FRAGMENT OMIS A LA LECTURE PUBLIQUE
A l’égard de la lèpre, si les récits cpie l’on m’a faits en Orient ont été fidèles , la vraie lèpre de Moïse aurait à peu près disparu du monde. Un médecin fort éclairé, que j’ai connu en Chypre, n’en avait rencontré, dans une pratique de dix-huit ans, qu’un seul exemple. La lèpre que décrit Larrey n’aurait avec celle de Moïse que des rapports fort éloignés ; elle en aurait de plus intimes avec l’éléphantiasis. Ces deux maladies auraient les mêmes causes ; elles seraient l’une et l’autre héréditaires; elles auraient dans leurs premières apparences de grands points de similitude; mais, bien que stationnaires dans les mêmes contrées, cependant l’éléphantiasis affecterait plutôt les lieux bas et humides, tels que les bords de la mer ; et la lèpre, les lieux élevés, secs, et même déserts, de la Haute-Egypte. A ces différences s’en joindraient d’autres. Dans l’élé— phantiasis, les extrémités prennent une tuméfaction prodigieuse, entrecoupée d’étranglements et d’atrophies; dans la lèpre, les pieds, les mains, les jambes, les bras, se détachent et tombent comme dans les maladies de l’ergot. Enfin l’éléphantiasis ne se transmet point par contagion ; la lèpre au contraire est contagieuse, selon Larrey; elle l’est surtout par les vêtements, comme l’est la peste , comme l’aurait été la lèpre de Moïse ; mais, il faut l’avouer, elle ne le serait que très rarement. Eu Chypre, dans le Liban, cette transmission serait démentie par l'expérience. Au reste, les contagions, sur cette question si complexe et si souvent agitée , quelle est encore , sinon l’ignorance, du moins l'incertitude des médecins !
Jusqu’où ne va point celte incertitude? L’ophlhalmie semble avoir pour patrie l’Egypte. Elle y était des milliers d’années avant la peste; elle est encore le premier objet que rencontre le voyageur. Ceux de nos médecins qui en ont. marqué la nature et les causes, Bruant, Savaresi, Dcsgenettes, Louis Frank , et Larrey 'lui-même, en parlent diversement. Du reste, en Egypte, pas de hameau, de village, de bourg, de ville qui n’offre à chaque pas des yeux enflammés , gonflés , altérés , éraillés , déformés, crevés, perdus. Une extension si grande ferait entrer dans l’esprit que ce mal est contagieux. L’est-il en effet? Larrey ne s’eu explique pas; mais, en Egypte, entrez avec des yeux sains dans le réduit d’un oph-
thalmique, vous en sortez avec des yeux malades. Toutefois, le mal franchit- il les limites de l’Egypte pour se répandre au loin, comme la peste? Autre point en litige. Que se passait-il sons saint Louis lorsqu’il institua les Quinze-Vingts? On l’ignore. Attachons-nous à ce que nous avons vu. Rapprochons les faits, les lieux, les dates. En 1801, les armées de France et d’Angleterre sont en Egypte ; elles ont des ophthalmies ; elles quittent l’Égypte pour rentrer en Europe ; l’ophthalmie marche avec elles, on la voit à Malte, à l'ile d’Elbe, à Gibraltar, dans des villes d'Espagne, de Sicile, d’Italie, d’Angleterre. Elle se montre avec les armées, presque partout, jusque dans la Hongrie et la Pologne. Enfin par le déplacement, le mélange, la fusion, la dispersion des armées , les soldats de presque toutes les nations, Russes, Prussiens, Autrichiens, Bavarois, Hollandais, Suédois, Anglais, Belges, ont l’ophthalmie , et, tandis que la France est épargnée, c’est dans une contrée limitrophe, c’est en Belgique que, pendant trente années, elle a déployé tous scs maléfices. Mais cette ophthalmie est-elle l’ophthalmie d’Egypte? Elle en a tous les caractères, et ces caractères en font une maladie tout autre que les ophthalmies connues : aussi est-elle pour la Belgique