‹ Éloge de J.-D. LarreyChapitre 1 sur 8 · II ÉLOGE · texte numérisé non relu

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qualités qui forment le chirurgien militaire, la patience et le courage, la douceur et la fermeté, la pitié la plus tendre et la sévérité la plus inflexible, une vigilance infatigable, un entier oubli de soi-même, un dévouement absolu pour les malheureux; et, lorsqu’il faut secourir la souffrance, réparer les ruines d’une organisation mutilée, et rallumer une vie près de s’éteindre, un génie inventif, dont les soudaines inspirations mettent, pour ainsi dire, entre les mains des ressources inespérées, et des procédé.s 1 où la hardiesse est tempérée par la prudence, et l’audace par le sangfroid ; si, dis-je, vous rassemblez toutes les parties de ce tableau, et si ce tableau s’achève dans votre pensée, cherchez s’il est une seule de ces vertus de l’âme, s’il est un seul de ces talents de l’esprit, qui ait manqué à l’homme dont je dois vous entretenir, à l’un des plus illustres membres de vôtre-compagnie, à Jean-Dominique Larrey. Du reste, messieurs, vous le savez, ce n’est pas dans un seul lieu, ce n’est pas dans le paisible cours d’une vie tranquille et uniforme, qu’il a déployé des qualités si rares; il lésa signalées dans toutes les parties du monde, sur les mers et dans l’horreur des tempêtes, sur les continents et dans le fracas des batailles; il les a portées partout avec lui, à travers toutes les vicissitudes de la vie la plus agitée, d’une vie rudement éprouvée par la fatigue, la faim, la soif, par les ardeurs du Midi, parles frimas du Nord, et dans ces extrémités également cruelles, toujours semblable à lui-même, toujours plein d’énergie et d’humanité. Critiques vulgaires, n’ayez pas le lâche et honteux courage de relever dans les écrits d’un tel homme quelques méprises de noms, quelques erreurs de temps ou de lieux, quelques théories imparfaites sur les phénomènes les plus impénétrables de notre économie. Sachez que des taches si légères sont effacées par l’éclat de ses actions, et que ce sont ses actions qui ont consacré pour jamais sa mémoire. On n’oubliera jamais que, non moins intrépide que le soldat dont il partageait les destinées, il s’est plus d’une fois précipité sous le feu des canons ennemis, clans des grêles de balles et de mitraille, pour arracher à la mort les glorieuses mais déplorables victimes de nos tristes guerres : que, pour les panser et pour les nourrir, il leur a fait plus d’une fois abandon de ses vêtements, de son linge, de ses propres vivres; et que, plus d’une fois, entouré par des milliers de plaies effroyables, de ces énormes plaies du boulet et de l’arme blanche, on l’a vu soutenir pendant trente heures, sans repos, sans nourriture, le pénible soin de remédier à tant de maux; lasser par ses efforts ceux de ses auxiliaires les plus vi-

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goureux, Jes plus patients, les plus résolus; et, tout trempé de sueur et couvert de sang, n’abandonner enfin ce grand travail qu’après le pansement complet du dernier blessé. En déserter un seul eût été pour lui pire que la mort. Voilà ce qu’a fait Larrey pendant les vingt-deux années d’une guerre sans exemple dans les annales du monde ; voilà ce qu’il a fait, les années suivantes, dans le service des hôpitaux militaires : service où ne se représentent que trop souvent, même en pleine paix, des accidents non moins désastreux qu’à la guerre. Voilà aussi, messieurs, ce qui doit être l’éternel objet de vos hommages. Y substituer dans nos souvenirs de vaines et puériles remarques serait un sacrilège et une impiété. Mais il est temps d’entrer dans les détails d’une vie que toutes les nations ont honorée, et qui a été pour la chirurgie française, que dis-je? pour la France elle-même, un des plus glorieux ornements.

