AB. V
T)iologiques tout le parti possible pour le perfectionnement de Tart médical.
La composition du bureau était tout un programme : Rayer était président perpétuel; Claude Bernard et Robin, vice-présidents; Lébert, Brown-Séquard, Segond, secrétaires, avec Follin, qui avait pris une part très-active à l’organisation de la nouvelle société, et qui, pendant plusieurs années, y communiqua des travaux intéressants. J’en citerai quelques-uns :
Dans une note intitidée ; Productions morbides observées sur la muqueuse S’Hue femme syphilitique {\8 p. 81), on trouve indiquée, pour la première fois, je crois, une lésion probablement tertiaire de la muqueuse vésicale.
Le choléra sévissait ; Follin fait l’examen microscopique du sang et des matières vomies ou rendues par les selles (1848- 49), puis la dissection d’un œil opéré depuis longtemps par extraction, avec des remarques sur la reproduction du cristallin et la présence de la cholestérine dans la cataracte, etc.
Cette année 4 849 est restée gravée dans ma mémoire comme la plus importante peut-être de ma vie ; c’est aloi-s qu’à mon tour je trouvai ma route, et, pour m’y guider, les conseils et les encouragements de Follin et d’un autre ami.
Je venais d’être nommé aide d’anatomie; Follin l’était depuis un an et Broca depuis deux; déjà l’intimité régnait entre eux. Numéro Deus impare gaudet, dit le vieux proverbe. Je me réunis donc à mes deux prédécesseurs, dont le dernier m’était resté jusqu’alors inconnu.
Je voudrais, messieurs, dans ce qu’on a appelé parfois, sans
de graves conséquences et même un peu en se jouant, le triumvirat, ne voir que Follin; je voudrais ne parler que de lui, ou tout au moins n’associer à Thistoire de. sa vie que notre ami commun, en m’écartant moi-même de la- scène. Mais comment faire? Le faisceau cesse d’exister si on le dénoue, et la formation comme la durée de ce faisceau à la fois physique, intellectuel et moral, est, dans l’existence de Follin, un épisode que ne peut taire un biographe même intéressé.
Il sera donc question de moi dans ce qui va suivre, mais je vous supplie de ne m’accuser ni d’amour-propre, ni du vain désir de mettre en vue ma modeste personne.
De cette époque donc date une amitié ininterrompue. Girondin, Normand, Parisien, chacun de nous était le type du pays qui lui avait donné le jour. Nous différions autant par le caractère personnel que par la provenance territoriale, et nous nous ressemhlions cependant, et nous rassemblions en vertu d’une grande similitude d’idées générales, d’iin accord complet sur les principes et d’une entière communauté de \'ues sur les questions capitales de la philosophie et de la science.
Nous arrivâmes de la sorte, sans préméditation, sans but déterminé d’avance et, d’ailleurs, sans aucune pensée égoïste, à former une association véritablement fraternelle, ayant pour aimant principal l’indulgente affection, mais plus encore peutêtre une sincère estime les uns pour les autres. Nous ne fîmes aucun serment solennel et ne signâmes aucun pacte ; mais tacitement nous nous promettions bien de ne jamais nous quitter, de mettre en commun nos luttes, nos succès, nos l'evers, de
partager nos joies et, s’il le fallait, d’essuyer nos larmes.
Ce nom de triumvirs que je rappelais à l’instant, ou encore celui de la jeune école, nous les acceptâmes, et je les accepte- ;-ais encore pour ma part. Quoi de plus naturel, en effet, que -cette association? Pendant l’après-midi, nous dirigions nos élèves dans les pavillons de l’École pratique ; mais dès que les salles étaient vides, nous nous réunissions à la même .table, maniant le scalpel chacun pour notre compte, faisant de l’enseignement miituel, et surtout dissertant en manière de distraction : De qmni re scibili elquibusdam aliis. Quand on est jeune, on songe volontiers aux réformes, et l’on voyage de bon cœur au pays d’Utopie. Tout en grattant prosaïquement des os et en dégraissant des muscles, nous nous disions que tout n’était pas pour le mieux dans notre école et notre enseignement, et nous apercevions la possibilité et la nécessité d’améliorations impérieuses et prochaines.
Nous ne voulions ni blâmer ni dénigrer nos maîtres, mais bien les surpasser, réunissant en nous tous leurs mérites et y ajoutant quelque chose .encore. Vous reconnaissez bien là la naïve et noble présomption de la jeunesse.
Aussi nous tracions-nous, à notre propre usage, un pro- .gramme qui n’a jamais été écrit que dans nos têtes, qui n’a point eu de piutocoles, de chapitres, d’articles ni de paragraphes, mais qui, cependant, ne manquait ni de suite, ni de solidité, puisque Follin l’a suivi jusqu’à sa mort, que pour ma part je compte bien ne jamais le répudier, et que la satisfaction nous est donnée de le voir adopté par quelques-uns de
nos successeurs, jusqu'au moment où, comme nous^ eh avons Tespoir, il servira de règle générale à la jeunesse studieuse;
Ce programme était à la fois scientifique et moral. Ceux qui ont observé, avec quelque attention, les actes, les œuvres, là vie de Follin, en ont pu deviner Fesprit. Pour les autres, permettez-moi d’en faire un exposé succinct. Rappelez-vous seulement qu’il date de vingt ans, et que nous étions- à cet âge où rien de ce qui est grand et juste ne paraît impossible.
