‹ Éloge de M. MagendieChapitre 5 sur 10 · XXVI ÉLOGE · texte numérisé non relu

XXVI ÉLOGE

» veut interpréter les mystères de la vie, de la souffrance et de la mort » doit avoir l’esprit élevé, l’âme miséricordieuse et les mains innocentes.»

Maintenant, messieurs, que nous vous avons montré M. Magendie dans son amphithéâtre, devant ses élèves, nous allons le suivre dans son hôpital, au milieu de ses malades. Immédiatement après son prosectorat, M. Magendie s’était présenté au bureau central des hôpitaux, et le 15 juillet 1818 il avait été proposé par le jury de concours pour une place de médecin. Un arrêté ministériel du 7 août suivant approuva sa nomination; son stage y fut d’assez longue durée, car ce n est quen 1826, le 12 juillet, qu’il fut proposé pour la place de médecin suppléant à l’hospice de la Salpêtrière. Puis, quelques années s’étant écoulées, en 1830, nommé médecin de l’Hôtel-Dieu, il demeura attaché à ce service pendant plus de quatorze ans ; ce ne fut, en effet, qu’en 1845 qu’il prit sa retraite, avec le titre de médecin honoraire des hôpitaux de Paris.

Sans s etre jamais précisément distingué par son activité dans le service des hôpitaux, M. Magendie avait d’abord pris au sérieux ses fonctions de médecin, et pendant quelques années on le vit s occuper du traitement des maladies; il avait même publié un formulaire qui eut un grand nombre d’éditions; il est vrai qu’il n y est guère question que de substances très actives, et que c était plutôt comme expérimentateur que comme médecin qu il les avait employées , mais enlin il le recommandait aux praticiens et avec raison, c’était un livre utile. A peu près à la même époque, il avait publié un Traité de la gravelle qui offrait quelques vues neuves, et qui fut très remarqué.

Mais M. Magendie n’en resta point là, à mesure que ses idées en physiologie se prononçaient dans un sens qu’il regardait comme positif, ses idées en médecine prenaient une autre direction. Il semble que dans ce travail de sa pensée il s’était attaché à prendre le contre-pied du célèbre fondateur de la médecine dite physiologique; Broussais aussi avait voulu déduire sa médecine de la physiologie de son temps qui était celle de Bichat, mais sa thérapeutique n’en était devenue que plus ferme et plus active; la physiologie avait fait de lui un croyant etpresqu’un fanatique, tandis que la physiologie que s’était faite M. Magendie avait fait de lui d’abord un sceptique, puis un parfait incrédule.

La raison, messieurs, en est facile à comprendre; tout en parlant de quelques principes physiologiques, Broussais tenait compte de 1 observation clinique, il ne perdait point de vue ses malades. M. Magendie,

au contraire, fort de ses principes, avait fini par ne plus tenir compte que de l’expérimentation directe, de sorte que l’un faisait de la médecine au lit des malades, et l’autre dans son amphithéâtre. On peut même dire que M. Magendie avait fini par transporter la pathologie tout entière sur sa table à vivisections ; il prétendait, en effet, qu’il pouvait ainsi reproduire sur les animaux et à volonté toutes sortes de maladies, particulièrement des typhus, des fièvres jaunes, des choléra, et qu’il obtenait par ce moyen des notions beaucoup plus exactes et plus précises que celles qu’on peut avoir au lit des malades.

Aussi avait-il à peu près abandonné son service d’hôpital, et ne faisait-il plus à l’Hôtel-Dieu que de courtes et rares visites; c’était ses internes qui, en son absence, et pour soulager les malades, prenaient sur eux de pratiquer quelques saignées et d’administrer quelques médicaments. M. Magendie n’y mettait pas d’empêchement; mais c’était de leur part une prétention qui le faisait sourire. « On voit bien, leur disaitil quelquefois, que vous n’avez jamais essayé de ne rien faire î »

En ville, dans les consultations avec les confrères, il ne faisait aucun mystère de sa parfaite indifférence pour toute espèce de médications. Si quelque jeune praticien, plein de foi dans son art, insistait avec chaleur pour lui faire approuver tel ou tel moyen de traitement; M. Magendie n’y mettait pas d’opposition, il se contentait de répondre: « Si cela vous amuse, faites-le. »

Tel était, messieurs, le scepticisme à la fois railleur et impuissant auquel cette médecine d’amphithéâtre avait conduit M. Magendie; voyons maintenant ce que ce même genre d’observation en avait fait, non plus comme médecin praticien, mais comme savant consulté sur de graves questions de salubrité et d’hygiène publique.

