Éloge de M. Trousseau
LIBRAIRES DE L’aCADÉMIL’ IMPÉRIALE DE MÉDECINE 19, rue Hautcfeuille, près du boulevard Saint-Germain.
Messieurs,
L^an passé, à pareille époque, je retraçais devant vous l’existence laborieuse d’un humble artisan de la Touraine, affranchi par la volonté, grandi par le travail, et porté par ses œuvres aux premiers rangs de la science. C’est aux mêmes lieux, guidé par la même main, qu’un brillant jeune homme, tout chargé des couronnes des premières études, entrait, à son tour, dans la carrière où l’attendait encore la victoire.
Tandis qu’affamé de savoir, le premier dévorait, avec une insatiable avidité, le pain de l’esprit que Bretonneau dispensait, en père prodigue, dans ses attachantes causeries; accoutumé à le recevoir, le second était mieux préparé à en goûter la saveur. Incertain sur la voie qu’il doit prendre; un instant médecin ; conduit, à son insu peut-être, par les impressions de son enfance, M. Velpeau se tourne bientôt vers l’art opératoire. Dès le premier jour, le parti de M. Trousseau est pris. La simplicité du maître, son affectueuse familiarité, le charme sans apprêt de ses enseignements ont tout d’abord séduit le disciple : il s’est donné tout entier.
De ces germes précieux jetés sur un terrain fertile, aucun ne fut perdu; on en vit mieux encore toute la fécondité quand vint le temps de la moisson. Les souvenirs du passé, M. Trousseau les conserva toujours vivants. Jamais il ne crut pouvoir s’acquitter envers celui qui avait guidé ses premiers pas, jamais il ne cessa de lui témoigner la tendresse d’un fils et le respect d’un disciple. De la chaire où l’on donne l’enseignement, toujours il descendit devant lui parmi ceux qui le reçoivent. ^
J. BÉCI.ARD.
Les senlimenls qu’il cul pour son vieux maître, M. Trousseau était bien fait pour les inspirer. Qui pourrait avoir oublié le double hommage rendu à sa mémoire par la reconnaissance et par l’amitié (1); pages éloquentes écrites sous la dictée de la douleur ; accents empreints d’une émotion que nous avons tous partagée!
Nature tout en dehors, facile à pénétrer, aimant <à se répandre, M. Trousseau était, pour emprunter l’expression du poète, de ces mortels chéris des dieux qui traînent les cœurs après eux. Et comment ne pas être attiré par les séductions de celte vive et prompte intelligence, ouverte à tout et toujours en éveil ; heureux mélange des dons les plus divers : un rare bon sens et une imagination arilcnte, la fixité unie à la souph sse, la clarté et la précision, avec toutes les qualités, et parfois les écarts, d’un esprit inventif et primesauiier.
Armand Trousseau naquit à Tours le 14 octobre 1801. Veuve d’un premier mariage, madame Trousseau était déjà mère de deux enfants, dont l’un fut un architec te habile et dont l’autre devint le général Jacquemin. Peu de temps auparavant, le père de Trousseau avait ouvert une maison d'éducation où la jeunesse du pays retrouvait l’enseignement littéraire large et complet des anciennes écoles de 1 Université. C’était l’époque des œuvres de la force et le bruit du canon remplissait l’Europe. Un instant florissante, l’institution ne tarda pas à être engloutie dans les désastres de la patrie, entraînant avec elle la ruine et, peu après, la mort de son fondateur.
Admis comme élève boursier au lycée d’Orléans et ensuite au collège de Lyon, le jeune Trousseau, ses études terminées, revint auprès de sa mère. D’abord répétiteur dans une pension de Tours, puis maître d’études au collège de P>lois, il est appelé à la chaire de rhétorique de Châteauroux, l’occupe quelques mois et se rend enfin à Paris pour y étudier la médecine.
.A peine y est-il arrivé que les portes de l’école se ferment devant lui. L’évêque d’Hermopolis, par un coup d’autorité, venait de flissoudre la Faculté. Cet événement imprévu le ramène à Tours. Il \oit Dretonneau ; ne veut plus d’autres maîtres; reçoit de ce commerce de tous les jours une empreinte qui ne s’effacera plus, et ne revient à Paris que pour y
(1) M. l'idoux et M. Eiiisègue.
subir les épreuves du doctoral. Le 19 août 18‘25, il soulenail sa thèse inaugurale. Il avait alors vingt-quatre ans.
