique
est devenue plus savante ; mais le courage est égal et les chances continuent à se balancer. Il est de même, dans les vastes domaines de la philosophie, des positions décisives, que les systèmes se disputent avec des armes sans cesse renouvelées, qui leur assurent tour à tour une victoire précaire.
BUFFON
L'esprit hardi et philosophique de BufFon devait l'entraîner dans cette lutte. Il y entra sans opinion bien arrêtée, combattant un peu au hasard, et changeant volontiers de parti. Dans cette question, comme dans celle des classifications, son esprit, docile à la critique et à l'expérience, passa par des phases diverses, mais en s'approchant de plus en plus de la vérité.
Il avait d'abord été frappé des altérations profondes que le climat, la nourriture et la domesticité entraînent chez les animaux. Il avait surtout étudié ces changements dans les espèces le plus anciennement soumises à la domesticité : les brebis, la chèvre, le bœuf, le chien. Quelle diflférence du mouflon, cet animal grand, vigoureux et brave.
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ne craignant ni le froid de l'hiver, ni la dent du loup, et notre brebis, si faible, si délicate, n'ayant rien gardé des anciennes qualités de sa race « qu'un « peu de vivacité, mais si douce, qu'elle cède en- « core à la houlette d'une bergère' ». Le chien a subi des transformations encore plus variées et plus profondes. On en voit de toutes les formes, de toutes les tailles, de toutes les couleurs ; leur voix même a subi des mutations singulières : « il « semble que le chien soit devenu criard avec « l'homme, qui, de tous les êtres qui ont une lance gue, est celui qui en use et abuse le plus* ».'
En étudiant ces transformations, BufFon aurait dû être frappé de ce fait, que, si étendues qu'elles puissent être, elles ont pourtant des limites qu'elles ne sauraient dépasser. Les qualités extérieures, les proportions des organes sont seules altérées. L'organisation elle-même, la structure interne, restent constantes. De plus ces altérations limitées n'ont
' Tome XrV, page 139. Les qualités physiques du mouflon se sont également modifiées ; son poil rude s* est changé en une laine fine ; sa queue s* est chargée de graisse, ses cornes se sont raccourcies.
* Tome XIV, page 323.
rien de constant et disparaissent bien vite avec les circonstances qui les ont amenées. Rendus à la liberté, les chiens cessent d'aboyer, les chevaux reprennent leur instinct de vivre en troupes sous un chef. Ils reviennent à une taille moyenne, à une couleur uniforme ^ L'homme peut donc tout sur les variétés ; il ne peut rien sur les espèces.
Cette distinction avait d'abord échappé à BufFon; par une induction précipitée il conclut d'abord des variétés aux espèces elles-mêmes : « Après le coup « d'œil que l'on vient de jeter sur ces variétés, qui « nous indiquent les altérations particulières de « chaque espèce, il se présente, dit-il, une consi- « dération plus importante et dont la vue est bien « plus étendue, c'est celle du changement des este pèces mêmes, c'est cette dégénération plus ance cienne et de tout temps immémoriale, qui paraît « s'être faite dans chaque famille ou, si l'on veut, « dans chacun des genres, sous lesquels on peut « comprendre les espèces voisines et peu différentes
^Flourens, Histoire des travaux et des idées de Buffon, — CF. RouLiN, Observations sur les animaux domestiques transportés de Vancien dans le nouveau continent. (Mémoires des savants étrangers, 1835.)
« entre elles \ » BufFon croit même pouvoir indiquer les quinze genres principaux dont toutes les espèces, sauf neuf qu'il regarde comme isolées *, sont à peu près issues.
' Tome XIV, page 355.
2 Ce sont : Téléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, la girafe, le chameau, le lion, le tigre, l'ours et la taupe.
Ces écarts d'imagination, auxquels BufFon se laisse trop facilement entraîner, ne l'empêchent pas de professer ailleurs des idées moins hardies, mais plus scientifiques. Nul avant lui n'avait marqué avec autant de précision le vrai caractère de l'espèce. La définition qu'il en donne est encore, à tout prendre, la plus satisfaisante que l'on connaisse : « L'espèce n'est autre chose qu'une suc- « cession constante d'individus semblables, et qui « se reproduisent. » Ce dernier caractère, la fécondité continue, est la marque précise de l'espèce. Il faut citer cette page de BufFon, parce qu'il n'en est guère qui fasse plus d'honneur à son esprit scientifique : « Tous les individus semblables qui exis- « tent sur la surface de la terre sont regardés
comme composant l'espèce de ces individus. Cependant ce n'est ni le nombre ni la collection des individus semblables qui fait l'espèce, c'est la succession constante et le renouvellement non interrompu de ces individus qui la constituent. Car un être, qui durerait toujours, ne ferait pas une espèce, non plus qu'un million d'êtres semblables qui dureraient. aussi toujours. L'espèce est donc un mot abstrait et général, dont la chose n'existe qu'en considérant la nature dans la succession des temps et dans la destruction constante et le renouvellement tout aussi constant des êtres. C'est en comparant la nature d'aujourd'hui à celle des autres temps, et les individus actuels aux individus passés, que nous avons pris une idée nette de ce que l'on appelle espèce ; et la comparaison du nombre ou de la ressemblance des individus n'est qu'une idée accessoire et souvent indépendante de la première; car l'âne ressemble au cheval plus que le barbet au lévrier, et cependant le barbet et le lévrier ne sont qu'une même espèce, puisqu'ils produisent ensemble des individus qui peuvent eux-mêmes en produire d'autres; au lieu que le cheval et l'âne sont cer-
« tainement de différentes espèces , puisqu'ils ne « produisent ensemble que «des individus viciés et « inféconds ^ »
C'est au commencement de son chapitre de VAne que BufFon développe ces idées vraiment dignes de la science ; et il en fait aussitôt à l'âne lui-même une application aussi juste que spirituelle. « L'âne, dit-il, est donc un âne, et ce n'est « point un cheval dégénéré, un cheval à queue nue; « et il n'est ni étranger, ni intrus, ni bâtard. Il a, « comme tous les autres animaux, sa famille, son « espèce et son rang; son sang est pur, et quoique « sa noblesse soit moins illustre, elle est tout aussi « bonne, tout aussi ancienne que celle du cheval^. »
BufFon, comme s'il voulait se faire pardonner ses vues hasardées, revient à plusieurs reprises sur cette question de la permanence des espèces. Il fait remarquer que, s'il était prouvé qu'une seule eût été produite par la dégénération d'une* autre, il n'y aurait plus de bornes à la puissance de la nature ; mais non, toutes les espèces ont également partir * cipé à la grâce de la création, toutes portent encore
» Tome IV, page 384.
*Tome IV, page 389.
les traits inaltérables que Dieu leur a d'abord imprimés; elles ne dépendent ni du temps ni du nombre. Chacune tient sa place, subsiste par ellemême et se défend des autres ; chacune forme un tout et compte pour un dans les ouvrages du Créateur; chacune a un droit égal à la vie, et, s'il en est de plus précieuses aux regards de Dieu, toutes cependant ont reçu de lui le pouvoir de durer avec' leur forme propre et originale.
BufFon attache une si grande importance à cette question des espèces séparées et irréductibles l'une à l'autre, qu'il ptend soin de distinguer nettement les espèces de l'ancien continent des espèces, en apparence similaires, du nouveau. Ses idées sur la distribution géographique des animaux constituent, selon Cuvier, de véritables découvertes ^ Pour apprécier à sa juste valeur le service que BufFon rendit alors à la science, il faut se représenter la confusion presque inextricable qui régnait alors dans cette partie de l'histoire naturelle. Les premiers explorateurs du nouveau Monde, voulant décrire et dénommer des quadrupèdes , des poissons, des oiseaux inconnus, n'imaginèrent rien de
' CuviER, Bibliographie universelle, article Buffon.
mieux que de leur imposer les noms des espèces connues avec lesquelles ils offraient le plus de ressemblance. On appela le puma, lion; l'alpaga, mouton; le jaguar, tigre; et il en résulta les idées les plus fausses sur la faune comparée des divers continents : « les noms avaient confondu les « choses ' » .
Buffon eut la gloire de montrer que, à part un petit nombre d'espèces, comme le loup, l'élan et le castor, qui, peut-être, ont passé d'un pays dans l'autre, chaque continent est peuplé d'animaux distincts. Il y a là comme deux créations séparées, ou plutôt comme deux applications du même plan. Les animaux de l'ancien continent et ceux du nouveau forment en effet deux séries parallèles. Les animaux de chacune de ces séries ont leur représentant dans l'autre, à cela près que les animaux d'Amérique ne semblent que des représentants amoindris des animaux similaires d'Europe, d'Afrique ou d'Asie. Qu'est-ce en effet que le lama auprès du chameau; le tapir auprès de l'éléphant ou du rhinocéros; le jaguar auprès du tigre; le puma auprès du lion ?
» Tome IX, page 55.
Il semble en vérité que le Créateur se soit plu à varier à l'infini l'expression des mêmes idées, à épuiser, pour ainsi dire, toutes les formes de l'être» contenues dans le plan mystérieux selon lequel il a conçu son œuvre; et, chose vraiment merveilleuse! cette variété presque infinie est obtenue par les moyens les plus faciles, grâce aux modifications graduelles d'un petit nombre de types primitifs; de sorte que la diversité des détails ne cache pas l'admirable simplicité du plan, comme, dans un édifice bien fait, les grandes lignes se détachent nettement au milieu du désordre apparent d'une architecture aussi libre que savante.
Parmi ceux qui étudient la nature, les uns sont plus frappés de la grandeur de l'ensemble, les autres
du fini et de la perfection des parties. Ceux-ci, spectateurs curieux, observateurs infatigables, arrêtant successivement leur attention sur un petit nombre de détails, s'étonnent surtout de la variété infinie qu'ils y remarquent et s'attachent à en bien marquer les différences. Ceux-là, esprits élevés et philosophiques, se plaisent aux vues étendues et générales, s'éloignent du monument pour en mieux saisir l'unité grandiose, prenant plutôt garde à la simplicité et à la symétrie du plan général, qu'à la liberté et aux capricieuses fantaisies de l'exécution.
