‹ Éloge de MarcAurèle, par m. Thomas, de l'académie françoiseChapitre 3 sur 4 · DE MA RC-AUR K E E · texte numérisé non relu

DE MA RC-AUR K E E

torité, malgré lui, ne corrompe les juges, & que la flatterie n'immole la loi à celui qui peut tour. Mais ces abus qui fe font fait fentirçlus d'une fois fous nos tyrans , tiennent à l'homme qui les fouffre ou qui les fait naître. Le pouvoir de juger , dans le prince , a aufTÎ fes avantages , quand le prince a des vertus. J'oferai le dire , il eft alors plus près du peuple ; il voit les détails du malheur des 1 hommes ; il apprend à plier fa penfée fous la loi ; & la volonté abfolue toujours impétueufe, s'accoutume à fentir une chaîne qui la retient. Tel étoit l'efprit de Marc-Aurèle dans fes jugemens. Je ne me laiïe pas de parler de la jufttce de ce grand homme. Je l'ai vu.

palTer plufieurs nuits de fuite , à étudier une affaire importante qu'il devoit décider r nous: travaillions enfemble ; je voulus l'engager à prendre du repos. » Apollonius , me dit-il , » donnons un exemple à tous ces hommes » avides de plaifirs , & fatigués d'affaires , quî » prétendent féparer les honneurs & les tra- » vaux ». Ne vous étonnez pas de ce langage : il eil conforme au fyftéme d'un prince quï étoit jufte par principes , & qui par dévoie aimant tous les hommes, s'occupoit également des intérêts de tous.

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Ici le philofophe s'arrcra : il parut rempli d'un fentimcnt douloureux Si profond, Romains, je vous l'avouerai, dit-il, il y a une idée qui m'accable & qui m'a fait gémir plus d'une fois ; c'ell l'inégalité immérité que l'orgueil a mile entre les hommes. La nature toujours bienfaïfante , avoir créé des êtres égaux & libres ; la tyrannie eft venue qui a créé des foibles & tics malhenreux. Alors un petit nombre s'efr emparé de tout , il a envahi l'univers , & le genre-humain s'efl trouvé déshérité. De-la eft né le mépris infultant & le dédain altier , & !a domination féroce , & la pitié de l'orgueil , plus cruelle encore que le mépris. C'étoit à la philofophie fur le trdne à venger ces infulres faites au genre-humain. O vous qui n'êtes ni patriciens , ni fénareurs , ni riches , mais qui ères des citoyens & des hommes, je ne crains pas que vos imprécations fecrertes fe mêlent aux louanges dont j'honore la mémoire de votre Empereur! Sa bonté compatifTanre ne voyoit dans tous les ordres dé l'état qu'une fociéré nombreufe de frères , de parens & d'amis. Que de fois vous l'avez vu s'attendrir fur vos befoins , les adoucir par fcs-largcflès , pénétrer pour les connoître, jufques dans l'enceinte de vos fa-

de Marc-Aurèle. 55 milles ! Pour vous coniblcr de vos travaux , il vous prodiguoit les divertifTemens & les fêtes j & par l'attrait des fpeâaclcs , arrachant le pauvre à lui-même , il fufpendoit le fentimenr. de fes maux , ou lui faifoit oublier , quelques inftans du moins, les biens dont il ne jouifToir pas. Sous lui , le nom le plus obfcur ne fut point une exclufion aux charges & aux dignités de l'Empire. Pour diilinguer les rangs , Marc-Auréle confulte les préjugés ; pour apprécier les hommes , il ne juge que les hommes. Des mains qui avoient conduit le foc de la charrue , ont guidé fous lui les gardes prétoriennes ; & pour ehpific un époux à fa fille , il jetta les yeux fur Pompéien, qui aulieud'ancétres.n'avoitque du mérite: l'alliance avec la vertu , difoit-il, ne peut déshonorer le maître du monde.

