Éloge de M. Magendie
Un des plus brillants maîtres de la parole rappelait tout récemment, en des termes d’une admirable justesse, qu’il y a plus d’une manière de servir et d’agrandir la science.
« La science, disait-il, a ses spéculateurs sublimes et comme ses prophètes, qui démêlent d’un coup d’œil les grandes lois de l’univers et les saisissent, comme Colomb découvrit le nouveau monde, en s'élançant pour le chercher sur la foi d’une idée. Autour d’eux se rangent les observateurs sagaces, qui excellent à rechercher les phénomènes particuliers, les constatent, les décrivent et les rattachent successivement au domaine de la science. Et dans ce domaine ainsi enrichi entrent des esprits législateurs, qui classent les faits recueillis, en assignent les rapports, en déterminent les lois et les résument dans ces for-
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mules générales qui définissent l’état présent de la science, et deviennent le point de départ et l’instrument de conquêtes nouvelles (!)• » De ces trois manières de servir et d’agrandir la science, il en est une, messieurs, qu’avait exclusivement adoptée et qu’a préconisée pendant toute sa vie le physiologiste éminent dont j’ai aujourd’hui à vous exposer
les travaux.
M. Magendie, en effet, n’a rien eu de commun avec ces esprits élevés et enthousiastes qui, s’inspirant d’une pure hypothèse, s’élancent un peu au hasard dans le champ de la science. Il n'était point non plus de ces esprits ingénieux et pénétrants qui se hâtent de coordonner et de ramener h des lois générales les faits que d’autres ont recueillis; je dirai plus, il avait quelque mépris pour les savants qui s’attribuent ces sortes
démissions.
La sienne était, non pas plus humble, mais plus simple et plus accessible. Observateur défiant et sagace, expérimentateur habile et impitoyable, M. Magendie s’était exclusivement attaché à vérifier et à constater les faits particuliers annoncés dans la science; tout entier à ce travail de vérification et de démonstration, M. Magendie n’a fait, il est vrai, aucune découverte importante en physiologie, il n’a posé aucune loi nouvelle, mais il a mis dans une telle lumière des faits jusque-là pleins d’obscurité, il a donné un tel degré de certitude et d’évidence à des faits incertains ou mal connus, qu’il a pu à bon droit placer son nom à côté de ceux des inventeurs, et qu’à ce titre on doit lui pardonner d avoir
quelquefois cherché à leur disputer leur gloire.
Venu à une époque où la méthode expérimentale n’était plus cultivée que par un petit nombre d’observateurs, M. Magendie a eu le mérite incontestable de la reprendre résolument, de la relever et de la remettre en honneur.
C’était un flambeau presque éteint qu’il a su rallumer et avec lequel il aurait pu éclairer toutes les parties de la science si, le tenant plus haut et plus ferme, il n’avait point craint de joindre à sa clarté la lumière
de son propre esprit.
M. Magendie, néanmoins, a contribué, pour une large part, aux progrès récents de la physiologie, non-seulement par ses propres lia
(1) M. Guizot ; réception de M. Biot à l’Académie française.
vaux, mais encore et surtout par ce goût du travail qu’il avait su inspirer aux nouvelles générations; à lui l’honneur d’avoir formé les hardis pionniers de la science qui, aujourd’hui encore, ne cessent de défricher les terrains contestés et qui se félicitent de l’avoir eu pour maître.
Je voudrais, messieurs, n’avoir à vous entretenir que de ces utiles travaux, de ces recherches qui ont embrassé presque toutes les questions agitées de notre temps en physiologie, et qui, pour être menées à fin, ont exigé toute une vie de labeurs et de peines.
Mais il faudra bien vous parler du professeur au Collège de France et vous dire quel enseignement il y avait institué; il faudra vous parler de ses doctrines ou plutôt de cette absence complète de doctrines dont il se glorifiait, vous dire quelle était son aversion pour toute espèce de raisonnement et son dédain pour toute intervention de l’esprit en matière de science.
Je devrai enfin vous dire quelques mots du médecin de la Salpêtrière et de l’Hôtel-Dieu, vous montrer dans quel étrange scepticisme et en même temps dans quelle radicale impuissance son exclusive préoccupation des phénomènes physiques de la vie avait fini par le faire tomber.