Je n'ai pas besoin de dire de quel côté Buffori était entraîné par ses habitudes d'esprit et par la tournure de son génie. Nous l'avons vu séduit tout d'abord par l'idée chimérique de la mutabilité des espèces. Il y renonça, à la vérité, ramené par l'expérience à des idées plas exactes; mais, en restituant aux espèces leur origine distincte et leur existence propre, il reste frappé de l'unité profonde qui les rapproché et les fait apparaître comme des œuvres diverses à la vérité, mais conçues pourtant toutes par la même intelligence. C'est sur le même plan, varié d'abord par nuances insensibles, puis déformé par degrés au point de devenir méconnaissable, qu'ont été construits les quadrupèdes, les oiseaux , les reptiles, les insectes, les vers, les zoophytes, les plantes même; tous ces êtres infini-
ment divers par leurs caractères apparents, mais participant tous aux grands traits communs de toute substance organisée et vivante. « Que l*on considère, comme Ta remarqué M. Daubenton, que le pied d'un cheval, en apparence si différent de la main d'un homme, est cependant composé des mêmes os, et que nous avons à l'extrémité de chacun de nos doigts le même osselet en fer à cheval qui termine le pied de cet animal; et l'on jugera si cette ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences apparentes; si cette uniformité constante et ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, etc., dans lesquels les parties essentielles, comme le cœur, les intestins, l'épine du dos, les sens, se trouvent toujours, ne semblent pas indiquer qu'en créant les animaux, l'Être suprême n'a voulu employer qu'une idée et la varier en même temps de toutes les manières possibles, afin que l'homme pût admirer également et la magnificence de l'invention et la simplicité du dessein ^ »
» Tome IV, page 379.
BufFon ne s'en tient pas à cette vue générale, vraie dans son ensemble, il reprend l'idée de la série continue des êtres. « La nature, dit-il, marche « par des gradations inconnues... Elle passe d'une « espèce à une autre espèce, d'un genre à un autre « genre, par des nuances imperceptibles; de sorte « qu'il se trouve un grand nombre d'espèces « moyennes et d'objets mi-partie, qu'on ne sait « où placer'. »
Cette idée semble s'être présentée d'abord à l'esprit d'Aristote ^. Leibniz l'avait reprise et ajustée sans peine à l'ensemble de son système. « La loi de continuité, dit-il, exige que tous les êtres naturels ne forment qu'une seule chaine, dans laquelle les différentes classes, comme autant d'anneaux,
' « Le passage des êtres inanimés aux animaux se fait peu « à peu : la continuité des gradations couvre les limites qui « séparent deux classes d'êtres et soustrait à Tceil le point « qui les divise. Après les êtres inanimés viennent d'abord « les plantes... Des plantes aux animaux le passage n'est point « subit et brusque. On trouve dans la mer des corps dont « on douterait si ce sont des animaux ou des plantes. La « même gradation insensible, qui donne à certains animaux « plus de vie et de mouvement qu'à d'autres, a lieu pour les « fonctions vitales. »
(Aristote, Traité des animaux ^ livre VIII, chap. Ie^)
2 Tome P% page 2.
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tiennent si étroitement les uns aux autres, qu'il soit impossible de fixer précisément le point où quelqu'une commence ou finit ; toutes les espèces qui occupent les régions d'inflexion etderebroussement devant être équivoques et douées de caractères qui se rapportent également aux espèces voisines ^ »
Rien de plus séduisant que cette doctrine de Leibniz et de BufFon ; et j'ajoute, rien de plus juste, si on l'applique dans une juste mesure aux êtres qui sont en effet construits sur un même plan. BufFon ne connaissait bien que les animaux vertébrés, dont Daubenton lui avait donné les descriptions anatomiques. Tous les animaux à sang blanc, comme on disait alors, les insectes, les mollusques, les zoophytes, n'étaient encore connus que fort imparfaitement des naturalistes. Quelques études de Malpighi sur le ver à soie, de Swammerdam sur un certain nombre d'insectes, étaient à peu près tout ce que l'on possédait de vraiment scientifique sur ces tribus nombreuses des animaux invertébrés; d'ailleurs nulle description comparative, nulle vue d'ensemble. Buffon appliqua donc
' Lettres de Leibniz, dans V Appel au public de Kœnigsb, (Appendice, page 45.)
au règne animal tout entier une loi de continuité, qui ne s'appliquait exactement qu'à chacun des grands embranchements de ce règne, considérés séparément. Tant que l'on demeure dans le même embranchement, on rencontre un plan unique, un dessein suivi; Ton passe par dea intermédiaires innombrables, et sans brusque transition, des mammifères aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, etc. Mais il n'en est plus de même, lorsqu'on passe d'un embranchement à l'autre, des poissons aux insectes par exemple; dans ce passage, nulle transition, nul être intermédiaire. La nature fait un saut brusque; elle abandonne franchement son premier plan, après en avoir, pour ainsi dire, tiré tout le parti possible, et travaille à nouveaux frais sur un plan tout différent. Il en est de même lorsqu'on passe des insectes aux mollusques, des mollusques aux rayonnes. Il n'y a donc pas un seul type varié presque à l'infini dans le règne animal; il y en a quatre, irréductibles l'un à l'autre; et la loi de continuité, proclamée par Leibniz et par Buffon, n'est vraie qu'autant que les animaux auxquels on l'applique appartiennent tous à l'un ou à l'autre de ces types.
On voit donc que les grandes vues de BufFon sur l'ensemble du règne animal sont mêlées d'erreurs et de vérités. D'ailleurs, c'est le sort de toutes les théories générales, j'entends celles qui ont été conçues par le génie et qui s'appuient sur les faits, de contenir à la fois une part de vrai, parce qu'elles correspondent à, certains faits, et une part de faux, parce qu'elles ne correspondent pas à tous. Le progrès des connaissances les discrédite bien vite. On admire encore la force d'esprit qui les a inspirées, mais elles appartiennent à l'histoire de la science plus qu'à la science elle*- même, et n'assurent à leur auteur qu'une gloire toujours précaire et* contestée.
Celle de Buffon repose sur d'autres titres, moins éclatants peut-être, mais plus durables et plus authentiques. De ses théories, il ne reste guère que l'influence qu'elles ont exercée, l'impulsion qu'elles ont donnée aux esprits et qui ne s'est plus arrêtée. Mais ses descriptions, ses tableaux subsistent tout entiers et lui assurent une gloire sans cesse rajeunie. C'est, à vrai dire, la seule partie de son œuvre qui soit restée populaire, c'est celle aussi que les progrès de la science ont le plus respectée. Son livre est encore le recueil le plus complet et , à tout prendre, le plus exact, où l'on puisse s'instruire de la vie, des habitudes, des mœurs des animaux. Je ne sais pourquoi, dans notre siècle, l'attention des naturalistes s'est détournée de cette partie de l'his-
toire naturelle, la plus importante peut-être, et à coup sûr la plus intéressante. Les anatomistes et les classificateurs ne regardent pas volontiers comme des confrères les savants qui s'occupent de pareilles études. L'agrément de cette étude est peut-être une des causes de cette prévention injuste. Les hommes voués à ces travaux pénibles admettent difficilement que l'on puisse faire quelque chose d'utile avec, de moindres efforts. Les naturalistes ont donc abandonné aux voyageurs, aux chasseurs ou même aux gens de lettres et aux philosophes, cette partie essentielle de leur tâche ; et entre ces mains inexpérimentées l'histoire naturelle a pris un caractère anecdotique presque personnel, qui excite justement la défiance des vrais savants.
Le discrédit justement encouru par ces travaux sans suite et sans critique est remonté fort mal à propos jusqu'à Buffon lui-même. On s'est accoutumé à l'envelopper dans un même jugement avec les Bernardin de Saint -Pierre, les Chateaubriand, les Michelet, grands écrivains sans doute, mais naturalistes médiocres, amateurs de traits singuliers, de minuties peu authentiques, ne cherchant dans
l'histoire naturelle qu'un prétexte à descriptions poétiques, à réflexions politiques, morales et religieuses.
A la vérité, Buffbn est, autant qu'eux et plus qu'eux sans doute, un naturaliste grand écrivain ; mais il a aimé la science pour elle-même. Il a commis plus d'une erreur, mais jamais il n'a travesti les faits pour les ajuster à ses opinions et à ses systèmes, ou même pour en tirer des effets littéraires. On est étonné, à y regarder de près, de la conscience avec laquelle il observe les règles de la méthode scientifique. On peur dire qu'il est le premier qui ait introduit la critique dans l'histoire naturelle. Combien, par exemple, il est supérieur à Pline, qui conte avec un aplomb vraiment merveilleux les faits les plus invraisemblables qui se puissent imaginer ! Buffon n'est pas un compilateur éloquent et érudit, c'est un savant et un critique; ce n'est pas un poète, c'est un peintre. Son imagination éclate, non dans la conception des tableaux, mais dans leur belle ordonnance. Il choisit les faits avec goût, il les combine avec art, il les interprète avec éloquence, mais d'abord il s'assure^ que les faits sont authentiques. Il faut voir avec quel soin
il examine les preuves, comme il rapproche et compare les documents, comme il consulte les naturalistes, les voyageurs, les géographes; avec quelle sagacité il les interroge, avec quelle logique il discute leurs réponses; comme il sait rassembler les faits épars, les éclairer l'un par Tautre; et surtout, ce travail de patience achevé, comme il sait donner à ses tableaux, composés avec tant de méthode et de lenteur, la chaleur et la vie qui n'appartiennent d'ordinaire qu'aux œuvres d'imagination.
Dans le livre de BufFon, la science prend les libres allures, la démarche hardie de l'inspiration poétique. Si chaque sujet y est traité avec la suite et la précision qui conviennent à une œuvre scientifique, le choix même des sujets témoigne de la liberté et des caprices, des prédilections et des antipathies de l'écrivain. Le grand artiste démêle avec un goût dédaigneux les objets dont la description sera une plus riche matière à son éloquence, ou bien ceux qui se prêteront aux grandes vues du savant et du philosophe; les autres, il les méprise, et s'il ne peut se résoudre à les retrancher tout à fait de son œuvre, il en ajourne du moins l'étude
au temps où son génie ne trouvera plus àans la nature de sujet digne de soi et ce temps ne devait jamais venir.
En attendant, on eût dit qu'il craignait d'amoindrir son esprit en l'appliquant à de petits objets. Les lignes suivantes de Pline semblent écrites pour lui : « Nous admirons les épaules des éléphants « chargés de tours, la vigueur et le cou nerveux « des taureaux, la voracité des tigres, la crinière « des lions, quoique pourtant la nature ne soit « nulle part plus entière que dans les êtres les plus « petits. » BufFon disait au contraire : « L'examen « des petits objets ne permet rien au génie. » L'esprit, chez lui, semblait avoir contracté le même défaut que la vue; les petites choses lui échappaient. Il s'étonnait du soin minutieux avec lequel Réaumur étudiait et décrivait les mœurs et l'industrie des insectes. « Une mouche, disait-il, ne doit pas
« tenir dans la tête d'un naturaliste plus de place « qu'elle n'en tient dans la nature. » Il raille avec beaucoup d'esprit et de finesse les naturalistes qui s'extasient sur la politique des abeilles. On n'est pas accoutumé à rencontrer chez Buffon ce ton ironique et mordant; et l'on voit bien qu'il a fort la chose sur le cœur. « Nos observateurs (ce mot « dans la bouche de Buffon est déjà une raillerie), « nos observateurs admirent à l'envi Tintelligence « et les talents des abeilles ; elles ont, disent-ils, un « génie particulier, un art qui n'appartient qu'à « elles , l'art de se bien gouverner. Il faut savoir « observer pour s'en apercevoir. Mais une ruche « est une république où chaque individu ne travaille « que pour la société, où tout est ordonné, distri- « bué, réparti avec une prévoyance, une équité, « une prudence admirable. Athènes n'était pas « mieux conduite, ni mieux policée. Plus on ob- « serve ce panier de mouches et plus on découvre « de merveilles, un fond de gouvernement înalté- « rable et toujours le même, un respect profond « pour la personne en place, une vigilance singu- « lière pour son service..., un amour constant « pour la patrie..., la plus fine géométrie employée
« à la plus élégante architecture, etc. Je ne finirais « point si je voulais seulement parcourir les annales « de cette république et tirer de l'histoire de ces « insectes tous les traits qui ont excité l'admiration « de leurs historiens.
