DE AI O N T A I G N E
tle rentliousicisme avec lequel les Bordelais parloient de ses tulens : une ame insensible à la gloire est rarement propre à lu mériter. Le ton avec lequel Montaigne parle des honneurs qui ont récompensé ses services , annonce plus de sensibilité que de vanité.
L'homme de génie ignore quelquefois combien il est redevable à la nature , et jouit de ses bienfaits à son insçu ; mais celui qui augmente tous les jours ses facultés morales et intellec-'
tuclles par de nouvelles conno:ssances , est averti de ce qu'il vaut par le souvenir des peines que lui ont coûté ses études , et quelquefois par l'ignorance de ceux qui l'environnent.
Montaigne avoit ce témoignage intime de ses propres forces ; et comme son ame lui échappoit sans cesse, il laissoit quelquefois entrevoir la juste idée qu'il avoit de lui - même. Mais cette franchise se concilioit en lui avec la modestie : le titre d^Essais qu'il donne à sou
D F, M O N T A I G N E. 77 traité , le soin qu'il prend de citer les écrivains dont il emprunte des idées et des images , le doute si opposé au ton tranchant , l'aveu qu'il fait de son ignorance , de ses fautes et de sa foiblesse , ce mot si sublime et si mal interprété , que saisje ? tout doit l'absoudre de l'accusation d'égoïsme et d'orgueil dont le soupçon n'auroit pas dû l'atteindre.
11 étoit trop aii-dessus de son siècle pour n'être pas également indifférent à l'adulation qui prodigue les louan- 7 *
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c^es, , et à l'envie qui les refuse.
Montaigne , il est vrai , n6 plia jamais sous le joug de ces tyrans delà soc'été, qui commandent pour airisi dire leurs opinions, et qui, du haut d'un tribunal élevé par l'amour - propre , disposent souverainement des réputations , exigent des éioges comme une dette , et des hommages comme un tribut : il n'hypothéqua jamais ( pour me servir d'une de ses expressions favorites), il n'hypothéqua jamais sa li-
berté que dans les occasions justes. Il se prêta quelquefois à autrui ; il ne se donna jamais qu'à lui - même : mais cette noble indépendance annonce de l'élévation et non de l'orgueil , sur - tout lorsqu'elle est accompagnée du soin d'épargner , à ceux qui nous écoutent, des vérités désobligeantes , et de présenter, sous le jour le plus favorable , les qualités qui peuvent leur attirer de la considération. 11 croyoit s'oblger en obligeant les autres:
il jouissoiî de leur prospérité;
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il essuyoit les pleurs des malheureux ; il sentoit le contrecoup de leurs maux. Il est beaucoup d'hommes assez sensibles pour être touchés du malheur d'autrui. H en est peu qui en soient pénétrés; avec un degré de sensibilité ordinaire, on plaint l'infortune , avec celle de Montaigne, on la soulage.
Ce genre de commisération tient à l'énergie de l'ame , et non à la foiblesse des organes. ■
Ceux qui l'approch oient de plus près , ses domesti-
DE MONTAIGNE. Si
ques , en éprouvoient les premiers effets.
Bien différent de Platon , qui veut qu'on leur parle 1 ou jours dun ton impérieux, jNIontaigne pensait que la familiarité du maître doit réparer à leur égard les torts de la fortune , et les consoler de leur dépendance. « Il est, 33 disoit-il, injuste et inhu- 5) main de faire tant valoir « cette telle quelle qualité de i) fortune ; et les polices où 5^ il se trouve moins de dis- « parité entre les valets et
» les maîtres , me semLlenl
» j^lus équitables ».
De toutes les vertus de la vie privée , la première est la piété filiale ; c'est celle que la nature grava dans le cœur de l'homme. A cet âge où il n'a encore de sentiment que celui de ses besoins , une autorité douce , mais prévoyante , lui apprend à chérir l'obéissance ; et lorsque la réflexion le conduit à en décomposer lo principe , il y retrouve le snême charme , parce que SCS affections ont grandi
DE MONTAIGNE. fil avec lui , et se sont identifiées avec son être. Nul homme n'a porté plus loin, que Montaigne , ces vertus primitives qui sont la base de l'ordre social. Avec quelle énergie il parle de l'auteur de ses jours ! quelle vénération pour sa mémoire ! En conservant soigneusement les meubles qui avoient servi à son usage , il oroyoit rappeler autour de lui une partie de l'existence de ce père adoré.
