QUEBEC
Imprimerie BgLzzEau & C1E
Prononcé devant l’Institut Canadien, à Québec, ocTOBRE 1891, par l’Hon. Cas. LANGELIER, député de Montmorency
et Secrétaire de la Province de Québec.
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
Que va-t-il nous dire, que peut-il nous dire à propos d'agriculture ? ont dû se demander bon nombre d'entre vous, en apprenant que j'étais appelé à traiter un pareil sujet ce soir. out n’a-t-il pas été dit sur l’agricultureet sur l'agriculteur depuis que le monde est monde ? Et encore tout récemment, n’avons-nous pas entendu la voix éloquente du Premier Ministre de la Province faire à ce sujet une admirable et trop courte allocution, lors de la solennité du mérite agricole ? Il n’y a plus place en pareille matière que pour des Sanalités ou pour ces sentencieux aphorismes qu'on débite avec le cou démésurément roidi et en se rengorgeant au dégré de l'importance qu'on croit donner à ce qu’on débite. Et puis, pour parler convenablement d'agriculture, faut-il être au moins un peu du métier, avoir des notions tellement pratiques qu'on évite de verser dans les généralités et de dire des choses qui n’ont ni objet ni resultat.
Eh ! certes, oui Messieurs, le sujet que j'ai la prétention d'aborder pour tâcher d'en tirer la matiere d’un simple entretien n’a rien de nouveau, je le confesse, et l’on aurait pu sans doute m'’assigner quelque chose de plus piquant ou de plus émouvant. Mais à cela, hélas ! l’on aurait perdu tout son temps. Il y a longtemps qu'il n’v a plus rien de nouveau. L'humanité comme la terre qu'elle
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habite et qui tourne régulièrement dans son orbite céleste, tourne avec elle dans un même et éternel cercle d'idées ancienhes comme elle, mais néanmoins incessamment renouvellées, incessamment revêtues d’une nouvelle forme, suivant les évolutions et les phases différentes par lesquelles elle passe, absolument comme la terre ellemême qui subit sans cesse et à chaque instant, depuis son apparition dans l’espace, des transformations qui, à la longue, changent complètement sa physionomie.
À ce point de vue, Messieurs, tout est nouveau, mais je ne me lancerai point dans cette ordre d'idées qui nous mènerait bien au delà des bornes de votre complaisante attention. J'admets que mon sujet est vieux, archi-vieux, qu'il a été battu et rebattu, sassé et resassé. Eh bien! et après, pense-t-on qu'il soit épuisé pour cela ? Quoi ! Grand Dieu ! L’humanité, depuis ce que l’en connait d’elle, n’a jamais eu que deux mobiles à tous ses actes, deux seules passions qui les aient enfantés : l'amour et la haine. C’est sur ce fonds en apparence 81 maigre et si restreint que roulent l’histoire de tous les peuples et les drames innombrables qui l’accompagnent, toutes grandes, belles et épouvantables actions, tous les ouvrages psychologiques, à quelque ordre qu'ils appartiennent, les plus grands poïmes, les plus éclatants faits, de même que les plus huiables événements üe chaque jour, et cependant ce fonds est à peine entamé, et les moralistes et les historiens, et les poëtes de tous les âges à venir n’en auront jamais d'autre pour champ d'étude jusque dans les plus intimes replis de notre nature, et ils n’arriveront jamais a en atteindre la limite. Le jour où l’on ne trouvera plus rien à dire sur toutes les grandes questions qui intéressent l'humanité, l'humanité cessera, elle n'aura plus aucune raison d'être, elle aura atteint son terme.
