‹ Éloge de BuffonChapitre 15 sur 18 · EMILE GEBHART · texte numérisé non relu

EMILE GEBHART

Le domaine des lettres n'a d'autres limites que celles de l'intelligence elle-même. Car celle-ci ne conçoit rien que les lettres ne puissent et ne doivent exprimer. Leur tâche est donc tellement vaste, qu'elle semble infinie si on la compare à notre faiblesse; et l'on peut être assuré que les ouvriers manqueront à l'œuvre, plutôt que l'œuvre aux ouvriers.

Quelquefois pourtant l'esprit humain se prend à douter de l'immensité de sa tâche L'on dirait qu'il entrevoit le terme au delà duquel il n'y a plus d'effort à tenter, plus de gloire à conquérir. Ce

BUFFON

découragement bizarre suit presque toujours les grands siècles. Il semble alors que le génie de rhomme ait dit son dernier mot, et que les générations nouvelles n'aient plus qu'à contempler en silence ces œuvres qui ne laissent ni but ni prétexte à l'émulation.

Que l'on relise la page attristée par laquelle Voltaire termine la revue rapide des auteurs du siècle de Louis XIV. Rien ne saurait mieux peindre les sentiments de l'écrivain venu trop tard, après que tous les beaux vers sont faits , que tous les beaux lieux communs de morale et de philosophie ont trouvé leur expression achevée, que tous les caractères sont tracés de main dé maître, et 'qu'il ne reste plus à l'homme de goût, trop jeune d'un siècle, d'autre attitude qu'une admiration résignée, qu'une oisiveté respectueuse devant ces ouvrages dont la perfection l'enchante et le désespère.

Beaucoup de bons esprits se contentent de ce rôle modeste, et, laissant à de médiocres génies le soin de redire ce que d'autres ont bien dit, ils se condamnent à un repos où la paresse trouve son compte aussi bien que le goût.

Cependant le monde ne finit point, et l'activité

intellectuelle ne s'arrête jamais longtemps. Des hommes plus aventureux ou plus sages osent espérer une gloire nouvelle, non point en allant plus loin que leurs devanciers, mais en marchant d'un autre côté. Ils aperçoivent bien vite, dans l'immense domaine des lettres, des régions inexplorées que les grands écrivains n'ont pas su reconnaître ou bien ont dédaigné de cultiver; ils y courent aussitôt, en ôtent les épines, retournent ce sol ingrat, et lui arrachent enfin de belles moissons. C'est par cette audace heureuse que les écrivains du xv!!!*" siècle soutinrent et accrurent encore la gloire des lettres françaises. Ce siècle fut faible et stérile toutes les fois qu'il prétendit rivaliser avec les œuvres de l'âge précédent ; il retrouva la force et l'originalité, lorsqu'avec Montesquieu il appliqua l'esprit philosophique aux lois des sociétés humaines; il fut aimable, quand Voltaire, se détournant de la tragédie et de l'épopée, employa tout son esprit et toute sa grâce dans le conte et dans la poésie légère; il fut grand, lorsque Buffon retrouva

pour décrire, j'allais dire pour chanter la nature, la majesté et 4'éloquence dont Pascal ou Bossuet avaient revêtu les vérités morales.

Dans le déclin des doctrines philosophiques et des croyances religieuses, les lettres durent encore de beaux jours à l'étude attentive et passionnée de cette nature, que les vicissitudes humaines n'atteignent pas, que le doute effleure à peine, et qui, après tant de siècles, reluit encore de sa première beauté.

En la contemplant, les âmes désenchantées, lasses du doute et rebelles à la vérité, retrouvèrent ces hautes pensées qui inspirent la science, cette naïveté, cette fraîcheur d'impressions qui sont un des charmes de la poésie, et quelque chose aussi de cette émotion religieuse dont le scepticisme ne nous défend pas toujours.

Ce ne fut que dans la seconde moitié du xviii® siècle que cet amour de la nature vint rajeunir les âmes et susciter une poésie nouvelle ; mais longtemps avant cette époque on pouvait le pressentir en suivant le mouvement qui portait les esprits de ce côté.

Dès les premières années du siècle, la curiosité et la faveur publique, se détournant delà métaphysique et des sciences exactes, s'attachaient aux sciences delà nature et prodiguaient la gloire et les récompenses aux savants qui les cultivaient.

Fontenelle, un des premiers, trouvait l'art difficile de. mettre les connaissances les plus hautes à la portée du public curieux et frivole, et cela sans les rabaisser ; sa plume fine et légère savait donner

aux conceptions les plus abstraites de l'astronomie Tattrait facile d'un roman et quelquefois la grâce piquante d'un madrigal. Il eut le rare mérite d'user de son esprit pour orner la science sans la surcharger, et, d'exposer les lois du système du monde avec une légèreté et une aisance qui, loin d'en affaiblirla majesté, semblent l'augmenter encore par le contraste. Sa belle et heureuse netteté faisait resplendir la science aux yeux les moins pénétrants et donnait au lecteur surpris et charmé le plaisir de comprendre sans effort ces vérités qui semblaient jusqu'alors réseryées à l'étude patiente et à une longue méditation des savants.

Malheureusement, le désir de plaire et d'insinuer la science dans les esprits les plus rebelles entraîne souvent Fontenelle à une affectation d'enjouement qui lasse les gens de goût et impatiente les esprits sérieux. Il recherche à tout prix le singulier, le merveilleux; il veut surprendre plus encore qu'instruire, et parfois l'on voudrait que le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences eût renoncé plus complètement au bel esprit et aux airs guindés de Cydias.

Cette démarche prudente et oblique, cet art

discret et réservé amusaient les esprits d'élite, mais restaient sans action sur le vulgaire. Fontenelle n'avait pas cette chaleur qui Se communique et attire les âmes indifférentes en les pénétrant peu à peu.

De plus, les sciences exactes et l'astronomie sont des sciences dédaigneuses, et, si j'ose dire, aristocratiques; elles réservent leurs plus importants résultats à l'étude forte et patiente, ou, si elles les laissent arriver jusqu'au vulgaire, elles lui dissimulent du moins la marche savante, les détours longs et compliqués qui les y ont conduites ; elles exigent de lui un acte de foi, au lieu de faire appel à son intelligence, et excitent sa curiosité plus encore qu'elles ne la satisfont.

Il n'appartient qu'aux sciences naturelles d'être tout d'abord au niveau de l'intelligence publique. Elles ne demandent ni attention soutenue, ni abstraction pénible. Elles ne sont ni exigeantes ni exclusives; on peut les quitter et les reprendre à loisir ; elles ne présentent point cet enchaînement rigoureux qui empêche de comprendre un théorème si l'on a oublié le précédent. Souriantes et faciles, elles se laissent aborder par le côté qui plaît le mieux : enfin, sauf certains cas, elles ont

ce privilège qu'elles n'exigent que rarement l'emploi d'une langue spéciale, et qu'elles usent d'ordinaire de ce commun langage que tout le monde parle et entend.

Il n'est donc point étonnant qu'eUes aient fini par attirer la plus grande part de l'attention publique. La faveur marquée avec laquelle on accueillit les ingénieuses observations de Réaumur montre bien le vif attrait que la France éprouvait déjà au milieu du xviii' siècle pour ces sortes d'études. Je doute pourtant qu'elles eussent jamais par leur seul intérêt scientifique mérité l'enthousiasme qu'elles excitèrent un peu plus tard, si le génie d'un grand écrivain n'était venu leur donner la parure de beauté littéraire qui devait les faire si bien accueillir d'un peuple épris avant tout d'art et de beau langage.

Si Ton cherchait à déterminer d'avance de quelles qualités devait être doué ce peintre de la nature pour être digne de sa noble tâche, on exigerait de lui la patience qui accumule seulement les observations et l'imagination puissante qui les dépasse et crée les hypothèses destinées à les expliquer, l'esprit d'analyse sans lequel les plus belles synthèses ne sont que d'ambitieuses chimères, et l'esprit de synthèse sans lequel les analyses n'aboutissent qu'à une érudition aride et minutieuse. On lui demanderait une richesse, une force de style qui ne trahît jamais la majesté de son modèle, et un goût qui l'empêchât d'en exagérer les traits. On voudrait, de plus, qu'il fût soutenu par un puissant amour de la gloire, non de cette

renommée passagère qui se perd aussi vite qu'elle s'obtient, mais de cette gloire durable que le temps épargne parce qu'elle est son ouvrage ; on aimerait, enfin, qu'il eût Y âme d'un sage dans le corps d'un athlète, afin que ni les passions ni les maladies ne vinssent arrêter sa marche ou la ralentir, et en formant à loisir cet écrivain idéal, on aurait, sans y prendre garde, tracé le portrait un peu flatté, peut-être, mais fidèle dans ses traits principaux, du grand homme dont je veux écrire l'éloge.

Dieu, en effet, avait prodigué à Buffon tous les dons éminents qui semblaient le prédestiner à écrire l'histoire de la nature. Il lui avait par surcroît donné tous les défauts qui devaient assurer le bon usage et l'emploi utile de ses rares qualités. Car enfin ne devons-nous pas nous louer de cette lenteur d'esprit, ou, pour parler comme ses ennemis, de cette lourdeur qui, en l'empêchant de dépenser son génie en esprit et en l'écartant des salons où son orgueil se trouvait mal à l'aise, le retint dans la retraite si nécessaire à l'achèvement d'un grand ouvrage }

Il n'est pas jusqu'à cet orgueil dont il ne faille remercier le ciel. Il Téleva en effet au-dessus des envieux et des critiques à une hauteur telle, que, dans l'éloignement où il les voyait, il ne pensait pas avoir rien à craindre de leurs attaques et dédaignait d'y répondre, réservant ainsi à l'art d'écrire et à la science un temps que d'autres dépensaient en vaines querelles.

Buffon semble si bien fait pour l'œuvre qu'il devait accomplir, que l'on a peine à croire qu'il ne s'y soit pas tout d'abord senti porté par un attrait irrésistible. Cependant il hésita longtemps, et ce furent les circonstances qui décidèrent sa vocation plus qu'une inclination première, comme celle qui marque d'ordinaire aux grands hommes la route qui doit les conduire à la gloire. On conte que Linné, dans son berceau, souriait à la vue d'une fleur, et qu'il suffisait de lui en mettre une entre les mains pour apaiser aussitôt ses cris. L'enfance de Buffon ne prête point à cette gracieuse légende, et sa jeunesse est celle d'un homme qui aime la science parce qu'elle doit le rendre illustre, mais qui les cultive toutes sans prédilection marquée pour aucune. On ne remarquait pas même en lui

cette activité inquiète, ces tourments du génie qui se fatigue à chercher sa voie. Il attendait son heure sans impatience, sûr de sa force et confiant dans l'avenir.

Après des études plus solides que brillantes au collège de Dijon ', il acheva son éducation par des voyages suivant l'usage anglais qui commençait à s'introduire en France. Il visita l'Italie avec le jeune duc de Kingston, que le hasard lui avait fait connaître, et dont le gouverneur, homme d'esprit et

« Il était né à Montbard, le 7 septembre 1707, de Benjamin Leclerc, conseiller au parlement de Bourgogne, et de M"* de Marlin, femme de beaucoup d'esprit, s'il faut en croire Buffon lui-même. « Buffon avait ce principe qu'en général les enfants tenaient de leur mère leurs qualités intellectuelles et morales, et lorsqu'il l'avait développé dans la conversation, il en faisait sur-le-champ l'application à lui-même, en faisant un éloge pompeux de sa mère, qui avait en effet beaucoup d'esprit, des connaissances étendues, une tête très-bien organisée et dont il aimait à parler souvent. » (Hérault de Séchelles, Voyage à Montbard, p. 24.)

de mérite, lui inspira peut-être son amour pour les sciences. Il ne semble point qu'il ait été fort touché des antiques souvenirs ou des merveilles artistiques de l'Italie : son instinct de naturaliste l'attirait de préférence vers les curiosités naturelles, et il recueillait dès lors des observations ou concevait des idées dont il devait plus tard trouver l'emploi. Après son voyage d'Italie, il demeura quelques mois en Angleterre', apprenant l'anglais, qui était devenu comme la langue classique de la science et de la philosophie. La traduction de la Statique des végétaux, de Haies, et du Traité des fluxions, deNewton, le perfectionna dans cette étude tout en commençant sa renommée scientifique.

Les deux belles préfaces qu'il mit à ces deux ouvrages nous le montrent, sinon grand écrivain, du moins esprit ferme et judicieux, maître de son sujet et sachant l'exposer avec cette justesse et cette clarté qui annoncent une intelligence supérieure. Dans la préface du Traité des fluxions, il raconte, avec toute la finesse et tout l'esprit que comporte une pareille matière, les querelles qui s'étaient

' Ce fut avant ce voyage qu'il se prit de querelle avec un jeune Anglais qu'il blessa en duel d'un coup d'épée.

