Éloge de M. Roux
La solennité qui nous rassemble, et dans laquelle la Faculté aime à se voir entourée de ses élèves anciens et nouveaux, instituée dans l’origine pour la distribution des couronnes et le compte rendu des travaux de l’année écoulée , n’a pas gardé longtemps cet heureux caractère. La mort n’a pas tardé à creuser dans les rangs des professeurs des vides incessamment renouvelés ; et dès lors s’est introduit le pieux devoir de raconter ici la vie de nos maîtres disparus , pour servir à tous d’encouragement et d’exemple, d’associer ainsi la justice rendue aux vivants à la justice rendue aux morts , et de mener le deuil à côté du triomphe. L’année dernière a été pour nous particulièrement douloureuse ; à la perte de M. Roux , mort du moins plein de gloire et d’années, a succédé celle de M. Requin, enlevé dans la vigueur de l’âge, lorsqu’à peine il avait pris possession d’une chaire vaillamment conquise, et quand il pouvait bien se croire maître d’un long avenir. Une voix plus compétente que la mienne vous dira plus tard ce que M. Requin avait déjà donné, ce qu’il promettait encore à la science. Aujourd’hui la mémoire de M. Roux nous occupera
seule, et la Faculté m’a désigné poui- lui rendre en son nom ce dernier hommage.
En me félicilantde cet honneur, je ne m’en suis dissimulé. Messieurs, ni les difficultés ni le danger. M. Roux a marqué son passage dans la chirurgie par des traces impérissables ; son nom est étroitement lié à l’histoire de la science, et ne pouvait se contenter d’une biographie vulgaire. Il m’a paru que pour ne pas rester au-dessous d’une si grande tâche, il convenait de le considérer comme si déjà les siècles avaient passé sur lui ; de ne pas le traiter autrement que j’avais essayé de faire autrefois pour Ambroise Paré, son glorieux ancêtre en chirurgie. Non content donc de recueillir les souvenirs contemporains, j’ai recherché dans ses écrits, j’ai épié pas à pas , si j’ose ainsi dire , l’origine et le développement de ses travaux , la marche de sa pensée ; j’ai tâché de le replacer dans le milieu où il a vécu , dans le mouvement intellectuel qu’il a suivi d’abord, qu’il a dirigé ensuite : confiant dans cette idée que, pour un maître aussi illustre et aussi vénéré, nul détail ne paraîtrait superflu, et que je trouverais au besoin, dans la sympathie d’un auditoire peuplé de ses élèves, une excuse et un appui tout ensemble. Enfin, Messieurs, j’ai pensé que, pour un tel homme, les molles complaisances du panégyrique ne valaient pas la virile impartialité de l’histoire. La plus vive lumière est toujours mêlée d’un peu d’ombre ; en montrant donc les beaux côtés, je n’ai point cherché à dérober les côtés faibles. C’est ainsi, j’en suis certain, qu’il eût voulu être loué lui-même; et sa juste renommée n’a rien à redouter de cette épreuve. Heureux ceux que l’on peut présenter ainsi tout eritiersà leurs contemporains comme à la postérité!
Philibert-Joseph Roux, professeur à la Faculté de Médecine de Paris, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine, officier de la Légion d’Ilonneur, etc., naquit à Auxerre, le 20 avril 1780. Son père , Jacques Roux, maître en chirurgie , s’était établi depuis peu dans cette ville, non sans quelque résistance de la part de ses confrères, qui ne l’admirent même dans leur communauté qu’à la suite d’un double procès; et il leur apportait
en effet une rivalité redoutable ; car, quelques années plus tard, ses succès dans la pratique l’avaient fait nommer à la fois chirurgien de l’hôtel-Dieu et de l’École militaire. La famille comptait encore un autre maître en chirurgie, qui exerçait à Beaune, Bergine, oncle de Jacques, et chez lequel celui-ci avait fait son premier apprentissage. Lejeune Philibert portait donc, si l’on peut ainsi parler, du sang chirurgical dans ses veines, et l’on pourrait croire qu’il s’était senti poussé vers la chirurgie par une vocation héréditaire. Il n’en fut rien, et, à vrai dire, il ne montra d’abord de vocation prononcée que pour la dissipation et les jeux de son âge. Il avait perdu sa mère de bonne heure ; son père , sévère jusqu’à la rigueur, ne lui épargnait pas les corrections même un peu rudes; heureusement son caractère bon et affectueux, sa franche et joyeuse humeur, lui avaient gagné lecœur de sa belle-mère, qui l’aima bientôt comme son propre fils.
Il fit ses premières études à l’École militaire d’Auxerre, dirigée alors par les bénédictins; et il nous a conservé le nom de Tun de ses maîtres , don Rosman, pour qui les élèves avaient une sorte de vénération. Mais les temps étaient peu favorables aux études sérieuses, la révolution marchait à grands pas : les bénédictins , supprimés à la fois comme ordre religieux et comme corporation savante, furent obligés de quitter l’École; et le nombre des professeurs s’y trouva tellement réduit , que Fourier, l’illustre mathématicien, à peine âgé de vingt-quatre ans, y professait à la fois l’algèbre, la géométrie , la rhétorique, la philosophie et l’histoire. Encore, entraîné par les événements , Fourier désertait fréquemment ces chaires paisibles pour la tribune ardente de la société populaire ; et , dans le cours de 1793, dénoncé trois fois, deux fois emprisonné, il avait bien d’autres préoccupations que les progrès de ses élèves. M. Roux entendit ses dernières leçons de rhétorique; il avait alors moins de quatorze ans (1). Aussi ses études classiques ne furent rien moins que brillantes ; et comment s’en étonner, quand on sait que , quelques années plus tard, son professeur de rhétorique, Fourier, invité
par Bonaparte à lui traduire, au pied des Pyramides , le fameux parallèle de Lucain entre Pompée et César, ne put jamais en venir à bout !
Ainsi sorti du collège , il fallait songer à une profession. Son père décida qu’il serait chirurgien , et l’emmena avec lui à l’hôpital, où il lui apprit à pratiquer une saignée et à faire quelques pansements ; puis, comme la liberté plus grande dont il jouissait n’avait pas accru son goût pour l’étude , et qu’il hantait plus volontiers les cafés d'Auxerre que l’hôtel-Dieu , dès qu’il eut atteint quinze ans et demi , son père, pour couper court à ces méchantes habitudes, sollicita pour lui une commission d’officier de santé de 3® classe , et l’expédia à l’armée de Sambre-et-Meuse , le sac sur le dos.
C’était, comme on voit , une assez pauvre recrue pour la chirurgie militaire; mais alors on n’y regardait pas de si près. La République, qui faisait sortir du sol quatorze armées , n’avait pu créer du même coup des chirurgiens dans la proportion nécessaire ; en dix-huit mois de guerre, 600 avaient péri, soit par la fatigue, soit par le feu de l’ennemi (2); et, pour fournir à cette consommation effrayante, la Convention avait été réduite, dès 1794, à créer les écoles de santé , destinées à former en trois ans, pour les besoins des armées, 550 élèves de la patrie. En attendant le bénéfice de cette ressource lointaine, on prenait tout ce qu’on trouvait, même des enfants de quinze ans. Beaucoup de soldats d’ailleurs n’avaient guère plus de cet âge; et tous ensemble ils allaient, comptant la fatigue et le danger pour bien peu , si les privations n’eussent été beaucoup plus grandes. M. Roux en eut sa part comme les autres. Il était arrivé à Andernach d’abord, et fut envoyé de là à l’hôpital militaire d’Aixla-Chapelle. Il recevait, comme officier de santé de 3® classe, une solde de 200 francs par mois, payée en assignats , ce qui ne suffisait pas toujours pour avoir du pain ; et M. Gama a raconté comment , vers le même temps et dans un hôpital voisin, une douzaine d’officiers de santé affamés ( il était du nombre ) furent surpris par un commissaire des guerres, flagrante delicto , nantis chacun d’une de-
mi-ration de pain qui n’était pas portée sur les livres de l’hôpital. Ils furent dénoncés ; et il leur en eût coûté cher peut-être , si Percy, averti à temps , ne les eût dérobés aux recherches par un prompt changement de résidence. M. Roux se plaisait aussi à raconter par quels expédients , plus ingénieux que réglementaires , il avait réussi à s’assurer une ample provision de vivres , en prenant d’ailleurs si bien ses mesures, que les commissaires des guerres n’en surent jamais rien. Enfin une loi du 15 nivôse an IV (janvier 1 796) , assurant aux chirurgiens militaires des rations en nature, avec un supplément de 8 livres par mois en numéraire, les délivra du moins du danger de mourir de faim (3).
Après dix-huit mois d’une vie en apparence si ingrate , le traité de Campo-Formio (17 octobre 1797), en licenciant les armées, rendit M. Roux à sa famille et borna là le cours de ses exploits. Et cependant, tant les souvenirs de la jeunesse ont de charme et de puissance ! dans tout le cours d’une vie si bien remplie , peut-être aucun épisode ne revenait si joyeusement à la mémoire et sur les lèvres de M. Roux. Sous la toge du professeur, sous les palmes de l’Institut , il triomphait d’avoir porté l’habit militaire; Aix-la-Chapelle occupa toujours dans ses souvenirs une place de prédilection , et jusque dans ses dernières années, lorsqu’il faisait une excursion en Allemagne , il se détournait au besoin , pour revoir ces lieux témoins de ses premières armes.
Il ne séjourna pas longtemps à Auxerre; son père ne voulait pas l’y garder. Un règlement du 5 vendémiaire an V (26 septembre 1796) venait d’ouvrir l’hôpital d’instruction du Val-de- Grâce (4), et un concours devait désigner les élèves qui auraient le droit d’y entrer. M. Roux arriva à Paris, suivit provisoirement les cours du nouvel hôpital, y ébaucha même ses premières dissections, puis se présenta au concours, et échoua misérablement (5). Il fallut se retourner vers l’École de médecine, et s’arranger de façon à vivre à Paris avec une pension que le père avait fixée à 50 francs par mois, Cinquante francs! A la vérité, on ne payait alors ni inscriptions ni
examens ; il avait à dîner, quel dîner ! pour 50 centimes ; mais encore fallait-il pourvoir aux dissections, suivre des cours particuliers; et enfin, pour un jeune homme peu accoutumé à se maîtriser, Paris n’était-il pas là avec ses séductions toutes nouvelles? En comparant ses besoins et ses ressources, il estima plus facile d’accroître les uns que de diminuer les autres, et il s’en alla jouer à la roulette. En un clin d’œil, les 50 francs disparurent , le budget d’un mois tout entier ! L'indulgente belle-mère fut seule confidente de la catastrophe, et y remédia du mieux qu’elle put. Mais tout cela n’était pas d’un heureux augure , et de tels commencements n’auraient-ils pas fait désespérer de l’avenir? On raconte que A. Cooper, envoyé à Londres à l’âge de seize ans, et cédant aussi à la double tentation de la paresse et des plaisirs, était déjà regardé comme perdu par sa famille , lorsqu’il rencontra dans Cline le protecteur et l’ami qu’il fallait pour le sauver. La fortune ne se montra pas moins favorable à M. Roux (^u’à A. Cooper.
L’Ecole de Paris présentait alors un spectacle qui ne manquait ni de nouveauté ni de splendeur. Formée d’abord à la hâte, et presque au hasard, d’éléments hétérogènes, débris des vieilles corporations disparues, docteurs-régents de la Faculté, membres de la Société royale, maîtres du Collège de chirurgie, elle avait corrigé les vices de sa première organisation par une meilleure distribution de ses chaires ; elle venait de reprendre le nom d’Ecole de Médecine , et l’on eût vainement cherché dans le monde entier un enseignement aussi complet donné par des maîtres aussi éminents. Sans doute les doctrines anciennes y comptaient bon nombre de représentants; mais il n’en manquait pas qui, obéissant au mouvement de l’époque et à leur propre génie, marchaient résolument dans des voies nouvelles. L’auditoire aussi s’était agrandi; au lieu des trois cents élèves de la patrie confiés à l’École de santé , on comptait déjà plus de mille élèves libres , d’autant plus avides d’instruction qu’ils en avaient été plus longtemps privés, dégagés de toute tradition, aptes à tout recevoir et à tout comprendre , et qui , fatigués des révolutions po-
litiques, apportaient leur concours empressé aux pacifiques révolutions de la science. A l’ardeur des professeurs répondait l’enthousiasme des élèves , et dans toutes les parties de ce grand corps frémissait un puissant souffle de vie.
