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surrection. Ce sont les communes, apparition première du monde moderne, et où, pour la première fois, s'organise le travail libre; c'est en général le désir partout senti de passer à un étal meilleur, un sourd mais vaste besoin d'indépendance. Les études et les lumières, qui avaient péri comme tout le reste, commencent de renaître, et leurs progrès s'unissent à ceux de l'esprit nouveau et des communes. Tous ces progrès rendent indispensable une reforme. L'Eglise est conjurée par ses plus respectables enfants de l'exécuter (i)*; mais, depuis longtemps, les pontifes romains ont succombé à la corruption générale, dont quelques-uns même paraissent les modèles. Toujours donc ils repoussent ou éludent la réforaie volontaire, et la réforme violente éclate.
Est-il besoin de dire jusqu'où le décbaînement d'une réaction aveugle précipite les nouveaux apôtres? On avait ramassé tous les pouvoirs humains dans le pouvoir de l'Eglise, concentré le pouvoir de l'Eglise dans le pouvoir du pape ; ils abolissent le pouvoir du pape, et dispersent le pouvoir de l'Eglise dans les pouvoirs politiques. On avait mis la piété dans les cérémonies et les œuvres illusoires; ils nient le mérite des pratiques religieuses et même des œuvres morales. En combattant le mal par des remèdes extérieurs et faciles , on semblait en méconnaître la profondeur, ainsi que la nécessité de la grâce, de cette opération intime de Dieu dans les âmes , qui donne l'amour du bien avec la force de l'accomplir; les réformateurs ne voient qu'impuissance, que plaie incurable dans la nature humaine; la grâce
"°l Les chiffres indiquent quelques développements essentiels qui sont renvoyés à la fin sous forme de note".
est exaltée, et règne victorieusement sur les ruines du libre arbitre. Cette lugubre doctrine, qui fut celle de Pascal et des jansénistes, n'était point, comme on l'a cru, en contradiction avec l'esprit général de la Réforme , elle répondait à un impérieux besoin de l'époque, celui de sentir énergiquement la présence intérieure de Dieu, si longtemps écartée par le règne de la plus grossière superstition ; elle tendait à rappeler, quoique par une voie fausse et dangereuse, le christianisme au véritable objet de sa mission, qui est de nous exposer dans la partie la plus intime de nous-mêmes à l'action réparatrice de la Divinité; elle sapait aussi la théocratie. Si l'on est persuadé que Dieu seul nous meut, c'est-à-dire, qu'il veut pour nous, quel autre secours faut-il, et quelle autre dépendance pourrait-on reconnaître ? Alors tombent les institutions quelles qu'elles soient. De là les tendances anarchiques du protestantisme. Mais s'il met l'Eglise en pièces et l'Europe en feu, il ébranle jusqu'aux fondements cette domination terrible qui, d'abord nécessaire pour régénérer l'homme, ne fait ensuite que le comprimer et empêcher qu'il se développe. Voilà comment s'expliquent la formation et la décadence du moyen âge, la naissance et les premiers agrandissements de la civilisation moderne et la marche du monde. C'est ainsi que la Providence tire le bien du mal, et qu'un conseil éternel, immuable, comme dit Bossuet, se cache parmi tous ces événements que le temps semble déployer avec une si effroyable confusion.
Si quelque chose eût pu corriger les chefs du catholicisme, c'était le spectacle d'un semblable bouleversement. Ils n'y virent que le besoin d'employer d'autres moyens pour persévérer dans leurs anciens écarts. De cet aveuglement inté-
resse naquit la Compagnie de Jésus , qui fit trembler les rois et qui trembla devant Pascal. Par les efforts de cette milice nombreuse, habile, dévouée, qui, s'insinuant parmi les gens instruits et parmi les ignorants, parmi les grands et les riches, et parmi les petits et les pauvres, dans les cours, sur les trônes, et dans les multitudes, gouvernait toutes les consciences, on parvint, grâce d'ailleurs à quelques occasions plus favorables, à arrêter le protestantisme, mais sans l'entamer. L'Église était entraînée dans une lutte déplorable contre l'esprit nouveau, qui pourtant était le fruit glorjeux de ses entrailles. Cbargés de relever l'organisation des siècles barbares, que minait, que battait en brèche cet esprit chrétien qui doit changer le monde, les jésuites, malgré des talents, des services et des vertus incontestables, se trouvaient condamnés, par leur origine, à l'odieux et vain labeur de cultiver les abus qui avaient fait naître, qui nourrissaient , j'allais presque dire qui justifiaient le protestantisme. Quelle sève, cependant, quelle vigueur belliqueuse dans ce moyen âge, tout contre nature, transitoire! On le croyait épuisé, mourant, et il engendre des athlètes capables de vaincre la révolution qui le dévore, si cette révolution pouvait être vaincue. Ils sont tombés enfin sous les attaques de leurs ennemis et du temps; ils sont tombés sans retour, les formidables soutiens d'un régime déchu; et cette ombre d'eux-mêmes, qu'on a vue, par un prodige nouveau, s'agiter sur leurs ruines, naguère encore jetait l'alarme et l'épouvante dans le camp des vainqueurs!