élevées à propos du calcul de l'Infini. Au commencement de l'autre ouvrage, il parle en homme convaincu de l'expérience, et s'élève contre les systèmes et les hypothèses en termes qui étonnent quand on songe combien son âge mûr devait oublier cette sévérité de méthode et cette logique prudente de sa jeunesse. « Comment, dit-il, oset-on se flatter de dévoiler ces mystères sans autre guide que son imagination ?... C'est par des expériences fines, serrées et suivies, que l'on force la nature à découvrir son secret;... toutes les autres méthodes n'ont jamais réussi, et les vrais physiciens ne peuvent s'empêcher de regarder les anciens- systèmes comme d'anciennes rêveries, et sont réduits à lire la plupart des nouveaux comme on lit les romans. Les recueils d'expériences et d'observations sont donc les seuls livres qui puissent augmenter nos connaissances. »

Chose curieuse, la confiance de BufFon en ses forces, l'audace de ses vues, la grandeur des hypothèses allèrent croissant avec l'âge, et, au lieu que chez les autres savants les sévérités de l'expérience rabattent peu à peu le premier élan de la jeunesse et les font cheminer à pas lents dans cette carrière

l6. ÉLOGE DE BUFFON.

de la science qu'ils avaient espéré parcourir tout entière, BufFon marchait de jour en jour dans son œuvre même d'un pas plus audacieux et plus rapide. Son style s'enhardit et s'éleva en même temps que sa pensée ; simple, sévère et sans éclat dans ses premiers écrits, il s'enrichit peu à peu, prit du nombre et de la force, et dans sa maturité revêtit enfin cette pompe et ces riches couleurs que nous admirons. On pourrait comparer le génie de Buffon à ces plantes dont la couleur unie et modeste n'attire point les regards au printemps, mais qui, mûries par les longs jours de l'été, éblouissent les yeux en automne de l'éclat et de la variété de leur feuillage.

BufFon continua dans plusieurs mémoires cet essai de ses forces et de sa réputation '.

Il s'était fort occupé de la question des bois dans l'intérêt de ses forêts de Bourgogne ; et avec

' Expériences sur la force du bois ; moyen facile d'augmenter la solidité, la force et la durée du bois«; recherches sur la cause de l'excentricité des couches ligneuses * .

a II proposait, pour donner une consistance ligneuse à l'aubier, d'écorcer les arbres sur pied au moment de la sève, et de les laisser ensuite sécher et mourir.

b II fit ce dernier mémoire en collaboration avec Duhamel. (Voir Vicq d'Azir, Eloge de Duhamel.)

cette sagesse et cet esprit de conduite, qui sont un des principaux caractères de son esprit, il était bien aise de faire contribuer à sa renommée des recherches qu'il avait entreprises pour accroitre son bienêtre avec ses revenus '.

Les célèbres expériences de BufFon sur les miroirs ardents d'Archimède jetèrent aussi un vif éclat sur son nom. Il enflamma des planches à deux cents pieds de distance ; entreprise facile, mais qui ne laissa pas de piquer la curiosité du vulgaire, qui juge de la valeur des expériences par leur éclat plus que par leur utilité scientifique. Vicq d'Azir remarque fort judicieusement que l'on retrouve dans les expériences de BufFon cet amour du grand qui le distingue. « Pour estimer « la force et la durée des bois, il a soumis des «forêts entières. à ses recherches; pour obtenir « des résultats nouveaux sur les progrès de la cha-

« leur, il a placé d'énormes globes de métal dans

* Voici les titres de quelques-uns de ses autres mémoires qui feront apprécier l'étendue et la variété de ses études : Observations sur les couleurs accidentelles ; Invention des miroirs pour brûler à de grandes distances ; Dissertation sur la cause du strabisme et des yeux louches ; Réflexions sur la loi d'attraction.

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« des fourneaux immenses. » (Vicqd'Azir, Éloge de Buffon.^

Des travaux si nombreux et si variés le désignaient tout naturellement au choix de l'Académie des sciences; il y entra le i8 mars 1739, âgé de trente-trois ans.

On aimerait à croire que la jeunesse de Buffon fut aussi pure et austère qu'elle était laborieuse et appliquée; on sait trop qu'il n'en fut rien et qu'il porta la même ardeur dans le plaisir que dans le travail. Une constitution robuste, des passions violentes, l'effervescence de l'âge le portèrent à des excès qu'il ne prit jamais la peine de dissimuler.

Cependant cette vie fougueuse et dissipée ne descendait pas dans les profondeurs de cette âme tranquille ; l'orage des passions en soulevait seulement la surface. Elle savait trouver en elle-même un asile et comme un sanctuaire où le tumulte des sens ne pénétrait pas'. Méthodique jusqu'en

* On s'explique qu'ij ait écrit sur ramour cette phrase étrange : « Le physique seul en est bon, et malgré ce que

ses égarements, BufFon avait invariablement fixé la part de sa vie qu'il jetait en proie au plaisir, comme la rançon, du reste, de ces heures de recueillement et de sagesse qu'il ne se laissa jamais dérober. Les matinées laborieuses succédaient aux nuits troublées, quand la voix inexorable du fidèle Joseph venait arracher au sommeil cet homme que l'amour de la gloire semblait affranchir de l'esclavage du plaisir'.

Ainsi se formait au milieu des troubles de la jeunesse, ainsi s'exerçait par un long et patient effort ce génie laborieux et calme, dont chaque jour accroissait les forces, et qui n'attendait plus qu'une occasion qui lui donnât issue, une matière qui lui permît de se déployer tout entier.

Un hasard heureux, disons mieux, un dessein de Dieu qui ne permet pas que ses dons deviennent inutiles, vint offrir à Buffon cette occasion qu'il cherchait : Dufay, intendant du Jardin du Roi, le

« peuvent en dire les gens bien épris, le moral n'en vaut a rien. »

^ Joseph était souvent contraint de le tirer par les pieds sur le carreau s*il tardait à obéir ; il avait ordre de ne se jamais laisser désarmer ni par la colère, ni par les menaces, ni par les prières.

désigna au choix du ministre, de M. de Maurepas, comme l'homme le plus propre à continuer son œuvre.

Fondé en 1626 par un édit de Louis XIII, dans un terrain stérile de vingt-quatre arpents à l'extrémité du faubourg Saint-Victor % le Jardin du Roi s'accrut bientôt, grâce aux libéralités de Gaston d'Orléans, grand amateur de plantes rares, et plus encore par les soins de Fagon, premier médecin du roi Louis XIV, qui usa, pour enrichir cet utile établissement, de sa fortune et de son crédit/ Ce fut Fagon qui fit envoyer Tournefort en Grèce, en Asie et en Egypte, pour chercher des plantes et compléter les collections. Quand les revers du règne firent retrancher les fonds destinés à l'entretien du Jardin, il y suppléa par ses propres ressources « et ce petit coin de terre ignora presque, sous sa « protection, les malheurs du reste de la France*. »

La surintendance du Jardin du Roi resta attachée,

'Il faut remarquer que, dès 1598, Henri IV avait fait planter un jardin de botanique à Montpellier, et que ce fut Tévidente utilité de ce premier établissement qui engagea de La Brosse à obtenir du roi un jardin semblable pour Paris.

* FoNTENELLE, Éîoge de Fagon,

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jusqu'en 1732, à la place de premier médecin; et comme « tout ce qui dépend d'un seul homme « dépend aussi de ses goûts et a ainsi une destinée « fort changeante, un premier médecin, peu touché « de la botanique, avait négligé ce jardin-, et heu- « reusement l'avait assez négligé pour le laisser a tomber dans un état où l'on ne pouvait plus le a souffrir \ »

En 1732 on déchargea le premier médecin de la surintendance du Jardin, et on confia cette charge à Dufay, de l'Académie des sciences. Celui-ci, aidé des conseils de Jussieu, augmenta le nombre des plantes de plus de sept raille espèces, et construisit de nouvelles serres, grâce aux libéralités qu'il avait l'art d'arracher aux ministres.

Sentant que la mort allait le ravir à une œuvre à peine commencée, il pensa que la grande considération dont BufFon était déjà entouré, son crédit auprès des grands et son talent d'écrivain attireraient des richesses nouvelles au Jardin du Roi et aideraient à combler les lacunes qui affligeaient encore ses regards.

' FoNTENELLE, Éîoge de Fagott.

Quand BufFon fut appelé, en 1739, à la surintendance du Jardin du Roi, il avait beaucoup à apprendre pour s'acquitter de sa tâche d'une manière qui fût digne de lui. Il ignorait l'anatomie, il avait oublié la botanique. « Je l'ai apprise trois fois, « disait-il plus tard à M"'Necker, et je l'ai oubliée « de même; si j'avais eu de bons yeux, tous les « pas que j'aurais faits m'auraient retracé mes « connaissances en ce genre. » Le vrai est que son talent avait besoin de grands objets qui se prêtassent aux vues philosophiques, aux réflexions morales, aux peintures éloquentes, et que son esprit n'était point fait pour ces mille observations de détail qui sont sinon le but, du moins le point de départ de l'histoire naturelle. Il fait lui-même (au commencement du tome XII de son ouvrage)

l'aveu ingénu de cet attrait impérieux qui le porte vers les grandes vues et les discours généraux, où il peut se donner carrière, planer les ailes toutes grandes déployées, se reposer et se consoler ainsi de l'ennui des observations minutieuses. « Car, « dit-il, j'avoue qu'il faut du courage pour s'oc- « cuper continuellement de petits objets dont « l'examen exige la plus froide patience et ne perce met rien au génie. » BufFon avait de plus contre toute la classification scientifique des préventions qui ne pouvaient convenir à l'administrateur chargé d'entretenir, d'accroître et de classer des collections immenses. Mais s'il avait des préjugés, il n'avait point de parti pris ; car le principal caractère de ce grand esprit était une docilité singulière à se plier aux exigences, même les plus pénibles, de l'œuvre qu'il voulait achever.

Cette œuvre, il la conçut d'abord dans toute son étendue et sans hésitation ni regret ; il décida que sa vie entière serait consacrée à l'accomplir. S'il est vrai qu'une belle vie est une pensée de la jeunesse réalisée par l'âge mûr, nulle vie d'écrivain ne peut être comparée à celle dont nous retraçons l'histoire. Nulle autre ne présente une pareille

continuité de travaux poursuivis sans hâte, sans distraction, sans lassitude, jusqu'au terme d'une vigoureuse vieillesse.

Le plan de ses travaux était aussi vaste que la nature, et le courage d'esprit nécessaire pour n'être point troublé de son immensité semble n'être plus de notre âge. Il faudrait, pour retrouver quelque chose d'analogue, remonter jusqu'aux temps des premiers philosophes grecs donnant pour titre à leurs poèmes l'ilept ^uaewç {De la Nature). L'on s'étonne qu'un homme du xvin® siècle ait retrouvé la même audace que ces savants ou plutôt ces poètes, dont nulle déception n'était encore venue troubler la naïve confiance, et qu'un contemporain de Fontenelle et de Voltaire se soit montré l'émule des Parménide et des Empédocle.

Bufïon avait trop de bon sens, cependant, pour ne point comprendre qu'une pareille tâche dépassait les forces d'un seul homme, quel que fût son génie ; et la bonne opinion qu'il avait de lui-même ne l'aveuglait point sur la disproportion de l'ouvrage et de l'ouvrier. Pourtant il ne voulut pas consentir à restreindre son ambition, mais il chercha d'habiles travailleurs qui cultivèrent pour lui

^t^oi^S

les parcelles les plus ingrates de son immense domaine, humbles et utiles auxiliaires, heureux d'être éclairés d'un reflet de sa gloire sans prétendre jamais la partager avec lui.

L'exact et laborieux Daubenton fut le premier de ces auxiliaires. Il suivait Buffon pas à pas, faisant l'étude anatomique des animaux à mesure que Buffon les décrivait. Il étudia ainsi cent quatrevingt-deux espèces, dont plusieurs n'avaient jamais été décrites ou même observées par des naturalistes. Il sut rendre toutes ces études comparables entre elles, en prenant soin que chaque partie de chacune, chaque vertèbre, chaque os des membres, se retrouvât dans toutes les autres, et qu'elle portât partout le même nom ^ Daubenton était le plus minutieux et le moins généralisateur des anatomistes. Camper disait de lui, avec beaucoup d'esprit, qu'il ne savait cas de combien de découvertes

' « Si vous lisez la description du pied du cheval dans un anatomiste vétérinaire, vous y trouvez les mots d*os du carron,d*osdu paturon, d'os de la couronne, d'os du petit pied, et vous vous croyez dans un pays perdu. Point du tout, ces mots désignent tout simplement ce qu'on appelle en anatomie humaine les os du métatarse et les trois phalanges. » (Flourens, Histoire des mantiscrits de Buffon, page 185.)

il était l'auteur. « Après quinze années d'observa- « tions exactes, durant lesquelles il avait vu passer « sous ses yeux près de deux cents quadrupèdes, « qui tous avaient sept vertèbres au cou, il osa poser « cette règle : les vertèbres cervicales sont toujours « au nombre de sept dans les quadrupèdes '. »

BufFon rendait une exacte justice à son sage collaborateur, en disant qu'il n'avait jamais ni plus ni moins d'esprit que n'en exigeait le sujet de sa pensée^.

' « Maïs à peine avait-il posé la règle, qu'une exception s'offrit; l'aï lui parut avoir neuf vertèbres cervicales, je dis parut, car en réalité il n'en a que sept. John Bell a reconnu que les deux vertèbres de trop comptées à tort dans l'aï comme cervicales ne sont que deux vertèbres dorsales dont les appendices costaux très-réduits restent quelquefois perdus dans les chairs. On regrette que Daubenton soit mort avant d'avoir été rassuré sur sa généralisation. » (Flourens, Histoire des manuscrits de Buffon, page 186.)

* On sait que l'union de Daubenton ^vec Buffon fut rompue parce que celui-ci publia une édition de l'histoire naturelle dont il avait retranché la partie anatomique, œuvre de Daubenton. Il ne collabora point à l'histoire des oiseaux. « Aussi, quelque bien écrite qu'elle soit, remarque M. Flourens, n'a-t-elle jamais pris dans la science le rang qui y occupe et ne cessera d'y occuper l'histoire des quadrupèdes. C'est que, en effet, elle ne donne que la superficie de l'être et n'en donne pas la structure. »

Ce n'était pas assez de doubler ses forces par Talliance de Daubenton, BufFon comprit qu'il fallait aussi doubler le temps qu'il consacrait à ce travail, et pour cela rompre avec ses habitudes de dissipation. Il comprit que la science est une maîtresse sévère et impérieuse qui s'éloigne bientôt d'une âme qu'elle ne possède pas tout entière. Il dénoua donc peu à peu les liens qui l'unissaient à ses compagnons de plaisir, et s'il ne se résigna pas à une vie dure et austère, il renonça du moins aux passions tumultueuses qui agitent l'âme jusqu'en ses profondeurs.