Entré presque aussitôt à la Maison royale de Cliarenlon en qualité d’élève interne, il profile du voisinage de récol ' d’Âlforl et conirnence, en compagnie d’un jeune vétérinaire prématurément enlevé à la science (1), des recherches d’anatomie et de pathologie comparée qu’il devait poursuivre plus lard avec notre savant confrère M. Leblanc. Un concours pour l’agrégation en médecine s’ouvre à la Faculté. M. Trousseau venait d’alléindre sa vingt-cinquième année, l’âge des règlements; il se fait inscrire au nombre des concurrents et sort victorieux de la lutte.
Au printemps de l’année suivante, M. Trousseau parcourait les plaines de la Sologne, désolées par le croup, et partait pour l’Espagne vers la fin de l’automne en compagnie de M. Louis et de M. Chervin, dont le nom éveille le souvenir d’une courageuse existence vouée tout entière à la défense d’une idée. La fièvre jaune venait d’éclater à Gibraltar. La maladie qu’ils allaient observer ensemble, M. Chervin l’avait autrefois cherchée aux ri /es américaines et poursuivie à son berceau à travers des difficultés sans nombre. Il ne pouvait s’y tromper: il la reconnut à première vue. Tout semblait démonlrerque la fièvre d’Amérique avait été introduite par voie d’importation. M. Chervin ne fut pas ébranlé ; il affirma qu’elle avait pris naissance sur le sol de l’Espagne. Ses compagnons, vous le savez, se montrèrent plus réservés. Trente ans plus lard, M. Trousseau, revenanl'sur ces impressions de sajeunesse, retraçait, ici même, le frappant contraste d’une ville neuve, création artificielle implantée aux confins de l’Espagne, sur le sommet d’un roc battu par les vents, sans terre et sans eau, et cependant décimée par la maladie; tandis que de misérables villages, perdus dans les marécages qui s’étendent à ses pieds et privés de toute communication avec la mer comme avec la ville, avaient échappé à l’épidémie. Ce qu’on avait vu à Gibraltar, on devait le voir aussi sur les côtes de la Bretagne. Aux esprits difficiles à convaincre, nous rappellerons le récent exemple de Saint-Nazaire. Après l’enquête aussi impartiale qu’éclairée, conduite avec une rare prudence’par l’un des membres les plus regrettés de notre
(1) M. Rigol.
Il J. ItÉCLlRD.
compagnie, qui donc pourrait douter encore de l’origine exotique de la fièvre jaune observée en France (1)? Est-il rien de plus clair, et comment se refuser à l’évidence?
Échappé à l’épidémie, non sans en avoir ressenti les dangereuses atteintes, M. Trousseau revient à Paris et reprend ses travaux interrompus. Au jeune médecin qui débute, les chaînes de la clientèle sont légères; M. Trousseau fléchira plus lard sous le poids de ce noble fardeau. Les revues et les journaux de médecine du temps témoignent de son activité. On y peut voir déjà que la pente naturelle de son esprit l’entraîne vers la recherche des questions pratiques : on y trouve plus que des promesses, il y a là les prémices d’une œuvre dont il rassemble les matériaux.
Le concours du Bureau central lui ouvre la porte.des hôpitaux et le place sur son véritable ikéâtre. 11 entre aussitôt comme suppléant dans le service d’un maître alors en possession d’une grande célébrité, M. Récamier : tempérament violent, sans règle et sans mesure, homme d’inspirations soudaines et de ressources inépuisables, plein de hardiesse, un instant égaré par son aventureuse fantaisie dans le domaine des sciences exactes, et n’ayant guère laissé, en médecine, que le souvenir de ses témérités; du reste, homme de bien avant tout, charitable et désintéressé. De véritables disciples, M. Récamier n’en eut pas et ne pouvait pas en avoir; mais son entière sincérité, sa confiance inébranlable, sa foi profonde dans les ressources de Tart, répandaient autour de lui de salutaires exemples et fortifiaient les convictions chancelantes. Au spectacle de tentatives hasardeuses, suivies de succès inattendus, M. Trousseau apprit à ne désespérer jamais.