Trois hommes surtout s’étaient mis en tête du mouvement et lui imprimaient leur direction. C’était d’abord Corvisart, esprit exact et positif, dédaigneux des théories, qui eût réduit volontiers toute la médecine à la pratique, la pratique au diagnostic; mais qui avait donné au diagnostic une précision jusqu’alors inconnue, en l’assujettissant au contrôle de l’anatomie pathologique. D’un autre côté marchait Pinel , embrassant de ses regards un plus vaste horizon, moins soucieux de l’art que des doctrines, et qui, appliquant à la médecine la méthode des sciences pures, venait de porter dans le chaos des anciennes classifications une lumière inattendue. Sous les efforts si divers de ces deux puissants novateurs, la pathologie interne était remuée jusque dans ses fondements. L’anatomie et la physiologie recevaient l’impulsion de Chaussier, génie ardent, mais incomplet, doué de plus d’ambition que de puissance, et qui prétendait réformer à la fois les mots et les choses. C’était lui qui avait dicté au nouvel enseignement ce programme orgueilleux : peu lire , beaucoup voir et beaucoup faire (6) ; et il s’efforçait de prêcher de parole et d’exemple. Tels étalent les hommes qui dominaient alors dans l’École, et qui allaient marquer de leur empreinte, frapper à leur effigie , les premières générations médicales du 19® siècle.
Mais, en dehors de l’École, et cependant sous cette triple influence de Chaussier, de Pinel et de Corvisart, commençait à se révéler un jeune homme à peine encore sorti des bancs, et qui ne devait pas tarder à dépasser ses maîtres. Bichat, après s’être d’abord essayé à la chirurgie sous Desault, s’était tourné vers l’anatomie et la physiologie, plus propices à son génie. Après un modeste essai qui avait outre-passé ses espérances, il venait d’ouvrir, dans l’hiver de 1 798, un amphithéâtre d’anatomie où se pressaient près de 80 élèves ; ses leçons en attiraient un bien plus grand nombre, et déjà, dès cette
époque, nulle parole n’était mieux écoutée que la sienne. L’un de ses prosecteurs était Hay, de Toucy, près d’Auxerre, qui se glorifiait d’avoir été son premier disciple (7). Hay lui recommanda son jeune compatriote, et bientôt M. Roux se recommanda par lui-même. Dans cette nature vive et impressionnable, ce qui dominait surtout, c’était, avec une ardente sympathie pour tout ce qui était bon, un enthousiasme non moins ardent pour tout ce qui était beau ; heureux quand il pouvait aimer et admirer. Il trouva dans Bichat de quoi répondre à toutes ses aspirations, et bientôt ils se sentirent entraînés l’un vers l’autre par une affection que le temps ne fit que fortifier. Un professeur de 26 ans, un auditeur de 18 ans, après la leçon redevenaient aisément camarades. L’affection de Bichat était plus douce et plus calme; celle de M. Roux, plus vive et plus expansive: mais peut-être est-il besoin de quelque différence dans les caractères pour cimenter les plus durables amitiés. Le maître, entraînant l’élève dans son orbite, lui avait communiqué une ardeur de travail qui ne devait jamais s’éteindre ; l’élève, à son tour, ami du plaisir, après une journée bien remplie, arrachait son maître aux fatigues incessantes de l’amphithéâtre, et le forçait à prendre un délassement nécessaire. Hay dut quitter Paris pour quelque temps; M. Roux prit sa place. Bichat avait pour second prosecteur son propre cousin. Buisson; mais Buisson, imbu d’idées religieuses qu’il poussait jusqu’au puritanisme, était loin de tenir dans la vie de Bichat une aussi grande place que son jeune collègue, dont la joyeuse humeur n’était point arrêtée par tant de scrupules, qui partageait, qui eût excité au besoin le goût de Bichat pour le théâtre; et il nous a raconté comment, d’une soirée à l’autre, après s’être attendris aux scènes tragiques de Racine, ils allaient se pâmer de rire aux bons mots de Brunet. Mais pourquoi m’arrêter à ces détails, si futiles en apparence? Pourquoi, Messieurs? Quand je pense à la carrière scientifique de Bichat, commencée à 26 ans, fermée si douloureusement quatre années après; quand je songe que des travaux trop opiniâtres, une contention d’esprit trop soutenue, les journées de l’amphithéâtre prolongées par les nuits.
ont usé sa constitution avant l’âge, et précipité cette perte irréparable, je me demande si l’amitié de M, Roux n’a pas servi du moins à reculer le terme fatal, et si nous ne lui devons pas quelque reconnaissance pour les chefs-d’œuvre que le temps avare a permis à Bichat de terminer. 11 nous l’a dit lui-même: pendant ces quatre années, il ne quitta pas Bichat un seul jour, et il était à sou chevet quand Bichat rendit le dernier soupir (8).
Il assista donc à la conception et au développement de ces grandes idées , qui , d’une année à l’autre , se traduisaient en ouvrages immortels. Un aperçu échappé à Pinel, saisi et fécondé par Bichat, avait produit, en 1799, deux mémoires sur les membranes; en 1800, le traité du même nom; en 1801, V Anatomie générale. En 1800, la physiologie, éclairée par les vivisections, s’était enrichie des Recherches sur la vie et la mort; et Chaussier s’était trouvé du coup relégué à un rang secondaire. Enfin, chargé, en 1801 , d’un service médical à l’Hôtel-Dieu , Bichat , sous l’inspiration de Corvisart , avait cherché d’abord à compléter les faits cliniques par l’ouverture des cadavres ; mais bientôt, portant plus loin ses regards et multipliant les autopsies par centaines, il créait une science nouvelle que Corvisart n’avait point aperçue , et posait les bases de l’anatomie pathologique. Jamais on n’avait vu un si prodigieux torrent d’idées ; tous ceux qui en étaient témoins se sentaient entraînés , tous le suivaient avec enthousiasme ; et dans les dernières recherches par lesquelles il préludait à la reconstruction de la matière médicale , pour recueillir ses observations , il n’employait pas moins de quarante élèves. Parmi ceux dont le concours lui était le plus cher, M. Roux occupa bientôt le premier rang. A peine était-il entré dans ses fonctions de prosecteur, que Bichat le chargea de répéter aux plus jeunes auditeurs la leçon de chaque jour; puis il le choisit spécialement pour l’aider dans ses expériences; puis il lui confia, en même temps qu’à Buisson, le soin de rédiger son premier cours sur l’anatomie générale, qui devait servir de canevas à son grand ouvrage; enfin, lorsqu’il voulut publier
son Anatoinie descriptive , M. Roux fut d’abord son unique collaborateur, et l’aida de la plume et du scalpel pour la description des muscles et des os (9). A cette excellente école, il avait acquis un style clair, ferme, précis, dont on peut voir le premier jet dans une analyse du Traité des membranes , qu’il écrivit en 1800 pour le Journal de médeeine. Bientôt, saisi d’une noble émulation , il essaya à son tour d’emprunter quelques idées à son maître, qu’il essayait d’appliquer à la chirurgie. De là divers travaux qu’il publia de 1801 à 1802, parmi lesquels il faut citer surtout le mémoire sur les polypes utérins. Il s’était fait recevoir de l’Ecole pratique, créée l’année même de son arrivée à Paris; en 1801 il y remporta le premier prix , laissant en arrière Berlin, Buisson et Bayle, tous plus âgés que lui de cinq ou six ans (10). Chaque année, il revenait passer ses vacances à Auxerre , heureux de raconter à son père ses premiers succès; mais le père, au lieu d’accueillir avec joie ces gages d’un amendement inespéré, hochait froidement la tête, et semblait s’ancrer de plus en plus dans une incurable méfiance. II se sentit ébranlé pourtant, à celle grande nouvelle du premier prix remporté à l’Ecole pratique , ébranlé , mais non convaincu; et, en homme prudent, qui veut voir les choses par soi-même, pour s’assurer contre toute erreur possible, il fit exprès le voyage de Paris.
Mais désormais pareil doute ne devait plus venir à personne. Dès 1802, sans quitter l’amphithéâtre de Bichat, M. Roux avait ouvert un cours d’opérations dans lequel , à l’exemple de Pinel , il tentait une nouvelle classification des maladies chirurgicales (1 1). La même année , il concourut, avec Dupuytren, pour une place de chirurgien de 2® classe à l’Hôlel-Dieu. Il ne fut pas nommé; mais tous ses contemporains s’accordent à dire que dans plus d’une épreuve il éclipsa son redoutable compétiteur, et qu’il tint jusqu’au dernier jour la victoire incertaine. Hallé, à celte occasion, portant la parole dans une solennité pareille à celle-ci , déclara que {'élève de Bichat s’était montré digne de son maître (12). Par malheur,
Bichat ne put entendre cet éloge; il était mort quelques mois auparavant, le 22 juillet 1802.
La mort de Bichat laissait un grand vide. Il avait projeté une deuxième édition des Maladies des voies urinaires^ d’après les leçons de Desault, qui allait ainsi rester suspendue, et son Anatomie descriptive était arrêtée au milieu du troisième volume. Mais une bien autre préoccupation tenait ses élèves soucieux : son amphithéâtre, si peuplé naguère, ne devait-il plus se r’ouvrir; la tribune retentissante qu’il y avait créée serait-elle condamnée au silence, surtout quand, sur sa tombe à peine fermée , des ambitions peu scrupuleuses, mettant au pillage ses idées, menaçaient de détourner à leur profit les lambeaux de ce grand héritage ? Déjà avait paru, sous le nom de Bayle, un nouveau mémoire sur les polypes utérins, reproduisant les vues de Bichat et de M. Roux, sans nommer ni l’un ni l’autre (13); déjà Dupuytren triomphant annonçait ses cours d’anatomie pathologique. Il s’agissait donc de continuer l’école de Bichat, de soutenir et de propager ses doctrines,et au besoin de défendre sa mémoire. Buisson se reconnut insuffisant, et prit seulement une part dans l’achèvement du traité d’anatomie descriptive ; M. Roux se chargea du reste.
La tâche était lourde de toutes manières. Le concours d’où il sortait avait occupé les premiers jours de septembre (14) : c’était à la fin du même mois, en vendémiaire , que les amphithéâtres se r’ouvraient. L’anatomie le trouvait suffisamment préparé; mais, pour emprunter ses propres paroles, il n’avait encore embrassé la physiologie que comme une introduction nécessaire à l’étude médicale de l’homme (15); et maintenant il lui fallait l’enseigner aux autres, sans rester trop au-dessous du maître incomparable qu’il était appelé à remplacer. Néanmoins les cours se r’ouvrirent avec éclat, au jour accoutumé ; un travail opiniâtre suffit à tout. Le jeune professeur sacrifiait une nuit sur deux pour s’instruire lui-même et se pénétrer de la matière de ses leçons : heureux quand les besoins sans cesse renaissants des dissections ne venaient pas lui dérober encore une nuit supplémentaire ! C’est ici
l’un des épisodes les plus curieux et les moins connus de l’histoire de l’anatomie en France, et U ne sera pas hors de propos de nous y arrêter un instant.
L’enseignement anatomique, à Paris, avait toujours éprouvé de graves difficultés. Sans remonter plus haut que le 18® siècle, Duverney, professeur au Jardin des plantes, celui que l’on nommait le grand Ouverney, ne pouvait qu’à grand’peine obtenir, chaque année pour ses dissections, un cadavre de rHôtel-Dieu : il fallait pour cela une délibération expresse des administrateurs, qui avaient soin de motiver la concession sur la haute réputation du professeur. De là la nécessité de se procurer des sujets à prix d’argent , soit dans les hospices, soit dans les cimetières : le Collège de chirurgie même était obligé de recourir à cette ressource. Lors de son institution, l’Ecole de santé avait reçu le droit de mettre à contribution les hôpitaux ; mais ils n’étaient pas alors en état de fournir à tous ses besoins, et elle continua à suivre sans scrupule les vieux errements du Collège de chirurgie (10).
La pénurie était bien autrement grande pour les profes.seurs particuliers. Dans la distribution des cadavres des hôpitaux , ils ne venaient qu’après l’Ecole, qui, n’en trouvant presque jamais assez pour elle, les eût renvoyés trop souvent les mains vides, lis s’adressaient donc à peu près exclusivement aux cimetières : étrange et inépuisable domaine , capable de fournir chaque jour une moisson aussi abondante que la veille ! L’intérêt de la science palliait ce qu’avait d’odieux cette violation des sépultures : ainsi que Thouret le disait à l’Ecole , la différence n’était pas grande entre prendre un cadavre à l’hospice ou ailleurs; et enfin, pour les anatomistes d’alors, ce n’était point le scalpel qui faisait un vol à la terre, c’était la terre que l’on forçait à rendre le vol fait au scalpel.
