‹ Éloge de MarcAurèle, par m. Thomas, de l'académie françoiseChapitre 2 sur 4 · DE MA.RC-AURELE · texte numérisé non relu

DE MA.RC-AURELE

nées, m'eft encore préfent ! Il fe promenoir, dans les jardins de fa mère ; j'étois auprès de lui ; nous parlions enfemble des devoirs de ■ l'homme, lorfqu'on vint lui annoncer Ton élévation: je le vis changer de couleur , & il parut long-temps inquiet & (rifte. Sa Maifon cependant l'environnoit avec des tranfporrs de joie. Etonnés de fa douleur , nous lui en demandâmes la caufe.

Pouvez-vous me la demander, dit-il, je vais régner ?

Antonin dès-lors devint pour lui un nouveau maître qui l'inftruifoit à de plus grandes vertus. Le fang des hommes refpeâé , les loix florùTantes , Rome tranquille , l'univers heureux , telles furent les nouvelles leçons que Marc-Aurèle reçut pendant vingt ans.

Elles fufîifoient pour former un grand homme , mais ce grand homme devoir avoir un caraâère qui le dtftinguàr de tous vos Empereurs ; & c'elt la Philofophie feule qui le lui a donné. A ce mot de Philofophie , je m'arrête. Quel eft ce nom, facré dans certains fîècles , & abhorré dans d'autres ; objet tour à tour & du refpeâ & de la haine ; que quelques princes ont perfécuté avec fureur , que d'autres ont

placé à côté d'eux for le trône ? Romains , oferai-je louer la Philofophie dans Rome , où tant de fois lés Philofophes ont été calomniés , d'où ils ont été bannis tant de fois î C'efl d'ici , c'efl; de ces murs facrés , que nous avons été relégués fur des rochers & dans des Ifies défertes. C'efl: ici que nos livres ont été confumés par les flammes.

Ceft ici que notre fang a coulé fous les poignards. L'Europe , l'Afie & l'Afrique nous ont vus errans & profcrirs chercher un alyle dans les antres des bêtes féroces , ou condamnés à travailler chargés de chaînes, parmi les anaffins & les brigands. * Quoi donc ! la Philofophie feroir-elk l'ennemie

* Mufomus Refus, Sroïcitn célèbre Ce Chevalier Romain, banni de Rome fous Ntron, Si relégué dans rifle de Gyaie , fur ciré enfuitede cette ifle pour travailler paimi les forcits a percer l'intime de Corin.he. Un de Tes unit qui le reconnut lui lémoignoit fa douleur. Tu t'affliges , lui dit le philofophe , de me voir travailler h percer rifihme pour [utilité dt U Grice : aimtrois-t* mieux mt voir chanter & jouer de la picte fur un théâtre , commt Néron ? Les perfi! curions que la philofophie avoir eflnyéci foui Néron , recommencer eut fous Domititn.

DE M A R C-A V R è L E. i $

des hommes & le fléau des Etats ? Romains , croyez-en un vieillard qui depuis quatrevingts ans étudie la vertu , & cherche à la pratiquer. La Philofophie eft l'art d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs. Ceft la morale univerfelle des peuples Se des rois , fondée fur la Nature & fur l'ordre éternel. Regardez ce tombeau : celui que vous pleurez éroir un Sage : la Philofophie fur le trône a fait vingt ans le bonheur du monde. C'eft en elTuyant les larmes des Nations qu'elle a réfuté les calomnies dos Tyrans.

Votre Empereur , dès fon enfance , tùe paflionné pour elle. Il ne chercha point à s'égarer dans des cOnnoiflànces inuriles à l'homme. Il vit bientôt que l'étude delà Nature éroit un abyme , & rapporta la Philofophie toute entière aux.mceurs. D'abord il promena fes regards fur les diflerenres fectes qui étoient autour de lui ; il en diflingua une qui apprenoit à l'homme à s'élever au-deflus de lui-même. Elle lui découvrit , pour ainfî dire , un monde nouveau , où le plaifir & la douleur font comme anéantis , où les fens ont perdu tout leur pouvoir fur l'ame , où la

iS Eloge pauvreté , les richetTes , la vie , la mort ne font rien , où la vertu exifte feule.

Romains , c'eft cette Philofophie qui vous a donné Caton & Brutus. C'eft elle qui les fourint au milieu des ruines de la liberté. Elle s'étendit eniuite &i fe multiplia fous vos Tyrans. Il femble qu'elle étoit devenue comme un befoin pour vos ancêtres opprimés , dont la vie incertaine étoit fans celle fous la hache du defpotifme. Dans ces temps d'opprobre, feule elle conferva la dignité de la Nature humaine. Elle apprenoît à vivre ; elle apprenoit à mourir : & tandis que la tyrannie . dégradait les ames , elle les televoit avec plus de force & de gtandeur. Cette mâle Philofophie fut faite de tout temps pour les ames fortes. Marc - Aurèle s'y livra avec tranfport: dès ce moment il n'eut qu'une paillon , celle de fe former aux verrus les plus- pénibles. Tout ce . qui pouvoir l'aider dar.s ce delîéin , étoit pour lui un bienfait du ciel. 11 remarqua comme un des jours les pins heureux de fa vie celui de l'on enfance où il entendit , pour la première fois , parler de Caton. Il garda avéc reconnoîffance les noms de ceux qui lui avoient fait connoître -, , Brutus

DE MaRC-AURÈLE.

BftitUS & Thraféas. Il remercia les Dieux d'avoir pu lire, les maximes d'Epictère. Son ame s'uniflbit à ces arhes extraordinaires qui avoient exiflé avant lui. Recevez-moi , difoit-il, parmi vous ; éclairez mon efptït, élevez mes fenrimens ; que j'apprenne à n'aimer que ce qui efl vrai , à ne faire que ce qui efl juftc. Pour mieux affermir la vertu dans fon cœur , il voulut pénétrer lui-même jufqu'à la iburce de fes devoirs ; il voulut découvrir , s'il étoit poiïible , le vrai deflein dé la Nature fur l'homme. Ici , Romains , va s'offrir à vous tout le développement de l'anie du Marc-Aurèle , l'enchaînement de fes idées , les principes fur lefquels il appuya fa vie morale. Ce n'eft pas moi qui vous offrirai ce tableau , c'eft Marc-Aurèle luimême. Je vais vous lire un écrit qu'il a tracé de fes mains , il y a plus de trente ans. Il n'étoit point encore Empereur. Tiens , me dit - il , Apollonius , prends cet écrit , & fi jamais je m'écarte des fenrimens que ma main a tracés , fats-moi rougir aux yeux de l'univers^ Romains, & toi fon Succeffeur & fon fils , vous allez juger fi Marc-Aurèle a conformé fa conduite à ces gtandcs idées , B

i8 Eloge

& s'il s'eft écarté une feule fois du pîafi

qu'il a cru lire daas la Nature.