M. Magendie, messieurs, est aujourd’hui au nombre des morts illustres auxquels on doit la vérité; ici comme toujours nous oserons la dire tout entière, sans cesser d’y apporter les égards et la réserve qu’exigent de nous ces grandes réputations. Telle est du moins la tâche que nous nous sommes imposée, tâche difficile, délicate sans doute, mais dans laquelle jusqu’ici vos encouragements ne nous ont point manqué.
François Magendie naquit à Bordeaux, le 6 octobre 1783, d’Antoine Magendie, chirurgien estimé mais peu connu, et de Nicole de Perey de Launay.
Les premières années de M. Magendie se passèrent à Bordeaux; il y avait même commencé d’assez bonnes études que la Révolution vint interrompre: presque en même temps ses parents quittèrent Bordeaux pour aller s’établir à Paris.
La première chose que fit le père deM. Magendie, ce lut de conduire son fils dans les hôpitaux et dans les amphithéâtres de Paris. Lelui-ci s’y fit bien vite remarquer par un zèle soutenu et par une assiduité à toute
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épreuve. Dès son premier concours, le 7 floréal an xi, il fut nommé interne des hôpitaux. C’était un excellent début; mais notre jeune étudiant sentait lui-même que sa première éducation était demeurée incomplète : il ne savait que très imparfaitement le latin. Sans plus tarder, il prit la courageuse résolution de réparer celte lacune, et on le vit mener, en quelque sorte, de front ses études anatomiques et ses études littéraires ; il apprenait le latin en même temps qu il disséquait. Ses vues toutefois étaient alors très modestes : fils d’un estimable chirurgien, il n’avait d’autre ambition que d’être un jour lui-même un bon chiiurgien ; mais, une fois entré dans cette laborieuse carrière des concours, ses idées s’agrandirent et prirent une autre direction.
A ses premières études s’étaient mêlées quelques recherches de physiologie; ces recherches éveillèrent en lui un goût très prononcé pour cette science, et nous verrons tout à l’heure comment il finit par y consacrer sa vie tout entière.
En quittant l’internat, M. Magendie avait concouru à l’Ecole pour une place d’aide d’anatomie, puis pour la place de prosecteur; en 1813, il en remplissait encore les fonctions; mais, longtemps auparavant, c’està-dire en 1808, il avait composé et soutenu une excellente thèse pour le doctorat; il y traitait deux questions bien distinctes : l’une, qui avait trait à ses études premières, question toute chirurgicale, la fracture des côtes ; l’autre, qui devait rentrer dans ses futures études, question essentiellement physiologique, des usages du voile du palais.
C’est à partir de 1809, époque tout à fait mémorable dans la vie de M. Magendie, que va enfin se montrer le physiologiste, déjà même avec toutes ses tendances, avec tous ses scrupules, je dirai presque avec toutes ses préventions.
Jusque-là les esprits les plus sévères, et en même temps les plus distingués, avaient fait, en physiologie, une large part à 1 étude des phénomènes qui relèvent directement de la vie ; leurs plus sérieuses études avaient porté sur ce point. M. Magendie, dès ses premiers pas, ne craignit pas de se séparer de ses maîtres et de se tourner de préférence vers l’étude des phénomènes purement physiques. L’incomparable éclat que jetaient alors les sciences mathématiques et physiques avait séduit le jeune physiologiste. Auditeur assidu de 1 Académie des sciences, il avait pu entendre Laplace soutenir que les deux sciences les plus dignes de
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l’attention des esprits élevés étaient la physiologie et l’astronomie, « et » si je mets la physiologie au premier rang, ajoutait Laplace, ce n’est » pas seulement parce qu’elle attend encore son Newton. »
Brillant de génie mais entraîné lui-même par ses conceptions générales, Bichal, au commencement de ce siècle, avait peut-être rêvé cette gloire d’être le Newton de la physiologie, lorsque, remontant aux premiers jours du monde, il disait que le chaos n’était que la matière sans propriétés, et que Dieu, pour créer l’univers, l’ayant doué de gravité, d’élasticité, d’affinité, une portion avait eu en partage la sensibilité et la contractilité.
