XXIV ÉLOGE
cIgs clameurs parties du sein de la Société protectiice des animaux (1) le dénoncèrent à la chambre des communes. La chambre prit au sérieux cette dénonciation, et on ne parlait rien moins que d’expulser le physiologiste français, en vertu de Yalien bill , lorsqu’un membre influent, M. Mackintocb, prit sa défense, et la chambre passa à 1 ordre du jour.
Mais cette sanglante réputation que s’était faite M. Magendie avait été bien au delà: la Pensylvanie elle-même s’en était émue. M. Ll. Bernard raconte qu’assistant un jour M. Magendie dans une de ses expériences, ils virent entrer un homme d âge respectable, giand, vêtu de noir, et gardant sur sa tête un chapeau à larges bords; c était un quaker : « Je demande, dit-il, à parler à Magendie. » M. Magéndie s’étant désigné : « J’avais entendu parler de toi, reprit-il, et je vois » qu’on ne m’avait pas trompé ; on m’avait dit que tu fais des expériences » sur des animaux vivants; je viens te voir pour te demander de quel » droit lu agis ainsi , et pour te dire que tu dois cesser ces sortes d’expé- » riences, parce que tu n’as pas le droit de faire mourir des animaux, » ni de les faire souffrir, et parce qu’ensuite tu donnes un mauvais » exemple, que tu habitues tes semblables à la cruauté. »
Vous trouverez peut-être, messieurs, que ces paroles n’étaient pas tout à fait dénuées de raison, et qu’il était assez difficile d’y répondre. M. Magendie s’en tira comme font, en pareil cas, tous les expérimen-
leurs, et ceux
Qui sur les animaux Se font un chimérique empire.
Il répondit que ses expériences avaient pour but, ce qui était vrai, et pour résultat, ce qui l’était un peu moins, d etre utiles à 1 humanité, que le phvsiologiste est mù, dans ses vivisections, par la pensée de faiie des découvertes utiles à la médecine; il ajouta que Harvey n aurait pu découvrir la circulation , s’il n’avait fait des expériences sur les biches du parc de Windsor, et puis il lui parla de la chasse et de la guerre.
On comprend tout ce qu’aurait pu répliquer cet honnête quaker; sans doute, Harvey avait dû faire des expériences sur des animaux vivants, mais il n’en fît qu’un très petit nombre, et toutes décisives, comme il appartient au génie. Haller, le grand Haller, en fit moins encore, et toujours avec une invincible répugnance, toujours avec d amers regrets.
(1) Society for prévention of cruelty to animais ,
Mais M. Magendie était trop épris de l’expérimentation pour avoir ces scrupules; et celui-là, sans doute, n’aurait excité de sa part qu’un sourire, qui, au lieu des injonctions du missionnaire américain, lui aurait adressé ces paroles d’un poêle persan, l’Homère de son pays :
«Approuves-tu donc et peux-tu concilier ces deux choses, que tu » aies reçu la vie et que tu l’enlèves à un autre ; ne fais pas de mal a une «fourmi qui traîne un grain de blé, car elle a une vie, et la douce vie » est un bien. »
Que si cependant, messieurs, le droit de faire des expériences sur des animaux vivants a pu être sérieusement contesté, que dire d’expériences semblables faites sur l’homme lui-même, et que faudrait-il penser de M. Magendie si, comme on l’a prétendu, entraîné par la passion de la science et par l’irrésistible désir de surprendre la nature à l’œuvre dans ce laboratoire vivant, il avait osé porter les mains sur des malades, dans le seul but d’expérimenter? Ici, messieurs, sans prétendre justifier de tout point M. Magendie, je dirai que ce qu’il a fait il l’a fait au grand jour, devant de nombreux témoins, et que, fort de ses bonnes intentions, c’est lui-même qui a raconté comment les choses se sont passées ( Leçons sur les phénomènes physiques de la viey t. III, p. 29, 30 et 116); j’ajouterai que c’était sur des malades voués à une mort certaine, inévitable, qu’il s’est permis ces deux ou trois tentatives; qu’il avait la conviction qu’aucune opération ne pouvait leur être préjudiciable, et que loin de craindre de hâter ainsi leur fin il croyait pouvoir prolonger leur vie de quelques instants. Mais je dois m’arrêter ici , et pour terminer dignement sur ce point, comme sur les hécatombes qui se succédaient dans l’amphithéâtre du Collège de France, je me bornerai à citer les belles et louchantes paroles que ces sortes de faits ont inspirées au savant et modeste M. Littré dans une page sur M. Magendie :
« La physiologie, a dit M. Littré, se croit obligée de soumettre à ses « expériences destructives des êtres organisés et vivants; mais la raison «humaine doit s’interposer pour réduire, dans les limites les plus » étroites, celte destruction inévitable et fatale.
» Une science qui exige le sacrifice des animaux ne doit pas verser » capricieusement le sang et prodiguer la douleur; il est bon, je dirai » même il est beau, pendant que l’esprit embrasse la rigoureuse fatalité * qui détruit les existences, que le cœur maintienne ses droits. Celui qui