Ici le Philofophe s'arrêta un moment. I a foule innombrable des citoyens qui l'écoutoiem , fe ferra pour l'entendre de plus près. A un grand mouvement fuccéda bientôr un grand fîlence. Seul entre le peuple & le Philofophe , le nouvel Empereur étoit inquiet & peniif. Apollonius avoir une main appuyée fur la tombe ; de l'autre il tenoit un papier écrit de la main de Marc-Auièle. Il reprit la parole , & lut ce qui fuit :

Entretien de Marc - Aurèle avec lui-même *,

« Je méditois pendant la nuit. Je cherchois en quoi confifte ce qui eft bon ; fur quoi cft fondé ce qui efl julle. Marc-Aurèle , me difois-je , jufqu'à préfent tu as été vertueux , ou du moins ru as voulu l'être ,' niais qui te

* Oll fait ou; M;rc-AuTCjc \=:llé ud cuvragî ib[i[lllé il lui-mime à lui-mimt ; ouvrage qui ttfjiiie la plulofophif la plus îlevts S: la morale la plus pute. On 2 lîclié ici d'en pteiidre l'efpiit génital.

de M a r c-A «ain. f ç garantit que tu le voudras toujours î Qui t'a dit même , que ce que tu nommes vertu l'eft en effet > Je fus effrayé de ce doute , & réfolus de remonter , s'il étoit poflible , jusqu'aux premiers principes , pour m'afïurer de moi-même & connoître la route que l'homme doit fuivre. Le lieu & le temps favorifoient mes réflexions. La nuit étoit profonde & calme. Tout repofoit autour de moi. J'eVitendois feulement près de mon Palais les eaux du Tibre un peu agitées.

Mais-ce bruit continu & fourd , étoit luimême- favorable à la penfée , & je me livrai aux méditations fuivantes : »

» Pour favoir ce que c'efl: que la vertu , il faut favoir d'abord ce que c'eft que l'homme. Je me demandai , qui fuis - je ? Je reconnus en moi des fens , une intelligence , & une volonté ; & je me vis jetté comme au hasard , & par Une main inconnue , fur la furface de la terre. Mais d'où viens-je ï & qui m'a placé ici ? Pour me répondre , je fus obligé de forcir de moi-même , & d'interroger la Nature. Alors mes yeux le promenèrent autour de moi , & je contemplai l'univers. En voyant cet affemblage infini d'êtres qui le compofent, ces mondes ajoutés

Bij

à des mondes , & moi fi petit & fi foible,relégué dans un coin de la terre , & comme perdu dans l'immcnOté , je fus découragé un moment. Quoi donc ! me difois-je à moimême, fuis-je quelque choie danskNatureî Le fouvenir de mon intelligence me ranima tout-à-coup : Marc-Aurële , ce qui penfe ne peut être perdu dan^ la foule. Alors je continuai mes recherches , & a bfer van t tout , j'examinai la marche de l'univers. Je fus frappe de ! h -i monte que j'appercevois partout. Je vis que dans les deux , fur la terre , tous les êtres fe prêtent mutuellement des fecours. L'univers , me dis-je , eft donc un tout immenfe dont routes les parties fe correfpondcnt. La grandeur & la fimplicité de cette idée éleva mon ame. Bientôt cette harmonie me fit naître l'idée néceflàir'e d'une cauie. Pour combiner tant de moyens, & de tant d'êtres féparés ne former , pour amlï dire , qu'un être unique , il faut une ame intelligente. J'appellai cette ame, l'ame imiverfelle (i)ije l'appellai Dieu. Ace nom,

(1) On fai[ ici parler Marc-Auùle d'après le fyirime des Stoïciens. Il avoir adopte les principes dscetre Sefte; & ces principes fe ictiouïeot dans loin ion outrage.

DE MARC-Au Kè l e. ir j'éprouvai une Émotion religieufe , & l'univers me parue quelque chofe de facré. J'avois trouvé un poïnr d'appui , je m'y arrêtai.

J'attribuai à cette caufe tous les effets. Je vis que c'eil elle qui s, imprimé un caractère d'unité à tout ce qui exifte. C'cft elle qui a donné à cette foule innombrable d'êtres, ou inanimés ou fenfibles , la loi qui les unit , pour les faire fervir à k fois , & au bien l'un de l'autre , & à l'harmonie rie l'enfemble. Mais c'eft fur-tout dans les êtres intelligens que cette loi primitive me parut agir avec plus de force. Les hommes , par un inftinâ fecrer, fe cherchent & s'attirent. Envain l'intérér des pallions les divife , une force plus impérieufe les rapproche. Il femble que l'être qui penfe , foit abandonné & folitaire au milieu de l'univers phyfique, & la penfée a befoin du commerce de la penfée.

Une féconde chaîne vint s'offrir à moi, ce fut celle des beloins. Enfin je vis les hommes réunis d'une manière plus érroite encore.

Il n'y a pour toutes les âmes qu'une même raifon , comme pour tous les êtres phyfiques qu'une même lumière. S'il n'y a qu'une raïfon , il n'y a qu'une loi. Les hom- B iij

xt Éloge

mes de tous les pays & de tous les ficelés; font donc fournis à la même légiflation. Ils font tous concitoyens de la même ville; cette ville e!l l'univers. Alors je crus voir tomber autour de moi toutes les barrières qui féparent les nations ; & je ne vis plus qu'une famille & qu'un peuple ».

» J'étois parvenu à voir que par l'ordre même de la Nature , il y a fociéré entre tous les hommes. Dès ce moment je me coniîdérai fous un double rapport. ïe me vis comme une foible partie de l'univers , englouti dans le tout , entraîné par le mouvement général qui entraine tous les êtres:

je me regardai enfuite comme détaché de ce tout inimenfe , & lié par un rapport particulier avec les homme s. Comme partie du tout, Marc-Aurèle,tu dois recevoir fans murmure ce qui efb une fuite de l'ordre général : de-là naît la confiance dans les maux, & le courage qui n'eft que la fourmilion d'une ame forte. Comme partie de la fociété , tu dois faire tout ce qui eft utile à l'homme : de-là tous les devoirs d'ami , d'époux , de père , de citoyen. Souffrir ce que la nature de l'univers t'impofe, faire ce que ta nature d'homme

si Mail c-à uikn, 23 exige ; voilà tes deux règles. Je conçus alors ce que c'étoit que la vertu , & je.ne craignis plus de m'égarer n.