Au point de vue scientifique et pratique, nous voulions garder toutes les bonnes traditions de la chirurgie française^ dont nos vieux maîtres d’alors nous donnaient l’exemple. Nous voulions donc devenir et rester anatomistes experts comme Blandin et Gerdy; observateurs rigoureux et sévères^ cliniciens savants, comme Velpeau; opérateurs brillants si nous pouvions, au moins intrépides et inébranlables, comme Lisfranc ; écrivains corrects et clairs comme les Bérard ; sincères et véridiques comme Marjolin et Roux.
Un homme, surtout, était l’objet de notre admiration, et sans avoir jamais été sous ses ordres, nous le considérions comme notre chef immédiat. J’ai nommé Malgaigne. Nous voulions continuer son œuvre et l’imiter dans le s brillants côtés de son initiative, c’est-à-dire utiliser comme lui l’histoire de la science et profiter des richesses enfouies dans le passé. Nous aspirions à faire comme il la faisait la critique indépendante, quelquefois inexorable, presque toujours juste ; à employer comme lui le puissant levier de la statistique, et, enfin, à scmter aussi l’issue des opérations chirurgicales.
Ce n’est pas tout encore. Des horizons nouveaux s’ouvraient pour la science, il noüs fallait Ifes explorer. Nous résolûmes dé suivre Lebert et Robin, qui nous initiaient aux travaux d’outre- Rhin ; Rayer, qui préconisait l’étude de la pathologie comparée 5 Bazin, qui revenait à l’ancienne médecine ; Coste, qui vulgarisait l’embryologie et la rendait compréhensible ; Claude Bernard et Brown-Séquard, qui révolutionnaient la physiologie.
Rougissant du reproche d’ignorance cruellement formulé à l’étranger contre les savants français, nous apprîmes les langues étrangères pour lire les originaux, sans attendre la bonne volonté capricieuse des éditeurs et des traducteurs.
En résumé, nous avions pour but d’enrichir la chirurgie en puisant à toutes les sources, en glanant dans tous les champs, en retrouvant les vérités perdues, aussi bien qu’en colportant les vérités nouvelles. Et puis, comme les têtes ardentes ne savent guère s’arrêter en chemin, nous avions encore d’autres velléités de réformes; car si la science avait ses imperfections, les us et coutumes de l’aristocratie médicale ne nous paraissaient pas irréprochables. Déjà nous avions assisté à divers concours terminés par des nominations peu justes; on nous avait raconté bien d’autres scandales et signalé maintes déloyautés. Nous étions révoltés des manœuvres indignes employées jadis, par des concurrents sans pudeur, pour gagner des juges sans scrupules. Notre orgueil, si l’on veut, notre conscience, je l’affirme, s’insurgeait à l’idée des précautions, des démarches, des servilités, des complaisances, que l’on disait presque indispensables pour arriver aux grandeurs.
Les humbles positions obtenues jusque-Ia, nous les avions gagnées sans plier le dos et sans courber le front ; nous résolûmes de persévérer coûte que coûte, et de ne jamais faire à notre avenir le sacrifice de notre fierté. Confiants dans notre force, nous voulions l’essayer^ peser le poids des obstacles et mesurer la hauteur des barrières. Nous nous attendions bien à rencontrer des résistances^ mais elles ne nous effrayaient guère, et nous nous plaisions, en quelque sorte,, à les braver; car nous disions tout haut, à tout venant et en tous lieux, notre opinion sur les hommes et les choses. Imprudence, irré»vérence, témérité, arrogance peut-être, tout, sauf la lâcheté et l’hypocrisie.
Deux d’entre nous, ayant sans doute dans les veines un sang plus chaud, allaient jusqu’au bout, tête baissée, souvent trop loin, j’en conviens volontiers. Sans être ni moins ferme ni. moins résolu, Follin était plus réservé, évidemment plus sage aussi jouait-il dans le trio le rôle de modérateur. Possédant sur lui-même et sur ses actes un empire absolu, sachant à propos ou parler ou se taire, il unissait la circonspection à la franchise, la finesse à la droiture ; aussi tempérait-iL avec l’esprit du Nord l’imagination du Centre et l’emportement du Midi.
Ses conseils étaient écoutés et suivis. Pour assurer, disait-iL. le triomphe de notre cause, il faut de la persévérance et une sage lenteur, un travail sans repos, une ardeur contenue et surtout l’union la plus indissoluble. Cette union qui était dans nos cœurs passa facilement dans nos actes. Rien d’important n’était résolu par l’un de nous sans l’avis des deux autres,, rien.
— Si¬
ne pouvait être bon pour celui-ci s’il pouvait nuire à celui-là; c’était la solidarité la plus parfaite.
