Les pyrexies exanthématiques
Chacune de ces pyrexies peut être générale ou locale, avoir le type continu, intermittent ou rémittent.
Chaque classe de pyrexies se divise en quatre ordres, suivant qu'elle présente l'un des caractères principaux de la dynamométrie vitale, et qu'elle est sthénique, asthénique, ataxique ou réfractaire. Cette manière d'envisager les tendances de la vitalité et d'y rattacher les indications essentielles de la thérapeutique, n'excluait point chez M. Récamier l'attention qu'il apportait aux lésions
locales, soit qu'elles fussent le point de dnpart des phénomènes pathologiques, soit qu'elles en fussent une crise favorable ou défavorable, soit qu'elles en fussent le résultat final ou la terminaison, car personne plus que lui n'était à l'anOit des lésions locales qui pouvaient se cacher dans les profondeurs de l'économie; personne n'avait plus de sagacité pour les découvrir, ni plus de ressources pour les combattre.
Cette pyrétologie est-elle le dernier mot de la médecinesurladoctrineetla classification des fièvres ? Nous ne le pensons pas, mais nous ne pensons pas non plus que ce dernier mot soit facile à dire, et nous estimons que la postérité doit surtout être reconnaissante envers ceux qui, comme l'illustre médecin de l'Hôtel- Dieu, ont travaillé et réussi à jeter de grandes et vives lumières sur ce diiïicile et fondamental sujet qui embrasse une si considérable partie de l'art de guérir.
Tout l'enseignement de M. Récamier roulait sur ces distinctions de physiologie pathologique. Certes il savait, comme Hippocrate, qu'explorer est une grande partie de l'art; il savait explorer les organes avec une habileté et une rapidité merveilleuse, et transmettait avec bonheur ses procédés,
je dirai même ses ruses d'exploration; mais ce qu'il développait avec le plus d'ardeur et le plus d'abondance, c'était sa doctrine médicale, celle que nous avons exposée tout àTlienredansses traits les plus généraux, et très-imparfaitement. C'est là qu'il revenait sans cesse^ dans des développements didactiques, parfois un peu prolixes, bien plus souvent pleins de lumière et de vérité. Ses leçons étaient un peu comme les chapitres de Montaigne, qui ne traite jamais du sujet qu'il annonce; mais on n'avait guère à s'en repentir, tantonétait volontiers entraîné par ce continuel inattendu où l'esprit et l'imagination répandaient tant de saillies et de vives couleurs. Il n'y avait point de si petite distinction pratique à l'appui de laquelle il n'apportât une série de faits qui lui étaient personnels, et qu'il racontait avec une vivacité toute particulière. Son éloquence était plutôt celle du missionnaire que celle du philosophe, du général, ou même du professeur, et c'est ainsi, sauf la majesté du sujet, qu'on se figure le père Bridainequi, à travers mille obscurités, faisait passer son auditoire partant de surprises et d'admirations. Quand on avait le bonheur qu'il ne s'enfonçât pas trop dans les subtilités didactiques, qu'il ne fût pas en-
Irainé trop loin (lui aussi!) par l'esprit de classification, de division et de systématisation, et qu'il se plaçât en pleine observation, la sincérité de son accent, l'animation de sa parole, le feu de son regard, l'éclat de sa bonne foi, sa conviction et son désir de convaincre, lui composaient une éloquence d'enseignement qui n'appartenait qu'à lui.
L'expérience qu'il apportait à l'appui de ses idées était d'une variété et d'une étendue singulière; elle avait, de plus, ce caractère, de comprendre un grand nombre de ces faits exceptionnels qu'on appelle cas rares, et qu'il semblait avoir le privilège d'observer, soit que la curiosité sagace de son esprit le portât à ce genre d'observation, soit que son genre de renommée le fit plus souvent qu'un autre appeler près des malades qui paraissaient sortir de la règle commune. Les médecins de Montpellier ont beaucoup insisté, et avec une certaine raison, sur le parti qu'il y a à tirer, pour l'exposition des doctrines médicales, de l'analyse des cas rares. C'est qu'en effet, pour faire rentrer les cas rares dans les lois de la nature (d'où il est bien certain qu'ils ne sortent pas), il faut avoir bien présentes à l'esprit ces lois de la nature, et
clairement saisir le point jusqu'auquel la nature suit ses procédés ordinaires, et la raison accidentelle pour laquelle elle suit, au contraire, dans tel cas donné, des procédés particuliers: ce qui fait que, à mesure qu'un médecin a plus de sagacité et d'expérience, il y a pour lui moins de cas rares et inexplicables. M. Récamier avait donc un talent particulier pour analyser et expliquer les phénomènes les plus inattendus, et pour en présenter une théorie physiologique et pathologique. Sa riche imagination lui était souverainement utile pour faire comprendre, par des comparaisons, ce qu'il ne pouvait faire comprendre directement, à la façon de Bordeu, que nous avons déjà signalées. Il disait, dans ses leçons de 1837: « Le sanctuaire « de la science est profond : à l'entrée tout se voit, « tout est éclairé par la belle et pure lumière du «jour: vous distinguez les colonnes du temple, « les tables votives qui y ont été appendues, etc.; « mais à mesure qu'on avance, les tableaux de- « viennent obscurs et pleins de ténèbres. Que faire? « Prendrez- vous la torche de l'enthousiasme fana- « tique pour vous aveugler, ou la lanterne sourde « de la légèreté qui vous fasse heurter à chaque « pas? Non. Il faut saisir vivement le levier de la
« patience et du bon sens, et soulever peu à peu « ce que vous atteignez du regard ; aller de ce qui « est clair à ce qui l'est moins, pas à pas, avec « prudence. C'est ainsi que quand nous aurons « reconnu les lois de la vie là où elles sont plus « saisissables, plus visibles, nous aurons plus de « facilité à les reconnaître là où elles sont plus « voilées, plus cachées à nos regards. » — Voulait-il donner une idée de la manière dont un même phénomène peut avoir plusieurs significations différentes? «Voici, dit-il, un homme « qui a bien dîné, qui est plein de vie, et qui, « après dîner, a bu du vin de Champagne : il voit « double, il délire. Voici, à côlé, un malheureux « qui meurt de faim; il voit double aussi et entre « en délire. Voulez-vous avoir l'évidence de l'a- « bîme qui sépare ces deux hommes? Donnez à « l'un un grain d'émétique et àl'autre un bouillon, « les vues vont s'éclaircir, les raisons se rasseoir. « Que signifient ici les mots vagues de force ou de « faiblesse?... Voyez, je vous prie, cette roue qui « tourne d'un mouvement modéré, peu à peu le « mouvement se ralentit, la roue s'arrête, reste « immobile. Je suppose, au contraire, que le « mouvement s'accélère de plus en plus et de-