‹ Éloge de MontaigneChapitre 3 sur 6 · DE M O N T A 1 G N E · texte numérisé non relu

DE M O N T A 1 G N E

relief à la toile et de la flexibilité au marbre ; tantôt ces édifices où l'élégance, unie à la majesté , étonne l'esprit et charme les yeux ; tantôt ces monumens que la reconnoissance fit élever au patriotisme : il fut sur - tout frappé de la grande correction de dessin , des attitudes extraordinaires , de la hardiesse des traits qui caractérisent les ouvrages de Michel Ange. L'écrivain qui ressemble le plus à ce grand peintre devoit l'admirer ; Montaigne en a souvent l'éléva-

tion, quelquefo's la rudessev et toujours l'énergie. En même temps qu'il puisoit dans les chefs - d'œuvre des artsiine foule d'idées , de métaphores et de comparaisons , ilalloitdansles bibliothèques des savans , et dans les cabinets des antiquaires , enrichir son esprit d'une littérature choisie , qui lui sert à embellir la morale, à prévenir le dégoût des préceptes , et à donner, par des citations et des autorités , plus de poids à ses raisonneniens. De là cette heureuse fiicilité qui

DE MONTA IGNK. 45 est au Style ce que l'aisance est aux mani(';res ; les expressions , les allusions , les images semblent se disputer son choix.

Ainsi im fleuve auquel plusieurs rivières paient le tribut de leurs ondes , n'en coule qu'avec plus de rapidité ; sa majesté s'accroît de l'abondance de ses eaux :

ainsi la science prête de la vigueur aux preuves , et de l'éclat aux pensées. N'envions point à la paresse , la consolation d'accuser l'érudition de pédantisjue , et de

répéter qu'un homme qui pense n'a pas besoin d'étudier les pensées des autres ; mais avouons que dans les Essais de Montaigne , la littérature dont il déploie toutes les richesses est au profit des vérités qu'il a l'art de persuader. Il mérite donc nos éloges autant comme littérateur que comme philosophe ; il les mérite sur-tout à titre d'écrivain de génie.

Un des traits distinctifs du génie , est de présenter les objets sous un jour nouveau, de créer des images , et de

DE MONTAIGNE. ij;

donner aux preuves un air tl'invention. Eh ! qui niera qu'en plaçant des idées et des faits dans sa mémoire , Montaigne ne sut se les approprier par un tour original , par le talent de saisir les rapports qui avoient échappé à la plupart des lecteurs , et encore plus par une manière singulière et énergique de les exprimer ? Trouve -t-on dans les écrivains qu'il a imités , ou dans ceux qui se sont efforcés de l'imiter lui-même, cette vigueur d'expressions

toujours neuves , toujours pittoresques ?

11 n'est point du nombre de ces auteurs sans physionomie qui ressemblent à tous les autres ; Montaigne ne ressemble qu'à lui-même.

Quel écrivain a su mieux maîtriser sa langue , hasarder des termes dont on ne songe pas à condamner l'audace , enrichir notre grammaire , même en violant ses lois.

L'élégance que nous affectons depuis plus d'un siècle est le tombeau de l'énergie; la

lime

DE MONTAIGNE. 4g limetLm'nuc le poids du métal qu'elle polit. Que les puristes froids et pusillanimes, si communs dans un siècle où les esprits sont énervés , s'élèvent contre ces heureuses témérités ; Montaigne sera vengé par l'admiration des hommes de génie; ils applaudiront sur-tout à cette activité de style qui transporte sous nos yeux les objets que l'auteur veut représenter à notre esprit , qui transforme les expressions en images , et les pensées en sentirnens.

Sa ii L O G E

Loin de lui les circonlocutions pesantes ; elles annoncent moins l'indigence de la langue que la foiblesse de l'écrivain ; il va au rabais des mots , et cherche l'harmonie moins dans l'abondance que dans la force des expressions : loin de lui les tours ingénieusement symétriques ; ils décèlent un auteur plus occupé des mots que des choses. Le philosophe subordonne toujours à la pensée la manière de. la rendre. Montaigne ressemble à ces grands peintres qui

DE MONTAIGNE. 5i dédaignent de finir leurs ouvrage* , qui jettent par groupes les figures et les draperies , dont la manière est forte et les contours bien prononcés. Son élocution , frappante par l'énergie , in :

téresse encore par sa candeur. Passez-moi ce terme, il me paroit propre à rendre la persuasion qu'il communique à son lecteur : on croit le voir en le lisant. Tout ce qu'il dit , il le sent ; sa plume semble plus obéir à son cœur qu'à son esprit ; ses réflexions partent de son caractère; ses

2>ensées sont un secret qui lui échappe.

Cette naïveté qui est un.

(les traits caractéristiques du génie, cetre analogie de l'esprit avec le caracière , sont peut-être la première source de l'intérêt qu'inspirent ses ouvrages ; elles font naître un sentiment plus flatteur que celui de l'admiration :

on aime Montaigne , on regrette de ne l'avoir pas connu.

A la passion pour la vérité, qui annonce le vrai philosophe ;, aux connoissances va-

liées qui forment le profond littérateur , il sait associer l'invention , l'activité , l'abandon, qui décèlent l'homme de génie. Il doit principalement la célébrité Je son nom à l'usage qu'il a fait de son jugement , de sa mémoire et de son imagination. Ces trois facultés de l'esprit sont rarement réunies , et leurréunion forme l'écrivain supérieur. Mais si nous devons de l'admiration à ses talens , nous devons aussi des éloges à ses vertus. L'esprit n'est qu'un cadre ; c'est le

cœur qui est le fond du tableau ; et ce tableau fut si parfait chez Montaigne, que je ne puis me dispenser d'en offrir une esguisse.

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