ÉLOGE
Le 28 juin de l'année 1852, un granii vide s'est fait tout à coup dans le monde médical.
IJnhomme qui, pendant plus de cinquante ans, avait été au service de l'humanité et avait lutté corps à corps avec les souffrances de §es semblables ; qui s'était donné jour et nuit aux pauvres comme aux riches, et qui joignait aux plus hepreu? dons de l'intelligence les plus rarps qualités du cœur, — M. le docteur Récjamier s'es,t éteint en quelques instants. Quoique âgé de soixante dix-sept ans, il était encore si vivant que sa mort a été un coup de foudre pour ses amis :
il est tombé comme un général emporté sur le champ de bataille , ainsi qu'il l'avait prévu luimême, disant un an d'avance à un de ses amis : « Je ne serai pas malade, je serai frappé; » ou plutôt il est tombé, après une longue et belle vie médicale, dignement accomplie, comme un fruit mûr pour l'éternité.
Le médecin véritable est, pour un si grand nombre de familles, l'ami le plus dévoué, le plus sûr, le plus nécessaire, celui qui ne paraît jamais dans les lumières et dans les joies, mais qui paraît toujours dans les ombres et dans les tristesses de la vie; — que, s'il manque, toute sécurité d'avenir semble manquer avec lui . Beaucoup se présenteront pour lui succéder, aucun ne le remplacera. Cette parole, que l'on attendait avec tant d'anxiété et de confiance; ce regard, que l'on était si avide d'interroger; celte main intelligente et amie, que l'on connaissait si bien, qui nous les rendra? La douleur et le regret seront d'autant plus profonds, que cette confiance se sera plus fidèleaient transmise des pères aux enfants pendant plusieurs générations, avec tout ce qu'elle entraîne de secrets conservés et de services rendus.
Tel a été le sentiment de deuil public qui s'est
produit dans bien des cœurs, à la nouvelle de la mort de M. Récamier.
Qu'on permette à un des plus sincères amis de cet homme de bien, à un de ceux qui l'ont le plus connu par le cœur et par l'esprit, de consacrer quelques lignes à sa très- chère et très-précieuse mémoire, et de se faire l'interprète de plusieurs, en rendant hommage à sa haute vertu autant qu'à sa science profonde et qu'à son génie médical.
Si on trouvait à redire au titre d'éloge que nous plaçons en tête de ce travail , nous avouerions tout simplement qu'il a été choisi avec intention; et si on prétendait qu'il exclut l'impartialité nécessaire à une appréciation scientifique, nous répondrions que nous faisons très-formellement profession de partialité pour ce que nous aimons et admirons. Aujourd'hui, sous prétexte de cette belle vertu d'impartialité que personne ne possède, on s'attache surtout à rechercher les inconvénients des bonnes choses et les avantages des mauvaises, les défauts de ses amis et les qualités de ses adversaires : nous ne pensons pas ainsi, et nous n'avons même pas voulu cacher nos sentiments derrière les dénominations banales de notice, de biographie, d'analyse, d' apprécia-
tion, etc. Quand oiî l-ep'rochail à Broussuis d'élre injuste envers ses adversaires, il disait : « Il est possible que leurs ouvrages contiehnent de boilnes ehbses, mais je ne suis pas chargé de les faire valoir.» De même, nous croyons que quelquefois l'irapattialité est une véritable injustice, ce qui ne veut pas dire que la partialité soit aveugle. La partialité a ses raisons : les écoute qui veut.
Nous avons donc voulu faire l'éloge de M. Récaniier, comme Fonterielle (talent à part) a fait celui de M. Boerhave et de M. Dodart. Le public jugera si, dans la vie de cet homme éminent et excelleiit , il y a matière à éloge.
M. Joseph-Claude-Anthelme Bécamier est né à Rochefort, en Bugey, près la ville de Belley, département de l'Ain, le 6 novembre 1774. Ses aïeux paternels et maternels étaient très-anciennement connus et honorés dans leur province comme notaires , magistrats et médecins , et avaient contracté quelques alliances avec la noblesse du pays.
Le docteur Grossi, son grand oncle, premier
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médecin des rois de Sardaigiie, Victor Amédée et Charles Emmanuel, élait un des remarquables praticiens de son temps.
Notre illustre confrère avait pour proche parent et pour parrain le célèbre auteur delà Physiologie du goût, M. Brillât Savarin, mort conseiller à la Cour de Cassation en 1826; pour cousine, M"' Récamier, dont le monde parisien a admiré la beauté et conservé un si graci'eux souvenir, et qui (chose bien plus rare), a su garder, par les qualités de son cœur, encore plus que par celles de son esprit, les plus précieux et les plus constants amis.
Le père de M. Récamier élait notaire : sa mère, qu'il perdit jeune, était une de ces femmes qui laissent pour toujours leur empreinte sur l'âme de leurs fils. C'est dans les bras de sa mère, et en quelque sorte dans son s<îin, qu'il eut le bonheur de puiser ces sentiments profondément religieux qui ne l'abandonnèrent jamais, et qui lui firent traverser, sinon avec calme, au moins avec sûreté, les orages de la jeunesse et ceux des temps révolutionnaires.
Il fit ses études près d'un de ses oncles, ecclésiastique distingué, et au collège des Joséphisles,
à Bt41ey, où il eut pour condisciple M. Richerand, avec lequel il resta toujours lié, malgré la différence des principes et des pensées. Chose singulière, entre ces deux hommes de talents si divers, depuis le collège M. Récamier continua toujours de tutoyer M. Richerand, qui, par une sorte d'instinct respectueux et de reconnaissance de supériorité, dit toujours vous à son ancien camarade.
En 1793, il entra comme chirurgien auxiliaire de troisième classe dans le service de santé de l'armée des Alpes, au siège de Lyon. A la fin de 4793, il quitta le service de l'armée des Alpes pour entrer en qualité de chirurgien auxiliaire de la marine du port de Toulon.
Il en fut donc de M. Récamier comme de presque tous les jeunes médecins de ce temps-là. Il passa par la médecine militaire, et fut trempé de bonne heure dans le danger. Nous tous qui avons succédé à nos pères dans la carrière médicale, que ne leur avons-nous pas entendu raconter sur ces temps héroïques, oh tout l'honneur de la patrie était réfugié dans les camps? Que ne nous ont-ils pas dit sur cette grande école médicale qui parcourait les champs de bataille de l'Europe, et où ils se
formaient à un art qu'ils devaient ensuite venir pratiquer dans nos paisibles cités? A.vec quel bonheur ne se retrouvaient-ils pas vingt, trente, quarante, cinquante ans plus tard, pour se serrer la main ou pour se dire l'adieu suprême? Qu'il me soit permis de placer ici un souvenir personnel bien cher à mon cœur : à la fin de 1848, j'ai vu M. Récamier près de mon père mourant, son ancien compagnon d'armes de 1793 et de 1794; et c'était merveille de contempler ces deux hommes excellents, qui avaient guerroyé ensemble, dont la forte vie avait été si bien remplie, tous deux si profondément et si sincèrement chrétiens, parler avec gaieté et simplicité, comme deux bons camarades, de leur départ pour la patrie ultràterrestre, où tous deux aujourd'hui reposent, nos modèles par leur vie, nos modèles par leur mort.
En 1794, à l'âge de vingt ans, il fut nommé, au concours, premier aide-major du vaisseau de quatre-vingts canons, le Ça-Ira. C'est un trèsintéressant épisode de la carrière médicale de M. Récamier, que le combat du Ça-Ira contre une escadre anglaise composée de sept vaisseaux. Le bâtiment français, seul d'abord, et ensuite aidé du Censeur, soutint la lutte pendant deux jours
el parvint à metlre hors de combat deux vaisseaux anglais, et à fortenieiilendoinmager les cinq autres. Dans cette affaire, le jeune chirurgien de marine, qui avait vu tuer par un boulet le chirurgienmajor occupé avec lui à un pansement, et qui avait prodigué avec le plus constant courage ses soins aux blessés et aux mourants, eut un autre service à rendre : au moment où le Ça-fra, démâté et démantelé, allait couler bas, il dût établir des pompes, placer chacun à son poste, courir à fond de cale, oii ses aides s'étaient enfuis, les ramener à coups de plat de sabre sur le pont, organiser complètement un service de pompe qui pût sauver le malheureux bâtiment. Tout cela fut pour lui l'affaire de quelques instants. Il y déploya un courage et une énergie qui, cinquante ans après, faisaient encore l'admiration des témoins de cette terrible journée. M. Récamier aimait quelquefois à rappeler les détails saisissants de cet affreux combat; et le jour même de sa mort, il fut consulté par la nièce d'un de ces jeunes chirurgiens du Ça-ira, qu'il avait si rudement et si admirablement mal menés pour les contraindre à leur devoir au moment du danger. 11 aimait à se faire raconter, par la consultante, les détails
qu'elle avait souvent entendus do suii oncle, devenu, depuis, conseiller à laCoui' royale de Caen. iXous avons le plaisir de pouvoir mettre sous leS yeux de nos lecteurs le récit de ce combat naval, l'ait par M. Récamier lui-même, dans une lettre qu'il écrivait à son père en 1794. On y verra le courage, le sang-froid, l'intelligence qu'il déploya dans cette circonstance, et tous ceux qui ont connu le célèbre professeur, et qui se rappellent le sentiment patriotique dont il était animé contre les Anglais, verront, par la lettre du jeune officier de santé du Ça-Ira, que ce sentiment était, chezluij de vieille date.
'J'oulon, ce 23 vendémiaire au iV de la République fi-ançaise.
