‹ Éloge de MontaigneChapitre 5 sur 6 · DE :\I O N T A I G N E · texte numérisé non relu

DE :\I O N T A I G N E

tant de succès l'éloquence des Beccaria et des Servan ; mais son siècle n'étoit pas encore mûr pour des idées si simples et si grandes. Fatigué de gémir sur tant d'abus «ans pouvoir les réformer , et ne pouvant supporter le contraste continuel de ses jugemens avec son opinion , il quitte la toge pour reprendre le manteau du philosophe, et vole, pour la seconde fois, dans la patrie des arts.

Rome sut apprécier Montaigne, et s'honora de compter le premier génie de la

France au nombre de ses

citoyens.

Le pontife gui siégeoit alors sur les débris du trône des premiers Césars , veut le fixer près de lui ; mais la ville de Bordeaux le réclame pour lui confier les rênes de son administration municipale. C'est ici que sa sagesse et sa bienfaisance vont tout embrasser et tout prévoir ; il conduira cette immense famille avec l'affection d'un père; occupé à augînenter l'opulence des citoyens en vivifiant leur com^

merce , à rendre les deux mondes tributaires de leur industrie , à suppléer , par des provisions, à ce que l'inclémence du ciel peut refuser à la fécondité de la terre ; il obtient cette confiance qui fait quelquefois plus que l'autorité, et qui en est le plus ferme appui.

La réputation d'un homme en place dépend peut-être autant des circonstances que de ses talens. Lorsque le calme règne sur les mers , le pilote ne peut déployer son adresse et sa force ; Mon-

ta'gne n'eut aucune occasion de développer la profondeur de son génie dans le cours de son administration. Voici comme il s'en explique luimême : « Si l'occasion s'en ?3 fût ^irésentée, il n'est rien 5) que je n'eusse employé >j pour servir le peuple ; je « me serois ému pour lui 3) co2nme je fais pour moi ; » c'est un peuple guerrier , » généreux , capable <]e ser- ■>> vir à bon usage , s'il étoit » bien guidé : ils disent aussi « la mienne vacation s'être 5) passée sans traces ; ce n'est i) pas ma faute w.

DE MONTAIGNE. 67 Je ne parlerai point de la part que prit Montaigne dans les guerres civiles qui agitèrent sa patrie. Ses détracteurs lui reprocheront peutêtre de ne s'être prononcé pour aucun parti : ce reproche seroit fondé , si la liberté du peuple eût été la cause ou l'objet de ces troubles ; mais il nes'agissoit alors que de changer de maître.

Le philosophe contemple les grands phénomènes politiques qui ébranlent les empires , les régénèrent ou les renversent , comme le na-

S3 li L 0 G R

turallste observe l'éruption (.l'un volcan ; l'un et l'autre calculent les variations de l'atmosphère , la force de projection , le soulèvement des nasses , les effets de chaque commotion : ils suivent la direction de la lave; mais ils ne se précipitent pas dans le cratère , parce que le fruit de leurs méditations seroit perdu pour leur siècle et jiour les siècles à venir.

Archimède , qui résout un problème pendant le sac de Syracuse , laisse à la postérité la réputation d'un

DE M 0 N T A I G N E. Gg sage , tandis qu'iiinpédocle n'a gravé sur le sommet de l'Etna, que le souvenir d'une témérité inutile au bonheur des hommes.

Montaigneseborneàmetîre en pratique ces vertus simples auxquelles l'orgueil de l'iiomme n'a point érigé de trophées, mais qui ont des autels dans tous les cœurs.

Sa probité lui donne des partisans , sa bienfaisance des amis, ses talens des panégyristes; puisse son désintéressement avoir beaucoup d'imitateurs ! Député à la couï»

par les Bordelais , il défend leurs intérêts avec toute l'énergie d'un homme libre , sans sortir des bornes de la prudence ; il sollicite des grâces pour le peuple dont il est le représentant, et il n'en demande aucune pour luimême. Convaincu que l'on est méprisable à la cour lorsqu'on en approuve les mœurs , coupable lorsqu'on les imite , et persécuté lorsqu'on les fronde ; incapable de feindre ou de ramper , il demande à retourner dans ses foyers : sa générosité re-

coït la récompense la plus flatteuse ; il est continué maire Je Bordeaux , et les îiabi tans de cette ville croient augmenter leur sûreté, en lui confiant , pour la seconde fois , le soin d'y veiller. Dirat-on encore que la philosophie refroidit l'ame , et qu'en accoutumant ses sectateurs à se regarder comme le centre auquel tout doit aboutir, elle leur fait envisager les autres hommes avec l'œil de l'inHifférence et sou vent avec celui du dédain ? Montaigne immole aux intérêts du peu-

pie son repos , ses jouissances , et Jusqu'au penchant qui l'entraîne àl'étude.C'estdans cette enceinte (i) que l'on, peut mieux connoitre le prix de ce dernier sacrifice. Mais sans de grands sacrifices , il n'est point de vertus ; et le philosophe que nous célébrons les réunit toutes.

Son urbanité , sa douceur, le firent chérir des sociétés dans lesquelles il répandoit tour-à-tour le feu des saillies

(i) Cet éloge a été lu dans les Lycées de Paris.

et les grâces de l'enjouement.

Une de ses plus précieuses qualités étoit la déférence qu'il montroit pour les avis des autres : il airaoit à faire briller ceux qui débutoient dans la carrière des sciences , oii l'on a tant besoin d'encouragement ; il oublioit souvent ses succès pour ne s'occuper que des leurs. Les dé' tracteurs de Montaigne diront peut - être ces éloges ne s'accordent pas avec l'égoïsme qu'on lui suppose et qui devoit percer dans sa conversation , comme il se

montre dans ses écrits. Sans doute il n'eut pas cette modestie feinte qui sert d'enveloppe à la vanité présomptueuse ; il fut un moment sensible à l'accueil distingué qu'il reçut à la cour : mais il n'y porta jamais cette ambition qui ne permet pas le repos et qui décompose le plaisir. Il parut flatté du titre de bourgeois de Rome que les conservateurs de celte ville lai accordèrent , des marques de considération que lui donnèrent le pape et les souverains , et sur-touS

Page 1