Il s'éloigna même des salons, où tant d'autres de ses contemporains dépensaient tous les jours en mots spirituels et en pensées ingénieuses le talent

dont ils eussent pu acheter une gloire plus haute et plus durable. Plusieurs attribuèrent ce grand amour de la retraite aux blessures que Tamourpropre irritable de BufFon recevait souvent de ses émules et quelquefois de ses amis. « Environné chez lui, dit Marmontel, de complaisants et de flatteurs, et accoutumé à une déférence obséquieuse pour ses idées systématiques, il était quelquefois désagréablement surpris de trouver parmi nous moins de révérence et de docilité. Je le voyais s'en aller mécontent des contrariétés qu'il avait essuyées. Avec un mérite incontestable, il avait un orgueil et une présomption égale au moins à son mérite. Gâté par l'adulation, et placé par la multitude dans la classe de nos grands hommes, il avait le chagrin de voir que les mathématiciens, les chimistes, les astronomes ne lui accordaient qu'un rang très-inférieur parmi eux; que les naturalistes eux-mêmes étaient peu disposés à le mettre à leur tête, et que parmi les gens de lettres il n'obtenait que le mince éloge d'écrivain élégant et de grand coloriste ^ » Quelques-uns même lui reprochaient d'avoir fastueu-

' Était-ce donc si peu ?

sèment écrit dans un genre qui ne voulait qu'un style simple et naturel...

« Buffon, mal à son aise avec ses pairs, s'enferma donc chez lui avec ses commensaux ignorants et serviles, n'allant plus ni à l'une ni à l'autre Académie, ménageant à part sa fortune chez les ministres et sa réputation dans les cours étrangères, d'où, en échange de ses ouvrages, il recevait de beaux présents \ »

Il n'est guère permis de douter que ces motifs n'aient été pour quelque chose dans la résolution que BufFon prit, avec tant de courage, de vivre loin du monde. Il en coûte de faire cet aveu , mais il faut se souvenir que l'éloge d'un grand homme n'est point une apologie de ses faiblesses. Le peintre doit avoir une assez bonne opinion de son* modèle pour ne point se croire obligé de le flatter. Est-ce bien à nous d'ailleurs, qui jouissons des fruits de cette laborieuse retraite, d'en relever malignement les causes ? Et ne vaut-il pas mieux nous féliciter qu'à de si rares qualités BufFon ait joint encore les défauts auxquels peut-être nous devons plus d'un bel ouvrage ?

'Marmontel, Mémoires, livre vu.

Du reste, le goût de la paix et du travail, l'amour de la science et de la gloire partagent avec l'orgueil l'honneur de cette décision courageuse où peut-être ils ont eu la plus grande part. Ceux qui veulent expliquer la retraite de BufFon par l'ennui qu'il éprouvait de se voir tous les jours éclipsé dans les salons par les gens de moins de génie et de plus d'esprit, oublient que Montesquieu prit une résolution pareille quand il entreprit d'écrire V Esprit des lois ; et pourtant Montesquieu apportait dans le commerce du monde cet esprit vif et prompt, ces grâces légères que BufFon ne connaissait pas. Mais il savait que les grands ouvrages s'achèvent dans le recueillement et le silence. Le bruit d'une vie agitée nous étourdit, en effet, et nous fait oublier la fuite insensible du temps; c'est dans la solitude que l'on sent le prix des heures, parce que chacune laisse quelque trace de son passage, une pensée, une connaissance qui vient éclairer l'esprit, une page, une phrase, un mot qui s'ajoute à l'œuvre commencée.

Peut-on espérer d'ailleurs de rencontrer dans le même homme cette longue patience, cette continuité de pensée nécessaires aux beaux ouvrages, et

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par surcroît l'aisance gracieuse, la prestesse et l'agilité, seules qualités que prisent les esprits frivoles ? Ne nous étonnons point que BufFon ait craint cette grande fatigue du monde, de paraître attentif à des choses sans .intérêt pour lui. Il ne cherchait dans les salons que des distractions faciles, un abandon qui le délassât de ses longs travaux ; et il aimait, comme Montesquieu, les maisons où il pouvait c( se tirer d'affaire avec son esprit de tous les jours » ; on s'expUque le désenchantement de ceux qui, le jugeant sur sa grande réputation, attendaient de lui quelque parole éloquente et ne recueillaient, pour prix d'un respectueux silence ou d'avances ingénieuses, que des pensées communes ou les traits d'une gaieté parfois peu mesurée.

On a beaucoup raillé la conversation de Buffon, et je conviendrai volontiers qu'elle pouvait surprendre ceux qui étaient accoutumés à son style noble et à ses hautes pensées. J'ai peine à croire, pourtant, qu'elle ait été aussi plate et vulgaire qu'on l'a prétendu, et que la lumière intérieure qui éclairait son âme n'ait pas du moins projeté au dehors quelques reflets affaiblis. M™^ Necker, qui l'a si

BUFFON

bien connu; trouvait sa conversation instructive et quelquefois piquante ; et Gibbon se félicitait de trouver en lui un caractère aussi aimable que son esprit était grand. J'imagine que plus d'une .fois il ouvrit à ses auditeurs les trésors de sa riche mémoire, ou laissa luire à leurs yeux quelque éclair des belles pensées qui l'occupaient. Mais il fallait savoir attendre ces minutes heureuses, et surtout marquer par un respectueux silence le prix que l'on mettait aux paroles du grand écrivain. A la moindre interruption, à la contradiction la plus légère, BufFon s'arrêtait court. « Je ne puis me résoudre, disait-il, à continuer la conversation avec un homme qui se croit permis, en pensant à une chose pour la première fois, de contredire quelqu'un qui s'en est occupé toute sa vie. »

Il avait hâte, du reste, de fuir la société a où, pour une phrase utile qu'on recueille, ce n'est pas la peine de perdre une soirée entière », et de regagner sa chère solitude où rien ne venait froisser son amour-propre et lui ravir un temps dont il sentait si bien le prix. On a souvent décrit cette studieuse retraite de Montbard, le beau jardin aux nobles terrasses, la tour isolée où le grand écri-

vain s'enfermait pour méditer et pour écrire '. Le cabinet sans meubles et sans livres, orné seulement d'un portrait de Newton, c'était là qu'il appliquait, durant de longues heures, son esprit au même objet, avec cette continuité d'attention qu'il regardait comme la marque de son génie. Il considérait une idée jusqu'à ce qu'il la vît reluire d'une pleine clarté, et qu'il sentît une sorte d'impatience de la faire rayonner aux regards des autres. Alors seulement il prenait la plume , et maître de luimême comme de son sujet, soutenu par l'inspiration sans en être dominé, il composait ces belles périodes vraiment dignes, par leur majesté paisible, de la grandeur des spectacles qu'il décrivait.

On serait vraiment tenté de chercher une sorte d'analogie entre le mouvement lent et irrésistible dont la nature accomplit son œuvre, et le travail constant et régulier de l'écrivain qui avait entrepris de la peindre. La croissance insensible et continue d'un grand arbre, la force secrète qui soulève du

' « M. de BufFon, dit M™« Necker, pense mieux et plus facilement dans la grande élévation de sa tour, à Montbard, où l'air est plus pur. C'est une observation qu'il a faite souvent. »

fond de TOcéan une île ou un continent nouveau, sont peut-être la plus fidèle image de ce paisible génie et de l'effort constant et laborieux par lequel il s'exerça.

Buffon aimait la gloire d'un amour sérieux et profond, mais sans trouble et sans impatience. Il ne précipitait point son œuvre pour en jouir plus vite. Sûr de lui-même, il n'avait pas besoin que la faveur publique vînt justifier et accroître la bonne opinion qu'il avait conçue de son esprit et de son ouvrage. Il devait à son naïf orgueil dégoûter déjà les prémices de sa gloire, sans compromettre la perfection de l'œuvre par laquelle il voulait l'acheter.

Cette œuvre, il y travaillait sans cesse, corrigeant, dictant, récrivant, corrigeant encore. Il avait le don suprême de n'être jamais satisfait. Il la lisait à ses amis pour s'assurer qu'aucun nuage n'avait obscurci sa pensée. Il avouait lui-même que cette contrainte qu'il s'imposait de revenir sans cesse sur le même objet, quoiqu'il crût avoir déjà atteint à une sorte de perfection, lui avait d'abord, semblé ennuyeuse et fatigante, mais qu'avec l'habitude il avait fini par prendre plaisir à cette longue correction. « Il pouvait rendre « raison de tous les motifs de préférence qu'il « avait eus pour tous les mots de son discours, « sans exclure même de cette discussion les moin- « dres particules, les conjonctions les plus igno-

« rées ' » . Il ne s'arrêtait que lorsqu'il ne trouvait plus rien qu'il pût ajouter à son discours, rien qu'il pût en retrancher, rien qu'il pût changer. Alors, avec la satisfaction de l'œuvre accomplie, il se récitait la belle prose que tant d'efforts avaient gravée dans sa mémoire, et le plaisir qu'il y prenait était la première de ses récompenses.

Cette vie retirée et paisible, éclairée pourtant déjà d'un rayon de la gloire à venir^ est peut-être la plus heureuse qu'un homme de lettres et un savant puissent rêver. Buffon en sentait le prix ; il ne ressentait point ces vagues inquiétudes qui empêchent tant de bons esprits de goûter le bonheur de leur condition. C'est sans doute lui-même qu'il peint lorsqu'il trace le noble idéal de la vie du sage : « Content de son état, il ne veut être que « comme il a toujours été, ne vivre que comme il « a toujours vécu ; se suffisant à lui-même, il n'a « qu'un faible besoin des autres ; il ne peut leur « être à charge, occupé continuellement à exercer « les facultés de son âme ; il perfectionne son en- « tendement, il cultive son esprit, il acquiert de « nouvelles connaissances , et se satisfait à tout

I Mme Necker, Mélanges.

« instant sans remords et sans dégoût ; il jouit de « tout Tunivers en jouissant de lui-même. Un tel « homme est sans doute le plus heureux de la na- (( ture. »

C'est sans doute ce bonheur continu, autant qu'un désir de perfection difficile à satisfaire, qui explique le long intervalle qui sépare le commencement de ses travaux du jour où le public en goûta les premiers fruits. Dix ans s'écoulèrent, en effet, entre la nomination de Buffon à l'intendance du Jardin du Roi et la publication des trois premiers volumes de l'iî/^/o/r^ naturelle. Du reste, la prompte admiration du public récompensa le patient écrivain de ce retard qu'il avait bien voulu imposer à sa renommée, et lui paya dès les premiers jours, avec usure, tout l'arriéré de gloire qu'il lui devait. On fut étonné de la grandeur du sujet et de cette majesté sévère du langage. Les esprits fins et délicats, qu'avaient charmés l'esprit prompt et la grâce légère de Voltaire, ceux qui avaient admiré le trait rapide et pénétrant de Montesquieu, ceux surtout qu'avait amusés la subtilité ingénieuse de Fontenelle, contemplèrent, avec plus de respect peutêtre encore que de plaisir, ces beaux discours aux

périodes larges et nombreuses, cet air solennel qui semblait appartenir à un autre âge, ce calme et cette gravité paisible bien faits pour surprendre un siècle de critiques et de combats. C'était la première fois en France que la grande éloquence se détachait des vérités morales et de la peinture du cœur humain, pour entrer au service de la science . Ce qui ajoutait encore à l'effet de ce noble ouvrage, c'est que l'esprit des temps nouveaux vivait sous la forme antique, et que si le style de l'auteur rappelait le xvii^ siècle, §a pensée attestait que nulle des idées de tolérance et de justice, honneur de son temps, ne lui était demeurée étrangère.

Il est presque superflu d'ajouter que plus d'une critique fit entendre sa voix au milieu de ce concert d'éloges. Et ne croyons point que tous fussent animés par l'envie que devait exciter une gloire si haute et si soudaine; plus d'un juge bienveillant avertissait l'auteur de ses fautes, afin qu'il les corrigeât, et, par cette généreuse franchise, il acquérait plus de droits à sa reconnaissance que ceux qui lui prodiguaient des éloges sans réserves. Ceux mêmes qui l'attaquaient avec moins de justice, n'obéissaient point tous à des motifs méprisables. Tous les esprits ne sont point ouverts àr certaines beautés, et l'on ne peut exiger que le respect de l'opinion publique aille jusqu'à feindre une admiration que l'on n'éprouve pas. Sachons aussi res-

pecter les scrupules des âmes honnêtes qu'effrayait la hardiesse de BufFon, cette piété naïve, qui ne pouvait voir sans trouble un regard mortel tenter de pénétrer quelque chose du grand mystère dont Dieu a voulu que l'origine des choses demeurât enveloppée. Il faut penser assez de bien des hommes pour reconnaître que leurs erreurs ont souvent une juste cause; et il faut avoir l'esprit assez éclairé et assez libéral, pour comprendre et excuser les craintes et les répugnances de ceux auxquels ces rares qualités ont été refusées.