Le cimetière de Clamart, alors appelé cimetière Sainte-Catherine , ou de son nom révolutionnaire cimetière Catherine, caché dans des ruelles désertes, au fond d’un quartier misérable, était le théâtre ordinaire de ces razzias. II fallait avoir des intelligences dans la
place ; Bichat était entré en relation avec le fossoyeur, nommé Allart, homme de sac et de corde, qui pourtant s’était laissé tellement gagner par l’heureux caractère de Bichat, qu’après sa mort il s’engagea solennellement à respecter son cadavre, à n’en enterrer même aucun par-dessus, et qu’il tinta moitié sa promesse (t 7). M. Roux hérita de la confiance et même un peu de l’affection de maître Allart, et, grâce à cet heureux concours, son amphithéâtre ne chôma jamais. Il aimait à raconter les détails de ces étranges expéditions, où ne manquaient ni les émotions ni le péril. Mais, pour la jeunesse entreprenante, le péril est un attrait de plus. Voyons, les provisions sont épuisées, les tables sont vides, et, si l’on n’y prend garde, la leçon risque de manquer demain. L’expédition s’organise ; on attend la nuit, qui cache tout sous son ombre; que la nuit surtout soit bien noire, un rayon de lune les trahirait. Ils partent, conduisant avec eux une voiture couverte, avec toutes sortes de précautions, pour ne pas trop éveiller le pavé criard; ils s’arrêtent contre le mur du cimetière, la voiture même sert à l’escalade; derrière le mur, le fossoyeur complice les attend. Une lanterne sourde éclaire les tombes marquées à l’avance, la pioche fait son œuvre, le cercueil restitue ces reliques humaines qu’on croyait bien lui avoir confiées pour jamais; quand le nombre est atteint, on dispose les fardeaux, on leur fait franchir la muraille, et, si la voiture s’emplit sans encombre, l’amphithéâtre en aura pour huit jours.
Une nuit, quand déjà les cadavres empilés près du mur attendaient qu’on les hissât par-dessus, l’un des ravisseurs, enjambant la muraille, poussa un cri de stupéfaction et d’effroi : la voiture avait disparu. Etait-ce un méchant tour d’un ivrogne désœuvré, ou le fait de quelque ronde de nuit qui avait trouvé suspecte une voiture abandonnée, à cette heure, sur la voie publique? Quoiqu’il en soit, on chercha vainement la voiture aux environs; et nos ravisseurs de corps morts étaient fort en peine de leur capture, quand, par bonne fortune, vint à passer un fiacre attardé. On l’entoure, on expose l’urgence, on le met en réquisition. Le cocher montra d’abord des
répugnances et des scrupules; mais, un honnête pourboire lui ayant fait considérer plus mûrement les choses, il finit par trouver l’affaire superbe et chargea tout ce qu’on voulut.
Tandis que ces choses se passaient au cœur de Paris, il y a à peine un demi-siècle, que faisait donc la police? Lors de la création de l’École, la police avait bien d’autres sujets de préoccupation. En 1798 seulement, des plaintes réitérées parvinrent au Directoire, et le ministre de l’intérieur consulta l’École sur les moyens de remédier à cet abus. L’École répondit que l’intérêt des études anatomiques en exigeait le maintien, et proposa toutefois des mesures réglementaires, propres à donner à l’opinion une satisfaction apparente. L’autorité hésita, comme de raison; puis, prenant un moyen terme, concéda à l’École l’autorisation de fouiller le cimetière Sainte- Catherine, sans rien régler pour les professeurs particuliers, qu’elle laissait agir à leurs risques et périls. Grâce à cet expédient bizarre, le cimetière fonctionna comme auparavant au profit des dissections; seulement les cadavres de l’École, munis d’un sauf-conduit, sortaient fièrement par la grande porte, tandis que ceux de contrebande continuèrent à passer par-dessus les murs.
Les travaux de l’enseignement ne faisaient pas perdre de vue à M. Roux l’autre moitié de sa tâche. Dans le courant de 1803, il fit paraître le Traité des maladies des voies urinaires, accru d’un supplément renfermant plusieurs nouveaux mémoires ; et, vers la fin de cette année, il publia le dernier volume de l’Anatomie descriptive. En tête de ce volume, il prenait seulement les titres de professeur d'anatomie, de physiologie et de chirurgie. Il avait cependant passé sa thèse quelques mois auparavant, le 30 germinal an XI ; mais,à cette époque, on ne délivrait encore, au lieu de diplôme, qu’un certificat de capacité; et ce ne fut qu’en 1809, en tête de ses Mélanges, qu’il prit enfin le titre de docteur en chirurgie.
Malgré son retour récent à la physiologie, c’était en effet la chirurgie qui l’attirait. Que faire cependant en chirurgie, à vingt-trois ans , sans hôpital , et même sans avoir eu cette solide instruction pra-
tique que Ton puise dans l’inlernat? (18) Il n’avait prise que par le côté théorique; aussi nemanqua-t-ilpas de s’y attaquer. S’il faut tout dire, l’époque était peu propice aux progrès d’un autre genre. Boyer alors, écouté comme un oracle, professait avec une conviction profonde que la chirurgie touchait à la perfection, et que le 18'’ siècle était arrivé de ce côté aux limites de l’esprit humain. L’avenir ainsi muré devant la génération nouvelle, une échappée s’offrait toutefois ; Pinel, en appliquant l’analyse à la médecine, lui avait fait faire un pas décisif. Qui empêchait d’appliquer, à son exemple, l’analyse à la chirurgie ? Toute cette jeunesse présomptueuse se précipita par cette issue; ne comprenant qu’à demi l’idée de Pinel, sans tenir compte d’ailleurs de la différence profonde qui sépare les affections internes des lésions chirurgicales, ils crurent qu’il ne s’agissait que de soumettre ces dernières au régime des nomenclatures et des classifications : de là la Nosographie chirurgicale de Richerand , la Nouvelle doctrine chirurgicale de Léveillé, et jusqu’au Précis des maladies chirurgicales de Delpech. M. Roux se jeta aussi dans ce mouvement, dont il fut même l’un des premiers promoteurs. J’ai déjà parlé de son cours de 1802 ; en 1805 , il publia une classification complète, avec un tableau spécial pour les plaies; en 1806, vint le tour des fractures; en 1808, celui des hernies. Dès 1805, il avait terminé, disait-il, et mis sous presse une collection de tableaux affectés à l’ exposition synoptique des maladies et des opérations chirurgicales (19); c’était aussi une forme de publication mise en honneur par Chaussier. Mais l’impression était bien lente, car en 1807 l’ouvrage n’avait point paru encore. A cette époque, un grand événement le détourna plus que jamais d’une publication précipitée ; ce n’était rien moins que sa nomination, comme chirurgien de 2® classe, à l’hôpital Beaujon.
L’hôpital Beaujou était bien loin alors de l’importance qu’il a reçue depuis. Élevé en 1784, par M. de Beaujon, comme maison d’éducation pour vingt-quatre orphelins de la paroisse du Roule; détourné par la Révolution de sa destination primitive, il ne comptait
encore , en 1802, qu’une centaine de lits, dont 18 pour le service chirurgical. Ce service était confié à Lacaze-Pelarouy , qui pouvait assurément en supporter la charge ; mais, le nombre des lits ayant été porté à 30, Frochot, préfet de la Seine, se souvint à propos du jeune chirurgien qui avait si vaillamment lutté contre Dupuytreu , et le fit adjoindre à Lacaze (20). Celui-ci passa du coup au rang de chirurgien en chef; M. Roux, de son autorité privée, s’institua chirurgien en chef adjoint, et s’empressa de l’annoncer au monde, en tête d’un mémoire détaché tout exprès de son prochain volume (21). On comprend d’ailleurs que la composition de l’ouvrage dut être modifiée; à ses travaux de théorie pure , il fallait bien que le nouveau chirurgien joignît au moins les prémices de sa future expérience. Aussi, quand il fit paraître enfin , en 1809, ses Mélanges de chirurgie, il se borna à y insérer les fragments nosographiques qu’il avait déjà publiés ailleurs, remettant à un autre temps la publication de son Système complet de nosographie chirurgicale; mais en revanche on put y lire, avec tous les développements convenables, le récit de trois opérations qu’il avait faites à l’hôpital Beaujon.
Il avait alors 29 ans. Et comme tout est beau et riant à cet âge ! comme on ressent encore l’enivrement des premiers triomphes, et comme on a foi dans l’avenir ! Dans la préface qu’il mit en tête de son livre , on voit que son imagination heureuse habitait bien le pays des enchantements. S’il parle de son ouvrage, c’est à la sollicitation de beaucoup des élèves qui ont suivi et qui suivent encore ses cours qu’il l’a publié, et il a peut-être quelque droit d’en espérer le succès. S’il parle de l’auteur, c’est pour le montrer livré depuis plusieurs années à la pratique de la chirurgie, attaché à un hôpital où , par un effet de la confiance que lui témoignent beaucoup de ses confrères, les cas de chirurgie et surtout ceux qui exigent de grandes opérations se sont succédé en grand nombre depuis deux ans. Si cependant la critique trouvait à reprendre, non à ses idées (Dieu merci ! il n’a pas de pareilles craintes ) , mais à la manière dont elles
sont ex-posées , il observe qu’il n’a pu s’occuper de la rédaction qu'au milieu des soins qu'exigent L' enseignement de plusieurs parties de la science, le service journalier d'un hôpital, et la pratique particulière , dans des instants trop courts pour le travail et la méditation. Pour retrouver un autre exemple de ce naïf contentement de soi-même, de cette vanité inoffensive, il faudrait remonter jusqu’à la grande apologie d’A. Paré. Si l’on veut savoir maintenant combien l’âge apporte de changements dans notre manière d’envisager et les choses de ce monde et nous-même , écoutez M. Roux, vers la fin de sa carrière, rappelant une des opérations qu’il avait faites alors : J’étais fort jeune , dit-il , et sans expérience aucune. Bien plus, en résumant pour la postérité ses quarante années de pratique chirurgicale, il ne les compte que de son entrée à la Charité : J’ose à peine rappeler, ajoute-t-il , que mes débuts ont eu lieu dans un autre hôpital, très-petit établissement alors (22). Quant à ceiie pratique particulière qui lui laissait des instants si courts pour la méditation, il suffira, pour en avoir une juste idée, de rappeler que l’année suivante, lors de sou mariage avec la fille de Boyer, il fut obligé de faire un emprunt pour emplir la corbeille de sa future. I! est rare que la chirurgie dispense de si bonne heure ses faveurs à ceux qui l’exercent. John Hunter, le plus grand chirurgien des temps modernes, avait fait attendre sa fiancée de longues années , parce que sa clientèle n’aurait pas suffi aux dépenses du ménage; et quand enfin, à l’âge de 43 ans, il se détermina à l’épouser, il eut besoin de publier son Traité sur les dents pour faire face aux frais de la cérémonie (23).
Peu après le mariage, Boyer attira son gendre près de lui à la Charité; il y entra comme chirurgien en second le 21 novembre 1810. Il se trouva alors sous une direction habile et sage tout à la fois, nécessaire peut-être pour tempérer ce que son génie avait de trop aventureux. Les chirurgiens en second n’agissaient qu’avec l’autorisation et sous la surveillance des chirurgiens en chef; et pour emprunter ses propres paroles , l’usage voulait que dans les hôpitaux il y eût une autorité principale, un chef près duquel des chirurgiens
plux jeunea, moins expérimentés, commençaient à se former; qui , au besoin , auraient contenu leur trop vive ardeur et cette hardiesse trop grande qui naît si facilement d’une trop prompte indépendance ; près desquels au moins ils puisaient ces traditions si bonnes , si utiles , si profitables dans tous les arts, et surtout dans la chirurgie. Sans cloute, en écrivant ces mots, il se rappelait son noviciat à la Charité ; et du reste, rappelant avec reconnaissance que Boyer l'avait mis en regard de son habileté et de son expérience chirurgicale , il se glorihait d’avoir peut-être en lui quelque chose de Boyer (24). Ce quelque chose, c’était du moins le sentiment du réel, le goût des notions pratiques et positives remplaçant les écarts de l’imagination pure. Du jour où il entra à la Charité, il dit adieu à ce qu’il appelait ses méditations physiologiques ou autres , il abandonna son système complet de nosographie chirurgicale , et, comprenant que la pathologie s’éclaire surtout par les observations cliniques, dont le trésor est si lent à amasser, il se rejeta sur ce qui lui semblait plus à sa portée, et entreprit un Traité de médecine opératoire.