L’enseignement clinique de l’Hôtel-Dieu, qu’il partage avec iM. Récamier, ne lui suffit pas : il ouvre un cours de matière médicale et de thérapeutique. Ceux qui suivaient alors ses leçons pouvaient remarquer, entrant avec le professeur et sortant avec lui, un homme tout jeune encore, aux traits fins, au regard vif. Ensemble à l'hôpital dès le matin, et le soir à l’École pratique, ils ne se quittaient guère. Animés d’une égale ardeur, ils avaient pourtant peu de ressemblance. .Attiré par le côté extérieur des choses, frappé plutôt par les différences
(1) M. Métier, Relation de la fièvre jaune observée à Saint-Nazaire en 1861-
que par les analogies, plus disposé à séparer qu’à réunir, Ton aimait à éclairer sa marche h la lumière de l’analyse; plus incliné vers la spéculation, cherchant volontiers dans les faits la preuve de ses idées, le second portait toujours dans la recherche quelque chose de sa propre personne et se complaisait aux vues synthétiques. Si chacun marche à son allure, le but qu’ils poursuivent est le même; unis par le travail comme ils le sont par l’amitié, ils se complètent l’un l’autre et se confondent dans une œuvre commune.
C’est en 1837 que parut la première édition du Traité de thérapeutique. Trente années n’ont pas épuisé le succès de ce livre. Au mérite de l’ouvrage venait s’en joindre un autre, il arrivait en son temps. Le mouvement des idées d’où sortit la révolution de 1830 et qui fit surgir de grands politiques, de grands poètes et de grands écrivains, se faisait sentir aussi parmi nous.
Le despotisme tyrannique des systèmes, fléau inconnu des sciences constituées, rêve trompeur de tous les ambitieux de la médecine, venait de subir une dernière défaite. A la folle du logis succédait une maîtresse plus sévère : l’expérience venait enfin s’asseoir à notre foyer. Désabusés de ces formules qui contiennent tout et dont on ne peut rien tirer, résignés à suivre des voies plus lentes mais plus sûres, les esprits laissaient l’ombre pour la proie, ne gardaient de Broussais que sa passion pour les réalités, et, reprenant avec une laborieuse ardeur l’œuvre des Bonet et des Morgagni, s’efforçaient de réduire le domaine de l’inconnu. A l’aide des nouveaux moyens de recherches que les sciences, ses sœurs, mettaient entre ses mains, la médecine pénétrerait plus lard dans des régions inexplorées et s’avancerait jusqu’aux frontières indécises qui séparent la santé de la maladie.
Que de chemin parcouru, et en si peu d’années! Tout un monde nouveau, dont on ignorait jusqu’à l’existence, fouillé dans ses replis les plus cachés, conquis à jamais par un Breton de génie (1): Les formes, si dissemblables en apparence, de la fièvre continue rattachées par le lien d’une lésion commune; là où régnait la confusion, l’ordre introduit par un observateur rigoureux, unissant à la constance intrépide du chercheur, la dignité qui inspire le respect et la mo-
(1) Laennec.
6 jr. BÉCLAR».
deslie qui fait aimer (1} ; Les maladies du cœur, saisies à leur début, à l’aide des bruits que perçoit l’oreille, avec leurs timbres si variés et parfois si étranges; les altérations qui les engendrent rapportées à leur véritable source et rapprochées du rhumatisme par un coup de lumière; découverte féconde d’un glorieux travailleur, toujours au premier rang des ouvriers du progrès, hier encore choisi comme le plus digne, pour inaugurer, au nom de la médecine française, l’ère nouvelle de la fraternité scientifique (2) : Les altérations qu’on n’avait recherchées que dans les organes, dévoilées dans ce liquide vivant qui n’est pas chair encore, mais qui doit le devenir. Deux noms sont ici sur toutes les lèvres. Déjà vous avez nommé le confrère éminent qui porte dans l’étude des lois de la vie l’éclatant flamheau des sciences physiques, et le maître respecté dont les savantes excursions dans le passé de notre histoire enseignaient aux générations nouvelles à dégager de leurs enveloppes périssables les semences de vérité, homme d’élite, depuis trop longtemps éloigné de nous par les obligations d’un pieux dévouement, et chez lequel on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, ou de l’élévation de l’esprit ou de la noblesse du cœur (3).