« C'est qu'indépendamment de l'enthousiasme « qu'on prend pour son sujet, on admire toujours « d'autant plus qu'on observe davantage et qu'on « raisonne moins. Y a-t-il en effet rien de plus « gratuit que cette admiration pour les mouches ?. . . « Cette répubUque merveilleuse ne sera jamais, « aux yeux de la raison, qu'une foule de petites « bêtes qui n'ont d'autre rapport avec nous que (( celui de nous fournir de la cire et du miel.
« Ce n'est point la curiosité que je blâme ici, ce « sont les raisonnements et les exclamations. « Qu'on ait observé avec attention leurs manœu- « vres, qu'on ait suivi avec soin leurs procédés et « leur travail..., tous ces objets peuvent occuper « le loisir d'un naturaliste; mais c'est la morale, « c'est la théologie des insectes que je ne puis en- « tendre prêcher... »
Buffon estime que c'est se faire de Dieu une idée indigne de sa grandeur et de sa majesté que de le
supposer « fort occupé de la manière dont se doit « plier l'aile d'un scarabée » . Selon lui, c'est déroger à sa toute -puissance que de l'embarrasser de cette foule de lois particulières « dont l'une ne « serait faite que pour les hiboux, l'autre pour les c< mulets » . Rien de plus singulier que son dépit contre les fourmis; il -ne peut souffrir que l'on dise des merveilles de petites bêtes que ses mauvais yeux n'ont peut-être jamais pu découvrir.
Pour un naturaliste, BufFon a, comme on le voit, d'étranges partis pris. Ces antipathies contre les animaux trop petits à son gré ne sont pas les seules. Parmi les êtres qui lui semblent dignes d'attirer ses regards, il en est aussi qu'il traite avec une partialité singulière. Il a ses favoris, auxquels il prodigue toutes les qualités morales, dont il ne parle qu'avec une tendre sympathie, et il a aussi ses bêtes noires, qu'il tfaite en ennemis personnels, accumulant sur eux tous les défauts que son imagination lui suggère, et ne reculant point devant la calomnie lorsque la médisance ne suffit pas : il prend les métaphores fort au sérieux, et comme le lion est le roi des animaux, il lui attribue sans crainte toutes les qualités qui conviennent à la
l60 ÉLOGE DE BUFFON.
majesté souveraine. « Sa colère est noble, son cou- « rage magnanime, son naturel sensible. On Ta vu « souvent dédaigner de petits ennemis, mépriser « leurs insultes et leur pardonner des libertés of- « fensantes. On l'a vu réduit en captivité, s'ennuyer «sans s'aigrir... L'extérieur du lion ne dément « point ses grandes qualités intérieures. Il a la « figure imposante, le regard assuré, la démarche « fière, la voix terrible... »
Quelle haine vigoureuse, au contraire, l'inspire dans cette peinture éloquente et terrible du tigre! Quel mépris et quelle horreur! « Dans la classe « des animaux carnassiers, le lion est le premier, « le tigre est le second ; et comme le premier, « même dans un mauvais genre, est toujours le « plus grand et souvent le meilleur, le second est « ordinairement le plus méchant de tous. A la « fierté, au courage, à la force, le lion joint la « noblesse, la clémence, la magnanimité; tandis « que le tigre est bassement féroce, cruel sans jusce tice, c'est-à-dire sans nécessité... Le tigre, trop « long de corps, trop bas sur ses jambes, la tête « nue, les yeux hagards, la langue couleur de sang, « toujours hors de la gueule, n'a que les caractères
ÉLOGE DE BUFFON. lél
« de la basse méchanceté et de l'insatiable cruauté. « Il n'a pour tout instinct qu'une rage constante, «une fureur aveugle, qui ne connait, qui ne « distingue rien... Le tigre est peut-être le seul « de tous les animaux dont on ne puisse fléchir le « naturel. Ni la force, ni la contrainte, ni la vio- " lence ne peuvent le dompter. Il s'irrite des bons « comme des mauvais traitements. La douce habi- « tude qui peut tout ne peut rien sur cette nature « de fer; le temps, loin de l'amollir en tempérant « ses humeurs féroces, ne fait qu'aigrir le fiel de « sa rage. Il déchire la main qui le nourrit comme « celle qui le frappe. Il rugit à la vue de tout être « vivant. Chaque objet lui parait une nouvelle « proie qu'il dévore d'avance de ses regards avides, « qu'il menace par des frémissements affreux mêlés « d'un grincement de dents, et vers laquelle il « s'élance souvent malgré les chaînes et les grilles « qui brisent sa fureur sans pouvoir la calmer. »
Lisez maintenant le portrait de l'éléphant; c'est celui d'un sage, presque d'un philosophe. « A sa « force prodigieuse, il joint encore le courage, la « prudence, le sang -froid, l'obéissance exacte. Il « conserve de la modération même dans ses pas-
BUFFON II
lé2 ÉLOGE DE BUFFON.
« sions les plus vives. Dans la colère il ne mécon- « naît point ses amis; il n'attaque jamais que ceux « qui l'ont offensé ; il se souvient des bienfaits « aussi longtemps que des injures... Il est aimé de « tous, puisque tous le respectent et n'ont nulle « raison de le craindre. »
Avec quel respect, quelle reconnaissance, quelle touchante sympathie il parle de ces humbljes et utiles serviteurs, les compagnons de l'homme et ses alliés dans les combats qu'il livre à la nature, le bœuf, le cheval, le chien, l'âne, l'âne surtout, qu'il venge avec bien de l'éloquence des insultes qu'on lui a si injustement prodiguées ! — « Pource quoi donc tant de mépris pour cet animal si bon, « si patient, si sobre, si utile? Les hommes mépri- « seraient-fls jusque dans les animaux ceux qui les « servent trop bien et à trop peu de frais !... L'âne « est de son naturel aussi humble, aussi patient, (.< aussi tranquille que le cheval est fier, ardent, « impétueux; il souffre avec constance et peut-être « avec courage les châtiments et les coups. »
lé4 ÉLOGE DE BUFFON.
Il y a de h générosité à prendre ainsi la défense des opprimés. Ce passage n'est pas le seul du reste dont il faille faire honneur à la bonté d'âme de BufFon. Il s'intéresse souvent à ses humbles héros; il compatit à leurs peines ou à leurs joies. Il s'effraye de leurs misères et il se demande pourquoi la nature les a condamnés à cette triste vie, et il pose presque à leur sujet le problème de l'inégalité des conditions *, Quelle que soit son admiration pour le génie et les conquêtes de l'homme sur la nature, il plaint le sort des êtres doux et inoffensifs dont cette conquête a troublé la vie, aigri le caractère, flétri le génie et détruit les modestes industries. « Ils ne songent plus à bâtir; ils négligent « toute commodité, toujours pressés par la crainte « et la nécessité, ils ne cherchent qu'à vivre; ils ne « sont occupés qu'à fuir et se cacher. . . Plus l'espèce « humaine se multiplie, se perfectionne, plus ils <( sentent le poids d'un empire aussi terrible qu'ab- « solu qui, leur laissant à peine leur existence « individuelle , leur ôte tout mpyen de liberté , « toute idée de société et détruit jusqu'au germe <( de leur intelligence. Ce qu'ils sont devenus, ce
' Voir VUnau ou Paresseux,
ÉLOGE DE BUFFON. l6$
« qu'ils deviendront encore, n'indique peut-être « pas assez ce qu'ils ont été ou ce qu'ils pourraient « être. Qui sait, si l'espèce humaine était anéantie, « auquel d'entre eux appartiendrait le sceptre de « la terre? »
Grâce à ce mélange continuel de réflexions et de tableaux, grâce surtout à l'intérêt très-vif que Fauteur porte à ses héros, l'histoire naturelle échappe au grand danger du genre descriptif, l'ennui et la monotonie. Elle devient un drame dont les acteurs excitent la haine ou la sympathie,
Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l'univers.
La présence continuelle de l'homme, que l'on entrevoit sans cesse comme dans . un apologue immense, élève et ennoblit le sujet en le rapprochant de nous. On y retrouve quelque chose de l'art de La Fontaine. Je ne veux point faire un rapprochement forcé, et je sais que l'on se représente volon-
l68 ÉLOGE DE BUFFON.
tiers BufFon et La Fontaine comme les deux pôles contraires de la pensée humaine. C'est un lieu commun littéraire d'opposer le naturel et les grâces naïves de celui-ci , à l'éloquence apprêtée, à la noblesse continue et un peu fatigante de celui-là. Il n'est guère d'écrivains, j'en conviens volontiers, plus différents que Buffon et La Fontaine. Il serait facile pourtant de relever entre eux plus d'une ressemblance : Tous deux ont aimé la nature et l'ont souvent observée dans la solitude ; tous deux s'intéressent aux personnages qu'ils décrivent , entrent dans leurs émotions, leur prêtent des pensées, refont leurs raisonnements et en admirent la justesse; tous deux animent leurs tableaux par la présence de l'homme, soit qu'il occupe le devant de la scène, soit qu'il apparaisse seulement par échappée. Sans doute l'art délicat de La Fontaine, cet art qui nous échappe par sa perfection même, donne à ses récits une grâce naturelle, un air de simplicité et de bonne foi qui nous enchante. Mais, si BufFon est bien éloigné de cette bonhomie charmante, s'il ne sait point effacer les traces du travail de façon que les combinaisons les plus profondes ne semblent plus que le résultat d'un heureux
naturel et d'un génie qui s'ignore lui-même, il rencontre pourtant, plus souvent qu'on ne le croit d'ordinaire, la simplicité, l'émotion sincère. Il se laisse aller à l'impression première et directe des choses et l'exprime avec vivacité, avec franchise, oubliant pour un moment ses systèmes de savant, ses préoccupations et son parti-pris d'écrivain.