Un intérêt puissant l’y excitait d’ailleurs, et avait presque en même temps suggéré à Dupuytren le projet d’un traité semblable: Sabatier, chargé d’années, était mort le 19 juillet 1811, et sa chaire devait être le prix d’un concours. On sait quelle fut l’issue de ce concours célèbre, où Dupuytren triompha encore ; toutefois M. Roux y prit une part brillante, il eut entre autres une supériorité fort inattendue dans la composition latine de Curatione fistularum. Nous avons vu que ses études classiques avaient été faibles; mais, pressé par ce puissant aiguillon du concours, il s’était remis au rudiment avec une opiniâtreté infatigable, et s’était ainsi ménagé un avantage qui ne surprit pas peu ses juges et ses compétiteurs. Le sort lui donna pour sujet de thèse la résection, question alors fort peu connue, et qu’il devait tant contribuer à éclairer et à agrandir. 11 n’avait jamais fait que la résection de la tête humérale, et son unique opéré était mort. Son expérience comptait donc pour prl peu de chose ; mais, en répétant les procédés opératoires sur le
cadavre, en groupant avec art les faits épars dans la science, il réussit à composer une dissertation pleine d’intérêt, qu’aujourd’hui même on consulte encore avec fruit, et qui soutient hardiment le parallèle avec la thèse de Dupuytren.
Dupuytren, nommé professeur, laissait vacante la place de chef des travaux anatomiques. M. Roux pensa que le concours qu’il venait de subir pouvait le dispenser d’autres épreuves, et demanda celle place , qui avait été donnée sans concours à Dupuytren. Mais les temps étaient changés; la Faculté maintint celte fois son règlement . et M. Roux laissa le champ libre à de plus jeunes compétiteurs. Il accompagna cette année Boyer en Espagne, près du duc d’Albufera , atteint d’une fistule à l’anus (2.5j; puis, à son retour, il reprit avec une ardeur nouvelle ses travaux commencés, et en 1813 fil paraître la première partie de sa Médecine opératoire.
Peut-être y avait-il quelque hardiesse, à cette époque, à entrer en lutte avec l’ouvrage de Sabatier, généralement considéré comme un chef-d’œuvre, et dont la deuxième édition , toute récente, avait rajeuni le succès. Lejeune auteur ne craignit pas cependant de déclarer que ce livre n’était pas au niveau de la science; il avait raison. La Médecine opératoire de Sabatier, lors de sa première apparition en 1796 , méritait en effet tous les éloges qu’elle avait reçus; elle résumait et fermait dignement le 18® siècle. Quatorze ans plus tard, avec les maigres additions tracées d’une main affaiblie par l’âge, elle n’offrait qu’un tableau infidèle de l’art, dont elle n’avait pas suivi la marche. Ainsi, pour les anévrysmes, Sabatier avait reproduit son article primitif, sauf une modeste intercalation sur la section de l’artère entre deux ligatures, proposée par Maunoir; l’anévrysme poplité y figurait d’une façon à peu près exclusive ; les anévrysmes de la carotide, de la sous-clavière, de l’iliaque externe, n’étaient même pas mentionnés. L’ouvrage de M. Roux, au contraire, abondait en détails sur ces. importants sujets, et c’est là aussi qu’il faut chercher les premiers procédés connus pour la ligature des artères du second ordre. Par malheur l’ouvrage n’alla pas plus loin; deux autres volumes, qui devaient le compléter, furent écrits péniblement au mi-
Heu des tristes événements de l’époque, et durant le cours d’une affection grave qui !e tourmenta plusieurs années. Quand il eut fini, les premières parties avaient vieilli; il eût fallu recommencer l’œuvre presque en entier, et il n’en eut pas le courage (26). D’ailleurs, avec le temps , il se sentait moins de goût pour la composition d’ouvrages didactiques; et, s’il faut le dire, son vrai génie n’était pas là. H était plus à l’aise dans la rédaction de mémoires circonscrits, où il pouvait se donner carrière, et accumuler les observations et les réflexions. Son premier essai en ce genre fut un Mémoire sur la réunion immédiate après l'amputation circulaire de la cuisse, qu’il lut à l’Institut le 21 mars 1814. Le second fut consacré au récit d’une guérison qu’il avait obtenue sur lui-même; et il y attachait une telle importance, et le résultat eut en effet une si réelle influence sur toute sa vie, qu’il n’est pas permis de le passer sous silence.
Au milieu de ses succès , que nous l’avons vu naguère proclamer lui-même avec une satisfaction si complète en apparence , un chagrin secret empoisonnait toutes ses joies , d’autant plus cruel qu’il le concentrait eu lui-même et n’osait s’en ouvrir à personne. M. Roux était louche; depuis son enfance, il portait un strabisme divergent des plus considérables de l’œil droit. Cette petite difformité n’avait nui jusque-là à ses succès en aucun genre; toutefois, comme nous souffrons bien plus de nos défauts physiques que de tous les autres, celui-là était sans cesse présent à sa pensée. Le strabisme était surtout marqué quand la vue s’exercait sur des objets très-rapprochés, et conséquemment lorsqu’il pratiquait une opération. Vingt fois il avait essayé de le corriger, tantôt en couvrant l’œil gauche pour exercer l’œil droit, tantôt en ramenant, par un violent effort, les deux yeux dans la même direction; mais immédiatement la vision devenait confuse , bientôt il éprouvait une fatigue insupportable, et il s’arrêtait, avec le regret toujours plus amer d’une tentative inutile.
Un jour, en relisant ce que Buffon a écrit du strabisme, il fut frappé de cette observation du célèbre écrivain, qu’une très-grande inégalité de force entre les deux yeux est véritablement une cause
de déviation, mais que pour agir de concert, ils n’ont nul besoin d’une égalité parfaite ; en sorte que, si la vue est un peu étendue , l’inégalité pourrait dépasser un quart , sans entraîner le dérangement des axes oculaires. Ceci établi , la conséquence n’élait-elie pas évidente? Que fallait-il pour la guérison, sinon restituer à l’œil dévié sa force perdue, et pour cela l’exercer avec persévérance? Il reprit donc ses essais avortés, bien résolu celle fois de les mener à terme ; il s’exerça à lire , à écrire alternativement, tantôt avec l’œil droit, le gauche étant couvert, tantôt avec les deux yeux. C’était la nuit surtout, à l’insu de tout le monde , qu’il se livrait à ce travail, n’osant le reprendre le jour qu’à la dérobée. En vain la vision redevenait confuse, en vain il se sentait brisé par un sentiment intérieur de fatigue ; il persistait des heures entières. Heureusement, au bout de quelques jours, la fatigue commença à diminuer, la vision à s’éclaircir; quelques semaines après, chacun des deux yeux, agissant isolément, possédait une force égale ; ouverts ensemble , ils marchaient d’accord et se prêtaient une mutuelle assistance ; la portée de la vue avait notablement augmenté ; enfin les objets entrevus auparavant dans une sorte de pénombre, se dessinaient plus nettement, avec une clarté et une fixité plus grandes. M. Roux, tout heureux , s’empressa de communiquer à la Société de médecine l’histoire de sa guérison.
Faut-il ajouter que, dès le premier jour, cette merveilleuse guérison trouva des incrédules? C’est que , comme tout inventeur qui caresse son idée, M. Roux s’était fait les honneurs d’une cure radicale et complète ; à l’en croire , ses deux yeux agissaient en parfaite harmonie ; h\en plus, rien ne pouvait faire présumer de quel côté ta vue était louche; et enfin , pourquoi s’arrêter en si beau chemin? il attestait qu’jV lui était impossible à lui-même de déranger le concert si heureusement rétabli. Témoignage authentique, qui aurait eu cependant bien plus de force si , à l’instant même, un faux-trait perfide , emportant l’œil droit hors de son axe , ne lui eût donné un impitoyable démenti ! Mais, si l’observation était peu concluante de
ce côté , est-ce à dire qu’à un autre point de vue elle ne méritait pas une attention sérieuse? On conçoit qu’en se regardant au miroir, la convergence forcée des deux axes oculaires fît disparaître pour lui l’écart de l’œil dévié , et alors même l’illusion à laquelle il ne pouvait échapper était le signe irrécusable d’une amélioration réelle ; mais la portée de la vue augmentée , la perception plus exacte des objets, la possibilité de lire de l’œil affecté, étaient-ce des phénomènes imaginaires ? Ce qui est du moins positif, c’est qu’il était fort satisfait de l’expression nouvelle de sa physionomie; c’est que les sourires bienveillants ou autres qui accueillaient toujours le récit de sa guérison n’eurent jamais le pouvoir d’éveiller en lui l’ombre d’un doute , et que pendant quarante ans il eut le bonheur de croire et de répéter qu’il ne louchait plus.
Grand bonheur assurément ! car il avait ainsi reconquis le repos de sa vie et la foi dans sa destinée. En 1840, à l’occasion des opérations nouvelles imaginées contre le strabisme, il lut, à l’Académie des sciences, une note dans laquelle il rappelait sa propre histoire. Il y exprimait si bien l’état de son esprit avant et après la guérison, que je ne saurais résister à la tentation d’en détacher une page. On y remarquera cette façon originale de parler de soi. Déjà , en 1814 , il s’était désigné sous cette périphrase d’une bonhomie charmante : Quelqu’un au bien-être de qui je prends le plus vif intérêt. En 1840, la tournure fut autre, sans être moins heureuse; on dirait une réminiscence de Socrate parlant par la bouche de Platon (27).
«Je connaissais , dit-il, je me trompe, je vivais dans l’intimité la plus grande avec un homme du même âge que moi, qui avait, depuis son enfance, un strabisme divergent des plus considérables de
l’œil droit 11 avait embrassé et poursuivait , non sans quelque
avantage déjà , une de ces carrières scientifiques dans lesquelles le seul mérite ne suffit pas toujours pour parvenir au premier rang, et dans lesquelles certains désavantages physiques peuvent mettre obstacle à de grands succès; et quand de tels désavantages existent, que n’a-t-OQ pas à craindre des rivalités jalouses ? Cette carrière
devait donc être pour lui semée de contrariétés et d’embarras — C’était comme un autre moi-même ; je connaissais son chagrin de tous les instants ; je savais combien il était malheureux d’être né avec sa difformité, combien il serait heureux d’en être délivré. »
Venait ensuite le récit de la cure , qui , selon le narrateur, ne s'était jamais démentie. Et il ajoutait enfin : «Dès lors cet homme a eu en lui plus de confiance ; libre d’un grand souci, il a marché d’un pas plus ferme dans la carrière où le hasard plutôt qu’une vocation première l’avait engagé ; et probablement ses efforts, ses travaux, n’ont pas été sans quelque mérite, puisqu’il est parvenu à l’honneur insigne de siéger maintenant parmi vous ! »
C’est ainsi qu’il parlait à ses collègues de l’Institut. En effet, c’est à partir de 1814 qu’il prit véritablement son essor, et se montra le grand chirurgien que nous avons connu. Mais il oubliait une autre circonstance qui ne servit pas peu à lui révéler son génie : je veux parler de son voyage à Londres.
La chirurgie anglaise, reléguée au second rang dans les beaux jours de l’Académie royale de chirurgie, s’était bien relevée depuis, et les leçons et les exemples de John Hunter avaient formé à Londres une école sans rivale. La guerre qui divisait les deux nations ne nous avait guère permis qu’à de rares intervalles d’en entendre le bruit ; on fut donc fort surpris de voir les premiers chirurgiens anglais qui visitèrent Paris en 1814 étaler avec une orgueilleuse complaisance le sentiment intime de leur supériorité. M. RouX pensa qu’il ne serait pas inutile, pour l’honneur de la chirurgie française, d’aller chercher ces fiers rivaux sur leur propre terrain, de les juger à l’oeuvre , de leur montrer aussi ce que nous avions fait sans eux ; en conséquence, il partit pour Londres en août 1814, et y passa un mois entier.