Jean-Dominique Larrey naquit en 1766 à Baudéan, village de la vallée de Gampan, aux pieds des Hautes-Pyrénées. Ses Mémoires n’apprennent rien sur sa famille ni sur sa première éducation. A treize ans, il fut envoyé à Toulouse, où l’un de ses oncles, Alexis Larrey, était chirurgien-major et professeur du Grand-Hôpital. Cet oncle 'lui fit faire ses études au collège de l’Esquille, et le mit ensuite au nombre des élèves auxquels il enseignaitla médecine. On a vu dans l'éloge d’Esquirol à combien de travaux divers et avec quels succès étaient appliqués ces élèves (1). En 1787, Larrey vint à Paris. Il apprend à son arrivée qu’un concours est ouvert pour des places de chirurgiens de la marine. Entraîné par son instinct pour les voyages, il concourt, il est nommé, il se rend à Brest. Chemin faisant, il salue à la Trappe le tombeau d’Adélaïde et du comte de Comminges; à Laval, l’humble demeure où Ambroise Paré vint au monde. A Brest, après deux examens, les officiers de santé en chef de la marine le nomment chirurgien-major des vaisseaux du roi ; faisant en cela violence à 1 usage, car Larrey n’avait pas vingt et un ans, et 11’avait pas navigué.

On préparait une expédition que des raisons politiques firent contremander. On licencia la plupart des nouveaux chirurgiens. Larrey lut du petit nombre de ceux que l’on conserva. Il eut ordre de s’embarquer, en sa qualité de chirurgien-major, sur la Vigilante, frégate qui allait, à 1 ile de Terre-Neuve, protéger la pêche de la morue. Ici, tout est nouveau pour Larrey, même dans son service. Néanmoins tout fut prévu, réglé,

(1) Mémoires de i Académie royale de médecine , t. XI, p. XXXUI.

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conduit, comme l’eut fait une expérience consommée. C’est quel activité de l’esprit supplée à tout. Dans le récit qu’il a fait de cette première campagne, vous trouvez de curieuses observations de médecine, d’histoire naturelle et de climatologie ; des infortunes de pauvres naufragés, touchantes comme les épisodes de X Odyssée; et dans les sauvages de ces âpres régions, des traits d’humanité qui feraient honneur aux peuples les plus polis. Parti de Brest en avril, Larrey y rentra en octobre; et pendant ces six mois passés sous le ciel le plus inégal, et malgré la gravité des maladies aiguës ou chroniques dont fut affligée plus de la moitié de l’équipage, sur quatre-vingts personnes, Larrey n’eut à regretter aucune perte. La frégate désarmée, Larrey fut libre, et revint à Paris.

On entrait dans le grand hiver de 1789, et tout ensemble dans nos calamités politiques. Cette année, et les deux années suivantes, Larrey suivit, sous l’illustre Desault et l’illustre Sabatier, le traitement des premières victimes de nos discordes. Bientôt s’alluma cette guerre dont les feux ont, pendant plus de vingt ans, embrasé l’Europe et troublé toutes les parties du monde. Le 1er avril 1792, Larrey était à Strasbourg avec les fonctions de chirurgien-major des hôpitaux de l’armée du Rhin. Dès les premiers pas, c’est-à-dire dès les premières victoires de cette valeureuse armée, Larrey fut frappé de l’imperfection du service chirurgical. C’est à une lieue du champ de bataille que se tenaient les ambulances. La bataille terminée^ ces ambulances rencontraient dans leurs mouvements des milliers d’obstacles, et vingt-quatre, trente, trente-six heures s’écoulaient avant que le blessé reçût aucun secours : abandon cruel, et plus meurtrier que le fer même de l’ennemi. Saisi de pitié, Larrey conçut le dessein d’une ambulance aussi légère, aussi mobile, aussi rapide que l’artillerie volante. Quelques essais portèrent cette ambulance à sa perfection. Elle fit sur lame du soldat la même impression que fit.autrefois sur toute une armée la seule présence d’Ambroise Paré. Sûr d être promptement secouru, le soldat se crut invincible; et plus d’une fois Larrey a recueilli lui-même des heureux fruits de sa belle invention. Dans 1 exposé de la grande bataille livrée le 22 juillet 1793 pour dégager Landau et Mayence, le successeur de Custine, Beauharnais, se plaît à relever les services éminents de l’ambulance, ainsi que les infatigables soins de son auteur; et celte justice que le général victorieux rend à Larrey, Larrey la rend à son tour au zèle de ses collaborateurs, aux lumières du médecin en chef Lorentz, aux talents de ses collègues Percy et Lombard, qui con-

couraient avec lui au bien-être de l’armée et à la conservation des blessés. Au mois d’avril suivant, Larrey reçut l’ordre de se rendre à Paris pour organiser des ambulances sur le modèle de la sienne, et les établir dans les autres armées, car ia France en avait alors quatorze.