une maladie nouvelle. Est-elle réellement contagieuse ? Elle l’est à ce point que pour la contracter il suffit, comme en Egypte, dentrer dans l’atmosphère d’un ophthalmique ; à ce point qu’un navire qui a transporté des ophthalmiques donne l’ophthalmie aux passagers qui leur succèdent. Enfin, est-ce de l’Egypte qu’elle est venue? Où serait la merveille de voir en Europe ce qu’on voit en Amérique? La même ophthalmie est portée au Brésil par des noirs d’Afrique, et les noirs d’Afrique la reçoivent de l’Egypte par des communications intérieures. L’ophthalmie de Crimée a-t-elle la même source? Quoi de plus probable? Est-ce que la Crimée est absolument étrangère à l’Egypte ? et serait-il si extraordinaire qu 'après avoir répandu ses sciences dans le monde, l’Egypte y répandît maintenant ses maladies ? Qu’auraient d’étrange ces migrations, après celles du choléra ? De peuple à peuple , le mal et le bien se précipitent ou se traînent également sur le globe. Née en Chine, l’inoculation u’est venue jusqu’à nous qu’après des siècles , à traversla Tartarie et l’Europe. La variole, qui a fait inventer l’inoculation, serait peut-être originaire de la Chine plutôt que de l’Arabie. N’oublions pas que dès les premiers siècles , et sans doute dans des temps antérieurs , l’orient et l’occident de l’Asie étaient liés par le commerce de terre et de mer. Le pouvoir de la
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Chine s’est étendu jusqu’à la mer Caspienne; elle communiquait avec la Perse, l’Arabie et l’Egypte. Du reste, il faut l’avouer à l’égard de l’ophthalmie, au milieu des nations qui en étaient affectées, l’immunité de la France autorisait à rejeter toute idée de contagion. Larrey n’y croyait pas. J’achève. Dans toute contagion , il est un point initial qu’il faut connaître et détruire; en détruisant la peste, ne détruirez- vous pas l’ophthalmie ? Ce qui se passe dans une ville du Japon justifierait mes paroles.
J’insisterai peu sur la colique de Madrid , sorte d’endémie très limitée, particulière à une seule ville, sur les causes et la nature de laquelle on n’a pas été moins partagé; qui ne dépend d’aucune inflammation viscérale; qui semble tenir de la colique de plomb et du choléra-morbus, aussi douloureuse que la première , moins dangereuse que l’une et l’autre, et dont, s’il en faut croire ce que me faisait l’honneur de me dire à Madrid, quelques années plus tard, l’illustre Luzuriaga, Madrid serait pour jamais délivrée.
Larrey a tranché sans retour, entre Faure et Boucher, une question fondamentale pour la chirurgie militaire. Il a découvert par les faits, c’est-à-dire par l’évidence même, que, dans les grandes plaies par les armes à feu, l’amputation primitive l’emporte sans comparaison sur l’amputation consécutive; il a marqué les indications précises qui rendent nécessaire cette amputation primitive.
Pour l'amputation du bras dans l’articulation scapulo-humérale, il a mis en pratique au-delà d’une centaine de fois un procédé de son invention, le meilleur peut-être que l’on connaisse, et duquel il a obtenu des succès remarquables. A Wagram seulement, sur quatorze cas il a réussi douze fois. Pour l’amputation coxo-fémorale, il a employé le premier un procédé analogue.
'foutes les fois qu’il est possible d’amputer la jambe dans l’épaisseur des condyles du tibia , et il enseigne à reconnaître cette possibilité, il a montré que cette amputation est préférable à celle de la cuisse ou du genou.
Un membre est-il affecté de gangrène traumatique, n’attendez pas pour amputer que le sphacèle soit limité : moins il reste de parties mortes , plus la vie reprend de chaleur et d’action.