« Mon très-cher Père,
« Maintenant, il ne sera pas hors de propos « de vous donner quelques détails sur notre « affaire :
« Le 21^ ventôse passé nous découvrîmes l'es- " cadre anglaise sous le vent à nous. Nous avions « tous les avantages, nous pouvions les attaquer, « on ne l'a pas fait. Le lendemain 23, nous avions « encore le vent, mais le Ça-Tra se trouvait beau-
«( coup SOUS le vent de l'escadre française, et, par a conséquent, fort rapproché del'escadre anglaise, « qui était encore sous lèvent h lui. Notre escadre, « au lieu de nous attendre, forçait de voiles; il « nous importait de l'atteindre, afin de n'en être « pas séparés. En conséquence, nous avons fait « aussi de la voile. Comme nous marchions! « J'étais sur la proue, je contemplais avec quelle » rapidité une masse aussi considérable fendait « l'onde écumante. Un coup de vent survenu à « l'improviste me fait entendre sur ma tête un « fracas horrible : nous venions de démâter de « nos deux huniers, et la vergue du peti^ avait, en « tombant, effleuré ma tête. La marche du vais- « seau, ralentie par cet accident, il ne fut pas « difficile aux vaisseaux ennemis les plus avancés « de nous joindre. Cependant, une de nos frégates, « l'Alceste, nous donna la remorque, et nous leur (t donnâmes encore bien de l'exercice, sans que « noire escadre fit aucun mouvement pour nous «c secourir. Cinq vaisseaux anglais engagèrent « enfin le combat, qui dura quatre heures et « demie, c'est-à-dire jusqu'à ce que la nuit sé- « parât les combattants. Pendant la nuit, le Cen- « seu7' vint relever la frégate, et nous prendre à la
u remorque, mais il ne put jamais si bien faire, « que le lendemain nous ne fussions encore sous « le vent de notre escadre, qui nous abandonnait, i( et, par conséquent, fort près de celle des Anglais. « À cinq heures et demie du matin, j'étais monté « sur le pont. J'aperçus toute l'escadre anglaise « qui s'avançait vers nous avec une rapidité qui u me fit penser à gagner mon poste, où je pensai « que je serais bientôt plus que nécessaire. J'étais « à peine descendu que le combat recommença « avec une fureur terrible; il durait depuis fort « peu, lorsque le chirurgien-major, avec lequel je « pansais un homme qui venait d'avoir le bras « emporté, fut coupé en deux à côté de moi par « un boulet de 36; je tombai sur lui couvert de « sang et d'éclats. On me crut mort, je n'étais «pas blessé. Du sang-froid! m'écriai-je, et je « repris le pansement qu'avait brutalement inter- « rompu cet envoyé des Anglais. Un instant après, « les blessés descendirent par vingtaines et par « trentaines. 0 comble d'horreur! Presque point « de petites blessures! Ce n'était que bras et qué « jambes emportés. Les petits blessés étaient ceux « qui n'avaient que les bras ou les jambes cassés « simplement, ou quelques larges plaies sans
« fractures; deux autres successivement furent u hachés entre nies bras. Pendant que je les pan- « sais, les boulets et les éclats semblaient me res- « pecter. Nos cofîres à linge et à médicaments, « tout fut brisé. Nous avions pour nous amuser, « pendant que nous pansions, une musique assez « agréable : le bruit de l'explosion des pièces de « 36 et de 24, qui étaient sur nos tètes, se com- « binant avec le clas clas des boulets qui frapu paient à bord, avec le glou glou de l'eau qui « entrait par plus de quarante trous, que ceux-ci u avaient fait à fleur d'eau; avec le bruit que faiu sait celle qui, à cause du roulis, entrait parles « sabords, et de là tombait dans notre poste par « les écoutilles, et avec les hurlements des blessés, « formait une symphonie des plus agréables, et « que je ne souhaite qu'à ceux qui désirent la « guerre. Pour nous rassurer, j'entends tout d'un « coup, après que nous sommes rendus, craquer « horriblement les flancs du vaisseau; je n'avais « encore pu monter, à cause du nombre des « blessés, qui s'élevait h plus de trois cents. Celui « des morts est allé à plus de deux cent cinquante, « sanscompterquedes trois cents blessés la moitié, « au moins, est périe misérablement. Le fracas
" redoublanl, et le danger devenant imminent,' je « monte. Quel spectacle! Monceaux de cadavres « et de membres encore palpitants, ëparsçà et lù (i parmi les débris du vaisseau qui a été mis hors « de service pour toujours; presque tous nos ca- « nons éclatés ou démontés; je ferme les yeux et M les oreilles, je suis sur le pont. D'un côté, le « Cenmir aborde avec nous : d'un autre, l'escadre « anglaise, qui nous entourait, fixe mon attention, (( Les chocs des deux vaisseaux étaient affreux, je « voyais pâlir les plus intrépides; nous avions « 11 pieds d'eau dans la cale; on établissait, à « la vérité, six pompes, mais cela allait lentement;
il était quatre heures après midi, et le combat « avait duré jusqu'à deux heures, c'est-à-dire huit « heures. Les Anglais, qui venaient à bord avec « leurs canots, s'en retournaient aussitôt; aucun « n'osait confier sa vie un quart d'heure durant « au pauvre Ça-Tra, qui naguère vomissait au loin « la foudre, le carnage et la mort. Et moi, que « faisais-je pendant ce temps-là? Tapi dans un « coin, je dévorais un méchant morceau de biscuit « qu'on m'avait donné, tant il est vrai que la faim « ne perd jamais le droit de s'unir à nos autres « maux. Ce qui me consolait un peu, c'était de
« voir l'état où nous avions mis cette fîère escadre, « et de pouvoir dire que, si tous les nôtres eussent « fait comme nous, de longtemps ces fiers maîtres « de la mer n'eussent fait flotter leurs pavillons « dans nos parages. Deux des leurs avaient été « aussi bien démâtés que nous, dont un était en- « coreplus maltraité, puisqu'il fut obligé de jeter u ses batteries à l'eau. Cela n'empêcha pas que, « dans un violent coup de vent qui survint quel- « ques jours après, pour nous raccommoder, ils « ne fussent obligés de l'échouer sur la côte de « Gênes et de l'y brûler. Je l'ai vu. Pour l'autre, « ils ont eu beaucoup de peine à le faire resservir. « Au reste, tous ceux qui nous avaient approchés, « et qui étaient au nombre de sept, étaient tous « fort maltraités, puisqu'ils ont mis plus de deux « mois et demi à se réparer. Finalement, on fait « descendre à terre les malades au golfe de l'Es- « pèce, près de Gênes; les autres les suivent, et « moi, me trouvant remplacer le chirurgien- « major, je suis obligé de rester. Conduit à Saint- « Florent, me voilà aux prises avec une fièvre « putride que j'avais attrapée par le long séjour « que j'avais fait dans la cale parmi les blessés. « Echappé h une mort glorieuse, je me vois sur
« le point de la trouver dans un lit dont je ne sors « que pour la sauver, à mon tour, à mon libéra- « teur, et me voir sur les bras, pour me refaire « dans ma convalescence, plus de cent quarante « malades, dont plus de soixante et dix fiévreux « de tout genre; le restant galeux et blessés. Mes «< forces renaissent avec mon courage, et j'ai le « bonheur de me conduire de manière à ne pas « retomber et à emporter, en m'en allant, le re- « gret de ceux qui m'ont connu; car j'ai traité « quantité de malades dans les villages voisins « à' oh nous étions, et qui m'offraient de seféunir « plusieurs paroisses pour me faire un revenu « en blé et autres denrées, si je voulais me fixer « parmi eux. J'ai fini par apprendre l'italien par « principes, que je ne parle et n'écris point mal; « j'y ai même fait des progrès qui ont un peu « surpris mes camarades. En arrivant, j'ai élé « passé de seconde classe, et très-atïligé d'ap- « prendre que vous aviez été malade.
« Adieu à tous. Je vous embrasse tous de tout « mon cœur.
« Votre fils respectueux et attaché,
Le commandant du Ça-Ira était le capitaine Condé, depuis contre-amiral, secondé par un capitaine, qui mourut des suites de ses blessures; le lieutenant de détail était M. Jacob, depuis ■vice-amiral.
Ainsi qu'on le voit par la lettre intéressante que nous venons de citer, M. Récamier s'était attiré, au plus haut degré, la confiance et l'affection du pays où il séjournait comme prisonnier de guerre. C'est là qu'il a fait ses premières observations médicales. A son retour, il soumit au comité de salubrité navale de Toulon un rapport sur les maladies qui avaient affecté les prisonniers confiés à ses soins en Corse, et en particulier sur le typhus. Plus tard, dans ses cours de clinique, il citait souvent ce typhus de Corse et les succès inespérés qu'il avait tirés de l'usage hardi de la saignée.
En 1796, il quitta la marine et revint dans la maison paternelle, où il étudia la médecine avec ardeur. Son père désirait beaucoup le retenir près de lui; mais, à force d'instances, M. Récamier obtint de venir étudier à Paris, où il arriva en octobre 1797, âgé de vingt- trois ans. Arrivé à Paris, il trouva un de ses anciens camarades d'étude, avec lequel il avait travaillé plusieurs
années auparavant, vers l'époque du siège de Lyon, à l'hôpital de la petite ville de Bourg. Ce camarade était Bichat.
En 1801, il fut nommé médecin de l'Hôtel-Dieu, et c'est là que, pendant plus de quarante ans, il a été le père et l'ami des pauvres confiés à ses soins, aussi bien que des étudiants et des jeunes médecins qui venaient recueillir ses leçons et ses inspirations.
11 établit des cours de clinique, dans lesquels il développait ses théories médicales et montrait déjà cette originalité de pensée et cet esprit inventif qui ont toujours été son caractère propre. En 1805, il appliquait à la connaissance et au traitement des maladies de l'utérus le spéculum uteri qui, dans le monde médical et chirurgical, est un de ses principaux titres de gloire.
Sa renommée fut aussi rapide que précoce, et de bonne heure il fut appelé en consultation par ses confrères comme un homme dont l'esprit avait des ressources particulières de sagacité et de pénétration . Ce genre de renommée lui est resté, et, quoiqu'il eût l'entière confiance de beaucoup de familles, on peut dire quel. Kécamier a toujours été plus médecin consultant que médecin ordinaire.
En 18?i1, après la mort de Corvisart, M. Kécamier, présenté par la faculté, fut nommé professeur de clinique interne. La même année, lorsque l'Académie de Médecine fut reconnue par ordonnance royale, il fut un des fondateurs de cette société. Il n'en fut jamais un membre bien assidu (ce qui s'explique par l'entraînement de sa grande clientèle, et surtout de cette clientèle de malades désespérés et mourants, dont nous avons déjà parlé); il ne fut jamais non plus un des principaux orateurs ou rapporteurs de cette assemblée (ce qui allait peu à son genre de- talent et à l'impatience naturelle de son esprit pour suivre tous les fils d'une discussion souvent prolongée au-delà des justes bornes); mais toutes les fois qu'il y paraissait, il se faisait écouter religieusement par l'autorité de son caractère et l'importance des observations qu'il présentait. Dans ces dernières années, trois simples notes lues par lui, l'une sur les maladies de l'utérus, l'autre sur lês effets du guano dans quelques affections chroniques, la troisième sur ce petit appareil galvanique qu'il a appelé cataplasme électrique, prouvent que, jusqu'à la fin, cet esprit curieux et investigateur recherchait incessamment
les moyens d'étendre le domaine de la thérapeutique.
En 1830, M. Récamier, attaché de cœur et de conviction aux principes de la légitimité, refusa de prêter le serment imposé aux professeurs de facultés, et donna du même coup sa démission de professeur à la faculté de médecine et de professeur au collège de France. A la même époque, il quitta Paris et se retira en Suisse, près de Fribourg, où il resta pendant un an, pour se dévouer complètement au soin d'une santé qui lui était bien plus chère que la sienne.
De retour à Paris, il reprit ses occupations d'hôpital et de ville avec autant d'ardeur que jamais; et la confiance universelle qu'il inspirait à ceux qui connaissaient sa personne aussi bien qu'à ceux qui connaissaient seulement son nom, était telle, que cette longue absence fut pour lui comme inaperçue. Le flot des consultations revint vers lui plus envahissant que jamais; sa grande activité recommença.
En 1837, il reprit, comme professeur libre, à r Hôtel-Dieu, des leçons cliniques, trop tôt interrompues. La jeunesse médicale, qui était alors livrée à de bien autres enseignements que
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celiii-là, ne vit point reparnilre sans une sympathique admiration le professeur que son d(5sintéressement avait dépossédé de deux chaires. Quand elle entendit le collègue et l'ami de Bichat reprendre la parole dans cet Ilôtel-Dieu, où il l'avait prise pour la première fois trente-cinq ans auparavant, et défendre avec ardeur l'hippocratisme et le vitalisme, que, depuis si longtemps, on lui apprenait à mépriser, elle écouta religieusement et applaudit franchement. Cet accent de conviction, ce ton d'enthousiasme, mêlé de tant ' de bonhomie dans le récit des faits de pratique les plus intéressants, saisissait l'auditoire au plus haut degré; et, si M. Récamier avait pu continuer cet enseignement commencé avec tant d'éclat, il aurait élevé à la science médicale un monument considérable.
Malheureusement, ses occupations de praticien interrompirent cette belle œuvre, dont à peine quelques fragments ont pu être jetés au public par les journaux du moment.
La vie d'aujourd'hui dévore les hommes et les choses. Quand je vois le grand Fr.HolVuuinn commencer son plus bel ouvrage , son Traiic de médecine raisomiée, à soixante ans, et le terminer tran-
quillement à soixante-quatorze ans, cela me paraît dans l'ordre. N'est-ce point aux hommes que l'expérience a mûris et blanchis , qui ont subi le feu des batailles médicales et qui en sont sortis avec une profonde connaissance des maladies, n'estce point à ceux-là qu'il appartiendrait d'enregistrer ce qu'ils ont vu et pratiqué? Qui eût eu, plus que M. Récamier, le droit, je ne dis pas de se reposer, mais de se recueillir, et de consigner pour la postérité les grandes pensées qu'il avait sur son art? qui eût eu à révéler plus de secrets arrachés à la nature, si souvent prise par lui sur le fait?
En '18421, une place étant devenue vacante à l'Académie des Sciences, il se mit sur les rangs d'après l'avis de ses amis, en se contentant de publier la notice de ses travaux. Cette notice, que nous publions plus bas dans son entier, donne une idée de la variété et de l'importance de ses recherches, et fait d'autant plus regretter que ce grand praticien n'ait pas pu former le recueil de ses œuvres pratiques : on y aurait trouvé as^ surément l'expression d'une des vies médicales les plus utilement et les plus admirablement remplies. Les dix dernières années de cette vie ont été oecu-
pées par une pratique encore ^Irès-aclive , interrompue seulement par quelques attaques d'une sciatique fort douloureuse et quelques alTections catarrhales dont il ne ménageait pas assez les convalescences.
Le 28 juin 1852, après avoir passé la journée à visiter des malades et la soirée à recevoir des amis, après avoir entretenu dans cette même soirée le professeur Cruveilhier au sujet d'un malade avec toute la vivacité de son intelligence et toute la plénitude de son jugement, il fut pris soudainement de tous les symptômes d'une apoplexie pulmonaire. Les soins les plus empressés lui furent prodigués inutilement : il n'eut que le temps de prononcer quatre fois ces paroles : « Mon Dieu, ayez pitié de moi! » Et il expira entre les bras de sa femme et de ses enfants éplorés, en présence de M. l'abbé Ratisbonne, son ami , accouru au premier appel.