Dans ce moment Apollonius , en prome-' liant fes regards fur l'affemblée du peuple" Romain, apperçut Perrinax; c'étoit un guerrier célèbre par des victoires ; & fon mérite devoir l'élever un jour à l'Empire. Il veuoit de rentrer dans Rome avec une partie de.

l'armée , accompagnant le corps de Marc- Aurèle. Il étoit un peu éloigné de la foule , let mains appuyées fui fa lance Se adoflï Div

tellement conrre une -colonne. Tout -à-coup Apollonius lui adreflanl la parole :

C'eft toi que j'atrefte encore , o Perrinax , dit-il ; tu as le courage d'avouer que ton père avoir été efîlave , & mourut affranchi ; tu n'en as que plus de droit à nos ref'peâs. J'oie te rappeller ici une difgrace qui ne t'honore pas moins que ton Empereur. Tu fus aceufé , il fut furpris , eV tu parus coupable. Bientôt ton innocence cchrn ; Marc-Aurèle fut aflêz grand pour re pat donner S'outrage qu'il t'avoit iàir. Il te nomma fénateur & conful ; des hommes qui fe croyoient tes rivaux , osèrent dire que la gloire du confulat étoït avilie par la naiflance. ■> Eh quoi ! s'écria Marc-Aurèle , * la place des Scipions avilie par un guerrier » qui leur reflembie ■> !

Celui qui élevoit ainfi lés Plébéiens illuftres , ne pouvoir oublier la nobleflë de l'Empire ; mais ii veut qu'elle appuie Tes titres par l'es a&ioïïs. Si elle n'eft > que faftueufe , il la dédaigne ; iï elie a des vertus , il l'honore ; fi elle eft pauvre , il la foutient : il ne veut point que dans une ville corrompue par le luxe, des ames dont le devoir eft d'être généreufes, defeendent à des moyens honteux de s'enrichir. ■

de Marc-Aurèle. s?

En parlant de la protection que Marc- Aurèle accorda aux hommes utiles de tous les rangs , puis-je oublier , Romains , celle qu'il nous accordoit à nous-même & à tous ceux qui , comme lui, cultivoient leur raifon par l'étude? Je prends les Dieux à témoin que ce n'efl point le fouvenir d'un lâche intérêt qui dans ce moment , me fait louer mon Empereur. Si pendant foixante ans je n'ai ni afpiré à des honneurs , ni brigué des richeffes ; fi aimé de Marc-Aurèle , j'ai juflifié mon pouvoir par ma conduite ; fi outragé quelquefois, je n'ai jamais répondu à la haine que par des bienfaits , & à la calomnie que par mes aâions ; j'ai peut-être le droit de parler de tout ce que ce grand homme a fait pour la philofophie & pour les lettres. Je ne fais fi elles auront encore un jour des ennemis dans Rome; je ne fais G. la profcription & l'exil deviendront encore notre partage maïs dans aucun temps, on ne pourra étouffer en nous le cri de la nature qui nous avertit que les peuples ont le droit d'être heureux. Nous pleurerons fur les maux du genre-humain ; & lorfqu'en quelque partie du monde il s'élèvera un prince comme Marc-Aurèle , qui annoncera qu'il veut placer avec lui fur le trône la

morale & les lumières , du fond de nos retraites nous lèverons tous enfemble nos mains pour remercier les Dieux. Ici je voudrais pouvoir ranimer ma voix tremblante. Marc- Aurèle, du haut du capitole, donne le fignal. Tous ceux'qui, dans toutes les parties de l'Empire, aiment & cherchent la vérité , accourent autour de lui. Il les encourage , il les protège. Vous l'avez vu même étant Empereur, fe rendre plus d'une fois dans les écoles publiques pour s'y inftruire ; on eut dit qu'il venoit dans la foule cherchet la vérité qui fuît les Rois. Sous fon règne nous étions utiles. Cette gloire nous eût fuffi ; ce grand homme voulut y ajouter les honneurs. E a élevé plufieurs de nous aux premières places de l'Empire , & leur a fait ériger des (lames à côté des Catons & des Socrates. Romains , fi vos tyrans pouvoient fortir de leurs tombeaux , & reparoîrre dans vos murs , combien ils feraient étonnés en voyant leurs propres liâmes mutilées & abattues dans Rome, & à leur place les fuccefièurs de ces mêmes hommes , qu'ils faifoient traîner dans les prifons , & dont ils faifoient couler le fang fous les haches ?

Marc-Aurcle , en parcourant toutes les

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dattes des citoyens , abaiflë fes regards fur ceux qui font aft'ez malheureux pour méconnoîtte la vertu. Des loix fages arrêtent Tes dérèglemens ; mais la première loi fur fon exemple. Son auflérité étonna la molleflè. Les ames foibles eurent le courage de la vertu ; les ames ambitieufes eurcnr des mœurs par intéçêt. Ceux qu'il ne peut corriger , il les plaint , il les blâme , mais il ne peut te réfoudre à les haïr. Auftère pour lui feul , il avoit cette douce humanité iî propre à notre foibleflè. Des hommes lâches ofèrenr l'offeruer : il dédaignoit une vengeance qui lui eût été facile ; & le philofophe oubliait l'injure faite au prince.