M. T rousseau prenait sa part de ce mouvement. Le Traité de t/térapeiitique auqvie\ i\ attachait son nom, ramenait les esprits vers les nécessités pressantes et peut-être trop négligées de l’art médical. C’est au lit du malade que M. Trousseau était devenu médecin; son éducation s’était faite tout entière à l’hôpital : toujours il portera les marques de son origine. Non qu’il soit indilTérent à la science qui se fait, il lui arrivera aussi de dogmatiser à ses heures, mais toute conception pathogénique n’a de valeur à ses yeux qu’aulant qu’elle se résout en actes. La pathologie est un moyen; la thérapeutique, tel est le terme à atteindre. S’il admire les richesses de l’une, il est plus ému par l’indigence de l’autre.
Il est beau, sans doute, de chercher les lois d’une thérapeutique rationnelle; cet idéal, la médecine le poursuit depuis Galien avec la noble ambition de l’atteindre un jour, et c’est une des gloires de notre science de tendre vers ce but avec une ferveur toujours nouvelle. Mais la
(1) M. Louis.
(2j M. Bouillaud, organisateur et président du Congrès médical international de 1867.
(3) MM. Andral et Gavarret.
solution de ce problème est l’œuvre du temps. Le malade n’a pas le loisir d’attendre; le médecin doit af^ir : telle est sa mission sociale, et c’est là ce qui en fait à la fois la grandeur et le péril. Devant l’infinie diversité des manifestations morbides, aussi mobiles dans leurs expressions que les individus le sont eux-mêmes, que de difficultés toujours, et souvent que d’incertitudes! Sous peine de perdre un temps précieux dans une contemplation inopportune, impuissant qu’il est h découvrir la source même du mal, le médecin doit se résigner à atteindre ce qu’il peut saisir.
M. Trousseau n’ignorait pas que les maladies ne sont, suivant l’expression dédaigneuse de Broussais, que des êtres de raison; mais il savait aussi que ces unités, tout artificielles (ju’elles sont, ne sont pas moins nécessaires. L’esprit, sans être dupe de ses créations, ne peut les concevoir qu’en leur prêtant une réalité objective, qu’en les incarnant en quelque sorte dans les organes. De même que la plupart des idées qui forment le fonds commun de la connaissance humaine, la maladie était pour lui une de ces choses qui, tout inconnue qu’elle est, n’en est pas moins intelligible. Annoncer comme une nouveauté qu'il n’y a dans la nature que des malades et point de maladies, s’imaginer q>ie pour résoudre un problème il suffit d’en renverser les termes, et qu’on peut se rendre maître des idées en les attachant à la fortune des mots, ce sont là de pompeuses tentatives qui le faisaient sourire.
Une maladie, quelle qu’elle soit, ne peut être conçue qu’à l’aide d’une définition bonne ou mauvaise. Or, par cela même qu’une chose est définie, elle se place dans l’esprit suivant un ordre logique conforme à la définition. Définir et classer sont deux opérations inséparables : à vrai dire, elles n’en forment qu’une seule. Que la définition soit tirée du symptôme, du siège anatomique ou, ce qui vaudrait mieux encore si cela était toujours possible, de la notion étiologique, il importe peu, c’est toujours au fond la même nécessité, et cette nécessité s’impose a;i début de toute science. Ces vérités d’évidence ne pouvaient échapper au bon sens pénétrant de M. Trousseau ; il les a souvent exposées, sous diverses formes, dans ses leçons et dans ses écrits. De là le soin presque minutieux avec lequel il s’efforce de définir les types de maladies, de les circonscrire afin de constituer l’espèce. De là aussi la tendance à les multiplier et à rattacher chacune d’elles à une origine spéciale, à une cause spécifique.
J. RÉCliAR».
Comme pour se rendre maître de sa propre pensée et la faire mieux saisir aux autres, il éprouvait le besoin de la fixer sous une forme concrète. Voyez avec quelle complaisance il empruntait à la science végétale ses termes de comparaison. Mais ce qu’il prenait dans Thistoire naturelle, ce qu’il voulait introduire dans l’étude de la pathologie, c’était l’idée de l’espèce et pas autre chose. H était trop épris du réel pour se jeter en aveugle dans le domaine des hypothèses. Dans sa bouche, les expressions de ferment, de graines, de boutures, ne sont que des images; ce sont les couleurs que l’artiste ajoute au tableau pour augmenter le relief. Quand il parle des diathèses, ces dispositions morbides en puissance, dont les racines sont si souvent dans l’hérédité, quand il parle des germes qui sommeillent, ne cherchez sous ces expressions que l’affirmation pure et simple d’une virtualité à manifestations éventuelles.