Cette mort presque subite n'a point été pour lui une mort imprévue : il avait communié la veille, suivant son habitude hebdomadaire. Pour nous, c'était un coup terrible; pour lui, c'était un simple passage : ses jours étaient pleins.
Voilà , en peu de mots, la carrière de cet homme
qui a laissé de si profonds souvenirs dans tous les cœurs.
Essayons, à présent , de faire connaître ce qui le distinguait de ses contemporains, comme praticien et comme savant; car M. Récamier n'a pas seulement été un médecin accomplissant noblement sa tache pendant la longue vie qu'il lui a été donné de parcourir : il avait une physionomie particulière, un caractère propre, une action spéciale.
M. Récamier était, avant tout et plus que tout, un grand homme de bien et un grand praticien, et il est nécessaire d'associer ici ces deux noms, parce que chez lui le cœur était à la hauteur du génie et le génie au niveau du cœ-ur. On a dit avec raison : Pectus est quocl disertum facit, mais il est encore plus vrai de dire : Pectus est quod medicim facit. Ceux qui veulent réduire la médecine à une sorte d'art vétérinaire, quelque esprit qu'ils y mettent, quelque talent d'observation qu'ils déployent dans l'histoire naturelle de l'homme malade, ceux-là, nous ne craignons pas de le dire, ne sont pas médecins. Est-ce que l'homme est un
simple mamniifère? Est-ce que la pauvre veuve qui veille près de sou fils unique avec le tremblement de l'amour maternel ne remue pas vos enlrailles? Est-ce que le délire est le même chez le typhique, dont vous ne pouvez sauver les jours qu'à force de quinquina, et chez le nostalgique, que vous placez expirant sur une charrette, et qui arrive guéri dans son pays natal ? Est-ce que les conditions sont les mêmes pour le malade dont l'intelligence est troublée par la honte et le désespoir, et pour celui dont le cœur consolé garde toute sa sérénité? Non, certes. Quelle que soit sa souffrance, l'homme est toujours un être moral. La première qualité du médecin est donc de relever le cœur de ses malades et de ceux qui les entourent, par la foi qu'il a lui-même dans son art, et par la confiance, c'est-à-dire par l'espérance qu'il inspire. Or, qui de nos jours a possédé, à un plus haut degré que M. Récamicr, cette foi et cette espérance dans son art, et cette bonté sympathique qui ranime les forces de la vie, et qui laisse à la nature toute sa force de réparation dans les maladies? Chez cet homme éminent, tout respirait la puissance de l'art : son regard, qui cherchait jusque dans les profondeurs de l'économie vivante,
sans jamais s'étonner de ce qu'il y Irouvail, et sans que le patient pût ddraôler en lui l'ombre d'un trouble ou d'une inquiétude; son attitude d'assurance en soi-même et en sa science; sa parole, non-seulement médicale, mais encore humaine.; son désir ardent et évident de guérir, ce désir^ qui ne connaît point d'obstacle, et qui se moque de tout, comme il le disait lui-même. Il ne semblait pas seulement le ministre et l'interprète de la nature [nalurœ minister et interpres], il en paraissait le maitre. Quelquefois, après avoir attentivement examiné et profondément réfléchi , il concluait à un cataplasme et à de l'eau pure : cela voulait dire qu'il s'en remettait à la nature, qu'il pouvait la laisser faire, et qu'il suffisait de ne pas la troubler dans son travail. D'autres fois, après un examen en apparence très-superficiel, il prescrivait la médecine la plus active, ou même la plus perturbatrice. C'est «qu'il avait aperçu soudainement quelqu'un de ces signes qui ne laissent pas en repos l'esprit du médecin; c'est qu'il se méfiait de la nature, et qu'il voyait poindre le commencement de quelque travail destructeur. Mais, soit qu'une intuition profonde lui eût donné confiance dans la nature, soit que la perception d'un rapide
coup d'œil le fit courir au-devaiit du danger, il s'était également posé en face de sa conscience, et c'était toujours la réponse la plus sérieuse et la plus probablement utile, qu'il en rapportait. 11 consultait à la fois les mouvements de la vie humaine qu'il avait sous le§ yeux, et la Providence, qui en règle toutes les lois. 11 avait lu dans les Sainles-Ecritures :
« C'est le Très-Haut qui a produit de la terre « tout ce qui guérit, et l'homme sage n'en aura « point d'éloignemeiit.
« Un peu de bois n'a-t-il pas adouci l'eau, qui « était amère?
« Dieu a fait connaître aux hommes les vertus « des plantes, le Très-Haut leur en a donné la « science, afin qu'ils l'honorassent dans ses mer- « veilles.
« H s'en sert pour apaiser leurs douleurs et les « guérir : ceux qui en ont l'ar-l en font des compo- « sitions agréables et des onctions qui rendent la « santé, et ils diversifient leurs confections en mille « manières. »
Et il semblait qu'il eût toujours présentes ces grandes et encourageantes paroles, et que sa conscience ne devait point être en repos tant qu'il
n'avail pas trouvé le remède qui devail apaiser et guérir.
Pour le dire en passant, quelle distance de cette science de ProYidence à celle qu'on propage de nos jours, sous le faux nom do science positive!
Aux yeux de la philosophiepsm^;e (qui n'est, en définitive, que celle du poète Lucrèce), tout, dans le monde, se réduit à une série de phénomènes : si le soleil éclaire, dit-elle, il brûle; si la pluie arrose les campagnes, elle les dévaste; si l'air atmosphérique entretient la vie, l'air miasmatique la détruit; si la chaleur et l'électricité président au développement vital des végétaux et des animaux, la chaleur et l'électricité président également à la décomposition des êtres frappés de mort. 11 n'y a, dans la nature, ni sagesse, ni providence, ni harmonie, ni force conservatrice, ni volonté, ni but; il n'y a que des phénomènes dont l'homme doit chercher, par l'observation, à saisir le lien (s'il y en a un !) pour connaître ceux qui peuvent lui être utiles, et ceux qui peuvent lui être nuisibles, afin de défendre sa malheureuse existence contre les causes de destruction qui l'entourent.
Quoi de plus faux, quoi de plus triste, que cette doctrine qui est hardiment proposée par des hom-
mes d'esprit, comme une doctrine de progrès! Car s'il n'y a rien de prévu, rien de voulu, rien de sagement conçu, ni de sagement ordonné dans les choses, s'il n'y a ni création, ni conservation du monde, tout peut retomber dans le chaos à chaque instant, et je défie qu'on trouve une raison capable de déterminer l'homme à faire un pas pour trouver une vérité ou pour porter un secours à son semblable.
Dans la doctrine chrétienne, au contraire, qui est celle qu'a professée toute sa vie M. Récamier, au milieu des camps comme au milieu des hôpitaux, dans sa vieillesse comme dans sa jeunesse, l'idée de Providence, d'harmonie, de force conservatrice et réparatrice, est l'idée-mère de toute observation. S'il y a trouble dans les fonctions vitales, c'est que le mal a été introduit dans le monde, et que la vie est une épreuve; s'il y a une médecine, c'est que le Très-Haut a produit de la terre tout ce qui guérit; s'il y a un médecin, c'est que Dieu a voulu que l'homme se dévouât aux hommes, ses frères en douleur.
Voilà le secret de l'imperturbable confiance qu'avait en son art l'illustre médecin dont nous déplorons aujourd'hui la perte, de cette volonté
acharnée à guérir les malades, quelque désespérés qu'ils fussent, de celle sainle audace à tenter l'impossible et à traiter, non plus seulement les mourants, mais même les morts, et, comme l'a si bien dit M. Gibert, au nom de l'Académie, de cette foi qui transporte les montagnes, de celle charité qui fait les miracles.
La doctrine médicale constamment professée par M. Récamier, le vitalisme, était celle qui était le plus faite pour soutenir son ardeur de guérir et son invincible espérance d'être utile. Ami et condisciple de Bichat à la fin du siècle dernier, médecin de THétel-Dieu en même temps que l'illustre anatomiste, il avait assisté à la naissance de l'anatomie pathologique parmi nous, et avait institué, dès 1800, l'usage des nécropsies dans ses leçons de clinique. Plus tard, il fut lié avec nos plus célèbres analomo-palhologistes, Bayle et Laennec. Mais son bon sens pratique repoussa toujours la portée exagérée que, depuis Bichat, on a voulu donner à l'étude des lésions organiques. Dès le premier jour, il avait vu que l'anatomie pathologique est dans la médecine, mais que la médecine n'est pas dans l'anatomie pathologique. Toute sa carrière médicale, qui a justement embrassé
les cinquante premières années de ce siècle, a été une longue protestation contre les abus de l'esprit analomique introduit dans la médecine, ce nouvel impedimenlum que n'avait pas eu à signaler Baglivi. Bichat, en effet, malgré tant de services rendus, malgré un talent et une imagination poussés jusqu'au génie, avait jeté la médecine dans une fausse voie en prenant pour devise de ses travaux : « Qu'est-ce qu'une maladie , si on en ignore le siège? » Souvent le mal est partout; souvent il est aujourd'hui sur un point et demain sur un autre , sans cesser d'être le même mal ; souvent il est impossible à déterminer dans son siège, sans que les indications thérapeutiques soient moins claires. C'est le sentiment de cette vérité médicale qu'eut toujours M. Récamier; et , tandis que son ami Bichat se lançait, avec tous ses contemporains, à la recherche du siège anatomique des maladies, lui se souvenait qu'Hippocrate avait dit « qu'il y avait dans le corps humain des solides, des liquides et des forces; » et encore « que le traitement indique la nature des maladies; » et voilà pourquoi on le voit de si bonne heure parler de maladies vitales, de maladies nerveuses, de maladies rhumatoïdes, d'affec-
tions diathésiques, de dyscrasies, etc.; établir la distinction de ses éléments sthénique, asthéniqiie, astaxique, réfractaire, etc.; et chercher avec ardeur les médications spéciales qui correspondent à ces dispositions spéciales de l'économie vivante, ainsi que les moyens de réveiller les sympathies et les synergies vitales, afin de rétablir l'équilibre physiologique rompu par la maladie. Voilà pourquoi , laissant bien loin de lui (quand il le faut) l'état organique proprement dit, il va demander la raison d'une maladie opiniâtre ou à une disposition héréditaire jusque-là oubliée, ou à une maladie antérieure qui a disparu, et qui est à la maladie actuelle, ce que la fleur est au fruit, ce que le printemps est à l'automne , ou à une affection morale qui enraye toutes les médications; ou à une simple circonstance d'hygiène (le vêtement, l'habitation , l'habitude, etc.) qui imprime à la vie ou à tout un ordre de fonctions particulières un mouvement fatal.
Ce n'est pas qu'il ignore l'utilité qui se trouve dans l'étude des altérations si variées des tissus organiques, et, à l'occasion, il montre qu'il sait les étudier : soit qu'il donne des idées nouvelles sur k structure des tumeurs hémorroïdales, soit qu'il
établisse des distinctions lumineuses sur les ditîérentes espaces de cancer, soit qu'il décrive les ramollissements cérébraux, soit qu'il démontre la nature des kystes et donne le moyen de les atteindre, soit qu'il fasse de nombreuses et fécondes divisions dans les maladtes de l'utérus, etc. Mais, quelque intérêt qu'il sache attacher à ses descriptions et aux corollaires qui en découlent, pour lui, ce n'est là que la partie accessoire de la médecine. La médecine principale , la médecine tout entière est dans l'observation de la nature agissante et de la portée des mouvements vitaux : à ses yeux, celui-là est médecin qui saisit une indication vitale; qui, arrivant au lit du malade, voit nonseulement quelle est la lésion (ce que peut faire tout élève d'hôpital instruit et attentif) , mais surtout quelle est la nature et la portée de l'ensemble du mal; quelle force de résistance présentera le malade; ce qui arrivera demain d'après ce qui est arrivé hier, et d'après ce qu'on a sous les yeux aujourd'hui; quel est le danger et quelle est la ressource. C'est à cela qu'il s'applique (c'est là ce que cherche son regard; c'est pourquoi il tàte le pouls (cette boussole du médecin] pendant un si long temps et à tant de fois différentes ; c'est
pourquoi il considère la saison, la chambre, le lit du malade; c'est pourquoi nous l'avons vu terminer promptement une convalescence interminable en faisant passer un malade d'un quartier de Paris dans un autre.
