‹ Éloge de J.-D. LarreyChapitre 2 sur 8 · VIII ÉLOGE · texte numérisé non relu

VIII ÉLOGE

durée par ces grandes opérations dont la seule image effraie, et que la gravité clu mal ne permet pas de différer; enfin pour en adoucir l’amertume aux braves soldats, aux braves généraux dont il recevait les derniers soupirs ; tellement menacé lui-même qu’il voyait tomber autour de lui ses collaborateurs , je dirai mieux , ses émules de courage et d’humanité ; ayant g lutter d’ailleurs contre toutes les privations, contre un ciel de feu, contre des vents meurtriers, contre la plus insidieuse et la plus cruelle des maladies, contre la peste; la peste qu’il rencontrait partout, et qui , se glissant par mille voies inconnues jusque dans le sein des hôpitaux, donnait la mort aux malheureux que ses habiles mains avaient sauvés. Ici , messieurs, que chacun de nous s’interroge; que chacun de nous se transporte un moment dans ce torrent de périls, de désastres et de gloire; et que, l’esprit chargé de soucis, le cœur navré de tristesse, le corps brisé de fatigue, il se demande s’il aurait eu le temps, la force, la volonté de suffire, comme Larrey, à une vaste correspondance; de rédiger, comme lui, des instructions; d’étudier, comme lui, des maladies qui pouvaient lui rester étrangères; décrire, comme lui, de savautes remarques sur l’hépatitis, la lèpre , 1 ’ éléphantiasis, le sarcocèle, la syphilis, si répandue et en général si bénigne en Egypte; sur le scorbut et l’ophthalmie; sur uné sorte de fièvre jaune si semblable à celle des Antilles, et pourtant si différente; sur le danger des petites sangsues que le soldat avale en se désaltérant, et qui, implantées sur un point du pharynx ou des fosses nasales, échappent à la vue, et causent des hémorrhagies quelquefois mortelles? Enfiu , qui de nous aurait eu, comme lui, la patience de recueillir sur tant de maladies si diverses cette longue suite d’observations individuelles que l’on rencontre , pour ainsi dire, à chaque page de ses Mémoires ? Et cependant, là ne s’arrêtent point les vues de Larrey; il les porte sur une infinité d’objets qui intéressent les arts, les sciences , la philosophie : par exemple , sur l’incubation artificielle , pratique dont l’invention se perd dans l’obscurité des premiers temps; sur la médecine actuelle des Egyptiens, laquelle n’est pas même l’ombre de l’ancienne médecine ; sur la variole et l’inoculation; sur la circoncision , l’infibulation , et cette sorte de suture par laquelle la plus barbare des passions, la jalousie , ferme chez les jeunes filles l’entrée des organes sexuels ; sur la population de l’Égypte , c’est-à-dire sur les races très diverses dont elle est composée , et qui en sont comme la vivante histoire; sur l’usage des bains, si favorable à la fécondité des femmes; sur l’état des momies, la

division de l’année, l'agriculture, et quelques points de la botanique et de l’histoire naturelle. Il termine par la peinture de l’Egypte, lorsqu’à l’ouverture de la troisième année de leur séjour, les Français, paisibles possesseurs, après tant de victoires de cette contrée magnifique, s’appliquaient chaque jour à la rendre plus belle, plus riche et plus facile à défendre, en améliorant, en décorant l’intérieur des villes, en établissant des voies de communication , en nettoyant les ports de mer, en devant des manufactures et des forteresses; infaillibles gages de grandeur et d’opulence qui eussent tourné à la félicité de tout le genre humain; chef-d’œuvre de sagesse que nous eût envié la sublime philosophie des Grecs. Mais sur l’horizon qui l’environne, au nord, à l’est, au midi, s’élèvent des nuées qui apportent la guerre et la destruction. Veuve de ses premiers généraux , l’armée en les perdant a perdu sa fortune. Les triomphes font place aux revers, et aux revers les plus cruels. Séparée d’avec elle-même, affaiblie, défaite par l’ophthalmie, par le scorbut, par la peste , avant d’être même entamée par l’ennemi, l’armée précipitant sa perte par sa bravoure, et traînée dans son propre sang jusqu’aux vaisseaux qui l’attendent, l’armée, désormais sans espoir, consent à retourner en France. Toujours digne d’elle et de lui-même , dans ce grand désordre, Larrey en accompagne les tristes débris. Tous saluent d’un adieu de douleur les rivages de cette brillante contrée qui semble s’éloigner d’eux pour jamais; de cette contrée qu’ils aimaient déjà comme une seconde patrie, et qui leur est arrachée au moment où elle allait devenir dans leurs mains la région la plus délicieuse de la terre. Ainsi s’évanouit ce rêve du génie, auquel allaient succéder d’autres rêves encore plus grands peut-être, et d’un réveil encore plus funeste.

