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grandes batailles, la grandeur de ses services. Cet acte solennel de justice, et le soin que prend l’auguste fondateur de votre Académie de l’attacher à vous dès l’origine, achèvent de rendre Larrey à lui-même. Son courage abattu se ranime. Il reprend le projet, depuis longtemps formé, d’écrire, comme Ambroise Paré, un grand traité de chirurgie. Son expérience ne lui suffit pas. Il veut consulter l’Angleterre. Il part avec son jeune fils; son fils , dont les talents feront refleurir la gloire de son nom. Us parcourent cette heureuse, cette étonnante contrée; ils suivent la pratique des grands maîtres : ils étudient dans toute leur économie et, pour ainsi dire, dans tous les détails de leur structure intérieure, les hôpitaux civils et militaires. Ils rapportent de là, pour la science et pour l’administration, des lumières toutes nouvelles. Puissent les peuples ne faire jamais l'un sur l’autre que ce genre de conquêtes, et n’échanger entre eux que des services et des idées de sagesse et de bonté! De retour à Paris, Larrey communique au ministère et à l’Académie des sciences les résultats de son voyage; et bientôt, sur le rapport de notre honorable confrère Duméril , cette illustre compagnie l’admet dans son sein; il y remplace l’éloquent professeur Pelletan. La révolution de juillet éclate. Larrey reçoit les blessés de la Garde. Le troisième jour, un groupe de furieux, la menace à la bouche , vient assiéger l’hôpital. Larrey se présente : « Quels sont vos desseins? qui osez-vous menacer? Sachez que ces « malades sont à moi , que mon devoir est de les défendre , et que le » vôtre est de vous respecter vous-mêmes en respectant des malheu- » reux. » Cette fermeté les arrête; ils se retirent, n’emportant avec eux que des armes dont ils n’avaient plus rien à craindre.
Je ne vous parle pas des courses qu’il fit peu de temps après dans les Pays-Bas , dans une partie de l’Italie et dans le midi de la France , ni de ses remarques sur le danger de certains hôpitaux , ni de la réforme qu’il introduisit dans le traitement d’une ophthalmie dont il a peut-être méconnu l’origine et le caractère, marqué si nettement parM. Caffe, ni de celui qu’il proposait contre le choléra de l’Inde , maladie qu’il attribue à des nuées d’insectes imperceptibles ; ne songeant pas que cette cruelle affection, née dans le delta du Gange, s’est propagée dans mille lieux divers, contre la direction des vents, ce que ne sauraient faire les insectes qu’il suppose.
Je m’arrête un moment , messieurs. Jusqu’ici ma parole ne vous a montré dans Larrey que l’homme ou la personne. Nous l’avons suivi sur
ces grands théâtres où sa gloire se confondait avec celle de nos armes , et où les plus fermes courages étaient égalés par le sien. Il serait temps de vous le présenter sous un autre jour, et de découvrir en lui le chirurgien. Mais, je l’avoue, cette seconde partie de ma tâche a des difficultés qui m’effraient. J’ouvre les nombreux volumes que Larrey lègue à la postérité; je les ouvre, et j’en vois sortir comme une fourmilière de maladies, les unes exotiques, c’est-à-dire familières seulement à des contrées étrangères; les autres, plus répandues, mais bizarres, étranges, singulières, et presque exotiques parleur singularité même; celles-ci communes à tous les lieux, à tous les hommes, à tous les animaux qui les servent; et finalement celles-là, non moins étranges, diversifiées à l’infini, et ne se montrant qu’avec les calamités de la guerre; toutes, du reste, réclamant des secours que la main seule peut donner, et constituant ainsi le domaine de la chirurgie proprement dite; et de même que, dans une ville bien ordonnée, chaque classe de citoyens a une habitation distincte, de même, pour bien étudier ces maladies, il serait nécessaire de les ranger dans leurs quartiers , pour ainsi dire, en commençant par les maladies étrangères.