Cela veut-il dire qu'il est toujours dans la généralité et dans les choses d'ensemble ? Pas le moins du monde : et personne n'est plus apte, plus sagace, plus opiniâtre, plus heureux que lui à trouver, indépendamment du siège du mal, le point de départ du mal. Il sait et il professe que la maladie peut être dans la totalité de l'organisme {morbi tolius materiœ) ; qu'elle peut être dans l'un de ces grands appareils répandus dans toute l'économie, et qu'il appelle pour cette raison appareils squelettoïdes; qu'elle peut être dans un plus petit appareil ou dans un seul organe, ou dans un seul point d'un organe. Il sait qu'une maladie qui semble générale peut n'être que locale par le point de départ, et, qu'au contraire, une maladie qui semble locale, peut être générale par le point de départ : tout cela selon les dispositions, ou de la famille, ou de l'individu, ou de l'âge, ou de quelque autre circonstance vitale qui n'est révélée que par l'observation clinique. Personne n'explore
mieux que lui les organes matériellemenl altérés; mais il ne perd pas de vue que quelquefois toute l'indication thérapeutique est dans le commémora tif , c'est-à-dire dans le récit de la vie antérieure physiologique et pathologique du malade.
Cet esprit vitaliste, par lequel il embrassait tant de choses, maintenait sa confiance et son courage, même en regard des lésions organiques les plus considérables : comme il pensait que toute maladie était venue vitalement , c'est-à-dire par une perversion particulière du mouvement vital, il espérait toujours (contra spem in spem) qu'elle pouvait s'en aller vitalement, c'est-à-dire par la réhabilitation du mouvement vital. Sous ce rapport, il se rapprochait d'un homme dont il s'éloignait beaucoup à d'autres égards, deBroussais.Àinsi que Broussais , M. Récamier se révoltait contre ce fatalisme médical qui met toute sa satisfaction à constater l'existence des lésions organiques, à les bien connaître, à les bien décrire et à ne trouver les observations complètes , que quand on a de ces belles descriptions anatomiques qui signifient impuissance de l'art et qui co)îso/ewï l'observateur. Mais, au lieu que Broussais, dans son point de vue systématique étroit et dans sa thérapeutique bornée,
croyait toute maladie inflammatoire et n'accordait sa confiance qu'à la médication anti-phlogistique , en y associant tout au plus la médication révulsive, M. Récamier, dont la pensée était bien autrement vaste par ses vues pathogénésiques, par sa sagacité diagnostique , par sa fécondité et son impartialité thérapeutiques; M. Récamier, qui n'avait point de système à défendre, pouvait s'adresser à toute la nature pour y trouver des moyens de guérison.
Toujours vitaliste dans sa thérapeutique comme dans sa pathogénie , il observait , suivant les éléments de maladie qui se présentaient à lui, ou la méthode naturelle, ou la méthode imitatrice, ou la méthode perturbatrice, ou la méthode empirique, ou tour à tour les différentes méthodes; car nous l'avons vu, plus que tout autre, se méfier des conversions et des complications qui surviennent si souvent dans les maladies. Ce mot, qu'il répétait sans cesse : Prenez garde! annonçait que, quelque idée qu'il se fût faite d'abord sur une maladie , il se tenait toujours sur la défensive. Ses vues physiologico-pathologiques, bien souvent admirables de justesse et de lumière, quelquefois illusoires ou imaginaires, étaient bien plus des
viics partielles et du moment, que des parties détachées d'un grand système pliysiologico-pathologique. Pourquoi? Parce qu'il était, avant tout et par-dessus tout, praticien. C'était donc souvent un admirable médecin physiologiste pour saisir la nature malade sur le fait, pour découvrir le point de départ du travail pathologique, pour arrêter brusquement une tendance destructive, pour rééquilibrer les forces vitales, pour remettre, si je puis dire, la nature dans la bonne voie, et pour déterminer les conditions d'une médication hardie qui, dans une certaine mesure, devait être utile, et, dans une certaine autre mesure, pouvait être nuisible.
Mais était-il aussi grand physiologiste dans ce sens, qu'il avait conçu un ensemble d'idées sur les phénomènes physiologiques et pathologiques de l'homme; qu'il avait ordonné ces idées, et qu'il y faisait naturellement rentrer tous les phénomènes de santé ou de maladie offerts à son observation? Avail-il une théorie médicale largegement et simplement assise, comme celle de Stahl, par exemple, d'où la thérapeutique découlât comme de sa source? Avait-il cette faculté de conception, de déduction et d'exposition qui dé-
montre les lois de la nature vivante? Il croyait l'avoir : mais nous dirons franchement qu'il avait plulôt quelques éléments heureux d'un système qu'un système bien lié, et que son esprit se laissait si vile entraîner de détail en détail, qu'il n'en démontrait jamais bien l'ensemble. Son génie était trop impétueux, trop primesautier, trop renfermé dans l'impression du moment, trop livré et trop dévoué à la guérison de ses malades : ou plutôt il n'avait pas ce talent de conception et d'exposition, parce qu'il ne l'avait pas et qu'il en avait un autre. Y a-t-il lieu de lui en faire un reproche? Pourquoi donc? Est-ce qu'on s'est jamais avisé de reprocher au grand Condé ou au maréchal de Turenne de n'avoir point laissé à la postérité de beaux traités de stratégie? M. Récamier était, je le répète, avant tout un homme d'action, et on peut volontiers se le représenter au milieu de ses malades ou de ses maladies, comme un général sur le champ de bataille. La maladie, qui pour d'autres est un objet d'histoire naturelle, était pour lui un ennemi qu'il s'occupait sans cesse à poursuivre et à combattre, et contre lequel il cherchait sans cesse des armes nouvelles. Son langage médical, toujours si pittoresque, en avait
même pris une sorte d'empreinte ou de ton militaire : il suivait les mouvements de l'ennemi, il découvrait ses pièges, il le débusquait, il changeait la direction de ses batteries quand l'ennemi avait changé les siennes; quelquefois il se déclarait battu, mais sans découragement, parce qu'il avait d'autres troupes à amener sur le terrain; quelquefois il s'emportait, comme les héros d'Homère, jusqu'à injurier son adversaire et à lui jeter à la face tout ce qu'il avait sous la main. Qu'importe, pourvu qu'il remportât la victoire! C'est alors qu'il avait recours aux moyens empiriques, dont personne n'était mieux approvisionné que lui. N'allait-il pas en ce genre jusqu'à la bizarrerie? C'est possible; mais tous les hommes raisonnables ne conviennent-ils pas qu'il y a souvent dans les maladies, comme dans les remèdes, un élément caché qui ne nous est révélé que par la pure expérience, c'est-à-dire par l'empirisme? Et tous les médecins, désireux d'être utiles à leurs malades, ne recueillent-ils pas avec soin les documents empiriques? et même ne peut-on pas dire que les médications les plus efficaces sont purement empiriques?
Comme tous les hommes d'action puissants et
courageux, M. Récamier a eu plus d'une fois des revers qui, dit-on, ne seraient point arrivés à un homme plus calme et plus prudent. Cette ardeur qui le poussait à ne reculer devant rien; ce sentiment de sa puissance, qui tant de fois lui avait procuré des bonheurs inespérés et avait ressuscité sous ses yeux des vies que l'on croyait éteintes, des cadavres déjà abandonnés; cette imperturbable confiance l'a, dans quelques circonstances, entraîné au-delà du but, et lui a fait tenter l'impossible. Mais combien n'a-t-on pas exagéré ces malheurs, et combien n'a-t-on pas été injuste à son égard? Le plus souvent on l'appelait quand tout était perdu et que toutes les ressources de l'art avaient échoué, parce qu'on le savait inépuisable en moyens ingénieux et hardis. Que faisait-il alors? Il abordait avec courage et avec espoir des malades désespérés que personne n'osait plus aborder : au lieu de les coucher mollement de ses propres mains dans leur tombeau, il les réveillait violemment, il leur arrachait des signes de vie, et les sauvait avec éclat, ou les perdait avec éclat : quel reproche y avaitil à lui faire? Il arrive un jour chez une de ses malades, dont on a déjà couvert respectueuse-
-K4 42 liment et tristement le visage : à son entrée, on lui annonce la mort. «Morte! dit-il; cela n'est pas possible. » il découvre le visage et le corps; il ranime la chaleur par tous les moyens imaginables et inimaginables; il rappelle enfin la vie, et rend l'enfant à sa mère tremblante de joie. Tout le monde a pu voir dans le salon du médecin sauveur, cette enfant devenue mère de famille.
Une autre fois il est amené en toute hâte, par un père éperdu, près d'un enfant mourant : le râle de l'agonie a commencé ; un peu d'écume est poussée entre les lèvres par les derniers soupirs ; les médecins se sont retirés, croyant à un épanchement dans le cerveau, par suite d'une scarlatine dont l'éruption n'a pu se faire. M. Récamier regarde le mourant, puis se tournant vers le père : « Séchez vos larmes, dit-il; dans une heure votre enfant vous sera rendu. » Puis il se met en devoir de saigner ce cadavre qui , en effet , revient à la vie. La prétendue hydrocéphale scarlalineuse n'était qu'une attaque d'épilepsie qui, antérieurement,
s'étaitdéjàmontrée deux fois chez le même malade.
Combien d'autres agonisants, ramenés à la vie, ne pourrions-nous pas citer'
Le médecin qui pèche par inaction perd ses
malades, si je puis dire, avec douceur, et les malheurs ne lui sont point imputés : le praticien qui pèche loyalement, par excès d'action, n'a que des malheurs violents. Mais, pour les familles, le malheur n'est-il pas le même? Et qui oserait dire que M. Récamier a perdu plus de malades par son excès d'aclion que d'autres par leur inaction? Qui oserait dire qu'il n'en a pas sauvé un grand nombre que d'autres laissaient mourir? Si, en dehors même des cas désespérés, il s'est quelquefois trompé, que celui de nous qui n'a jamais commis d'erreur lui jette la première pierre!
Nous aimons à donner ici le portrait de M. Récamier, tracé par un médecin anglais, le docteur Tilt, dans son Traité des maladies de la menstruation (*). Nous remercions cordialement notre confrère d'outre -mer d'avoir rendu une si complète justice au célèbre médecin français, et nous voulons lui laisser toute la naïveté d'expression dont il revêt sa pensée. Du reste, quiconque lira l'inté-
(*) On diseases of mensiruaiion and ovarian inflammation, by Edward Joha Tilt. LondoD.
ressant ouvrage de M. Tilt pourra voir qu'il a parlé en juge compétent.
« La mention fréquente que nous avons faite « du professeur Récamier nous invite à signaler à « nos confrères une réputation éclipsée par d'au- « très noms français d'une valeur très-inférieure, « mais qui nous arrivent chargés par des masses « de volumes. Contemporain deBichat, Récamier, « en 1796, a établi pour la première fois des le- « çons cliniques à l'Hôtel-Dieu. Il a institué au « même hôpital l'usage, maintenant devenu gé- « néral dans tous les hôpitaux d'Europe, de faire « les nécropsies, donnant ainsi l'impulsion à l'a- « natomie pathologique, qui est le principal titre « de gloire de l'école de médecine de Paris.
« Tous les progrès modernes dans le traitement « des maladies des femmes datent de Récamier, « puisque c'est lui qui a inventé le spéculum. « Nous disons inventé, car comment pourrions- « nous comparer son instrument avec celui de (( Paul d'Égine, dont Fabrice d'Aquapendente « parle en ces termes : « Si nous trouvons l'orifice «« de la matrice fermé par une membrane, « le mal est incurable, car le couteau ne peut « atteindre à une si grande hauteur? » (Fa-
« bicius de Âqiiapendente, 1670, p. 749.) C'est « encore à lui que nous devons le traitement des « ulcérations du col utérin par les caustiques. « Mais, indépendamment de ces titres à la renom- « mée, Récamier serait encore un médecin émi- « nent.
«« Quoique d'un tempérament ardent et d'une « nation qui aime le changement, il a conservé « intactes les saines traditions médicales, et les a « transmises à ses élèves. Il n'a jamais été imbu « des idées de Broussais, dont le règne a été un « instant universel en France, qui ont infecté à « un certain degré même ceux qui leur résistaient, « et qui forment encore le fondement de la pra- « tique française. Comme chirurgien, Récamier a « de grands droits à nos éloges, par la précision « de son diagnostic et par la hardiesse de ses opé- « rations. Aucune région du corps humain n'est « inaccessible à son doigt inexorable, et aucun « obstacle n'arrête son investigation quand il pé- « nètre dans les profondeurs les plus cachées de « l'économie pour y découvrir une tumeur dont « les racines sont profondes, ou pour déterminer « le point précis où doit plonger l'acier libérateur. « Mais aujourd'hui les progrès de l'âge ont com-
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« mencé à priver sa main de sa fermeté et de sa «( dextérité accoutumées, et il se borne principale- « ment à la consultation. Quand un œil d'aigle est « nécessaire pour bien voir à travers le réseau « compliqué des anomalies de la nature, et pour « déterminer le traitement qu'il y faut opposer, « alors Récamier est appelé. Quand un extrême M danger demande la prompte détermination d'un « homme énergique, alors on envoie chercher u Récamier. À mesure que les difficultés croissent, w ses efforts persévérants croissent aussi, et il « trouve dans son génie fertile de nouvelles res- « sources à opposer aux progrès de la maladie.