Sans doute c’était peu d’un mois pour étudier à fond une école étrangère, d’autant plus qu’à cette époque tous les cours étaient fermés, et qu’il connaissait même assez peu la langue. Aussi, dans la relation de son voyage, confesse-t-il tout d’abord qu’il n’a pu suf-
fisamment s’enquérir suivant quelles méthodes et dans quel esprit étaient professées à Londres l’anatomie, la physiologie et la chirurgie. Mais l’accueil empressé que lui valut sa réputation naissante, les vives sympathies qu’inspira son caractère, et qui se changèrent plus tard en amitiés durables, lui rendirent du moins plus facile le reste de la tâche. Tous les chirurgiens allèrent au-devant de ses désirs, soit pour l’instruire de ce qu’il voulait apprendre, soit pour s’instruire eux-mêmes de ce qu’il pouvait leur donner en retour.
Ce qui le surprit d’abord , et il y revient à plusieurs reprises, ce fut le grand nombre d’hommes éminents que comptait alors la chirurgie de Londres. C’étaient Everard Home, Cline, Blizard, Lynn, Abernethy, A. Cooper, et au-dessous d’eux, dans la génératoin nouvelle, Brodie, Travers, Lawrence, Ch. Bell, pour ne nommer que les plus célèbres. Sous ce point de vue, il était obligé de reconnaître que Paris avait l’infériorité. Quant aux œuvres produites, il citait un peu à l’aventure les ouvrages de Hey, d’A. Cooper, de Lawrence, de Brodie, deTravers, de Ch. Bell, en oubliant un bon nombre; mais il n’avait pas eu le temps de lire, il était venu principalement pour voir. Or ce qu’il vit n’excita pas moins vivement son attention; dans les moindres choses comme dans les plus relevées, c’était un aspect tout différent et des pratiques toutes nouvelles. La charpie classique remplacée par la toile à duvet et les étoupes , les bandes de flanelle substituées aux bandes de toile : cela sans doute avait peu d’importance. Mais, avant les grandes opérations, par exemple , le sujet n’était soumis à aucune préparation préalable ; on ne le faisait pas attendre à l’hôpital , sous prétexte de l’y acclimater. Après l’opération , point de ces pansements minutieux, de ces bandages artistiques , si chers à l’école de Boyer ; les bandes étaient réservées pour la compression , et l’on se bornait généralement aux bandelettes agglutinatives. La réunion immédiate était la règle, et, pour la favoriser, on coupait près du nœud l’un des fils de toute ligature. Pour les ulcères , tandis qu’à Paris les malades étaient condamnés au repos, l’ulcère surchargé de charpie et de
cataplasmes renouvelés au moins une fois par jour , à Londres ils étaient pansés tous les trois ou quatre jours avec des bandelettes de sparadrap, et on leur permettait de marcher. J’omets les idées nouvelles qu’il recueillait à chaque pas sur l’ophthalmie d’Égypte, sur les affections delà prostate, sur le testicule syphilitique , sur le cancr de la verge, sur le fongus hérnatode. Ces grandes ligatures d’artères , qu’on ne connaissait à Paris que de nom , il les avait là sous les yeux. A. Cooper lui montrait le sujet sur lequel il avait pratiqué, six ans auparavant, la ligature de la carotide, et pratiquait devant lui sa septième ligature de l’iliaque externe. L’iliaque interne même avait été liée avec succès ; bien plus, on méditait déjà ( mais j’ose à peine, dit-il, faire mention d'un tel projet) la ligature de l’artère sous-clavière en dedans des scalènes et du tronc brachiocéphalique. Et quelle simplicité dans le procédé opératoire ! Plus de ligatures d’attente, plus de ces larges rubans, encore moins du cylindre conseillé par Scarpa pour aplatir l’artère; loin de là : des fils ronds et ténus, avec l’intention avouée de diviser les tuniques internes ; et enfin la plaie résultant de l’opération soumise , comme toutes les autres , à la réunion immédiate. Tant de hardiesse l’effrayait, loin de le séduire, et il doutait que jamais cette manière trop simple fût adoptée en France. D’un autre côté , lui qui, pour sa thèse de concours, n’avait trouvé à citer à Paris qu’un seul exemple de résection pour une luxation compliquée , quelle riche moisson il eût pu faire en Angleterre ! car on avait réséqué là l’humérus, le radius, le tibia seul ou avec le péroné, et il avait pu voir une résection récente du tibia pratiquée par A. Cooper. Pour les amputations , la méthode circulaire était remplacée généralement par la méthode à lambeaux, plus propice à la réunion immédiate; et enfin Hey, avait pratiqué deux fois l’amputation tarso-métatarsienne , inconnue alors dans notre pays.
Devant cet horizon inattendu, saisi tour à tour d’admiration et de défiance, ce qui dominait cependant, c’était une émulation généreuse; et puis l’orgueil national murmurait sourdement en lui. Sait-
on ce qu’i! avait apporîé aux Anglais, quel poids il avait jeté dans la balance? Il avait montré à Brodie et A. Cooper la manière d’appliquer les moxas; il avait indiqué au premier le procédé de Desaull pour la ligature des polypes naso-pharyngiens; à l’amputation de Hey, il avait opposé l’amputation de Chopart. Sur un autre terrain, il pensait bien regagner l’avantage. Nourri dans cette idée, que Desauit n’avait rien laissé à ajouter au traitement des fractures, et, pour me servir de ses propres expressions, que « l’emploi du bandage de Scultet et des attelles piales avec des remplissages avait porté l’art au dernier degré de perfection » (28), il voulut initier les chirurgiens anglais à ces hautes découvertes, et il ne fut pas peu blessé de voir qu’ils n’en tenaient aucun compte. Comment s’en étonner d’ailleurs! ne professaient-ils pas cette opinion singulière, que les fractures intra-capsulaires du fémur sont impropres à la consolidation? Pour faire revenir A. Cooper d’une pareille erreur, aussitôt de retour en France, il se hâta de lui expédier une fracture parfaitement consolidée, laquelle, par malheur, se trouva être extracapsulaire (29). Il n’en demeura pas moins convaincu de la supériorité de nos doctrines en matière de fractures ; il répétait, avec non moins de complaisance, que nous a\\ons singnticrernent perfectionné la doctrine des luxations. Quant aux hernies, qu’importaient les ouvrages, estimables d’ailleurs, de Lawrence et d’A. Cooper? Les chirurgiens du 18® siècle n’y avaient laissé qu’ù glaner. Et enfin , rassuré par ces consolantes réflexions , il arrivait à cette conclusion de son livre : « A côté de traits des plus brillants, la chirurgie anglaise offre les plus grandes imperfections ; la chirurgie française est plus généralement bonne. »
l.e mot était au moins patriotique, et il eut du succès à Paris. Mais il ne manqua pas de plus zélés patriotes qui jugèrent que l’auteur avait trahi les intérêts de la France, et qui signalèrent avec une vertueuse indignation son injuste prédilection pour l’orgueilleuse Angleterre (30). A quoi se réduisaient, après tout, ces traits hrillants de la chirurgie anglaise? N’avait-on pas essayé en France,
avec des résultats fort équivoques , cette méthode de Hunier qu’elle appliquait à tous les anévrysmes, cette réunion immédiate dont elle faisait un si grand abus? Londres avait ses illustrations; Paris n’avait-il pas les siennes? Sans compter Deschamps et Pelletan, un peu affaiblis par l’âge, au premier rang dans l’enseignement, dans les hôpitaux, dans la pratique, brillaient A. Dubois et Boyer, encore dans toute leur vigueur; au-dessous d’eux , comme une phalange de réserve, se montraient déjà Dupuytren, Richerand , Marjolin , M. Roux lui-même, troisième génération chirurgical^; et enfin, sur les champs de bataille, Percy et Larrey avaient conquis une réputation incomparable.
Ce n’était point , en effet, les grandes renommées qui faisaient défaut; mais il faut bien confesser aussi que les œuvres ne marchaient pas de pair avec les renommées. Depuis la mort de Desault, le mouvement et la vie semblaient s’être peu à peu retirés de la chirurgie française. Jusqu’en 1814, Boyer n’avait rien publié par lui-même; A. Dubois, cet esprit si juste et si pénétrant, absorbé par une pratique immense, se contentait de jeter au vent des idées qu’on le pressait vainement d’écrire. ISi Dupuytren ni M. Roux ne s’étaient pleinement révélés, Marjolin n’avait pas même un hôpital; et la littérature chirurgicale en France, pour les quatorze premières années du 19° siècle, ne comptait guère que la Nosographie de Richerand, la Clinique de Pelletan, et les Campagnes de Larrey. La science semblait être retombée sous le dogme de l’autorité; et dans les cours comme à la clinique de Boyer, le culte de la tradition touchait de près au culte de l’immobilité. Depuis peu cependant, commençait à poindre une autre influence : Dupuytren , à peine en possession de sa chaire, avait inauguré son professorat par la résection de la mâchoire inférieure ; et, mû par un insatiable désir de supériorité, dans l’école attardée il donnait à la fois le signal et l’exemple. Mais, soucieux avant tout de sa renommée, il voulait bien donner l’impulsion , non la recevoir, et il n’était pas mieux disposé que Boyer à faire accueil aux nouveautés venues du dehors.
Dans cet état de choses, l’ouvrage de M. Roux n’eut pas d’abord tout le succès qu’il méritait. Les sociétés savantes écoutèrent sa relation avec curiosité; la Société de la Faculté, futur noyau de l’Académie de médecine , consacra même sept séances à en entendre la lecture (31). La presse aussi fut bienveillante, mais sans excès; nulle part on ne sembla comprendre la portée de ce livre. M. Roux se chargea de la développer lui-même.
Déjà, après les premières années passées à la Charité, il s’était trouvé mal à l’|iise dans le cercle étroit où le renfermait l’orthodoxie de Boyer, et il avait essayé d’y faire brèche. C’est ainsi qu’il avait tenté la réunion immédiate après l’amputation de la cuisse; et dans un cas même où l’amputation devait se faire à lambeaux , Boyer proposant les lambeaux antéro-postérieurs, il les avait faits latéraux. A la vérité , ces actes d’indépendance étaient rachetés par des concessions d’une importance égale : ainsi , à l’hôpital Beaujon , il pansait les plaies suppurantes avec de l’agaric, à l’exemple d’A. Dubois; à la Charité, il sacrifia l’agaric au linge fin, préféré par Boyer; et ainsi s’entretenait la bonne harmonie (32). Mais son voyage à Londres lui ayant fait entrevoir la nécessité et inspiré le goût de plus hautes entreprises , ce méthodique et pacifique service de la Charité se vit subitement troublé dans sa quiétude profonde par une véritable irruption de pratiques étrangères. La réunion immédiate fut appliquée à toutes les amputations, toutes les amputations furent faites à lambeaux; chaque ligature eut un fil coupé près du nœud, ou même les deux fils à la fois; tous les ulcères furent pansés à la manière anglaise, et les malades s’en trouvèrent bien. Enfin deux anévrysmes poplités, soumis coup sur coup à la méthode de Hunter, donnèrent pareillement deux guérisons (33). Boyer regardait faire avec inquiétude, avec méfiance, un peu rassuré toutefois par la réserve et, le dirai-je? par une sorte de timidité même que M. Roux apportait dans ces premières tentatives (34). Le succès aussi familiarise vite avec les nouveautés; et un jour arriva où Boyer, Boyer lui-même, se surprit à opérer un anévrysme poplité
par la méthode nouvelle. 11 réussit; il recommença, il réussit encore ; et dès lors il laissa M. Roux l’appliquer à sa guise. Mais, comme honteux de ce qu’il avait lait , et conservant au fond du cœur une invincible prédilection pour le procédé qu’il abandonnait, il ne parla jamais des succès que lui avait donnés l’autre (3.5).
La concorde n’avait donc pas été ébranlée jusque-là; mais M. Roux n’entendait pas se borner à innter les autres, et quand il voulut marcher seul, alors les inquiétudes et les méKances de Boyer recommencèrent. En méditant sur les résections , le jeune auteur s’était demandé pourquoi on avait laissé tomber en oubli cette précieuse ressource dans les cas de caries articulaires, et en mars 1815 il rendit compte à la Société de la Faculté d’une opération de ce genre qu’il avait pratiquée au genou (36). Le sujet succomba; c’en fut assez pour que Boyer se montrât hostile à toute autre tentative. Alors commença entre le beau-père et le gendre une lutte sourde, incessante , entretenue pendant de longues années , et qui faillit plus d’une fois aboutir à une rupture complète. Boyer avait la haute main sur le service ; il pouvait à son gré admettre et renvoyer les malades, utile ressource quand il s’agissait d’une opération contraire à ses idées. Jamais, en effet, il ne s’y opposait d’une manière formelle; mais il temporisait, trouvait des prétextes, et de délais en délais finissait par signer le billet de sortie. Après son premier et malheureux essai , il se passa quatre ans avant que M. Roux pût tenter une résection du coude , qui par bonheur réussit, sans rendre Boyer plus propice (37) . II en était ainsi pour tout ce qui s’écartait de la route battue. Un jour M. Roux avait reçu une femme qui portait une énorme tumeur érectile à la face, et, Boyer l’ayant renvoyée, il insistait pour la faire rentrer. Que comptez-vous en faire ? s’écriait Boyer alarmé. 11 céda enfin, comme par lassitude; la malade fut opérée et guérie; il la vit, n’en témoigna ni satisfaction ni dépit , et n’en persista pas moins à repousser du service les affections du même genre. Et comme le génie entreprenant de M. Roux ne le laissait jamais manquer longtemps de semblables contrariétés, par-
fois, avec de vieux amis, i! laissait déborder son cœur trop plein, et déplorait amèrement son malheur d’avoir pris un chirurgien pour gendre (38).