Mais loin d’adopter ces idées et de subdiviser ainsi les propriétés générales de la matière, M. Magendie soutenait déjà qu’un seul et même ordre de propriétés pouvait suffire à l’explication de tous les phénomènes, aussi bien dans le règne organique que dans le règne inorganique, et de là cette longue guerre qu’il entreprit contre les vitalistes.
Son premier ouvrage fut donc une critique des généralisations de Bicîiat sur les propriété vitales. M. Magendie trouvait que toutes ces propriétés auraient pu être ramenées à une seule, qu’on aurait nommée force vitale, et encore, disait-il, c’eût été peut-être trop, puisque nous ne pourrions pas la saisir!
Tel a été, messieurs, le point de départ de M. Magendie, et nous le verrons sans cesse revenir à cette doctrine, qui. au fond, était celle de Descartes en physiologie, puisqu’elle consistait à ramener l’explication de tous les phénomènes à des principes mécaniques.
M. Magendie montrait déjà, du reste, un véritable talent d’observation et une grande habileté dans l’art de diriger ses expériences ; c’est à l’Académie des sciences qu’il avait soumisses premiers travaux. Ses lectures avaient eu un grand retentissement; on se disait que la science pouvait compter désormais sur un travailleur dévoué, consciencieux et infatigable. Le nom du jeune savant était déjà dans toutes les bouches, et à peu de temps de là le gouvernement lui-même montra tout le prix qu’il attachait à ses travaux.
On était arrivé à cette époque de désastres où la France, épuisée et même envahie par les armées étrangères, appelait tous ses enfants à sa défense. Bien que déjà exempté régulièrement du service militaire, M. Magendie était de ceux qui pouvaient être appelés de nouveau; mais
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le gouvernement, jaloux de l’honneur du pays et plein de sollicitude pour les hommes de science, crut devoir, par une exception qui n’a pas été une des moindres gloires de M. Magendie, laisser ce jeune savant à ses paciGques travaux. Un décret impérial, en date du 20 janvier 1814, exempta définitivement M. Magendie du service militaire. M. de Montalivet, ministre de l’intérieur, en informa lui-même M. Magendie par une lettre écrite le 5 mars suivant : « Monsieur, lui disait-il, vous devez cette marque de faveur aux succès que déjà vous avez obtenus dans la science, et je ne doute pas que vous ne redoubliez d’efforts pour vous en rendre de plus en plus digne. » Voilà, messieurs, de ces faveurs qui ne sont pas moins honorables pour les gouvernements qui les accordent que pour ceux qui en sont l’objet. Tout le monde applaudit à cette libérale mesure, et M. Magendie, comme l’avait prévu l’homme d’État, justifia par de nouveaux succès toutes les espérances qu’il avait fait concevoir.
Ses premiers travaux, avons-nous dit, remontaient à 1809; M. Magendie avait dirigé ses expériences sur un point de physiologie qui avait été l’objet de nombreuses recherches : à toutes les époques de la science les physiologistes s’étaient demandés comment s’opère cette éternelle circulation de substance qui se fait d’un corps à l’autre dans toute la série des êtres organisés; tous avaient cherché à suivre cette migration de la matière qui, après avoir constitué un corps pendant un temps déterminé, passe dans un autre corps pour de là, et indéfiniment, passer dans d’autres corps également périssables ; mais pour que cette grande fonction s’accomplisse, il faut qu’il y ait absorption de la matière nutritive, et c’est sur ce point particulier que M. Magendie a composé l’un de ses premiers mémoires.
Il y avait deux questions à élucider : Quels sont les organes qui puisent** les fluides nutritifs dans le tube intestinal pour les transporter dans le système sanguin? Puis, par quel mécanisme ces fluides traversent-ils les tuniques intestinales pour arriver dans des vaisseaux clos? M. Magendie fit de ces deux intéressantes questions l’objet de deux mémoires.