L’alliance était offensive et défensive ; nos amis étaient les mêmes, et, à quelques exceptions près, nous avions les mêmes ennemis ; nos sympathies comme nos aversions étaient collectives. Nous attaquions de temps à autre; plus souvent nous nous défendions înguibus et rostro, je l’accorde. Nous n’avons, que je sache, opprimé personne, et nul ne saurait avancer que nous l’avons dénigré sans motifs. Mais nous avions déclaré la guerre aux faux-bonshommes et aux intrigants.
Les grandes positions. Faculté, Académie, étaient bien loin, nous ignorions si tous les trois y trouveraient place ; mais nous savions bien que le premier parvenu tendrait aux autres une main secourable; l’important était que la brèche fût ouverte. A la Société de chirurgie, Follin passa le premier, Broea vint ensuite ; le contraire eut lieu pour l’Académie de médecine. L’an dernier, une chaire devint vacante à la Faculté : Broca était notre ancien et avait plus de titres, Follin s’effaça et n’eut que la seconde place sur la liste de présentation. De même aurais-je agi pour lui, s’il avait vécu, lors de la dernière vacance, et tout cela se faisait le plus naturellement du monde.
C’est pourquoi nous avons marché sans nous quitter la main, lutté sans nous blesser, combattu sans nous trahir, et qu’après vingt ans de contact journalier, nous n’avions aucun reproche à nous faire.
Pardonnez-moi, messieurs, cette longue digression ; excusezmoi encore une fois d’y avoir mêlé ma personne. En écoutant
rhistoire de notre triumvirat, ne songez qu’à Follin, qui en était l’âme et le chef. Si l’épisode a peu d’intérêt pour vous, retenez-en du moins cette pensée chère à mes souvenirs, que les joies les plus pures de l’amitié se mêlent, sans se troubler, aux luttes de la concurrence, quand la fraternité sait se mettre au service du bien public.
Mais revenons à la biographie, je pourrais dire à la bibliographie, car la vie de Follin tout entière, absorbée par le travail, s’écoulait sans incidents notables et ne se révélait que par ^ des indices scientifiques. 11 faisait, à l’École pratique, des cours de rnédecine opératoire et devenait maître dans l’art des mutilations utiles. 11 payait toujours tribut aux Sociétés anatomique et biologique. Là, c’était l’examen d’une main-bot palmaire, d’une ossification de la faux du cerveau; ici, un rapport sur une monstruosité par défaut des extrémités inférieures et de l’avant-bras gauche, observée par un de ses compatriotes, le docteur Lecadre (du Havre).
L’assiduité et la collaboration aux sociétés savantes élémentaires absorbent d’ordinaire la productivité des jeunes écrivains. Mais Follin déversait encore dans la presse péiiodique l’excédant de son travail. On trouve dans la Gazette des hôpitaux, en 1849, une étude magistrale sur les végétations des cicatrices et des ulcères. La clinique y est largement représentée ainsi que l’historique, mais l’histologie surtout y est traitée de main de maître. En 1851, le même recueil renferme la description d’une variété nouvelle d’hermaphrodisme avec quelques remarques sur la dé 1er mi nation précise du sexe. Ce
travail révèle la notion la plus complète de la science immortalisée par les Geoffroy Saint-Hilaire.
Le Moniteur des hôpitaux publia, le 20 décembre 1853, une note qui fit grand bruit. Il s’agissait de deux chancres indurés survenus à trois ans d’intervalle chez le meme individu. Cette observation battait en brèche la doctrine en vertu de laquelle on ne saurait contracter deux fois l’infection syphilitique.
Le chef célèbre de l’hôpital du Midi protesta, et accusa son collègue de Jeunesse et d’impéritie. Follin accepta la date de sa naissance et refusa le reproche. Il s’ensuivit une polémique assez vive, dans laquelle l’élève, qui d’ailleurs était dans le vrai, ne se laissa pas battre par le maître et mit les rieurs dé son côté. En 1850, Follin commença une série de recherches sur les anomalies de la glande séminale et de ses annexes, il recueillait des observations et des preuves pathologiques, publiait au fur et à mesure les résultats acquis, et, enfin, avec la collaboration du laborieux et savant professeur d’anatomie d’Alfort, M. Armand Goubaux, il éditait, en 1855, un mémoire des plus remarquables sur la cryptorchidie chez l’homme et les principaux animaux domestiques.
Toujours en 1850, Follin soutenait sa thèse inaugurale. 11 prenait pour sujet l’étude des corps de Wolff. C’est le titre modeste d’un travail d’une rare valeur et comme il s’en produit peu dans notre pays.
Tout cela n’empêchait pas la dure préparation des concours supérieurs. Vers le printemps de 1853, Follin était nommé agrégé à la Faculté dans la section de chirurgie. Il composait
à cette fin une thèse fort estimée sur les rétrécissements de l’œsophage. Une seconde édition en devint bientôt nécessaire.
A quelques semaines de là, après avoir subi au concours du bureau central deux échecs, dont l’un au moins était immérité, il obtint cette place de chirurgien des hôpitaux qui seule donne l’investiture chirurgicale et les moyens d’étude suffisants.