Là , vous rencontreriez la peste, lalèpre , l’éléphantiase , l’ophthalmie, pour l’Egypte; la colique de Madrid, pour l’Espagne ; la plique, pour la Pologne. De ces six maladies, je ne rappellerai dans ce moment que la première et la dernière, la peste et la plique; l’une trop grave, l'autre trop singulière, pour être passées sous silence. Larrey décrit la peste avec une partie de ses étonnantes variétés. Il la déclare contagieuse, et regarde l’opinion contraire comme une de ces calamités de l’esprit plus redoutables que la peste même , car c’est par là que la peste s’étend et se multiplie. 11 la croit originaire de la Basse-Égypte et de la Syrie. La Syrie reçoit la peste et ne la produit pas. La Basse-Égypte, le Delta , voilà aujourd’hui le seul foyer permanent de peste qui soit au monde. Depuis neuf ans , Constantinople que l’on accusait n’a plus de peste. Elle s’en est délivrée, ainsi que Smyrne et l’île de Candie, par les quarantaines; et ces quarantaines si blâmées et si salutaires n’en sauraient préserver l’Égypte. L amour de 1 argent veut les abolir en Europe. L’amour de l’argent aurait mieux à faire : qu il abolisse la peste, qu’il la détruise ; car la peste n’est point 1 oeuvre de la nature, comme la chaleur et l’humidité ; la peste est 1 oeuvre de 1 homme, et l’homme peut l’anéantir; il ne faut que changer 1 Égypte. Pourquoi Montesquieu n’aurait-il pas raison?
t. ni. d
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Je passe à la plique de Pologne, je veux dire à cet étrange entrelacement, à ce feutrage inextricable des cheveux et des poils, qui prennent souvent une longueur démesurée, et qu’abreuve, que nourrit, que cimente un flux de lymphe coagulable et fétide. Ici , tout est problème, l’origine, la nature, les causes, le caractère, et jusqu’à la réalité de la maladie. Pareille au sphynx de la fable, aigle, femme et lion tout ensemble, la plique, parles apparences quelle prend, par les vives douleurs, les convulsions, les palpitations, les étouffements qui l’annoncent et l’accompagnent , par les insectes qu’elle produit, et les bizarres instincts qu’elle inspire, la plique serait tout à la fois teigue, syphilis, arthritis, phtiriase, névrose, contracture. Des maux si divers sont-ils donc uniquement l’effet de la malpropreté? La plique est-elle un vice plutôt qu’une maladie? Larrey semble le croire; d’autres l’ont affirmé. Mais quoi! l’enfant qui vient au monde avec la plique a-t-il été malpropre? Cette plique originelle fait assez voir que le mal est héréditaire. Ce triste héritage éclate plus tôt ou plus tard : tantôt après les longues souffrances que je viens d’énumérer, tantôt brusquement au milieu de la santé la plus florissante : à ce point que de la tête la plus gracieuse et la plus belle, la plique fait en quelques heures une horrible tête de Méduse. Dans le premier cas, l’explosion tranche les douleurs; dans le second , elle les prévient. Et non seulement la plique est héréditaire, mais encore elle est contagieuse. Elle se transmet surtout par les vêtements , comme la gale , la variole, la peste, le choléra. On pense même quelle a été apportée en Pologne, il y a six siècles, par les Tartares, qui l’avaient reçue de l’Inde; et l’Inde, d’où lavait-elle? Obscurité désormais impénétrable. Mais il est en toute chose un point initial que nous n’atteindrons jamais. Une fois en Pologne, elle s’y est maintenue, comme se maintient en Europe une maladie, comme elle héréditaire et contagieuse, la syphilis. La plique vient même d’envahir le duché de Posen et d’y faire des progrès rapides. A quels fléaux ne nous livre pas l'étonnante variété de nos organisations? Du reste , en Pologne, les animaux eux-mêmes , les chevaux , les chiens, et jusqu’aux oiseaux de basse-cour, sont sujets à tous les caprices de la plique ; et s’il est prouvé parmi nous que la morve passe du cheval à l’homme, faut-il s’étonner qu’en Pologne la plique passe de l’homme aux animaux ? Deux choses également incompréhensibles , mais toutes deux également réelles.