Il portoit, lorsqu'il mon-
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toit à cheval , un manteau qui lui avoit appartenu.
« Ce n'est point , disoit-il , » ])ar commodité, mais par >j délices ; il me semble m'en- » velopper de lui w.
Quelle touchante et sublime expression ! s'envelopper de son père ?
Heureuse l'école qui pourroit former des hommes sur ce modèle. Ce mot, échappé du cœur de Montaigne , est un traité d'éducation
Celui qui chérit ainsi son père, étoit né ayec le besoin
d'aimer.
d'aimer. Si l'histoire nous transmet les amours des philosophes , elle nous les retrace presque toujours comme des monumens de leur foi blesse : mais elle rappelle avec un saint respect , les souvenirs de l'amitié , de ce sentiment moins vif peutêtre que l'amour qui n'est pas, comme lui, sujet à l'inconstance , et ne redoute pas l'infidélité.
[Montaigne , à qui la nature avoit donné une ame forte et un cœur sensible ,
dut se livrer avec abandon
à toutes les affections sentimentales , et leur imprimer ce double caractère qui les rend capables des plus grands efforts ; il nous présente deux modèles différens de cette amitié si sublime dans son principe, et si touchante dans ses effets. La Boétie et M."« de Gournay furent les deux amis dont il immortalisa les noms en les plaçant à côté du sien (i).
(i) Marie - Catherine le Jars ds Gournay naquit à Paris en i566.
Elle s'applitjua de bonne heure à
DE MONTAIGNE. S7 On s'élonnera, peut-être, que les relations intimes de Montaigne avec ces deux personnages , aient existé à la même époque (1), et qu'il
l'étude des belles-lettres , et se rendit familières les langues savantes.
Elle dut à son érudition un commencement de célébrité, et des relations avec les hommes les plus savans de son siècle , tels que les cardinaux Duperron , Eentivoglio, et de Richelieu, François de vSales, Balzac , Heinsius , etc.
(1) La réputation de Montaigne , ce qui transpiroir déjà de ses Essais, inspirèrent à Mlle, de Gournay un tel degré d'enthousiasme , qu'en
ait pu partager ce sentiment, si peu suscep'àblô de partage, lorsqu'il e-A porté à ce degré d'énergie. Nisus , nous dirat-on, n'eut pour ami qu'Emriale , Oreste que Pilade :
mais la Boétie n'a jamais pu
l588 , lorsque Montaigne fit un voyage à Paris , elle quitta sa terre de Goiirnay pour venir, avec sa mère , rendre hommage à ce philosophe. Les plaisirs dont cette ville immense fut toujours le centie , n'obtinrent pas un seul de ses momens : elle ne vit , ne suivit , n'étudia , n'entendit que Montaigne, qu'elle emmena ensuite à Gournay , où il passa trois mois.
voir un rival dans MJ'e Je Gournay ; il n'a pas craint non plus qu'elle devînt l'objet de cette passion impélieuse et exclusive qui défend à l'iimitié de paroi tre tant qu'elle existe, et qui lui permet à peine de lui survivre.
Montaigne (1) donne à la
(1) Montaigne avoit plus de cinquante-cinq ans lorsqu'il connut jNllIe. de Gournay ; et sa moralité l'auroit mis au-dessus de la critique, même dans un âge plus rapproclii du sien.