Vous vous rappelez qu’en 1847 Follin avait une première fois gravi votre tribune; il y reparut en A852, et cette fois sollicita sérieusement vos suffrages. C’était faire preuve à la fois de hardiesse et d’indépendance : de hardiesse, parce qu’il n’était encore que prosecteur de la Faculté et que vous n’acceptiez guère que des chirurgiens d’hôpital; d’indépendance, parce que, si vous avez bonne souvenance, quelques hommes puissants, alors ennemis et ralliés depuis, entretenaient contre vous une sourde hostilité. Ils savaient mauvais gré à leurs élèves de vouloir entrer dans vos rangs, et les menaçaient mêm.e de leur ressentiment.
Follin connaissait ces préventions et le danger qu’elles entraînaient ; pourtant il passa outre, la déférence pour ses protecteurs n’allant pas jusqu’à épouser leurs mesquines rancunes. Devinant que de votre côté étaient la force et le bon droit, il voulut partager vos destinées, incertaines encore.
Vous aviez compris vous-mêmes le prix d’une telle recrue, et vous fîtes sans hésiter l’acquisition du jeune prosecteur.
n vous apportait, il est vrai, les prémices d’un de ses plus beaux titi’es, et par l’introduction en France de l’ophlhalmos-
cope de Hclniholtz rendait à notre chirurgie un des plus signalés services. Cette nomination, aussi utile à la Société qu’à FoUin, également honorable pour les deux, se fit sans provoquer d’opposition sérieuse et sans nécessiter ces absurdes visites de candidature, dont l’usage, il faut l’espérer, ne se naturalisera jamais parmi nous.
Une place à vos côtés n’était pas une sinécure aux yeux de votre nouveau collègue. Aussi fut-il un de vos membres les plus actifs. À peine nommé, il soutenait Lebert dans la mémorable discussion sur les tumeurs fibro-plastiques et sur la classi- ^calion des'tumeurs malignes. Un autre jour, il s’occupait du traitement des varices par les injections de pcrchlorure de fer, ou de l’extraction des corps étrangers articulaires, ou du varicocèle, ou de la ligature des veines. A diverses reprises il parla, avec cette compétence qu’on lui connaissait, des maladies oculaires et, en particulier, de l’iridectomie, dont l’appréciation a occupé ^usieurs de vos séances, et puis, comme aucun sujet ne lui était indifi’érent, il vous entretenait, en 4 859, d’un cas de tétanos traité sans Succès par le curare, et vous montrait, en 4 862, un enfant qu’il avait guéri d’un épispadias complet, a l’aide du procédé de M. Nélaton.
J en passe bien entendu, car la liste serait longue si je rappelais. combien de fois Follin est intervenu dans nos débats avec les ressources inépuisables de son érudition, de son expérience et d’un sens pratique incomparable.
A la fin de 4 853, avant la trentième année révolue, Follin avait conquis toutes les positions que l’on peut occuper à cet
âge. Il pouvait, désormais, mettre à exécution un vaste plan de travail, depuis longtemps conçu, car il avait encore de longs loisirs à peine interrompus par un cours officiel de pathologie externe professé à la Faculté en 1856, par quelques remplacements intérimaires dans les hôpitaux, et par une clientèle qui, cependant, prenait un essor menaçant.
De nos jours, comme en tout temps, deux courants opposés entraînent les hommes de laheur. Les uns, partisans de la division du travail, attaquent des points circonscrits delà science, les fouillent, les cisèlent et en font l’objet de leurs méditations exclusives ; le passé, le présent, le futur, l’abstrait et le concret, la théorie pure et l’application pratique, tout a des desservants passionnés et des interprètes convaincus. Ce senties analystes, j’évite de dire les spécialistes, ce terme impliquant trop souvent des préoccupations étrangères à la science. Érudits et novateurs, praticiens et penseurs, hommes de cabinet, de bibliothèque, d’amphithéâtre ou d’hôpital, forment une cohorte sans discipline, s’avançant à pas inégaux et à rangs rompus pour verser dans le grand creuset des matériaux hétérogènes qui souvent se détruisent et parfois se combinent, mais ne fournissent, en somme, qu’un amalgame sans cohésion et d’un travail ingrat.
Mais il est des esprits supérieurs, à mon sens, à coup sûr plus vastes, qui, portés dans les hautes sphères par des ailes à large envergure, embrassent l’ensemble de la science qu’ils cultivent, saisissent les rapports épars, les condensent en axiomes, en principes, en lois générales, et fournissent, enfin, à
leurs contemporains et à leurs successeurs, un aliment scientifique privé de scories et sainement préparé pour Tassimilation ; ce sont les encyclopédistes. Libre à ceux qui parlent de la synthèse comme le renard des raisins, de décerner, un peu dédaigneusement, à ces grands hommes, Tépithète de classiques, de signaler dans leur œuvre des lacunes des omissions, des imperfections diverses; pour moi, je suis saisi d’étonnement et pénétré d’admiration quand Je suppute la somme de travail et d’instruction que dénote un traité complet, comme le fut celui de Boyer, et comme l’eût été, sans aticun doute, celui de Foliin, Autour de nous, les étrangers, nos rivaux, sont fiers de leurs recherches patientes, savantes et exactes, consignées dans des monographies volumineuses; mettant en regard les livres innombrables qu’ils éditent et les maigres traités de chirurgie que la France a produits dans ces dernières années, ils nous accusent de stérilité et d’iinpuissance. Mais quelle œuvre d’Angleterre, d’Allemagne ou d’Italie eût pu lutter comme clarté, concision, étendue, solidité, précision dans les détails, ampleur dans les vues, véracité et justice, avec celle de notre ami?