Avec la puissance croissante des jésuites semblait s'évanouir l'espoir d'une réforme pacifique dans l'Eglise. La réforme hors de l'Église, privée de règle et d'appui, conduisait
( «3 ) peu à peu à l'entière destruction du christianisme. Les abus d'un côté, les excès de l'autre, ici la haine du pouvoir, là une obéissance d'esclave et la crainte de la raison; nulle part l'alliance féconde, l'alliance indispensable à l'Eglise comme à l'Etat, de l'ordre et de la liberté.
Telle était la face des affaires chrétiennes, lorsque Port- Royal descendit dans l'arène, armé du génie de Pascal.
Une humble solitude, vouée au silence et à la prière, était devenue, par un merveilleux concours de circonstances, le centre d'un parti puissant, un foyer de lumière, le dernier refuge de la liberté religieuse. Là régnaient la grâce de Jansénius et la philosophie de Descartes, cette immortelle déclaration des droits de la pensée; là florissaient les mœurs de la primitive Eglise et la connaissance de l'antiquité sacrée et profane; là se recueillaient les preuves solides de la foi, s'éclaircissaient les principes de la raison et les règles du langage. Ramenant la simplicité des patriarches, des apôtres (*) et des premiers Romains , les délassements étaient l'agriculture et les métiers. Les âmes avides de perfection évangélique, les écrivains jaloux de se comprendre euxmêmes et de bien dire, venaient chercher les conseils avec les exemples. Tandis que Racine y formait son goût naissant, la duchesse de Longueville y répandait la tendresse de son cœur dans les soupirs de la pénitence, et jetait sur cette solitude quelque chose de la majesté de sa royale origine. Là remuaient des instincts d'indépendance, qui attirèrent plus d'un noble débris de la Fronde. Là respirait la haine des
(*) Tout le monde sait que saint Paul, par exemple, faisait des nattes.
jésuites dans cette famille des Arnauld qu'on a justement comparée à l'une de ces vigoureuses familles de l'ancienne Rome. Avec ses stoïques amis, les Nicole, les Maistre, les Sacy, les Renaudot, les Hermant, les Tillemont, Arnauld, qu'un grand siècle appela le grand Arnauld, était la colonne de ce portique chrétien.
Port-Royal résolut de combattre à la fois les jésuites et les protestants, d'épurer les mœurs sans altérer les dogmes, de détruire la théocratie sans briser l'unité catholique : entreprise aussi noble que vaste et difficile, dont quelques erreurs n'ont point effacé la gloire! Port-Royal, c'est la raison réclamant dans l'Eglise sa place naturelle, sous la protection de la science et de la vertu; c'est la lutte de l'esprit chrétien contre un christianisme souple, ambitieux, mondain; c'est une sainte insurrection contre la plus insupportable des tyrannies, celle qui s'attaque aux consciences. En vain un étranger spirituel et quelquefois éloquent, mais à qui ses talents ne doivent pas faire tout pardonner, Joseph de Maistre, est venu rajeunir de vieilles injures. La cause qu'il défend, ses haines et ses admirations le trahissent trop; et il suffit pour absoudre Port -Royal qu'il ne puisse l'accuser sans être injuste envers Pascal et Rossuet, sans faire le procès aux plus beaux noms de l'Eglise gallicane et de nos anciens parlements, sans insulter nos gloires nationales les plus pures. Les ennemis de Port-Royal n'ont pas manqué dès l'origine de lui reprocher ses traits de ressemblance avec la réforme. Gomme elle, et mieux qu'elle, il sut, en effet, combattre les casuistes, le relâchement de la morale, l'exagération du culte extérieur; comme elle, il voulait remettre les âmes en présence de Dieu, et l'excès de son zèle l'en-
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traîna aussi à détruire la liberté humaine. Tant il était difficile, sans les mutiler, de les arracher à leurs funestes impressions! Mais cette ressemblance, au fond et à part une erreur spéculative, était un titre de gloire; elle prouve que Port-Royal avait compris cette vérité capitale, que le seul moyen pour l'Eglise de triompher du protestantisme, c'est de le rendre inutile, c'est, en réformant pour lui, de lui enlever jusqu'au prétexte de l'existence. Là étaient la force de l'avenir et la consolante espérance d'une nouvelle et plus haute unité. Quand donc ceux à qui il fut interdit par l'Evangile de dominer les hommes détourneront-ils les yeux de ce moyen âge, si affreux pour la religion, mais si éblouissant pour eux, qu'il leur donne le vertige et les pousse trop souvent à la compromettre? Si, pour les convaincre de la stérilité de leurs regrets, les avertissements des siècles passés sont insuffisants, n'ont-ils pas devant eux la grande et vivante leçon de la révolution française?