A son arrivée à Marseille, Larrey reçut la plus touchante récompense, et la seule consolation que son cœur pût goûter. Toute l’armée, jointe à ses confrères , vint, par des acclamations unanimes, honorer son courage et ses services. Le gouvernement consulaire était formé; ce gouvernement avait une garde. Larrey dans son absence en avait été nommé chirurgien en chef. 11 l’apprit par les lettres flatteuses que lui adressait le ministre de la guerre, Alexandre Berthier. Rendu à Paris , et favorablement accueilli par le premier consul, Larrey prend son service, compose sa Relation chirurgicale de V armée d' Orient , ouvre des cours de chirurgie militaire expérimentale , songe à satisfaire à la nouvelle loi sur la médecine; et le 10 mars i8o3, sous la présidence de son vénérable maître, t. xn. b

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l’illustre Sabatier, il soutint à l’École de médecine sa thèse inaugurale sur les amputations, thèse qu’il a refondue plus tard dans un'Mémoire général , et tel que le voulait une expérience plus étendue , mais qui alors eut les suffrages de ses maîtres, et lui mérita le titre de docteur en chirurgie. Larrey est le premier de nos temps modernes à qui ce titre ait été déféré.

Ce serait ici, messieurs, le lieu de vous parler de nos changements politiques, et de la puissance de ce principe d’unité qui, n’étant pas dans nos esprits, était dans nos mœurs , et nous ramenait de vive force à la forme du gouvernement que nos témérités avaient proscrite, et que nos anarchies rendaient de plus en plus nécessaire. La république fut proscrite à son tour. Des millions de suffrages élevèrent le premier consul à la dignité d’empereur; et voyez les suites. Un empereur, un chef militaire d’une nation belliqueuse; une nation enivrée de ses triomphes, et chaque jour plus éprise de la dangereuse gloire des batailles : qu’est-ce que tout cela? Ce n’est plus une nation; ce n’est plus qu’une masse de soldats, ce n’est plus qu’un régiment armé contre l’Europe, ou plutôt contre le monde, et conduit par un capitaine habile, intempérant de pouvoir et de renommée, et qui, se plaçant, comme il le disait lui-même, sous la grande coupole de l’histoire, n’aspire qu’à laisser dans le souvenir des hommes une trace que le temps ne sauixiit effacer. Quelle inépuisable source de guerres, de gloire et d’infortune! De là ces entreprises si malheureuses et si vantées, qui , portant notre valeur et notre impétuosité dans tant de contrées diverses, les remplissaient de terreur et d’admiration. Je n’entends point vous raconter ces illustres et pourtant stéi’iles campagnes. Il doit me suffire de vous rappeler celles où Larrey reçut l’ordre de suivre nos armées. Il les suivit dans les campagnes de Boulogne, d’Ulm, d’Austerlitz, de Prusse, de Pologne, d’Autriche, de Russie, de Saxe et de Fi ance ; itinéraire qui seul fera un jour l’étonnement de la postérité. On sera surtout frappé de voir la France clore cette longue nomenclature. On en conclura que, par un retour inévitable des fatalités de la guerre , la France, qui avait couvert tout le continent de ses bataillons, a été enfin refoulée sur elle-même, et qu’après avoir occupé toutes les capitales de l’Europe, elle a vu la sienne envahie par les étrangers. Toutefois , les armées s'ébranlent , les campagnes s’ouvrent : marchons sur les pas de Larrey. Magnifique et triste spectacle! Que d’exploits et de victoires ! que de villes emportées et de provinces soumises ! Mais aussi que de sang