D’un autre côté, cette résistance passive mais obstinée, celte force d’inertie contre laquelle se brisaient souvent tous ses efforts, cet éternel rocher de Sisyphe qu’il fallait soulever chaque jour, remplissaient l’âme du jeune homme d’une amertume concentrée et d’une impatience qu’il eut parfois peine à contenir. Tout ici se réunissait contre lui : l’âge , la position, la haute et légitime réputation de Boyer ; le respect et la reconnaissance de l’élève pour le maître, l’affection du gendre pour son beau-père (39); les jugemenlsde la foule, qui devait presque inévitalilement lui imputer tous les torts. Heureux s’il n’eût été qu’un chirurgien vulgaire! Il eût rempli consciencieusement sa tâche, sans bruit, sans éclat, mais aussi sans lutte et sans souffrance. Mais il sentait qu’il y avait en lui quelque chose, quelque chose qu’il ne pouvait ni ne voulait laisser périr. H persista donc; il disputa le terrain pied à pied, jour par jour, jusqu’à ce qu’enfin Boyer, découragé, lui cédât tristement la victoire I Lutte douloureuse, où les sentiments les plus nobles et les plus purs, l’amour de l’humanité et de la science, ne servaient qu’à les désunir; où l’estime et l’attachement qu’ils avaient l’un pour l’autre rendaient chaque blessure plus cruelle! Mais Boyer se tournait trop du côté du passé, M. Roux regardait vers l’avenir, et ce n’est pas la première fois que l’avenir et le passé se sont montrés irréconciliables. Tous deux eurent à souffrir dans leurs affections ; à ce point de vue, nous n’avons pas à les juger, mais à les plaindre. Mais , à cette heure, où les intérêts passagers ont disparu, où nous n’avons plus à considérer que l'intérêt immortel de la science, la science a donné gain de cause à M. Roux. Par lui, la clinique de la Charité reprit une vie nouvelle, et lutta sans trop de désavantage contre la clinique de l’Hôtel-üieu; et, pour ne citer ici qu’un des fruits heureux de sa persévérance, c’est lui <jui a fait enfin prévaloir la résection
du coude, dans les cas de carie, sur i’extrême et désespérante ressource de l’ampulalion.
Cependant, par la mort de Pelit-Radel et d’Alphonse Leroy, deux vacances étaient ouvertes à la Faculté, et il était question de permutations qui devaient laisser libres les chaires d’anatomie et de pathologie externe. M. Roux se tint prêt à disputer au besoin l’une ou l’autre, et en 18tG il ouvrit un cours d’anatomie chirurgicale. On put juger alors combien son esprit avait gagné déjà en indépendance et en vigueur. INous ne connaissions guère, en fait d’anatomie chirurgicale, que le livre insignifiant de Palfyn et le sec résumé de Boyer. Il y avait donc toute une branche nouvelle de l’anatomie à créer, et ici l’ancien élève de Bichat se trouva vraiment à la hauteur de son maitre. 11 embrassait l’anatomie chirurgicale dans fous ses rapports , d’abord en examinant à part chacun des grands systèmes : la peau, le tissu cellulaire, les muscles, etc., ce qu’il appelait à bon droit Y anatomie chirurgicale générale; puis venait l’étude des organes et de leurs rapports, c’est-à-dire V anatomie des régions. Celleci ne se bornait pas à l’étude des divers plans anatomiques; il y mêlait des considérations plus relevées, des observations d’une sagacité singulière. J’ai rencontré avec surprise, dans une thèse rédigée sous son inspiration, ce fait curieux, retrouvé depuis par M. INélaton, de la compression des nerfs et de l’artère axillaire par la clavicule contre la première côte (40). Ainsi, soit pour le plan, soit pour les détails, à peine avait-il laissé quelque chose à faire à ceux qui sont venus après lui; une autorité plus grande que la mienne l’a déjà proclamé justement le créateur et le véritable propagateur parmi nous de l’anatomie chirurgicale (41). Par malheur, il ne publia rien de ses leçons par lui-même ; il nous en reste seulement l’ordonnance générale, sauvée de l’oubli par M. Velpeau, et, comme exemples particuliers, une thèse soutenue en 1817 par Baget sur l’anatomie chirurgicale du tissu cellulaire, et une autre de Beullac, en 1819, sur les régions de l’épaule et du pli du bras. 11 fut détourné de celle direction par la nomination de Béclard à la chaire d’anato-
mie; du reste, Bédard, excellent appréciateur, comprit toute la portée de ce nouvel enseignement anatomique, et eu fit presque aussitôt l’objet de ses cours.
La nomination de Bédard eut lieu le 3 novembre 1818. Restait la chaire de pathologie externe; la Faculté se réunit pour choisir ses candidats le 10 novembre. M. Roux se trouva cette fois eu présence de Marjolin , dont les cours particuliers étaient alors tellement suivis, qu’ils réduisaient les cours officiels à une sorte de solitude (42). Au premier tour, sur 20 suffrages exprimés, M. Roux en avait obtenu 10; Marjolin, seulement 9. Mais, ô inconstance des hommes et des scrutins! au second tour, Marjolin eut 11 suffrages, M. Roux n’en avait gardé que 9. Il fut porté ensuite à la seconde place par 19 voix , presc|ue l’unanimité. Faible compensation sans doute; mais, peu de temps après, la fortune de la chirurgie lui en ménageait une autre que ses juges mêmes eussent pu lui envier.
Le 24 septembre 1819 (j’ai recueilli avec soin ces dates précises, qu’il avait oubliées lui-même), un étudiant anglais, nommé John Slephenson, qui avait suivi la clinique de la Charité, sur le point de quitter Paris pour aller passer sa thèse à Edimbourg, se présenta chez M. Roux pour lui adresser ses remercîments. Sa voix nasonnée, sa prononciation difficile, accusaient une perforation du palais. De prime saut, sans préambule, sans cérémonie [toto ritu relicto, dit Stephenson lui-même), M. Roux lui demanda s’il avait eu la vérole. Ce n’était point la vérole qui l’avait ainsi affligé ; c’était une division congénitale limitée au voile. Chose singulière, M. Roux n’avait encore rien vu de semblable ; on comprend donc avec quel intérêt il examina ce cas, tout nouveau pour lui. Le voile du palais était divisé verticalement dans toute sa hauteur; ses deux moitiés, habituellement écartées, laissaient entre elles un espace triangulaire confondu par sa base avec l’isthme du gosier. Dans un moment où la bouche était grandement ouverte, un mouvement involontaire détermina le rapprochement des deux parties du voile , et, pour un instant presque indivisible, les mit en contact par leurs bords libres. Ce fut un trait de
lumière. Puisque ces deux parties étaient assez larges pour se rejoindre par le Jeu des muscles, qui empêchait d’obtenir leur union délinitive en les avivant et les tenant rapprochées par suture ? En un moment, l’opération tout entière se crée dans sa pensée ; du même coup, il la propose au jeune homme, qu’il séduit, qu’il entraîne : ils sont d’accord; seulement Stephenson, près de son départ, voulait la remettre à l’année suivante, lors de son retour à Paris. Ses amis, ravis de la perspective que lui offrait l’opération, le firent revenir sur celte résolution fâcheuse ; deux jours après, il apportait son consentement. Le 24 septembre, à quatre heures du soir, en secret, pour ainsi dire (M. Roux n’y avait admis que deux témoins) , l’opération fut pratiquée. Le troisième jour, la suture du milieu fut enlevée; les deux autres furent ôtées le lendemain, et treize jours plus tard, le 1 1 octobre, Stephenson lui-même allait lire le récit de sa guérison à l’Institut (43). La staphyloraphie était entrée dans la science.
Il faut bien insister sur ce point. Messieurs. On a recherché et rassemblé depuis quelques rares exemples de suture appliquée à une déchirure accidentelle du voile du palais, par Léautaud , Ferrier, peut-être Larrey ; M. Roux lui-même eut à pratiquer une suture de ce genre. Rien de tout cela ne ressemble à de la staphyloraphie (44). Graefe a élevé une réclamation plus sérieuse. En décembre 1816, il avait entretenu la Société médico-chirurgicale de Berlin d’une division congénitale du voile du palais, qu’il avait guérie par la suture, après avoir provoqué une inflammation plastique au moyen de l’acide muriatique et de la teinture de cantharides. Si l’on s’arrête d’abord à cet étrange procédé d’avivement, si l’on se reporte ensuite au procédé de suture non moins étrange dont Graefe donna la description trois ans plus tard , on ne s’étonnera pas qu’il ait échoué trois fois sur quatre essais; on s’étonnerait plutôt qu’il ait réussi une seule (45). A part l’idée générale, il n’y a vraiment rien de commun entre les deux procédés. L’idée sans doute était assez belle par elle-même pour qu’on s’en disputât la priorité; mais l’idée même
n’appartient i)i à l’im ni à l’autre; elle est exprimée clairement clans un méchant petit livre du 18® siècle, où il a fallu les patientes et clairvoyantes recherches de M. Velpeau pour la retrouver. Robert rapporte en peu de mots qu’un dentiste, du nom de I^emonnier, avait guéri par la suture une division congénitale du voile et de la voûte palatine (46). On peut révoquer en doute un pareil succès , et pour mon compte je suis peu disposé à y croire ; mais du moins l’idée de l’opération n’est pas contestable , et l’honneur en revient à Lemonnier.
La réclamation de Graefe était fort aigre, et donnait clairement tà entendre que M. Roux avait connu sa tentative. Rien au monde ne pouvait être plus sensible à M. Roux que ce doute jeté sur sa loyauté ; et il eut encore le regret de retrouver la mênie insinuation, en termes à peine couverts, dans une prétendue Histoire des progrès de la chirurgie, pamphlet malheureux , dont je regretterais de nommer ici l’auteur (47). M. Roux saisit l’occasion d’un rapport qu’il lut en séance publique à l’Académie de médecine pour rétablir, dans une protestation élofjuente, la vérité outragée ou méconnue. Le sentiment public l’avait déjà vengé; son nom était de ceux que le soupçon même ne saurait atteindre. Il en reçut un témoignage mémorable dans un voyage qu’il fit en Allemagne après 1830. Graefe, son compétiteur, tint à l’honneur de le faire asseoir à sa table; et là, en face des nombreux convives convoqués tout exprès pour donner plus de poids et d’éclat à ses paroles, Graefe déclara que, dans sa conviction intime et profonde, M. Roux était arrivé seul et sans secours au but commun; il ajouta que par la simplicité du procédé, par les succès obtenus, M. Roux avait plus que personne concouru à constituer et à propager la staphyloraphie. Lui-même n’avait marché que de loin sur ses traces; à peine comptait-il quinze à vingt opérations, tandis que son heureux rival était arrivé à la soixante-quinzième ; et enfin il avait cru devoir modifier son procédé primitif, pour se rapprocher du procédé français (48). Nobles aveux, qui honorent autant l’un que l’autre; justice dignement
rendue, et qu’il faut d’autant plus louer que l’histoire de la chirurgie en offre de plus rares exemples!
Mais longtemps auparavant, et presque aussitôt après sa découverte, une justice non moins éclatante lui avait été rendue par la Faculté. Le 10 février 1820, Percy, professeur de pathologie externe , donna sa démission , motivée sur son grand âge et de graves infirmités (49). Six candidats se présentèrent; mais, au premier tour de scrutin, M. Roux obtint l’unanimité des suffrages, et sa nomination fut ratifiée, le 8 mars, par la commission royale d’instruction publique.