Parmi les adversaires que soulevait cette gloire nouvelle, les plus compétents et partant les plus dangereux, étaient les savants, et surtout les naturalistes, dont les théories de Buffon choquaient les habitudes, ou contrariaient les vues. Beaucoup d'observateurs de mérite, de chercheurs consciencieux, voyaient avec inquiétude ces conceptions hardies, dont la tournure de leur esprit les empêchait de comprendre la grandeur, et dont les découvertes de l'avenir devaient seules démontrer la justesse. Accoutumés à chercher surtout dans une description le détail précis, l'observation exacte et minutieuse, ils n'appréciaient point à leur juste

valeur Télévation et la nouveauté des vues d'ensemble , qu'ils accusaient d'être vagues , et qui n'étaient que générales; peut-être aussi exerçaientils ainsi de justes représailles du dédain peu philosophique avec lequel BufFon les traitait quelquefois, lorsqu'il parlait par exemple du peuple des naturalistes, ou que, à propos de je ne sais quel détail, qu'il ne voulait point se donner la peine d'étudier, il écrivait cette phrase singulière : « Je « laisse aux gens qui s'occupent d'anatomie à véri- « fier plus exactement ce fait. » Est-ce donc une loi de la nature humaine, que l'on ne puisse posséder une qualité, sans décrier ceux qui ont reçu en partage une qualité contraire? Les préventions ne sont-elles pas encore plus injustes et, si j'ose dire, plus ridicules, lorsque ces talents opposés sont faits pour s'aider et se compléter l'un par l'autre' ?

' « Ces deux espèces d'hommes (les observateurs et les hommes de génie), dit Bailly, se connaissent mal et s'estiment peu. L'homme de génie, élevé par ses propres forces à une grande hauteur, aperçoit un vaste horizon ; Tobservateur attentif, placé beaucoup plus bas, recueille un à un les faits autour de lui. L'homme de génie a tort s'il fai^ peu de cas de l'utile observateur ; mais celui-ci, qui ose le lui rendre, est plus coupable. Il ne faut point accuser les gens

Les gens de lettres de leur côté reprochaient à Buffon de la raideur et de l'emphase, un ton toujours tendu et sérieux. Les esprits délicats, rendus exigeants par les chefs-d'œuvre, se plaignaient de ne pas trouver dans son style l'esprit et la finesse auxquels Voltaire et Montesquieu les avaient accoutumés, et jugeaient que l'éloquence, à laquelle d'ailleurs ils sont d'ordinaire peu sensibles, ne les en dédommageait pas assez. Ils l'effleuraient pourtant à peine d'une critique légère, se plaignant, en secret comme Voltaire, que cette histoire naturelle ne fût pas aussi naturelle qu'il aurait fallu '. Ils laissaient l'amertume et la violence aux esprits durs et chagrins, qui trouvent que toute parure déshonore la science et que la beauté du style, c'est la sécheresse et la nudité. C'était d'Alembert, par exemple, esprit ferme et distingué pourtant, qui ne cessait de poursuivre Buffon de ses railleries et de ses invectives, l'appelant sans

qui ont la vue longue ; le temps amènera les objets à notre portée, et le grand homme sera justifié. » (Bailly, dixième lettre sur l'histoire des sciences.)

' J*ai déjà cité le mot de Marmontel : « Quelques-uns lui reprochaient d'avoir fastueusement écrit dans un genre qui ne voulait qu'un style simple et naturel. »

cesse : « Le grand phrasier , le roi des phra* siers'. »

BufFon prit le parti le plus sage, et sut trouver le meilleur moyen de décourager les critiques. Il n'y répondit pas; non sans doute qu'il les méprisât toutes, ou que la réponse lui semblât toujours si facile qu'il dédaignât de la donner, mais il craignait d'attirer l'attention sur ses adversaires par l'éclat dont sa réponse aurait fait briller leurs noms. Il ne voulait point non plus que leur amour-propre, tout ensemble offensé de la réponse, et satisfait de l'honneur de l'avoir reçue, les animât davantage à la guerre. Il craignait enfin de prolonger une lutte dont la fatigue excéderait de beaucoup les avantages, et où la victoire même ne vaudrait pas le temps qu'elle aurait perdu.

Ce sacrifice d'ailleurs ne devait guère coûter à son orgueil haut et tranquille. Il est aisé de dédai-

*■ On conte ^u'un jour d'Alembert s'irritait contre la fameuse phrase sur le cheval « la plus noble conquête que

Thomme ait faite » Pourquoi ne pas dire un cheval,

s'écriait-il ? Vous avez raison, dit Rivarol ; c'est comme cet imbécile de Rousseau, qui écrit : «des bords sacrés où naît l'aurore, aux bords enflammés du couchant», au lieu de mettre bonnement l'est, l'ouest.

gner les offenses, lorsqu'elles n'altèrent pas la

bonne opinion que nous avons conçue de nous-

mêmes. Prenons-y garde en effet; la colère que les critiques nous inspirent vient d'une crainte secrète qu'elles ne soient fondées, d'une sorte de complicité involontaire qui nous .met du parti de nos agresseurs. Buffon profitait des critiques équitables, en corrigeant les fautes qu'on lui avait signalées. Quant aux autres, il les dédaignait et les laissait retomber sur elles-mêmes. Attaqué en 1750 en même temps que Montesquieu par une feuille janséniste, les Nouvelles ecclésiastiques, dénoncé à la Sorbonne et condamné, il laisse l'irritable auteur de V Esprit des lois répondre à ce médiocre adversaire '. Quant à lui, n'attendez pas qu'il combatte pour si peu. « Montesquieu a répondu, « dit-il, par une brochure assez épaisse et du meil-

* « Il serait ridicule que ceux qui ont voulu éclairer les autres ne voulussent pas être éclairés eux-ragnes. Ceux qui nous avertissent sont les compagnons de nos travaux. Si le critique et Tauteur cherchent la vérité, ils ont le même intérêt ; car la vérité est le bien de tous les hommes ; ils seront des confédérés et non pas des ennemis On aurait continué à garder le silence, si, de ce qu'on le gardait, plusieurs personnes n'avaient conclu qu'on y était réduit. »

« leur ton; sa réponse a parfaitement réussi. Mal- « gré cet exemple, je crois que j'agirai difFérem- « ment, et que je ne répondrai pas un seul mot. « Chacun a sa délicatesse d'amour-propre. La « mienne va jusqu'à croire que de certaines gens « ne peuvent pas même m'ofFenser'. »

Si parfois il se sentait quelque désir de sortir de cette sage réserve, le prudent Daubenton l'y ramenait bientôt, en lui faisant sentir l'inutilité de la lutte. Un jour Buffon avait préparé une belle réponse à un libelle qui l'avait sans doute plus vivement piqué que les autres. Il la montra à son ami : « N'est-elle pas victorieuse, lui demanda-t-il ? — « Oui, répondit Daubenton, mais vous allez com- « mencer la guerre que vous avez toujours évitée, a et quelle victoire vaut la paix? »

» Lettre à Tabbé Leblanc, dans les Mélanges de la Société des bibliophiles, 1822.

C'était par la grandeur et la perfection de son ouvrage, que BufFon voulait désarmer la critique. C'était sur l'éclat de sa gloire qu'il comptait pour désarmer les envieux. Il se hâtait donc d'avancer dans son œuvre immense, comme les triomphateurs romains parcouraient la voie Sacrée sans s'inquiéter des railleries que leur jetaient le peuple et les soldats. Les volumes de l'Histoire naturelle se succédaient avec une régularité admirable sans laisser à la curiosité et à l'admiration publiques le temps de se refroidir. Chose étrange! dans une si longue suite de travaux, on ne remarque pas une trace de fatigue ou de faiblesse; tout est également correct et soigné; tout brille du même éclat tranquille, sans éclairs mais aussi sans taches. L'ardeur de l'esprit

BUFFON

n'éclatait point chez lui, comme il arrive d'ordinaire, par la variété des goûts et des travaux, mais par l'application infatigable d'une œuvre unique. Il ne cessait de se développer, mais toujours dans le même sens. Il rajeunissait sans cesse, mais comme la nature elle-même, en conservant jusqu'à la fin sa forme première. Les derniers volum.es de ce long travail ne se distinguent dés premiers que par une plus grande justesse d'expression, une plus belle ordonnance de l'ensemble, une plus complète perfection des détails'.

Ils témoignent tous de la même étude patiente, et de cette continuité d'efforts que les infirmités de la vieillesse n'interrompaient pas plus que les plaisirs n'avaient fait dans la jeunesse. Ceux qui approchaient Buflbn de près étaient surpris de la fermeté stoïque avec laquelle il supportait les plus cruelles douleurs, sans qu'elles altérassent le calme de son esprit. « Il a, disait M™^ Necker, cette parce faite sérénité dans la souffrance et dans les con-

» C'était Tavis de Buffon lui-même. «J'apprends tous les « jours à écrire », disait-il, et il ajoutait : « Il y a dans mes « derniers ouvrages infiniment plus de perfection que dans « les premiers. »

« trariétés qui met l'âme au niveau du génie; et « c'est dans le moment où l'on est effrayé et dé- « chiré en le voyant soumis aux misères humaines, « qu'il se montre le plus au-dessus d'elles. »

Une âme moins ferme et moins bien trempée eût fléchi plus d'une fois sous le poids d'un labeur immense. Il ne s'agissait pas seulement de mettre en ordre les observations des autres. L'ambition de BufFon était plus haute qu'on ne le pense d'ordinaire. Quelque estime qu'il eût pour le beau style, il comprenait que l'exactitude est la première qualité du savant. Il ne décrivait rien sans l'avoir observé : « On n'acquiert, disait-il, aucune connaissance c< transmissible qu'en voyant par soi-même. » Souvent contraint de renoncer à cette vue directe des choses, il s'assurait du moins autant que possible de la justesse des observations qu'il empruntait. « Tâchez, Monsieur, écrivait-il à l'abbé « Bexon, tâchez de faire toutes vos descriptions « d'après les oiseaux mêmes : cela est essentiel pour « la précision. » Je ne m'étonne donc point que Cuvier ait souvent déclaré qu'il trouvait Buffon plus exact que Linné*; et j'estime que tous les , » Flourens, Des Manuscrits de Buffon, page 9.

naturalistes en jugeraient de même s'ils n'étaient déconcertés par l'absence du langage technique auquel ils sont habitués. Une faut point cependant que la beauté de la forme nous trompe sur la valeur du fond. On est surpris, en lisant BufFon avec soin, dd nombre d'observations précises qu'il a faites ou enregistrées. Il interrogeait sans cesse les hommes spéciaux, garde-chasses, officiers de vénerie, agriculteurs, marins, voyageur?. Il entend parler d'un malheureux abandonné pendant quinze ans dans un désert d'Amérique. Il le fait venir, l'observe, le questionne, et sur ses indications compose son admirable peinture de la nature abandonnée à elle-même et privée, des soins attentifs de l'homme qui la corrige et l'embellit. Tout avait été disposé dans le château de Montbardpour rendre les expériences et les observations faciles, et éviter les pertes de temps. Il y avait des parcs pour les bêtes sauvages, des fossés pour les lions et les ours, des bassins pour les poissons. Buffon avait construit des laboratoires où il faisait des expériences de physique et de chimie nécessaires à ses travaux sur les minéraux et la théorie de la terre. Il avait acheté des forges pour y instituer de

longues et coûteuses expériences sur le refroidissement des diverses matières. Il y faisait rougir ou fondre d'énormes boulets de pierre, de grès, de marbre, de fer ou de cuivre, et observait le temps qu'ils mettaient à revenir à une température déterminée. Sa curiosité 's'étendait même à des sujets étrangers à ses études ordinaires. « Nous « faisons, écrit-il au président Buffery, nous fai- « sons ici tous les jours de belles expériences sur « le tonnerre; c'est moi qui les ai fait connaître « et exécuter le premier (1752). » Il nous apprend dans la même lettre, que, pour suivre plus à l'aise ses expériences sur T'électricité, il a fait dresser une barre de fer au-dessus de sa maison.

On le voit, tout trouvait sa place dans le^heures sagement réglées; et il restait encore à Buffon le temps de s'acquitter des devoirs de sa charge avec un zèle et une application que nul intendant du Jardin royal n'avait montrés avant lui. Bien qu'il ne passât que quatre mois par an à Paris, on peut dire qu'il ne perdait jamais de vue le Jardin du Roi et les collections. Il entretenait une correspondance très-suivie avec le jardinier en chef, André Thouin, et ne cessait de lui adresser des

encouragements et des conseils. Il usait avec une ingénieuse persévérance de sa faveur près des grands pour obtenir de nouveaux crédits. Quelquefois il n'avait pas la patience de les attendre, et suppléait par ses ressources personnelles à l'insuffisance de celles que les ministres mettaient à sa disposition. « Les dépenses du Jardin du Roi, écrit-il à l'abbé c< Bexon, absorbent non-seulement tous mes fonds, (( mais me forcent même à emprunter '. » Du reste, la générosité du roi ne le laissa jamais longtemps dans l'embarras. Sous cette haute protection, il put acheter, bâtir, planter tout à l'aise, sans craindre le désaveu des ministres ou les tracasseries de leurs agents subalternes. Il acheta d'abord l»s jardins de l'abbaye Saint- Victor, puis un vaste terrain traversé par la Bièvre ; il fît creuser des bassins, élever un mur d'enceinte, cons-

» Montbard, i8 juin 1782.

