‹ Éloge de M. RécamierChapitre 3 sur 6 · ro · texte numérisé non relu

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M vienne si rapide, que la roue paraisse immobile; « essayez maintenant d'y porter la main comme «< tout à l'heure, vous jugerez bien si ces deux im- <» mobilités se ressemblent. — Il en est de même « de ce qui se passe dans l'organisation : un même « phénomène apparent peut répondre à des phé- « nomènes profonds bien différents. »

Le caractère de cet enseignement, c'était donc d'être vivant, rempli d'images naturelles comme d'observations curieuses, et de chercher la signiGcalion des faits pathologiques en les rattachant à des lois qui pussent se graver dans les esprits.

Quel était le genre de vie, quelles étaient les habitudes de travail de M. Récamier?

Sa vie était celle du soldat sur la brèche, sa règle était de se donner à tous sans réserve, ses actions étaient inspirées par cette pensée de saint François de Sales : que Dieu hait la paix dans ceux qu'il destine à la guerre.

Il fallait qu'il fut vaincu par la maladie et cloué sur son lit, comme cela lui est arrivé plusieurs

fois dans ces dernières annexes, pour renoncer à se donner aux malades. Et encore, même alors, l'avons-nous vu recevoir à son chevet déjeunes confrères qui venaient le consulter et emportaient de là de précieuses indications. Cet homme si occupé, dont le talent 'était si précieux et si recherché, ne pouvait se déterminer à quitter un malade sans l'avoir examiné et retourné en tout sens, et sans être parvenu à se faire une idée satisfaisante de la nature de la maladie. Tandis que tant d'autres malades, tant d'autres mourants l'attendaient, il semblait qu'il n'en eût point d'autre à voir que celui qu'il avait sous les yeux : il ne cherchait point à satisfaire, comme on dit, l'honneur de l'art, c'est-à-dire à écrire quelques formules banales d'un sort incertain; non, il cherchait à satisfaire sa conscience de médecin et de chrétien, à guérir réellement le malade, pour peu que cela fût possible et que la vie donnât encore quelque prise. « A quoi bon perdre ici notre temps, lui disait-on? c'est un malade perdu ; nous sommes ici depuis une heure, nous sommes attendus ailleurs. » — « Moi aussi je suis attendu, répondait-il avec une imperturbable confiance, et nous resterons ici encore deux heures, s'il le faut,

jusqu'à ce que je vous aie démontré que le malade peut être sauvé. J'ai condamné tant de gens qui courent les rues, et la nature a tant de ressources, que nous devons encore espérer ! »

Le matin de très-bonne heure, en hiver, longtemps avant le jour, il était dans son cabinet à rédiger des consultations, à mettre en ordre ses idées théoriques sur la science de l'homme; mais si quelque pauvre malade venait lui demander un conseil, ou si quelque confrère embarrassé venait faire appel à son expérience pour quelque cas épineux, il n'y avait plus de travail théorique, l'auteur (on sait pourtant ce que c'est qu'un auteur, et il l'était comme un autre), l'auteur disparaissait et faisait place au médecin charitable et au praticien expérimenté qui communiquait avec le plus aimable abandon les trésors de sa science et de son cœur. Pour ceux qui jouissaient du bonheur de son intimité, c'était à ce moment, avant le jour, à la lueur de sa lampe, dans ce cabinet, où les livres, les instruments, les papiers semblaient pêle-mêle, qu'il était bon d'aller consulter l'oracle, et d'avoir ou quelque précieuse conférence médicale, ou quelque épanchement moral et philosophique. C'était son heure de re-

CLieillemenl, el il ne paraissait pourtant jamais troublé qu'on vînt lui en dérober une partie. Le livre des Saintes Écritures était ouvert à côté de lui, et il y puisait un verset qui servait d'entretien à sa pensée le long de la journée, dans les moments oh sa pensée, forcée de se reposer, quittait ses malades.