versé! que de cris lamentables ! que de morts, éclatantes, obscures , dignes d’admiration, dignes de pitié ! Et surtout quelles effroyables plaies ! Les batailles les plus heureuses, celle d’Austerlitz , celle d’Eylau, et tant d’autres , donnaient par milliers des blessures. A la vue de tant de maux, quels qu’en soient le nombre et la gravité, le génie de Larrey s’élève avec son courage. Cette rude et glorieuse tâche (glorieuse est le nom que je lui dois), cette tâche qui va épuiser ses forces , les rend plus vives et plus énergiques, et dans les longues heures qu’il y consacre , il s’oublie luimême jusqu’à contracter presque une paralysie incurable et souverainement incommode. Ici, du reste, plus de vaines distinctions ; les rangs n’y sont plus marqués que par la douleur, et le plus humble soldat, s’il est le plus souffrant, est le premier qui reçoit ses secours. Dans les soins d’une pitié si généreuse, qu’il est merveilleusement servi par les ambulances qu’il a créées, rapides et légères, qui semblent prendre des ailes pour emporter au loin les malades à 20, 3o, /jo, 5o, 55 lieues, et les déposer dans des asiles de paix et de sécurité ! Et ces soins, les bornait-il aux seuls Français? Non, il les donnait encore aux soldats ennemis. Il avait dans l’âme, il avait dans les mains, et jusque dans les doigts, pour ainsi dire, cette touchante et sainte maxime de Térence, qui, entendue pour la première fois au théâtre, émut si vivement tout le peuple romain : « Je suis » homme : rien de ce qui est humain n'est étranger pour moi. » Comment une conduite en effet si humaine, si courageuse et si noble, ne lui auraitelle pas concilié la vénération de toute l’année? Ses moindres actions étant connues des moindres soldats, quels trésors de gratitude il s’amassait dans leurs cœurs ! et quel beau témoignage il en reçut dans une circon stance qui doit trouver place dans ce discours, et que, cependant, je ne puis rappeler sans amertume. Souffrez queje reprenne les choses de plus haut.

Vous le savez, messieurs, nos armées avaient si souvent triomphé, qu’on les crut invincibles. Une aveugle foi dans la fortune et la valeur de la France finit par ouvrir une ère de malheurs et de revers inouïs. Le trône de l’Europe était partagé. L’Occident était dans une main, l’Orient dans une autre. Soit jalousie d’orgueil , soit défiance de l’avenir, et pour donner une assiette plus ferme à une hiérarchie naissante , soit enfin pour accomplir des desseins plus vastes, pour porter les aigles françaises au sein même de l’Asie , pour y pénétrer plus avant que n’avait fait Alexandre, et frapper au cœur une nation rivale, l’Empereur, encore aux prises avec le Portugal et l’Espagne, osa tirer le glaive contre la,Russie :

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la Russie, qui remplit la moitié de l’Europe et le tiers de l’Asie, c’est-àdire la sixième partie de toute la terre; la Russie, qui, tirée depuis trois demi- siècles seulement des ténèbres de la barbarie, marchera bientôt , le front levé, à la tête des nations le plus formidables; la Russie, qui, après n’avoir compté que six millions d’habitants, en compte aujourd’hui plus de soixante millions, lesquels s’accroissent encore d’un demi-million chaque année; la Russie, qui, dans son sol, ses forêts, ses plaines, ses pâturages, ses lacs, ses rivières, ses mers, sesminesde fer, de cuivre, de platine et d’or, trouve par son travail tous les moyens d’alimenter, d’habiller, d’enrichir ses peuples, d’entretenir ses arsenaux, ses académies, ses écoles; d’équiper ses flottes, de solder et d’armer ses 900,000 combattants; la Russie, qui se compose, il est vrai, d’éléments hétérogènes, mais unis, enchaînés, mus par une seule volonté ; nation invincible dans ses foyers, et qui serait la teneur de toutes les autres, si les mouvements de ce grand corps n’étaient ralentis par sa grandeur même, et si , dans ses déserts du côté de l’Orient, la nature n’offrait à son activité de riches et d’innocentes conquêtes.

Tel était l’ennemi que l’Empereur voulait abattre. Je neutre point dans les détails de cette guerre déplorable; mais parla situation des deux ad vers aires, il était visible qu eiie serait funeste a 1 agresseur. Jetée loin de sa patrie, l’armée française devait, pour son salut, trouver tout dans sa propre force. Elle traînait avec elle des alliés d’une foi contrainte et suspecte , qui, ue voyant dans ses lauriers que la confirmation de leur défaite antérieure, et par conséquent de leur propre honte, 11’avaient dans le cœur que haine et défection , et n’attendaient pour la trahir que la plus légère hésitation dans sa fortune ; au lieu qu’appuyée, comme Antée, sur son territoire, où elle était servie à souhait par son obéissance passionnée des siens, la Russie allait surtout l’être par le plus fidèle et le plus redoutable de tous les alliés , la nature , je veux dire la rigueur de son implacable climat. Ainsi, d’un côté tous les dangers de l’attaque, de l’autre tous les avantages de la défense, comme il arriva sous les croisades et sous Charles \7IÜ. Dès ses premiers pas, notre armée rencontra des présages sinistres. Pas de vivres, pas de fourrages, pas d’hôpitaux; et cependant les marches rapides et forcées, les pluies, les bivouacs, les inconstances de la température , multipliaient pour les hommes et les animaux les maladies et les morts. Quelques combats y mêlaient des blessés en grand nombre. Smolensk en eut jusqu a 10,000 de toutes les nations. Les Russes