Plus j’avance dans ce discours , plus je sens les difficultés grandir. Me
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voilà devant ces immenses travaux qui ont rempli la vie de Larrey, et qui forment, je le répète, une, masse si pleine et si solide que je ne sais comment l’entamer. Peut-être n’est-il pas une seule maladie chirurgicale que Larrey nait vue, étudiée, traitée ; pas une seule qui ne lui ait suggéré quelques vues neuves, et quelques procédés parfaits. Ici, 1 intérêt de sa gloire me défend également de rien vous taire, et de tout vous dire. Comment présenter, en effet, ou comment dérober à votre admiration cette suite presque infinie de faits curieux, singuliers, étonnants, et ces inventions ingénieuses , et ces pratiques heureuses et hardies, qui font tout ensemble le charme et le prix de ses Mémoires? Etrange alternative ! Larrey, dans cet éloge, semblerait s’appauvrir par sa propre richesse. Dans les langueurs de son génie, un poète invoque les muses. Il est des muses que j’invoquerai à son exemple : votre indulgence et votre respect pour la mémoire de Larrey. Elles m’applaudiront d’abréger mon travail , et de réserver pour vos mémoires ces grandes leçons de chirurgie que Larrey donnait à ses contemporains , el qui feront vivre son nom dans la postérité. La postérité le bénira surtout d’avoir créé ses ambulances ; d’avoir tranché, sans retour, entre Faure et Boucher, la question fondamentale, touchant 1 excellence de l’amputation primitive, dans les grandes plaies par les armes à feu ; d’avoir tiré de l’oubli les appareils inamovibles; et d’avoir enseigné, par l’emploi du feu, que le comble de l’art serait de déplacer à souhait les principes des maladies, et de leur ouvrir à l’extérieur une issue qui en dissiperait les éléments.
Nous touchons, messieurs, au dernier acte de la vie de Larrey; au dernier acte de ce grand drame, illustré partant de travaux utiles et d’actions glorieuses, et traversé par tant de fatigues et de péripéties. Plus que septuagénaire , son activité, loin de s’éteindre, semblait croître avec les années. On lui avait ôté une de ses fonctions, celle qu’il eût préférée à toutes les autres. Il ne pouvait supporter le loisir qu’on lui avait fait; c’était comme une injure qu’il brûlait de laver par de nouveaux services. Que ne peut l’habitude, et surtout l’habitude de faire le bien ! En 1 84 1 > d sollicite l’honneur d’inspecter les hôpitaux de l’Algérie. Il en reçoit en 1842 la mission officielle. Le i5 mai, il quitte Paris avec son fils, qu’il a pris pour secrétaire. Le 20 , il est à Toulon, le 23 à Alger; et du 24 au 1 Cr juillet, c’est-à-dire en cinq semaines, il a visité toutes les villes du littoral, toutes les villes de l’intérieur et tous les hôpitaux, jusque dans les
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moindres détails. Son fils recueille sur les hommes et les choses , sur les abus à réprimer et les améliorations à faire , des notes qui font le texte d’un rapport au ministre. Parmi les zouaves de la Maison-Carrée , Larrey retrouve un ancien mamelouk de l’Egypte. Des deux parts, éclair de bonheur. A Bone, il pratique sur un Arabe l’amputation de l’avantbras, que rendait nécessaire un poignet mutilé. C’estla dernière opération qu’il ait faite. Ce dernier voyage ne fut pour lui qu’une suite de triomphes. A Alger, à Ox'an , à Philippeville, à Çonstantine, partout, comme eu Irlande , en Ecosse , en Angleterre , en Italie, il reçoit les hommages de la chirurgie militaire et les empressements des autorités. J’ajoute que ce fut aussi pour lui une rapide succession de fatigues excessives et d’émotions profondes , qui ébranlèrent jusque dans ses fondements cette constitution jusque là si vigoureuse et si ferme. Le 5 juillet , il repart pour la France, emportant avec lui le trait fatal. Un catarrhe qui lui est habituel s’irrite, s’élève et menace. Il débarque à Toulon; on consulte; on reconnaît une pneumonie grave. Des soins et du repos présagent la guérison; mais il fallait attendre; Larrey, impatient, brusque tout et part(i). A Avignon, le mal est plus grand. Sourd aux tendres supplications de son fils et aux vives prières de son ami Gouraud, Larrey n’y reste que trois jours; et le 24, il arrive à Lyon , dans un état désespéré d’épuisement et de faiblesse. Des médecins sont appelés. La mort avait déjà la main sur cette noble proie. Le 25, dans la matinée, une lettre de Paris apprend à son fils que sa mère n’existe plus; et le soir, à cinq heures, Larrey luimême a cessé d’exister.