« Comme professeur, il ne débitait pas des le- « çons soporifiques à quelques endormis, mais il « relevait l'attention de ses nombreux élèves en « faisant couler de ses lèvres les trésors de son « expérience avec une expression caractéristique « qui était comme le sceau de son individualité. « A la fertilité de l'invention, à la sûreté de la « science pratique, à la fermeté de l'action, il « ajoute d'éminentes facultés philosophiques : et « ceux qui n'ont pas, comme nous, entendu ses « disquisitions lumineuses sur quelque cas délicat « dans le laisser-aller d'un tète-à-lête médical,
u peuvent prendre une idée de sa faculté de rai- « sonner at de la finesse de sa dialectique, en se M reportant au second volume de son ouvrage sur a le cancer.
<( Comme homme, Récamier est sans tache. « Cependant, quoique universellement respecté « pour la parfaite indépendance de son caractère, a sa haute moralité et la loyauté de ses convictions « religieuses, il serait contre la vérité de dire qu'il « est apprécié de tous les médecins distingués « avec lesquels il se trouve en consultation. Sa « désespérante inexactitude pourrait déjà rendre « compte de cette circonstance : et, si le portrait « que nous venons de tracer, l'eût été dans un « de ses longs moments où nous l'avons quelque- « fois attendu en consultation, nous l'aurions (! probablement vu sous un jour moins favorable. « Sa résistance à plier son opinion à celle des « confrères avec lesquels il se rencontre, est une « autre raison qui l'empêche d'être également acu cepté de tous. Est-ce un défaut ou non? Cela « peut faire question, quand on considère que « son opinion sur un cas médical était pour lui « comme un devoir religieux, et qu'il ne la don- « nait pas légèrement : quand il l'avait une fois
<( donnée, rien ne pouvait le déterminer à la mo- « diûer, pour se soumettre à la convenance, ou « pour mériter l'approbation des autres. Mais si, « avec ses égaux, Récamier est parfois incapable « d'un compromis, avec ses élèves, au contraire, « et avec les jeunes praticiens qu'il trouve au lit « du malade, rien ne surpasse la parfaite liberté « d'opinion qu'il recherche, la manière flatteuse « dont il parle de leur jeune expérience, et l'appui « eflîcace qu'il leur donne.
{( Quant à son inexactitude, elle vient de son ar- « dent désir de traiter chaque malade avec toute « la cordiale énergie dont il est doué. Que le ma- « lade soit riche ou pauvre, peu lui importe : tous « ont une part égale à son attention, et il ne les « laisse jamais avant d'avoir la satisfaction d'a- « voir fait pour eux tout ce qu'il lui est humai- « nement possible de faire. Les grands médecins » ne sont ni ceux qui racontent purement et « simplement des faits médicaux , ni ceux qui « arrangent et exposent avec soin les pensées « des autres; ce sont ceux qui savent animer de « l'esprit philosophique des siècles passés les in- « nombrables faits de notre temps. Tel est Réca- « mier : et si, dans cet épanchement du sentiment
« d'un de ses disciples, nous avons dit la vérité, « Récamier peut être justement considéré comme « une des gloires de l'humanité, et comme un de « ces beaux caractères qui, à de rares intervalles, « brillent dans l'histoire de la médecine, et impoc( sent au monde le respect de notre profession. *>
En jetant les yeux sur la notice des travaux de M. Récamier, que nous donnons plus bas, on voit en effet que les travaux chirurgicaux y occupent une large place : de sorte qu'il est vrai de dire que, si M. Récamier n'eût pas été un médecin éminent, il aurait été une de nos gloires chirurgicales. Ce qui le poussait vers la chirurgie, ce n'était pas seulement le souvenir des préludes de sa vie médicale , c'était surtout son ardeur d'être utile par tous les moyens [consilio manuque], par toutes ses forces, et au delà de ses forces. Nous croyons que cette ardeur l'a quelquefois emporté trop loin, comme lorsqu'il a proposé l'ablation delà matrice entière. Nous croyons qu'il s'est quelquefois abusé sur l'utilité ou la nécessité de certaines manœuvres chirurgicales non innocentes, comme lorsqu'il
ifisistail avec tant de force sur le calhélérisme de l'ulërus pour chercher dans l'intérieur de sa cavilé des germes de polypes : et l'exemple d'un homme aussi éminent et aussi sincère a pu autoriser des opérations dangereuses qui n'auraient point dû être pratiquées; mais à côté de cela, quels services n'a-t-il pas rendus à la chirurgie? Le premier et le plus grand de tous est assurément la découverte du spéculum uteri, faite dès 1806, qui a donné tant de facilité et de sûreté à l'étude des maladies delà matrice, qui amis tant de précision dans le diagnostic de ces maladies, et qui a simplifié à un si haut degré leur traitement. Si on veut avoir une idée du progrès qu'a fait faire à l'étude des maladies de matrice l'introduction du spéculum uteri dans la pratique médicale, il n'y a qu'à voir ce que disaient des affections utérines les pathologistes de la fin du dernier siècle, et même ceux du commencement du Xll' siècle. Voici , par exemple, comment parle Lassus dans son traité de Pathologie chirurgicale (1805) du cancer de l'utérus : « Elle (celte affreuse maladie) est incurable dès qu'elle se manifeste, c'est-à-dire lorsque le col de l'utérus est attaqué d'un squirrhe douloureux! Hic morbus mlla medicina sanatur, dit Paul d'Egine;
et ce(te ddcision est confirmée par l'expérience journalière. Les seuls remèdes consistent à calmer la douleur avec de l'opium pris intérieurement et en lavement. On fait aussi plusieurs fois le jour, dans le vagin, des injections composées avec une décoction de plantes narcotiques. » Et dans sa Médecine opératoire,]^ même professeur Lassas ne dit pas un seul mot applicable au traitement des maladies utérines : il n'y avait en effet alors aucune thérapeutique chirurgicale de ces maladies. En 1803, Pinel ne parle ni du catarrhe ni du cancer utérin : tout ce qu'il y avait à en dire était alors obscur! En 182â même, Samuel Cooper, dans son utile et estimable Dictionnaire de chirurgie , n'a pas un mot sur le diagnostic et le traitement des ulcères, cancers et tumeurs de l'utérus.
Le spéculum uteri de M. Récamier a été, pour les maladies utérines, ce que le sthéthoscope de M. Laennec a été pour les maladies de poitrine : et , quand on pense combien sont variées et nombreuses les maladies de l'utérus, combien la souffrance de cet organe réveille de sympathies dans toute l'économie, combien il est important d'établir le rapport de la souffrance et de la lésion , combien on a dù autrefois (V. Lassus) abandonner
de malades pour des affections très-douloureuses et très-exténuantes en effet, mais si facilement et si simplement guérissables, on jugera quel immense service a rendu M. Récamier par la découverte de son instrument explorateur ! Il est bien à regretter que cet illustre praticien, entraîné par la vie médicale la plus active, n'ait pu réunir, dans un ensemble, toutes les idées que sa vaste expérience lui avait données sur ce genre de maladies : ce qu'il en a fait connaître par son Traité du cancer et par quelques lectures académiques trop rares, par les consultations et par ce que M. Tilt appelle si bien le laisser-aller du tête-à-tête médical , a pourtant répandu dans le public savant de très-vives lumières sur ce sujet, et mis tous ceux qui savent observer sur la voie d'une thérapeutique journalière très-utile, dont les premiers éléments n'existaient même pas avant lui.
Depuis M. Récamier, l'organe utérin a pu être observé et traité comme un organe qu'on a sous les yeux : il est devenu accessible à toutes les variétés de topiques qui correspondent à toutes ses variétés pathologiques, et le fameux noli me tangère, si facilement et si souvent prononcé autrefois, ne l'est aujourd'hui que dans des circons-
tances fort rares et exceptionnelles. La précision qui a pu être apportée dans l'étude et la détermination des maladies de la matrice a nécessairement éclairci la nature des autres maladies qui pouvaient être confondues avec celles-là et qui l'étaient souvent : la physiologie en a profité aussi bien que la pathologie ( car ces deux sciences se renvoient toujours la lumière l'une à l'autre), et la sphère d'action des différents organes de ce département a été mieux définie. C'est de ce moment que les recherches physiologiques et pathologiques sur les ovaires ont fait les progrès que nous avons vus de nos jours; que leurs lésions ont été de mieux en mieux définies; que leurs influences sympathiques ont été plus exactement appréciées. En combinant ces données de diagnostic local et anatomique avec les idées générales de médecine pratique qu'avait M. Récamier, qui, comme nous l'avons déjà dit, était non le médecin exclusif des lésions, mais surtout le médecin de la vie , il est facile de juger quel champ a été désormais ouvert à la vraie thérapeutique : on a mieux su les traitements que le médecin doit faire et ceux qu'il ne doit pas faire, et la mesure dans laquelle il doit les faire, en
tenant compte de tous les éléments de vie locale fit de vie générale dont la relation constitue l'harmonie de la santé, et dont la perturbation constitue la marche et la nature de la maladie.
Ce n'est point ici le lieu d'entrer plus à fond dans les détails : tout ce que nous voulons, c'est de faire comprendre l'importance de la découverte du spéculum sur la pathologie de la femme.
En 1829, M. Récamier publia ses Recherches sur le traitement du cancer. Ce livre est le seul traité important qu'il ait laissé à la postérité, indépendamment des nombreux mémoires répandus dans les recueils périodiques sur différents points de médecine pratique.
C'est dans cet ouvrage qu'il a consigné ses travaux sur le traitement du cancer par la compression. Déjà, quelques essais du même genre avaient ité tentés en Angleterre, en particulier par les docleurs Young et Pierson; mais ces essais, généralement condamnés, étaient à peu près abandonnés, et l'on peut dire qu'avant M. Récamier, la méthode de compression des tumeurs cancéreuses n'existait pas. En \Slù, il a commencé à s'en occuper; en 1829, il offrait déjà au public des résultats considérables, et, depuis, le nombre
des faits favorables à I9 compression s'est beaucoup multiplié. « Le traitement du cancer par la « compression, dit avec raison le docteur Cayol,, « est une nouvelle conquête de la Hiérapeutiqu^ V sur le domaine do l'incurabilité. C'est une dé- ..« couverte qui se place d'elle-même, par son « importance, au premier rang de celles dont la a médecine moderne peut s'enorgueillir, à côté .« de lalithotritie et du sulfate de quinine. » Pour îjLVoir une idée de celte admirable et utile méthode, il ne faut point exagérer les choses et croire que la compression est le spécifique de cet affreux mal, qu'on appelle le cancer. M. Récamier ne l'a jamais présentée ainsi; il l'a, au contraire, considérée et indiquée comme une méthode thérapeutique qui, quelquefois, résolvait complètement des tumeurs jugées et dignes d'être jugées cancéreuses; qui, d'autres fois, ne résolvait ces tumeurs qu'imparfaitement, mais les rendait opérables, de non opérables qu'elles étaient d'abord; qui, d'autres fois, enfin, n'était et ne pouvait être qu'auxiliaire, et n'avait de mérite que par sa combinaison avec d'autres méthodes. C'est pour- .quoi il appelait sa compression : Compression méthodique simple ou combinée. Ce Traité du cancer y
qui n'est généralement consulté par les praticiens que pour les faits nouveaux relatifs à la compression qu'il renferme, et pour les détails d'application de la méthode qui y sont donnés avec une grande précision, ce traité est, à nos yeux, bien autre chose. Quand on lit avec une particulière attention l'histoire générale du cancer tracée par M. Bécamier, ce qui frappe surtout, c'est la lutte d'un esprit aussi sagace et aussi persévérant, contre un mal aussi triste dans ses explosions imprévues, aussi imperturbable dans sa marche, aussi terrible par les douleurs qu'il provoque, aussi rebelle à toutes les ressources et à toutes les combinaisons de l'art. Dans les manifestations les plus désespérées de la maladie cancéreuse, M. Récamier poursuit le mal par tous les moyens possibles que met à sa disposition la thérapeutique médicale et chirurgicale : compression, cautérisation, ablation, énucléalion, aconit, ciguë, cura famis, etc. Il va plus loin : il le poursuit dans ses premiers commencements, lorsque la dégénérescence n'est pas encore arrivée; ce n'est pas encore assez, il le poursuit avant sa naissance, avant son aurore, avant son crépuscule, quand il a encore le temps devant lui.