;cxxiv
Il est cependant un point par lequel il diSère tout à fait de La Fontaine. On sait avec quelle chaleur et quelle conviction celui-ci prend la défense de ses bêtes contre Descartes qui en voulait faire des machines ; comme il se plait à multiplier les preuves de leur intelligence, avec quelle complaisance il décrit les calculs du hibou qui veut conserver sa provision de souris, les ruses du cerf aux abois, de la perdrix qui éloigne le chasseur, le stratagème ingénieux dont deux rats s'avisèrent pour sauver leur œuf menacé. Il ne va point jusqu'à leur accorder une vraie âme; ce serait heurter trop fort les croyances de son siècle. Il en imagine une exprès pour eux, qu'il leur donne en commun avec les enfants. « // subtilise un morceau de
« matière, un extrait de lumière, une quintessence « d'atome, je ne sais quoi de plus vif et de plus subtil « encore que le feu, » Métaphysique médiocre, j'en conviens , mais sentiment excellent. Une telle théorie, si elle ne fait guère honneur au philosophe, nous donne au moins la meilleure opinion de l'homme.
N'attendons point du grave Buffon cette métaphysique hasardeuse et cette générosité imprudente. Il parle bien des animaux comme La Fontaine; comme lui , il leur prête des pensées et des émotions, des vertus et des vices. Mais toutes les fois que l'occasion s'en présente, il a soin de faire les réserves les plus expresses contre les doctrines que son langage semblerait autoriser. A la vérité , Buffon accorde aux animaux un peu plus que Descartes. «Je leur accorde tout, dit-il, à l'exception « de la pensée et de la réflexion : ils ont le senti- « ment, ils l'ont même à un plus haut degré que « nous ne l'avons; ils ont aussi la conscience de « leur existence actuelle. .. ils ont des sensations '. » Ils ont cette mémoire qui n'est que le renouvellc-
'Tome IV, page 41.
ment des sensations ' . Ils ont des appétits *, des passions, leur espèce d'orgueil, leur espèce d'amitié, leur espèce d'ambition '. Ces concessions semblent au premier abord fort satisfaisantes ; mais la générosité de Buffon n'est qu'apparente, et il retire d'une main aux animaux ce qu'il leur accorde de l'autre. Ces sensations, cette mémoire, ces passions dépendent d'ébranlements organiqueSy qui ressemblent étrangement aux esprits animaux qui étaient d'un si grand usage dans l'école cartésienne. Il faut admirer ici cette illusion singulière qui fait croire que l'on invente une théorie nouvelle, alors qu'on s'est borné à donner un nouveau nom à une vieille hypothèse. Soyons modestes d'ailleurs, nous qui parlons avec une si visible satisfaction du fluide et des courants nerveux. Il faut convenir pourtant que ces hypothèses flattent l'esprit et se prêtent à toutes les explications avec uiie facilité merveilleuse. Du reste, rien n'est plus aisé à comprendre : « Les impressions transmises par les sens extérieurs « s'arrêtent sur les sens intérieurs et produisent
' Tome IV, page 60.
2 Tome IV, page 45.
5 Tome IV, page 83.
« dans le cerveau, qui en est l'organe, des ébran- « lements durables et distincts; ces ébranlements « sont agréables ou désagréables... et font naitre « l'appétit ou la répugnance ^.. Ceci posé, si un « chien, après avoir été battu, refuse de prendre ce « qu'on lui présente, c'est que les ébranlements de « la douleur se renouvellent en même temps que « ceux de l'appétit se font sentir*... Si son maitre « parvient enfin à le décider, c'est que l'ébranle- « ment causé par l'action de son maître, de la main « duquel il a souvent reçu ce morceau... devient « la cause déterminante du mouvementé- » Il n'y a donc en tout cela qu'une vaine apparence d'intelligence, et encore cette apparence ne se rencontret-elle que chez les animaux supérieurs, les oiseaux et les mammifères. Les insectes, les zoophytes ne sont plus que de pures machines. Bufibn se demandait même, ainsi que le savant Daubenton*, s'il ne conviendrait pas de leur retirer le nom d'animaux pour en faire une classe à part entre les
ï Tome IV, page 34.
2 Tome IV, page 39.
3 Tome IV, page 40.
4 Daubentom, Mémoire lu à VInstîUU en Van V.
plantes et les animaux véritables. En attendant,'il s'indigne que l'on attribue leurs actions à un art, à une prévoyance quelconque. Il examine l'industrie prétendue des abeilles et n'y voit « qu'un « résultat purement mécanique , une combinaison « de mouvements proportionnelle au nombre, un « rapport qui n'est compliqué que parce qu'il dé- « pend de plusieurs milliers d'individus. » — a Ces cellules des abeilles, continue-t-il, ces hexagones tant vantés, tant admirés, me fournissent une preuve de plus contre l'enthousiasme et l'admiration. Cette figure, toute géométrique et toute régulière qu'elle nous parait et qu'elle est, en effet, dans la spéculation, n'est ici qu'un résultat mécanique et assez imparfait qui se trouve souvent dans la nature, et que l'on remarque même dans ses
productions les plus brutes Qu'on remplisse
un vaisseau de pois, ou plutôt de quelqu'autre graine cylindrique, et qu'on le ferme exactement, après y avoir versé autant d'eau que les intervalles qui restent. entre ces graines peuvent en recevoir ; qu'on fasse bouillir cette eau, tous ces cylindres deviendront des colonnes à six pans. On en voit clairement la raison, qui est purement mécanique.
Chaque graine dont la figure est cylindrique, tend par son renflement à occuper le plus d'espace posr sible dans un espace donné; elles deviennent donc toutes nécessairement hexagones par la compression réciproque ^ »
Le doux miel, que les abeilles nous préparent, ne saurait apaiser la mauvaise humeur de BufFon; tout au contraire, il voit dans le soin qu'elles prennent d'amasser des provisions qu'on leur enlève sans cesse, une preuve du caractère tout machinal de leur travail. « Elles ramassent beau- « coup plus de cire et de miel qu'il ne leur en « faut : ce n'est donc point du produit de leur in- « telligence, c'est des effets de leur stupidité, que (c nous profitons. Car l'intelligeitce les porterait « nécessairement à ne ramasser qu'à peu près au- « tant qu'elles ont besoin, et à s'épargner la peine « de tout le reste, surtout après la triste expé- « rience que ce travail est une pure perte, qu'on « leur enlève tout ce qu'elles ont de trop, qu'enfiin « cette abondance est la seule cause de la guerre <( qu'on leur fait, et la source de la désolation et
« du trouble de leur société. »
* * Tome IV, page 99.
On se demande en vérité ce que les pauvres bêtes ont fait à Buffon, pour qu'il les traite avec une dureté, qui, à l'égard des abeilles, ressemble à de l'ingratitude. Il semble qu'il ait contre elles une rancune personnelle, et qu'il exerce des représailles. Il en exerce en effet. Il se venge sur les bêtes des philosophes de son temps, qui les exaltaient quelquefois aux dépens de l'homme. Buffon est froissé dans sa dignité, dans son orgueil, si l'on veut, de l'audace de ces systèmes, qui pré^ 'tendent diminuer l'intervalle qui sépare l'homme des bêtes ; les bêtes, à vrai dire, ne sont que le prétexte du débat. C'est le problème de la nature et de la destinée humaines qui s'agite sous cette question d'iiistoire naturelle; l'homme n'abandonne
BUFFON la
ainsi ses droits que pour s'affranchir plus î^isément de ses devoirs. Il renonce à la royauté du monde, non comme l'homme modeste, qui s'éloigne d'une place dont il ne se croit pas digne, mais comme l'âme molle et lâche, qui trouve que les honneurs ne valent pas le prix dont il les faut acheter. Bossuet s'étonnait déjà que « l'homme, animal suce perbe, qui veut s'attribuer à lui-même tout ce « qu'il connait d'excellent, et qui ne veut rien cé- « der à son semblable, fasse des efforts pour trou- (( ver que les bêtes le valent bien, ou qu'il y a peu « de différence entre lui et elles. » Il se demandait la raison de cette tendance singulière des hommes à plaider contre eux-mêmes la cause des bêtes. « C'est, disait-il, qu'ils semblent vouloir élever les <c animaux jusqu'à eux-mêmes, afin d'avoir le « droit de s'abaisser jusqu'aux animaux, et de pou- « voir vivre comme eux '. »
Le sentiment de sa dignité offensée suggère à Buffon des réflexions toutes semblables à celles que les alarmes du chrétien et du moraliste avaient inspirées à Bossuet : à la vérité, il part de considérations moins élevées pour résoudre la question.
I Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même, chap. V.
Il n'ira pas, comme son profond et éloquent prédécesseur, chercher d'abord, parmi les pensées de Tâme humaine, celles qui sont les marques éminentes, les vrais titres de sa noblesse : je veux dire la connaissance de Dieu et l'intelligence des vérités éternelles ; mais, en revanche, il accumule toutes les preuves de détail que la science et la philosophie lui prêtent ; il ne dédaigne aucune arme pour assurer son triomphe; et sa démonstration, moins directe que celle de Bossuet, n'est pour cela ni moins éloquente, ni moins persuasive.
C'est par Tétude de son âme que l'homme est d'abord averti de sa grandeur. BufFon n'a garde d'oublier ce premier et imposant témoignage en faveur de la cause qu'il défend. « Que l'homme « s'examine, s'analyse et s'approfondisse, il recon- « naîtra bientôt la noblesse de son être; il sentira « l'existence de son âme ; il cessera de s'avilir et « verra d'un coup d'œil la distance infinie que « l'Être suprême a mise entre les bêtes et lui. » Il est vrai que la courte durée de sa vie, le peu d'étendue de son expérience, le rabaissent vers les animaux. Mais s'il n'a que la connaissance d'un petit nombre d'instants, il sent du moins en lui une puissance vive, immortelle, qui compare
l82 ÉLOGE DE BUFFON.
ces instants, les distingue, les ordonne, connaît le présent, juge du passé, prévoit l'avenir.
L'homme est donc le favori de Dieu, puisqu'il a reçu de lui un présent inestimable qu'il ne partage avec aucun autre animal. Et cette faveur n'est pas la seule qui atteste que l'homme a été créé dans une condition singulière. Les longs siècles qui ont précédé son apparition, semblent avoir été destinés à préparer de loin sa demeure, à assurer sa sécurité, à lui former un domaine où il pût en paix exercer son intelligence. Il arrive enfin, comme un roi attendu de ses sujets. Il prend le sceptre de la terre dès qu'elle se trouve digne de son empire ; ses traits sont ceux qui conviennent au pouvoir dont il est investi : « longe lateque principem ostentantr>, «Il se soutient droit et « élevé ; son attitude est celle du commandement ; « sa tête regarde le ciel et présente une face au- « guste, sur laquelle est imprimé le caractère de « sa dignité. L'image de l'âme y est peinte par la « physionomie. L'excellence de sa nature perce à « travers les organes matériels , et anime d'un feu « divin les traits de son visage ; son front majes- « tueux, sa démarche ferme et hardie, annoncent
( sa noblesse et son rang. Il ne touche à la terre « que par ses extrémités les plus éloignées ; il ne
« la voit que de loin et semble la dédaigner. » —
On dirait qu'en le voyant, les animaux aient d'abord reconnu leur maitre. Le plus spirituel d'entre eux cède à la supériorité du plus stupide des hommes. BuiFon reprend (comme on le voit) la pensée de Bossuet. « Il est bon de remarquer que « les hommes les plus grossiers sont ceux que « nous employons à conduire les animaux ; ce qui « montre combien ils sont au-dessous du raisonce nement, puisque le dernier degré du raisonne- « ment suffit à les conduire comme on veut. » Et que l'on ne dise pas que l'homme se fait obéir par la force. C'est au contraire par supériorité de nature, parce qu'il a des desseins arrêtés, une suite d'actions et de moyens par lesquels il contraint l'animal à lui obéir.