Telle est la puissance des idées, qu'il fallut les forces réunies de Rome et de Louis XIV pour étouffer la voix libre de quelques solitaires. Tu succombas, malgré l'appui du génie, berceau vénérable des lettres françaises, asile privilégié de la raison nouvelle et des vertus antiques! Tes murs sont tombés, et la colère de l'implacable monarque a fait passer la charrue sur tes ruines! Mais tu étais animé d'un impérissable esprit. Tout le siècle de Louis XIV recueillit ton héritage. Le grand roi lui-même, subjugué par la nécessité et dirigé par Rossuet, secondait tes vœux de réforme . lorsqu'en présence de la théocratie il proclama les droits des rois, avant-coureurs des droits des peuples. Il te fallait, comme à ton Pascal, la consécration du malheur; et en t'en-
( '6 ) voyant la persécution et la ruine, Louis XIV a plus fait pour ton illustration que s'il eût jeté dans tes déserts quelque magique palais, quelque Versailles orgueilleux. Sans cesse le nom de Pascal rappellera vers toi les regards reconnaissants de la postérité; on se dira que tant d'éloquence n'est point sortie d'un fanatisme étroit et sauvage, mais du généreux esprit qui sait prendre toutes les formes pour combattre toutes les tyrannies; et tant que vivra le sentiment de la dignité humaine, tant qu'on distinguera l'ardeur de la foi de l'abrutissement de la raison, tant que les belles qualités de la langue française conserveront des admirateurs, ton souvenir sera cher à tous les cœurs religieux, à tous les amis des lettres, de la philosophie et de la liberté. Ce fut un beau triomphe pour Pascal, lorsque tant d'âmes saintes confièrent à son zèle le salut de leur cause, lorsque tous ces hommes, auxquels ne manquaient sans doute ni les lumières, ni le talent, lui remirent la plume comme au plus digne. Pascal était fait pour Port-Royal ; une forte éducation domestique avait trempé son âme dans l'étude et la vertu. Atteint dès sa jeunesse de souffrances presque continuelles, la mélancolie et l'ardeur religieuse le détachaient des choses humaines et rélevaient au-dessus des puissances de la terre. Mais Port-Royal n'était pas moins fait pour Pascal; c'était le seul théâtre où il pût se développer dans un siècle qui avait enchaîné l'éloquence politique. Sous un extérieur sévère, comme les sciences qu'il avait cultivées jusqu'alors, dans un corps faible, il cachait une pensée orageuse, de la passion et une mâle audace. Avec Port-Royal, il eut une tribune, un parti, de grands intérêts, de grandes idées, tout ce qui peut exciter et enflammer l'éloquence.
I '7 ) Les commencements de Pascal avaient vivement attiré l'attention du monde savant. Mais pourtant, il faut le dire, les sciences n'étaient point sa vocation véritable, elles ne furent que l'essai de ses forces et de sa réputation. Il les cultiva sans inspiration, les abandonna de bonne heure et de plein gré. On peut concevoir Deseartes, rénovateur de la philosophie, faisant peu de cas de sa Géométrie, quoiqu'elle soit le plus grand monument du génie mathématique; mais celui qui, sans être capable d'écrire le Discours sur la méthode , ou les Méditations métaphysiques, appelait la géométrie un métier, a la vérité le plus beau du monde, était-il réellement né pour les sciences? Ne céda-t-il pas à l'exemple, aux leçons et à l'autorité d'un père , ami instruit des Fermât et des Roberval, et qui le devint de Descartes, après avoir été son adversaire? Cette remarque ne touche point à la renommée de Pascal ; il n'en devient même que plus intéressant de voir comment , porté par des circonstances heureuses à des études qui ne répondaient pas à son vrai talent, il y déploya néanmoins une pareille force de tète. Brillants préludes, qui donnèrent au défenseur de Port-Royal et du christianisme une autorité qui, aujourd'hui encore, augmente l'influence de son nom. Et cet ordre, cette clarté dans les idées, cette rigueur de raisonnement, cette sévérité de style, qui ne l'abandonnent jamais au milieu des éclats de l'éloquence , ni même des élans inspirés de la conception, ne les dut-il pas en partie aux premières occupations de sa pensée?