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Boétie le titre de son frère , et à M.lle de Gournay celui de sa fille d'alliance. C'est ainsi qu'en n'élevant qu'un temple à l'amitié, il lui consacra deux autels : l'un, d'un style antique et d'une ordonnance sévère , fut celui sur lequel il plaça la Boétie ; l'autre , d'une forme légère et gracieuse , nous présente M."'' de Gournay soutenue par la tendresse paternelle , et couverte du vo'le de l'adoption , pour la soustraire aux regards de la satire et de l'enyie. Montaigne , dans
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ses Essais , parle rarement <]e M.lle de Gournay (i). Les auteurs contemporains nous en ont plus appris que lui-
(i) Montaigne donna à Mile, de Gournay la plus grande preuve d'estime et d'attacliement , en lui léguant ses manuscrits. Voici ce que raj)porte Pa^quier à ce sujet : Cette vertueuse demoiselle , avertie de la mort du seigneur de Montaigne , traversa prescj'ae toute la France , tant par son propre vœu que par celui de la veuve de Montaigne et de madame d'Ettissac sa fille , qui la convièrent d'aller mèfer ses pleurs et ses regrets , qui fureat infinis ^ avec les leurs.
même sur ses liaisons avec
elle (i).
« Il faut , dit-il , craindre >j d'éyeiller la malignité , V) toujours en quête aviprès « des femmes n.
(i) L'éditeur des ouvrages de Montaigne a incontestablement des droits à notre reconnoissance. Mlle, de Gournay a fait trois éditions des ouvrages de ce grand homme : la première, publiée en i5g6, parut après la mort du Philosophe ; la seconde en 1602 , et la troisième en i635. Cette dernière , corrigée sur les manuscrits de l'auteur, fut dédiée au cardinal de Richelieu , «iui en fit les frais.
DE MONTAIGNE. gj 11 savoit que leur réputation littéraire gagne clifBcilement à leurs liaisons avec les gens de lettres , dont elles obtiennent plus soixvent des applaudissemens superficiels que des conseils sages.
II savoit encore qu'il faut respecter cette espèce de mystère dont la nature semble envelopper leurs pensées , leurs penclians , leurs goûts et leurs affections (i). Mais ,
(i) Montaigne a cependant fait lin très-grand éloge de Mlle, de Gournay , à la fin du dix septième chapitre du livre deuxième.
S! nous avons à regretter quelques réticences de Montaigne sniraniitié qu'il avoit pour M."e (Je Gournay, avec quelle abondance ne nous en dédommage-t-il pas en parlant de la Boétie ! quelle richesse d'expressions, même en accusant notre langue de manquer de vigueur , lorsqu'il veut décrire à son ami les mouvemens d'une ame qui se confon 1 dans la sienne ! Laissons-le s'exprimer lui-même; il ne peut être ni traduit ni suppléé.
a La vraie amitié dont je
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î) suis expert , me donne à » mon ami plus que je ne le 5> tire à moi ; je n'aime pas « mieux lui faire du bien îj qu'à moi , mais encore qu'il » s'en fasse qu'à moi. Mon- » sjeur de la Boétie et moi 5) ne noi:s réservions rien î) qui nous fût propre , ;,ii qui » fût ou sien ou mien; nous 5) nous cherchions avant de » nous être vus, et par les >j rapports que nous oyons » l'un de Tautre , oui faii) soient en notre affection.
» plus d'efforts que ne porte » la raison des rapports ; nous
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» nous embrassions par nos w noms : à notre première » rencontre nous nous trou- » vâmes si près, si connus, 5> si obligés entre nous , que « rien dès-lors ne nous fuC « si proclîc que l'un à l'au- « tre. Quand nous étions sé- « parés , il vivoit , il jouisw soit , il voyoit pour moi, et » moi pour lui , autant plei- » nement que s'il y eût été ; » l'une partie demeuroit oi- » sive quand nous étions en- » semble ; nous nous con- » fondions ; la séparation du » lien rendoit la conjonctioa
DE MONTAIGNE. 97 3) de nos volontés plus riche ; » cette faim insatiable de la » présence corporelle accuse 5> la foiblesse de nos âmes ; » les nôtres se sont considé- 5> rées d'une si ardente affec- 3:> tion, découvertes jusqu'au 5) fin fond des entrailles l'un » de l'autre : elles ont charié » si uniment ensemble « !
Arrêtons-nous Ce torrent d'expressions plus brûlantes les unes que les autres , fatigueroit peut-être :
s'il est des têtes trop légères pour porter la pensée , n'y a-t-il pas des âmes trop foi-
bles pour soutenir une telle explosion de sentiment ?