Dans une maladie aussi essentiellement organique et aussi primitivement locale que celle-là, où tant de distinctions anatomiques sont fondamentales et nécessaires, oii la médecine semble si désespérée, et oii la chirurgie recule si souvent en s'a- Youant vaincue avant le combat, il est du plus haut intérêt de suivre les considérations physiologiques et médicales qui peuvent relever l'espérance du praticien, et, à force de prévoyance, lui donner de l'avance ou sur le progrès, ou sur la marche, ou même sur le commencement des affections cancéreuses. C'est, assurément, une des plus belles applications de la médecine vitaliste, que l'étude de toutes les circonstances vitales qui peuvent faire craindre, pour une personne, le développement de cette maladie. Il ne suffit pas de dire banalement que le cancer est héréditaire, il faut encore savoir distinguer, dans une famille, quelle personne sera plus particulièrement exposée à l'héritage pathologique, et pour quelles raisons, et à quel âge elle sera menacée, et quelles circonstances pourront hâter ou retarder l'échéance, et quelles précautions pourront détourner le mal. Il ne suffit pas de savoir, d'une manière générale, que tel âge est plus exposé que tel autre à tel
genre d'affeclions, il faut encore pouvoir déterifliner, parmi les personnes de cet âge, lesquelles ^ont le plus probablement menacées, lesquelles devront être le plus surveillées, et de quelle façon elles devront l'être. Enfin, il ne suffit pas de remarquer superficiellement que le cancer succède souvent à une autre maladie, il faut connaître quelles sont les maladies avec lesquelles se l'ont ces cruels échanges, et les moyens de prévenir ce terrible commerce; il faut avoir étudié soigneusement, et bien connaître les difîérerites saisons .et les différentes heures de la vie, et savoir ce que chacune d'elles apporte de germes ou de fruits, et comment on peut modifier l'action de ces saisons et de ces heures. De plus, il faut savoir .que, comme le mal vient souvent en dehors de toutes les prévisions (c'est-à-dire par le fait de notre ignorance) , de même le bien vient quelquefois, malgré nos craintes les mieux fondées. 11 y a, de la façon la plus imprévue, des cures par inÛammation, par hémorragie, par gangrène, et miême par résolution ou par simple statu quo; et, quoique ces cas soient très-rares, chaque individu pouvant être un cas rare, chacun doit garder l'espérance. « Des tumeurs anciennes, de nature manifeste-
« ment cancéreuse, s'arrêtent ou même dispa- « raissentpar le changement de régime alimen- « taire, par le retour du calme moral, par des « modifications dans les vêtements, comme l'apa plication d'une peau de cigne sur la partie « malade; par une habitation exposée au midi, « par un traitement anti-syphilitique, etc. » Nous ne devons pas nous arrêter stupéfaits devant ces faits exceptionnels, comme Hamlet devant son fantôme, et nous contenter de dire : Chose étrange {'lis strange) ! Nous devons les enregistrer avec soin, afin qu'ils augmentent notre confiance dans la nature, et par conséquent dans l'art qui peut l'imiter, et notre persévérance dans l'action thérapeutique.
C'est cet ensemble d'observations et de remarques physiologiques que M. Récamier excelle à réunir en faveur de ses malades, qu'ils le soient depuis peu de temps, qu'ils le soient depuis longtemps, ou qu'ils doivent l'être un jour. C'est en observant avec une attention extrême et avec une profonde pénétration la marche de la nature dans ses allées les plus perfides, dans ses sentiers les plus reculés elles plus tortueux, qu'il a pu présenter des idées si utiles et si fécondes
pour la ciiralion de la plus opiniâtre, de la plus maligne et de la plus désespérée des maladies chroniques qui affligent l'humanité. Bien que les résultats présentés sur les effets de la compression méthodique seule ou combinée, dans les Recherches sur le traitement du cancer, soient fort considérables, et méritent au plus haut point de fixer l'attention et l'admiration du monde médical, nous ne faisons peut-être pas moins de cas de la série de pensées que nous venons de mentionner, et qui peuvent mettre les praticiens sur la voie de tant de choses. Telle étaitl'opinion deM.Récamier lui-même, et il semblait avoir le sentiment de tout ce que contenaient en germe ces admirables chapitres; car, si on lui parlait de l'intérêt que présentaient les faits recueillis par lui sur les effets de la compression : « Oui, disait-il, mais il faut u surtout lire l'histoire générale des maladies « cancéreuses. C'est là qu'il y a des points de vue « importants. »
Cette manière d'envisager la naissance, le développement, la marche, la terminaison des affections cancéreuses, l'amène nécessairement à faire sur la constitution des malades et sur le caractère des maladies, des distinctions importantes, et à
présenter, à l'occasion, ses idées de physiologie pathologique. L'abondance de ces idées aurait jeté la plus grande confusion dans le traité du cancer proprement dit. 11 a donc fallu les rejeter à la fin de l'ouvrage, dans des notes dont la suite fait, à elle seule, un ouvrage. Quelque incomplète que soit cette œuvre de palhogénie, quelques lacunes qu'elle laisse à regretter, quelque diffusion même qu'elle présente (disons-le) dans l'exposition et dans le style, elle contient tant de vues pratiques de premier ordre, qu'il est impossible de parler de M. Récamier sans s'arrêter sur ces notes, qui étaient son œuvre de prédilection, et comme le résumé des idées théoriques qu'il répandait dans ses cours et dans ses conversations. Il revenait sans cesse à ces distinctions, tant il leur trouvait d'importance, et y rapportait les inspirations si heureuses qu'il avait si souvent au lit des malades. Il est à croire qu'il exagérait, à ses propres yeux, la valeur de cet enchaînement théorique des phénomènes physiologiques, et que son inspiration venait d'ailleurs. Il y a, dans le génie médical comme dans tout génie d'artiste, quelque chose de si vif, de si prompt, de si approprié aux circonstances individuelles, qu'il n'est pas tou-
jours possible d'en analyser Ihdoriqiiement la vue et l'action : et pourtant il est certain que toute vue du génie répond à une loi delà nature. Il est donc important, intéressant, utile, fécond, de voir comment le génie se rend compte de lui-même à lui-même; et si tout n'est pas vrai dans ce compte théorique, nous ne saurions douter que la vérité n'y occupe une large place et qu'un grand nombre des rapports qui la constituent, ne se trouvent ainsi aperçus et mis en lumière.
Mais avant d'aborder l'exposition des théories médicales de M. Récamier, consacrons au moins quelques lignes à un sujet pratique qui mériterait bien des pages, à une grande méthode thérapeutique par laquelle il a rendu aux malades tant de signalés services, et qui est comme restée attachée à son nom.
Bien avant que l'on eût constaté les heureux résultats dus à l'hydrothérapie, M. Kécamier avait attiré l'attention des praticiens sur l'importance de l'emploi de l'eau dans un grand ndmbre d'affections, et surtout des affections nerveuses. Mais ce n'était point d'une manière générale et banale qu'il en faisait l'application: il ne se contentait pas de dire, comme le célèbre Pomme du siècle
dernier, que les bains prolongés et répétés convenaient aux affections nerveuses et vaporeuses, ni comme le célèbre Priesnitz, de nos jours, que, à quelques exceptions près, l'eau froide était une panacée universelle, non; c'était après avoir étudié avec précision les lois du consensus physiologique et delà dynamométrie vitale, après avoir considéré attentivement les effets de l'eau à différentes températures, suivant les différents états de l'économie, qu'il était parvenu à déterminer la grande puissance thérapeutique de l'eau. Ceux qui l'ont représenté comme un empirique d'eau froide ont donc eu tort : c'était un médecin physiologiste qui considérait la peau comme le siège du sens externe commun, correspondant sympatiquement aux sem externes et internes spéciaux, et exerçant sur ces sens une grande influence, suivant les états de sensibilité, de chaleur, d'électricité, d'exhalation, d'excrétion, etc., oii elle se trouve elle-même : c'était un médecin thérapeuliste qui regardait l'eau coEome un agent doué de propriétés sédatives, toniques^ harmoniques, critiques, suivant les températures auxquelles on l'emploie, suivant le temps d'application, suivant la tolérance ou l'appétence spéciale des organes à l'état physiologique et à
l'état pathologique. Tout praticien, en effet, qui a étudié de près l'action de ce grand moyen thérapeutique, sait la valeur d'un degré de plus ou d'un degré de moins, d'une minute de plus ou d'une minute de moins, dans des circonstances délicates ob. l'eau est cependant une médication héroïque. M. Récamier avait au degré le plus éminent cette habileté et ce tact, pour trouver dans l'administration thérapeutique de l'eau les ressources les plus merveilleuses, et, quand il avait le bonheur de tomber sur de véritables indications, les étals pathologiques les plus graves étaient simplifiés et transformés en quelques instants. Que de fois ne l'avons-nous pas vu? Tantôt c'est une fièvre ataxique du caractère le plus menaçant, avec hémorragies foudroyantes, qu'un bain de quelques minutes, avec affusion céphalique, répété chaque jour ou plusieurs fois par jour, fait rentrer dans les termes les plus simples, de la manière la plus évidente; tantôt une névrose gastro-intestinale, avec tous les symptômes de l'affection organique de la plus désespérante nature (excepté les signes caractéristiques), intolérance absolue de tout aliment et de toute boisson, émaciation marasmatique, affaiblissement graduel de toutes les fonc-
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tions, anémie profonde, etc., et, en quelques instants, sous l'action rapide d'une nappe d'eau à 20 degrés, retour de la vie, de l'appétit, de la digestion, de la circulation, etc. 11 est de la plus simple physiologie que la peau peut être, par l'effet de quelques circonstances spéciales, dans un état d'atonie qui enraye toutes les fonctions; tous les toniques seront inutiles, excepté le seul qui convient, celui qui fera sortir cette peau de sa torpeur en en provoquant la réaction, c'est-à-dire en la faisant entrer en action. M. Récamier voit un jour entrer chez lui, au cœur de l'été, un homme tristement célèbre, lepoëte Parny, enveloppé d'un énorme manteau, sous lequel une redingote, un habit, des flanelles, etc. — Qu'est-ce? — Impossible de me réchauffer. — Le malheureux malade tournait dans un cercle vicieux : plus il se couvrait, plus il étouffait l'action de la peau, plus la peau privée de son action normale était d'une sensibilité désordonnée. Il ne put se réchauffer et recouvrer sa sensibilité normale, qu'en renonçant par degrés à ses vêtements, et en recevant sur le corps une pluie d'eau fraîche. — Dans les cas d'éréthisme nerveux, les bains doivent être considérés, suivant la pittoresque expression de M. Ré-
camier, comme de véritables saignées d'électricité. N'a-t-on pas vu, par des temps d'orage, de vives céphalalgies avec fièvre se produire en même temps que la surcharge électrique de l'atmosphère, et se dissiper comme par enchantement à mesure que la pluie, en tombant, déchargeait l'air de son électricité ?
Les lois du consensus organique font qu'un courant d'eau froide se répandant sur les parois de la poitrine, ou produira ou aggravera l'inflammation pulmonaire, tandis que la chaleur humide appliquée sur ces mêmes parois, diminuera la phlegmasie. Dirigez, au contraire, une irrigation continue d'eau à %0 degrés sur le cuir chevelu lorsque l'inflammation occupe les méninges, et vous avez la chance que le rafraîchissement extérieur du crâne se répande au dedans de proche en proche, et aille soustraire à l'inflammation cérébrale la chaleur et l'afflux sanguin qui l'alimentaient. Il en a été de même pour le péritoine dans quelques cas extrêmes.
C'est par des remarques de ce genre que sont établies les idées de M. Récamier sur la grande utilité de l'eau à diff'érentes températures, en bains, en afl'usions, en irrigation, en injection.
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en boisson, dans les fièvres, dans les névroses, dans quelques phlegmasies.
Voyons enfin les théories physiologiques et pa- Ihogénésiques de M. Récamier.
4. — Sa grande et principale idée, son idée mère, c'était la distinction des fonctions vitales en fonctions vitales communes et fonctions vitales spéciales.