Pour qu’une notion l’attire, il faut qu’elle puisse être appliquée, utilisée. S’il s’efforce de distinguer et de caractériser les espèces morbides, s’il se complaît à en tracer la saisissante image, s’il proclame la nécessité de remplir les cadres nosologiques, c’est qu’à ses yeux le médecin qui n’apprend pas tout d’abord à connaître l’allure naturelle des maladies, ne sera jamais capable déjuger de l’action des remèdes, et son expérience même restera stérile. « Quoi que nous fassions, dit-il, les maladies ont une évolution fatale qu’elles doivent accomplir, et toutes les méthodes thérapeutiques se brisent contre cette interrogation : Qu’adviendrait-il si le médecin abandonnait à la nature le soin de la cure? Comptez donc avec le temps; soyez moins fiers de vos succès et moins attristés de vos défaites. »
On demandera peut-être à quelle école appartenait M. Trousseau; écoutez ce qu’il répondait lui-même à cette tribune : «Toute manifestation de l’animal vivant suppose des tissus et des organes, je suis donc organicien. La matière vivante se distingue de la matière morte par des manifestations qu’elle possède seule, je suis donc vitaliste. 11 y a dans l’homme un principe immatériel et libre, je suis donc animiste. »
Que conclure, messieurs, de cette triple déclaration, sinon qu’il s’arrêtait prudemment au seuil des conceptions abstraites et qu’il se souciait assez peu d’être rangé dans l’une ou l’autre de ces catégories qu’on rencontre dans toutes les sphères du savoir comme l’expression d’une
opposition fondamentale de la pensée? C’est en vain, d’ailleurs, qu’on chercherait à concilier ces formules par voie de combinaison, ou, pour mieux dire, à les envelopper, par le procédé éclectique, dans cette philosophie impuissante, morte avant son auteur, qui, se bornant à nous montrer Tesprit humain condamné à tourner éternellement dans le même cercle, obscurcit l’idée du progrès, paralyse la recherche et conduit fatalement à l’indifférence.
Dans les doux conférences qu’il fit en 1862, à la demande des membres de l’Association polytechnique, on peut juger encore, je ne dirai pas la doctrine de M. Trousseau, il se glorifie de n’appartenir à aucune, mais sa manière et ses tendances. Fondées par d’anciens élèves de l’Ecole polytechnique pour l’enseignement gratuit des ouvriers, ces conférences s’adressaient à un public nouveau pour lui. Le professeur de clinique de l’Hôtel-Dieu était alors au faîte de la renommée : le choix de l’orateur ne pouvait être plus heureux. Il devait parler de l’empirisme. Le sujet lui avait été donné. Il s’agissait de dévoiler les mensonges du charlatanisme et de mettre en garde contre de trompeuses amorces un auditoire trop disposé à la crédulité.
M. Trousseau vise plus haut, et débute par un de ces traits inattendus qui lui sont habituels. « Je tiens à honneur, dit-il, d’être empirique. » Mais n’allez pas le prendre au mot, ni chercher sous cette expression la pensée philo.sophique qu’il recouvre. Non, il ne s’agit pas ici de celle doctrine antique qui n’a jamais été professée dans toute sa rigueur par la raison évidente que l’expérience pure ne dépasse pas le phénomène. Il n’y a pas, il ne peut y avoir de science qui se borne à la contemplation du particulier. Pour qu’une notion scientifique prenne naissance, il faut de toute nécessité que le particulier engendre le général. L’empirisme se rencontre à l’origine de toutes les connaissances humaines, mais une science est d’autant plus avancée qu’elle s’en éloigne davantage. Lorsqu’il se dit empirique, lorsqu’il se pare avec une sorte d’orgueil d’un titre mal famé, M. Trousseau, sciemment ou à son insu, brise d’une manière éclatante avec les systèmes et se range parmi les disciples de la méthode expérimentale.
Mettant en relief les imperfections de notre science, dans laquelle il n’y a ni règles absolument fixes, ni formules inflexibles, il affirmera qu’un résultat n’étant scientifique qu’à la condition d’être toujours