Deux ou trois années peut-être auraient suffi à l’achèvement d’un livre qui aurait servi de catéchisme chirurgical aux deux hémisphères, à l’érection d’un monument digne de la chirurgie française, de notre époque et d’un pays qui compte parmi ses gloires d’avoir enfanté, de siècle en siècle, les plus illustres législateurs de la chirurgie. L’œuvre sera terminée ; un jeune chirurgien a eu la noble audace de prêter ses épaules à ce
lourd fardeau. Qu’à l’exemple de FoUin, il y m.eUe toutes ses forces et toute son âme, qu’en prenant la barre de ce vaisseau désemparé, il s’inspire de patriotisme et songe bien qu’il tient entre ses mains l’honneur de notre pavülon.
Chose inouïe, l’exécution d’une tâche énorme, capable elle seule de remplir une vie entière, n’absorbait pas tous les moments que Follin consacrait à la science. De temps à autre, il déposait la plume classique pour reprendre le scalpel, les instruments de ph;ysique, les réactifs, la physiologie ou la thérapeutique expérimentales, les vieux in-folio ou l’observation au lit des malades. C’est que, tout en poursuivant sa route, il s’arrêtait çà et là pour résoudre quelques difficultés de détail, éclairer quelques points litigieux nu nouveaux delà pratique, satisfaire une insatiable curiosité scientifique ou même simplement défendre la vérité et combattre l’erreur.
Ces intermèdes étaient sa distraction 5 mais iis montrent combien son esprit universel était dévoué à la cause du progrès et à l’avancement de notre art. Quelque entreprise utile surgit-elle, Follin l’appuie, l’encourage et mieux encore lui apporte sa collaboration. Deux de nos principaux éditeurs conçoivent un projet grandiose j ils fondent le Dictionnaire encyclopédique DES SCIENCES MÉDICALES, SOUS la direction de deux médecins entourés de la considération générale* MM. Raige- Delorme et Dechambre appelèrent à eux des collaborateurs actifs et instruits. Follin, naturellement, est au premierplan. Il accepte ce surcroît de charge, et décrit, dans les premiers volumes, les plaies de l'abdomen et l’amaurose.
Pour réveiller dans le corps médical et surtout chez les jeunes élèvesle goût des études historiques, si utiles et si attrayantes, nous instituons à la Faculté une série de conférences. Follin est encore des nôtres, et toujours il paye de sa personne. 11 choisit pour sujet d’un discours ehaudement applaudi, l’examen biographique et critique de Guy de Chauliac, le grand chirurgien du xiv® siècle. Lisez ce morceau, il vous paraîtra sorti de la plume d’un érudit de profession. Supprimez de l’œuvre de Follin les deux premiers volumes de son traité didactique, oubliez qu’ils renferment la meilleure pathologie chirurgicale générale que nous possédions, ne comptez que les publications isolées, et vous trouverez un bagage que n’ont point su réunir dans le cours d’une longue carrière la plupart de ceux que l’on appelle pompeusement les princes* de la science. Nous constatons surtout l’universalité des connaissances, à ce point que l’on retrouve les traces de Follin sur tous les segments du zodiaque chirurgical.
Excellent anatomiste, comme le prouve sa thèse, il laisse nos musées remplis des témoignages de sa dextérité manuelle. Micrographe non moins consommé, il vulgarise l’histologie et lui consacre une large part dans ses premiers travaux. Nonseulement il étudie lui-même ses pièces pathologiques, mais pendant de longues années il examine et décrit les nombreux spécimens de néoplasmes extirpés par ses collègues et ses chefs, Velpeau en particulier, qui en usa largement pour rédiger le Traité DES MALADIES DU sein. Il faut savoir le temps que dévorent les examens microscopiques consciencieux pour apprécier le
mérite de ce genre de connaissances que dénigraient Jadis, tout en le mettant à profit, ceux-là précisément qui s'étaient dispensés d’en faire le pénible apprentissage.
Même aptitude à se servir des instruments de physique qui servent depuis peu à l’exploration des organes profonds. Il ne se contente pas d’importer l’ophthalmoscope, il le perfectionne de façon à rendre son emploi plus sûr, et puis il fait, en collaboration avec M. Janssen, une excursion dans le champ de la physique pure [Considérations physiologiques sur Véclairage et l’eûoamen ophthalmoscopique). On sait ce qu’est devenue la physique de l’œil depuis les travaux d’Helmholtz, de Donders, de Giraud-Teulon et d’autres encore. C’est une science tout entière, malaisée à comprendre et plus encore à exposer. Follin la possède comme un docteur ès sciences, et la traduit en termes clairs dans ses admirables Leçons sur l'exploration de l’œil el sur les applications de l’ophthalmoscope (Paris, 1863). Sans ce livre précieux, il aurait fallu dix ans, peut-être plus, aux chirurgiens français pour se mettre au courant de ces importantes nouveautés. J’en puis dire autant du laryngoscope ; à peine Czermak avait quitté nos murs, que Follin mettait déjà le miroir en pratique.