Tout homme, a dit un grand moraliste, qui, dans une immense ville comme Paris, où le tourbillon des affaires entraîne du matin au soir sans laisser respirer, tout homme qui ne se ménage pas une heure de recueillement, est perdu pour la vie de la pensée. C'est dans cette prévision de l'entraînement de la journée, que M. Récamier cherchait à se donner les premières heures du matin : après cela, l'hôpital, les malades de la ville, les visites, les consultations, les allants et venants, le tourbillon; le soir, à moins de nécessités qui revenaient bien souvent, il est vrai, il se donnait à sa famille, à ses nombreux amis, à ses nombreux guéris, ou il se faisait faire quelque lecture.

J'ai parlé du désordre de son cabinet : ce désordre n'était qu'apparent, car l'ordre vrai, l'ordre utile y régnait au plus haut degré; aucun malade ne venait le consulter sans qu'il prît

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une note exacte de la maladie : dans cette note, il insistait avec le plus grand soin sur les antécédents de la famille, sur les origines et sur la marche de la maladie, sur les différentes périodes par lesquelles elle avait passé, et c'est dans ce commémoratif que, pour les maladies chroniques, au moins, il trouvait les indications thérapeutiques les plus précieuses. Cette note une fois rédigée, il la mettait dans des cartons rangés par ordre alphabétique, de sorte que le même malade ou un ^alade de la même famille pouvait venir le consulter dix, vingt, trente ans plus tard, comme cela est arrivé : le consulté connaissait d'avance le consultant. Pour les médecins qui ont particulièrement étudié les maladies chroniques, pour ceux qui savent l'importance qu'ont souvent les influences héréditaires à travers des transformations pathologiques trèsvariées, pour ceux qui savent combien il est important de suivre, chez un même individu, la manifestation des différentes dispositions morbides suivant les différents âges, la façon dont elles s'échangent entre elles , leur ordre de parenté pathogénique, et combien la connaissance des constitutions, des tempéraments, des

idiosyncrasies, des habitudes vitales, détermine la valeur véritable des phénomènes pathologiques; pour tous ceux-là, il sera facile de comprendre tout ce que cette méthode, aussi consciencieuse que scientifique, a dû avoir de fécond et d'utile. Car c'est de toutes ces considérations que se compose la vie d'un être souffrant, et par conséquent c'est de là que se tirent la signification de la nature de la souffrance, et par suite la nature des moyens hygiéniques ou thérapeutiques qui doivent soulager ou guérir. Au lieu de mettre le doigt sur le mal (ce qui, sans doute, est important, et ce qui est le plus communément assez facile), il faut voir pourquoi, comment, et suivant quelles lois physiologiques le mal s'est produit. C'est en cela, dans la découverte de ce pourquoi, de ce comment, de ce suivant quelles lois physiologiques, qu'excellait la sagacité de notre illustre maître pour la connaissance et la guérison des maladies chroniques. Ce n'était plus ce coup d'œil vif et prompt qui saisit l'indication culminante dans le moment de danger d'une maladie aiguë; c'était un regard patient, qui creusait profondément dans le labyrinthe d'une affection ancienne et compliquée, et qui, après de laborieuses recher-

ches, en rapportait triomphalement le fil sauveur. Ce fil sauveur pouvait être un traitement constitutionnel très-long, ou bien une habitude hygiénique, sans importance apparente, à changer.

Dans une vie aussi continuellement remplie, aussi généreusement donnée à tous, aussi sérieuse et aussi active, la part des distractions et du repos était bien petite. Aussi n'est-ce que dans les dernières années, depuis que sa santé avait été ébranlée à plusieurs reprises, que M. Récamier s'était accordé quelques journées de repos nécessaire dans sa maison de campagne de Bièvre, au milieu de la charmante vallée de Jouy. Là il vivait de la vie de famille et accueillait quelques amis , auxquels il communiquait avec une ardeur de jeune homme les résultats de ses expériences sur quelques points de physique. S'exagérait -il l'importance de ces résultats et de ces expériences? C'est ce que décideront les savants auxquels il a adressé son mémoire; mais ce qu'on est obligé d'admirer, c'est l'activité d'esprit d'un homme de soixante-seize ans qui, non content de donner toute sa vie aux malades et de prendre part aux discussions philosophiques et religieuses de son temps, se met à multiplier des recherches de phy-

sique expérimentale, comme ferait un jeune savant, désireux de commencer sa réputation avec éclat par la découverte de quelque loi nouvelle.