Le vulgaire est tellement frappé du génie , qu'il ne peut se résoudre à le croire une chose naturelle, et se persuade qu'il doit être annoncé par des prodiges. Les anciens nous parlent d'abeilles qui se reposent sur les lèvres d'enfants prédestinés,
( i8) de cygnes qui jouent dans leur berceau, d'aigles qui s'en échappent. L'imagination moins poétique des modernes place dans la précocité la merveille prophétique. C'est Bossuet, roi de l'éloquence chrétienne, qui à seize ans ravit par la puissance de sa parole une assemblée de beaux esprits; c'est Pascal inventant à douze, sans livres, sans maîtres, une partie delà géométrie, qui avait coûté plusieurs siècles d'efforts aux philosophes anciens. La sœur de Pascal nous apprend que son jeune frère, enflammé d'une ardeur curieuse parles savantes conversations qu'il entendait chez lui, se livrait en secret à l'étude de la géométrie, et qu'il fut surpris un jour traçant la figure qui sert à démontrer la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide. Pour arriver à la vérité que cette figure est destinée à rendre sensible , que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, il n'était point nécessaire d'avoir pénétré tout l'enchaînement des vérités antérieures; il suffisait , par exemple, de connaître un principe général d où elle se déduit facilement, celui de la mesure des angles inscrits qui ont le sommet à la circonférence, et il n'est point invraisemblable que Pascal l'eût appris dans les discours de son père et de ses amis. Cependant il montra une pénétration et une aptitude à penser par soimême bien étonnantes dans un «âge aussi tendre. Ces dispositions heureuses devaient enchanter un père et être fort remarquées; mais faut-il les proposer à l'admiration du genre humain? Qui n'aimerait mieux avoir, à soixante-douze ans, comme Lagrange, créé la théorie de la variation des constantes arbitraires, pour déterminer les perturbations des mouvements célestes, que de s'être, à douze, signalé par la découverte d'une vérité commune? Nous n'attachons pas plus d'impor-
( »9 ) tance à ce traité des sections coniques, simple reproduction de ce qu'on savait depuis Appollonius , et qui avait été vanté à Descartes pour l'élégance des démonstrations.
L'invention de la machine arithmétique était déjà un titre plus sérieux. Elle avait pour but d'épargner aux mathématiciens la partie la plus mécanique et la plus ingrate de leurs travaux. On livre les nombres au docile instrument, et il produit le résultat d'une opération intelligente. Il semblait presque réaliser le rêve du matérialisme , en donnant à la matière la faculté de calculer. Pascal a dit lui-même que sa machine « fait des effets qui approchent plus de la pensée que ce que font les animaux. » Or non-seulement elle est à l'infini des animaux comme les animaux à 'l'infini de l'homme; mais elle n'offre pas même l'indispensable caractère des grandes découvertes, l'utilité (2j. Leibnitz, dans les distractions de son génie, essaya de la perfectionner, comme il essaya de perfectionner les figures du syllogisme. Mais il laissa ces deux instruments aussi stériles qu'il les avait trouvés.
Les célèbres expériences touchant la pesanteur de l'air jetèrent un vif éclat sur le nom de Pascal en l'associant à ceux de Torricelli et de Descartes. Il s'y mêla d'assez tristes récriminations entre des hommes faits pour se comprendre et s'estimer. On sait aujourd'hui que le fond de la découverte appartient à Torricelli et à Descartes , et il n'existe aucune raison de taire ce que Pascal dut au père de la philosophie moderne. Descartes avait prédit le phénomène de l'abaissement du mercure , que Pascal fit vérifier au Puy de Dôme. Mais ce dernier conserve le mérite d'avoir dirigé des expériences décisives, et d'avoir par là confirmé et rendu populaires des vérités aussi neuves que fécondes. Une circonstance
à remarquer, c'est que le principe de l'horreur du vide avait d'abord été adopté par celui-là même dont les travaux allaient le détruire sans retour et le l'aire reléguer parmi les plus creuses chimères de l'école.
Dans ce premier effort des mathématiques, pour soumettre les phénomènes physiques à l'empire du calcul, Pascal semblait avoir choisi de prédilection la partie la plus fugitive de la nature. Après les expériences sur les effets de la pesanteur de l'air, il détermina la pression des fluides sur chaque point des parois des vases qui les contiennent, et donna les lois de leur équilibre. Ces importantes recherches de physique mathématique, auxquelles les progrès du temps n'ont rien changé, composent peut-être la partie la plus réelle, sinon la plus brillante, de la gloire de Pascal dans les sciences.
Le triangle arithmétique serait une invention belle pour l'antiquité; mais il n'offre ni la puissance, ni la généralité des méthodes modernes. Mis au jour à une époque où l'analyse reçut des accroissements qui semblent fabuleux , il n'a servi qu'à son inventeur. Un tableau de forme triangulaire, divisé en compartiments égaux, présente les combinaisons d'un nombre de choses prises une à une, deux à deux, trois à trois, indéfiniment, et la somme des nombres naturels, celle des nombres figurés de tous les ordres, et sert, par un ingénieux artifice, à former les coefficients des puissances, tels que les donne la célèbre formule du binôme de Newton. Il n'y avait qu'un pas à faire pour saisir cette formule si simple, si élémentaire , et à la fois si vaste, qu'elle embrasse le corps entier des mathématiques ; elle se dessinait sous les yeux de Pascal; on est vraiment étonné qu'il n'ait pas su la
voir, et qu'il ait laissé cette découverte à l'auteur des Principes de la philosophie naturelle.