Ainsi disparut du monde cet homme intrépide, laborieux, vigilant, infatigable , qui ne respirait que pour être utile aux hommes : cœur généreux, cœur ouvert , qui se donnait tout entier aux malheureux, sans autre intérêt que le bonheur d’exercer son inépuisable pitié; plein de tendresse pour les siens; et par ce mot, j’entends non seulement les ma-
lt) Voici pourquoi Larrey hâtait son retour avec tant de vivacité. Lorsqu’il partit, sa femme était malade; cette maladie fit bientôt des progrès alarmants. Larrey le savait. Il lui semblait que sa femme l’appelait, pour qu’il recueillît ses derniers soupirs. Jamais cœur d’homme n’eut pour sa famille un plus tendre attachement. De 1805 à 181 A , au milieu de ses extrêmes fatigues , Larrey trouva toujours le temps de donner à sa fille, aujourd’hui madame Périer, les plus touchants témoignages de souvenir. Ces témoignages , madame Périer les conserve avec une piété religieuse.
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lades et les blessés que lui donnait la guerre , et qu’il traitait avec tant de sollicitude, mais encore ses propres auxiliaires, comme s’il en eût formé pour lui-même une famille toujours nouvelle et toujours aussi chère : s’oubliant sans cesse pour eux , comme M. Gasc , comme plusieurs d’entre vous. MM. Bégin, Emery, Therriu , Jourdan , Gaultier de Claubry, Poirson , Lagneau, etM. Ferrus lui-même, en ont été si souvent les heureux témoins; n’ayant de douleurs que leurs douleurs , et n’en éprouvant pour lui-même jusqu’au transport que lorsqu’il les supposait privés des moindres secours; et qui, enfin, enveloppé dans ces événements pleins de gloire qui seront l’éternel étonnement de la postérité, y a tenu sa place avec dignité, et a été grand parmi les grands. Larrey était membre de l’Institut de Frauce , comme il l’avait été de l’Institut d’Égypte. Il appartenait à toutes les Académies d’Europe et d’Amérique. Il appartenait à la vôtre, messieurs, et lorsque cette Académie était divisée en trois sections, il n’a presque pas été une séance de la section de chirurgie où Larrey n’ait mis sous vos yeux quelques beaux résultats de ses études et de ses opérations. De combien de pièces importantes n’a-t-il pas enrichi les musées d’anatomie pathologique! Il serait superflu de rappeler ici tous ses titres; mais il en est un que je ne peux passer sous silence, c’est celui d’honnête homme, c’est celui d’homme vertueux, dont l’a décoré le testament de Napoléon. Quel éloge! et dans quelle bouche ! Ce titre n’est-il pas supérieur à toutes les dignités? On dirait qu’honorer la vertu dans la personne de Larrey a été la dernière pensée de l’Empereur. Honorer la vertu! Pensée digne d’un prince qui connaît tout le vrai fond des choses humaines. C’est qu’en effet rien n’est plus nécessaire aux hommes que la vertu. C’est par la vertu que les sociétés subsistent. Otez du milieu des hommes la vertu , la probité , la foi réciproque, cette foi qu’adoraient les Romains, il n’est plus rien de noble , il n’est plus rien d’assuré dans les affaires de ce monde , et le genre humain lui-même s’anéantit. Il est un autre mot de l’Empereur qu’a rappelé G. Breschet, et que je dois rappeler : « Si jamais l’armée élève un monument à la reconnaissance, c’est à Larrey qu’elle doit le consacrer. » Le monument s’achève : il va paraître sous les auspices de l’armée et de la France; il sera digne de Larrey : il sort du ciseau ou plutôt du génie de David.
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