L'homme est donc un souverain légitime, et un souverain que nulle révolution ne précipitera du trône. Son empire « est l'empire de l'esprit sur la « matière ; c'est non-seulement un droit de na- « ture, un pouvoir fondé sur des lois inaltérables, (c mais c'est encore un don de Dieu par lequel
« rhomme peut reconnaître à tout instant l'excel- « lence de son être. Car ce n'est pas parce qu'il est « le plus parfait, le plus fort ou le plus adroit des « animaux, qu'il leur commande. S'il n'était que le « premier du même ordre, les seconds se réuni- « raient pour lui disputer l'empire. Mais c'est par « supériorité de nature que l'homme règne et « commande. Il pense, et dès lors il est maître des « êtres qui ne pensent point. » On peut donc dire de l'homme la même chose que le poëte disait de Jupiter : // n'a ni semblable, ni seconde
Nul int ermédiaire ne le rattache aux êtres inférieurs; disgraciés, tous pourtant participent à la même nature, à la même raison. Ce sont de simples variétés qui s'effacent avec les causes qui se sont produites. Il n'y a point d'espèces humaines ; il n'y a que le genre humain. « L'homme, blanc « en Europe, noir en Afrique, jaune en Asie et « rouge en Amérique, n'est que le même homme « teint de la couleur du climat*. » C'est une gloire pour Buffon d'avoir proclamé avec cette force l'unité humaine et combattu avec quelque audace
' Nec viget in terris sitniîe aut secundum.
^ Tome IX, page 2.
ÉLOGE DE BUFFON. l8S
des préjugés, dont plusieurs n'avaient rien de • scientifique. Que Ton se souvienne de l'argument ironique de Montesquieu en faveur de l'esclavage: « Quelle apparence que Dieu, qui est toute sa- « gesse et toute bonté, ait mis une âme et une (( âme raisonnable dans un corps tout noir? » Buffon ne se borne pas à affirmer l'unité humaine; il en donne la preuve scientifique, qu'il fonde sur la fécondité continue des individus naissant des unions les plus mal assorties entre les différentes races. « Toutes peuvent s'unir ensemble et propa- (c ger en commun la grande et unique famille du « genre humain'. Les différences de couleur et de « dimension dans la taille n'empêchent pas que le « blanc et le nègre, le Lapon et le Patagon, le « géant et le nain, ne produisent ensemble des in- « dividus qui peuvent eux-mêmes se reproduire, « et que, par conséquent, ces hommes, si diffé- « rents en apparence, ne soient tous qu'une seule « et même espèce, puisque cette reproduction
« constante est ce qui constitue l'espèce Si le
« nègre et le blanc ne pouvaient produire ensem-
> Tome XIV, page 3 1 1. Voir aussi tome V, page 189. (Suppléments.)
l86 ÉLOGE DE BUFFON.
« ble, si même leur production demeurait infé- « conde, si le mulâtre était un vrai mulet , il y au- * « rait alors deux espèces bien distinctes : le nègre « serait à l'homme ce que l'âne est au cheval ; ou <c plutôt, si le blanc était homme, le nègre ne se- « rait plus un homme. Ce serait un animal à part « comme le singe, et nous serions en droit de pence ser que le blanc et le nègre n'auraient point eu « une origine commune. Mais cette supposition « même est démentie par le fait ; et, puisque tous « les hommes peuvent communiquer et produire « ensemble, tous les hommes viennent de la même « souche et sont de la même famille'. »
Tous les hommes d'ailleurs n'ont-ils pas en commun des caractères spécifiques qui les unissent intimement et les séparent de tous les autres êtres vivants ? Les deux plus apparents, ceux du moins sur lesquels BufFon insiste le plus, sont.la perfectibilité et la parole. Chez les animaux, l'individu est susceptible de quelque éducation ; ^'espèce ne connaît aucun progrès ; les animaux sont aujourd'hui ce qu'ils ont toujours été. — Depuis l'origine du monde, ils n'ont rien ajouté à ce qu'ils avaient
» Tome IV, page 388.
d'abord reçu du Créateur; tout leur perfectionnement est individuel, et s'arrête à chaque génération, puisque les pères ne transmettent aux enfants rien de l'expérience qu'ils ont acquise. L'homme, au contraire, reçoit l'éducation des siècles; il transmet à ses enfants un patrimoine sans cesse accru, si bien que l'on ne peut assigner un terme à ses progrès, une limite à sa science, à son bonheur, à ses perfections.
C'est par ce pouvoir qu'il a en propre d'inventer sans cesse et de perfectionner, que l'homme s'est fait un langage, c'est-à-dire l'instrument le plus puissant pour élaborer, transmettre, conserver la pensée. On ne voit point que les animaux les plus rusés soient jamais convenus entre eux du moindre signe. Ils ont bien certains cris plus ou moins expressifs qui sont, si l'on veut, une espèce de langage, mais dans ce langage rien n'est inventé; tout est primitif et comme tracé d'avance dans l'espèce ' .
On n'y remarque point cette variété infinie qui, dans les langues humaines, témoigne d'une invention toujours libre et toujours diverse. Et ce ne
' Tome VI, page 71 : Oiseaux,
l88 ÉLOGE DE BUFFON.
sont point les organes de la parole qui manquent aux animaux; plusieurs articulent bien les mots et imitent, à s'y méprendre, la voix de l'homme; mais c'est une imitation toute machinale; et l'on n'a jamais pu leur donner la moindre idée du sens que ces mots expriment. C'est donc la puissance intellectuelle, la pensée qui leur manque ; et ce défaut met entre eux et nous un espace infini. La différence entre l'homme et la bête n'est pas seulement une différence de degré, mais une différence de nature. « Quelque ressemblance qu'il y ait « entre le Hottentot et le singe, l'intervalle qui « les sépare est immense, puisqu'à l'intérieur il « est rempli par la pensée et au dehors par la « parole '. »
' Tome XIV, page 32.
On le voit, pour tout ce qui touche à la dignité de l'âme humaine, Buffon ne fait aucune concession à l'esprit de son siècle. Il revendique tous ses droits et ne repousse aucun de ses devoirs. Sa doctrine est d'une netteté parfaite, et ses déclarations d'une franchise admirable. — Il faut convenir qu'il est au contraire singulièrement indécis sur le reste de la métaphysique, sur ces grandes questions de l'origine des idées, de Dieu, de ses rapports avec le monde ; il n'a que des idées confuses et souvent contradictoires. Il semble quelquefois rompre en visière avec la philosophie de son temps. Quelquefois aussi, il lui paye tribut avec une docilité singulière, et parait adopter, en les exagérant encore, les doctrines qu'il vient de
combattre. Croit-il à la raison ou seulement à l'expérience ? Est-il un disciple de Descartes ou un disciple de Condillac? C'est ce que je ne saurais dire. Il parle quelquefois comme pourrait faire le sensualiste le plus déterminé. Il représente l'homme arrivant à la vie « Vâme aussi nue que le corps ». Il estime « que l'on ferait bien de laisser à l'enfant le « libre usage de ses mains dès le moment de sa « naissance. Il- acquerrait plus tôt les premières « notions de la forme des choses; et qui sait ]us- « qu'à quel point ces premières idées influent sur « les autres ? Un homme n'a peut-être beaucoup « plus d'esprit qu'un autre que pour avoir fait, « dans sa première enfance, un plus grand et plus « prompt usage de ses sens '. »
Théorie étrange ! que BufFon prend soin de réfuter lui-même avec une vigueur et une sagacité qui feraient honneur au plus convaincu des idéalistes. « L'excellence des sens et la perfection « même qu'on peut leur donner n'ont des effets « bien sensibles que dans l'animal. Il nous paraîtra (( d'autant plus actif et plus intelligent que ses sens « seront meilleurs ou perfectionnés. L'homme, au
' Tome Illy page 362.
« contraire, n'en est pas plus raisonnable, pas plus « spirituel', pour avoir beaucoup exercé son oreille « et ses yeux. On ne voit pas que les personnes « qui ont les sens obtus, la vue courte, l'oreille « dure, l'odorat détruit ou insensible, aient moins « d'esprit que les autres ; preuve évidente qu'il y « a dans l'homme quelque chose de plus qu'un « sens intérieur animal '. » Voici encore de belles paroles que Descartes n'eût pas désavouées :
« Notre âme n'a qu'une forme très-simple, trèsce générale, très-constante; cette forme est la pen- « sée. Il nous est impossible d'apercevoir notre « âme autrement que par la pensée, cette forme « n'a rien de visible, rien d'étendu, rien d'impéné- « trable, rien de matériel. Donc le sujet de cette « forme, notre âme, est indivisible et immaté- « rielle*. »
» Tome IV, page 33.
2 Tome II, page 434. — Cfr. Descartes, Éd. Cousin, tome 1er, page 158 : « Quand je me considère moi-même « en tant que je suis seulement une chose qui pense, je ne « puis distinguer en moi aucune partie ; mais je connais et « je conçois fort clairement que je suis une chose absoluce ment une et entière. »
Je trouve la même incertitude dans les idées religieuses de BufFon. Il ne parle jamais de Dieu et de la religion sans le plus profond respect. Il ne cesse de protester de sa soumission aveugle à toutes les autorités religieuses, de sa foi profonde aux vérités révélées; mais on ne saurait dire si c'est l'habitude, la prudence ou une conviction sincère qui lui inspire ces déclarations répétées. Lorsque la Sorbonne le condamne, il s'incline sans résistance ; il signe toutes les rétractations qu'on exige de lui; il fait imprimer dans les volumes suivants de son ouvrage cette déclaration, aussi nette et aussi formelle que Ton puisse désirer :
« Je déclare que je n'ai eu aucune intention de « contredire l'Écriture^.... que je crois fermement
BUFFON 1
« tout' ce qui est rapporté sur la création, soit pour « Tordre des temps, soit pour les circonstances des « faits, et que j'abandonne ce qui, dans mon livre, « regarde la formation de la terre, et en général « tout ce qui pourrait être contraire à la narration « de Moïse. »
Peut-être me trompé-je ; mais, en voyant une soumission si entière et si prompte , je me prends à douter de sa sincérité. Cette obéissance fastueuse est celle d'un homme qui reconnaît ses erreurs, ou d'un homme qui se soumet par prudence et par orgueil à une autorité qu'il craint et qu'il dédaigne de combattre. Il était dans les goûts de BufFon, comme dans ses intérêts, de vivre en paix avec toutes les puissances. « Je veux surtout (écrivait- « il à l'abbé Le Blanc) éviter les tracasseries théo- « logiques, que je crains beaucoup plus que les cri- « tiques des physiciens ou des géomètres". » Sa vie privée nous révèle peu de chose sur ses véritables croyances. A Montbard, il pratiquait avec un soin scrupuleux les devoirs de la religion, il assistait aux offices avec une régularité exemplaire et édifiait tous ses vassaux par son attitude respec-
* 22 juin 1750.
