‹ Éloge de BuffonChapitre 2 sur 18 · NARCISSE MICHAUT · texte numérisé non relu

NARCISSE MICHAUT

encore au complet achèvement de l'œuvre. En réaliti, ce mot de Virgile cachait une révélation douloureuse. Le bulletin fut ouvert, et V Académie y lut avec émotion cette note : « Narcisse Michaut, docteur es lettres, mort à Nancy le ii juin 1S77. » Notre pauvre ami, dans son dernier hiver, sur son lit d'à-gonie, avait écrit au crayon les pages de son livre. Quand les forces manquèrent à sa main défaillante, il s'était arrêté. Après sa mort, sa mère, aidée de M.Emmanuel Briard, recueillit pieusement et recopia elle-même les feuillets épars dont un juge très-délicat, M. Benoit, doyen de la Faculté des lettres, avait compris la valeur. Un ami excellent, dont le dévouement a consolé, au chevet de Narcisse, tant d'heures cruelles, M, Alexandre de Roche du Teilloy, ajouta à la devise que M, Benoit avait choisie déjà, cette mélancolique inscription, j'allais dire cette épitaphe : Pendent opéra interrupta, et le mémoire fut envoyé à l'Académie. Ce travail aura été la dernière joie d'un esprit charmant, d'une vigoureuse intelligence : que cette couronne, dont Michaut n'a pu jouir, soit la parure rayonnante de sa tombe.

La vie de ce jeune homme, mort à trente et un ans, ptut se résumer en quelques lignes. Il était né dans la Meuse, à Robert-Espagne, le j mai 1846. Il fit ses études au collège de Saint-Di^^ier , sous les yeux d'un père excellent, et vint à Nancy pour y suivre les cours de la Faculté de droit. En 1864 , il prit le grade de licencié es lettres et fut nommé professeur au collège de Vitry-le-François, Il n*y demeura qu'un an, demanda un congé, voyagea dans le midi de la France et en Italie, et revint à Nancy, à la fin de iSji, portant le germe de la maladie mortelle contre laquelle il lutta pendant six années. Un mal singulier, implacable, brisa l'un après Vautre tous les ressorts d'une nature robuste, que le travail intellectuel et la fatigue physique n'avaient jamais lassée. Le malheureux subit des crises terribles qui, peu à peu, grâce à la faiblesse croissante du corps, s'adou-

/r NARCISSE MICHAUT.

cirent et ne reparurent plus qu'à des intervalles toujours plus éloignés; mais sa force anéantie ne lui permettait plus de marcher ; sa main impuissante faisait un effort pour tenir la plume; assis dans une chaise roulante, il cheminait au soleil, ou conversait avec quelque ami à l'ombre des arbres de nos promenades. L'esprit demeurait entier, avec sa piquante originalité, sa verve et sa belle humeur, sa fine raillerie et cette mémoire étonnante qui portait avec grâce le poids d'une lecture immense, et pouvait évoquer tout un chant d'Homère aussi facilement qu'une fable de Lafontaine, La ruine du corps faisait encore mieux paraître la santé florissante de l'âme; la figure de ce pauvre invalide, ce large front tout éclairé de pensées, ces grands yeux où se rencontraient la bonté et l'ironie aimable, gardèrent jusqu'à la fin une sérénité souriante qui encourageait presque les amis de Michaut à ne point désespérer, La variété de ses connaissances, qu'aucun sujet n'embarrassait, et la gaîté naturelle de son caractère 7naintenaient près de lui l'attrait d'une conversation très-riche en rapprochements ingénieux, où Von goûtait parfois la saveur du paradoxe, et d'un tour humoristique dont l'agrément se renouvelait toujours.

Page 1