Longtemps avant l’époque à laquelle nous sommes arrivés, M. Magendie, en sa qualité de membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine, avait été chargé, et à différentes reprises, de procéder à l’examen de questions qui intéressaient la santé publique ; il avait rempli ces missions avec sa rigueur et son habileté ordinaires. D’intéressantes recherches ont été ainsi consignées par lui dans des rapports très étudiés; il nous suffira de citer le rapport qu’il fit à l’Académie des sciences sur la gélatine considérée au point do vue de l’alimentation.

Ces travaux avaient eu un certain éclat et c’est, sans doute à raison de

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celle circonstance que le gouvernement, dans ces dernières années, avait chargé M. Magendie de- présider le Comité consultatif d’hygiène publique.

Bien que déjà très souffrant de la maladie qui devait le conduire au tombeau M. Magendie remplit ces nouvelles fonctions avec un zele et une exactitude tout à fait louables, mais ses devoirs ici n’étaient plus ceux d’un simple rapporteur de commission^ d un expert tenu seulement à constater expérimentalement la réalité de quelques faits particuliers; il avait à diriger et à résumer les délibérations d’un corps placé comme un Conseil près du gouvernement et appelé à donner son avis sur les plus hautes questions d’hygiène; or, M. Magendie arrivant là avec ce scepticisme qui n’excluait pas bon nombre de préjuges, oubliait quelquefois de diriger les débats pour se livrer à de vives dénégations, ou pour montrer que tout n’était que doutes et inceitilu es.

I e gouvernement par exemple, venait-il à demander l’avis du comité su/les mesures à prendre pour prévenir l’importation de quelque grave épidémie, le président commençait par contester l’utilité de toute. espece de mesure; et comment aurait-il pu donner son assentiment à une mesure quelconque, lui qui ne croyait à l’importation d’aucune maladie ? Aussi était-il pris d’une véritable indignation lorsque, dans les discussions, on venait à prononcer le mot de contagion, et surtout lorsqu’on attribuait celle propriété soit au choléra, soit à la fièvre jaune, ou même à la peste.

Quant au typhus des armées, qu’il avait pu observer en 1814, il n’était pas éloigné d’admettre que l’agent morbifique peut passer d un individu malade dans un individu sain, mais c’était à la condition qu’on lui concéderait que cet agent ne peut ainsi se transmettre que par voie d imbibition H en était de même pour la variole, la rougeole, la scarlatine et la coqueluche, M. Magendie ne niait pas absolument leur transmission d’individu à individu, mais pour sauvegarder sa réputation de physiologiste positif, c’était encore à la condition qu’on reconnaîtrait avec lui que le germe de la maladie s’introduit dans l’organisme par imbibüion!

On pense bien qu’avec des idées de cette nature, M. Magendie, dans le sein du comité, ne devait pas se montrer grand partisan des mesures prises par les différents gouvernements pour mettre les populations a l’abri des maladies réputées contagieuses; chaque fois, en e et, qui était question de quarantaines , de cordons sanitaires , et de lazarets , M. Magendie ne manquait pas de se récrier, et de protester ; c était la, disait-il? des restes de barbarie, des institutions gothiques, indignes de

notre époque! Mais, comme à ses protestations M. Magendie n’ajoutait aucun raisonnement propre à infirmer les faits allégués, le comité, tout en respectant les convictions de son président, passait outre, et n’en donnait pas moins son assentiment à des mesures qui devaient assurer la santé publique et qui, d’ailleurs, se trouvaient modifiées en raison des progrès de la science.