Ici Apollonius s'interrompanr , s'adrefla au fils de Marc-Aurèle. Empereur , s'écria-r-il , ce que tu viens d'entendre , convient à tous les hommes , & pouvoir être k l'iii!, ! ■. !;:; d'Epidtère , comme celle de ton père : mais ce qui fuit t'appartifnr. C'eit la pliilofophic du Prince ; c'eft celle de tous les hommes qui leronc dignes de régner : puillc-t-clle devenir la tienne ! Ecoute ton, ptédécefleur Si ton père. Alors il reprit ainfl :

» Bientôt ramenant toutes mes idées à moi-même , je voulus appliquer ces principes à ma conduite. J'avois reconnu quelle étoit ma place dans l'univers : je regardai quelle étoit ma place dans la fociété ; je vis avec effroi que j'y occupois le rang de prince. Marc-Aurèle , fi tu étois confondu dans la foule , tu n'aurois à répondre à la Nature que de toi , niais des millions d'hommes t'obéiront un jour : le dégré de bonheur dont chacun peut jouir efl marqué ; tout ce qui manquera pat ta faute à ce bonheur , fera ton crime. Si dans le monde entiee

=4 Eloge îl coule une larme que tu ayes pu prévenir," tu es coupable. La Nature indignée te dira :

je t'ai confié mes enfans pour les rendre heureux; qu'en as-tu fait ? Pourquoi ai-je entendu des gémi (Te mens fur la terre? Pourquoi les hommes ont-ils levé leurs mains vers moi , pour me prier d'abréger leurs jours î Pourquoi la mère a-t-elle pleuré fur fon fils qui venoit de naître ? Pourquoi la moilTon que j'avoîs. deflinéc à nourrir le pauvre , a-t-cl!e été arrachée de fa cabane î Que répond ras-tu ? Les maux des hommes dépoferonr contre toi , & la juftice qui t'obferve , gravera ton nom parmi les noms des mauvais princes ». *

Ici le peuple fe mit à crier , jamais j jamais.

Mille voix s élevèrent cnfcmble. L'un difok:

jamais d'opprejfturs ; d'autres , m as foulage tous nos 'maux ; & des milliers d'hommes à, ' la fois , nous l'avons béni 3 nous te bénijfons. O fage j 6 clément } ô jujle Empereur j que ta mémoire fait fainte, qu'elle fait adorée à jamais. ' Elle le fera , reprit Apollonius , & le fera dans tous les fiècles : mais c'eft en s'effrayant lui-même des maux qu'il autoit pu vouscaufer, qu'il cft parvenu à vous rendre heureux , Se à mériter ces acclamations qui rereatillètrt fur 6 tombe. Ecoutes ce qu'il ajoute.

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de Mas c-A oeèie. , -

u Pour empêcher que ton nom ne foit flétri , connois tes devoirs ; ils embraffent toutes les nations ; ils renaiiïènt à chaque heure & à chaque inftanr. La mort feule d'un citoyen finit tes obligations envers lui ; mais la naiflance de chaque citoyen t'impofe un nouveau devoir. Tu dois travailler le jour , parce que le jour efl deftîné à l'action pour l'homme ; fouvent tu dois veiller la nuic , parce que le crime veille , tandis que le prince dort. Il faut protéger la foib'ciTc ; il faut enchaînet la force. Marc- Aurélc, ne parle pas de délafTemens ; il n'y en a plus pour toi, que lorfqu'il n'y aura plus . fur la terre' de malheureux ni de coupables »,

» Epouvanté de mes devoirs , je voulus connoître les moyens que j'avois pour les remplir ; & mon effroi redoubla. Je vis que mes obligations étoientau-deffus d'un homme, & que mes facultés n'étoient que celles d'un homme. Il faudroit que l'œil du prince pût embrailër ce qui efl à des diftances immenfes de lui, & que tous les lieux de fon empire fuffent raflemblés , en unfeul point, fous fon regard. I! faudroir que fon oreille pût être frappée à la fois de tous les gémilTèmens,

as Êtoct de toutes les plaintes , de tous les cris de fes fujets. Il faudrait que fa force fût auflî prompte que fa volonté, pour détruire & combattre fans celle toutes les forces qui luttent contre le bien général. Mais le prince a des organes auflî foibjes que le dernier de fes fujets. Marc- Auréle , entre la vérité & toi , il y aura continuellement des fleuves , des montagnes , des mers; fouvent tu n'en feras féparé que par les murs de ton palais , & elle ne parviendra point jufqu'à toi. Tu emprunteras ifcs fecours ; mais ces lecours ne feront qu'un remède imparfait à ta fbiblefle. L'action confiée à des bras étrangers , ou fe rallenrit , ou fe précipite , ou change d'objet. Rien ne s'exécute comme le prince l'a conçu ; rien ne lui eft dit comme il l'auroït vu lui-même.

On exagère le bien ; on diminue le mal ; on juftifie le crime ; & le prince , toujours foible ou trompé , expofé à l'infidélité ou à l'erreur de tous ceux qu'il a chargés de voir & 'd'entendre, fe trouve continuelle me nr placé entre l'impuifTarice de connoltre & la néceffité d'agir ».

» De l'examen de mes fens , je paflài à celui de ma raifon , & je la comparai encore à mes devoirs, Je vis que pour bien gouverner,

de Marc-Aïrèu. 27 j'aurois befoin d'une intelligence prefque divine , qui apperçût d'un coup d'ceil tous les ptincipes & leur application , qui ne fur dominée ni par fon pays , ni par fon fièçle , ni par fon rang, qui jugeât tout d'après la vérité , rien d'après les conventions. Eft-ce donc là la raifon d'un homme? Efl-ce la mienne n î

» Enfin, je me demandai iï j'étois sûr de ma volonté. Demande-toi donc fi tout ce qui t'environne n'a pas de prife fur ton ame pour la corrompre ou l'égarer? Marc-Aurèle, ( & ici Apollonius fixa un moment les yeux finie nouvel Empereur, } tremble fur-tout quand tu feras fur le trône. Des milliers d'hommes chercheront à t'arracher ta volonté pour te donner la leur ; ils mettront leurs pallions viles à la place de tes paillons généreufes.

Que feras-tu alors î Le jouet de tout. Tu obéiras en croyant commander : tu auras le faite d'un Empereur, & l'a me d'un efclave.

Oui ,' ton ame ne fera pins à toi , elle fera à l'homme méprifable & hardi qui voudra s'en faifir ».

