‹ Éloge de MontaigneChapitre 4 sur 6 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

J jA postérité assigne à Montaigne le premier rang parmi les philosophes. Ce jugement se compose du souvenir de ses talens et de celui de ses vertus ; car la philosophie n'est que la sagesse éclairée par le génie. On ne peut se rappeler les travaux littéraires de Montaigne sans admiration , et ses vertus sans attendrissernent. Si, pour es-

fjuisser les conceptions hardies de son imagination , il eût fallu emprunter le pin^ ceau de Raphaël, il faudroit avoir celui de l'Albane pour peindre le philosophe le plus aimable de son siècle , dans l'abandon de la société. Quel charme dans ses discours !

quelle tendresse dans ses affections ! Il est si plein de la jouissance délicieuse qu'il éprouve à méditer et à faire le bien , qu'il semble répandre autour de lui ime atmosphère de bonheur dont tout 06 qui l'environne est péné-

tré. L'homme social ne peut être heureux sans la félicité de ses semblables : l'égoïste s'isole en vain des autres hommes ; il ne peut rompre la chaîne des besoins qui le lie à tout ce qui l'entoure , et cette chaîne s'étend beaucoup au-delà de ce qu'il peut ayiercevoir. Il faut donc se faire une habitude de mériter la reconnoissance par des services , et l'amitié par des soins.

Tel est le principal pivot sur lequel roule la morale de Montaigne ; et sa conduite'

n'est jamais en contradiction, avec sa morale.

L'amour des arts guide ses pas vers Piome ; une imagina rion aussi ardente que la sienne ne pouvoit trouver d'aliment que dans leur sanctua're. Il monte au capitole ; son ame s'embrase à l'aspect des monuniens de la grandeur <le ce peuple qui sut conquérir et gouverner l'uni veis : ma s de tous les trophées , celui qu'il préfère est la couronne civique ; le citoyen qui la mérita pour avoir sauvé la vie à un hom

DE MONTAIGNE. 5^ me, estle modèle qu'il brûle d'imiter. Ses vœux seront bientôt remplis : il est appelé au parlement de Bordeaux.

Combien les peuples durent se féliciter en voyant le dépôt des lois entre les mains d'un philosophe ! Conservateur des droits de l'homme libre , le magistrat exerce la partie la plus précieuse de l'autorité : l'étude doit être son élément , la méditation son habitude ; car pour distinguer le trouble de l'innocence intimidée , des variations du crime déconcerté ,

fro ELOGE

il faut une profonde connoissance du cœur de l'homme ; et qui mieux que Montaigne a su lire dans ce livre dont l'erreur remplit tant de pages , et dont quelques lignes sont à peine consacrées à la vérité ? quelle sagacité ne faut-il pas pour saisir le sens d'une loi souvent obscure ! quelle fermeté de caractère ne doit pas montrer celui qui poursuit le coupable et qui craint de le rencontrer !

O Montaigne ! combien, dans ces honorables mais

pénibles

DE MONTAIGNE. 6f pénibles fonctions , ton ame a dû souffrir ! combien de fois n'as -tu pas gémi sur l'abus d'une législation qui accorde aux probabilités une certitude qui n'est due qu'à la seule évidence , et sur la coutume barbare de soumettre les accusés aux tortures de la question , dont les préparatifs effrayans peuvent arracher à l'homme un mensonge qui lui coûtera l'honneur et la vie !

ce li advient , dit-il , que le » Juge le fait souffrir pour 3j le faire mourir innocent

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w et géhenne : il est horrible î> de tourmenter et rompre •>-> un homme de la faute du- » quel vous êtes en doute ; 5) que peut-il mais de votre 5> ignorance ? »

L'imagination de Montaigne lui représente sans cesse ce Théodoric qui, poursuivi par l'image ensanglantée de Simmaque , vécut déchiré de remords et mourut leur victime. S'il désira jamais de partager l'autorité judiciaire , ce fut pour y porter ces vues profondes et philanthropiques qu'a développées avec

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