Malgré l’accroissement de labeur que lui imposaient ces fonctions nouvelles, il n’en continua pas moins ses leçons cliniques, et même, à partir de 1822, il devint l’un des collaborateurs les plus actifs du Dictionnaire de médecine. 11 était passé de la Société de la Faculté à l’Académie de médecine. En 1825 il fut nommé secrétaire de la section chirurgicale, et chargé du compte rendu des années 1825- 182C, qu’il lut dans la séance publique de 1828, le seul compte rendu qui figure dans les Mémoires de t’ Académie. En 1827 il fut nommé vice-président, président en 1828. Il n’avait donc plus rien à attendre de ce côté , et il commença à tourner ses regards vers l’Académie des sciences, qui déjà l’avait couronné pour la staphyloraphie. Dès 1825, à la mort de Percy, il s’était mis sur les rangs; mais il avait encore rencontré Dupuytren , qui , appuyé de l’influence de Charles X, avait été élu d’emblée par 41 suffrages. En 1829, à l’occasion d’une nouvelle vacance , il lut à l’Institut un double mémoire , dont la première partie était consacrée aux résections du coude; la seconde, d’un intérêt plus puissant encore, avait trait à ces grandes restaurations de la face , entrées aujourd’hui dans le domaine commun , mais que personne peut-être n’avait tentées jusqu’à lui avec autant de hardiesse et pour des cas aussi désespérés. Il avait été porté sur la liste de présentation ex œquo avec Larrey, son premier maître au Val-de-Grâce, et la lutte demeura indécise jusqu’au dernier moment. Pendant les deux premiers tours de scrutin,
ils se partagèrent à peu près également les suffrages; enfin , au ballottage , sur 51 votants, Larrey l’emporta de 5 voix. La place de M. Roux était dès lors marquée à la première élection; et en 1834 il succéda à Boyer, son beau-père , sans qu’il fût besoin d’un second tour de scrutin.
Il était alors arrivé au point culminant de sa carrière. A cinquantequatre ans, tous les honneurs, tous les titres qui peuvent couronner la plus belle vie chirurgicale, il les avait reçus; membre delà Légion d’Honneur dès 1815, il avait été nommé officier de cet ordre en 1831 ; après dix années écoulées dans la chaire de pathologie externe, il avait passé à la clinique, et la mort de Boyer le laissait désormais libre et entièrement maître à la Charité. Sa réputation ne pouvait plus grandir ; la confiance publique s’attachait à lui de plus en plus, et à peine pouvait-il suffire à sa clientèle. Un seul homme le dépassait encore; mais, comme si la fortune eût voulu aller au delà de ses désirs et ôter de devant lui tout ce qui pouvait lui faire ombre, Dupuytren s’éteignit le 8 février 1835.
Les anciens avaient coutume de dire qu’il faut se méfier d’une prospérité trop constante, et que ces suprêmes faveurs du sort cachent quelquefois un piège ; M. Roux allait en faire la triste expérience. Pour remplir la chaire vacante de Dupuytren , tous les prétendants s’effacaient devant lui; l’opinion publique le désignait, la Faculté l’y appela. Peut-être aussi une secrète ambition l’y poussait lui-même; sa pensée se reportait avec complaisance à ce premier concours où il avait failli l’emporter sur Dupuytren; et pendant les longues années où , à la Charité, l’autorité ne lui était échue qu’en partage , peut-être avait-il plus d’une fois envié et poursuivi dans ses rêves la royauté despotique de l’Hôtel-Dieu. Cependant, au moment où le rêve touchait à la réalité, n’ayant plus qu’à étendre la main pour la saisir, il hésita , et durant plusieurs jours il se trouva saisi d’inquiétude et de trouble. Toutes ses habitudes, tous ses beaux souvenirs, le rattachaient à la Charité ; cet hôpital l’avait reçu petit et obscur, l’avait fait grand et célèbre, si bien qu’en France et
par toute l’Europe son nom en était devenu en quelque façon inséparable. Là il était sûr de rencontrer toujours des visages souriants, des cœurs dévoués; l’amphithéâtre était rempli d’un auditoire fidèle; les murs mêmes avaient des échos amis. Irait-il, à son âge , abandonner cette position heureuse et sûre , et courir les aventures dans un autre hôpital, en pays inconnu? Toutes ces raisons avaient leur force; mais , comme l’esprit humain est ingénieux à colorer des prétextes pour ce qu’il désire , il se répétait , d’un autre côté, qu’à tort ou à raison l’Hôtel-Dieu passait pour le premier hôpital du monde ; que rester à la Charité , c’était se résigner à un rang secondaire; et, cette considération dominant toutes les autres, il accepta.
il ne fut pas longtemps à s’en repentir. Tout d’abord, à son entrée à l’Hôtel-Dieu , il y trouva la phalange compacte des internes de Dupuytren, portant au cœur et sur le front le deuil tout récent de leur maître, enthousiastes de sa mémoire, et, comme autrefois ces vieux soldats de l’Empire , s’indignant de servir sous un autre drapeau. La foule des élèves , dominée par les mêmes regrets , ne montrait pas plus de sympathie. De son ancien auditoire, M. Roux avait à peine attiré avec lui quelques partisans fidèles ; les autres étaient restés à la Charité , retenus d’abord par une longue habitude, ravis bientôt par la parole entraînante et féconde de son heureux successeur. Il n’y avait pas jusqu’aux vieilles et sombres murailles du vaste amphithéâtre qui ne fissent contraste avec l’enceinte plus modeste, mais si propre, si bien éclairée, de la Charité. Nous subissons l’influence de tout ce qui nous entoure. L’orateur le plus intrépide ne peut se défendre de quelque inquiétude en abordant une tribune nouvelle ; la confiance en soi , ce premier garant du succès , se perd plus vite encore devant un auditoire hostile ; et Cicéron lui-même , plaidant pour Milon , sentit défaillir son génie , quand, au lieu de la foule bienveillante accoutumée à l’applaudir, il aperçut le Forum occupé par les soldats de Pompée. M. Roux ne résista pas mieux à tant de circonstances contraires , et , pour la
première fois, il se trouva au-dessous de lui-même. L’ascendant de Dupuytren l’emportait encore; on eût dit que sa grande ombre planait sur riIôtel-Dieu, pour défendre jusqu’au bout son empire menacé et le théâtre de ses triomphes.
Ce n’était pas seulement une école étrangère qui s’implantait ainsi brus(juement au lieu et à la place de l’autre; en ce qui touchait à la forme même de l’enseignement, rien de plus dissemblable que ces deux hommes. A la parole grave, lente et mesurée de Dupuytren, dont la bouche superbe ne s’ouvrait que pour rendre des oracles; à eette attitude pleine d’orgueil et de dédain, qui tenait la foule à distance et lui imprimait un respect mêlé de crainte, succédait une sorte de causerie amicale , familière jusqu’à l’enjouement , abondante jusqu’à la prodigalité, pleine de confidences et d’aveux. S’agissait-il d’une question de diagnostic, là où Dupuytren, cachant ses faiblesses, ne laissait voir que le génie de la chirurgie, toujours sûr de soi, toujours infaillible, dût la vérité en souffrir; iM. Roux montrait l’homme avec ses incertitudes et ses erreurs , dût en souffrir sa renommée; et comme nous nous laissons facilement prendre aux apparences, celui qui confessait s’être trompé souvent paraissait bien inférieur à celui qui ne laissait pas soupçonner qu’il se fût jamais trompé. Il en était de même quant aux résultats pratiques. L’Hôtel-Dieu n’a jamais passé pour un hôpital propice aux grandes opérations, et, sans remonter plus haut, ceux qui avaient suivi de près la clinique de Dupuytren en savaient quelque chose. Mais Dupuytren n’aimait pas à étaler au grand jour tous ses revers , et , quand il avait à parler de choses depuis longtemps passées, par un heureux défaut de sa mémoire, les souvenirs de ses guérisons lui revenaient en foule, tandis qu’il conservait à peine une vague et douteuse réminiscence pour une partie de ses morts. Son successeur n’était pas accoutumé à tant de prudence, et ce fut là surtout ce qui le perdit. Sa loyauté devint une arme aux mains de ses ennemis, et l’on organisa contre lui une guerre sourde et perfide , à laquelle tout autre peut-être aurait succombé. Bientôt il ne fut bruit à l’Hô-
lel-Dieu que des revers de la clinique nouvelle; à en croire d’officieux rapporteurs, une mortalité effroyable décimait le sei vice , et chaque opéré était d’avance enregistré parmi les morts. Sur quoi cependant se fondaient ces cruelles impostures? Peut-être M. Roux , trop confiant dans les ressources de l’art, ne se fiait pas assez à la nature; peut-être aussi était-il entraîné par ce penchant si naturel de se montrer avec tous ses avantages, et il n’était jamais si brillant que le couteau à la main. Mais avant, pendant, après l’opération, quelle recherche scrupuleuse de tout ce qui pouvait en assurer le succès ! quelle sollicitude, je dirais presque quelle tendresse, pour ses opérés ! Il en perdait beaucoup ; c’est un malheur commun en chirurgie ; mais Dupuytren en sauvait-il donc davantage? Qu’auraientils dit ses imprudents adorateurs, si, en les suivant sur ce terrain , on eût déchiré tous les voiles, et poursuivi avec des chiffres authentiques ce périlleux parallèle? De 1818 à 1822, alors que Dupuvtren retenait l’Hôtel-Dieu tout entier sous sa main, la mortalité des salles de chirurgie n’avait pas été au-dessous de 1 sur 15, et s’était élevée deux années au 11® et même au 10®. De 1837 à 1840, M, Roux dirigeant la clinique, la mortalité était descendue à 1 sur 17, 1 sur 18,
1 sur 19. Que si, serrant la lutte de plus près, on avait recherché qui des deux, dans des circonstances semblables, après des opérations semblables, avait eu le plus grand nombre de morts , il n’y avait qu’à se reporter aux journées de juillet 1830, où Dupuytren , sur 15 grandes amputations primitives, n’avait sauvé que 8 hommes; tandis que M. Roux, sur 10 amputations analogues , n’avait perdu que 3 opérés (50).
A Dieu ne plaise que je prétende, avec ces seuls chiffres, porter un jugement sur ces deux grands chirurgiens ! Les problèmes de statistique chirurgicale ne sont jamais aussi simples. Ou peut avoir une série d’opératiôns heureuses contre-balancée plus tard par une série contraire : tous les hôpitaux n’offrent pas une salubrité égale; et, dans le même hôpital , le même chirurgien aura des résultats fort divers, selon qu’il sera chargé d’un plus ou moins grand nombre de
malades ; ce qui revient à dire que les forces humaines ont des limites. Dupuytren , tant qu’il voulut porter seul l’Hôtel-Dieu tout entier, se trouva insuffisant et fléchit sous le poids ; la simple division de son service immense en trois services suffit pour diminuer la mortalité. Mais ce que je puis et ce que je veux conclure, c’est que, si Dupuytren l’emportait par d’autres côtés, du moins M. Roux n’aurait eu légitimement rien à craindre de la comparaison des résultats.
Toutefois ces rumeurs perfides, habilement propagées, atteignirent en partie leur but: la confiance des élèves fut ébranlée, et des vides se remarquèrent bientôt dans l’amphithéâtre ; il en perça même assez dans le public pour que l’effet s’en fit sentir jusque dans le cabinet du grand praticien. J’en ai trouvé la preuve irrécusable dans un document bien curieux qu’a laissé M. Roux , le seul de ce genre jusqu’à présent dans les annales de la profession. Lorsqu’on étudie la vie de ces hommes éminents qui ont cultivé et agrandi le champ de la chirurgie, après avoir considéré leurs travaux avec étonnement , leurs œuvres avec une juste admiration , la curiosité va plus loin : on voudrait savoir ce que leur a valu toute une vie de labeur mise au service de l’humanité. On ne lit pas sans intérêt que Boyer, à sa mort, laissa un million; Dupuytren, quatre millions; et que l'héritage d’A. Cooper , le nabab des chirurgiens , dépassait douze millions de francs. Mais ces trésors, lentement amassés , n’étaient pas le fruit unique de la clientèle, et la clientèle elle-même est singulièrement variable aux diverses époques de la vie. M. Roux avait arrêté pour chaque année, à partir de 1814, la note exacte du tribut que lui payait la confiance publique, et l’on aime à la voir grandir peu à peu avec sa renommée, et s’attester elle-même par des chiffres irrécusables. En 1814, à peine dépassait-il 1 1,000 francs ; en 1817, après son premier cours d’anatomie chirurgicale, il atteignit 22,000 francs ; en 1821, le nouveau professeur, l’inventeur de la staphyloraphie , arriva brusquement à 35,000 francs. Ce fut dès lors une marche presque régulièrement ascendante jusqu’en 1833, point culminant , où il dépassa 76,000 francs. En 1835, époque de
son entrée à rHôtel-Dieu , sa recette touchait encore à près de 70,000 francs ; l’année suivante , elle tomba à 54,000 , et ne se releva jamais depuis.