Mais ces moments de repos ont toujours été de courte durée, de la plus courte durée possible. Dès queles forces lui revenaient, il en faisait usage pour les mettre à la disposition des autres, nonseulement en donnant dans son cabinet de longues consultations, mais encore en allant voir les malades de la ville qui ne pouvaient venir le trouver, et cela comme toujours, sans choix, sans privilège, à tout venant. Quoiqu'il n'en ait, que je sache, fait confidence à personne, il n'est pas douteux pour moi qu'il avait résolu dans sa conscience de ne point se reposer, et de se rendre utile jusqu'à la fin; soit qu'il se fût dit, comme un noble roi de France, que son devoir était de mourir debout; ou, comme le grarid Arnaud, qu'il avait l'éternité pour se reposer; ou, comme Christophe Colomb, que l'homme est un outil qui doit se briser à l'œuvre dans la main de la Providence, qui s'en sert pour ses desseins, et qu'aussi longtemps que le corps peut, l'esprit doit vouloir.

Dans les longues matinées de l'hiver dernier, oii il dut garder la chambre pour achever la conva-

lescenco d'une affection calarrhale qui l'avail fort affaibli, et qui sans doute avait préparé de loin, pour lui et pour nous, le coup mortel du 218 juin 18521, il se livrait à l'étude de plusieurs points de polémique religieuse et philosophique. Un des petits écrits sortis de cette étude a été sa Lettre sur la phrénologie à un confrère de province, lettre dans laquelle il ne faut point chercher les mérites et les grâces d'un style académique, mais où il est facile de trouver les éclairs de cette pensée sagace et originale qu'il avait à un si haut degré. La phrénologie était pour lui (ce qu'elle est en effet) une science sans fondement anatomique ni psychologique, et il en démontre l'inanité avec une verve fort spirituelle. « Lorsque, dit-il, j'ai prié Gall de a m'indiquer comparativement les caractères et le « siège de la bosse des différents courages, cou- « rage delà mère de famille, courage du champ de « bataille, du conscrit qui va se jeter à l'eau pour « ne pas aller à l'armée, le courage du suicide^ « le courage du vidangeur qui brave la puan- « teur, celui du médecin qui brave la peste, etc., « M. Gall est resté muet. » Mais ce qui le touche le plus dans la phrénologie, c'est le côté matérialiste, et il fait ressortir tout ce qu'a de con-

tradictoire el, d'impossible l'hypothèse d'après laquelle l'homme psychologique ne serait qu'une combinaison plus ou moins heureuse de fragments cérébraux, ayant chacun leur fonction, se fortifiant ou se neutralisant les uns les autres, suivant les circonstances ou suivant leur bon vouloir respectif, et produisant par leur multiplicité indéfinie cette admirable unité qui est la pensée humaine. L'argument sur lequel il insiste avec une complaisance un peu longuement détaillée, mais pourtant victorieuse, est celui du langage, de la parole parlée et de la parole écrite : il met en lumière, par des exemples nombreux, l'unité immatérielle de l'esprit qui comprend et assigne la valeur de tant de sons et d'images, soit dans une même langue , soit dans plusieurs langues différentes, pour y rapporter des idées, ou très-simples, ou très-complexes, qui n'ont aucun rapport (si ce n'est un rapport convenu entre les esprits ) avec l'impression purement physique reçue par les sens.