Maître d'une théorie des combinaisons, Pascal créa le calcul des probabilités, et montra le hasard, sous ses apparents câpriers , réglé aussi par les mathématiques. Ce qui ne lui fait pas moins d'honneur, c'est la sagesse avec laquelle il mit des bornes à sa propre découverte, en ne l'appliquant qu'à une question de pure curiosité, la seule qui soit de son ressort, je veux dire , les jeux de hasard. Le triste et funeste exemple de transporter le calcul des probabilités dans les sciences morales, qui devait trouver tant d'imitateurs, fut donné par Jacques Bernouilli. Mais ce n'est plus le hasard soumis au calcul , c'est la vertu , la justice, la vérité soumises au hasard et à la fatalité!
Il y avait alors parmi les géomètres une grande ardeur pour une courbe fameuse, récemment signalée à leur attention par l'ami de Descartes, le père Mersenne , utile médiateur entre les savants. C'était la eycloïdeou roulette, qui consiste dans l'espace parcouru, à chaque révolution, par un point d'un corps circulaire en mouvement sur une surface, tel, par exemple, que le clou d'une roue de voiture qui marche. Depuis que Huygheus a su tirer de cette courbe l'égale durée des oscillations du pendule , l'application du pendule aux horloges, celle des horloges à la détermination de l'aplatissement des pôles, aux observations astronomiques et aux usages de la vie, depuis que Leibnitz a surpris dans la même courbe la ligne de la plus courte descente, on a laissé l'étude désormais épuisée de la cycloide. Aujourd'hui , c'est le règne de la majestueuse ellipse qui abaisse la hauteur des cieux sous
la main de l'astronome. Tant il est vrai que le monde inflexible de la géométrie a aussi ses changements et ses modes!
Comme tous ses savants contemporains, Pascal s'occupa donc de la cycloïde, et sembla même y mettre trop d'importance et peut-être un peu de vanité. Il résolut le problème général de la cubature des solides de cette courbe , ainsi que plusieurs autres questions non moins difficiles qui s'y rattachent. S'il n'offre rien qui approche des grandes vues d'Huyghens, ce qu'il trouve, privé du caicul intégral et avec le seul secours de son triangle arithmétique et de la balança si compliquée d'Archimède, est un vrai tour de force. Ce fut pour Pascal le couronnement de ses travaux de pure science.
Nous le demandons maintenant : y a-t-il là rien de comparable à la géométrie analytique de Descartes, au calcul infinitésimal de Leibnitz, à la simple ébauche de la théorie des mouvements célestes de Newton ? Que sont tous les efforts pour résoudre quelques problèmes particuliers auprès de la découverte de ces méthodes générales qui constituent la science? Il faut juger Pascal sur ce qu'il a fait, non sur ce qu'on imagine qu'il eut pu faire. A-t-il donc besoin de titres empruntés ?
Mais en parlant ici de la cycloïde, je parais oublier que Pascal ne s'en occupa que pour se distraire d'intolérables douleurs; que, depuis longtemps, il avait renoncé aux mathématiques et trouvé la voie de son génie. L'orage qui grondait sur Port-Royal avait fait éclater tout ce que son àme renfermait de religieuse ardeur et d'impétueuse éloquence. Hâtons-nous de le voir aller à la gloire par les coin-
bats et la souffrance, dominer l'opinion , reine du monde, et lutter par la puissance de sa parole contre les plus formidables puissances de l'univers.