Voici une indication qui nous a été conservée par les papiers de Buflfon : « Il m'est dû par le roi une somme de « quatre-vingt-quinze mille six cent quatre-vingt-trois livres « neuf sols deux deniers, que j'ai avancés pour des travaux « de maçonnerie et fournitures de matériaux, depuis le « ler juillet jusqu'au 5 décembre, et dont j'ai envoyé l'état « et mémoires-quittance à M. de la Chapelle pour obtenir « une ordonnance de remboursement. »

truire des serres vastes et sûres, agrandir les bâtiments destinés à recevoir les collections. Son zèle provoqua une émulation généreuse chez les particuliers et dans les corps savants. Il fallait que l'enthousiasme fût bien vif, pour que des collectionneurs se décidassent à sacrifier ce qu'ils avaient réuni au prix de tant de peine et de sacrifices. Le comte d'Angevilliers donna l'exemple, en envoyant au Jardin du Roi son cabinet d'anatomie; l'Académie des Sciences en fit autant ; le roi de Pologne offrit à BuflTon une belle collection de minéraux; des voyageurs furent envoyés dans l'Inde pour compléter le cabinet de zoologie. La gloire de Buffon était, comme on le voit, le principal instrument de son ouvrage; elle lui rendait le même service qu'Aristote avait dû jadis à Alexandre, en lui permettant d'étudier directement les objets qu'il voulait décrire. Des collaborateurs aussi vaillants que modestes aidaient Buffon à tirer parti de tant de richesses. Il leur abandonnait les détails, le soin de lire les ouvrages et d'en faire des extraits, les recherches délicates, les expériences qui exigent plus de dextérité manuelle que de génie inventif. Il n'avait garde de consumer ses forces dans un labeur sans gloire.

Il savait du reste démêler dans chacun de ses auxiliaires ce qu'il était capable de donner. Comme un habile général inspire son âme aux soldats, BufFon animait tous ceux qui l'approchaient de l'ardeur dont il était lui-même embrasé ; il les pressait, les encourageait, les associait à sa gloire, et les contraignait de se rendre dignes des éloges qu'il leur donnait. L'orgueil de BufFon était trop haut pour que la vanité pût entrer dans son âme. Il ne craignait donc point d'avouer la part qui revenait à chacun dans l'œuvre commune. « Depuis quarante ans, dit-il ', que j'écris sur l'histoire naturelle, mon zèle pour l'accroissement de cette science ne s'est point ralenti ; j'aurais voulu la traiter dans toutes ses parties ou du moins ajouter à ce que j'ai fait l'histoire des oiseaux et celle des insectes ; mais comme ces deux objets sont d'un détail immense, j'ai senti que j'avais besoin de coopérateurs, et j'ai engagé mon trèscher et savant ami, M. Gueneau de Montbéliard, l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, à partager ce travail avec moi. Il a rempli une partie de cette tâche pénible jusqu'au sixième volume 'Tome VII, page 495, de Tédition Flourens.

« de cette histoire des oiseaux ; et, désirant aujour- « d'hui s'occuper assidûment de celle des insectes, « à laquelle il a déjà beaucoup travaillé, il m'a prié « de me charger seul de ce qui restait à faire sur les « oiseaux. Ce septième volume et les deux suivants « seront donc tous trois sous mon nom ; néan- « moins ce qu'ils contiennent ne m'appartient pas « en entier à beaucoup près. M. l'abbé Bexon, chac< noine de la Sainte-Chapelle de Paris, déjà connu « par plusieurs bons ouvrages, a bien voulu m'ai- « der dans ce dernier travail ; non-seulement il m'a « fourni toutes les nomenclatures et la plupart des « descriptions, mais il a fait de savantes recher- « ches sur chaque article, et il les a souvent accom- « pagnées de réflexions solides et d'idées ingé- « nieuses, que j'ai employées de son aveu, et dont « je me fais un devoir et un plaisir de lui témoigner « publiquement toute ma reconnaissance'. »

L'abbé Bexon, auquel Buffon adresse ce bel hommage, avait de la patience pour les recherches, un travail facile, un style brillant et une vivacité

* Il faut remarquer cependant que la collaboration de Bexon avait commencé dès le cinquième volume, ainsi qu*il résulte des lettres mêmes de Buffon.

d'imagination que le goût ne réglait pas toujours. BufFon ne pouvait guère se servir de ses descriptions sans les soumettre à une correction sévère'.

Il n'en était pas de même de celles qu'il recevait de Gueneau de Montbéliard, « l'hommedu monde, « disait-il, dont la façon de voir, de juger et « d'écrire a le plus de rapport avec la mienne*. »

L'imitation était si juste que le public ne distinguait pas les pages du disciple parmi celles du maîtres C'était le même éclat, la même harmonie, un style aussi correct, et peut-être plus souple, très-ingénieux et très-français, mais où l'on aurait vainement cherché l'ampleur majestueuse et l'originalité puissante du grand écrivain.

Je ne puis parler ici de tant d'autres auxiliaires qui prirent part au travail, sans en prendre à la

' Voir dans le livre de M. Flourens, Des Manuscrits àe Buffon, le chapitre I" : De Bexon corrigé par Buffon. On peut remarquer avec quel art Buffon ménage Tamour-propre de son utile collaborateur, en se soumettant de fort bonne grâce aux corrections que celui-ci n'hésite pas à proposer.

^Préfaje du tome V de V Histoire des oiseaux.

3 « Ayant voulu se faire juger du public sans se faire

« connaître, il a imprimé sous mon nom tous les chapitres « de sa composition, depuis l'autruche jusqu'à la caille, sans « que le public ait paru s'apercevoir du changement de

gloire. Qui pourrait dire le nom de tant d'ouvriers humbles et obscurs ? Ils s'estimaient assez récompensés par la grandeur et la durée du monument auquel ils avaient mis la main ; noble abnégation du soldat, qui se croit bien payé des fatigues de la guerre par le triomphe de son général, de l'observateur patient et laborieux, content d'apporter un fait nouveau et comme une pierre au monument, dont un homme de génie est l'architecte ! Celuici étudiait une plante, celui-là une graine, cet autre un oiseau ou un papillon ; ils écrivaient à BufFon le résultat de leur travail, pénétrés de reconnaissance et d'orgueil, lorsqu'il écrivait leur nom dans Touvrage immortel ; heureux encore lorsqu'ils pouvaient montrer de lui une lettre où le grand écrivain les appelait: « Mon cher collaborateur ».

« main ; et parmi les morceaux de sa façon, il en est, tel que « celui du paon, qui ont été vivement applaudis, et par le

« public et par les juges les plus sévères On va loin sans

« doute avec de semblables aides ; mais le champ de la na- « ture est si vaste, qu'il semble s'agrandir à mesure qu'on « le parcourt ; et la vie d'un, deux et trois hommes est si « courte qu'en la comparant avec cette immense étendue, « on sentira qu'il n'était pas possible d'y faire de plus grands « progrès en aussi peu de temps. » (Préface du tome V de y Histoire des oiseaux?)

Il serait étrange en vérité qu'une œuvre à laquelle tant d'esprits divers avaient contribué, une œuvre qui résume tant de travaux et d'efforts, n'eût d'autre mérite que l'art de la composition et la beauté du style. Les contemporains cependant en jugèrent ainsi. Les savants duxviii'' siècle regardèrent à peine BufFon comme un des leurs ; la hardiesse des vues leur sembla témérité, ses erreurs leur cachèrent les vérités auxquelles çUes étaient mêlées. Il leur sembla que les expressions générales, qui abondaient dans ses tableaux, provenaient du vague de la pensée, et que ce coloris éclatant

trahissait l'incorrection du dessin. Buffon lui-même

était le complice involontaire de cette appréciation injustQ. de son talent ; la complaisance marquée.

avec laquelle il parlait du style, les soins minutieux qu'il mettait à retoucher ses ouvrages, le choix même du sujet de son discours à l'Académie française, tout cela semblait dénoter de sa part une certaine indifférence pour la valeur scientifique des travaux qu'il revêtait de cette forme magnifique.

« Buffon, dit M. Nisard, était de notre pays, « où, soit attachement médiocre pour le vrai, soit « plutôt passion d'un peuple artiste pour la forme, « on considère le style à part des idées, et on en- « seigne officiellement dans les écoles la distinc- « tion de la forme et du fond. » On s'accoutuma donc à ne voir en lui qu'un ingénieux constructeur de périodes, un habile artisan de paroles. Parce qu'il possédait le talent d'écrivain à un degré éminent, on fut porté par une injustice assez commune à lui refuser les autres. Les esprits ordinaires trouvent en effet une consolation maligne à penser que la supériorité dans un genre ne s'achète que par l'absence des qualités différentes, de sorte qu'à tout prendre, il vaut peut-être mieux être médiocre dans tous les genres que d'exceller dans, un seul.

Il serait aisé sans doute de citer plus d'un criti-

que qui attira d'abord l'attention sur le mérite scientifique de BufFon. Ce n'est pourtant que de nos jours qu'il a été apprécié à sa valeur; et, chose singulière; il semble aujourd'hui que les savants l'ont en plus grande estime que les gens de lettres. Cette justice tardive est due au temps qui a montré la vérité de ses hypothèses hardies et transformé en vues de génie ce qui ne semblait d'abord que théories ambitieuses. Les lettres doivent se féliciter de cet hommage rendu à la science de BufFon. N'était-ce pas en effet leur faire une trop sensible injure, que de séparer si profondément le mérite littéraire de la vérité des idées? Quel art serait plus frivole que l'éloquence s'il était permis de la distinguer à ce point des conceptions qu'elle cherche à exprimer ? Ne craignons point, pour l'honneur même des lettres, d'insister sur les grandes vérités que l'éloquence de BufFon a fait pénétrer dans les esprits. Je n'ignore point que les détails techniques fatiguent l'attention et semblent quelquefois déplacés dans une œuvre littéraire ; mais il serait ridicule de prétendre conter la vie d'un naturaliste, en craignant de trop parler d'histoire naturelle. Le seul éloge digne des savants est

l'histoire de leurs idées, et, s'il m'était permis de leur appliquer un mot célèbre en l'altérant un peu, je dirais, comme Bossuet, que « leurs seules pensées les peuvent louer, et que toute autre louange languit auprès des grands écrivains. »

Mon seul embarras est de choisir, parmi tant de théories, celles qui font le plus de gloire à leur auteur, celles où il a montré Tesprit le plus pénétrant ou le plus ingénieux, celles enfin qui méritent le plus d'attirer l'attention, et qui sont le plus capables de la soutenir.

La Théorie de la terre est digne sans contredit d'occuper le premier rang dans une revue des travaux de Buffon. C'est par elle que sa vie scientifique commence, c'est par elle aussi qu'elle se termine. En effet, la théorie de la terre fut comme l'apprentissage de ce vigoureux esprit ; et les Époques de la nature, où cette théorie est reprise, corrigée, complétée, sont la dernière œuvre de sa vieillesse. Nulle autre ne lui permettait d'user plus

BUFFON

librement de son imagination hardie, et d'exercer avec moins de contrainte cette « vie de l'esprit » dont il parlait si souvent. Il n'était point condamné

ici à ces recherches minutieuses qui répugnaient si fort à son génie et dont il ne pouvait se dispenser dans l'étude des espèces vivantes et de l'ordre réel et présent de l'univers. Là, au contraire, au lieu de se traîner péniblement d'une vérité à l'autre, de consumer ses forces sur des détails d'observations, sur des notions éparses et isolées, il pouvait voir tout son sujet d'un seul coup, à la lumière d'une grande idée, qui lui donnait l'unité nécessaire à toute œuvre de génie.

Il n'est point du reste, dans tout le domaine des sciences naturelles, de sujet plus digne des méditations d'un grand esprit. Il touche à la fois aux recherches les plus spéciales de chaque science et au problème le plus général et le plus élevé de la métaphysique, le problème de l'origine des choses. Un attrait mystérieux nous porte vers ces temps qui ont précédé toute chronologie, vers ces événements qui ont devancé toute histoire. On dirait que l'imagination se joue plus Ubrement dans cet infini du temps et de l'espace ; et l'on conçoit le

noble orgueil de rhomme qui croit deviner, par la force du génie, des spectacles qui n'ont eu que Dieu pour spectateur.