Le mot /?aro/e lui-même, dans sa véritable signification, comme il se présente à notre esprit, comme il a été compris dans tous les temps, verhum, \oyoc, le mot parole n'est la représentation de rien de sensible: il exprime la communication, le com-

merce entre les intelligences; il ne veut pas dire le son de la voix humaine, il veut dire la transmission de quelque chose d'intellectuel. A quelle représentation sensible correspondent les mots donc, car, mais, que, je, veux, etc. ? Quelle est la représentation sensible que rappellent les mots juste, injuste, bien, mal, et tous ceux qui expriment les idées morales et abstraites ? Lorsqu'une série d'idées très-bien liées nous est présentée dans un langage qui se fait entendre rapidement à notre esprit, comment peut-on croire que le lien intellectuel qui existe entre toutes ces idées, le séries juncturaque, le Aoyoç, la raison de ces idées, ne soit autre chose que la représentation d'un certain nombre d'objets sensibles qui ont laissé une trace sensible dans les organes? Un homme voit commettre devant lui une action injuste: il est bien vrai que les agents qui frappent ses sens sont l'occasion du jugement qu'il porte sur cette action, mais entre le fait matériel qui se passe sous ses yeux et le sentiment qui se passe dans son âme, il y a un abîme. Si cet homme, dans son indignation, s'écrie : «Infâme! » à quelle représentation sensible se rapporte cette parole, qui pourra être prononcée dans mille et cent mille circonstances

nialëriellement différentes, qui toutes auront cela (le moralement commun, d'être infâmes, c'est-àdire d'exprimer un jugement de l'âme à la suite duquel naîtront mille et cent mille actions matériellement différentes, lesquelles, à leur tour, auront (ouïes cela de moralement commun, d'être généreuses, et de frapper l'esprit de tous les hommes parleur caractère généreux. Un nombre indéfini d'actions matériellement différentes traduisent donc un même sentiment moral, comme un nombre indéfini de langues (parlées ou écrites) traduisent une même pensée, un même esprit. La pensée humaine et le sentiment humain, dans leur unité et dans leurs rapports harmoniques, sont donc autre chose que l'excitation si variée et si variable reçue par la pulpe cérébrale. Toutes ces lettres de change tirées en tant de langues différentes, pour parler comme M. Récamier, sont tirées, non sur le cerveau, mais sur quelqu'un capable d'en accepter la valeur intelligible.

Sa philosophie était donc spiritualiste, comme sa médecine était vitaliste; et quoiqu'il y fit aussi un trop grand nombre de divisions didactiques inutiles, il répandait quelquefois sur les questions philosophiques une vive lumière. Cette lumière ,

j'en conviens, était plutôt. par éclairs donnant une vue rapide et momentanée des choses, qu'elle n'était cette douce et large émanation qui laisse longtemps les objets éclaires et permet au regard de l'esprit de les considérer à son aise; mais, telle qu'elle était, elle avait son mérite, et, dans la conversation surtout, quelque chose de très-saisissant. Pour lui, la philosophie n'était point séparée de la religion : son spiritualisme était chrétien. La grande connaissance qu'il avait des écrivains religieux et des pères de l'Église fortifiait sa pensée comme elle nourrissait son âme, et lui donnait une de ces convictions fermes et assises qui ne souffrent aucun ébranlement. On s'est plu souvent à le regarder simplement comme un homme de foi, de cœur et d'imagination : rien n'est plus faux. Il est bien vrai que son cœur se mêlait à toutes les choses de sa vie, et que sa riche imagination colorait tout; mais cela n'empêche pas que sa foi religieuse ne fût une foi fort raisonnable et fort raisonnée, une foi fondée sur la connaissance profonde qu'il possédait de la nature humaine, au^tantque sur celle des monuments historiques qui établissent inébranlablement la vérité chrétienne.

N' est-ce pas pour notre illustre confrère que le grand Frédéric Hoffmann semble avoir écrit, il y a plus d'un siècle, les paroles suivantes : « Que le « médecin , dit-il , soit chrétien. Medicus sit chris- « tianus. Celui-là est chrétien qui, non-seulement, « a l'intelligence de la foi chrétienne dans ce qu'il « faut croire et dans ce qu'il faut faire , mais en- 0 core montre par sa vie ce qu'il croit et comment « il croit; qui, non-seulement, confesse le Christ a par la parole, mais encore l'imite par les œu- « vres. Si le médecin est bon chrétien, il exercera « nécessairement la charité , surtout envers les « pauvres, à qui il ne refusera jamais son secours « gratuit , parce que Dieu a institué la médecine « dans sa bonté et a voulu qu'elle fût une œuvre « de bonté; et, malheureusement, la misère hu- « maine lui fournira une occasion quotidienne de « secourir les pauvres. »