» Ces réflexions me jettèrent prefque dans le défefpoir. O Dieu , m'écriai-je , puifque la race des hommes que cuasjettéefur la (erra,

28 ElOGt avoir befoïn d'érre ( gouvernée ; pourquoi ne leur as-ru donné que des hommes pour régner fur eux f Erre bienfaifant , je réclame ici ta pitié pour les princes : ils font peur-ërre' plus à plaindre que les peuples ; car il eft plus affreux fans doute de faire le mal que de le fouffrir. Dans ce moment , je délibérai fi je ne renoncerois pas à ce pouvoir dangereux & terrible ; & je fus un infianr réfolu, oui je fus réfolu d'abdiquer l'empire. . . .

A ces mors , les Romains qui écoutoient dans un profond filence , parurent effrayés comme s'ils étoienr menais de perdre leur Empereur, ils oublioient que ce grand homme n'étoit plus. Bientôt cette illulion fe diilipa. On eut dit qu'alors ils le perdoient une féconde fois. Dans un mouvement 1 tumultueux , ils s'inclinèrent tous vers fa tombe ; femmes , enfàns, vieillards , tour fe précipira de ce côté ; tous ■ les cœurs étoient émus , tous Us yeux vetfoient des larmes ; un bruit confus de douleur erroit fur cette immenfc aifemblée. Apollonius lui-même fe troubla; le' papier qu'il tenoit , tomba de fa main ; il embralla le cercueil. La vue de ce vieillard diifolc parut augmenter le trouble général. Peu à peu le murmure fe rallentit. Apollonius fe releva comme un homme qui fortoit d'un fonge ; &

DE M A R C- A HRÈ1E, 29 l'œil encore à demi égaré par la douleur , il reprit le papier fur la tombe , & continua ainfi d'une voix altérée.

» Je ne m'arrêtai pas long - temps à ce projet de renoncer à l'empire. Je vis que l'ordre des Dieux m'appelloit à fervir la.

patrie , & que je deveis obéir. Eh quoi ! me dis-je , on punit de mort un foldat qui quitte fon porte , & toi , tu quitterais le tien ? Eft-ce la néceflïté d'être vertueux fur le -trône , qui t'épouvante î Alors je crus entendre une voix fecrette qui me dit ; quoique tu fanes , tu feras toujours un homme : mais conçois-tu bien à quel dégré de perfection un homme peut s'élever? Vois la dhtance qui efl d'Antonin à Néron. Je repris courage ; & ne pouvant agrandir mes fens , je réfolus de chercher tous les moyens -d'agrandir mon ame , c'eft-à-dire de perfectionner ma raifon & d'affermir ma volonté. Je trouvai ces moyens dans l'idée même de mes devoirs. Marc- Aurèle , quand Dieu te met à la tête du genre humain , il t'affocie pour une partie au gouvernement du monde. Pour bien gouverner , tu dois donc prendre l'efprit de Dieu même. Elève-toi jufqu'à lui ; médite ce grand Etre j va puifer dans fon fein l'amour

go Éloge de l'ordre & du bien général ; que l'harmonie de l'univers t'apprenne quelle doit être l'harmonie de ton Empire. Les préjugés & les panions qui dominent tant d'hommes & rie princes , s'anéantiront pour toi. Tu ne verras plus que tes devoirs & Dieu, & cette raifon fuprême qui doit être ton modèle &

» Mais la volonté de la fuivre en tout , ne te fuffit. pas ; il faut que l'erreur ne puiile t'égarer. Alors je commençai à faire la revue de routes mes opinions , '& je comparai chacune dé mes idées ayec l'idée éternelle du vrai & du jufle. Je vis qu'il n'y avoir de bien , que ce qui étoit utile à lafociété & conforme à l'ordre ; de mal , que ce qui leur étoit contraire. J'examinai les maux phyiîqucs ; je n'y apperçus que l'effet inévitable des loix de l'univers. Bientôt je voulus méditer fur la douleur : la nuit étoit déjà avancée ; le befoin du fommeil fatiguoit ma paupière; je luttai quelque temps ; enfin je fus obligé de céder , & je m'afioupis ; mais dans cet ïntervale , je crus avoir un fonge. 11 me fembla voir dans un vafle portique une multitude d'hommes raiTcuiblés ; ils avoient tous quelque chofe d'augufte &'de grand. Quoique je n'euife

de Marc-Aubels. 3« .

jamais vécu avec eux , leurs traits pourtant ne m'étoient pas étrangers ; je crus me rappeller que j'avois fouvent contemplé leurs ftatues dans Rome. Je les regardois tous , quand une voix terrible & forte retentit fous le portique, mortels ,apprem\ â Joitffrir. Au même inftant , devant l'un je vis s'allumer des flammes , & il y pofa la main. On apporta à l'autre du poifon ; il but , & At une libation aux Dieux. Le troifième éroït debout auprès d'une ftatue de la Liberté brifée ; il tenoit d'une main un livre ; de l'autre il prit une épée dont il regardoit la pointe. Plus loin , je diflinguai un homme tout fanglant, mais calme, & plus tranquille que fes bourreaux ; je courus à lui en m' écriant : 6 Régulus , eftce toi ? Je ne pus foutenir le fpeâacle de fes maux , & je détournai mes regards. Alors j'apperçus Fabrice dans la pauvreté , Scipion mourant dans l'exil , Epictète écrivant dans les chaînes , Sénèque & Thraféas' les veines ouvertes , & regardant d'un œil tranquille leur i'ang couler. Environné de tous ces grands hommes malheureux , je verfois des larmes ; ils parurent étonnés. L'un d'eux , ce ■ fut Caton , approcha de moi , & me dit : ne nous plains pas , niais imite nous ; & toi auflï

E L 6 G E apprends à vaincre la douleur. Cependant il me parut prêt à tourner contre lui le fer qu'il tenoit à la main; je voulus l'arrêter; je frémis & je m'éveillai. Je réfléchis fur cefonge ,& je conçus que ces prétendus maux n'avoient pas le droit d'ébranler mon courage; je réfolus d'être homme, de fouffrir & de faire le bien ». Mais il eft , dit Apollonius , des maux plus fenfibles& qui touchent à lame .it plus piès : c'eft l'ingratitude , c'eft l'orfenfe , c'eft la calomnie , ce font tous les vices des mécrians qui nous tourmentent & nous fatiguent.* Marc-Aurèle fe demande fi tous ces hommes vils ou cruels méritent qu'on leur falfe du bien.

Philofophe , dit brufquemeut le jeune Empereur , & moi aulTi , je te fais la même demande.

Empereur, dit Apollonius, je vais te lire la réponfe de ton prcïdéccfleur&de ton père.

Il pèfe eïi filence tous les maux que l'homme fait à l'homme Se fe dit à lui-même :

b La fource de tes actions doit êtte dans ton âme & non dans l'ame des autres. On î'offenfe; qu'importe? Dieu eft ton Iégiflateur & ton juge. 11 y a des médians ! Ils te font utiles ; fans eux,qu'aurois-m befoin de vertus ?