J'oserais dire que ce grand Dieu semble luimême encourager ici notre audace, lorsqu'il nous rend en quelque sorte confident de son œuvre, en nous révélant quelques-uns des grands traits de la création. S'il a mis en nous une curiosité ardente pour ces problèmes, s'il l'a en partie satisfaite, n'est-ce point pour nous inviter à entretenir et à étendre, dans la mesure de nos forces, la science dont il a fait briller dans notre esprit les premières étincelles ? Notre Dieu n'est point jaloux de ses créatures ; ce ser;ait faire injure à sa grandeur et à sa bonté, de craindre que la science pût jamais, sans son aveu, soulever un des voiles dont il lui pkît de couvrir ses mystères. D'ailleurs, puisque les découvertes de la science nous font sans cesse pénétrer plus avant dans l'ordre du monde, elles augmentent notre respect pour son créateur ; et il est permis de les considérer comme des révélations successives, qui agrandissent sans cesse l'idée que nous concevons du Créateur. BufFonl'a dit en termes magnifiques, et avec une émotion que je crois

sincère : « Les vérités de la nature ne devaient « paraître qu'avec le temps ; et le souverain Être se « les réservait comme le plus sûr moyen de rappe- « 1er l'homme à lui, lorsque sa foi, déclinant dans « la suite des siècles, serait devenue chancelante; « lorsque, éloigné de son origine, il pourrait l'ou- « blier; lorsque enfin, trop accoutumé au spectacle « de la nature, il n'en serait plus touché, et vien- « drait à en méconnaître l'auteur. Il était néces- « saire de raffermir de temps en temps, et même (( d'agrandir l'idée de Dieu dans l'esprit et le cœur « de l'homme. Or, chaque découverte produit ce « grand effet, chaque nouveau pas que nous fai- (( sons dans la nature nous rapproche dû Créateur^

» Tome V, page 38. (Suppléments,)

Chose singulière, ce beau passage fut un de ceux que censura la Sorbonne. Les objections qu'elle oppose à BufFon ne manquent point, il est vrai, d'une certaine force ; il n'est pas sans intérêt de les citer. « Les vérités de la nature ne « sont pas le plus sûr moyen de rappeler l'homme à Dieu ; « témoin les philosophes, dont parle l'Apôtre dans son Épître « aux Romains, « qui cum cognovissent Deum, non sicut Deum «glorificaveruntn. Ce n'est pas par la physique, mais par « une révélation nouvelle que Dieu a réformé le monde. « Eh ! comment les vérités physiques seraient-elles le plus fisûr moyen, lorsque M. de BufFon avoue lui-même qu'il

« Une vérité nouvelle est une espèce de miracle ; « l'effet est le même ; et elle ne diffère du vrai mice racle qu'en ce que celui-ci est un coup d'éclat

«n'y a qu'un petit nombre d'hommes auxquels les vé- « rites physiques et astronomiques soient assez connues à « n'en pouvoir douter, et qui puissent en entendre le lan- «gage... C'est ôter au miracle sa force probante, anéan- « tir ses effets, que de lui comparer, de lui assimiler ce « qu'on appelle une vérité nouvelle de physique ; celle-ci « n'est jamais aussi certaine, elle n'a point une fin aussi « déterminée que celle pour laquelle le miracle est fait ; elle « n'est pas à la portée de tout le monde, au lieu que le mi- « racle, le vrai miracle frappe et a la force de convaincre les' « plus ignorants comme les plus savants. »

L'abbé Bexon, dans une espèce de mémoire justificatif qu'il avait préparé pour Buflfon, répond fort bien à ces objections : a C'est en vain qu'on objecte que les grandes vérités « physiques et astronomiques ne sont à la portée que d'un « petit nombre d'hommes : c'est pour ce nombre, petit, mais « précieux pour sa conviction et sa persuasion, que Dieu a « donné à ces vérités tant de force et de majesté, et qu'il a « fait du spectacle de l'univers le magnifique emblème d'une « intelligence et d'une puissance infinies.

« Ce n'est rien ôfer de leur force aux miracles particuliers, « que Dieu dans certaines circonstances a voulu faire éclater « aux yeux des hommes, que d'écouter en même temps la « voix toujours parlante des merveilles de la création, de « ces grands miracles de la nature qui nous enseignent sans « cesse cette science divine que, suivant une expression su- « blime et sacrée, le jour annonce au jour et la nuit révèle à « ta nuit, »

« que Dieu frappe immédiatement et rarement, au lieu qu'il se sert de l'homme pour découvrir et manifester les merveilles dont il a rempli le sein de la nature ; et que, comme les merveilles s'opèrent à tout instant, qu'elles sont exposées de tout temps et pour tous les temps à sa contemplation. Dieu le rappelle sans cesse à lui, nonseulement par le spectacle actuel, mais encore par le développement successif de ses œuvres . »

Cette révélation successive commença, on peut le dire, aux premiers jours de la science. Qu'est-ce> autre chose, en effet, que les grands systèmes des philosophes d'Ionîe, sinon une tentative prématurée pour deviner d'un seul coup le mystère dont une partie "seulement devait être révélée aux siècles à venir? Au prix de cju elles études et de quelle patience, nous Talions voir. Ce n'est pas cependant que tout ait été vain dans ce premier effort de

l'homme vers la vérité. Plus d'une vue de génie se mêlait aux chimères des systèmes. Empédocle, par exemple, semblait pressentir les découvertes modernes, lorsqu'à la vue des volcans de Sicile il concevait cette idée hardie que la terre repose sur un feu souterrain, dont la force immense soulève

les rochers et les montagnes. Aristote croyait le monde sujet à des inondations et à des conflagrations alternatives. Il concevait très-nettement les révolutions lentes ou brusques qui renouvellent périodiquement la surface de la terre. Il « est certains pays où la distribution des terres « et des mers n'est pas en. tout temps la même, « c'esjt-à^dire que telle partie qui , à une époque « était terre, devient mer ensuite, et que telle autre « qui faisait partie de la mer devient terre à son

« tour Sans cesse nous voyons la mer aban-

« donner certains lieux et en envahir d'autres. La « terre ne présente donc pas toujours le même « aspect; là où nous foulons aujourd'hui un sol « continental, la mer a séjourné et séjournera « encore. La région où elle est à présent fut jadis « et redeviendra plus tard encore un continent. Le (( temps modifie tout '. y>

Strabon rapporte l'opinion de Xanthus le Lydien et du physicien Straton , qui croyaient aux changements d'étendue de la mer et des continents. Il explique lui-même le phénomène par des soulè;

'Arist., De Meteor.jlih. ii, 14, 15 et 16.

vements et des afFaissements successifs. « Des sou- « lèvements spontanés de terrains sous-marins se

« reproduisent en quelque sorte tous les jours

« Il ne faut pas croire que les petites îles soient « seules capables de participer au soulèvement et à « l'abaissement de la mer; les grandes îles et les « continents sont également sujets à ce double « mouvement, qui se manifeste indifféremment à « l'égard des grandes et des petites étendues de « terrain '. »

Le temps devait confirmer ces grandes hypothèses. Il semble même que le progrès ait été beaucoup plus lent en géologie que dans les autres sciences naturelles. Si l'on excepte en effet quelques vues de philosophes ou de savants arabes ^, vues qui n'agirent que pour une faible part sur le progrès des sciences en Europe, il faut descendre jusqu'au seizième siècle et à Bernard Palissy pour retrouver

* Strabon, Geog., lib. I.

*On peut consulter Averroès, De Congelatione lapidum (éd. Gedani, 1681). — Hoff, Geschichte der Verànderungen der Erdoherflàche (vol. I, page 406). — Élie de Beaumont {Ann. des sciences nat., 1832). — Lyell, Principes de géologie, livre I, 3.

des recherches personnelles et des idées originales*. Il rendit un service signalé à la géologie, en soutenant que les ossements et les coquilles fossiles avaient réellement appartenu à des animaux *. On éprouve quelque honte de lui en faire un titre de gloire et de louer l'audace avec laquelle il osa soutenir une pareille proposition. Et pourtant il eut à combattre un préjugé puissant et qui, plus que tout autre, arrêtait les progrès de la géologie. On avait soutenu les théories les plus étranges sur la nature des fossiles. Les uns, avec Mattiole et Agricola, soutenaient qu'ils étaient produits par une matière grasse fermentant sous l'influence de la chaleur. D'autres, avec Fallopio, de Padoue, attribuaient les fossiles aux mouvements capricieux des exhalaisons terrestres. Ils allèrent même jusqu'à considérer les vases brisés du monte Testacio, à Rome, comme des impressions naturelles formées

^Discours admirables : De la Nature des eaux, 1580.

* a C'est aux Fossiles seuls (dit Cuvier) qu'est due la nais- «sance de la théorie de la terre; sans eux, Ton n'aurait « peut-être jamais songé qu'il y ait eu dans la formation du «globe des époques successives et une série d'opérations « différentes. Eux seuls donnent la certitude que le globe « n'a pas toujours eu la même constitution. »

dans la terre de cette colline ^ Croirait-on qu'il se trouva des anatomistes, et non des moins célèbres, pour confondre certaines défenses d'éléphant, trouvées dans la houille, avec des concrétions terrestres? Croirait-on qu'on imagina de les attribuer à l'influence des corps célestes *, ou plus simplement de déclarer que c'étaient de simples jeux de la nature^.

Le Danois Sténon, professeur d'anatomîe à Padoue, fut le premier qui apporta à l'étude de la théorie de la terre un esprit vraiment scientifique et une liberté vraiment singulière, si l'on songe aux préjugés de son temps. Il disséqua un requin qu'on venait de prendre dans la Méditerranée et montra que ses os et ses dents étaient identiques à certains fossiles trouvés en Toscane. Il prouva l'origine secondaire des terrains renfermant des débris organiques ou des fragments de roches anciennes. Il conçut que tous ces terrains avaient dû

*Fallopio, DeFossiîib,, pages 109-176.

* C'était l'opinion de Mercati, auteur d'une description fort exacte (1574) des fossiles conservés au musée du Vatican.

3 Par exemple, Olivier de Crémone, qui décrivit les fossiles de Vérone.

être d'abord horizontaux et que leur direction verticale ou oblique ne pouvait provenir que de soulèvements ou de redressements dus à une cause plus récente; il offrit de prouver que la Toscane avait changé six fois de configuration, ayant été successivement envahie et abandonnée par les eaux'.

Scilla*, QuiriniS Lister*, reprirent ces idées, en les confirmant par des recherches nouvelles, mais aussi en y mêlant de singulières hypothèses qui en diminuaient le crédit. Il était réservé à un philosophe d'accomplir un nouveau progrès. En 1680, Leibniz publia, sous le titre de Protogea, un Uyre où il exposait des idéeis originales sur la formation de la terre. Il pensait que la terre avait été primitivement une masse brûlante qui , depuis la création n'avait cessé de se reffoidir. Les vapeurs, suspendues d'abord dans une atmosphère embrasée, s'étaient peu à peu condensées et, retombant en

* Le traité de Sténon parut en 1669, avec ce titre bizarre : De solido intra soîidtim naturaliter contento. ^De Fossiîib. Calabria, 1670.

3 De iestaceis Fossiîibus mus, Sepialiani, 1676.

4 Voir Lyell, Principes de géologie, livre I, chap. 3.

pluie, avaient formé un océan immense, dont le niveau s'abaissait à mesure que l'eau envahissait les cavités souterraines; de là, des mouvements tumultueux, des inondations terribles, puis des périodes de calme, durant lesquelles les eaux abandonnèrent peu à peu les matières sédimentaires qu'elles tenaient en dissolution. « On peut donc « attribuer aux masses primitives une double ori- « gine; l'une due au refroidissement d'une matière « en fusion , l'autre à la concrétion , suite d'une « solution aqueuse. La répétition de ces causes « donna naissance à de nouvelles couches qui se « succédèrent jusqu'à ce que les causes en question « eussent été ramenées à un équilibre stable , et « qu'un ordre de choses plus calme eût été ré- « tabli. »

Woodward fut, après Leibniz et avant BufFon, l'homme qui contribua le plus au progrès des études géologiques '. Il étudia avec un soin minutieux plusieurs terrains d'Angleterre, et fit faire un grand pas à la science en déterminant avec une assez grande exactitude l'ordre de superposition des strates terrestres, et plus encore en recueillant et en

' An Essay towards the natural history ofthe earth, 1695.

coordonnant un très-grand nombre de faits * dont il composa, à la vérité, un fort mauvais système, mais qui servit après lui à en établir de meilleurs. Il serait inutile et fastidieux de citer les noms de tous les savants qui , depuis la fin du xvi* siècle jusqu'à BufFon, reprirent, complétèrent, embrouillèrent ou éclair cirent la théorie de la terre *• Mais on ne peut passer sous silence un livre oublié aujourd'hui, et qui, lors de son apparition, étonna les imaginations et en entraîna plus d'une vers ses vues hasardeuses; je veux parler du fameux Telliamed, livre smgulier, rempli à la fois d'hypothèses fantastiques et de vues profondes H II réunit

' La collection qu'il légua à l'Université de Cambridge, où elle existe encore dans l'ordre où il l'arrangea lui-même, prouve l'étendue de ses connaissances. (Voir Lyell, Pn»cipes de géologie, livre I, chap. 2).

* Voici les titres des principaux ouvrages : Burnet, Telîuris theoria sacra, 1689 ; WmsTON, A new Theoryofthe earth, 1696. Il semble que ce soit à cet ouvrage que Buôbn ait emprunté l'idée du choc d'une comète sur le sokil, et que cette idée ait été inspirée à AVhiston par la vue de la grande comète de 1680, la mêmç qui inspire à Bayle ses Pensées diverses sur la comète, ^

5 Teîliamed, ou entretien d'un philosophe indou avec un missionnaire français. On sait que Teîliamed est l'anagramme du nom de l'auteur : de Maillet.

avec une sagacité peu commune les raisons qui prouvent que la terre actuellement habitée est presque partout un fond de mer soulevé au-dessus des eaux; mais il en conclut fort mal à propos que tous les animaux ont commencé par être des poissons. Il est beau de voir dans son livre par quelles transformations ils se sont changés peu à peu en oiseaux ou en quadrupèdes ; comment la nageoire est devenue aile ou pied , l'écaillé plume ou poil ; comment l'homme marin a perdu peu à peu ses nageoires et sa queue de poisson. L'auteur rit tout le premier de l'extravagance de ses idées, et c'est à Cyrano de Bergerac qu'il dédie son œuvre étrange. BufFon ne laissa pas d'emprunter à Maillet quelquesunes de ses vues. On trouva même qu'il était audessous de lui de se compromettre en si mauvaise compagnie. « Maillet, dit Voltaire, a imaginé que « les montagnes avaient été faites par le flux et le « reflux et les courants de la mer. Cette étrange « imagination a été fortifiée dans l'histoire natu- « relie imprimée au Louvre, comme un enfant « inconnu et exposé est quelquefois recueilli par un « grand seigneur. »

Il est vrai que Buffbn a emprunté plus d'une

idée à Maillet. Cependant l'on peut dire que ses vrais prédécesseurs ont été Leibniz et Woodward. Il leur prend à la fois leurs hypothèses et les principaux faits sur lesquels il les appuie. Ce n'est pas, en effet, dans les diverses parties de son livre, considérées chacune en particulier, que se montre la grandeur et l'originalité de son esprit; elle éclate bien plutôt dans l'art puissant avec lequel il dispose tous ces matériaux empruntés, pour en former un monument nouveau, plus solide et plus imposant que ceux dont les débris ont servi à l'élever.