Mais la Corse était depuis un an dans la main des Anglais. Pour la leur arracher, on levait une armée dans le Midi. Larrey n’eut pas le temps de songer à ses ambulances. On le fit partir pour Toulon, avec le titre de chirurgien en chef de cette nouvelle armée. Une flotte l’attendait à Nice, où elle avait pris des troupes de débarquement. Bloquée dans le port par une flotte ennemie, elle ne put mettre à la voile, et l’expédition fut abandonnée. Appelé à l’armée des Pyrénées-Orientales, Larrey se rend en Catalogne. Il assiste à la prise de Figuières, à la mort de Dugommier, au siège et la presque destruction de Poses, mal défendue par ses rochers et par les rigueurs de l’hiver. Les combats, les assauts, la terrible explosion des redoutes espagnoles, et le froid lui-même, produisirent des morts, des brûlures, des gangrènes et des plaies à profusion. Une seule journée de cette courte guerre en donna près de 700, dont 200 très graves. Dans les douze premières heures, opérations et pansements, tout fut achevé par Larrey, secondé de quelques aides. La paix faite avec l’Espagne, il court à Paris, respirer un moment dans le sein de sa famille et refaire sa santé délabrée. Mais un nouvel ordre le renvoie pour la troisième fois à Toulon; et , dans les loisirs que lui laissait la lenteur des préparatifs militaires, il fit, à la sollici talion d’un grand nombre de chirurgiens de terre et de mer, il fit ce qu’il a fait partout, des leçons d’anatomie et de chirurgie théorique et pratique; leçons qu'il éclairait par des expériences sur des animaux vivants; ne refusant, du reste, ses services à personne, et s’appliquant chaque jour à étendre ses connaissances : car, je le déclare une fois pour toutes, dans quelque situation qu’il se trouvât, jamais Larrey ne perdait l’occasion de voir et d’observer, ni meme de communiquer ce qu’il avait appris.

Mais, professeur volontaire à Toulon, il le fut bientôt d’office à Paris. On venait de créer au Val-de-Grâce une école de médecine militaire, il y fut appelé pour occuper une chaire. Il se proposait, avec ses collègues Dufouard, Chayron, Desgenetles, de donner à l’enseignement une étendue illimitée, et de faire de l’école une véritable académie. Vain espoir! La durée de ses cours fut à peine de deux années. Encore fut-il contraint de les interrompre pour une course à l’armée d’Italie, où l’on voulait des

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ambulances volantes. On les voulait apparemment pour l’avenir, ou pour des entreprises ultérieures; car, en Italie, il n’y avait plus de guerre. Par la destruction de cinq armées formidables, les meilleures de l’Empire, et sous les plus habiles généraux; par la prise de Mantoue, l’anéantissement de l’oligarchie vénitienne, la soumission de Rome et la répression des révoltes, le génie de Bonaparte avait, en deux campagnes, mis sous les pieds de la France cette belle partie de l’Europe. Toutefois, Larrey parcourt les principales villes de la Haute-Italie, visite les hôpitaux, y introduit des améliorations, propose surtout d’y attacher des écoles d’anatomie et de chirurgie, forme des ambulances, les fait manœuvrer sous les yeux du~ général, qui s’en montre satisfait; en établit trois pour les trois divisions de l’armée; règle le traitementsde quelques typhus et d’une épizootie cruelle; a le singulier bonheur de voyager avec Desaix, et de voir à Pavie Spallanzani et Scarpa, comme il avait vu à Mayence Starck et Sœmmerring; rend compte à Milan de sa mission, et, comblé de marques de satisfaction, revient à Paris renouer son enseignement. Presque aussitôt il est mandé à l’armée d’Angleterre, .t’insiste sur cette succession de déplacements presque instantanés, parce qu’elle fait voir quel était le rapide mouvement qui, dans ces temps de gloire et de malheur, emportait çà et là les hommes et les choses.