Tu.

DE M ARC-AlI R È L 1. 35

Ta te plains des ingrars ! Imite la Nature ; elle donne tour aux hommes & n'en attend rien. Mais l'outrage? L'outrage avilit celui cjui le fait , & non celui qui le reçoit. Et la calomnie ? Remercie les Dieux de ce que tes ennemis, pour dire du mal de toi, ont recoure au menibnge. -Mars la honte ! EU- il de la honte pour l'homme jufte » ?

IlTcfoluï donc , s'il le falloir, de déplaire aux hommes puut les fervir ; il confemit à leur être odieux pour leur être utile.

Il avoit pefé les maux ; il voulut peiêr les

» Je me demandai , dit-il , ce que c'éroit que la réputation ; un cri qui s'élève & qui meurt dans un coin de la terre. Et les louanges des cours! Un tribut de l'intérêt au.pouvotr , ou de la baflëfle à l'orgueil. Et l'aurorité f Le plus grand des malheurs pour qui n'eft pas le plus vertueux des hommes. Et la "vie î. . . En ce moment , j'apperçus dans le lieu où je médirois, un de ces initrumens de fable qui mefiirent le temps. Mon œil s'y fixa ; je regardai ces grains de pouiîière qui en tombant , marquoient les portions de la durée. Marc-Aurèle , me dis-je , !c temps t'a étédonné pour être utile aux hommes : qu'as-

34 Eiogi

tu déjà fait pour eux ? La vie s'entùic, les années fe précipitent , elles tombent les unes fur les autres comme ces grains de fable.

Hâte-toi : tu es placé entre deux abîmes ; celui du temps qui t'a précédé , & celui du temps qui doit te Cuivre. Entre ces deux abîmes ta vie eft un point ; qu 'elle foit marquée par tes vertus. Sois bienfaifant , ayes famé libre , méprife la mort d. ,

Ea prononçant ce mot ( il me l'adir fouvent lui-même . ) il fentit ton ame étonnée. Il réfléchit un moment, & continua.

» Quoi ! la mort t'épouvante ! Va , mourir n'eft qu'une action de la vie , & la plus aifée ■ peut-être. La mort eft la fin des combats ; elle eft le moment où tu pourras dire , enfin ma vertu m'appartient; c'eft elle qui t'affranchira du plus grand des dangers , celui de devenir méchant. Matc-Aurèle , tu es embarqué , fuis ta route ; & quand tu vetras approcher le terme , fors du vahTeau & remercie les Dieux fur le rivage ».

C'eft ainfi qu'il parcourut fucceflivcment prefque tous les objets qui agitent & troublent l'homme, pour apprendre aies juger, & conformer en tout fes vues aux vues de la Nature. Il s'étoit mis en garde comte les opinions ;

DE Marc-Aurèlk, Jf il voulut fe mettre en garde contre fes fens. Prince , il fcmble en effet que l'homme Ce combatte & ioiroppofci lui-meme. Ma raifon fait ma force ; mes fens font ma fbiblelle.

C'eft iti4 raifon qui m'élève jusqu'aux idées de l'ordre & du bien général : ce font mes fois qui me rabailfcnt aux vues perfonnclles , & me font defeendre jufqua moi. Ainfi nu raifon m'ennoblit , & mes fens m'aviliflcnt.

Ton père , pour fc rendre libre voulut donc les rendre efclaves. Dès ce moment i! fe dévoua à un genre de vie aultère , & il fe dit : n Te dompterai mes pallions , & de toutes la plus terrible , parce qu'elle eft la plus douce , l'amour des voluptés. La vie elt un combat ; il faut lutter fans celle. Je fuirai le luxe , parce que le luxe énerve l'anie par tous les fens ; je le fuirai, parce que chez un Prince le luxe épuife des tréfors pour fatîsfaire à des caprices. Je vivrai de peu , comme M j'érois pauvre : quoique Prince , je n'ai que les befoins d'un homme. Je ne donnerai au fommeil que le temps que je ne pourrai lui ravir. Je me dirai tous les matins r voici l'heure où les crimes aflbupis s'éveillent, où les pallions & les vices s'emparent de l'univers , où le malheureux renaît au fenriment de fes maux , Cij

où l'opprimé , en s'agi tant dans fa prifon, -retrouve le poids de fes chaînes. C'eft à 1a vertu, c'eft à la bienfaifance , c'cft à l'autorité facrée des îoix à s'éveiller au même inftant. Que les travaux fculs foient le délaflement de mes travaux. Si l'étude & les affaires remplirent toutes nies heures , le plailir n'en trouvera aucune de vukïe pour s'en emparer».

Ici Commode , d'une voix émue , interrompit encore Apollonius. Eh quoi! tous les plaifîrs font-ils interdits à un Prince i 5 Ton père s'eft. dit la même chofe , rirptit

le Philofophe; & voici ce qu'il s'eft répondu. » Non , Marc-Aurèle , tu ne feras pas privé de tous les plaifirs; & les Dieux t'ont réfervé les plus touchans & les plus purs. Tes plaifirs feront de confoler la douleur , d'adoucir l'infortune. Tes plaifirs feront de foulager d'un mot une province , de pouvoir tous les jours rendre deux cent nations heureufes. Disn'ioi , préfère rois-tu , ou les langueurs des voluptés ,ou les fpectacles des gladiateurs , ou l'amufement barbare de voir combattre dans l'arène des hommes contre des béres féroces î Chaque inftant eft marqué par un devoir ; chaque devoir doit être pour toi la fource ■ d'un plaîfir n, { Prince , telle fut la réponfe

DE M A R C-A CRÈLB. J7 Ht ton père à la queftion que tu m'as faite. )

Il s'arrêta. Il avoir vu ce que la nature exigeoit de lui ; il avoit connu Dieu , fou ame , fa raifon , fa place dans l'univers , fa place dans la fociété , fes devoirs d'homme , fes devoirs de prince. Il avoit tâché de fortifier fou ame contre tous les obltacles qui pourroient un jour la retarder dans fa marche. Alors il éleva fes mains vers le ciel ; & dit , ( & toi auffi , jeune Empereur , dis avec lui : J j> O Dieu , tu n'as pas fait les Rois pour Être oppreffeurs , ni les peuples pour être opprimés. Je ce te demande pas que tu me rendes meilleur: n'ai-je pas une volonté aétiv.e pour me perfectionner , me combattre & me vaincre ? Mais je te demande ce que je ne puis me donner à moi-même , de connoitre & d'entendre la vérité. Je te demande le bien le plus néceflaire aux Rois , des amis. Fais que Marc - Aurèle meure avant de ceffer d'être jufte ».