Ceci se passait, messieurs, dans ces dernières années; M. Magendie, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine depuis 1821, jouissait du fruit de ses longs travaux; il avait été nommé commandeur de la Légion d’honneur ; suppléé dans ses leçons au Collège de France, il n’en restait pas moins entouré d’élèves dévoués, pleins de respect et de déférence pour sa personne, toujours attentifs à la parole du maître; presque tous les savants étrangers qui visitaient notre pays tenaient à honneur de lui être présentés; c’était une haute fortune scientifique bien méritée assurément, mais qui avait un peu gâté M. Magendie; elle avait altéré en lui un caractère naturellement serviable et généreux; ce n’était plu; ce jeune professeur particulier que nous avions tous connu plein d’aménité et de prévenance, de mœurs polies et élégantes; aimable encore quand il le voulait, il s’était donné toutes les apparences d’un de ces vieux savants qui semblent croire qu’une brusquerie hautaine et qu’une rudesse habituelle sont des conséquences obligées de leur position, et cependant, au fond, je me plais à le dire, il n'avait de haine pour personne; ce n’était qu’en public et officiellement qu'il affectait ces formes acerbes ; rentré chez lui, au milieu des siens, il redevenait un excellent homme, d’une humeur toujours égale et charmante.

Sa sollicitude pour les élèves qui l’aidaient dans ses travaux et qui s’étaient exclusivement attachés â sa personne était incomparable; loin de prendre quelque ombrage de leurs succès, d’en concevoir quelque envie, de redouter enfin ces réputations naissantes, M. Magendie était le premier à faire valoir leurs travaux et à les encourager. Gelaient autant d’aspirants à sa succession scientifique, il le savait, et cependant il se répandait en éloges sur leur mérite et n’en restait pas moins leur plus ardent protecteur.

Ces amitiés, les seules qu’il put avoir, lui demeurèient fidèles quand vinrent pour lui les jours de solitude, d ennuis et de souffiances. Depuis plusieurs années, M. Magendie se plaignait d une grande difficulté de

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respirer; il ne faisait plus que de courles apparitions à l’Académie des sciences, disant que la salle des séances était mal construite et privée d’air; ces symptômes avaient pris une grande intensité dans les premiers mois de 1855; ils annonçaient, à n’en pas douter, quelque grave lésion organique du cœur ; mais à quelles étranges illusions ne peuvent pas se laisser aller les esprits les plus fermes et les plus clairvoyants! Pour tout autre, M. Magendie ne s’y serait point trompé : il aurait vu dans cet ensemble de phénomènes qu’il aurait appelé physiques une de ces lésions matérielles qui apportent un empêchement à la libre circulation du sang; mais il s’agissait de lui-même, et il connaissait l’épigraphe menaçante du livre de Corvisart.

Aussi] dans son désir de ressaisir l’existence, on le vit se rattacher à des idées qu’il avait combattues pendant toute sa vie; c’était comme un dernier rameau vers lequel il tendait la main. Tous ces accidents, disaitil, devaient tenir à quelque principe goutteux qui, apres avoir cheminé dans l’économie après avoir pris toutes sortes de formes, avait fini par se jeter sur les organes de la circulation et de la respiration.

On sait combien sont cruelles les approches de la mort quand elle est amenée par une maladie du cœur; M. Magendie les a supportées avec une grande force d’âme. Lorsque enfin il comprit qu’il n’avait plus rien à espérer, assis sur son lit de douleur, il attendit avec une sombre résignation le moment fatal : ce fut une longue agonie, un spectacle déchirant pour ceux qui l’entouraient et qui ne se termina qu après de

longues souffrances, le 8 octobre 1855. ^

Ainsi s’éteignit, messieurs, cette vie qui, pendant près d un demisiècle, s’était mêlée si activement et si diversement à presque toutes les

questions soulevées dans le monde médical.

Toutes les heures, tous les instants de cette vie avaient été consacres au service de la science, et, il faut le dire à sa louange, M. Magendie a montré en cela un zèle, une ardeur, une constance qui ne s’est jamais démentie; avec un peu plus d’érudition et un peu plus de confiance dans le savoir et l’habileté des autres, il se serait épargné bien des travaux; mais cet esprit soupçonneux et négatif voulut tout reprendre, tout voir, tout examiner par lui-même : c’était comme une agitation perpétuelle qu’il soulevait autour de lui, agitation quelquefois déplacée et blessante, mais qui, en définitive, notait point stérile, car elle entreleliait dans la science un mouvement sain aire.

Ajoutons que cet esprit de recherches et de libre examen n’est point descendu avec lui dans la tombe : comme il avait une méthode, il avait formé une école, et cette ecoîe, demeurant après lui, n’a point laissé éteindre avec la vie du maître l’ardeur qu’il avait excitée. *

Mais ce culte de l’expérimentation, ce culte exclusif qui devait produire et qui a produit de si précieuses notions dans la science, avait fini, nous l’avons vu, par égarer en lui le physiologiste, par effacer le professeur et par supprimer le médecin.