semblaient fuir, dévastant leurs propres campagnes, détruisant leurs villages, brûlant leurs, villes , et ne laissant entre eux et nous que des ruines et des cendres ; et dans ces cendres, des menaces terribles, et comme des images de mort. Toutefois ces premiers combats nous étaient favorables. Notre supériorité ne se démentait pas, et dans le transport d’une dernière victoire et l’enivrement de ses espérances, l’armée, qui soupirait après un repos de quelques jours , courut se précipiter dans les flammes de Moscou. L’histoire ne parlera qu’avec effroi de ce grand embrasement qu’une résolution, dirai-je sublime? dirai-je frénétique? alluma sur les confins de l’Europe et de l’Asie, pour l'étonnement et l’instruction de toute la terre. Je le dis avec douleur : c’est dans cette mer de feu que s éteignit notre empire. C’est là que le monde a pu contempler dans toute son horreur l’affreux néant de la fausse gloire; car la véritable gloire n’est point dans la force: elle est dans la raison, la justice, l’humanité; elle est dans le génie bienfaisant d’un Socrate , d’un Marc-Aurèle, d’un Épictète, d’un Rang- hi , d’un Franklin, d’un Washington , d’un Alexandre. Toutefois, il faut sortir de cette immense fournaise , où va s’asseoir la famine. Mais l’armée n'échappe aux fureurs de l’incendie que jiour se livrer aux fureurs de l’hiver. Les voyez-vous, ces différents corps épars çà et là, repoussés par une main invisible et toute-puissante, rebrousser chemin , et, dans leur retraite malheureuse et précipitée, chercher leur route à travers d’immenses plaines blanchies par une neige épaisse, impraticable aux chevaux, aux bagages, au simple piéton, qui a rejeté ses armes dont le poids l’accablait; et sans cesse balayées par un vent chargé de brume et de givre, inégal, impétueux, qui les pénètre, les transit, engourdit, enchaîne leurs mouvements, et trouble à la fois leur vue et leur esprit? Les voyez-vous , dans les longues et froides nuits, marcher au hasard, à la faible clarté des étoiles, s’égarer dans les forêts glacées, se diviser en pelotons, se traîner, débiles et chancelants, jusqu’à des villages abandonnés, dans l’espoir d’y rencontrer un peu de chaleur et de nourriture ; et, rendus de fatigue et de douleur, tomber sans mouvement, et exhaler leur dernier soupiré

C’est ainsi que des régiments, que dés bataillons tout entiers fondent, disparaissent et noircissent de leurs cadavres la surface éclatante de ces plaines désolées. Le jour, ceux qui ont le malheur de survivre se réunissent en colonnes , et continuent lentement leur marche dans le silence de l’abattement et de la consternation. Et quel mélange! quel désordre!

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quels accoutrements bizarres! Où est le drapeau? où est l’uniforme? où est le commandement et l’obéissance? Mais, depuis Moscou , toute discipline est détruite. Sauf un très petit nombre, ce ne sont plus des soldats, ce ne sont plus des hommes; ce sont des ombres tremblantes, ce sont des spectres livides, décharnés, mal couverts de lambeaux affreux; ou, plutôt, c’est la faim dévorante, c’est l’ardente soif; c’est l’épuisement , la nudité, le désespoir, soutenus seulement par la terreur que leur inspire la vengeance insistante et cruelle qui les poursuit sans relâche, le fer et la flamme à la main. Le canon gronde , l’ennemi approche ; il faut marcher. Un fleuve se présente. De tous côtés, ‘mort. Deux ponts sont jetés. Les corps armés passent, la foule se précipite; de malheureux fugitifs de Moscou, avec leurs femmes, leurs enfants , leurs bagages ; des soldats, des chevaux, de l’artillerie. De loin , dans le flot qui s’avance, on aperçoit Larrey. Mille cris s’élèvent : « Sauvons celui qui nous a sauvés; quil vienne , quil approche ! » La foule s’écarte , Larrey touche le pont , et le voilà dans les bras des soldats qui le font passer de main en main d’un côté du fleuve à l’autre : il est sauvé. Presque aussitôt, les ponts, surchargés, fléchissent et croulent. Tout est jeté dans les glaçons du fleuve et dans les marais voisins : hommes, femmes, enfants, soldats, chevaux, canons, chars de guerre, tout tombe pêle-mêle; tout est écrasé, tout meurt , tout est englouti pour jamais. O gloire ! ô idole de sang et d’orgueil! est-il désormais un cœur d’homme qui ose t’encenser? Et que devient ton abominable prestige , quand on le compare à la tendresse de cette jeune mère qui , plongée dans l’eau glacée du fleuve , élève au-dessus de sa tête son faible enfant, pour le montrer à la miséricorde du soldat, et goûte, en perdant la vie, l’ineffable bonheur de sentir qu’on l’enlève de ses mains !