Et maintenant, pour revenir exclusivement au sujet qui nous occupe, y a-t-il au monde une science, ou si l'on veut, une profession, un métier qui soit plus ancien que celui de l’agriculture ? Non, certes : eh bien! il n’en est pas un qui soit encore plus dans l'enfance, dans notre pays, du moins, sur lequel on ait dit plus
de choses qui n'ont servi à rien et qui soit encore aujourd'hui telllement nouveau que les plus simples notions en soient encore inconnues et qui oblige au concours de toutes les forces de la société et des gouvernements, pour que l’on parvienne aux plus infimes résultats. Y a-t-il à cela quelque chose d'étonnant ? Non en vérité. Quoi! C’est d'hier à peine que les hommes ont commencé à étudier leur globe dans ses transformations et dans ses évolutions, c’est tous les jours que sous nos yeux la géographie qui n’est que la connaissance de la surface de la terre, apporte des découvertes et des révolutions continuelles, c’est de nos jours que les savants spéciaux, des explorateurs de toutes les nations découvrent sans cesse de nouvelles étendues,apprennent à connaître davantage les lois de l’ordre universel, ?t l’on voudrait que la masse des hommes possédât déjà, à l'heure qu’il est, tous les secrets de la manière de traiter la terre, quand nous connaissons encore à peine quelle en est la forme, la figure et les fonctions précises !
Ah ! certes, ce n’est pas l'ancienneté de mon sujet qui m’'eût détourné de venir vous entretenir ce soir, mais c’est bien plutôt son effrayante nouveauté ! c'est l’abime d’inconnu dans lequel il me semble me plonger en le contemplant seulement, et si j'ai quelque faveur à vous demander, ce n'est pas votre indulsence pour ma témérité, mais bien un regard sur la profondeur de notre ignorance, comme un moment de réflexion sur le travail sans relâche et sans limites que notre génération et toutes celles à venir auront à accomplir avant d'en arriver à être certaines,
même des choses fondamentales.
Est-ce à dire que cette perspective doive nous effrayer ? Non, loin de là. Ce n’est pas avec terreur que nous devons envisager notre mission sur la terre, mais avec espérance. Notre tâche, comme l'espérance, est infinie. Nous n’en verrons jamais le terme, mais nous puisons sans cesse de nouvelles forces à chaque pas accompli et nous acquérons une vertu de plus à chaque conquête faite sur la nature, grâce à la volonté et à la persévérance. Dieu nous a livré la terre, et tout ce qui l’habite, et tout ce qui
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la compose, pour être notre propriété, un champ éternel où s'exerce notre intellig-nce, et la connaissance de cette terre est l’un de nos devoirs essentiels Nous devons au Créateur de ne pas l’habiter comme des êtres dépourvus de raison, mais de lui en faire d'autant mieux hommage que nous la comprenons et que nous l’utilisons davantage.
Jadis, à une époque bien reculée, l’homme habitait les cavernes, il a même habité des lacs ; plus tard il est devenu nomade, eh ! grands dieux lil y a encore quantités de tribus nomades qui parcourent les immenses steppes de l'Asie et les forêts d'Afrique, sans compter les tribus déchues, de notre propre continent ; mais à côté des tribus nomades se forment petit à petit les peuples pasteurs, nos véritables ancêtres, ceux du moins auxquels nous pouvons remonter ; les peuples pasteurs origine et fondement de toutes les sociétés civilisées qui ont passé sur la terre les unes à la suite des autres, premier essai d'agriculture, constitution de la propriété, établissement de la famille.
Mais je m'aperçois, Messieurs, que je m'écarte de la démonstration que j'ai entrepris de faire ce soir. Revenons vite à ce qui fait particulièrement l’objet de mon entretien, c’est-à-dire à la démonstration triomphante de l'excellence de l’agriculture, des services immenses qu’elle rend à la société.
Disons d’abord que l’agriculture est la plus ancienne et la plus noble des professions ; “ l’agriculture, a dit J. J. Rousseau, est le premier métier de l’homme, c'est le plus honnête, le plus utile et par conséquent le plus noble qu'il puisse exercer.” Elle est la plus ancienne, parce qu'elle est née du jour même où les hommes ont senti le besoin de vivre réunis et en paix au lieu de vivre isolément et en hostilité continuelle, du jour même où eut lieu la première ébauche de civilisation. Dans l'Inde, dit le docteur Link, le cultivateur sort immediatement de la main de Brackma, et le taureau sacré lui est prêté pour le seconder dans ses travaux. En Egypte, c'est Isis qui donne aux hommes les premières leçons d'agriculture ; Diane va