Cette attraction vers les choses nouvelles est un des points saillants du caractère scientifique de notre collègue, et, par une exception rare, elle s’allie chez lui à une tendance conservatrice non moins marquée ; il s’appuyait d’un poids égal sur le passé et sur l’avenir, et mettait simultanément dans les plateaux de la balance le nouveau et l’ancien, le tout au bénéfice
du présent, qu’il éclairait, instruisait, conduisait et protégeait contre les entraînements, également funestes, de l’action et de la réaction.
A peine une idée originale était formulée, qu’elle fût théorique ou pratique, qu’elle fût du ressort de la physiologie, de la thérapeutique ou de la médecine opératoire, elle était, surle-champ, traduite, examinée, jugée avec ou sans réserve, et si elle était bonne recevait aussitôt l’estampille. C’est que, tout en étant encyclopédiste et analyste, classique et novateur, Follin possédait, à un degré difficile à atteindre, le sens pratique et le sens critique. Pour faciliter l’émission prompte et presque quotidienne de ses verdicts, il s’était fait journaliste ; Non point à la manière de ces écrivains qui, faute de méditations suffisantes et d’informations complètes, effleurent tous les sujets d’une plume agréable mais légère ; mais à la façon de ces juges sévères qui retiennent un dossier jusqu’à parfaite instruction. A la fin de 1852, les Archives générales de médecine terminaient leur quatrième série. 11 entre dans la tradition de ce recueil sans rival de conserver en permanence le pouvoir directeur, mais de changer de temps en temps les agents actifs. M. Raige-Delorme garda Valleix, qui vivait encore, et lui adjoignit Lasègue pour la pathologie interne et Follin pour la chirurgie. Depuis deux ans, du reste, ce dernier écrivait dans les Archives, à titre de collaborateur libre.
Dès qu’il fut institué rédacteur officiel, il résolut de ne laisser passer aucun sujet chirurgical de quelque portée sans appréciation et sans jugement. Il accomplit son mandat jus-
qu’au dernier moment, et quiconque voudra bien lire les= Archives, pendant les quinze dernières années, y trouvera fidèlement exposé le mouvement de la chirurgie contemporainev aussi bien en France qu’à l’étranger. Ses nombreuses revues seront d’un secours précieux pour les historiens futurs, et il serait à désirer que ces petits chefs-d’œuvre de critique fussent^ rassemblés en un fascicule séparé,, le plus grand nombre n’ayant pu trouver place dans le Traité de chirurgie, auquel ils auraient donné une forte couleur d’originalité.
Permettez-moi de rappeler quelques-uns de ces articles substantiels.
De 1853 à 1867, Follin traite successiveinent : de la cure des anévrysmes par la compression mécanique et digitale et par les injections à la manière de Pravaz; — de l’anesthésie locale avec les réfrigérants et l’acide carbonique et de l’anesthésie générale, dont il examine les dangers; — de l’uréthrotomie périnéale de Syme, au point de vue historique et pratique; — des tumeurs malignes et du traitement local du cancer;— de l’état de la pathologie utérine en Angleterre, des fistules vésico-vaginales et du procédé américain ; — de la résection des grandes articulations ; de l’examen des nouvelles doctrines sur la syphilis, de la querelle interminable entre les partisans et les ennemis du mercure dans la syphilis; — enfin, dans plus de vingt passages il est question de la chirurgie oculaire, etc., etc.
Quoique dans ces dernières années Follin eût définitivement planté sa tente sur le terrain de l’enseignement et de la pra-
tique, il n’oubliait pas pour cela les autres chapitres de son programme primitif, 11 y avait placé la pathologie comparée.et la physiologie expérimentale, aussi ne les perd-il jamais de vue, A son travail sur les hématozoaires dxi genre Cervus, publié en <850, succède la description des kxjstes épithéliaux chez le bœuf, puis la cryptorchidie chez les animaux domestiques, <855 ; enfin, Thistoire de cette singulière maladie du cheval connue sous le nom de maladie du coït. De même, pour l’expérimentation, En <849, il avait fait avec Lebert et sur l’inoculabilité du cancer des expériences interrompues malheureusement et oubliées, mais qui regagnent actuellement tout l’intérêt qu’elles méritent. En <856, il intervient dans-la discussion sur la ligature de l’œsophage; puis, à propos de chaque agent énergique et nouveau, il interroge encore les animaux, et recherche sur eux comment agit le curare ou la fève de Calabar, On est stupéfait d’une telle activité en songeant surtout qu’elle s’est manifestée dans le court espace de vingt ans, sur lequel il a fallu prélever les non-valeurs scientiGques des concours et de la pratique hospitalière ou privée.