Mais qu’ai-je fait ? Retenu et comme fasciné par ce tragique événement, j’ai anticipé sur les actions de Larrey, ou plutôt je les ai cachées. J’ai caché même une partie de cette fatale histoire, et. je dois revenir sur mes pas.

Dans cette suite de désastres, en effet, qu’attendez-vous de Larrey, messieurs? Larrey partagea tous les périls, tous les travaux, toutes les souffrances. Il remplit tous ses devoirs; et jamais ces saints devoirs ne demandèrent plus de dévouement et de fermeté. Malgré les distances et les difficultés des chemins, il était à la tête de ses ambulances et de ses auxiliaires, la veille du grand jour, de ce jour fameux où, dans l'étroit

espace d’une lieue carrée, 600,000 combattants furent aux mains pendant quinze heures , sous les feux entrecroisés de 2,000 pièces d’artillerie. Jamais acharnement ne fut plus opiniâtre , ni mêlée plus sanglante et plus affreuse. Elle nous coûta quarante généraux ; elle mit hors de combat i3,ooo hommes , et sur ces r3,ooo hommes , on compta 9,5oo blessures, les unes mortelles sur-le-champ, les autres d’une telle gravité, que dans les vingt premières heures il fallut emporter sur 200 malheureux un ou deux membres. Quelque zèle que missent à le seconder ses élèves et la plupart des jeunes pharmaciens, conduits par leur vénérable chef M. Laubert, Larrey se réserva les opérations les plus difficiles. Il les continua sans distraction, jusqu’au lendemain, tout le jour, et jusque bien avant dans la nuit suivante, par un temps froid et nébuleux, et mal éclairé par une torche de cire enflammée, genre de secours qu’il ne demandait que pour faire avec plus de sûreté les ligatures (1). Ce travail accompli, Larrey se sépare de ses blessés pour accompagner l’armée, ilia suit à Moscou. !l entre avec elle dans ces rues longues, spacieuses, mais désertes et muettes comme les avenues d’un grand sépulcre. Il a le coeur saisi de cette solitude et de ce silence. Le feu paraît çà et là , sur les différents points; faibles d’abord, mais attisés par un fort vent de l’est et du nord , ces foyers s’étendent , s’approchent en rugissant et se confondent , faisant sortir de ses retraites une multitude effarée : des vieillards , des femmes, des enfants, que la chaleur étouffe, que des flammèches atteignent et brûlent, que menace la chute des murailles, et qui cherchent vainement l’issue de cet affreux labyrinthe; puis la flamme marchant toujours d’une maison à l’autre , d’un palais à l’autre, d’un quartier à l’autre, et rencontrant dans sa course des amas d’huiles, de résines, d’alcool et de poudre, il se fait de moment en moment des explosions épouvantables, comme si la ville était un assemblage de volcans en fureur, d’où s’échappent avec d’horribles sifflements des gerbes de feu, qui font étinceler jusque sur les nues leurs mille et mille couleurs, et d’où s’élancent avec fracas des toitures tout entières , et des poutres enflammées, qui vont au loin allumer un nouvel incendie. Dans cette œuvre de

(1) A Eylau, l’Empereur trouva Larrey pansaut les blessés qu’une grande bataille avait donnés; le lendemain à la même heure et au même lieu, l’Empereur vit encore Larrey occupé au même travail. Larrey avait ainsi passé plus de vingt-quatre heures, les pieds dans la neige, et n’ayant pour abri que quelques rameaux d’arbres verts.

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