Sans doute, il faut expérimenter et directement observer pour arriver à la vérité; mais il faut le faire avec mesure et avec discernement. M. Idourens 1 a dit en termes exquis : « L’art des expériences n’est pas » dans le nombre des expériences ; il est un art de les raisonner, de les » combiner, de les varier, de les multiplier à propos, d’en faire peu » d inutiles, et pour cela de n’en faire que de décisives; mais cet art >3 délicat, profond, cette force nouvelle de la pensée, ce grand art ne >3 sera jamais dans chaque siècle que le partage heureux de quelques 33 esprits d’élite. »

M. Magendie ne l’entendait pas ainsi. Si l’on en croit le plus éminent et le plus autorisé de ses élèves (1), dont j’emprunte ici les expressions, M. Magendie, loin de vouloir raisonner ses expériences, soutenait que c’est à l’expérimentation seule qu’il faut s’en tenir, sans mélange de raisonnement!

De sorte qu’à ce compte M. Magendie se serait interdit non pas seulement ce raisonnement,

Qui de la science aussi peut bannir la raison,

mais toute espèce de raisonnement.

Mais est-il vrai, après tout, que le raisonnement et // induction n aient été absolument rien pour M. Magendie? Nous ne le croyons pas. Fatigué des théories préconçues, des vaines hypothèses et des faux raisonnements, M. Magendie a bien pu dire qu’il ne voulait plus en croire que l’expérimentation, que l’observation directe; mais, dans celte observation, quelque simple qu’on la suppose, il lui eût été impossible de faire taire en lui cet entendement qui appréhende les faits et qui les juge, qui raisonne et qui se détermine, qui seul enfin peut construire la science.

(1) M. Cl. Bernard, Leçon d’ouverture du Cours de médecin au Collège de France. 1856.

xxn ÉLOGE DE M. MAGE1ND1E.

Maintenant, que penser de celte autre prétention de M. Magendie de , , . la physiologie à l’étude des seuls phénomènes physiques delà r-p ou plutôt comme l’a dit textuellement son savant collaborateur, de déposséder les propriétés vitales pour leur substituer des phénomènes hvsiaues et chimiques s’accomplissant dans l’organisme? Nous repondrLmeM Magie professai! en effet celle doclcine, mais que, par unTélranee contradiction, et sans bien s'en rendre compte, ,1 a consacré presque toutes ses veilles » l'étude des propriétés V"ab*-Q“ el“l1' ce en eto que celte sensibilité, que cetle motilité qu .1 certains org’aMs plutôt qu’à d'autres, sinon des propriétés essenlielletnen

“S sa‘ns die, il’, » «» »«- a» phénomènes pb jsiques e de

combinaisons chimiques qui méritent une etude seneuse : « h ormes de

! tTrre et de poussière, a dit Bufïon, nous avons avec la terre et la

» poussière des rapports communs : l’étendue, P«;

„ sauteur...; mais ces rapports qui nous hen * h ,w la vie l’âme » point partie de notre être...: c’est 1 organisation , c est la vie, âme,

xv nnî fait nronrement notre existence... » .

\ pexemple des grands maîtres, occupons-nous donc, messieurs, e

•want tout Pde la vie, de ses lois, de ses actes et de toutes ses manifestations Rappelons-nous que, loin de chercher à déposséder 1 homme de ses plus nobles attributs, de ce principe immatériel, sans leque rien ne se fait rien ne s’accomplit dans l’organisme, tous ces grands esprits en f l’nhipt nrincipal de leurs méditations, que la vie ainsi con i Séo o lui historiens, ses archéologues, ses législateurs, et jusqu a

Se cCt'donc à celte force qui agite la matière, à ce principe vivifiant «

créateur aue le physiologiste doit sans cesse remonter; historien de la vie, c’est à luiqu’il appartient d’en sonder les mystères, d’en interpréter tes foi d’en raconter les merveilles; àlui de montrer dans organisme humain la réalisation la plus parfaite de ce plan d’une arable et • ’.0 eîmnlicité de ce type toujours divers et toujours le même,

oiTse révèle avec tant d’éclat l’éternelle et suprême intelligence qui gouverne les mondes.

BIBLIOGRAPHIE

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