Les organes chargés de cette absorption étaient connus depuis longtemps, mais on n’avait pu leur faire leur juste part. On sait qu’à l’époque où Harvey venait de découvrir les véritables routes que suit le sang dans sa marche perpétuelle, un professeur de l’école de Pavie avait
découvert tout un ordre de vaisseaux qu’on pouvait considérer comme inconnus, auxquels ii avait donné le nom de vaisseaux lactés, et qui, depuis, furent désignés sous le nom de vaisseaux chylifères; puis, presque en même temps, un anatomiste français, Jean Pecquel, complétant cette belle découverte, montrait que ces vaisseaux blancs se réunissent en un réservoir commun, et qu’ils versent directement le cbyle dans la veine sous-clavière gauche.
La physiologie pouvait donc dire par quelles voies les éléments du chyle formés dans l’intestin vont se jeter dans le torrent de la circulation.
Mais d’autres voies n’étaient-elles pas également ouvertes aux fluides nutritifs pour pénétrer dans la masse du sang? L’école de Hunier ne le pensait pas; elle s’en tenait aux vaisseaux blancs, et refusait aux radicules des veines tout pouvoir absorbant. Haller surtout avait lutté contre cette doctrine dans le siècle[dernier ; il en avait appelé à des expériences décisives, et il avait prouvé que, pendant la digestion, les liquides pénètrent aussi dans les veines ; que celles-ci, par conséquent, s’associent aux lymphatiques pour opérer l’absorption des fluides nutritifs dans les intestins.
Mais vint ensuite Bichat, qui de nouveau refusa aux veines la propriété d’absorber les liquides pour en douer exclusivement les vaisseaux chylifères. Ses contemporains, qui presque tous furent ses élèves, adoptèrent cette opinion ; ils ne tinrent plus aucun compte des expériences de Haller et de Meckel.
La science en était là quand M. Magendie institua ses premières expériences. M. Magendie n’ignorait pas ce qui avait été fait avant lui ; il déclare même dans son mémoire que ses expériences n’avaient ét entreprises que pour donner un degré de certitude de plus à des explications déjà admises; ces expériences, d’ailleurs très habilement exécutées et judicieusement interprétées, permirent à M. Magendie d’établir, ce sont ses expressions, que les vaisseaux lactés ne sont point les organes exclusifs de l’absorption intestinale : conclusion sage et légitime qui couronnait dignement son travail.
Mais restait la seconde question , ce problème obscur que Haller n’avait point osé aborder, et qui consiste à expliquer par quel mécanisme
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intime les fluides nutritifs sortent de l’intestin pour pénétrer, soit dans les vaisseaux blancs, soit dans les vaisseaux sanguins.
Haller ne s’était occupe que de la marcbe ascensionnelle du cbyle dans les vaisseaux, et ce mode de progression , il l’avait attribué à la
contractilité de ces vaisseaux. •
Bichat avouait qu’il n’avait fait à ce sujet que des suppositions, et finalement il était resté dans une complète incertitude . « Je ci ois, » disait-il, qu’on ne pourra jamais expliquer comment il se fait qu’un » orifice absorbant choisit les molécules nutritives pour les faire monter
» dans son tube. » *
Tel est, messieurs, l’aveu formel, explicite et completqu’on peut lire dans l’ouvrage de Bichat, et qui cependant n a pu désarmer M. Magendie. M. Magendie, en effet, ne tarissait pas en plaisanteries sur les petites bouches intelligentes admises, disait-il, par Bichat, oubliant que luimême, en d’autres temps, prétendait les avoir vues. Toutefois, il faut dire que dans son mémoire M. Magendie usait encore d’une grande réserve ; il se bornait à dire que Y attraction moléculaire (car déjà il lui fallait une propriété physique), que l’attraction moléculaire pouvait être l’une des causes de l’absorption veineuse, et il faisait remarquer qu’il laissait en dehors l’absorption du chyle par les vaisseaux lactés. A celte époque, M. Magendie admettait trois genres d’absorption dans 1 intestin : l’absorption veineuse, l’absorption lymphatique et 1 absorption chyleuse. Du reste, il ne paraissait pas tenir beaucoup à son attraction moléculaire, car à peu près à la même époque , dans une note sur l’introduction des liquides visqueux dans les organes de la circulation , il disait que tout ce qui pénètre dans les vaisseaux y arrive par des permis très fins, et après avoir été tamisé par les organes de l’absorption.