Ce qui me frappe tout d'abord dans cette grande œuvre, c'est la sagesse avec laquelle BufFon sépare les faits certains des hypothèses plus ou moins plausibles par lesquelles il cherche à les expliquer. Il publie à la fois une théorie de la terre et un système sur la formation des planètes. La théorie est une explication de faits bien constatés par des causes réelles et toujours présentes ; le système est une tentative d'explication plus générale et plus complète, mais par des causes peut-être imaginaires, et qui, en tout cas, se dérobent à toute observation directe. Dans sa théorie, il se montre observateur précis, exigeant sur les preuves. Il ne marche qu'appuyé sur une méthode sévère. Il semble qu'il réprime les élans de son imagination.

aUFFOK

se réservant de lui rendre la liberté lorsqu'il écrira son système. Ce système semble comme un délassement de la contrainte pénible qu'il s'est imposée. BufFon s'y console et s'y dédommage de la prudence qu'il a montrée dans la théorie. II. ne s'exagère donc point la valeur de ses audacieuses hypothèses ; nul mieux que lui ne les a distinguées de^ hypothèses réellement scientifiques, telles qu'en emploie la méthode expérimentale. « Je ne parle point, dit-il dans sa Théorie de la terre, de ces causes éloignées qu'on prévoit moins qu'on ne les devine, de ces secousses de la nature .dont le moindre effet serait la catastrophe du monde; le choc ou l'approche d'une comète, l'absence de la lune, la présence d'une nouvelle planète, sont des suppositions sur lesquelles il est aisé de donner carrière à son imagination ; de pareilles causes produisent tout ce qu'on veut ; et d'une seule de ces hypothèses on va tirer mille romans physiques, que leurs auteurs appelleront théorie de la terre. Comme historien, nous nous refusons à ces vaines spéculations... Des effets qui arrivent tous les jours, des mouvements qui se succèdent et se renouvellent sans interruption.

(( des opérations constantes et toujours réitérées, « ce sont là nos causes et nos raisons '. »

La théorie de la terre de Buffon consiste donc essentiellement à expliquer les révolutions passées du globe et son état présent par l'action lente et graduelle de causes actuellement agissantes, le flux, le reflux et les courants de la mer, les vents, les pluies, les torrents, les rivières, les fleuves, l'usure des montagnes, etc. « Ce sont les eaux rassem- « blées dans la vaste étendue des mers qui, par le « mouvement continuel du flux et du reflux, ont « produit les montagnes, les vallées et les autres

' Tome I, page 98.

Buffon revient sur la même idée au commencement du système sur la formation des planètes : « Nous nous refusons d'autant moins à publier ce que nous avons pensé sur cette matière, que nous espérons par là mettre le lecteur plus en état de prononcer sur la grande différence qu'il y a entre une hypothèse, où il n'entre que des possibilités, et une théorie fondée sur des faits ; entre un système, tel que nous allons en donner un dans cet article sur la formation et le premier état de la terre, et une histoire physique de son état actuel, telle que nous venons de la donner dans le discours précédent » (Tome I, page 129.)

M. Flourens remarque fort bien que c'est l'habitude de Buffon de mettre toujours un système à côté d'une théorie. (Histoire des travaux et des idées de Buffon, page 56.)

« inégalités de la terre; ce sont les courants de la « mer qui ont creusé les vallons et élevé les col- « Unes en leur donnant des directions correspon- « dantes ; ce sont ces mêmes eaux de la mer qui, « en transportant les terres, les ont déposées les « unes sur les autres par lits horizontaux ; et ce « sont les eaux du ciebqui, peu à peu, détruisent « l'ouvrage de la mer, qui rabaissent continuelle- « ment la hauteur des montagnes, qui comblent les « vallées, les bouches des fleuves et les golfes, et (c qui, ramenant tout au niveau, rendront un jour « cette terre à la mer, qui s'en emparera successi- « vement, en laissant à découvert de nouveaux « continents entrecoupés de vallons et de monta- « gnes, et tout semblables à ceux que nous habi- « tons aujourd'hui'. »

Cette théorie, connue aujourd'hui sous le nom de théorie des causes lentes, fut attaquée d'abord par Deluc ^, et depuis par Cuvier, dans le Discours sur les révolutions de la surface du globe, Cuvier soutient qu'il n'en est pas de l'histoire naturelle

' Tome I, page 124.

2 Deluc, Lettres physiques et morales sur r histoire de la terre et de l'homme, tome II, page 267.

comme de l'histoire politique, où, quand on connaît bien les révolutions de nos jours et les passions qui les amènent, on peut aisément comprendre les agitations qui ont troublé la vie des nations antiques, et changé peu à peu leurs idées et leurs mœurs. Il croit que la marche de la nature est changée, le fil des opérations rompu, puisque aucune des forces agissant encore aujourd'hui ne suflEt à expliquer les bouleversements terribles dont la surface du globe garde l'empreinte'.

Un des principaux arguments de Cuvier en faveur des changements soudains de la surface du globe, c'est la présence, dans le nord de la Sibérie, des cadavres de grands quadrupèdes saisis par la glace et conservés jusqu'à nos jours avec leur chair, leur peau et leur poil. « S'ils n'eussent été « gelés aussitôt que tués, la putréfaction les aurait <( décomposés ; et d'un autre côté, cette gelée « éternelle n'occupait pas auparavant les lieux où « ils ont été saisis ; car ils n'auraient pas pu vivre « sous une pareille température. C'est donc le « même instant qui a fait périr les animaux et

^ CuviER, Discours sur Us révolutions du globe, page 17, éd. Didot.

« qui a rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Cet « événement a été subit, instantané, sans aucune « gradation ; et ce qui est si clairement démontré « pour cette dernière catastrophe, ne l'est guère « moins pour celles qui l'ont précédée.... La vie « a donc été souvent troublée sur cette terre par « des événements effroyables. Des êtres vivants « sans nombre ont été victimes de ces catastro- « phes ; les uns, habitants de la terre sèche, se sont « vus engloutis par des déluges ; les autres, qui « peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec « avec le fond des mers subitement relevé ; leurs « races mêmes ont fini pour jamais, et ne laissent « dans le monde que quelques débris à peine recon- « naissables pour le naturaliste*. »

Malgré la force de ces raisons, un assez grand nombre de naturalistes, dont le plus illustre est Charles Lyell, soutiennent encore aujourd'hiK la théorie des causes lentçs. Ils font remarquer que notre croyance à la brusquerie et à la violence des révolutions antiques tient en grande partie à la difficulté avec laquelle nous imaginons le temps

' CuviER, Discours sur les révolutions du globe, p. 12, éd. Didot.

immense pendant lequel elles se sont produites. Ils ajoutent que, si quelqu'un abordait l'histoire civile avec des préventions pareilles, par exemple avec l'idée que tous les événements de l'histoire romaine se sont passés dans l'histoire d'un siècle, ce raccourci altérerait complètement la notion exacte des causes politiques ou morales qui les ont amenés. Il semblerait que les guerres, les changements intérieurs, les œuvres artistiques ou littéraires se pressent avec une rapidité qui suppose chez les hommes de ce temps une* énergie dont rien aujourd'hui ne saurait plus nous donner l'idée'.

Quant aux cadavres trouvés dans les pays du nord, ils font remarquer que, si les animaux des espèces voisines n'habitent aujourd'hui que les pays chauds, rien ne prouve qu'il en ait été de mêïne des mammouths. Une ressemblance de forme et de structure ostéologique n'entraîne nullement une distribution géographique analogue. Les ours, par exemple, habitent toutes les latitudes possibles. Le buffle se plaît dans les contrées chaudes, le bœuf musqué habite des régions

«Lyell, Principes de géologie, livre I, ch. 5.

arctiques'. D'ailleurs la toison épaisse* dont le mammouth était revêtu, montre bien qu'il était destiné à vivre sous un climat glacé. Il est donc inutile de supposer un changement brusque qui les ait fait périr, et il est plus simple d'admettre qu'ils aient vécu à un degré de froid insuffisant pour rendre leur existence impossible, tout en étant capable de préserver leurs cadavres de la corruption.

» On pourrait multiplier les exemples ; ainsi le lièvre d'Afrique et le lièvre polaire, Tisatis et le chacal, le zèbre et le cheval. On a trouvé des tigres près du lac d'Aral, parfois en Sibérie. (Humboldt, Fragments de géologie et de climatologie asiatique, loxxi^Wy page i88.;

(Eremperg, Afin, des sciences nat., tome XXI, page 387).

On en tua un en 1128 au bord de la Lena par 52° 1/2 de latitude nord. (Lyell, Principes de géologie, livre I, ch. 6.)

Enfin on y a trouvé une espèce de panthère à long poil. (27 bis.")

^ Un mammouth avait des crins longs de plus de 30 centimètres, d'autres plus fins de 10, enfin une espèce de laine d'environ 25 millimètres.

Rien n*empêche donc encore aujourd'hui de regarder la théorie de BufFon comme vraie dans son ensemble. Mais il faut ajouter que, si elle n*est pas fausse, elle est incomplète ; et c'est un aveu qui doit d'autant moins nous toucher, que ce défaut tient, non à une erreur de méthode ou à un défaut de génie, mais à l'insuffisance des observations dont la science disposait du temps de Buffon. On sait en effet que sa théorie repose sur trois faits principaux : i° Existence de coquilles ou de squelettes d'animaux marins par toute la terre, et même, dans les lieux les plus éloignés de la

mer' ;

2° Disposition de toutes les matières qui com- * Tome I^ page 76.

vernes se comblent par des écoulements répétés des terres voisines ou par Taciion de l'Océan ; enfin, les eaux commencent le travail lent et continu qui amène peu à peu la terre à l'état où nous la voyons.

Quelle est maintenant l'origine de ce globe de matières incandescentes dont s'est formée notre planète? « Ne peut-on pas imaginer, dit Buffon, (( avec quelque sorte de vraisemblance, qu'une « comète, tombant sur la surface du soleil, aura « déplacé cet astre, et qu'elle en aura séparé quelques « petites parties auxquelles elle aura communiqué « un mouvement d'impulsion dans le même sens (c et par un même choc, en sorte que les planètes « auraient autrefois appartenu au corps du soleil, « et qu'elles en auraient été détachées par upe « force impulsive commune à toutes, qu'elles con- « servent encore aujourd'hui' ? »

Cette idée de Buffon est de beaucoup la moins heureuse de tout son système. Ce qu'il y a de piquant, c'est qu'il raille Whiston d'avoir eu à peu près la même idée et « d'avoir expliqué par la queue

* Tome I, page 133.

(( d'une comète tous les changements survenus au « globe terrestre^ ».

BufFon semble pourtant très-fier de son hypothèse. Il prétend que le système de Leibniz aurait acquis un grand degré de généralité et de probabilité s'il se fût élevé à cette idée. Soyons justes cependant pour lui, et pardonnons-lui cette prétention innocente. Remarquons plutôt, à sa louange, qu'il ne perdit jamais de vue le vrai caractère de son système, qu'il ne cessa d'appeler une fable ou un roman physique ; qu'il ne prétendit pas, comme beaucoup de ses prédécesseurs, faire passer un livre d'imagination pour une œuvre de science. « Quel- « que grande, disait-il, que soit à mes yeux la vrai- « semblance de ce que j'ai dit jusqu'ici sur la force mation des planètes, comme chacun a sa mesure, « surtout pour estimer des probabilités de cette « nature...., je ne prétends pas contraindre ceux « qui n'en voudront rien croire*. »

' Tome I, page 196.

* Tome I, page 1 5 3 . Il dit encore en parlant de Tair géométrique avec lequel Whiston présentait son système : «Je pense que des hypothèses, quelque invraisemblables qu'elles soient, ne doivent point être traitées avec cet appareil qui tient un peu de la charlatanerie. » (Tome I, page 167.)

Le système de BufFon eut au moins le mérite d'attirer son attention sur les forces ignées, qui ont concouru avec les eaux à la formation de la terre. Ses idées suivirent dès lors une progression constante; il les rectifia peu à peu d'après les recherches nouvelles, fidèle jusqu'au bout aux principes de la vraie méthode, qui prescrit d'ajuster les hypothèses aux faits, au lieu de prétendre plier les faits vers les hypothèses. Les Époques de la nature, dernière œuvre de la vieillesse de BufFon, nous donnent maintes preuves de sa docilité aux progrès de la science. C'est la théorie de la terre complétée par les grandes vues du système, mise au courant des découvertes nouvelles, dégagée de ses principales erreurs, plus sage, sans être moins hardie. BufFon y reconnaît de bonne foi ses erreurs. « Lorsque j'ai composé, en 1774, mon Traité de « la théorie de la terre, je n'étais pas aussi instruit « que je le suis actuellement, et l'on n'avait pas « fait des observations par lesquelles on a reconnu « que les sommets des plus hautes montagnes sont « composés de granit et de roc vitrescible, et qu'on « ne trouve point de coquilles sur plusieurs de cts « sommets; cela prouve que ces montagnes n'ont

« pas été formées par les eaux, mais produites par c< le feu primitit, et qu'elles sont aussi anciennes « que le temps de la consolidation du globe'. »

' Tome V, page 535. (Suppléments.)

Buflfon a cependant encore le tort de croire toutes les montagnes primitives contemporaines. Il eût fallu, pour que sa théorie fût tout à fait juste, qu*il eût conçu le bouleversement successif des diverses chaînes.