J’ai parlé de ses ambulances volantes : d’où célérité des premiers soins; d’où sécurité contre les premiers accidents des plaies, et spéciale-
ment contre les hémorrhagies; d’où enfin sentiment de confiance et de protection mis dans le cœur du soldat.
Il ne veut pas qu’on réunisse immédiatement les plaies par amputation, ni qu’on lève trop tôt le premier appareil ; il veut qu’on donne au moignon une situation où il jouisse d’un parfait repos.
A l'égard des pansements, dès ses premières campagnes et toujours, il a préconisé l’application du linge fenêtré. Manquait-il de charpie, de compresses, de bandes, de pièces d’appareil? il y suppléait par du chanvre, de la mousse, du drap, et, comme je l’ai dit, par son propre linge. Ses exemples sont des leçons de chirurgie et de bonté.
Il veut de plus que les pansements soient rares. Après le premier, et je dois dire l’unique pansement d’un bras amputé, des blessés ont fait à pied le chemin de Russie et de Pologne en France, et sont arrivés guéris. Ils n’avaient rien changé à leur appareil : seulement, de temps à autre, ils avaient eu soin d’en absorber l’humidité avec une éponge.
C’est sur ce principe que, pour le traitement des fractures, il a tiré de l’oubli l’heureux principe de l’immobilité dans les plaies. Il les a fait construire, ces appareils inamovibles, qui sont un des plus grands bienfaits qu’ait reçus la chirurgie militaire, et que la chirurgie civile a généralement adoptés.
Il a fait voir que la reproduction ou, si l’on veut, la consolidation des os est surtout l’œuvre des vaisseaux sanguins ; œuvre de laquelle toutefois on ne saurait exclure cette force invisible qui vivifie tout, et qui , pour une nouvelle ostéogénie, emploie selon ses vues les matériaux de construction qu’ont apportés les vaisseaux.
Dans les plaies compliquées d’accidents inflammatoires ou de suppurations profondes, spontanées ou entretenues par des corps étrangers, il faisait des débridements , des incisions, des contre-ouvertures, qui dénouaient les difficultés et faisaient marcher à la guérison.
Pour les plaies de tête, Larrey marque avec précision le traitement qu elles exigent, et surtout les cas qui nécessitent le trépan. Dans l’occlusion des ouvertures du crâne, il montre que la dure mère n’entre pour rien dans cette opération naturelle.
Un coup de sabre abat un nez, et laisse au milieu du visage une plaie hideuse. On peut la masquer par l’artifice et les bésicles d’Arson et Boulu; on peut la couvrir par la peau du front. Larrey fait mieux : il prend la peau des joues, l’attire des deux côtés, la joint, l’assujettit par des sutures, et la
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soutient élevée par des appuis de gomme élastique. Le nez est refait, et la cicatrice n’est qu’une ligne à peine perceptible.
A propos des blessures graves de la face, il indique avec netteté comment se cicatrisent les parties molles, telles que la peau et les muscles, et les parties dures , telles que les os maxillaires.
Que ne puis-je, messieurs , vous entretenir des étranges plaies que reçurent dans la région du cou Murat, [Arrighi et quelques autres! Arrighi, qui eut une artère coupée; Murat, qui perdit la moitié de l’épiglotte. Mais M. Duméril en a suffisamment parlé dans son rapport à l’Institut, et j’ai hâte de passer aux blessures de la’poitrine.
Aux plaies qui pénètrent dans cette cavité, s’associent ou succèdent quelquefois des accidents que Larrey apprécie avec sagacité , particulièrement l’emphysème traumatique, dont les planches de son ouvrage renferment une image effrayante: aussi prescrit-il de fermersur-le-champ les plaies du thorax. Les signes, les effets, les suites des épanchements, il les expose d’une manière neuve et rationnelle; et les succès qu’il obtient dans l'opération de l’empyème , par un procédé qui lui est propre , l’autorisent à vanter et le procédé et l’opération.