Si l'on a bien compris le travail intérieur qui s'opérait dans le christianisme à l'époque de la réforme, ainsi que la cause secrète qui poussait les âmes religieuses dans de sombres et farouches doctrines, on ne sera point surpris qu'elles aient gagné Pascal comme ses compagnons de solitude. La théologie chrétienne n'a point d'abîme plus difficile à sonder que celui de la grâce. Il ne s'agit pas seulement d'admettre le concours général et nécessaire de l'action conservatrice de Dieu dans les opérations des créatures : l'homme n'est plus ce qu'il était en sortant des mains de son auteur; déchu et misérable, atteint dans toutes ses puissances, il a besoin d'un secours surnaturel, de l'action réparatrice de Dieu pour renaître à la vérité, au bien, à la dignité de sa nature. C'est là proprement la grâce. Comme le libre arbitre a été plus profondément blessé que la raison, qu'il est plus porté au mal qu'elle-même à l'erreur, c'est sur lui que la grâce doit agir avec plus d'énergie. Mais elle ne peut le supposer entièrement détruit; car alprs que resterait-il à réparer? L'Église, laissant aux écoles l'incertitude des explications, a toujours soutenu d'une main ferme ces deux vérités, la nécessité de la grâce, la réalité de la liberté humaine. Les protestants avaient entièrement sacrifié la dernière. Rien n'égale l'audace, tranchons le mot, le cynisme dogmatique de Calvin, lorsque, sous prétexte de confondre une orgueilleuse raison, il n'hésite pas à faire remonter jusqu'à Dieu la responsabilité de tous les crimes et de toutes les folies de la terre. Rendons cette justice à Pascal et à ses illustres amis :
jamais des conséquences aussi révoltantes ne souillèrent leurs ouvrages ; ils s'efforçaient même de séparer leurs principes de ceux des protestants. A la vérité, ils avaient beau marquer cette différence, elle s'effaçait toujours; ils voulaient la liberté de l'homme, et en dépit d'eux ils l'immolaient à la grâce. Par un contraste qui ne doit plus nous étonner, ce fut Molina, ce fut l'ordre des jésuites qui défendit la cause du libre arbitre. Avec leur clairvoyance et leur habileté pratiques, les jésuites sentirent bien où était le faible des jansénistes, et ils firent porter toutes leurs attaques sur la partie vulnérable. Par ce côté ils étaient forts, car ils avaient la vérité pour eux. On dirait que Pascal, dans la défense, a deviné que la controverse de la grâce est trop favorable à ses adversaires; il attend, pour l'aborder directement, qu'il ait conquis l'opinion publique. Que fait-il , avant tout? Il oppose à ses ennemis leur propre tactique ; il transporte la guerre chez eux. Il se présente comme l'athlète de la raison, de la morale, de l'antique et libérale constitution de l'Église, contre l'esprit de relâchement, de domination et de despotisme que veulent perpétuer les jésuites, et, au milieu des excès des partis, il sait encore servir les intérêts du genre humain.
Là aussi Pascal était fort de toute la force de la vérité. Il le fut bientôt de celle de l'opinion. Cependant il fallait attaquer la société dans les auteurs de ses maximes, scolastiques pesants, protégés par la masse de leurs in-folio. Comment saisir, dans leurs inextricables subtilités, ces apôtres de l'équivoque et des faciles accommodements? Comment intéresser le public aux erreurs de l'école ? Pascal n'avait qu'un parti à prendre.
Vouloir éclairer des casuistes ou des sophistes sur leurs
( a5 ) égarements, serait une entreprise vaine, puisqu'ils en font métier. Il ne reste done qu'à détruire leur crédit dans l'esprit des peuples. Pour cela, il faut les rendre ou ridicules, ou odieux, et exciter contre eux ou le mépris, ou la haine. Le ridicule est le plus sûr, mais il demande une nation spirituelle, enjouée, comme les Athéniens et les Français. Aussi est-il une arme terrible dans les mains de Platon contre les sophistes , dans celles de Pascal contre les casuistes, dans celles de Voltaire contre l'intolérance et le fanatisme. Heureux ce dernier si ses plaisanteries eussent toujours respecté la foi et la pudeur !
S'agit-il cependant de ces erreurs qui renversent les principes de la raison, ou de la justification de ces crimes qui révoltent la nature? Après avoir immolé les auteurs à la risée, Platon et Pascal les accablent de l'indignation publique. Aux railleries de plusieurs de ses dialogues, surtout de l'Euthydème, Platon joint l'éloquence du Gorgias ; Pascal, au milieu des Provinciales, quitte la plaisanterie et prend le ton de l'orateur. Si Platon est plus solennel, plus ample, plus dramatique, Pascal est plus vif, plus pressant, plus nerveux. Tous les deux demeureront les inimitables modèles de la raillerie, de la force comique , avouée par le goût le plus sévère et par la morale la plus pure.
On connaît l'événement qui donna naissance aux Provinciales et à une guerre régulière et acharnée entre les deux sociétés rivales : ce fut le procès d'Arnauld devant la Sorbonne. Renverser Arnauld, c'était ahattre Port-Pioyal. Il en était l'àme, moins encore par la supériorité du talent et du savoir, que par celle du caractère. Inflexible, ardent, infatigable, il avait toutes les qualités d'un chef de parti doctri-
( 26 ) nal. La cour de Rome le redoutait; Bossuet le respecta. I n jour Nicole , lassé de tant de luttes, parlait de se reposer. Vous reposer! s'écrie impétueusement Arnauld, et n'aurezvous donc pas l'éternité entière pour vous reposer? Chassé de la Sorbonne, forcé de sortir de France, il ne cesse de verser les flots de son inépuisable polémique sur Rome, sur les jésuites, sur les protestants, sur Malebranche. Arnauld n'était pas écrivain, quoiqu'il y ait des étincelles de génie dans l'immense collection de ses œuvres. C'était un homme d'action; il agita puissamment les aines, et sembla communiquer à tous les siens son indomptable opiniâtreté. Tous, et Pascal à leur tète, moururent dans la foi de leur secte.