Quoi qu’il en soit, les travaux de M. Magendie, très estimables d ailleurs, avaient jusque-là conservé le caractère que nous leur avons assigné, à savoir : de reprendre, de vérifier ce qui avait été découvert par d’autres, et tout au plus d’établir des théories partielles.
Mais après avoir hésité, quelque temps entre son attraction moléculaire, qui ne lui paraissait applicable qu’à un certain nombre de faits, et son tamisage qui ne devait laisser pénétrer que les fluides les plus ténus; M. Magendie finit par se rattacher entièrement à un phénomène bien simple, bien connu, mais qu’on n’aurait jamais cru réservé à de
si hautes destinées. Je veux parler de Yimbibition; le mot n’était pas plus nouveau que la chose ; mais ce qui était nouveau, ce que personne n’aurait jamais pu soupçonner, c’était l’acception qu’allait lui donner M. Magendie, et cela pour l’accommoder à une théorie générale.
Suivant M. Magendie, en effet, l’imbibition est un phénomène très complexe et tout autre qu’on ne l’entend communément; l’imbibition pour lui a une double propriété, elle s’exerce, tantôt de dehors en dedans, et tantôt de dedans en dehors ; elle a ainsi deux modes d’action directement contraires : l’une a laquelle M. Magendie conserve le nom d’imbibition, et l’autre à laquelle il ne craint pas de donner le nom d’ exhibition! Voici maintenant l’application physiologique : par cela même que l’imbibition, comme l’entend M. Magendie, a cette double propriété, elle explique de la manière la plus claire et la plus simple, non-seulement tous les phénomènes d’absorption, mais encore tous les phénomènes d’exhalation; je le laisse parler lui -même :
« Ces deux grandes fonctions, dit M. Magendie, auxquelles on a donné » le nom d’absorption et d’exhalation ne sont autre chose pour nous que » l’imbibition s’effectuant tantôtdu dehors au dedans et tantôt du dedans » au dehors. » (. Leçons sur les phén. phys t. I, p. 84.)
Telle a été, messieurs, l’étrange doctrine à laquelle M. Magendie s’était définitivement arrêté et qu’il a toujours professée depuis. Et ne croyez pas qu’en cela il ait cru faire une simple supposition ou un rapprochement ; M. Magendie croyait, et très sérieusement, qu’il avait fait en cela une grande et belle découverte; il le croyait si bien qu’il prétendait avoir déjà éprouvé le sort réservé à tous ceux qui ont fait de grandes choses dans le monde ; qu’il avait été d’abord honni et presque persécuté ; mais que si de son vivant il n’avait eu pour prix de ses travaux sur l’imbibitionque dédainset rebuts, il pouvaitdu moinsporter avec confiance ses regards dans l’avenir, car, ajoutait-il, des expériences comme les siennes doivent recevoir du temps une juste et éclatante sanction (loc. cit.).
Peut-être trouverez-vous avec nous, messieurs, que M. Magendie s’abusait un peu ici sur la valeur de ses travaux, et que l’imbibition ne lui avait mérité:
Ni cet excès d’honneur ni cette indignité.
Sans menacer le moins du monde sa personne et sans troubler sa vie, on lui avait en effet tout simplement objecté que si l’absorption intestinale,
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pour ne parler que de celle-ci, se faisait par imbibition, tous les liquides intestinaux passeraient indistinctement dans les vaisseaux environnants, et qu’il en résulterait un mélange aussi complet que celui qui se fait dans les mailles d’une éponge, tandis que dans cette absorption, il y a nécessairement une sorte de choix, d’élection; les liquides nutritifs passent les autres sont éliminés; les partisans des phénomènes physiques ont du reste si bien compris cette insuffisance de l’imbibition qu’ils ont fait intervenir deux autres causes : la pression et l’endosmose.