M. Récamier était d'une taille élevée, d'une constitution vigoureuse, et doué de cette force musculaire qui est souvent utile près des malades : quoique les traits de son visage ne fussent pas

d'une parfaite régularité, et quoique le riche tempérament sanguin qui prédominait en lui y eût laissé une empreinte un peu trop forte , sa physionomie avait une de ces beautés et une de ces puissances qui ne s'oublient pas. Son front élevé et harmonieux, son œil étincelant et pur, son épais sourcil froncé par une réflexion profonde , ses nombreuses rides creusées de bonne heure par l'énergie et la continuité de la pensée , tout cela se mariait avec l'expression de la plus affectueuse bonhomie. Sa voix retentissante savait tour à tour commander et gronder, comme dans un camp ou sur un vaisseau, et prendre les tons les plus doux pour consoler une femme ou un enfant avec une patience angélique.

Ses manières, vives et brusques le plus souvent, étaient pourtant remplies de noblesse et d'affabilité, et respiraient ce fonds de grande politesse, trop perdu de nos jours, qui est parmi les hommes le signe du respect mutuel.

A travers les soucis quelquefois si cruels de la vie médicale, et les malheurs si nécessairement attachés à la vie privée , sa disposition h,abituelle était celle de l'aménité et de la sérénité. La contradiction médicale et philosophique l'emportait

quelquefois aux mouvements les plus impétueux d'une vivacité que l'on aurait pu prendre pour de la colère; mais, le moment d'après, tout était tombé 5 et il ne restait que l'homme de cœur le plus bienveillant, le plus pacifique. Quoique, au point de vue des doctrines, il fût séparé d'un grand nombre de ses confrères par des abimes, aucun n'a jamais trouvé en lui le moindre fiel, le moindre ressentiment, ni même le moindre dédain : toujours il a tendu la main à qui a voulu la prendre.

Horace a fait le tableau du vieillard qui se laisse aller au courant des années et aux misères de l'humanité :

Multa senem circumveniunt incommoda : vel quod Querit, et inventis miser abstinet ac timet uti; Vel quod res omnes timide gelideque ministrat, Dilater, spe lentus, iners, pavidusque futuri, Difflcilis, querulus, laudator temporis acti Se puero, censor, castigatorque minorum.

Malheureusement, ce tableau, d'une si belle poésie, est d'une grande réalité.

Qu'il y a loin de là à la vieillesse d'un homme qui, comme M. Récamier, conserve toute la vivacité de son intelligence et toute la chaleur de son àme, qui ne prend des années que l'expérience et

l'indulgence qu'elles doivent donner; qui ne croit jamais avoir assez friit, qui écoute tout comme aux premiers jours de sa jeunesse, qui espère toujours de ]a puissance de l'art, dont la foi médicale et l'enthousiasme scientifique ne se refroidissent pas, dont l'âme reste debout jusqu'au dernier moment. Nous l'avons vu, quand ses forces le trahissaient enfin, se renfermer dans son cabinet, donner des consultations aussi longues et aussi détaillées que jamais, faire des pansements difficiles avec le même soin qu'un jeune chirurgien plein d'ardeur, et enregistrer soigneusement les résultats de son expérience et les produits de sa pensée. Cette activité dévorante de l'art et du bien public, qui l'avait possédé pendant soixante ans, l'a possédé jusqu'au dernier moment.

