‹ Éloge de MarcAurèle, par m. Thomas, de l'académie françoiseChapitre 1 sur 4 · ELOGE · texte numérisé non relu

ELOGE

MARC-AURÈ LE

A prf.s un règne de vingt ans , Màrc- Aurèli mourut à Vienne. 11 ctoit alors occupé à faire 1» guerre aui Germains. Son corps fat rapporté à Rome où il entra ail milieu des larmes & de la dcfbjation publique. Le Sénat en deuil avoit été au-devant du chat funèbre. Le Peuple & l'Année l'accompagnoient. Le fils de Marc-Aurcle fuivoit le char. La pompe marchoit lentement & en filence. Tgut-à-coup un vieillard s'avança À iij

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dans la foule. Sa taille croît haute , & Ion air vénérable. Tour le monde le reconnut; c'était Apollonius , Philofophe Stoïcien , rilimé dans Rome, Se plus refpe&é encore pat fon caraâère que pour fini grand âge.

Il avoit toutes les venus rigides de ù fecte , & de plus avoit été le maître & l'ami de Marc-Aurèle. Il s'atreta près du cercueil, le regarda ttiftetnent ; & tout-à-coup élevant fa voin :

Romains , dk-il , vous avez perdu un grand homme , & moi j'ai perdu un ami. Je né viens pas pleurer fur fa cendre ; il ne faut pleurer que fur celle des méchans , car ils ont feit le niai & ne peuvent plus le réparer. Mais celui qui a été foixanre ans vertueux , & qui , vingt ans de fuite , a été utile aux hommes ; celui qui, dans tout le cours de fa vie,n*a point eu d'erreur , & qui , fur le trône , n'a point eu de foïblefle ; celui qui a toujours été bon , jufte , bienfaifant , généreux , pourquoi le plaindre ï Romains , la pompe funèbre de l'homme jufte efi le triomphe de la verru qui retourne à l'Etre fuprème. Coiuacrons cette Fête par nos éloges ; je fais que la venu n'en a pas befoin ; mats ils feront l'hommage de notre reconnoiffance. Il en eii des

DE M ÀH-C-Au R È L E. f

grands hommes comme des Dieux. Comblés de leurs bienfaits , nous n'avons pas pour eux des récompenfes, mais nous avons des Hymnes. Puifle-je , au bout de ma carrière , en parcourant la vie de Marc- Aurcle juft», honorer à vos yeux les derniers raomens de la mienne ! Er toi qui es ici préfent , roi fon fuccelTcur & fon fils , écoute les vertus & les a&ions de ton père; tu vas régner ; la flatterie t'artend pour re corrompre. Une voix libre , pour la dernière fois peut-être , fe fait entendre à toi. Ton père , tu le fais , ne m'a point accoutumé à parler en efclave. Il aimoït la vérité : la vérité va faire fon éloge. Puifle-t-elle de même un jour faire le tien !

Toutes les fois qu'on loue les morts , on commence par les louer de leurs ancêtres , comme fi le grand homme avoir befoin d'une origine , comme fi celui qui ne l'eft pas , étoit relevé par un mérite qui n'cft point à lui. Gardons-nous , Romains , d'outrager la vertu jufqu a croire qu'elle ait befoin de la naifiance. Votre famille des Céfars vous a donné quatre Tyrans de fuite ; & Vefpaiien qui le premier releva votre Empire , écoit le petit-fils d'un Centurion.

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te bifayeul de Marc-Aurèle naquit autf bords du Tage. Il apporta pour diftindion dans Rome, des vertus que l'on ne trouve plus que loin de Rome , la implicite & les mœurs antiques. Cet héritage fe conferva dans fa maïfon. Voilà quelle fut la vraie -no-* bleife de Marc - Aurèle. Je fais qu'il fût le parent d'Adrien , mais il regarda cet Honneur , fi c'en efl un , comme un danger. Je fais qu'on voulût le faire defcendre de Numi , mais il fut a!Tez grand pour dédaigner cette chimère de l'orgueil ; i! mit fa gloire à être jufte.

Remercions les Dieux , de ce qu'il ne fut point d'abord défignë pour le trône, te rang ïuprême a plus corrompu d'ames qu'il n'en a élevé. Né pour être un (Impie Citoyen , il devint grand. Peut-être , s'il fut né Prince , n'eut-il été qu'un homme vulgaire.

Tout concourut à le former. ïl reçut d'abord cette première éducation à laquelle vos ancêtres ont toujours mis un fi grand prix , & qui prépare à l'ame un corps robufte & fain. Il ne fut donc point, amolli en naiffantparle Iuxe:on ne l'entoura point d'une foule d'efclaves qui , obfervant fes moindres fignes „ fe fetoient honorés d'obéir à.