La division des fonctions physiologiques en fonctions de la vie active et fonctions de la vie nutritive, établie par Buisson, d'après Bichat, est assurément naturelle, en ce qu'elle permet d'étudier les phénomènes physiologiques de l'homme dans leurs rapports de coordination, et suivant leur importance de destinée. Mais cette division, principalement relative au but des organes, est plus utile pour représenter le tableau de la vie humaine, qu'elle n'est féconde en applications médicales pratiques.
La distinction établie par M. Récamier en fonctions vitales communes et en fonctions vitales spéciales est surtout celle d'un praticien. Chaque or-
gane est pourvu de ces deux ordres de fonctions vitales : les fonctions vitales communes sont celles par lesquelles il entretient sa vie propre, celles sans lesquelles il ne peut pas être : la calorification, l'absorption, l'assimilation, la nutrition, sont des fonctions vitales communes à tous les organes, qui ont commencé à être mises en jeu dans l'incubation de l'œuf fécondé, et qui se sont développées avec l'organisme ; les fonctions vitales spéciales sont celles par lesquelles chaque organe concourt à l'entretien de la vie des autres, soit directement, soit indirectement; elles soni spéciales en ce que chaque organe a les siennes propres, le poumon, l'hématose; le cœur, la circulation; l'estomac, la digestion, etc.
En un mot, chaque organe a des fonctions qui lui sont communes avec tous les autres pour entretenir sa vie propre, et des fonctions spéciales qui lui sont propres pour contribuer, en ce qui le concerne particulièrement, à la vie du corps entier.
L'harmonie, ou le consensus de ces deux ordres de fonctions est établie par le tact général, dont le siège organique est dans le système nerveux cérébro-spinal et ganglionnaire. Par sa partie cérébro-
spinale, ce tact général correspond à ce que M. Récamier appelle les sens spéciaux distincts : la vue, l'ouïe, le goût, etc. ; par sa partie ganglionnaire, il correspond à ce que l'auteur appelle les sens spéciaux confus : le sens de la digestion, le sens de la respiration, le sens des organes sécréteurs et excréteurs, etc. ; et, par une loi de l'économie vivante (c'est-à-dire par le fait d'une harmonie préordonnée dans l'organisme vivant), les stimulations ressenties par le tact général peuvent troubler les fonctions vitales communes des organes en particulier ou de l'organisme entier : tout comme, par un retour nécessaire, la lésion des fonctions vitales communes, soit de l'économie entière, soit d'un organe particulier, peut sympathiquement produire la lésion des fonctions vitales spéciales de tels ou tels organes, suivant les susceptibilités de ces organes.
Ces distinctions, avons-nous déjà dit, ne sont point d'une subtilité purement scolastique : elles sont essentiellement relatives à la pratique, et il est facile de s'en rendre compte. Quelle différence n'y a-t-il pas pour le diagnostic médical, pour le pronostic comme pour le traitement, entre la plus atroce céphalalgie purement névralgique (altéra-
lion des fondions vitales spéciales) et une céphalée médiocre que les circonstances pathologiques peuvent faire rapporter à une méningite? Quelle différence entre les vomissements les plus opiniâtres dus au spasme de l'estomac ou à la surcharge saburrale de cet organe, et de petites vomituritions qui peuvent être regardées comme le préhide d'une affection organique? — Les exemples seraient sans nombre; la distinction serait toujours la même.
Dans les cas difficiles, oii la sagacité du grand praticien triomphait avec le plus d'éclat, c'était là le point qui absorbait toute son attention. La vie de l'organisme ou d'un organe est-elle menacée dans ses phénomènes intimes, ou bien n'est-ce qu'une modification plus ou moins grande, une perversion plus ou moins profonde des fonctions spéciales de l'organisme ou de cet organe? Et si, par l'effet du consensus organique, il y a eu réaction d'un ordre de fonctions sur l'autre, quelles sont celles sur lesquelles il faut agir d'abord, ou sur lesquelles on aura le plus de prise? Et encore, n'a-t-on pas les chances les plus favorables de rétablir l'harmonie en agissant sur le grand intermédiaire de ce comemus organique, le système
ncrveux, suivant les lois connues do la maladie OQ les susceptibilités connues du malade? 4 la suite de l'épidémie cholérique de 1832, une personne d'une cinquantaine d'années, affiectée d'une cholérine interminable, était parvenue à l'intolérance absolue de toute nourriture et de toute boisson, même d'une cuillerée d'eau sucrée, et par suite, au dernier degré du marasme : le médecin ordinaire trouvait tous les signes rationnels d'une affection cancéreuse de l'estomac, et ne comptait plus que sur quelques jours d'existence. Notre illustre confrère arrive, ne voit là qu'une névrose de l'estomac (altération des fonctions vitales spéciales), et soumet la malade à un système méthodique d'atfusions d'eau tempérée sur la surface du corps. A partir de ce moment, la guérison a commencé, car le bouillon a été trèsbien supporté le jour même, et les côtelettes l'ont été trois jours après. — Une autre fois, une pneumonie caractérisée résiste opiniâtrement pendant plusieurs jours aux saignées et à l'émétique ; le malade donne les plus vives inquiétudes : M. Récamier pense, malgré les signes parfaitement évidents de pneumonie, que le système nerveux est surtout en jeu et prescrit un grain d'opium : la
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convalescence commence immédiatement pour ne se point démentir. — Et ainsi de mille autres.
Après la distinction des forces vitales en forces vitales communes et forces vitales spéciales, une considération sur laquelle insistait sans cesse M. Récamier, soit dans l'exposition de ses idées théoriques, soit en face du malade, c'était ce qu'il appelait la dynamométrie vitale, ou la mesure de la force vitale. Dans l'ordre physiologique comme dans l'ordre pathologique, dans les maladies locales comme dans les maladies générales, dans les aiguës comme dans les chroniques, dans les inflammatoires comme dans les nerveuses, il se demandait toujours s'il avait affaire à un sujet ou à une affection sthénîque, asthénique, aiaxique ou réfractaire, et toute son attention s'appliquait à rechercher les signes de cette importante mesure de la force vitale, comme son talent consistait à les découvrir. Chaque malade, en effet, imprime à sa maladie son propre caractère, suivant le degré de force ou de faiblesse dont il est pourvu, et avec lequel il réagit ; suivant que les phénoaiènes se développent chez lui avec une sorte d harmonie pathologique et qu'il répond à l'art d'une manière naturelle, ou qu'au contraire tout se fait avec
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désordre et d'une manière infldèle, maligne; suivant que l'action réparatrice de la nature s'exerce chez lui simplement, ou qu'au contraire le mal y présente une résistance opiniâtre dont on a peine à se rendre compte. Dans l'ordre physiologique, M. Récamier rattachait à ces quatre éléments dynamométriques les tempéraments observés et signalés par les anciens, trouvant dans le tempérament sanguin tous les caractères delà force ou de la sthénie; dans le tempérament lymphatique, ceux de la faiblesse ou de V asthénie; dans le nerveux, ceux de Vataxie; dans le bilieux, enfin, ceux de l'état réfractaire : et, après les tempéraments, les prédominances organiques et physiologiques de chaque individu, les idiosyncrases étaient pour lui le sujet de considérations semblables.
Ce diagnostic dynamométrique qui, sans être ainsi formulé, se retrouve, en définitive, chez tous les grands observateurs et chez tous les vrais médecins, ce diagnostic, qui fait porterie jugement médical sur quelque chose de plus important que la lésion locale des organes, était pour M. Récamier le principal et le plus habituel point de vue, et la source des indications thérapeutiques les plus
sûres. Il était si frappé de la valeur de ces éléments pathologiques, qu'il allait jusqu'àl'oubli de certains autres qui n'en ont pas une moindre, et c'est ce qui, quelquefois, a donné à l'exposition de ses idées doctrinales une apparence de système exclusif qui a empêché de les comprendre, quoique, assurément, sa pratique ne s'en ressentît en rien. Il est certain, par exemple, qu'il ne tenait pas assez compte (je dis théoriquement) de l'élément spécifique qui domine dans un si grand nombre de maladies: caries éléments syphilitique, dartreux, intermittent, etc., sont bien autre chose que sthénique, asthénique, réfractaire, puisque, quel que soit leur élat dynamométrique, ils cèdent aux mêmes moyens thérapeutiques. Sous ce rapport, la doctrine des éléments pathologiques de l'école de Montpellier, telle qu'elle aété présentée par M. Bérard et par d'autres, nous parait plus complète que la doctrine dynamométrique de M. Récamier, ou plutôt elle nous parait en être un complément essentiel et nécessaire. Cette réserve, que nous nous permettons ici envers notre illustre maitre, est toute théorique : car il faut dire et répéter que, dans la pratique, personne n'était plus habile et plus pénétrant que lui à démêler l'élément spécifique
d'une affection pathologique, non - seul(3iMenl à travers les phases d'une maladie, mais à travers les phases de la vie entière d'un malade, à travers même les générations et les affinités de famille: personne ne spécifiait mieux que lui et ne s'en laissait moins imposer par les symptômes généraux. C'était toujours la nature du mal qu'il cherchait aux sources mêmes de la vie, et il était l'homme du monde qui se contentait le moins de la médecine du symptôme.
Après la distinction si féconde des forces vitales communes et des forces vitales spéciales, après les notions si précieuses sur la dynamométrie vitale, venait l'étude des lois du consensus organique et l'observation des prédominances physiologiques.
Depuis qu'Hippocrate a dit, en parlant de l'harmonie des actions organiques : Consensus unus, conspiratio una, consentientia oînnia, tous les praticiens, aussi bien les anciens que les modernes, aussi bien M. Broussais que M. Récamier, ont cherché les lois de ce consensus, ont travaillé à connaître la manière dont les organes se répondent les uns aux autres. Ces actions et réactions vitales des organes entre eux présentent une variété infinie, et sont, à proprement parler, le champ de
la médecine. Il est nécessaire de les avoir sans cesse présentes à l'esprit, non-seulement pour connaître, mais encore pour traiter les maladies. La mémoire de M. Récamier était delà plus grande richesse en exemples de ce consensus, soit qu'il considérât les organes vivants dans leur associalion et leur synergie, soit qu'il les considérât dans leur dissociation et dans leurs contrastes. C'est en vertu des lois du consensus par association qu'un organe stimulé, calmé ou tonifié, en stimule, en calme ou en tonifie un autre ; c'est en vertu des lois du consensus par dissociation qu'un organe stimulé en calme un autre, qu'un organe tonifié en relâche un autre, et réciproquement. La force vitale répandue dans tout le réseau de l'économie animale se porte à des degrés et à des tons différents sur les différents systèmes, sur les différents appareils, sur les différents organes : et le plus souvent ce n'est qu'en agissant sur un certain point qu'on peut agir sur un certain autre, en ayant recours à la loi connue du consensus par association ou à celle du consensus par dissociation. Il est clair que plus un médecin croira que toute la maladie est dnns la lésion matérielle de l'organe, plus il s'attachera à la détruire sur place, dans son
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siége anatomique; plus son art se rapprochera de l'art chirurgical proprement dit: plus il croira, au contraire, que la maladie est une modification, une perversion, une dëgénération des mouvements vitaux, des forces vitales dans un être vivant dont toutes les parties sont liées par des rapports nombreux; plus il pensera et plus il recourra aux lois du consensus organique pour déterminer la nature de la maladie, pour en calculer la marche, pour en arrêter le progrès, pour en diriger les tendances dans une voie salutaire ; plus ses méthodes thérapeutiques fondées sur la loi d'association ou de synergie des organes dans certains cas, sur celle de dissociation ou de révulsion dans certains autres, appliqueront d'une manière variée et féconde les agents que la nature met à notre disposition pour stimuler, calmer, tonifier, relâcher, etc. les organes de l'économie vivante. Toute la pratique de M. Récamier était fondée sur l'appréciation exacte de ces phénomènes de synergie ou de révulsion vitale, et sur la connaissance des moyens qui pouvaient le mettre en jeu. Voilà pourquoi il se préoccupait tellement du chaud, du froid, du sec, de l'humide, qu'on l'aurait dit un pur élève de Galien; voilà pourquoi il attachait une si
grande importance à l'action thérapeutique de l'eau qui, suivant les circonstances de la maladie et suivant l'usage que l'on en fait, par ses qualités successivement stimulantes, calmantes, toniques, relâchantes, met les organes dans une voie de synergie médicatrice ; voilà pourquoi encore il assignait une si grande valeur à l'élément psychologique et moral qui domine toutl'homme, qui fait partie si essentielle desa vie, et qui mettant d'onction synergique dans tous les mouvements vitaux. C'était l'expérience de l'importance de ces lois du consensus qui, dans les maladies chroniques surtout, lui faisait rechercher avec tant d'ardeur le fil sympathique qui pouvait le conduire jusqu'au point de départ du mal.