ÉLOGE DE BUFFÔN. I95
tueuse. Mais étaient-ce les croyances chrétiennes qui lui dictaient ces pratiques, ou bien était-ce de sa part un hommage à des convictions que Ton pourrait respecter encore alors qu'on a cessé de les partager; ou bien enfin était-ce un exemple que le grand seigneur croyait devoir à ses vassaux? S'il faut en croire l'indiscret biographe d^ Buffon, Hérault de Séchelles, son respect extérieur pour la religion était une simple convenance dont il ne croyait pas qu'un honnête homme pût se dispenser. « Quand je tomberai dangereusement malade, « aurait-il dit, et que je sentirai ma fin approcher, « je ne balancerai point à envoyer chercher les sa- « crements. On le doit au culte public; et ceux « qui en agissent autrement sont des fous. Il ne « faut jamais heurter de front, comme faisaient « Voltaire, Diderot et Helvétius. Ce dernier était c( mon ami. Il a passé plus de quatre ans à Mont- « bard en différentes fois. Je lui recommandais « cette modération et, s'il m'eût cru, il eût été « plus heureux'. »
Est-il vrai qu'il ait dit une autre fois : « Partout « où j'ai mis le Créateur, il n'y a qu'à mettre en
' H. DE Séchelles, Voyage à Monthard,
<( place la puissance de la nature ? » L'autorité d'Hérault de Séchelles n'est point assez grande pour m'obliger à le croire ; et, pour la gloire de Buffon, il vaut mieux en douter. Convenons pourtant que le ton de ses ouvrages donne quelque crédit à cette calomnie, si c'en est une. Le nom de Dieu revknt à chaque page, mais sa pensée est absente, et les quelques passages où la pensée de l'écrivain parait s'élever jusqu'à lui, semblent plutôt • une politesse qu'un acte d'adoration et de prière. « Plus j'ai pénétré dans le sein de la nature, dit-il <( quelque part, plus j'ai admiré et profondément « respecté son auteur. » On ne peut s*empêcherde trouver ces expressions bien abstraites et bien froides de la part d'un homme qui a passé sa vie à •contempler et à décrire les œuvres admirables de Dieu!
La philosophie de Buffon semble être une sorte de panthéisme vague. Il est vrai qu'une intelligence suprême prépare et combine toute chose; mais cette intelligence semble immanente aux choses qu'elle ordonne. Elle ne s'exerce que sous la forme de lois nécessaires et immuables du monde. La vie elle-même est une force inhérente à certaines parlies de la matière; elle est indépendante des formes qu'elle revêt successivement ; elle circule de l'une à l'autre, toujours diverse dans ses manifestations, toujours semblable dans son essence et invariable en quantité. Les parties toujours vivantes, dont les combinaisons changeantes font et défont les êtres organisés, Buffon les appelle des molécules
vivantes, et il leur attribue le rôle principal dans sa philosophie de la nature. Il sent avec une complaisance visible la destinée capricieuse de cette matière vivante. On croit entendre Lucrèce décrivant avec éloquence les étranges démarches de ses atomes. « Tout ce qui a vie dans la nature vit sur « ce qui végète ; et les végétaux vivent à leur tour « des débris de tout ce qui a vécu et végété. Pour « vivre, il faut détruire, et ce n'est en effet qu'en « détruisant des êtres que les animaux peuvent se « nourrir et se multiplier. Dieu, en créant les pre- « miers individus de chaque espèce d'animal et de « végétal, a non-seulement donné la forme à la « poussière de la terre, mais il l'a rendue vivante « et animée, en renfermant dans chaque individu « une quantité plus ou moins grande de principes « actifs, de molécules organiques vivantes, indes- « tructibles et communes à tous les êtres organisés. « Ces molécules passent de corps en corps et servent « également à la vie actuelle et à la continuation « de la vie, à la nutrition, à l'accroissement de « chaque individu ; et après la dissolution du corps, « après sa destruction , sa réduction en cendres, « ces molécules organiques sur lesquelles la mort
VPPVMii^B^HHMHMH
« ne peut rien, survivent, circulent dans Tunivers, « passent dans d'autres êtres et y portent la nour- « riture et la vie. Toute production, tout renou- « vellement, tout accroissement par la génération, « par la nutrition, par le développement supposent « donc une destruction précédente, une conversion « de substance, un transport de ces molécules or- « ganiques qui ne se multiplient pas, mais qui, « subsistant toujours en nombre égal, rendent la « nature toujours également vivante, la terre égale- « ment peuplée et toujours également resplendis- « santé de la première gloire de celui qui l'a « créée'. »
La quantité de vie est donc toujours la même sur la terre. C'est une propriété qui ne s'altère point par la mort de ceux qui en ont successivement l'usufruit. La mort ne frappe que la surface, ne détruit que la forme ; elle moissonne les individus, mais elle respecte la matière vivante, qui ne se retire de l'une des formes qu'elle animait que pour passer dans une autre.
Quelle est maintenant la cause qui contraint ces molécules, une fois mises en liberté, à prendre
*Tome IV, page 437.
la forme d'une espèce déterminée? BufFon croit l'expliquer par une hypothèse assez obscure, l'hypothèse des moules intérieurs. Il ne s'agit point ici des idées platoniciennes, des types éternels conçus par l'esprit de Dieu et servant de modèles immuables aux êtres mortels et changeants. Les moules intérieurs ne sont point en dehors de la nature ; ce sont des êtres métaphysiques dont l'esse nce est indépendante des choses, mais non extérieure ou supérieure aux choses, quelque chose comme les forces plastiques ou les formes substantielles de la philosophie scolastique. Le corps de l'animal, suivant Buffon, est « une espèce de « moule intérieur dans lequel la matière, qui sert « à son accroissement, se modèle et s'assimile au
« total C'est un moule qui a une forme cons-
« tante, mais dont la masse et le volume peuvent « augmenter proportionnellement. Il paraît certain « que l'accroissement ou, si l'on veut, le dévelop- « pement de l'animal ou du végétal ne se fait que « par l'extension de ce moule dans toutes ses di- « mensions extérieures et intérieures, que cette if extension se fait par l'intussusception d'une ma- « tière accessoire et étrangère qui pénètre dans
« l'intérieur, qui devient semblable à la forme et « identique avec la matière du moule ^ »
La théorie des molécules vivantes entraîne bien vite Buffon au système des générations spontanées. D l'adopte sans hésitation. En vain Redi, Swammerdam, Vallîsneri ont ruiné les erreurs des anciens à cet égard, Buffon persiste à croire que « plus on observera la nature, plus on reconnaîtra « qu'il se produit en petit beaucoup plus d'êtres de « cette façon que de toute autre. On s'assurera de « même que cette manière de génération est non- « seulement la plus fréquente et la plus générale^ « mais la plus ancienne, c'est-à-dire la première et « la plus universelle ^. » — Buffon ne doute pas un instant que, si le plus grand nombre des êtres vivants venait à périr, on ne vit aussitôt apparaître beaucoup d'espèces nouvelles par lesquelles les molécules organiques manifesteraient leur indestructible vitalité. Buffon prétend qu'il arrive tous les jours quelque chose de semblable dans la génération des ténias, des lombrics et même des vers de terre et des champignons. « Dès que les molécules
» Tome II, page 41.
2 Tome IV, page 357. (Suppléments.)
« organiques se trouvent en liberté dans la matière « des corps morts et décomposés, dès qu'elles ne « sont point absorbées par le moule intérieur des « êtres organisés qui composent les espèces ordi- « naires de la nature vivante ou végétante, ces « molécules toujours actives travaillent à remuer « la matière putréfiée ; elles s'en approprient quel- « ques molécules brutes et forment par leur réu- « nion une multitude de petits corps organisés, « dont les uns, comme les vers de terre, les cham- « pignons, etc., paraissent être des animaux ou « des végétaux assez grands, mais dont les autres, « en nombre presque infini, ne se voient qu'au mi- « croscope ; tous les corps n'existent que j)ar une « génération spontanée ^ »
» Tome IV, page 339. (Suppléments.)