Ici Commode lit un mouVcmenr ; on vit de l'altération fur fon virage : & fes yeux s'enflammèrent. Il parut pr£r à rompre le filcnce , mais il s arrêta ; & le philofopbe

La bonré faifoït le caractère de ce grand homme ; elle étoit dans fes difcours , dans fes actions ; elle étoit peinte fur rous les rraits de fon vifage. Que dis-je ? elle fut l'objet de fon culte. Voyez ce capitole où fa main lui a élevé un temple. O Dieu de l'univers , dans prefque .[dus les pays du monde on t'a ou-

60 Eloge tragé , même en t'adorant ! Par-tout la fuperftitition barbare a eu fes autels où elle t'offroit pour t'appaifer, les gémiflemens & les cris des vi&imes humaines. Marc-Aurèle' t/invoquoit fous l'idée d'un être bon ; il te peignoit aux hommes, comme tu étois peint dans fon cœur. Non , je ne l'oublierai jamais ce jour, ce moment folemnel, où un Prince, fouverain Pontife comme Empereurde fon pays ^ entra pour la première fois dans ce temple dédié à la bonté, & brûla le pre- ,mier encens fur l'autel , au milieu des acclamations & de la joie d'un peuple qui fembloit le prendre lui-même pour la divinité du temple. Romains , il fut impofïible à vos ancêtres de condamner Manli us coupable, tant qu'ils eurent fous les yeux le capitole que ce guerrier célèbre avoir fauvé : & moi je fais ici des vœux pour que la vue de ce nouveau temple , dans ce même capitole , arrête vos Empereurs , toutes les fois qu'ils voudront faire une actton cruelle ou tyrannique. Peuples , que tous ceux qui régneront fur vous , viennent jurer à cet autel d'être bons comme Marc-Aurèle; qu'ils s'accoummentà penfer, comme lut, que tout bienfait accordé aux hommes, elt un ade de, religion envers la divinité.

T> E MARC-AtfRÈIE. 6%

ï)ans cette aiTëmblée du peuple Romain, croit une foule d'étrangers !t de citoyens de toutes les parties de l'Empire. Les uns fe trouvoient depuis long-temps à Rome ; les autres avoient fuivi des différentes provinces le char funèbre, & l'av oient ascompagné pac honneur. Tout-à-coup l'un d'eux ( ceroir le premier magiftrat d'une ville fituée aux piés des Alpes , ) éleva fa voix.

Orateur, dir-il , tu nous a parlé du bien que Marc-Aurèle a fait à des particuliers malheureux ; parle-nous de celui qu'il a fait à des villes & à des nations entières. Souviens-toi de la famine qui a défolé l'Italie. Nous entendions les cris de nos femmes & de nos enfans qui nous demandoient du pain.

Nos campagnes ftériles & nos marchés déferts ne nous offroient plus de reflource. Nous avons invoqué Marc-Aurële ; & la famine a cefTé.— Alors il approcha , il toucha la tombe , & dit : j'apporte à la cendre de Marc- Aurèle les hommages de toute l'Italie.

Un autre homme parut. Son vifage étoït brûlé par un foleil aident; fes traits avoienc je ne fais quoi de fier , Se fa tête dominoic fur toute l'aflemblée. C etoit un Africain. Il élevafa voix, & dit; .." ..

6l Et OGB

Je fuis né b Oarthage. J'ai vu un enibrifement général dévorer nos maifons & nos temples. Fthapnés de ces rlati'mes & couches pluficurs jours fur des ruines & îles monceaux de cendre , nous avons invoqué Marc-Aurële : Marc-Aurèle a réparé nos malheurs.

Cartilage a remercié une Miles Dieux d'être Romaine.— Il approcha, touchala tombe , & dit : j'apporte à la cendre de Marc-Aurèle les hommages de l'Afrique.

Trois des habitans de l'Afîe s'avancèrent.

Ils tenoîent dune main de l'encens , & de l'aurrc des couronnes de fleurs. L'un d'eux prit la parole :

Nous avonsvu dans l'Afie le fol qui nous portoit s'écrouler fous nos pas, & nos trois villes renverfées par un tremblement de terre. Du milieu de ces débris nous avons invoqué Marc-Aurèle ; & nos villes font forties de leurs ruines.— Ils posèrent fur la rombe l'encens & les couronnes , & dirent: Nous apportons à la cendre -de Marc-Aurèle les hommages de l'Afie.

