S\1\T PAUL
Entre les écrivains illustres que le genre humain proclame ses guides et ses instituteurs, quelques-uns brillent d'une gloire qui n'a jamais trouvé de contradiction, et leurs noms, toujours honorés, n'ont point connu ces disgrâces qu'une postérité, mobile en ses jugements, inflige quelquefois aux rois mêmes de la pensée, créateurs des sciences. On voit Bossuet toujours en faveur, et Descartes, pendant un temps . oublié ou insulté. Ces génies que la renommée délaisse dans certaines époques s'appliquèrent surtout à dévoiler ce qui absorbe le petit nombre des hautes intelligences ; tandis que ceux qu'elle accompagne sans cesse ont puissamment saisi ce qui frappe et ce qui remue tous les esprits. Sur leur front est le sceau de la force populaire, devant lequel s'inclinent les générations humaines, et, plus heureux que les héros de
CM l'ancienne Rome, nul cri injurieux, nul signe improbateur ne vient interrompre leur marche triomphale à travers les siècles. Tant leur empire est absolu, tant ils impriment une vénération profonde!
Ainsi fut Biaise Pascal, et nul peut-être, parmi les plus grands, n'a joui davantage de l'inviolabilité de la gloire. Son parti aété ruiné, ses opinions proscrites, ses découvertes mises hors d'usage par de nouveaux progrès : sa renommée n'a souffert aucune atteinte. Après avoir excité l'admiration d'un siècle aussi pieux qu'éclairé, il traverse, en gardant son premier lustre, cet âge de doute et d'audacieuse incrédulité qui, dans sa haine pour tout ce cpii sentait la religion, dépouilla trop souvent le respect dû au génie. Quel genre de suffrage manque à Pascal ? On a célébré les prodiges précoces de son intelligence, cette vie si courte et pourtant si remplie de travaux et de succès, de vertus et de souffrances, ce style noble, vif, pénétrant, nerveux, sublime, unique, les grâces et l'enjouement de son esprit, la sombre, laitière gravité de sa pensée. Une gloire qui intéressait les savants comme les hommes île lettres, les géomètres comme les théologiens, devait produire un enthousiasme universel ; et dans leur empressement à l'exalter, il semble que les âges précédents nous aient ravi tout motif comme tout moyen de nouveaux éloges. Mais s'il se trouvait que l'admiration pour cet original génie, sans être trop grande, ne fût pas assez éclairée, si ses premiers droits à l'immortalité étaient généralement méconnus, ne serait-ce pas honorer dignement sa mémoire que de les exposer, et, en écartant les nuages du préjugé, de permettre à l'astre de briller enfin de tout son éclat ? C'est du moins l'effort que je tenterai.
La gloire île Pascal est liée aux destinées de l'Église, à la vie de Port-Royal et aux querelles du jansénisme. C'est en vain qu'on voudrait l'en séparer. Quoi qu'on ait dit, ces querelles n'étaient ni ridicules, ni petites. Elles lurent connue les assises où vinrent comparaître l'esprit ancien et l'esprit nouveau, l'un défendu par la ruse et l'intrigue et par Je crédit, l'autre par la science et par le génie, assises tenues en face de l'Europe, et où se débattaient les intérêts du christianisme, de la civilisation moderne, et, par conséquent , du genre humain. Si donc on ne plonge les regards dans ces querelles, si on n'en découvre la raison première dans l'état du christianisme et dans le travail intérieur qu'il éprouvait, à l'époque mémorable d'une lutte imminente entre deux sociétés fameuses, qui divisaient l'Eglise de France, peut-être est-il difficile de comprendre le rôle de Pascal, la nature de ses écrits, et les titres réels de sa grandeur. Je l'avoue, une entreprise qui exige qu'on se place au centre du mouvement chrétien pour le juger, présente quelque chose d'austère et de périlleux; mais, en parlant de Pascal, la crainte de paraître un ami trop sérieux de la vérité serait pusillanime.