Sa bonté prenait toutes les formes, et se révélait par les paroles comme par les actions les plus délicates. On sait aujourd'hui jusqu'où allait sa charité, et qu'il donnait régulièrement le dixième de sa recette aux pauvres. Mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est avec quel tact, avec quelle finesse et quelle grâce d'esprit il exerçait son désintéressement! Un jour, c'est une personne honorable et peu aisée qui vient reconnaître ses soins, mais

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qui ne peut s'acquitter que dans une mesure qui n'est point celle du cœur : M. Récaraier ouvre un tiroir rempli d'argent, et lui dit : « Mettez là-dedans ce que vous voudrez. Jamais je ne saurai ce que vous m'avez donné. » Là-dessus, il tourne le dos, se promène à grands pas, et, quelques instants après, vient refermer le tiroir en détournant les yeux. — Un autre jour, il monte haletant dans la mansarde élevée d'une pauvre femme qui, le voyant arriver épuisé de fatigue, s'excuse de sa misère et de la hauteur de son étage. « C'est vrai, dit-il, c'est bien haut; je n'en puis plus. » — Nouvelles excuses, nouvelle confusion. « Savez-vous, ajoute-t-il, que cela vaut bien dix francs? je ne monte pas ainsi pour moins. » Puis il remet dix francs à la pauvre vieille, qui reste sans parole. Quelle parole, en effet, y avait-il après cela ! — Une autre fois, après avoir examiné avec le plus scrupuleux détail la poitrine d'un pauvre homme convalescent de pneumonie, il déclare que la maladie est finie, que maintenant il faut réparer les forces par de bon bouillon et par un régime substantiel. Hélas! le patient et sa famille le regardent de ce regard triste et impuissant du pauvre qui dit el qui n ose dire : « C'est impos-

sible! Après quelques instants de silence: « Je vous dis, mon ami, ajoute M. Récamier, que vous ne pouvez reprendre vos forces et retourner à votre travail sans de bon bouillon, de bon vin, de bonne viande rôtie; il faut ce qu'il faut ! » Et il va chercher dans le lit la main du malade, où il laisse quinze francs, et sort.

Sa vie de chaque jour était pleine de traits pareils.

Le lendemain de sa mort, en ouvrant les lettres apportées par le courrier du jour, que trouvait-on? L'expression de la plus touchante gratitude de plusieurs personnes, le remerciant des soins désintéressés qu'il leur avait prodigués, en même temps qu'il faisait entrer dans leur cœur les consolations de la religion , et qu'il leur rendait ainsi la santé de l'âme avec la santé du corps. Au moment où il recevait sa récompense au ciel, voilà les lettres de reconnaissance qui, je le sais, arrivaient trop tard pour être lues par lui, et sur lesquelles j'ai vu tomber les larmes de la douleur la plus respectable.

S'il essuyait une de ces injustices, un de ces mécomptes qui n'arrivent que trop dans notre profession, et qu'on lui en témoignât de l'éton-

neraent : »< C'est une faiblesse, disait-il, cela les regarde. »

Un jeune médecin se plaignait devant lui de la conduite très-peu honorable d'un confrère, et lui demandait son jugement sur cette conduite. Toute sa réponse fut: » Prions Dieu, mon ami, de ne pas permettre que nous agissions ainsi. »

Cette bienveillance de paroles, cette discrétion de jugement, cette patience pour les fautes d'au- Irui, qui semblaientsi simples chez M. Récamier, et qui partaient du fond de sa bonne et riche nature, devaient pourtant, avec une aussi vive sensibilité de cœur et d'esprit que la sienne, être le résultat de l'effort et de la victoire sur lui-même. Il tournait en gaieté des choses qu'il aurait pu prendre du côté de la pitié ou de l'indignation : cette gaieté même n'avait rien d'offensant. S'il fallait s'en prendre à quelqu'un, il aimait mieux s'en prendre à l'humanité qu'aux hommes, aux circonstances qu'aux individus: il plaidait sans cesse les circonstances atténuantes.

Un des plus grands dangers de l'exercice de la médecine, c'est d'arriver au mépris de l'humanité et à une sorte de scepticisme pratique. Le monde, si brillant et si bien paré, tant qu'il n'est en face que

de lui-même, est obligé de se montrer à nous dans toutes ses misères et de nous demander du secours pour toutes ses souffrances. Or, quoiqu'il y ait beaucoup de souffrances et de misères en évidence, les plus nombreuses et les plus grandes sont celles qui ne se voyentpas et qui ne s'avouent pas, et que tout l'art de la vie consiste à cacher. C'est cet envers de la vie humaine que le médecin seul connaît, parla confiance illimitée qu'on est obligé de lui accorder; et plus le médecin est sùr et digne de cette confiance, plus il pénètre à des profondeurs qu'il n'aurait point d'abord prévues. Là est le piège tendu à notre bonne foi, à notre amour et à notre respect pour nos semblables. Il faut écouter et ne point s'étonner; il faut compâtir et ne point mépriser; il faut consoler et secourir et ne point insulter.