Il revint à lui-même ; il s'apperçur que la nuit émit écoulée , 8c qui; le foleil s'élevoir fur l'horifon. Déjà le peuple en foule retnpliffoit les rues de Borne. Déjà il entendoit kî acclamations qui annonçoient qu'Antanin marchoit vers la plate publique.

Ciij

«■ Je fortis , ajoute-t-il , pour m'aller joindre à mon père. Dans toutle cours de fes aérions, je vis qu'il pratiquoir ce que j'avois réfolu de faire , & je nie fencis encore plus encouragé à laverai ».

Les Romains avoicnt écouté dans un profond fikncc. Pendant cette lecture , leurs cœurs étoîent remplis tour à tour de regrets, d'admiration & de tendrefle.Us av oient vu agit ce grand homme , ils avoient été pendant quarante ans témoins de les vertus; maïs ils

plus de douleur , i'e fttetent fur fa cendre ; Se bientôt, tomme parun mouvement involontaire , fc portèrent preiqu'en même-temps fur Je fils de Marc-Aurèlc , qui devoir être trop indigne de ce nom , & qui bailla la vue.

Fils de Marc-Aurèle , s'écria Apollonius , ces regards tournés fur toi , te demandent fî tu feras femblable à ton père; n'oublie pas les larmes que tu vois couler. (Et fe tournant vers le peuple : ) fufpendons nos regrets pour achever de rendre hommage à fes vertus. Je ne vous ai offert que la moitié de lui - même : i! faut le voir fidèle à fes principes , fuivre le plan qu'il s'eft tracé , & appliquer pendant vingt ans au bonheur

s h Marc-Aukèib. 39 du monde , les idées de morale que la philofophic lui avoit fuggérées loin du trône.

Marc - Aub èle a vu que la Nature a mis un efprit général de fociété entre les hommes : il en voit naître l'idée de liberté , parce qu'il n'y a point de fociété où. il n'y a qu'un maître & des efciaves ; de propriété , parce que fans l'aflurance des poffeffions, il n'eft plus d'ordre focial; de juftice , parce que la juftice .feule peur rétablir l'équilibre que les pallions tendent à rompre ; enfin de bienveillance univerfelle , parce que les hommes étant tous aflbciés , il n'y a point d'homme vil aux yeux de la Nature, & que fi tous n'ont pas droit au même rang , ils ont tous droit au même bonheur. Tel a été le plan général de fon règne.

Je commence par la liberté , Romains ; parce que la liberté eft le premier droit de l'homme, le droit de n'obéir qu'aux loïx & de ne craindre qu'elles. Malheur à I'efclave qui craindrait de prononcer fon nom ! Malheur au pays où le prononcer feroit u(ï crime ! C'en étoit un fous vos tyrans : mais qu'ont produit leurs vaines fureurs ? Ont-elles Ci»

4° Eloge étouffé dans le cœur de vos pères ce fentiment généreux ? On pourra le combattre , on ne peut le détruire ; il fubfifte par-tout où il y a des ames fortes ; il fe conferve dans les chaînes ; il vit dans les priions , renaît fous les haches des liéteurs. Tant que vous l'aurez , ô Romains , vous aurez le courage & les vertus. Marc - Aurèle , en montant fur le trône , connut ce droit facré : il vit que l'homme , né libre , mais avec le befoin d'être gouverné , s'étoit fournis à des loix , jamais aux caprices d'un maître ; que nul homme n'a le droit de commander arbitrairement à un autre ; que qui ufurpe ce pouvoir, détruit fon pouvoir même. Il avoir vu dans vos annales les maux de vos ancêtres fous les Tibères & les Nérons, le defpotifme de ces monftres fous lefquelsil n'y avoit d'autre vertu que de favoir mourir ; le defpotifme aufiî odieux & plus lâche encore des affranchis ; l'oppreflion dans l'Empire ; l'univers efclave ; un homme , fous le nom d'Empereur , qui anéanriffoit tout , parce qu'il fe . faifoir le centre de tout , & qui fembloit dire aux nations : vos biens & votre fang , tout eft à moi ; fouffrez & mourez. Je iais a

DE MàRC-AU R È LE. 4s

Romains , que jamais vous n'avez donné ni pu donner ces droits odieux à vos Empereurs ; mais puifqu'ils font à la fois Princes, Magiftrars, Pontifes & Généraux , qui mettra des barrières à leur pouvoir , s'ils n'en mettent pas eux-mêmes ?0 Dieux! Fautil que deux cent nations puiflent être malheureufes , s'il arrive qu'un feul homme ne foit pas vertueux? Marc- Aurèle , armé de toute la force du defpotifme , s'en dépouille librement. Pour ne pas abufer de fa puiffance , il la limite de toute part. II augmente l'autorité des loix , que trop d'Empereurs avoient voulu anéantir } il fait valoir celle des magiftrats , qui trop fouvent n'avoient été que des fantômes ou des efclaves. Jamais fous fon Empire un Sénateur , jamais un lâche citoyen ofa-t-il avancer que le Prince n'étoit pas fournis aux loix î » Malheureux , lui auroit >• dit Marc- Aurèle, que t'ai-je fait pour que n tu m'aviliflès f Apprends que cette fou- » million m'honore ; apprends que le pouvoir j' de faire ce qui eft injufte , eft foibleffe «. Romains , je ne crains pas de le dire , jamais dans les plus beaux temps de Rome , jamais fous vos Confiais même , vos ancêttes n'ont été plus libres que vous. Qu'importe d'être

41 ElOCl

gouverné ou par un feul , ou par plufieurs î Rois , Dictateurs , Confuls , Décemvirs , Empereurs, tous ces noms difFérens n'expriment qu'une même chofe , les miniftres de la loi.

La loi eft tout : laconltitution des Etats peut changer ■ les droits du citoyen font toujours les mêmes. Ils font indépendans , & de l'ambitieux qui ufurpe , & du lâche qui fe vend ; fondes fur la Nature , ils font inaltérables «rame elle.

Je puis donc vous atrefter tous , & vous demander fi Marc-Aurèle a jamais opprimé un citoyen. S'il y en a un feul , qu'il fe lève , & qu'il me démente.

Toui le peuple fe mit 1 crier: aucun , aucun.