O divine amitié , que ton langage est pénétrant dans la bouche de Montaigne ! que les soupirs de l'amour sont loin de cette passion sublime que si peu d'hommes ont été dignes d'éprouver ! mille volumes sont remplis des fautes , des délires et des malheurs de l'amour ; à peine quelques lignes sont consacrées aux jouissances pures de l'amitié : la plume de l'histoire ne lui reproche ni crimes , ni erreurs , ni foibles-
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s^s ; mais elle est aviire du titre d'anù , et ne compte qu'un très-petit nombre de modèles de cette amitié que l'infortune fortifie , tandis qu'elle a souvent affoibli l'amour.
Celui que poursuit le chagrin souffre moins s'il a un ami ; l'amitié couvre de roses les épines qui croissent sous ses pas : mais pour en mériter les bienfaits , il faut en remplir les devoirs. La douceur qui console sans flatter, qui corrige sans rudesse, la franchise qui reproche les
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fauLes sans humilier , l'Indulgence qui pardonne ce qu'elle blâme .; ce ne sont là qu'une partie des qualités qu'elle suppose : Montaigne eut toutes celles qu'elle exige. Tendre amitié, falloit-il qu'il goûtât si peu de temps tes char/aes ! quatre années ont rempli cet intervalle si intéressant de sa vie. «■ Je com- « pare , dit- il , tout le reste x> de mon existence aux qua- 5j tre années qu'il m'a été 3) accordé de jouir de la 5) compagnie de ce person- V nage ; le reste n'est qu'une
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») fumée ; ce n'est qu'une >j nuit obscure '^.
Que le sort lui enlève ses richesses , que la gloire le dépouille des lauriers dont elle a ceint sa tête; mais que le ciel , désarmé par ses vœux, prolonge des jours auxquels est attachée la félicité des siens! vœux superflus; son ami expire : il ne lui reste plus qu'à porter sur son tombeau le tribut de ses larmes.
Son ame est flétrie , sa raison s'égare , son imagination ne lui présente que des objets lugubres ; la mort , qui fut
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si souvent l'objet de ses méditations , devient: celui de ses désirs ; pouvoit - il la craindre , celui qui avoit dit que philosopher c'est apprendre à iTiOurir?
O combien les derniers instans de l'homme vertueux ^ont embellis par la phdo- «ophie ! le cœur de Montaigne est attendri par la douleur d'une famille éplorée ; son courage n'est point ébranlé. L'homme qui n'est que bienfaisant peut regretter la vie ; sa bienfaisance meurt avec lui , et le souve-
DE MONTAIGXE. loS nir du b'eii qu'il a fait est en quelque sorte eniposonnepar le chagrin qu'il a de n'en plus faire. L'homme de génie , au contraire , se survivant à lui-même et ai^issant toujours par ses écrits, pressent son immortalité, et jouit d'avance, dans ses derniers momens , de tout le b-en qu'il doitfa're dans l'av^enir.
Montaigne voit arriver d'un ceil serein l'i'nstant oii il va rendre à la nature la forme passagère qu'il en a reçu ; à l'Etre suprême, cet esprit dont il n'a jamais abusé , et
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cette ame que les passions n'ont point défigurée. Que îi'ai-je une partie de l'éloquence avec laquelle le cé- ]»^bre panég3^risre de Descartes déchira le voile des préjugés qui couvroit la réputation de ce grand homme î aussi sublime que le sujet qu'il traite , le feu qui l'agite se communique et porte la conviction dans tous les esprits ; la plume , dans ses mains , devient une baguette magique qui transforme les censeurs de Descartes en (idmirateurs. Je résoudrois
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alors les doutes qu'on a osé élever sur le septicisme de Montaigne : je présenterois ce sage aux prises avec la mort .; la philosophie , la vérité et la gloire , groupées autour de lui; la première le conduisant au lieu du repos ; la seconde , qu'il a rendue triomphante de l'erreur, posant sur son front une couronne immortelle ; et la gloire marquantla place qu'il doit occuper dans la postérité.