Ne laissons pas toutefois à la calomnie la joie de penser qu’elle a eu seule une pareille influence. M. Roux n’était pas de ces hommes que le premier revers abat ; après avoir d’abord plié sous le choc, il se releva plus fier et plus superbe. On peut bien le redire : Dupuytren mort, pas un de ses adversaires n’était de taille à lui faire face , et il les domina bientôt de toute sa vraie supériorité. 11 lutta, il reconquit pied à pied sa popularité compromise; il vit bientôt se presser autour de lui une nouvelle famille d’internes, respectueux et dévoués; l’amphithéâtre retrouva ses beaux jours et son affluence accoutumée. Malheureusement de graves indispositions, qui l’affligèrent surtout de 1842 à 1845 , le forcèrent à se relâcher de son zèle, et interrompirent le cours de sa prospérité renaissante. Il faut bien ajouter aussi que les conditions n’étaient plus les mêmes, et que la chirurgie avait subi à Paris une transformation qui rendait le succès plus difficile, même au prix de plus énergiques efforts.
Le règlement des hôpitaux avait détruit, dès 1829, l’autorité abusive des chirurgiens en chef; un arrêté du 2 mars 1831 en abolit jusqu’au nom. Les services de chirurgie se multiplièrent donc dans les hôpitaux; le concours rétabli et loyalement appliqué mit à leur tête des hommes capables et expérimentés, des jeunes gens surtout, pleins d’une ambition généreuse , tous voulant concourir aux progrès de la science, tous prétendant bien conquérir leur place au soleil. Au lieu des quatre ou cinq chirurgiens qui, en 1814, se partageaient la réputation et la clientèle, Paris eût pu aisément en dresser une liste double et triple ; et , comme la liberté de l’enseignement n’était plus contrariée par une autorité ombrageuse, de toutes parts s’ouvraient des cliniques nouvelles, et à l’Hôtel-Dieu même, un second amphithéâtre fut construit pour une clinique fibre, ainsi érigée en face de la clinique officielle.
En d’autres temps , M. Roux eût applaudi à ce mouvement pro-
digieux; il avait admiré, dans les hôpitaux de l>ondres, celte division des services qui permettait à un plus grand nombre d’hommes éminents de mettre à profit /es mêmes occasions d’ofjseiver et d’agir. Souvent, lorsqu’il était chirurgien adjoint, il s’était plaint de sa dépendance; et enfin, élevé et grandi dans l’enseignement particulier, il s’en était constamment montré l’éloquent panégyriste et l’infatigable défenseur. Mais quant à l’Hôlel-Dieu il se trouva dépouillé de l’un des titres de Dupuytren , quand il vit l’un de ses élèves, Blandin, marcher de pair avec lui, faire des leçons non moins suivies que les siennes, élever tribune contre tribune, on l’entendit plus d’une fois regretter que le litre de chirurgien en chef eût été aboli (51); et, tout en persistant à vanter pour l’anatomie les bienfaits de l’enseignement particulier, on remarqua qu’il évitait d’en parler pour la clinique. S’il faut le dire, cette rivalité d’enseiseigneraent dans son hôpital lui était insupportable , et il n’eut pas toujours assez d’empire sur lui-même pour cacher le chagrin qu’il en ressentait.
Enfin, et pour comble, l’âge venait ; et bien que sa vieillesse vigoureuse ne présentât au dehors aucun indice de décadence et conservât même quelques allures de jeunesse, ses indispositions réitérées l’avertirent que l’esprit et le corps demandaient un peu de relâche, et il eut la sagesse de comprendre cet avis. Le temps des vacances fut consacré à des voyages soit à Londres, soit sur le continent, en Italie, en Espagne, en Belgique, en Allemagne, où il arrivait précédé de sa renommée, entouré bientôt du nombreux cortège des notabilités médicales, empressées de voir le Nestor de la chirurgie française ; hôpitaux, musées, écoles, il visitait tout, profilait de tout ; et ces courses entreprises pour son plaisir tournaient encore au profit de la science. De même, dans le cours de l’année scolaire, il prit un peu plus de loisir; sans négliger aucun de ses devoirs soit à l’hôpital, soit à la Faculté, il laissa le courant de la faveur publique se détourner vers ses jeunes successeurs, sans rien faire pour le retenir, consacrant encore à la science tous les moments qu’il déro-
bail ainsi à la pratique. L’Académie de médecine, qui pour la deuxième fois l’avait porté à la présidence, admirait son assiduité aux séances; pas une discussion importante n’était soulevée qu’il n’y apportât le tribut de sa vaste expérience, et l’on se souvient de celle qui eut pour point de départ en 1847 son Rapport sur quelques opérations de taille et de litliotritie. Après les communications verbales, venaient les communications écrites, sur les tumeurs anéorijsmales des os, sur les exostoses, sur /es anévrysmes artérioso-veineux .-c’étaient en quelque sorte les prémices d’un vaste travail dont il avait conçu le projet, dont il poursuivait l’exécution avec ardeur, et pour lequel il avait accumulé des matériaux immenses.
Dès 1813, alors que, jurant sur la parole de Boyer, il croyait encore que le 18® siècle avait clos l’ère des découvertes, une grande idée l’avait saisi : «Soumettre à des épreuves raisonnées toutes les méthodes thérapeutiques ou opératoires, établir par les résultats leurs avantages et leurs inconvénients, et fixer ainsi l’opinion encore chancelante des praticiens : telle est , disait-il , la tâche principale imposée au siècle qui commence » (52). Sans doute, il ne tarda pas à reconnaître que le 19® siècle avait encore autre chose à faire; mais cependant, resté fidèle à sa première idée, pour juger toute opération, toute doctrine, il s’enquérait des résultats; et l’on sait avec quelle insistance il sollicitait les partisans de la litliotritie de produire au grand jour leurs résultats, nets, complets, sans réserve; en un mot, tous leurs résultats. Afin de se mettre lui-même en mesure et de pouvoir prêcher d’exemple, dès 1811, il avait entrepris un travail colossal. Chaque matin, au lit des malades, il dictait ou écrivait de sa propre main l’histoire abrégée de tous les entrants. En outre, plusieurs élèves étaient chargés de dres.ser des tableaux complets de tous les faits du service ; pas une brûlure, pas une contusion, pas une plaie n’était omise; et toutes ces observations, tous ces tableaux, étaient conservés dans de grands registres reliés, dont la série ininterrompue embrasse ainsi une période de quarante-quatre ans (53). Or c’était cette mine immense qu’il se proposait de fouiller et d’épui-
ser ; il voulait, dans une longue suite de mémoires, donner le résumé de tout ce qu’il avait pu voir, observer, recueillir et faire, clans sa vie chirurgicale (54).
Interrompue par la maladie, abandonnée au lendemain de la révolution de 1848, reprise aussitôt qu’il recouvrait ou la santé ou le calme d’esprit nécessaire, enfin, en 1853, cette œuvre était arrivée à maturité; la rédaction était achevée pour les deux premiers volumes, fort avancée pour le troisième et le quatrième, ébauchée pour le cinquième et le sixième, et il en annonçait d’autres encore, sans pouvoir fixer exactement lui-même l’étendue de la tâche qu’il s’était imposée (55). Il y travaillait avec cette ardeur impétueuse qu’il avait toujours mise au service de sa volonté, n’épargnant ni les soins ni les veilles, et déjà il avait fait tirer la préface et les seize premières feuilles du premier volume.
Mais il avait trop peu consulté ses forces. Le 2 janvier 1854, en se rendant à l’Académie des sciences , qui venait de l’appeler à la présider, il fut frappé d’une congestion cérébrale. Alors seulement le voile se déchira; ses collègues, ses amis, comprirent que le temps était passé pour lui des grands travaux et des longues espérances; ils lui défendirent ces dangereuses occupations. Mais il ne put même supporter ce repos nécessaire ; après quelques jours, il voulut revoir ses épreuves, et quatre feuilles nouvelles, de la 17® à la 20®, furent trouvées, après sa mort, chargées des dernières corrections de sa main défaillante (56). Une nouvelle attaque, plus violente que la première, lui enleva, avec toutes ses facultés, le regret de laisser son ouvrage inachevé; et il expira, sans avoir repris connaissance, le 23 mars 1854.
Quel deuil universel excita celte perte, vous le savez, Messieurs, vous y avez pris part ; vous étiez dans le long et douloureux cortège qui l’accompagna à sa dernière demeure ; vous avez entendu les suprêmes adieux adressés à sa dépouille mortelle au nom de l’Institut , de la Faculté , de l’Académie de médecine , de la Société de chirurgie, au nom des chirurgiens militaires, au nom de ses
élèves; de ces discours prononcés sur sa tombe, je ne rappellerai qu’une chose, c’est que plusieurs furent interrompus par des larmes. On ne regrettait pas seulement le grand chirurgien , mais l’ami sûr et dévoué, le maître affable et bienveillant , le collègue aimable et affectueux, l’homme bon et loyal entre tous, qui n’avait point connu la haine, et de presque tous ses rivaux avait su se faire autant d’amis.
Je m’arrête ici. Messieurs, non sans regret, non sans le secret désir de poursuivre et de laisser ainsi ma tâche moins imparfaite. Après avoir suivi M. Roux dans sa vie publique, j’aurais voulu le montrer dans sa vie intime et privée : tantôt, dans le silence du cabinet, donnant à son esprit tendu l’utile délassement des études littéraires; ou bien, dans une société choisie, égayant la conversation par les vives saillies d’une humeur enjouée; ou bien encore, dans un cercle plus étroit, s’abandonnant tout entier aux saintes affections de famille, qu’il recevait avec bonheur, qu’il rendait avec usure. J’aurais divulgué quelques-uns des secrets de cette âme aimante et dévouée (57) ; j’aurais dit comment , acquittant la dette de son enfance envers l’excellente femme qui en avait été la protectrice, aussitôt après la mort de son père il l’avait attirée près de lui , et lui avait prodigué, jusqu’au terme d’une vieillesse presque centenaire, les témoignages les plus touchants d’une reconnaissance filiale. Puis j’aurais aimé à étudier le savant et l’écrivain dans ses ouvrages; j’aurais rassemblé , j’aurais réuni comme en une gerbe éclatante toutes les idées originales, toutes les heureuses inventions dont il a doté l’art; enfin, en lui assignant la place éminente qu’il occupera dans l’histoire de la chirurgie, j’aurais essayé de devancer le jugement de la postérité.
Mais l’heure trop rapide s’écoule , et les lauréats attendent leurs couronnes. A vous donc, élite glorieuse de la jeunesse qui m’écoute, aux nombreux émules qui se promettent déjà de vous suivre , j’adresserai mes dernières paroles. La vie de M. Roux vous a montré jusqu’où l’on peut atteindre par le travail et la persévérance ; mon-
trez-vous dignes d’un tel maître; prouvez au monde que son exemple et ses leçons n’ont point été stériles. Il y a dans ses dernières pages un mot qu’il semble avoir tracé exprès pour vous : Non, l'édifice de la science n’est point encore achevé, l’art na point encore atteint ses dernières limites l (58) Sachez-le bien, et fortifiez-vous dans celte idée : la science est jeune encore ; elle date à peine de deux mille ans , et compte les siècles comme nous comptons les années; à peine si elle a revêtu d’hier sa robe virile. L’espace et l’air ne sauraient donc vous manquer; le passé, c’est le fini; l’infini, c’est l’avenir ! Le poêle latin a peint, dans une vivante image, les générations qui se succèdent, et, semblables à des coureurs dans l’arène :
Passent de main en main le Hamhean de la vie.
INous aussi, amants de la science, nous avons quelque ressemblance avec ces coureurs ; les générations passées nous ont tendu son flambeau sacré, que nous devons transmettre aux générations nouvelles. Heureux ceux qui ont pu le faire briller d’une plus vive lumière, et, dans cette course indéfinie, le porter un peu plus en avant ! A vous maintenant de le recevoir, pour le porter plus avant encore; et dans cette lutte généreuse, la seule où il soit beau et désirable pour nous d’être vaincus, puissiez-vous, comme jadis les enfants de Sparte, faire serment à vos maîtres que vous les dépasserez un jour !