Je puis vous demander encore fi fous fon règne jamais un feul d'entre vous a été opprimé par ces affranchis du palais qui fe font efclavcs pour être tyrans, commandent avec d'autant plus d'orgueil qu'ils obéifTenr,& armés d'un pouvoir qui n'eft point à eux , avides d'en jouir , incertains de fa durée , en forcent tous les relions & précipitent la fervitude publique? Dites, Romains, en a-t-il exifté un feul fous fon règne î

Ils crièrent encore tous enfemble : aucun ,

di Mae. c-A urèle. 45 Grâce aux Dieux immortels , vous eûtes un Prince , & ce Prince n'eût pas de maîtres. Pour que vous fùfïiez toujours libres , il ne fe huila ni aflèrvir , ni commander : il défendit votre liberté contre lui-même ; il la défendit contre tous ceux qui environnoïent Je trône.

Mais que vous eût fervi cette liberté , fi dans le même-temps la propriété de vos biens ne vous eût été affuréc > Que dis-je ï Où Tune manque, l'autre n'efl qu'un fantôme.

Hélas ! il a été un temps où Rome & l'Empire étoient en proie au brigandage ; un temps où les confiscations arbitraires, les exactions odieufes , les prodigalités fans caufe & fans but, les rapines fans ceife renaifîàntes défoloient les familles , épuifoient les provinces , appau vrille- ient le pauvre , & fàifoient dévorer prefque toutes les richefles de l'Empire par un maître avide , ou par quelques favoris qui daignoient partager ces richeflès avec leur maître : voilà une faible partie des maux que vos ancêtres ont foufrerts. Eh quoi ! fi de tels maux fubfifloient toujours fur la terre, ne vaudroit-il pas mieux aller errans dans les bois & partager les rettaites des bêtes fauvages ï Du moins une main avide n'y vien-

44 Éloge droit pas arracher a l'homme affamé fa nourriture. L'antre qu'il aurait choifi lui ferviroir d'afyle , & il pourrait dire : ici le rocher qui me couvre , & l'eau qui me défaltère font à moi ; ici je ne paye point l'air que je refpire. Nul de vous, Romains, fous l'empire de Marc-Aurèle , n'a été réduit à former de pareils vœux, 11 commence par réprimer. la tyrannie lourde du fife envers les citoyens , efpèce de guerre où fouvent l'on fait combattre la lot contre la juftice , & le fouverain conrre les fujets. Toute aceufatiou qui ne peut tendre qu'à grofïir fes revenus, efl écartée ; tout droit de fon tréfor qui peut êtte équivoque, eft décidé contre lui. II rejette les confîfcations , comme un abus barbare qui punit le fils innocent des crimes du père , comme un abus dangereux qui fait délirer de trouver des coupables par-tout où il y a des riches. Il ne veut pas que les crimes des citoyens foient le patrimoine du Prince , & que celui qui eft le chef de la patrie, trouve un ptofit honteux dans ce qui afflige la partie.

Cette modération s'étend jufqu'au ttéfot public. Vous l'avez vu , dans des befoins prefians , remettre tout ce qui étoit dû,

DE M A R C-A UBÈIK. 4 j

quand il en crut la levée trop anéreufe.

C'eft dans ïes temps où fe mulripHoient les befoins , qu'il multiplie !cs bienfaits envers les peuples. Mais je rougis d'employer , en parlant de Marc-Aurèle , le langage que la flatterie a confacré pour les Princes. Ce que j'appelle des bienfaits , il l'appelloir une juftice* Non, l'Etat n'a point de droit fur la mifère ; il feroir aufll honteux que barbare de vouloir s'enrichir de la pauvreté même, &<de ravir à celui qui a peu, pour donner à celui qui a tout. Sous lui , le laboureur fut refpedé ; l'homme qui n'avoit que fes bras, put jouir du nécefîâire que fes bras lui avoient donné ; la molle flè & le luxe payèrent en richelTes ce que la pauvreté payoit en travaux. Il donne un plus grand exemple. Placé entre des ennemis ardens & des peuples accablés , c'eft fur lui-même, Romains, qu'il lève les impofitions que vous n'auriez pu payer fans vous appauvrir. On lui demande où font les tréfors pour la guerre : les voici , dit-il , en montrant les meubles de fon palais. Dépouillez ces murs; enlevez ces ftatues & ces tableaux; portez ces vafes d'or fur la place publique ; que tout foit vendu au nom de l'Etat ; que ces vains omemens , qui fer-

voient de décorationau palais des Empereurs, fervent à la défenfe de l'Empire. J'étois auprès de lui dans le temps qu'il donnoit & qu'on exécutoit ces ordres ; je parus étonné. II fe tourna vers moi : » Apollonius, me dit- » i! , eh quoi! tu admires auflî comme le « peuple ! Faudroït-il donc , au lieu de ces » vai'es d'or , faire vendre l'argile du pauvre , n & le bled qui nourrit fes enfans î Mon n ami , me dit-il un moment après , peut-être «toutes ces richefTes ont -elles coûté des » larmes à vingt nations : cette vente fera une s foible expiation des maux faits à l'humab nité ». Romains, cesappartemens dépouillés, ces murailles prefque nues avoîent pour vous plus d'éclat & de grandeur que les palais d'or de vos tyrans. La maifon de Marc-Aurèle, dans cet état, refïèmbloir à un temple auguftequin'a d'autre ornement que la Divinité qui l'habite.

C'eftpeu defe dépouiller lui-même, il eût le courage de refîner aux autres ce qu'il n'avoir point le droit de donner. II apprit à fe défendre de cette générofité qui eft quelquefois la maladie des grandes ames, féduction d'autant plus dangereufe qu'elle refftmble à la vertu , mais qui pour le bonheur

de Màhc-Aurèle. 47 d'un homme , fait quelquefois le malheur de deux mille. . ,

Les mauvais Empereurs corrompoient les camps pour s'en faire un appui contre Rome ; & l'or prodigué dans les armées , fervoit à forger les chaînes que le defpotifme érendoir fur l'univers. Marc-Aurèle eut rougi d'acheter les armées de l'Empire contre l'Empire même. II leur accorde au nom de l'Etat tout ce que l'Etat leur doit, mais il ne. leur donne rien au nom du Prince ; il ne veut pas qu'enrichis par fes mains, ils s'accoutument à féparer la qualité de citoyens de celle de foldats,

Apollonius alloit pourfuïvre , locfqu'un Centurion , qui éroit près de lui , l'interrompit tout-à-coup.

Philofophe , dit-il , permets à un foldat de citer fur notre grand Empereur , un trait que tu ignores peut-être. Nous étions en Germanie , & il venoit de remporter une victoire. Nous lui demandâmes une difttibution d'argent : voici ce qu'il nous répondit. Je m'en fouviens ; c'étoit fur le champ de bataille , & il tenoit à la main fon cafque percé de javelots. » Mes amis ; nous dit-il , » nous avons vaincu , maïs s'il &ut vous

» donner la dépouille des citoyens , qu'im- » porte à l'Etat votre viâoire? Tout ce que ■> je vous donnetai au-delà de ce qui vous eft » dû , fera tiré du fang de vos proches & de » vos pères ». Nous rougîmes & nous ne demandâmes plus rien.