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fes caprices. On lui lahTa fentir qu'il étoic homme ; & l'habitude de fouffrir fuc la première leçon qu'il reçut. La courfe, la lutte, les danfes militaires achevèrent de développer lès forces : il Te couvroit de pouffière fur ce même champ de Marsoù s'étoient exercés vos Scipions , vos Marius & vos Pompées Je vous rappelle certe partie de fon éducation, Romains, parce que cette mâle inflitution commence h fe perdre parmi vous. Déjà vous imitez ces Peuples de l'Orient chez qui la moI'eïTe dégrade l'homme des fa nailTance ; & vos ames fe trouvent prefque énervées avant de fe counoître.

Romains , on vous outrage en vous flattant ; c'eft. en vous diiànt la vé> ire que je vous témoigne mon refpeét. , Cette première éducation n'eut fait dê* Marc-Aurèle qu'un folriat : on y joignit celle des connoifïïinces. La Langue de Platon lui' devint familière comme • la lïenne : l'Eloquence lui apprit à parler aux hommes :

l'Hifloire lui apprit à les juger : l'étude .des lois lui montra la' bafe & le fondement des . Etats. Il parcourut toutes les légations, & compara enfemble les ioix de tous les peuples. Il ne fur donc pas élevé , comme

to ° EiOCI ceux que l'on flatte déjà lorfqu'ils font encore ignorans & foibles. Un lâche refpeér.

ne craignir pas de le fatiguer par des efforts. Une difcipline févère afliijerrit fon enfance au travail ; & parent du maître du monde , il fur forcé à s'éclairer comme le dernier citoyen.

Ainfi commençoit à fe former le prince qui devoit vous gouverner ; mais c'eft l'éducation morale qui achève l'homme & coniîttue fa grandeur ; c'eft elle qui a fait Marc-Aurè!e. Cette éducation commença avec fa naiflance : la frugalité , la douceur , la tendre amitié , voilà les objets qu'il apperçur ers fortant du berceau. Que dis - je î on farracha de Rome & de la Cour. On craignit pour lui un fpeâacle funefte. Eh ! comment dans Rome, où tous les vices fe rafTemblent des extrémités de l'univers, aurait pu fe former une ame qui devoit être auftère & pure ? Eut-il appris à dédaigner le fafte , où le luxe corrompr jufqu'à la pauvreté? A méprifer la richefle, où la richefTe eft la menue de l'honneur ?

A devenir humain , où tout ce qui eft puiffanr, écrafe tout ce qui eft foible ? A avoir des mœurs , où le vice a même perdu la

DE Marc-Avrèie. II honte î Les Dieux , proreâeurs de votre Empire , dérobèrent Marc - Aurèle à ce danger. Son père le tranfporta à trois ans dans une retraire où il fut mis en dépdr fous la garde des mœurs. Loin de Rome , il apprit à faire un jour le bonheur de Rome.

Loin de la Cour ; il mérita d'y revenir pour commander.

L'héritier avare compte avec pîaifir tous ceux qui lui ont tr anfmis des richefles. Marc- Aurèle , plus avancé en âge , comptoit tous ceux à qui , dans ion enfance , il avoit dû l'exemple d'une vertu. Mon père , nous difoit-il , m'apprit à n'avoir rien de lâche ni d'efféminé : ma mère , à éviter jufqu'a. la penfée du mal : mon ayeul , à être bienfaifant : mon frère , à préférer la vérité à tout. Voilà de quoi , Romains , il rend grâce aux Dieux à la tête de l'ouvrage où il a dépofé tous les fenrimens de fon cœur.

Bientôt des maîtres lui enfdgnèrent tous les devoirs de l'homme , mais en les pratiquant. On ne lui difoit pas, aime les malheureux, mais on foulageoït devant lui ceux qui l'éroient. Perfonne ne lui dit : mérite d'avoir des amis , mais il vit l'un de fes maîtres facrifier fa fortune à un ami op-

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primé. 'J'ai vu un guerrier qui ; pour lut donner des leçons de valeur , lui montra fon fein tout couvert de bleflures. C'eft ainfi qu'on lui parloic de douceur , de magnanimité , de juftice , de fermeté dans fes deflèins. J'eus moi - même la gloire d'être alTocié à ces maîtres illuftres. AppeUé à Rome du fond de la Grèce , & chargé de l'inflruire , on m'ordonna de me rendre au Palais. S'il n'eût été qu'un fimple citoyen, je mêlerais rendu chez lui : mais je crus que la première leçon que jedevoisà un Prince, étoit celle de la dépendance & de l'égalité ; j'attendis qu'il vint chez moi. Pardonne , ô Marc-Aurèle , je penfois alors que eu n'étois qu'un Prince ordinaire : je te connus bientôt ; & tandis que tu me demandons des leçons , je m'inftruifois fouvent auprès de toi.

II n'ttoit pas encore forti de l'enfance , que déjà l'enthoufiafme de la vertu étoit dans fon cœur. A douze ans, il s'étoic confacré au genre de vie le plus auflère ; à quinze , il avoir, cédé à fa fœur unique tout le bien de fon père : à dix - fept , il fut adopté par Antonîn ; & ( je ne vous rapporte que ce que j'ai vu moi-même ) il pleura fur.

fa grandeur. O j our qui , après quarante an-

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