La théorie des atomes avait conduit Lucrèce et tous les Épicuriens à des conclusions pareilles. C'est une des ressemblances les plus remarquables entre la philosophie de Buffon et la philosophie épicurienne, et il ne faut point croire que ce soit là une simple rencontre, un rapprochement fortuit. Les différences accidentelles n'empêchent point de reconnaître une métaphysique semblable ; et si l'on veut aller au fond des choses, on verra que la morale de Buffon n'est autre que la morale épicurienne, non cette morale épicurienne légère et souriante qui nous charme dans les odes d'Horace et que Lucrèce aurait répudiée, mais une morale austère dans ses préceptes, sinon dans ses principes, qui fait de la science et de la vertu la
condition nécessaire du bonheur. C'est sans doute dégrader la vertu que de la rechercher pour une fin différente d'elle-même. Et pourtant cette morale imparfaite, qui prend la fin pour le moyen, est peut-être la seule qui ait quelque poids sur les âmes molles et indifférentes que la foi religieuse a quittées. Elle se sert de notre faiblesse même pour nous retenir et nous attacher au parti de la vertu, en nous la montrant jointe à l'intérêt. Buffon paraîtra donc, comme Lucrèce, un moraliste fort relâché si l'on considère ses principes. Il semblera, au contraire, un moraliste sévère si l'on étudie ses préceptes. Il combat avec force les vices et les erreurs humaines, parce qu'ils troublent la vie et sont le plus graîid obstacle au bonheur, qui pour lui est la fin de l'homme ; tout le mal vient de ce que l'on cherche le bonheur où il n'est pas. On se fatigue à le chercher au dehors, tandis que c'est en nous-mêmes qu'il réside. « Nous nous préparons « des peines toutes les fois que nous cherchons « des plaisirs. Nous sommes malheureux dès que « nous désirons d'être plus heureux. Le bonheur « est au dedans de nous-mêmes. Il nous a été « donné. Le malheur est au dehors, et nous l'ai-
« Ions chercher. Pourquoi ne sommes-nous pas « convaincus que la jouissance paisible de notre « âme est notre seul et vrai bien ; que nous ne « pouvons l'augmenter sans risquer de le perdre ; « que moins nous désirons, et plus nous possé- « dons ; qu'enfin tout ce que nous voulons au delà « de ce que la nature peut nous donner est peine, « et que rien n'est plaisir que ce qu'elle nous « offre ?» — Nos plaisirs les plus vifs et tout ensemble les plus durables sont ceux que nous procurent une tranquille possession de nous-mêmes, le sentiment de notre liberté et de notre grandeur, les efforts que nous faisons pour conserver et étendre ce noble privilège, en fortifiant notre volonté et notre intelligence. Pourquoi faut-il que les passions viennent si souvent détourner l'âme de cette contemplation sereine, et lui ravir à la fois sa liberté et son repos? Il faut lire dans Bulfon les pages tristes et sévères où ilpeinl avec tant d'éloquence le trouble des passions, leurs ivresses fugitives et les longs dégoûts qu'elles laissent après elles. C'est avec une émotion sincère, bien que contenue, qu'il décrit ces entraînements funestes, dont il avait fait lui-même la douloureuse expé-
rience. Cette âme, qui nous a été donnée pour connaître, nous ne voudrions plus en user que pour sentir; et nous souhaiterions parfois d'éteindre la lumière qui nous trouble dans nos égarements, en nous en montrant la laideur. « Comme ce n'est « plus que par intervalles que nous sommes rai- « sonnables, et que ces intervalles de raison nous « sont à charge et se passent en reproches secrets, «nous voudrions les supprimer Nous cherce chons volontairement à nous perdre de vue, « pour arriver bientôt à ne plus nous connaître, et « finir par nous oublier. » — « Notre état est vrai- « ment la folie, et, pour comble de malheur, une « folie lucide, qui nous laisse apercevoir, au moins « par intervalles, l'étendue de notre misère ; et « encore cette ivresse, qui parfois nous la faisait « oublier, ne dure-t-elle pas longtemps ; bientôt le « charme disparaît. Un vide affreux succède à la « plénitude des sentiments dont on est occupé. » L'âme a perdu la force de commander en perdant l'habitude de se maîtriser. Elle se sent alourdie et brisée comme au sortir d'un sommeil pénible. « Elle « regrette même la servitude et cherche un nou- « veau maître, un nouvel objet de passion, qui dis-
« paraît bientôt à son tour pour être suivi d'un « autre qui dure moins encore. Ainsi les excès et «les dégoûts se multiplient. » La jeunesse se passe dans ces alternatives funestes; l'âge mûr survient, qui rend quelquefois le calme aux âmes sans leur donner le bonheur. Chose étrange! après avoir peint de couleurs si sombres le désordre où la passion nous jette, BulFon semble se demander si ces orages ne valent pas mieux après tout que la vie monotone et languissante qu'il faut mener après qu'ils se sont dissipés, et si l'illusion et l'espérance ne sont point d'assez grands biens pour qu'on les achète au prix même du désenchantement. Le jour le plus funeste delà vie n'est-il point celui où l'on se demande avec anxiété si , alors même que tous nos désirs seraient satisfaits, tous nos rêves accomplis, nous en serions enfin plus heureux, et où une expérience funeste nous permet de répondre non. De ce jour, il n'est plus rien qui donne de prix à la vie, et elle se change en une routine insipide, où l'on ne persévère que par sottise ou par lâcheté. Ceux-là seuls échappent à ce découragement qui n'ont pas fait du bonheur le but de leur existence, ou qui ont placé assez haut
leurs espérances pour que Texpérience de la vie ne puisse les atteindre. Buffon ne s'élève pas jusqu'à ce suprême degré de la sagesse. Aussi ne peut-on rien voir de plus triste que l'idée qu'il donne de l'âge mûr. « On arrive à cet état d'indiflFérence, à « cette quiétude indolente, dont on aurait rougi « quelques années auparavant. La gloire, ce puis- « sant mobile de toutes les grandes âmes, et qu'on « voyait de loin comme un but éclatant qu'on « s'efforce d'atteindre par des actions brillantes et « des travaux utiles, n'est plus qu'un objet sans « attraits pour ceux qui en ont approché, et un « fantôme vain et trompeur pour les autres qui « sont restés dans l'éloignement. La paresse prend « sa place, et semble offrir à tous des routes plus « aisées et des biens plus solides. Mais le dégoût la « précède et l'ennui la suit; l'ennui, ce triste tyran « de toutes les âmes qui pensent, contre laquelle « la sagesse peut moins que la folie. »
La mort vient enfin mettre un terme à cette vie morne et décolorée. Mais telle est la folie des hommes, qu'au lieu de l'invoquer comme le libérateur suprême, ils tremblent à son approche, et regardent comme leur plus grande misère l'instant
même de leur délivrance. L'objet le plus important de la philosophie du bonheur, c'est donc de dissiper cette ombre funeste# qui obscurcit les âmes. Comment être heureux en effet, si l'on redoute un mal inévitable? Tous les moralistes, et surtout les épicuriens, multiplient les préceptes sur cet important objet. Lucrèce s'indigne des vaines terreurs et des superstitions ridicules qui font paraitre la mort si redoutable. Il insulte avec une âpre éloquence ces insensés qui gémissent sur le destin qui leur est réservé dans un temps où ils ne seront plus. Par ses cruelles invectives, Lucrèce trouble l'âme et l'étonné plus qu'il ne la console. Buffon use, pour guérir nos craintes, de remèdes plus doux et pourtant plus eflScaces. Il veut que nous ayons le courage et la sagesse de nous accoutumer à cette idée de la mort, qui de loin semble si terrible. Approchons courageusement du spectre; il s'évanouit aussitôt. Le sommeil de chaque nuit, en nous ôtant le sentiment de l'existence, interrompt véritablement notre vie, et nous donne comme un avant-goût de la mort. Usons sagement de la vie, sans nous effrayer de ce dernier sommeil. L'incertitude du terme nous assure à
BL'FFON 14
tout âge, la jouissance presque certaine du jour et l'espérance légitime du lendemain. C'en est assez pour entreprendre une œuvre agréable et utile. Il n'y a de fin prochaine que pour les âmes faibles qui la devancent par leurs craintes. C'est en effet une raison pour vivre, que d'avoir longtemps vécu. (( Nous avons toujours, dans l'âge même le plus « avancé, l'espérance légitime de trois années de « vie, et trois années ne sont-elles pas une vi(> « complète ? Ne suflSsent-elles pas à tous les pro-
« jets d'un homme sage? La jouissance de cha-
« que jour est donc aussi plénière, aussi présente « pour le vieillard que pour le jeune homme. Les « longs espoirs et les vastes pensées ne sont même « interdits à aucun âge. » — Buffon le prouve en donnant une liste des exemples les plus récents et les plus authentiques de longévité extraordinaire. Quel vieillard ne renaîtrait à l'espérance en voyant des hommes atteindre l'âge presque fabuleux de cent soixante- cinq, cent quatre-vingt-quatre, et même cent quatre-vingt-dix ans.? « Ces privilèges « de la nature sont, à la vérité, placés de loin en « loin pour le temps, et à de grandes distances « dans l'espace. Ce sont les gros lots dans la lote-
« rie universelle de la vie. Néanmoins, ils suffisent « pour donner aux vieillards, même les plus âgés, « l'espérance d'un âge encore plus grand. » La maladie même, que dis-je.^ l'agonie ne suffit pas à nous montrer la mort toute prête à nous frapper. « La plupart des hommes meurent sans le savoir, « et dans le petit nombre de ceux qui conservent « de la connaissance jusqu'au dernier soupir, il ne « s'en trouve peut-être pas un qui ne conserve en « même temps de l'espérance, et qui ne se flatte « d'un retour vers la vie. La nature a, pour le bonce heur de l'homme, rendu ce sentiment plus fort « que la raison. Un malade, dont le mal est incu- « rable, qui peut juger de son état par des exemples « fréquents et familiers, qui en est averti par les « mouvements inquiets de sa famille, par les larmes <( de ses amis, par la contenance ou l'abandon des « médecins, n'en est pas plus convaincu qu'il touche « à sa dernière heure. L'intérêt est si grand, qu'on « ne s'en rapporte qu'à soi. On n'en croit pas les « jugements des autres; on les regarde comme des <( alarmes peu fondées. Tant qu'on se sent et qu'on « pense, on ne réfléchit, on ne raisonne que pour « soi, et tout est mort que l'espérance vit encore. »
Si Ton trouve ces consolations insuffisantes, il faut songer que ce sont les seules qu'il soit permis de demander à la philosophîe que BufFon avait adoptée. Elles ne sont point d'un ordre très-élevé, mais peut-être, par là même, conviennent-elles mieux au commun des hommes, qui resterait insensible aux nobles consolations qu'une doctrine plus profonde et plus religieuse saurait sans doute lui offrir. En tout cas, il était diflScile d'en trouver qui fussent mieux appropriées à l'esprit du XVIII* siècle. Car le plus sage est de faire oublier la mort, lorsqu'on n'ose rien promettre au delà.
Par quelle contradiction ce siècle, qui aimait l'humanité d'un amour si ardent et, j'ose le dire, si sincère, a-t-il cru trop souvent travailler au bonheur des hommes, en cherchant à dissiper leurs plus nobles et leurs meilleures espérances?
Faut-il donc penser que la douceur des mœurs, la facilité de la vie, une civilisation délicate et. raffinée enchantent l'homme au point de l'empêcher de rêver au moins à une autre destinée? Faut-il que la vie présente soit malheureuse pour qu'il en espère une meilleure après la mort? Je ne sais, mais il me semble que les hommes du xviii*^ siècle étaient trop satisfaits d'eux-mêmes et du temps où ils vivaient. Le sentiment profond de ce qu'il y a d'incomplet, et, pour ainsi dire, d'écourté dans la
vie humaine, ce sentiment qui a été l'inspiration principale de la poésie et peut-être de la philosophie de notre temps, ne semble les avoir tourmentés qu'à de rares intervalles. Cette idée de Yaudelà, qui préoccupe si souvent les penseurs de notre âge, laissait à peu près indifférents ceux du xviii*^ siècle. Il leur semble que la vie d'un homme de leur temps, est en somme la plus douce que l'on puisse souhaiter. La folie humaine, l'intolérance religieuse, la sottise des ministres, ou plutôt de leurs commis, la troublent bien encore quelquefois, mais ce sont là de légères taches, des restes de la rouille des siècles passés que la philosophie aura bientôt fait disparaître. Il ne faut pas s'y tromper en effet, le grand désir de réforme qui nous frappe tout d'abord dans les philosophes de ce temps ne vient pas de ce qu'ils trouvent la société mal ordonnée dans son ensemble, mais de ce qu'ils veulent l'améliorer dans les détails. Sauf quelques exceptions, ils cherchent plus à perfectionner qu'à renverser. Ils ressemblent tous au Babouc de Voltaire, qui finit par s'accommoder fort bien des abus contre lesquels il avait commencé par tant s'indigner. Ils estiment qu'à tout prendre
il n'a jamais fait si bon vivre. Ils disent bien souvent du mal de leur siècle, mais au fond ils n'en croient rien et ne prennent pas leur colère au sérieux. « O le bon temps que ce siècle 4e fer ! » C'est le mot du mondain, c'est la devise de son temps.