Mais qui ne voit que la pression aurait les mêmes effets que 1 îmbibition? que, mécaniquement exercée par les tuniques intestinales, elle ferait aussi pénétrer dans leur épaisseur toute espèce de liquides. Reste donc l’endosmose qui aurait dû rentrer de tout point dans les idees de M. Magendie. M. Dulrochet était bien, en effet, de cette ecole qui ne veut rien laisser à l’action vitale dans l'accomplissement de nos fonctions ; lui aussi aurait voulu supprimer dans l’organisme ce qu on nomme le principe vital, et on sait qu’en attendant il se contentait de l’avoir dévoilé. M. Magendie, cependant ne s’était point rallie a la théorie de M. Dulrochet. Était-ce parce que M. Dutrocliet l’avait dépassé, parce qu’il avait démontré qu’il peut réellement s’opérer dans l’épaisseur des membranes un double courant soumis à des lois régulières et constantes?
Quoi qu’il en soit, l’endosmose elle-même n’aurait pu rendre raison du passage des substances nutritives dans les vaisseaux des tuniques intestinales, si desboissonsessentiellementaqueuses peuvcnten effet passer par
endosmose dans les radicules des veines ; on sait qu’il ne saurait en etre de même pour les matières grasses, quelque émulsionnées qu on les suppose.
Le mystère de l’absorption intestinale demeure donc aussi profond, aussi impénétrable que par le passé; les théories physiques sont tout aussi impuissantes à. les dévoiler que les théories vita es ; c est donc a l’aveu de Bichat qu’il faut en revenir, c’est-à-d.re a 1 aveu de notre ignorance, et le plus sage d’entre nous répondrait encore, comme ce prince de la science auquel était censé s’adresser Voltaire dans son docte et poétique entretien avec Helvétius. Lui aussi demandait comment le chyle va se mêler an sang :
Comment toujours filtré dans ses routes certaines,
En longs ruisseaux de pourpre il court enfler nos veines .
Vous savez la réponse :
Demandez-l’à ce Dieu qui nous donna la vie l
Mais maintenant, messieurs, que tout en cherchant à suivre le cours des substances alimentaires dans l’organisme, nous voici arrivé à ces courants veineux qui viennent de recevoir le chyle pour le verser dans rorgane central de la circulation, et de là dans toutes les parties du corps, le moment est venu de parler des recherches de M. Magendie sur cette grande et importante fonction, la circulation du sang.
Al’époque où M. Magendie ht ses premières recherches, la théorie de la circulation était à peu près ce qu’elle est aujourd’hui. Seulement, il semblait à Bichat, et c’était là ce qui le rendait si coupable aux yeux de M. Magendie, que le sang parvenu aux dernières extrémités des divisions artérielles, se trouve à peu près en dehors de 1 action propulsive du cœur, et que pour traverser les vaisseaux capillaires, il obéit à une action toute vitale. C’était là, en effet, ce qui avait fait dire a M. Magendie, dans un mémoire publié en 1817, que la théorie du mouvement circulaire du sang, grâce à Bichat, flottait incertaine, et qu il y avait lieu de la soumettre à de nouvelles expériences. Il se mit donc à l’œuvre
pour sa part.
Le but expérimental que s’était d’abord proposé M. Magendie était de déterminer la part que prennent les artères de différents calibres dans le mouvement du sang ; ses conclusions lurent que les grosses artères ne sont pas irritables, que les petites ne le sont pas non plus, et qu’on ne peut rien dire a 1 égard des dernières divisions artérielles. Bichat etNysten avaient déjà établi, par des faits, les mêmes
propositions, mais M. Magendie avait apporté de nouvelles preuves et on devait lui en tenir compte.
Le problème cependant n était pas tout à lait résolu; si les ai tèies ne sont pas irritables, c’est-à-dire susceptibles de se contracter sous l’influence d’un stimulant, peuvent-elles du moins se resserrer par le fait de l'élasticité de leurs parois? Ce devait être là une question pleine d’intérêt pour M. Magendie, l’élasticité étant une propriété physique; mais ici il y avait un écueil; M. Magendie n’allait-il pas, comme pour l’imbibition , faire de cette élasticité la cause premièie, le moteur essentiel de la circulation du sang? Il faut sempiesseï de le reconnaître, M. Magendie y mit plus de mesure; d’abord il ne