Je ne puis tout dire, messieurs, et je voudrais ne rien taire pour épargner, à moi la honte, et à vous l ennui d’une énumération si sèche et si maigre de tant de précieux travaux (car, dans cet éloge, Larrey semble s’appauvrir, moins encore par mon incapacité que par sa propre richesse); souffrez que je vous renvoie à ce qu'il vous dira lui-même dans son grand ouvrage sur les plaies pénétrantes de l’abdomen , et les lésions de chacun des viscères abdominaux; sur plusieurs affections des voies urinaires , et spécialement de la vessie ; organe si diversement blessé par les armes à feu , et dans lequel ne stationnent que trop souvent des corps étrangers, des balles, des os, des caillots de sang, des calculs de natures et de formes si variées; sur un mode d’opération si ingénieux et si simple de la fistule anale; sur les moyens de traiter diverses maladies des organes génitaux; sur le traitement de l’hydrocèle par le séjour d’une sonde élastique; sur quelques maladies de la colonne, le rachitis proprement dit , le mal vertébral et les abcès par congestion.
Du reste, messieurs, vous le savez, le fer et le feu étaient dans les mains de Larrey les instruments de cette mâle chirurgie qu’il voulut faire revivre. La médecine la plus ancienne, celle de son fondateur et de tous les chefs de sectes , les nomades des pays froids et des pays chauds ,
les Arabes du désert, les Scythes, les Sarmates d’Hippocrate et les Libyens d’Hérodote, aussi bien qne les Ostiaks de nos jours ; enfin tout l’ancien monde, la Chine, l’Inde , le Japon , et surtout l’Égypte, lui donnaient l’exemple : cette Égypte si bien étudiée par Prosper Alpin, cette Égypte si bien connue de Larrey, son disciple et son imitateur. Avec le fer ronge il limite et détruit l’érysipèle traumatique; il ouvre les vastes abcès phlegmoneux, et ces abcès par congestion dont je parlerai tontà-l’heure; le feu qu’il y porte raffermit toute l’organisation , et arrête les hémorrhagies graves que ne peuvent arrêter les ligatures. Avec la mèche enflammée ou le moxa, il combat l’ophthamie, l’amaurose, les névralgies et les paralysies traumatiques, et la coxalgie fémorale; dernière affection sur laquelle il a laissé des remarques dignes d’être méditées par tous les praticiens. Enfin, par le moxa, il a guéri des anévrismes profonds , comme on guérit en Égypte jusqu’au sarcocèle , et par là il apprend que le comble de l’art serait de déplacer à souhait les principes des maladies, et de leur ouvrir à l’extérieur une issue qui en dissiperait les éléments.
D.-J. LARREY a publié ;
ï. Mémoire sur les amputations des membres à la suite des coups de feu , étayé de plusieurs observations. Paris, 1797. Thèse in-à.
II. Relation historique et chirurgicale de l’expédition de l’armée d’Orient, en Égypte et en Syrie. Paris, 1803, in-S.
III. Mémoire surlaplique, inséré dans les Mémoires de l'Institut [savants étrangers).
Paris, 1811, tome II, in-4.
IV. Mémoires de médecine et de chirurgie, et campagnes militaires. Paris, 1812-1818. 4 volumes in-8.
V. Considérations sur la fièvre jaune. Paris, 1821, in-8 de 36 pages.
VI. Recueil de mémoires de chirurgie. Paris, 1821, in-8 de 320 pages avec quatre planches. Ce volume contient : De l’usage du moxa; — mémoire sur le siège et les effets de la nostalgie; — notice sur les propriétés de la membrane iris ; — notice sur les plaies des intestins ; — mémoire sur la rupture du col du fémur.
VII. Mémoire sur les plaies pénétrantes de la poitrine , inséré dans les Mémoires de l'Académie royale de médecine . Paris, 1828, tome Ier, page 221 à 250, in-4.