La censure d Arnauld semblait inévitable. Les jésuites l'avaient assurée par leur alliance avee les dominicains et les autres ordres, débris du moyen âge, qu'un secret instinct rapprochait des adversaires de l'esprit nouveau. La minorité, qui soutenait Arnauld, appartenait au clergé séculier.
Devant ce coup imminent, paraissent les Provinciales , comme une protestation anticipée. Malgré le succès inouï delà première lettre, la censure est prononcée. Les Provinciales continuent et portent la cause à un tribunal de qui relèvent et la Sorbonne et les corps les plus puissants, le tribunal de la raison publique. C était la première et la plus grande des hardiesses dont elles menaçaient. Pascal, à l'ombre d'un nom supposé, attaque sans pitié cette Sorbonne séculaire, où était née la théologie scolastique, la dépouille de son prestige, ouvre son vénérable sanctuaire à l'œil profane de la multitude. Les femmes même vont entendre les questions de théologie. Mme de Sévigné en parlera dans ses Lettres, et en vérité avec une exactitude qui surprend.
( =7 ) La grâce de Janséniiis n'a point d'interprète plus lucide, pas même Aruauld, qui vient d'en être la victime. Voilà les débats soumis au peuple sur des opinions qu'une révolution européenne a montrées brûlantes de démocratie. Quelle nouveauté sous le règne de celui qui disait : L'Etat, c'est
moi !
On comprend que Louis XIV ne devait point pardonner à Port-Royal. Pascal secondait aussi les progrès de la raison et du libre examen, par l'admirable clarté qu'il répandait pour la première fois, à l'aide de la langue française, sur des matières difficiles, jusque-là réservées à la langue des écoles. Dans un genre plus sérieux, Descartes avait donné l'exemple pour la métaphysique, et, avant lui, Bernard de Palissy et Jean Rey pour l'histoire naturelle. Le besoin de voir, de juger par soi-même, commençait." Une fois ce besoin développé dans la nation , une fois les yeux accoutumés à la lumière, ne fût-ce que sur un seul objet, il était impossible de dissimuler longtemps les abus et les vices de l'ordre social. C'était préparer la guerre que le dix-huitième siècle allait leur faire.
On a quelquefois accusé Pascal et les autres fondateurs de la prose française, d en bannir la grâce naïve, l'abondante facilité, la liberté énergique, les couleurs saillantes qu'elle offre dans les vieux auteurs. Il le fallait bien, puisque, comme le remarque Bossuet, elles appartiennent aux jeux de l'enfance volage et de la jeunesse emportée, et non point à la maturité formée par le bon sens et réglée par l'expérience. Pascal communique à la phrase la netteté, la concision, la rapidité, l'élégance, une rigueur presque mathématique et L'aptitude à suivre tous les mouvements de la pensée. Avec
( s8 ) ces qualités paraissent la grâce, l'aisance, la fécondité, la hardiesse, l'énergie, l'éclat, la pompe qui conviennent à une culture parfaite de l'esprit. En devenant la langue de l'intelligence, notre langue reste toujours celle de l'imagination et des passions, mais de l'imagination éclairée, agrandie par les idées, et des passions épurées par les sentiments ; la plus avancée, la plus accomplie que les mortels aient parlée, parce qu'elle rend le mieux l'être pensant et libre; elle semble l'organe naturel de la civilisation actuelle, qui sera celle du monde.
Je ne dirai point ce que Port-Roval a fait pour cette langue. Mais peut-être n'a-t-on pas assez observé l'heureuse influence de l'esprit de parti sur sa formation. Par un nouveau trait de ressemblance avec les protestants, les jansénistes se servaient en tout de l'idiome vulgaire, pour intéresser à leur cause l'opinion publique. Ils produisaient en français la grammaire, la logique, la théologie, ils traduisaient l'Ecriture, les offices de l'Eglise, et jusqu'au Missel. Toutefois, il y avait entre eux cette différence, que les réformés descendaient à l'élocution de la multitude, tandis que les jansénistes cherchaient à l'élever à eux (3).
C'est donc un événement mémorable que l'apparition du livre de Pascal. 11 fait époque dans la langue française; il est le manifeste d'une opposition religieuse et politique, et il a visiblement contribué à l'avancement de l'esprit humain.