Le moyen âge avait vu le triomphe complet et en même temps l'altération du christianisme. Brisant l'ancienne institution politique et saisissant à son tour la puissance des Césars , l'Eglise ne s'arrêta que quand elle fut maîtresse de l'homme tout entier. Une domination absolue, universelle, était nécessaire pour accomplir l'œuvre de la régénération. Enfoncé dans les sens, l'homme de l'ancienne société avait besoin d'être arraché à lui-même et ramené violemment vers Dieu. Qu'arriva-t-il d'une pareille situation? Des atteintes graves, quoique non mortelles, parce qu'elles n'atteignaient
(8 ) point le dogme, mais seulement la discipline et la moralité, turent portées à l'esprit comme à la forme du christianisme. Une religion toute spirituelle dans son essence est obligée de se faire matérielle pour s'emparer de la société païenne, la dissoudre en la dominant , et lui soustraire l'homme qu'elle entretenait dans la corruption; une religion qui n'avait eu d'abord pour armes que les vertus et les lumières de ses fondateurs, est contrainte de tirer le glaive , de verser des flots de sang, pour comprimer les peuples et les retenir sous le joug. L'Etat passe dans l'Eglise; l'Eglise aspire à passer tout entière dans les monastères ; les moyens de sauver les âmes se confondent avec les moyens de gouverner. Le culte perd son antique et céleste simplicité ; il se dénature dans les cérémonies, dans les dévotions ou plutôt les idolâtries des saints, des reliques, des images, et dans une foule d'observances insensées ou stupides. Les mœurs se dépravent; l'ignorance et la violation des devoirs deviennent universelles. Jamais on ne parla tant de pureté, et jamais peut-être la vie ne fut moins pure. Loin de la régler, la religion pervertie la pervertit encore. Les plus redoutables et les plus augustes mystères, jouets de consciences dégradées, sont un appel public à la prévarication. Quelquefois la communion précède le crime et la confession le suit. Dans le sanctuaire siègent la mollesse et la volupté avec la cupidité insatiable, qui trafique audacieusement de toutes les fonctions sacrées. Les retraites destinées à protéger l'innocence ou le repentir dégénèrent en autant d'abris et d'encouragements pour la licence. La faculté de pécher se vend et s'achète dans le commerce des indulgenees; le ciel est mis à l'encan , et quelques libéralités, moins encore, quelques pratiques ridicules, expient les actions les plus cri-
(9) minelles. Lecasuisme, triste fils de la scolastique, aehève de renverser les idées morales par ses subtiles distinctions, qui changent le vice en vertu. La corruption déborde partout, et Tes chrétiens , comme le remarque Fleury, ne diffèrent uèredes païens que par de vaines cérémonies, qui ne rendent point les hommes meilleurs. »
Nous n'accusons pas les chefs du gouvernement ecclésiastique, dont plusieurs furent des héros et des saints. L'étahlissement de la théocratie dans le catholicisme est venu du cours des choses. Mais il sera permis de dire que l'effet le plus important de cette action confondue du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel fut d'en préparer la fin, et de communiquer à L'humanité la force de se passer d'un tel secours. En effet, au milieu de tous ces abus et de tous ces désordres, la divine influence du christianisme se faisait sentir. Il avait enlin un monde entièrement à lui , dans lequel rien ne restait de l'ancienne civilisation. Alors son esprit rénovateur envahit l'homme sans obstacle et l'emporte invisiblement au sein de Dieu; et tandis qu'au dehors il l'opprime, au dedans il l'affranchit et il l'élève à une communication immédiate avec la raison souveraine, principe premier de sa force. Moment solennel dans l'histoire de l'esprit humain, révolution intérieure et merveilleuse qui renfermait le germe de toutes les autres! En retrouvant Dieu, l'homme se retrouve lui-même, reconquiert le sentiment de ses droits, et se prépare à l'enfantement d'une société qui les reconnaisse, qui l'en mette en possession. Déjà, de ce tombeau mystique du moyeu âge, ou l'esprit humain reste enseveli pendant des siècles pour y recevoir la vie nouvelle que lui apporte le christianisme, il sort des prémices de re-