Je favois cette réponfe de Marc-Aurèle , dit le vieillard au foldat , mais j'aime mieux que ce foit toi qui l'ait apprïiè au peuple Romain. Alors Apollonius reprit An difcours: il parla de la juflice & de la manière dont Marc-Aurcle la faifoit exécuter dans Rome. Qu'importe , dit-il , que le chef ne foit ni opprefièur , ni tyran , fi les citoyens oppriment les citoyens ) Le defpotifme de chaque particulier , s'il étoit fans frein , ne ferait pas moins terrible que le defpotifme du Prince. Par-tout l'intérêt perfonnel attaque l'intérêt de tous ; toutes les fottunes fe nuifent ; toutes les pallions fe choquent : c'eft la jullice qui combat &; qui prévient cette anarchie. Romains , s'écria-t-il , pourquoi £aut-il que chez les hommes , tout ce qui eft la Iburce d'un bien, puûTe être la fouroe d'un mal ? Cette juftice fainte, l'appui & le garant de la fociété , étoit devenue fous yos tyrans , le principe même de fa deftrucrioa

DE MA E.C-AUK.ÈL E, 44 tîon. fl s'éroïr élevé dans vos murs une race d'hommes qui , fous prétexte de venger les loix. , trahïlToient toutes les loix ; vivant d'accufatïons & trafiquant de calomnies, & toujours prêts de vendre l'innocence à la haine , ou la richefle à l'avarice. Alors tout étoit crime d'état. C'étoit un crime de réclamée les droits des hommes , de louer la vertu , de plaindre les malheureux , de cultiver les arts qui élèvent l'ame ; c'étoit un crime d'invoquer k nom facré des ipix. Les adions , les paroles, le lllence même , tout étoit aceufé. Que dis-je?on Inrerprétoit jufqu'à la penfée ; on la dénaturait pour la trouver coupable.

Ainfi l'art des délations empoifonnoit tout; & les délateurs étoient comblés des richeffes ■de l'Empire ; & l'on proportionnoir l'excès de leurs dignités à l'excès même de leur honte.

. Quelle reffource dans un Etat , lorsqu'on y égorge l'innocence au nom des loix qui doivent la défendre ? Souvent même on ne daignoit pas recourir à la vaine formalité des loix : la puiffance arbitraire emprifonnoit , exiloit ou fail'oit mourir à fon gré. Romains , vous favez fi Marc-Aurële eût en horreur cette juftice ryrannique , qui met la volonté d'un homme à la place de la déçifion

fo- Éloge de la loi , qui fait dépendre ou d'une furprife ou d'une erreur la vie & la fortune d'un citoyen , dont les coups font d'autant plus terribles que fouvent ils font fourds & cachés , qui ne laide que fentir au malheureux le trait qui le perce, fans qu'il puide voir la main d'où i! part, ou qui le féparant de l'univers entier , & ne le condamnant à vivre que pour mourir fans celle, l'abandonne fous le poids des chaînes , ignorant à la fois fon accufateui & fon crime, loin de la liberté dont l'augufte image eft pour jamais voilée- à fes yeux , loin de la loi qui dans [la prifon ou dans l'exil , doit toujours répondre au cri dii malheureux qui l'invoque. Marc - Aurèle regardoit toutes les formalités des loix comme autant de barrières que la prudence a élevées contre l'injuftice. Sous lui difparurent ces crimes de lèze-majeité qui ne fe multiplient que fous les mauvais princes. Toute délation éroit renvoyée à l'accufé avec le nom du délateur : c'étoit un frein pour les hommes vils ; c'étoit un rempart pour ceux qui n'ont rien a redouter, dés qu'ils peuvent fe défendre.

Citoyens , le malheureux que l'on pourfuitjvafe réfugier dans les temples, où il

DE M A R C-A URÈIB. <ji

embrafls les autels des Dieux, Sous Marc- Aurèle vos afyles & vos temples ont été les tribunaux de vos magiftrats. Que tous ceux , ( dîfoit-il , qui redoutent l'opprcflion, fe retirent fous cet abri facré : là , & j'en attete les Dieux , fi jamais je vous opprime , je veux , Romains , que vous trouviez un afyle contre moi-même.

Et avec quelle dignité ce grand homme parloit aux magiflrats & aux juges de leur devoir ! » Si vous avez a juger votre ennemi, félicitez - vous ; vous avez en même - temps & une paflion à vaincre , & une grande * * * action à faire. Si la faveur veut vous corrompre , mettez d'un coté , le prix qu'on vous offre, de l'autre , la vertu & Je droit de vous eftimer vous - même. Si on vous intimide.... Mais qui pourriez-vous craindre ! Eft-ce à moi que vous craignez de déplaire enfaifantle bien ? Haïs de votre Empereur 1 , ,- r parce que vous auriez été juites , c'eft vous qui feriez grands , c'eft moi qui ferois malheureux & coupable ... Ainil l'efprit de Marc-Aurèle animoit tous les tribunaux de l'Empire.

Sous lui ta juftice ne fut donc ni vénale , ni corrompue , ni trop précipitée , ni trop

■6 Uij

lente ; il ne fallut point l'acheter, par des préfens ; il ne fallut point l'arracher par des importuntrés. Un abus funefte avoit multiplié les jours où les tribunaux étoient fermés, comme fi dans ces jours-là on avoir défendu au riche d'ufurper , au puifiànt de nuire , au malheureux d'avoir le fentiment de fes peines. Romains, le temps couloit pour les divifions & pour les crimes , & fon cours étoit fuf- . pendu pour le rétabluTement de l'ordre.

Marc-Aurèle réforma cet abus : il crut que dans des jours même facrés , la juftice rendue aux hommes ne pouvoir ofFenfer les Dieux; & je plus faint des tréfors , le temps , fut xendu à la patrie.

Occupé de l'adminutration générale , il favoït encore trouver des momens pour juger lui^rnême les affaires des citoyens. Philosophe , die tout-à-coup un homme qui étoit dans la fouîe , je refpe&e & j'admire Marc-Aurèle comme toi ; mais crois-tu que la puiflance de juger puifTe n'être jamais redoutable dans le prince f je le fais, reprit Apollonius , on doit craindre qu'accoutumé à la marche du pouvoir, il ne veuille être en même-temps & le magiftrat & la loi; que s'il prononce feul.il nefoit rtompé; quss'il préfide dans les tribunaux , fon au-

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