Enfin il parue un homme des rives du Danube. Il portoit l 'habillement des barbares , £c tenoit une malfiie à la inàin. Sou ïifage cicatxifé émir mâle Se terrible , mais fes traire

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à demi fauvages fembloient adoucis dans ce moment par la douleur, tl s'avança , & dit :

Romains , la pefte a défolé nos climats. On dit qu'elle avoit parcouru l'univers , & qu'elle éroit venue des frontières des Parthes jufqu'à nous. La mort étoitdans nos cabanes ; elle nous pourfuivoit dans nos forêts. Nous ne pouvions plus ni chaflèr ni combattre ; tout périffoit. J'éprouvai moi-même ce fléau terrible , & je ne fourenois plus le poids de mes armes. Dans cette défolation nous avons invoqué Marc-Aurèle : Marc-Aurèle a été notre Dieu confervareur.— II approcha, pofe là maflue fur la tombe , & dit : J'apporte à ta cendre l'hommage de vingt nations que tu as fauvées.

Vous entendez , Romains , reprit Apollonius ; fes foins s'étendoient fur toutes les parties du monde. Dans l'efpace de vingt ans la terre éprouva tous les fléaux : mais la nature avoit donné Marc- Autèle à la tetre.

Et ce grand homme a eu des ennemis!

Faut-il donc , eft-ce un arrêt éternel que la vertu jamais nepuifledéfarmer la haine ?Romains,vos meilleurs Empereurs ont vu les poignards aiguifés contr'eux. Nerva s'eft vu attaquer dans fon palais. On a confpiré contre

6\ Eloge Tiras. Anronin & Trajan ont été obligé de pardonner à des conjurés ; & Marc- Aurèle , oui Marc-Aurèle a combattu pour fa vie. Déjà vous penfez k la révolte de Caflius , à cet homme fier , audacieux, auftère avec fureur, voluptueux avec emportement , voulant tantôt être Catilina , & tantôt Caton , extrême dans, fes vertus comme dans fes vices: & le barbare , en fe révoltant, prononçoit les mots de verni & de patrie , & il partait d'abus , de réforme , de mœurs ; car dans tous les temps le bien public a fervi de prétexte au crime ; & en opprimant les hommes , on les a entretenus du bonheur de l'Etat.

Je voudrois pouvoir mettre ici fous vos yeux ces temps de vos annales où vos tyrans découvraient une .confpiration , ou triomphoient d'une révolte. Vous vous en fouvenez : la profeription étoit un droit ; la raifon d'état juftifioit le meurtre; nul citoyen n'éroit innocent dès qu'il avoït connu un coupable; les plus doux fentimens de la nature paffoient pour crime ; on épioit 1a larme fecrette qui s'échappoit de l'œil d'un ami fur le cadavre de fon ami ; & la mère étoir traînée au fupplice pour avoir pleuré la mort de foa fils.

bE Marc-Aurèle. 6f fcls. Il faut rappeller de temps en temps ces crimes à la terre , pour que les princes , par l'excès de leurs vengeances , apprennent à redouter l'excès de leur pouvoir. Voici maintenant la conduite de Màrc-Aurèle. On lui porte la tète de I'umrpateur qui a péri par la main de les complices ; il détourne les yeux & ordonne que ces rriftes relies foient inhumés avec honneur. Maître des révoltés, il leur pardonne ; il fauve la vie à tous ceux qui avoient voulu lui ravir l'Empire. Que dîs-je ? il devient leur proteâeur : le fénat Veut venger fon prince ; il implore auprès du fénat la grâce de fes ennemis. « Je vous con- >. jure au nom des Dieux de ne pas verfer « de fang ; que les exilés reviennent ; qu'on » rende les biens à ceux qu'on a dépouillés ; ï. & plut au Ciel , ajouta-t-il , que je pufie » ouvrir les tombeaux » ! Vous ne vous étonnez donc pas , Romains, fi la famille même de Caflius , qui dans d'autres temps n'eût attendu que la prbfcriprion & la mort , a recouvré tout l'éclat de fon ancienne fortune. Tournez les yeux de ce côté.