BufFon l'eût acceptée sans peine : comme Voltaire, il admire son siècle ; il aime le luxe et les plaisirs de la civilisation. Il est fier des progrès de l'intelligence, de la douceur des mœurs, des agréments de la vie, de la politesse partout répandue. Il croit au progrès continu de l'humanité; et il lui promet de longs jours de bonheur et de gloire pour prix de son travail et de sa sagesse. Il en fixe l'âge d'or dans l'avenir et n'a que du mépris pour l'âge d'or que les poètes ont placé aux premiers jours du monde naissant. « Cet âge où l'homme, inno- « cent comme la colombe, mangeait du gland, bu- « vait de l'eau », ce bonheur naïf, cette innocence achetée au prix de l'ignorance, cette sagesse qui n'est que de l'apathie, cette modération qui vient
2l8 ÉLOGE DE BUFFON.
de rengourdissement de l'esprit, « cet idéal d'in- « nocence, de haute tempérance, d'abstinence ence tière de la chair » , est sans attrait pour Tâme ardente et passionnée de Buffon. Il s'indigne que l'on trouve « plus doux de végéter que de vivre ». « Peut-on dire de bonne foi, s'écrie-t-il, que cet « état sauvage mérite nos regrets, que l'homme, « animal farouche, fut plus digne que l'homme, ci- « toyen civilisé ^î^» — « L'âge d'or de la morale, ou « plutôt de la fable, n'était que l'âge de fer de la « physique et de la vérité. L'homme de ce temps, « encore à demi sauvage, dispersé, peu nombreux, « ne sentait pas sa puissance, ne connaissait pas sa « richesse ; le trésor de ses lumières était enfoui ; « il ignorait la force des volontés unies, et ne se « doutait presque pas que, par la société et par des « travaux suivis et concertés , il viendrait à bout <( d'imprimer ses idées sur la face entière de l'uni- « vers. » — Peut-être trouvera-t-on que Buffon se montre un peu sévère pour des chimères après tout assez innocentes. Mais il faut songer que ce n'est point aux poètes que s'adresse ce grand courroux ;
' L* homme qui réfléchit, avait dit Roussseau, est un être dégénéré.
c'est contre les déclamations vaines et funestes de Rousseau, que la droite raison de Buftbn s'élève et proteste. On ne peut se méprendre en effet sur l'homme qu'il a en vue, lorsqu'il parle de ces philosophes « austères, sauvages par tempérament... « rehaussant leur orgueil individuel par l'humilia- « tion de l'espèce entière. » Si l'on songe que les rêveries innocentes des poètes étaient devenues entre les mains de Rousseau une arme dangereuse, qu'il avait fait un mensonge de ce qui jusqu'alors n'avait été qu'une fable, on s'expliquera l'indignation de Buffon; et on lui saura gré d'avoir usé, pour combattre le sophisme, d'une force qu'il eût été ridicule de dépenser pour dissiper un beau rêve et faire envoler une idylle.
Observons de plus, qu'avec le noble sentiment que BufFon avait conçu de la grandeur et de la dignité de rhomme, il devait souffrir difEcilement que l'on présentât comme une dégradation, un avilissement de la nature, les embellissements, les améliorations de toute sorte que l'humanité y a apportées par de longs et vaillants eflforts. Il trace un tableau terrible de la nature abandonnée à ellemême : « La terre surchargée par le poids, surce montée par les débris de ses productions, n'offre, « au lieu d'une verdure florissante, qu'un espace « encombré, traversé de vieux arbres chargés de « plantes parasites, de lichens, d'agarics, fruits im- « purs de la corruption. Dans toutes les parties « basses, des eaux mortes et croupissantes, faute
« d'être conduites et dirigées ; des terrains fangeux « qui, n'étant ni solides, ni liquides, sont inabor- « dables et demeurent également inutiles aux habi- « tants de la terre et des eaux ; des marécages qui, « couverts de plantes aquatiques et fétides, ne nour- « rissent que des insectes venimeux et servent de (( repaires aux animaux immondes. » L'homme seul peut rendre la nature agréable et vivante, dessécher les marais, animer les eaux mortes, détruire par le fer et le feu ces forêts décrépites, ces herbes dures, épineuses, entrelacées, qui recouvrent la terre d'une bourre épaisse et grossière. Par lui, les herbes douces et salutaires prendront la place des plantes inutiles et malfaisantes, « du jonc, du nénuphar, dont le « crapaud composait son venin » . Un gazon doux et fin recouvrira la terre comme un duvet, « des « troupeaux d'animaux bondissants fouleront cette « terre jadis impraticable ; ils y trouveront une « subsistance abondante, une pâture toujours re- « naissante. » — L'homme s'en fera des serviteurs dociles ; le bœuf usera ses forces à sillonner la terre, à la rajeunir sans cesse par la culture; ainsi l'homme se façonnera de ses mains et par son industrie une nature nouvelle au sein même de l'ancienne.
« Qu'elle est belle cette nature cultivée! Que par i( les soins de l'homme elle est brillante et pom- « peusement parée ! Il en fait lui-même le princi- « pal ornement ; il en est la production la plus
tt noble Il met au jour par «on art tout ce
« qu'elle recelait dans son sein; les collines
« chargées de vignes et de fruits, leurs sommets « couronnés d'arbres utiles et de jeunes forêts; les « déserts, devenus des cités habitées par un peuple « immense qui, circulant sans cesse, se répand de « ces centres jusqu'aux extrémités ; des routes ou- « vertes et fréquentes, des communications éta- « blies partout comme autant de témoins de la « force et de l'union de la société ; mille autres mo- « numents de puissance et de gloire démontrent « assez que l*homme, maître du domaine de la « terre, en a changé, renouvelé la surface entière, « et que de tout temps il en partage l'empire avec « la nature. »
Pourquoi faut-il que les sentiments de Thomme répondent si mal à cette noblesse d'intelligence qui Ta fait le roi du monde ? Pourquoi tant de deshérités dans ce patrimoine dont tous les hommes devraient jouir en frères? C'est assurément une loi nécessaire, et c'est peut-être un bienfait de la Providence, que le bonheur et la richesse soient inégalement répartis ; mais pourquoi la jalousie des uns, et plus encore l'orgueil des autres aggraventils inutilement des inégalités inévitables? Pourquoi chez les grands tant de dédain des petits, et une si coupable négligence à rechercher les moyens d'améliorer leur sort? Ce sera l'éternel honneur du XVIII* siècle d'avoir appelé l'attention sur ces questions douloureuses, et d'en avoir proposé des
BUFFON
22é ÉLOGE DE BUFFON.
solutions, fausses à la vérité, mais qui témoignent pourtant d'un véritable amour des hommes. Buffon est bien de son temps par l'émotion généreuse avec laquelle il proteste contre la misère imméritée et contre l'esclavage. On lui sait gré de s'attendrir sur le sort des paysans. « Courbés sur la charrue, « ne tirant de la terre que du pain noir, et obligés « de céder à d'autres la fleur, la substance de leur « grain ; c'est par eux, et ce n'est pas pour eux, que « les moissons sont abondantes. » On applaudit aux nobles paroles par lesquelles il condamne l'esclavage, et vient, pour ainsi dire, comme un témoin, déposer au nom de la science en faveur de l'humanité outragée. « Ils ont le cœur excellent, « ils ont le germe de toutes les vertus. Je ne puis « écrire leur histoire sans m'attendrir sur leur état. « Ne sont-ils pas assez malheureux d'être réduits à « la servitude, d'être obligés de toujours travailler, « sans jamais rien acquérir? Faut-il encore les « excéder, les frapper et les traiter comme des ani- « maux ? L'humanité se révolte contre ces traite- « ments odieux, que l'avidité du gain a mis en « usage, et qu'elle renouvellerait peut-être tous les « jours, si nos lois n'avaient pas mis un frein à la
« brutalité des maîtres et resserré les limites de la « misère de leurs esclaves. » L'on trouvera sans doute que ce sont là de vrais lieux communs. J'en conviens sans peine, et j'ajoute que c'est la plus belle gloire des grands esprits qui ont imprimé ces vérités dans tous les esprits avec tant de force, qu'il semble aujourd'hui fastidieux de les entendre et ridicule de les répéter. C'est le sort des vérités morales les plus nobles, de demeurer pour ainsi dire ensevelies dans leur triomphe et de ne paraître plus que de vaines redites aux âmes sur lesquelles elles régnent désormais sans partage. Leur lumièrfe est comme celle du soleil, on n'y prend plus garde à force d'en être tous les jours éclairé. Plût à Dieu que ce fût là le sort de tant d'autres vérités mille fois proclamées et mille fois méconnues ! Plût à Dieu, par exemple, que l'on jugeât désormais sans usage les belles pages où Buffon s'indigne contre les folies sanglantes de la guerre, et s'étonne de l'aveugle fureur avec laquelle l'homme « renonce « aux sentiments d'humanité, tourne toutes ses
« forces contre lui-même Et après ces jours de
« sang et de carnage, lorsque la fumée de la gloire « s'est dissipée, il voit d'un œil triste la terre dé-
« vastée, les arts ensevelis, les nations dispersées, « les peuples affaiblis, son propre bonheur ruiné « et sa puissance réelle anéantie. » Malheureusement, il s'en faut bien que ce soient là de vaines déclamations, et, pour comble de misère, beaucoup de peuples en sont réduits à n'oser plus même souhaiter la continuité de cette paix tant désirée. Les intérêts de leur juste grandeur, de leur prospérité, de leur honneur même leur prescrivent d'ajourner à un avenir lointain leurs espérances de paix et de bonheur. Longtemps encore pourra s'élever de la terre vers le ciel cette belle prière que la vue des maux de la guerre inspire à l'âme trop rarement émue et religieuse de Buffon : « Grand « Dieu ! dont la seule présence soutient la nature
« et maintient l'harmonie des lois de l'univers
« rendez, rendez enfin le calme à la terre agitée ! « qu'elle soit dans le silence! qu'à votre voix la « discorde et la guerre cessent de faire retentir « leurs clameurs orgueilleuses ! Dieu de bonté, « auteur de tous les êtres, vos regards paternels « embrassent tous les objets de la création; mais « l'homme est votre être de choix; vous avez « éclairé son âme d'un rayon de votre lumière im-
« mortelle ; comblez vos bienfaits en pénétrant son
« cœur d'un trait de votre amour L'homme
« ne craindra plus l'aspect de l'homme; le fer ho- « micide n'armera plus sa main; le feu dévorant « de la guerre ne fera plus tarir la source des géné- « rations. L'espèce humaine, maintenant affaiblie, « mutilée, moissonnée dans sa fleur, germera de « nouveau et se multipliera sans nombre. La na- « ture, accablée sous le poids des fléaux, stérile, « abandonnée, reprendra bientôt avec une nouvelle « vie son ancienne fécondité; et nous. Dieu bience faiteur, nous la seconderons, nous la cultive- « rons, nous l'observerons sans cesse, pour vous « offrir à chaque instant un nouveau tribut de « reconnaissance et d'admiration. » *