En vertu de cette prévoyance, que déjà j’ai mise en relief, Follin, dès l’année < 849, avait lu à l’Académie de médecine une note sur la pénétration des matières colârantes dans les ganglions lymphatiques à la suite du tatouage. Il y démontrait que les particules solides, résistantes, insolubles, pouvaient s’introduire par effraction dans nos tissus, contrairement à la croyance vulgaire, qui faisait de la solubilité la condition sine quâ non de l’absorption.
En 1850, nouvelle lecture sur un cas rare d’ectopie du cœur observé sur le vivant. Les questions les plus controversées de la physiologie du cœur y sont examinées. Tels furent les germes d’une candidature dont, faute de vacances, l’incubation fut longue. Mais, dans ces dernières année§, l’Académie ayant, comme notre Société, subi des pertes nombreuses, une place se préparait naturellement pour Follin, 11 assura le succès par une dernière communication sur la laryngotomie thyro-hyoïdienne conçue par Malgaigne, et que seul un praticien obscur avait pratiquée dans un coin reculé du globe.
Ce fut, hélas! la dernière victoire de notre pauvre ami. Il ne siéga qu’un seul jour et ne reparut pas, la maladie l’ayant saisi pour ne plus le quitter.
Deux fois Follin avait été porté le premier sur la liste que dresse la Faculté pour la Légion d’honneur; deux fois d’autres choix avaient prévalu. Cette distinction lui vint au mois d’août 4 866. Il l’avait bien gagnée.
La carrière scientifique de Follin, telle que je viens de l’esquisser, semble n’avoir été qu’une suite de satisfactions, une série de triomphes en apparence aisément obtenus, mais qui, en réalité, furent achetés par un labeur inouï et un continuel sacrifice du repos au devoir. Sans doute, il n a lutté ni contre de puissantes inimitiés, ni contre de ténébreuses trahisons. Sans doute, il a trouvé partout sympathie, aide et soutien ; mais qui donc le méritait plus que lui, et quand donc se montra-t-il inférieur à la position qu’il occupait?
On a si peu l’habitude de voir les hommes parvenir avec
leui's propres forces et par des moyens exclusivement honnêtes, qu'en constatant le succès on soupçonne toujours quelque maléfice secret et quelques inehées souterraines. Pour discréditer une ascension aussi rapide, les envieux et les impuissants ont dit de Follin qu’il était habile. Si riche qu’elle soit, notre langue a de singulières ambiguïtés, car l’adjectif en question sert tout aussi souvent à stigmatiser un adroit coquin qu’à désigner l’honnête homme expert en son métier.
J’accepte l’épithète pour mon ami, si l’habileté consiste à ne faire jamais ni fautes, ni sottises, ni fausse enquête, ni buisson creux ; à prendre uniquement pour guides des principes droits, simples et sûrs; à préférer le vrai au faux, le juste à l’inique, la franchise à l’astuce, la gloire au gain et la raison à la folie; à savoir, enfin, que mieux vaut la vertu qui rend l’âme sereine que le vice qui la dégrade. Habileté devient alors le synonyme de bon sens. S’il en est ainsi, Follin fut toute sa vie un habile homme. 11 le fut dans sa jeunesse, en faisant des études universitaires si complètes qu’il en garda un style correct et une connaissance parfaite des langues mortes et de la sienne. 11 le fut comme étudiant, en passant tous ses examens de doctorat avec les notes les plus flatteuses, car de cette façon il attirait inévitablement sur lui l’attention bienveillante des examinateurs. 11 le fut en choisissant ses maîtres parmi les meilleurs et les plus influents : Richet, Velpeau, Marjolin, Rayer, Johert, parce qu’en se montrant à eux tel qu’il était il était sûr de gagner leur estime et de s’en faire dans la suite autant de protecteurs. Il le fut en se montrant difficile dans le
choix de ses amis, en écartant de son commerce intime tout individu de probité douteuse, en groupant plus tard autour de lui des élèves distingués qui l’aimaient comme un père et qui recherchaient avec empressement son patronage et ses conseils, enGn en soignant, à l’hôpital aussi bien que dans la ville, ses malades avec dévouement, douceur et sollicitude.
Lors de la création des cours complémentaires à la Faculté, il avait été chargé d’enseigner l’ophlhalmologie, sujet favori de ses études. 11 savait à fond le sujet, et acquit bientôt dans cette branche une notoriété glorieuse et fructueuse ; mais il ne voulait point du titre de spécialiste. Dès lors, après avoir solidement fondé cet enseignement, n’était-il pas habile de s’en démettre pour conserver son rang dans la chirurgie générale?
Si l’on incrimine des actes aussi sages et marqués au coin d’un tact aussi exquis, autant faut-il blâmer Follin d’être né intelligent et laborieux, d’avoir reçu les soins d’une mère dévouée et pris pour compagne une femme accomplie, riche de tous les dons ; esprit et cœur, grâce et fortune.