Le peuple regarda, il vit à la ports d'un palais une femme d'une figure noble , & dont la beauté n'éroit point encore elfatée par

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l'âge. Elle écoit près d'un portique , un peu élevce au-dciïus de la foule , la tête à demi couverte d'un voile. Autour d'elle on voyoit des enfàns de differens âges ; c'étoient la femme & ics enfans de Caiïîus. Trop loin de la foule, ils ne pouvoient entendre ce que difoit le philofophe ; mais ils regardoient ce grand fpe&acle. Quelquefois la mère ruoit des yeux attendris fut fes enfans ; puis tourà-eoup tendant les bras vers la tombe , fembloit remetcier Marc-Aurèle de les lui avoir conferves.

Peuple , dit Apollonius, voilà les témoins de fa clémence. Après avoir tout pacifié dans Rome , il marche en Afîe pour raffermir les provinces ébranlées ; il va montrer partout ce maître bienfaifant , ce prince philofophe , dont quelques villes coupables avoient ofé méconnoître l'Empire. On lui préfente les papiers des rebelles ; il les brûle fans les lire: Je ne veux pas , dit-il , être forcé de haïr. Tout tombe à fes pieds ; il pardonne aux villes & aux provinces ; les rois de l'Orient viennent lui rendre hommage ; il maintient ou rétablit la paix, & fait partout admirer cette philofophie digne du trône. Enfin après huit ans , il reparut fur les bords du Tibre :

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avec quels tranfporrs il fut reçu ! Jamais tant de vertus enfemble n'avoienr paru dans Rome:

il unifToit aux lumières d'Adrien Famé de Titus ; il avoit gouverné comme Augufte , combattu comme Trajan , pardonné comme Antonin ; le peuple étoit heureux , le fénat étoit grand ; fes ennemis même l'adoroienr; les guerres étrangères étoient terminées par la victoire , la guerre civile par la clémence ; du Danube à l'Euphrate , & du Nil à la Grande-Bretagne, les troubles avoient cédé ; tout droit calme ; l'Europe , V Afie & l'Afrique repofoient en paix. Alors il triompha pour la féconde fois. Les hommes de toutes les nations & les ambafladeurs de tous les rois refevoient cette pompe \. le fang des victimes couloït dans tous les temples ; l'encens fumoit fur tous les autels; le peuple entouroit àgrands Cris fes flatues & les ornoit de fleurs ; tout retentiffoit d'acclamations ; & lui au milieu de tant d'éclat , dans la matche du triomphe tranquille & fans fafte , jouiffoit en filence de la félicité de Rome & de l'Empire , & du haut du capitole fembloit jetter un œil fereïn fur l'univers. Qui de vous , Romains , ne fàifott alors des vœux pour que ce grand homme fût immortel , ou que les Dieux lui Eij

accordaient du moins, une longue vieiUefle'î Quoi ! les ames bienfaifanres font fi rares , & la terre en jouit fi peu ! Quoi ! les maux nous environnent, ils nous afiiègent , & lorfqu'il s'élève un prince dont l'unique foin eft de les adoucir; quand le genre -humain flétri par l'infortune , fe relève & commence à retrouver le bonheur, l'appui qui le foutenoic îui échappe, & avec un homme périt la félicité d'un fiècle ! Marc-Aurèle refta encore deux ans parmi nous; quand les ennemis étemels de cet Empire le rappellèrent pour la troisième fois au fond de la Germanie. Alors , malgré une fanté languifTante , il retourna aux rives du Danube. C'eft au milieu de ces, travaux que nous l'avons perdu. Ses derniers momens ( j'en ai été témoin & je puis, vous en rendre compte , ) ont été ceux d'un grand homme & d'un fage. La maladie dont il fut attaqué ne le troubla point. Accoutumé depuis cinquante ans à méditer fur la nature , ( il avoir apptis à connoître fes. loix & à s'y foume.£rre. Je me fouviens qu'un Jour, il me difoit : » Apollonius , tout change autour de moi ; l'univers d'aujourd'hui n'eft plus celui d'hiet , Si celui de demain ne fera point le même. Parmi tous ces mou-.

et Màrc-Aurèle:

yemens , puis -je feul refter immobile ! Il faut auffi que le torrent m'entraîne. Tout m'avertit qu'un jour je céderai d'être. Le fol où je marche a été foulé par des milliets d'hommes qui ont dilparu. Les annales des Empires , les ruines des villes, les urnes, les ftatues, qu'cfl-ce que tout cela, que des images de ce qui n'eft plus î Ce foleil que tu vois ne luit que fur des tombeaux. ...»