M. Récamier, et par la grande confiance morale dont il était justement investi, et par la longueur de sa carrière, avait l'expérience et la connaissance des plus intimes et des plus tristes choses de l'humanité, et pourtant il n'était point arrivé au mépris. Il ne voyait partout que des maux à soulager, et auxquels il s'employait de son mieux. Lui, si expansif, si extérieur, si riche d'expérience, si

plein de discours, il n'a jamais manqué à la discrétion que le monde impose au médecin, et que sa conscience lui impose encore davantage, parce qu'il a toujours porté au plus haut point le respect de ses clients et de leurs souffrances, parce que c'était une de ces âmes qui ne se blasent jamais sur leur devoir. 0 grand homme de bien ! ô homme de conscience et de vertu autant que de génie! vous avez toujours conservé en vous cet amour, ce respect, cette compatissance de l'humanité qui n'appartiennent qu'aux cœurs purs, et qui brillaient sur votre visage mûri par les années d'une manière aussi éclatante que sur les traits du jeune homme encore vierge de toute déception. Vous n'avez méprisé personne, vous n'avez désespéré de personne, vous n'avez découragé personne. Et combien votre parole amie n'a-t-elle pas consolés de ceux que votre art n'a pu guérir!

Il est difficile d'esquisser la vie de M. Récamier, sans toucher un mot de ses opinions politiques , non pour les apprécier en elles-mêmes, mais parce que ses opinions furent pour lui l'occasion d'un acte de désintéressement mémorable.

L'illustre médecin était dans les rangs de l'opinion qui, sous la Restauration, s'appelait monar-

chique et religieuse. Il était de ceux qui aiment mieux T autorité que la liberté, et non de ceux qui cherchent à les concilier l'une et l'autre. Son attachement à l'autorité monarchique était pour lui une sorte de foi qu'il professait avec toute la vivacité de son caractère, et dans laquelle il a toujours persisté avec la plus entière sincérité. Mais autant il était vif et entier dans son opinion, autant il était tolérant pour ceux qui en avaient une différente ou contraire, et cette tolérance de sa part s'était retournée vers lui en un respect universel. 11 avait des amis, et de bons amis, dans tous les camps, non-seulement parmi ceux qui, professant ses croyances religieuses, n'adhéraient point à ses opinions politiques, mais même parmi ceux qui ne partageaient ni les unes ni les autres. Lorsque, en 1823, la Faculté de médecine fut reconstituée, et que plusieurs professeurs furent écartés, l'opposition libérale du moment, qui avait pour elle le vent de l'opinion publique, se déchaîna contre les mesures prises par le gouvernement de la Restauration et contre les hommes que ces mesures avaient ou protégés ou favorisés. M. Récamier, que la sincérité et la constance de ses sentiments politiques, aussi bien que la légitimité de

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sa renommée scientifique, devaient mettre hors de cause, resta toujours, en effet, ce qu'il était, dans le respect et la considération de ses collègues et de ses confrères. ■.

Ajoutons ici que ses opinions politiques n'ont jamais été pour lui l'occasion d'aucune faveur. Quand il lui fut proposé d'être médecin du roi, ce franc royaliste s'excusa respectueusement, parce que le temps lui manquait. Il refusa au toi ce qu'il ne refusa jamais aux pauvres.

En 1830, lorsque, par réaction contïe l'ordonnance de 1823, la Faculté fut constituée de nouveau , et que plusieurs noms furent encore éliminés, M. Récamier fut maintenu. Cependant sa conscience politique ne lui permettant pas de prêter le serment exigé des professeurs, il refusa ce serment, et, paf le fait, donna du même coup sa démission de professeur à la Faculté de médecine et au Collège de France. Au moment où sa chaire fut mise au concours, en 1831, il écrivit à ses collègues de la Faculté pour leur faire part de sa résolution, et pour se présenter comme candidat au concours, si le serment était aboli (*).