Non content de signaler d'une manière générale les changements qui ont altéré la surface de la terre, BufFon entreprend, dans les Époques de la nature^ de les décrire séparément et d'en fixer la date relative, en empruntant à l'étude des couches terrestres les éléments de cette étrange chronologie. « Comme dans l'histoire civile on consulte les titres, on recherche les médailles, on déchiffre les inscriptions; antiques pour déterminer les époques des révolutions humaines et constater les dates des événements moraux, de même dans l'histoire naturelle il faut fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la. terre les vieux monuments, recueillir leurs débris et rassembler en un corps de preuves tous les indices des changements physiques qui peuvent nous

BUFFON

« faire remonter aux différents âges de la nature. « C'est le seul moyen de fixer quelques points « dans l'immensité de Tespace, et de placer un cer- « tain nombre de pierres numéraires sur la route « éternelle du. temps '. »

Voici les sept époques que Buffon croit pouvoir établir :

I" époque. — Lorsque la terre et les planètes ont

pris leur forme; 2' époque. — Lorsque la matière, s'étant consolidée, a formé la roche intérieure du globe, ainsi que les grandes masses vitrescibles qui sont à sa surface ; 3* époque. — Lorsque les eaux ont couvert nos

continents; 4® époque. — Lorsque les eaux se sont retirées

et que les volcans ont commencé d'agir; 5* époque. — Lorsque les éléphants et les autres animaux du Midi ont habité les terres du Nord ; 6* époque. — Lorsque s'est faite la séparation

des continents ; 7* époque. — Lorsque la puissance de l'homme a secondé celle de la nature.

' Tome V, page i . (Suppléments,)

La sdence a plus d'une objection à faire à la division adoptée par BufFon. Elle signale plus d'une erreur dans les faits sur lesquels il a cru pouvoir s'appuyer. Qu'il lui reste du moins la gloire d'avoir vu que la terre a eu des époques distinctes, et que la science peut et doit les déterminer.

Des sept époques successivement décrites par BuflFon, celle qui nous intéresse le plus est la dernière, qui contient l'histoire conjecturale du premier âge de l'humanité. Jamais Buffon ne poussa plus loin l'art merveilleux de grouper les faits, de tirer des plus faibles indices les conjectures les plus vraisemblables, de donner à une hypothèse, disons mieux, à un roman la suite et la précision d'une description véritable. Des analogies, des vraisemblances le guident dans ces ténèbres où s'éteignent même les faibles lumières des traditions antiques. Jamais un doute ne l'arrête dans ses inductions audacieuses. Un historien pourvu de documents nombreux et authentiques n'écrirait pas l'histoire contemporaine avec plus d'assurance que BufFon n'en trouve pour conter cette histoire fabuleuse, dont son imagination puissante a créé tous les événements.

Il ne faisait, du reste, que suivre d'une démarche plus assurée la voie où un grand poëte l'avait précédé. Lucrèce avait entrepris, au cinquième livre du poëme de la Nature, de décrire la vie des premiers hommes, leurs arts grossiers, leur industrie naissante. Il y a dans la description de Lucrèce bien des traits singuliers et des détails invraisemblables. Il est bien éloigné de faire illusion comme BuflFon. Il ne sait point, comme lui, donner un grand air de vérité à ses conjectures en y mêlant des faits authentiques. « Il expose sans scrupule un système préconçu, sans se douter qu'il y ait une méthode pour arriver à la vérité » , et s'imagine trop souvent, dans l'aveuglement de sa foi philosophique, que le plus irrésistible moyen de

persuasion est une affirmation liautaine'. Quel tableau pourtant que. ce livre de Lucrèce! Comme le poëte a su rendre le caractère à la fois terrible et charmant de cette première vie, qui ne jouissait point des bienfaits de la civilisation, mais qui n'en connaissait pas non plus les entraves! Comme on s'intéresse à ces rudes enfants d'une terre inclémente; comme on suit leurs luttes contre les bêtes féroces, contre la nature brute, dont ils brisent peu à peu la résistance, adoucissant les fruits sauvages à force de ménagements et de tendres soins, contre les forêts qu'ils forcent à reculer vers les montagnes! Quoi de plus touchant que l'origine assignée par Lucrèce aux premières sociétés et aux humbles essais du langage? Ces caresses des petits enfants amollissant peu à peu le cœur farouche des pères ^, cette convention tacite en faveur de la grâce et de la faiblesse '. L'anarchie crée les premières lois, l'ambition les premiers chefs, le caprice ou la

' Martha, le Poème de Lucrèce, 297.

2 Puerique parentum

Bîanditiis facile ingenium fregere superbum.

(V. 1016, 17.) î Inibecillorum esse aquum misererier omneis.

violence la première propriété, la terreur les premières religions. L'airain, puis le fer' fournissent à la fois les outils par lesquels la vie devient plus facile, et les armes qui rendent la guerre plus meurtrière. Les loisirs de la vie pastorale, le chant des oiseaux, la gaîté des festins rustiques, enseignèrent peu à peu aux hommes la musique et les danses grossières*. Les longs repos et les douces causeries sur l'herbe, à l'ombre des grands arbres, les chansons et les danses des bergers couronnés de feuillage, tout cela forme une peinture pleine de fraîcheur, de poésie et d'une grâce un peu sauvage que l'on chercherait en vain dans le grave et majestueux Buffon.

Celui-ci du reste rachète cette infériorité, si c'en est une, par des qualités différentes, une précision admirable, une subtilité et tout ensemble une vigueur de raisonnement qui étonne, un art incom-

' Arma anttqtia manus, ungues dentesque fuerunt. Et lapides, et item silvarum fragmina rami.

Et prior aeris erat, quant ferri cognitus usus. On voit que Lucrèce semble indiquer déjà la succession des trois âges, de pierre, de bronze, de fer, reconnus par les archéologues modernes.

* Vers 1374 et suivants.

parable de présenter les hypothèses les plus hasardeuses comme des généralisations légitimes de l'expérience. Il peint avec une sorte de majesté sombre qui rappelle l'accent de Pline % les premiers habitants du globe « tremblants sur une terre qui « tremblait sous leurs pieds , nus d'esprit et de « corps, exposés aux injures de tous les éléments, « victimes de la fureur des animaux féroces, dont « ils ne pouvaient éviter de devenir la proie; tous (c également pénétrés du sentiment commun d'une « terreur funeste, tous également pressés par la « nécessité » . Il devance les découvertes de l'archéologie moderne, lorsqu'il parle de leurs premières industries. « Ils ont commencé par aiguiser a en forme de haches ces cailloux durs, ces jades, « ces pierres de foudre que l'on a crues tombées « des nues et formées par le tonnerre, et qui néan- « moins ne sont que les premiers monuments de « l'art de l'homme dans l'état de pure nature.... Il « a aiguisé d'autres petits cailloux pour en armer « la flèche. » Il indique, avec plus de discrétion que Lucrèce, mais avec une égale éloquence, l'ori-

* Homtnem tantum nudum, et in cruda huma, natali de abjicit. (Hist. nat., VII, i.)

gine des antiques superstitions. « Ces premiers « hommes, profondément affectés des calamités de « leur premier état, et ayant encore sous leurs yeux « les ravages des inondations , les incendies des « volcans, les gouffres ouverts par les secousses de « la terre, ont conservé un souvenir durable et « presque éternel de ces malheurs du monde... La « vue de ces combats de la terre contre le ciel , « fondement de la fable des Titans et de leurs as- « sauts contre les dieux, l'opinion de l'existence « réelle d'un être malfaisant, la crainte et la supers- « tition qui en sont le premier produit : tous ces a sentiments, fondés sur la terreur, se sont dès a lors emparés à jamais du cœur et de l'esprit de « l'homme. A peine est-il encore aujourd'hui ras- « sure par l'expérience des temps, par le calme qui « a succédé à ces siècles d'orage , enfin par la « connaissance des effets et des opérations de la « nature. »

Buffon, plus hardi en cela que Lucrèce, croit pouvoir indiquer la patrie des premières sociétés. C'est dans les contrées septentrionales de l'Asie qu'il croit la trouver. C'est dans cette terre privilégiée, « à l'abri des inondations, éloignée des vol-

« cans, plus élevée et, par conséquent, plus ancien- « nement tempérée que les autres...., que s'est « formé le premier peuple digne de porter ce nom, « digne de tous nos respects, comme créateur des « sciences, des arts et de toutes les institutions « utiles » .

C'est sans doute le mémoire de Pallas sur les ossements fossiles de Sibérie (1769) qui inspira à BuflFon son idée du refroidissement graduel de la terre. Il crut du moins y trouver la preuve certaine d'un fait qu'il avait dû concevoir déjà comme conséquence de l'origine ignée qu'il assignait à la terre. Comment expliquer autrement que par une haute température des régions polaires le fait de ce rhinocéros conservé tout entier dans la terre gelée avec sa peau et sa chair ?

Buffon se fut moins hâté de conclure s'il eût su que ces fossiles du Nord appartenaient tous à des espèces aujourd'hui perdues. Cette conjecture hardie de la disparition de certaines espèces s'était cependant présentée à son esprit. « Tout semble

« démontrer, dit-il dans les Époques de la nature, « qu'il y a eu des espèces perdues , c'est-à-dire des « animaux qui ont autrefois existé et qui n'existent « plus'. » Mais la science de l'anatomie comparée était alors trop peu avancée pour que Ton pût

vérifier cette hypothèse, et BufFon la regardait sans doute comme trop hasardeuse pour en tenir compte dans ses théories.

Il faut faire ici une remarque qui s'est sans doute présentée déjà à l'esprit du lecteur, c'est que les erreurs de BufFon ne viennent presque jamais d'un défaut de logique, d'une interprétation inexacte des faits. Il sait, aussi bien qu'homme du monde, les conditions impérieuses de la méthode scientifique. Il les observe fidèlement; ses raisonnements sont d'une justesse parfaite ; et si la conclusion est fausse, l'erreur tient aux prémisses, c'est-à-dire aux observations qu'il a dû accepter sans les contrôler, aux informations incomplètes que la science de son temps lui offrait.

ï Tome V, page 27. (Suppléments,)

On peut remarquer que la même idée s'était déjà présentée à lui lorsqu'il composait la théorie de la terre. « Il peut se faire, disait-il, qu'il y ait eu de certains animaux dont l'espèce a péri. » (Tome i, page 290.)

Un autre exemple bien frappant de ces erreurs dans lesquelles un grand esprit est entraîné par les connaissances inexactes de ses contemporains, c'est le raisonnement par lequel BufFon croit établir l'existence, antérieure aux temps historiques, d'un grand peuple sage, heureux et savant , au nord de l'Asie centrale. « Cette vérité, dit-il, nous est éga- « lement démontrée par les monuments de l'his- « toire naturelle et par les progrès presque incon- « cevables de l'ancienne astronomie. Comment des « hommes si nouveaux ont-ils pu trouver la pé- « riode lunisolaire de six cents ans....? Pour se « douter de cette période, il fallait au moins douze « cents ans d'observations. Pour l'assurer comme « certaine, il en a fallu plus du double. Voilà donc

« déjà trois mille ans d'études astronomiques

« L'invention de la formule d'après laquelle les « Indiens calculent les éclipses suppose autant de « science que la construction de nos éphémérides; « et cependant ces mêmes Indiens n'ont pas la

« moindre idée de la composition de l'univers

« Ils calculent les éclipses sans en connaître la « théorie, guidés comme des machines par une « gamme fondée sur des formules savantes qu'ils « ne comprennent pas, et que probablement leurs

« ancêtres n'ont point inventées Ces formules

« ne sont entre leurs mains que des méthodes de « pratique; mais elles supposent des connaissances « profondes dont ils n'ont pas les éléments, dont « ils n'ont pas même conservé les moindres ves- « tiges, et qui, par conséquent, ne leur ont jamais « appartenu. Ces méthodes ne peuvent donc venir « que de cet ancien peuple savant. »

L'hypothèse de Buffon, fondée sur des raisons en apparence si solides, fut acceptée à peu près par tous les savants, et le public l'accueillit avec une faveur marquée. Chose étrange ! la partie la plus fragile peut-être de son œuvre fut aussi celle qui souleva le moins d'objections. Bailly reprit la même

idée dans ses Lettres sur les sciences, l'appuya de nouvelles raisons et en accrut encore la popularité. Par une contradiction singulière, ce xviii* siècle, si content de lui-même, si plein de foi au progrès indéfini de l'humanité, se complut dans cette chimère d'un premier âge heureux, savant et pacifique. On a beau répéter que l'âge d'or est devant nous, c'est toujours en arrière que nous le cherchons. Est-ce une tradition ou un retour involontaire sur notre propre vie.'* Nous nous plaisons à penser que l'enfance de l'humanité a été aussi son âge de bonheur et d'innocence. L'avenir est pour nous un objet de curiosité plus que d'envie. Les inventions merveilleuses qui doivent l'embellir ne remplacent point la jeunesse perdue. L'heure qui vient ne vaut point l'heure qui s'en va. Le passé est la patrie de l'idéal; chacun l'embellit à son gré de ce qu'il aime ou de ce qu'il admire; et Ton pourrait décrire les goûts et l'esprit d'un siècle d'après l'âge d'or qu'il a rêvé.

Les contemporains de Buffbn étaient trop satisfaits d'eux-mêmes et du temps où ils vivaient pour faire de leur âge d'or autre chose qu'un xviii* siècle idéal. Ils l'imaginaient volontiers comme une so-

ciété élégante et spirituelle, éprise des sciences sans rien perdre de sa politesse, une sorte d'Arcadie souriante comme un paysage de Watteau, peuplée de bergers spirituels et astronomes tout ensemble, comme Fontenelle avait su l'être, comme Bailly l'était encore, le bon et candide Bailly dont un réveil terrible allait bientôt faire envoler les rêves; triste souvenir que l'on voudrait en vain écarter, pour sourire plus longtemps aux chimères de celte société charmante !

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