Ainfi ce prince philofophe exerçoit d'avance & afFerniilToif fan ame. Quand le dernier terme approcha , il ne fut donc point étonné. Je me fentois élevé par fes difeours. Romains, le grand homme mourant a je ne fais quoi d'impofanr & d'augufte ; il femble qu'à mefure qu'il fe détache de la terre , il prend quelque chofe de cette nature divine &L inconnue qu'il va rejoindre. Je ne touchois fes mains défaillantes qu'avec refpeâ ; & le lie funèbre où il attendoit la mort, me fembloic une efpèce de fanâuaire. Cependant l'armée étoit conflernée ; le foldat gémiflbit fous fes tentes ; la nature elle-même fembloit en deuil ; le ciel de la Germanie éroit plus obfcur; des tempêtes agitoient la cime des fotéts qui environnoient le camp ; & ces objers lugubres fembloient ajouter encore à notre

y à ËlrOftl «Jéfblatîon. H voulut quelque temps être feul ; foit pour repaffer fa vie en préfence de l'Être fuprême, foit pour méditer encore une fois avant que de mourir. Enfin , il nous fit appeller. Tous les amis de ce grand homme & les principaux de l'armée vinrent fe ranger autour de lui. Il étoir pâle , fes yeux prefqu'éteints & fes lèvres à demi glacées. Cependant nous remarquâmes tous une tendre inquiétude fur fon vifage. Prince , il parut fe ranimer un moment pour toi : fa main mourante te préfenta à tous ces vieillards qui avoient fervi fous lui ; il leur recommanda ta jeunefle. Servez-lui de père , leur dit-il : ah ! fervez-lui de père. Alors il te donna des confeils tels que Marc-Aurèle mourant devoir les donner à fon fils : & bientôt après Rome & l'univers le perdirent.

A ces mots tout le peuple Romain demeura morne & immobile. Apollonius le tut i fes larmes coulèrent. Il fe laifla tomber fur le corps de Marc-Aurèle *, il le ferra long-temps entre fes bris ; & fe relevant rout-à-eoup :

Mais toi qui vas fuccéder à ce grand" homme , 6 fils de Marc-Aurèle ! ô mon fils !

permets ce nom à un vieillard qui t'a vu naître & qui t'a tenu enfant dans fes bras ;

de M Aft c-A a a èle. yt fonge au fardeau que t'ont iinpofé les Dieux ; fonge aux devoirs de celui qui commande , aux droits de ceux qui obéiflënr. Deftiné k régner , il faut que tu fois ou le plus jufte ou le plus coupable des hommes : le fils de Marc- Aurèie auroït-il à choifir! On te dira bientôt que tu es tout-puiflànr : on te trompera; les bornes de ton autorité font dans la loi. On te dira encore que tu es grand , que tu es adoré de tes peuples. Ecoute : quand Néron eut empoifonné l'on frère , on lui dit qu'il avoit fauve Rome; quand il eut fait égorger fa femme , on loua devant lui fa juftice; quand il eut aflàflïné fa mère , on baifa fa main parricide , & l'on courut aux temples remercier les Dieux. Ne te laine pas non plus éblouit par les refpeéb. Si tu n'as des vertus , on te rendra des hommages & l'on te haïra. Crois-moi , on n'abufe point les peuples ; la juftice outragée veille dans tous les cœurs. Maître du monde , tu peux réordonner de mourir , mais non de t'eftimer. O fils de Marc-Aurèle ! pardonne ; je te parle au nom des Dieux , au nom de l'univers qui t'eft confié ; je te parle pour le. bonheur des hommes & pour le rien. Non, tu ne feras point infenfible à une gloire fi pure.

Je touche au terme de ma vie ; bientôt j'irai rejoindre ton père. Si tu dois être jufte, puiflai-je vivre encore afièz pour con^ templer tes vertus ! Si tu devois un jour.. .

Tour-à-coup Commode , qui croit en habit de guerrier, agira fa lance d'une mnuiàe terrible. Tous les Romains pâlirent. Apollonius fur frappe des malheurs qui menaçoïent Rome. Il ne put achever. Ce vénérable vieillard fe voila le vifage. La pompe funèbre qui avoit été fufpendue , reprir fa marche.

Le peuple fuivitcondcriK, Bc dans un profond lîlcnce;il venoit d'apprendre que Marc-AurèlÉ étoir tout entier dans le tombeau.

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