(•) Voir la page 136.

Celte lettre , pleine d'une juste fierté et d'une^ noble indépendance, exprimait, à notre avis, lesvrais principes de la question. Le médecin ensei-gnant n'est point l'homme du pouvoir, il est l'homme de la société, il est l'homme de son art. C'est pourquoi nous concevrions beaucoup mieux qu'on lai demandât l'engagement de n'attenter^; par aucune de ses paroles, aux idées fondamen^: taies dé l'ordre social et moraU que d'exiger de lui un serment politique qui n'a jamais été utile à personne, et qui, dans quelques circonstances particulières, a pu arrêter des consciences déliai cates et élevées, comme celle de M. Récamier en 1830, et celle de M. Chomel en '185^.

Les vertus privées de M. Récamier n'étaient point au-dessous de ses vertus médicales et publiques. Tous ceux qui l'ont vu dans son intériéur^r et qui ont eu quelque part à son affection^ ont été touchés de cette simplicité et de cette cordialité patriarcale avec laquelle il répandait le bonheur autour de lui; tous ont conservé le souvenir et lé parfum de cette aménité intelligente qui savait adresser à chacun le mot particulier du cœur. Ses amis étaient nombreux^ de tous les rangs, de toutes les conditions, de tous les âges. 11 y en avait

dans les positions les plus éclatantes de la société, dans les académies, dans les mansardes; il y en avait de cachés dans les profondeurs du cloître, où son nom était béni avec un inexprimable mélange d'affection et de respect, conquis par cinquante ans de dévouement et de services. On voyait dans son salon un petit tableau, ofî'ertpar la reconnaissance d'un de ses malades lettrés, avec cette dédicace : Amico qui samt, medico qui amat. C'est bien à lui, en effet, que pouvaient et que devaient être adressées ces paroles; car le médecin ne se séparait point de l'ami, l'ami ne se distinguait point du médecin. L'art secondait le cœur, le cœur venait au secours de l'art. Tout ce qu'il pouvait donner de lui, il le donnait. Sa maison de campagne de la vallée deBièvre était bien souvent convertie en maison de santé, lorsqu'un ami, fatigué par l'étude ou par l'activité dévorante des choses publiques, avait besoin de quelques jours ou de quelques semaines de silence, de repos, de verdure et d'oubli de la vie : sollicitœ jucunda oblivia vitœ.

M. Récamier, dont le cœur était si paternel, n'a pourtant goûté la joie de la paternité que dans un âge avancé; il l'a goûtée assez long-

temps, toutefois, pour voir ses deux fils arriver à la jeunesse avec toutes les qualités de la riche nature qu'il leur a transmise, pour les voir croître en grâce et en intelligence , autant qu'un père chrétien doit le souhaiter. Et il a pu, quelquefois, sur le déclin de sa vie, qui n'a été que le soir d'un beau jour, dire au Seigneur avec le poëte :

Alors le front chargé de guirlandes fanées, Tel qu'un vieil olivier parmi ses rejetons, Je verrai de mes fils les brillantes années Cacher mon front flétri sous leurs jeunes festons.

Alors j'entonnerai l'hymne de ma vieillesse, Et, convive enivré des vins de ta bonté, Je passerai la coupe aux mains de la jeunesse, Et je m'endormirai dans ma félicité!

Oui, cet excellent, cet heureux père a dû quitter la vie, tranquille, content de son ouvrage, en laissant les héritiers de son nom, déjà dignes de le porter, entre les mains douces et bénies qui lui ont fermé les yeux.

La compagne de ses dernières' années, qui lui a prodigué tant de soins touchants, ne sera point étonnée de trouver ici un hommage de reconnaissance : les amis de cet homme illustre ont

besoin de la remercier de tout le bonheur qu'elle a répandu autour de lui, et de toutes les délicatesses d'attention par lesquelles elle a su adoucit et prolonger là carrière laborieuse de cet ardenl apôtre de la science et de la charité.

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