Mais les lois du consensus organique ne sont pas toujours les mêmes pour tous; elles varient suivant les prédominances physiologiques individuelles. Ces prédominances sont ou congéniales et pouvant se soulenir pendant toute la vie, ou développées par l'influence des âges sans rester les mêmes pendant toute la vie, ou acquises par l'exercice ou l'inaction des fonctions. Il faudra donc distinguer dans les maladies leurs phénomènes propres et essentiels et leurs phénomènes
accidentels, dépendant des prédominances physiologiques que nous venons de signaler : et c'est Ja faculté que nous avons plus ou moins de faire ■cette distinction, qui distingue aussi le médecin pourvu d'une instruction et d'une vue ordinaires dé celui qui pénètre plus profondément, qui aperçoit des rapports plus difficiles à saisir, et qui, par conséquent, trouve des indications thérapeutiques plus partwuHères et plus précises. C'est la vue de ce particulier qui donnait à M. Récamier tant de supériorité dans ses consultations, et qui répandait tant d'intérêt sur son enseignement : sa vaste expérience, combinée avec son génie d'aperception médicale, lui découvrait des faits de consensus organique, soit d'association des organes entre eux ou de synergie, soit de dissociation ou de révulsion, que d'autres n'apercevaient pas ou apercevaient moins bien que lui; et c'est ainsi que la doctrine vitaliste était pour lui une doctrine pratique de tous les jours et de tous les instants, occupé qu'il était à étudier les organes dans leurs rapports réciproques d'association ou de dissociation, à modifier la vie des uns par la modification de la vie des autres, à modifier l'état général par l'état local ou l'état local par l'état général, à
poursuivre le mouvement vital dans ses manifestationsles plus particulières, ne perdantjamaisdevue l'unité dans la variété, ni la variété dans l'unité. Nous n'avons point à signaler les exemples, qui se présenteraient en foule, de l'application de ces lois du consensus organique, ne faisant point ici un cours de médecine clinique, mais exposant seulement, dans leur esprit général, les travaux et les pensées d'un grand praticien, dont nous ne devons toucher que le faîte (summa sequar fastigia rerum].
En regard de sa distinction des fonctions vitales en fonctions vitales communes et fondions vitales spéciales, M. Récamier mettait son tableau des sens. Ce tableau des sens n'était autre chose qu'une classification naturelle des fonctions ou phénomènes physiologiques, auxquels il étendait le nom de sens, pour faire comprendre le rapport des organes avec le but de ces organes. Car, dans le langage naturel et commun, qu'est-ce qu'un sens? N'est-ce point le sentiment particulier par lequel nous sommes mis en relation avec certaines qualités particulières des objets qui nous entourent? Et, s'il en est ainsi, ne peut-on pas dire qu'il y a en nous un sens pepsique, par exemple, c'est-
à-dire un sentiment particulier au moyen duquel nous nous assimilons les aliments par leurs qualités assimilables, comme il y a un sens de la vue, c'est-à-dire un sentiment particulier au moyen duquel nous voyons les objets par leurs qualités visibles? Donner cette signification de sens aux différentes fonctions, n'est-ce pas généraliser les vues de la nature qui, partout en regard d'un organe, a mis le but de cet organe, et nous a permis d'observer les lois selon lesquelles l'organe tend vers son but.
A ce point de vue, M. Récamier distinguait parmi les sens, c'est-à-dire les fonctions physiologiques, ceux qui étaient évidents et distincts pour l'individu, et ceux qui étaient latents et confus pour l'individu.
La première catégorie comprenait: Tlavue,
l'ouie, 3*^ le toucher, 4° l'odorat, 5" le goût, 6° le tact général , 7" le sens de réaction mobile.
La seconde catégorie comprenait: 1" le sens des organes digestifs et absorbants, ou pepsique; 2° le sens des organes de la grande circulation, ou hématosique; 3° le sens des organes de la respiration et du système capillaire général, ou pneumatique,- 4" le sens des organes sécréteurs ou ex-
créteurs, ou diacrùique; 5° le sens de la nutrition dans tous les tissus ou parenchymes, ou tropliique; 6" le sens des organes sexuels, ou génêsique; 7° le sens de l'irritabilité contractile latente ou péristaltique.
Chacun des sept sem de cette double catégorie a un objet particulier; ce sont donc des sens spéciaux. De plus, chacune de ces catégories, des sens évidents comme des sens latents, a une sorte de sens sympathique général qui relie tous les sens particuliers et qui coordonne leur action : pour les sens évidents spéciaux, c'est le sens interne commun; pour les sens latents spéciaux, c'est le sens vital commun. Le système cérébro-spinal d'une part, le système du grand sympathique d'autre part, sont les supports de ces deux sens généraux ou communs.
Peut-être trouvera-t-on que cette classification, quoique répondant à des choses réelles, pèche par trop peu de simplicité, et pousse trop loin l'analyse. Si on veut ainsi diviser et subdiviser la vie, pourquoi ne pas aller plus loin encore et ne pas admettre, par exemple, un sens hépatique, un sens rénal, elc.?JN'est-il pas plus naturel et plus raisonnable d'admettre que ce sont là les manifestations
diverses d'un même principe répandu partout, puisque tout se tient, que tout se correspond et qu'il y a consensus harmonique entre toutes les parties de l'élre vivant? Devrail-on dire en astronomie la gravitation solaire, la gravitation lunaire, la gravitation planélaire, la gravitation cométaire?Non. On dit la gravitation, quoique chaque corps céleste ail sa marche particulière.
Nous convenons qu'il y a dans les divisions et subdivisions physiologiques de M. Récamier, quoiqu'elles soient vraies au fond, un peu de subtilité, et qu'à force d'analyse didactique, l'organisme vivant finit par se trouver émietté. Mais ce qu'il faut pourtant voir dans celte ardeur trop grande de catégoriser, c'est un vif désir et une faculté puissante d'approfondir les phénomènes vitaux. Ce qu'il faut voir aussi, c'est que l'auteur reste toujours vitaliste ; qu'au lieu de se laisser absorber dans l'altération delà texture organique, il poursuit l'observation du mouvement vital des organes, leur mode d'action et de réaction réciproques, la manière dont ils se répondent les uns aux autres, s'affectent les uns les autres, s'associent ou se dissocient réciproquement. Il n'est pas jusqu'à la présence continuelle du mot réciproque.
dans le style de M. Récamier, qui ne soit la preuve de l'attention constante de son esprit à considérer les choses dans leurs rapports et dans leur ensemble.
Comme doctrine médicale, M. Récamier est de l'école vilaliste de Stahl, de StoU, de Sydenham, etc., et de tous les grands observateurs. Il importe peu que Sloll parle trop de la bile, Sydenham de la fermentation du sang, M. Récamier de la slhénie, de l'asthénie, de l'ataxie, le fond de la doctrine est le même. Il citait souvent et avec complaisance les grands épidémistes, et faisait ressortir avec vivacité combien l'observation des maladies ordinaires et particulières se rapportait à celle des maladies populaires et épidémiques, par la nécessité où se trouvait le médecin de considérer plutôt l'ensemble des phénomènes pathologiques et leur lien sympathique que l'altération organique elle-même. « Si on veut voir, disait- il, des masses de faits bien décrits et bien tranchés, dans lesquels la cause de la fièvre a paru consister dans une surcharge saburrale bilieuse des premières voies, on peut parcourir les descriptions des épidémies, laissées par Mertens, Finck, Stoll, Tissot, etc., on y verra la même
cause avec des affections locales très-variées, cédant au même mode de traitement, l'évacuation des premières voies, même à une époque trèsavancée de la maladie. »
Mais le médecin avec lequel il nous parait avoir le plus de rapports pour la conception et l'exposition des phénomènes physiologiques et pathologiques, quoiqu'il lui soit bien supérieur pour l'expérience médicale et pour la portée des vues pratiques, c'est Bordeu. Si on lit avec l'attention nécessaire le Traité des glandes de Bordeu et les notes de M. Récamier, on y trouvera une singulière analogie de pensée et de langage. C'est la même sagacité d'esprit, la même ardeur d'imagination, la même réaction contre les explications mécaniques, physiques et chimiques qui cherchent de temps à autre, sous Boerhave comme de nos jours, à envahir la médecine : c'est la même manière de considérer les organes en action, de faire jouer aux sympathies, aux antipathies et aux synergies le principal rôle, la même confiance dans l'action thérapeutique pour les maladies les plus invétérées, confiance fondée sur ce que peut faire la vie tant qu'elle n'est pas éteinte. Ces deux grands praticiens recherchent avec une égale curiosité les
lois delà nature, comparent sans cesse les actions organiques entre elles pour en déterminer l'analogie, afin de faire concevoir que si une certaine marche de phénomènes est observée pour un certain appareil, elle devra l'ôlre (quoique cela semble d abord moins évident) pour un appareil analogue; ils font comprendre la vie par la vie. Pour ne citer que ce qui regarde les sécrétions, le dévoiement des glandes de Bordeu ne ressemblet-il pas au rhume du canal cholédoque et aux pleurs des glandes intestinales de M. Hécamier? Bordeu distingue très-bien la vie générale des organes de \e\ir \ie particulière, comme M. Récamier distingue les fonctions vitales communes des fonctions vitales spéciales : le premier parle des senscrtions qu'éprouvent les glandes et les autres organes, de leur déparlement et de leur action périodique, comme le second parle des lois qui régissent l'action vitale des sens latents spéciaux. « La sécrétion se réduit donc à une espèce de senmtion, dit Bordeu, si on peut s'exprimer ainsi : les parties propres à exciter telle sensation passeront, et les au très seront rejetées; chaque glande, chaque orifice aura, pour ainsi dire, son goût particulier; tout ce qu'il y aura d'étranger sera
rejeté pour l'ordinaire. » N'est-ce pas bien là la Ihi^orie des sens latents spéciaux fondée sur l'analogie des phénomènes physiologiques, théorie qui se prêle à un grand nombre d'applications pratiques, si on l'étend au domaine de la pathologie? Bordeu et M. Récamier, qui étaient frères en vitalisme, ne l'étaient pas moins en spiritualisme. RI. Récamier, dans son étude de l'homme, ne séparait jamais l'être psychologique de l'être physique et de l'être physiologique. Il professait, non pas seulement en vague théorie, mais dans la plus sincère pratique, que toute doctrine médicale et tout art médical qui comptent pour rien ou pour peu de chose la vie morale et intellectuelle de l'homme, sont incomplets. C'est ainsi que son vifalisme spiritualiste embrassait tout l'homme, depuis le lien sympathique qui unit une sécrétion à une autre, jusqu'aux plus profondes influencep; de notre être moral sur notre être physique. Quand on lit avec attention Hippocrate, ou est frappé de ce qu'à chaque pas, à mesure qu'il veut énoncer une vérité, cet homme sage s'arrête et dit : eu égard à telle chose, eu égatd à telle autre; c'est que, en effet, dans l'observation et dans le traitement de la vie humaine, il y a des égards continuels et
iiifinis à avoir, et surtout et toujours égardàTàme humaine. « L'homme, dit Montaigne, est ondoyant et divers. » — a L'homme, dit Pascal, est un roseau pensant. » — « L'homme, dit M. de Bonald, est une intelligence servie par des organes. » — Ce qui nous porte bien loin de cette autre définition : « L'homme est le premier des mammifères, » sans compter celles qui sont encore au-dessous.
M. Récamier était toujours, comme Bordeu, en présence de l'àme humaine.
La pyrétologie de M. Récamier découle des idées que nous venons d'exposer. Après avoir distingué les fonctions vitales en fonctions vitales communes et en fonctions vitales spéciales, et les sens en sens évidents et en sens confus; après avoir recherché les règles de la dynamométrie vitale et les lois du consensus organique, et être entré dans les considérations particulières que fait naitre l'observation des prédominances physiologiques, il établit sa doctrine des fièvres. Quoique toute sa carrière médicale ait été parcourue pendant le grand débat suscité dans la première partie de ce siècle sur la question des fièvres primitives, il discute peu ce point de doctrine, tant la chose
est évidente à ses yeux, tant la question est résolue pour lui ! Il ne se demande pas si toutes les maladies sont primitivement locales et primitivement et nécessairement de nature inflammatoire, comme le prétendait l'école de Broussais. Il fait comme le croyant fidèle qui expose sa doctrine en ne tenant que peu de compte des hérésies qui l'entourent, il développe la vérité.
Il reconnaît cinq classes de pyrexies :