Mais, au centre même de ce tourbillon, un grand dessein s’était formé. Bonaparte avait depuis longtemps les yeux sur l’Orient. J’ai essayé dans l’éloge de Desgenettes de montrer par quelle série de sentiments et d’idées Bonaparte, froid et recueilli dans l’éblouissement de ses victoires, faisait de la conquête de l’Egypte l’objet. constant de ses méditations favorites. 11 voyait dans cette conquête l’empire de la Méditerranée pour la France et l’équivalent de toutes les colonies qu’elle avait perdues. Il y voyait pour lui-même un vaste champ , où il allait déployer sans obstacles l’esprit créateur dont il se sentait animé. Sans obstacle, ai-je dit ; car en portant la civilisation dans le sein même de la barbarie, il se flattait de soumettre toutes les volontés, moins par la terreur de ses armes que parla persuasion et l’intérêt; par la modération et la justice de ses actes ; par une protection et des bienfaits de tous les instants; par le respect le plus inviolable pour les mœurs, la religion, les habitudes. A l’égard des obstacles plus éloignés que lui susciterait la jalousie des nations , il en appelait à sa vigilance, à sa fortune, à la victoire. En un mot, il allait changer la face de l’Orient, ranimer les sciences dans leur ber-

ceau originel , y réveiller tous les arts utiles , donner au monde l’exemple unique d’un pouvoir fondé sur la force et l’équité, et réaliser ainsi, je ne dis pas les projets de Sanuto , de Ximenès ou de Leibnitz, mais ceux mêmes d’Alexandre , et se faire une gloire supérieure à la sienne ; car Alexandre était né roi, et son père lui avait mis dans la main toute la Macédoine et toute la Grèce.

Vous savez, messieurs, avec quel art profond, avec quelle maturité cette grande expédition fut préparée, avec quel empressement elle fut favorisée par le Directoire, avec quelle fidélité le secret en fut dérobé à l’inquiète curiosité de toute l’Europe. Vous savez aussi que, comme Alexandre , Bonaparte marchait avec la Macédoine et la Grèce , je veux dire avec la force, le courage et le savoir, qui montèrent avec lui sur la flotte. Larrey avait été mandé à l’armée d’Angleterre ; c’était l’être à l’armée d’Orient. Il vole à Toulon. Médicaments, linge , instruments, tout ce que demandent les nécessités de la guerre , tout est réuni par ses soins, tout est mis en caisse et embarqué. Des chirurgiens manquent. Il en demande de partout. Montpellier, 'Toulouse, l’Italie, lui en envoient cent huit, tous jeunes gens, tous instruits, tous pleins de courage et de résolution. ïl les distribue sur les vaisseaux. Enfin, le i3 mai 1795, la flotte lève l’ancre; elle paraît sur la mer, elle marche; et, ralliant à mesure quelle avance des vaisseaux partis de Bastia, de Gênes , de Civita- Vecchia, elle arrive complète, le 9 juin, sous l’île de Goze , et le 10 devant Malte. Elle demande de l’eau. Malte conteste, est menacée, s’épouvante et se l’end. En neuf jours tout y est changé. Le 19 juin la flotte reprend la mer; elle est le 28 devant la terre basse de l’Égypte. L’armée débarque. Le 3 juillet , Alexandrie est prise. Le 6, Bonaparte marche sur le Caire. Ce feu d’action, qui se répandait dans toute l’armée, était son arme la plus redoutable. Larrey avait la même ardeur. En courant sur les pas du général , d’Alexandrie au Caire, du Caire à Suez, de Suez à Saléhieh, el-Arisch, Gaza, Jaffa, Saint-Jean-d’Acre , Nazareth, dans la funeste expédition de Syrie, et, après sa rentrée en Egypte , d’Aboukir à Héliopolis , Larrey semblait créer d’une parole des ambulances , des hôpitaux, des appareils, des écoles et des cours de chirurgie militaire; s’arrêtant sur des champs de bataille tout fumants de carnage, ou se jetant sous le coup même qui venait de frapper Caffarelli, Lannes , Arrighi , Beauharnais et tant d’autres; s’identifiant avec toutes les douleurs pour en assoupir la violence par de doux pansements, pour en abréger la

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