D’autres ont dit, car je ne veux rien cacher, que Follin aimait le gain et ne pratiquait pas le désintéressement. Ici encore il faut préciser la valeur des termes. Le désintéressement, tout noble qu’il est en soi, se traduit de diverses manières, et dans notre profession même il dissimule d’autres sentiments beaucoup moins avouables. Celui-ci soigne gratis ou pour peu de chose les coryphées de la science ou des lettres, espérant les mettre à contribution plus tard. C’est le désintéressement intéressé ou ambitieux. Certains scrutins, d’une
part, les feuilles politiques de l’autre, nous apprennent en quelle monnaie la reconnaissance s’acquitte.
Celui-là prend moins cher que ses confrères, non pour diminuer la charge du client mais pour l’accaparer, c’est le désintéressement rapace. Quelques pauvres diables font la médecine au rabais pour gagner leur maigre pitance, c’est le désintéressement nécessiteux.
De ces variétés, Follin dédaignait les unes et méprisait les autres. Ne voulant pas se laisser déborder par la clientèle et faisant une large part à l’étude, il voulait rendre fructueux le reste de son tèmps. Le chirurgien qui à l’hôpital consacre jau soulagement de cent malheureux tout le commencement de la journée et qui prélève encore d’autres heures pour l’enseignement ou les travaux scientifiques, a bien payé sa dette à l’humanité, et il me semble injuste de lui reprocher les bénéfices, d’ailleurs incertains, qu’il peut faire dans les courts moments qui lui restent.
D’ailleurs, j’ai vu plus d’une fois Follin au chevet de gens peu fortunés, et je puis affirmer que la question d’argent le préoccupait médiocrement. Ses anciens clients, et j’en connais plusieurs, ne m’ônt jamais parlé de celte prétendue cupidité. Mais, dira-t-on, qui éditait ces bruits malveillants? Follin avait-il donc des ennemis? Eh! mon Dieu, oui. La raison en est simple. Si en suivant les droits sentiers on ne rencontrait ni sots, ni envieux, ni flatteurs, ni imposteurs, ni intrigants, ni charlatans; si l’on ne coudoyait ni ambitions démesurées, ni vanités insupportables, on pourrait ne blesser personne. Mais quand
on rencontre sous ses pieds ces spécimens de rinfirmilé humaine on marche dessus et ils crient. Celui-là seul n’aura pas d’ennemis qui prêtera complaisamment son oreille aux menteurs, qui feindra d’admirer les imbéciles, et dont la vie ne sera qu’une continuelle diplomatie ou une'longue méditation sur la platitude des hommes.
En revanche, Follin avait beaucoup d’amis, et je dis des meilleurs. J’en trouve la preuve dans les regrets universels que sa mort a suscités et dans les larmes versées sur son cercueil. C’est qu’en vérité plus j’y regarde, plus il me paraît difflcîle de découvrir un défaut, une tache, dans le caractère ou la vie de notre cher collègue. Pourtant, je vous le jure, si j’avais aperçu une ombre dans cette lumière je l’aurais signalée, car la perfection est chose rare, et quelques traits manqués ne dénaturent point un beau visage.
Follin était réservé, un peu froid peut-être au premier abord ; il ne se livrait pas à tout venant et ne cédait que rarement aux élans de la jeunesse. Ceux qui ne Font point approché ne sauraient juger ni la profondeur et l’étendue de son intelligence, ni l’élévation de son cœur.
Il faut avoir vécu dans son intimité pour savoir combien il était bon, charitable, affectueux, dévoué, bienveillant, loyal et franc, sincère et juste. Ses qualités intimes brillaient de tout leur éclat au foyer domestique, et dans le cercle étroit de ses amitiés.
Académies et Faculté, science et profession, élèves et amis, pour tous la porte est cruelle,-je dirais presque irréparable.
Permetlez-moi de répéter ici ce que naguère j’ai dit sur le bord de sa tombe : Après avoir payé à cette chère mémoire un large tribut de regrets, on pourrait penser qu’après tout la science est un arbre vigoureux, qui, trouvant dans notre patrie un sol fécond, remplacera sans peine la branche brisée par une autre branche aussi robuste. Ce serait une erreur. Les hommes de cette trempe sont rares dans tous les pays et dans tous les temps. Plusieurs générations peuvent passer sans en produire de pareils. Les connaissances humaines sont, d’ailleui-s, si multiples, qu’il n’est accordé à chaque profession qu’une part restreinte dans la répartition des grandes intelligences.
Dans ramphilhéâtre de la science, les bancs sont inégalement remplis : au bas, la foule est compacte, et quoique dans un totd toute unité qui disparaît amène un déficit certain, s’il s’y produit un vide il est bientôt comblé ; mais aii sommet quelques individualités puissantes sont assises, largement espacées; si l’une d’elles s’éteint, la couronne perd un de ses fleurons.
Oui, la perte est irréparable quand l’herbe est fauchée avant que le grain soit mûr, et je ne puis croire que notre belle science n’aurait point souffert si Ambroise Paré, J. L. Petit, Boyer et tant d’autres illustres vieillards avaient disparu à l’âge même où Follin a quiltj^^*terre. '