La forme en était alors assez neuve; on avait encore peu composé par lettres. Le plan, à la fois simple et vigoureux, n'est point indiqué d'avance; mais à la manière de Platon, il s'arrange de lui-même selon le courant des idées; ce qui alimente sans cesse la curiosité et ménage la surprise. Les
( *9 ) trois premières lettres se rapportent à l'affaire d'Arnauld; les questions de la grâce y sont effleurées : le but principal est d'appeler l'intérêt sur les jansénistes, le mépris et l'animadversion sur leurs ennemis. C'est un prélude qui soulève l'attention du public. La quatrième sert de transition aux si v qui suivent et où sont exposés et flagellés, avec une verve qui ne tarit point, les incroyables paradoxes des casuistes. Dans les huit dernières reviennent les deux grands objets de l'ouvrage, la morale des jésuites et la controverse de la grâce, mais avec la dialectique et la véhémence d'une éloquence accablante. D'un bout à l'autre c'est une lutte sans relâche, où les armes ne sont changées que pour frapper plus fort.
Ces trois parties bien distinctes des Provinciales ont chacune leur style et leur exposition propres. C'est d'abord un récit animé, vivant, des intrigues et des sourdes menées qui se pratiquent à l'ombre des monastères, récit qui amène tour à tour sur la scène les jacobins, les molinistes, les jansénistes, et fait voir agissante la conspiration contre Port- Royal. Dans la seconde partie, tout se passe entre deux acteurs. Le casuisme, saisi corps à corps, prend sous vos yeux toutes ses transformations , et se montre toujours faux , toujours ridicule, souvent horrible, abominable. Enfin, à partir de la onzième lettre, Pascal rejette tout artifice, s'adresse directement à l'ordre entier des jésuites, ou au confesseur du roi , qu'il nomme, et s'abandonne à l'impétueuse liberté de son naturel. Je ne conçois donc pas le reproche de monotonie qu'on a fait aux Provinciales. C'est toujours, dit-on, un jésuite imbécile aux prises avec un homme d'esprit qui lui soutire toutes ses sottises. Une telle critique ne pourrait tomber (pie sur la seconde partie, et dès lors perdrait de sa force.
Le reste de 1 ouvrage est d'un autre ton, et présente des situations différentes» Mais dans la seconde partie même, quelle variété de sujets, quelle beauté de détails, quel imprévu de naïvetés, d'imaginations risibles, que de ressources pour intéresser!
\u milieu des plaisanteries et des jeux du dialogue, au milieu des saillies , des traits heureux , des tours piquants , des mots qu'on n'oublie plus, au milieu du comique de ces personnages si bien pris sur le fait, si vrais, si complets, que leur nom, devenu populaire, cesse d'être un nom propre, désigne tout un genre, et enrichit la langue d'expressions nouvelles, Pascal ne perd pas de vue la grâce, et il lui doit les deux beaux mouvements qui frappent à la fin de la seconde lettre et au commencement de la cinquième, et qui présagent l'éloquence des dernières. Mais voyez surtout, dans la première partie, avec quel art il donne le change au lecteur, réduit à rien l'importance des matières discutées, et vous faitadmirer qu'âne tempête si violente ait d'aussi faibles causes. Tandis qu'on rit de cette grâce suffisante qui ne suffit pas, de ce pouvoir prochain qui laisse l'homme impuissant , de ces moines pins faciles à trouver que des raisons, et qui marchent au combat sous l'étendard d'un mot qu'il n'est pas permis d'expliquer, tandis qu'on s'écrie volontiers avec l'auteur: Heureux les peuples qui l'ignorent, heureux ceux qui ont précédé sa naissance! tandis qu'on plaint ce pauvre M. Arnauld ., hérétique d'une hérésie personnelle, hérétique, non pour ce qu'il a écrit, mais pour ce qu'il est M. Arnauld, Pascal , sous ces flots de sarcasme, poursuit secrètement son dessein, dogmatise, insinue son erreur, et, par le comble de l'habileté, la donne pour une vérité reconnue, avérée et
( 3i ) complètement hors de discussion, quand au contraire la discussion n'a pas d'autre objet. Cela ne ressend)le-t-il pas, s'il est permis de le dire, à l'artifice et aux finesses tant reprochées aux bons Pères par l'auteur des Provinciales:
Un célèbre critique de nos jours a dit avec l'esprit et 1 élégançequi lui sont familiers : « Pascal explique si nettement la question, que par reconnaissance on est obligé de la juger comme lui. » Soyons justes toutefois : Pascal, qui veut perdre l'opinion des jésuites très-bien exprimée par le mot de grâce suffisante, emploie son adresse ordinaire, en attachant un ineffaçable ridicule à ce mot dans la bouche des dominicains, dont il ne rend qu'imparfaitement la doctrine. Le ridicule devient inséparable du mot, remonte jusqu'à la véi ité qu d désigne; et pendant ce temps-là, le jansénisme fait sa route. Les paroles sous lesquelles Pascal enveloppe l'opinion de sa secte, sont-elles beaucoup plus claires, plus nettes, pins conformes à la rectitude du langage que celles des pauvres dominicains? Que nous dit-il dans l'espèce de petit symbole janséniste qu'il glisse furtivement, mais avec tant d'aplomb, à la fin de la première lettre? Que tous les justes ont le pouvoir d'accomplir les commandements , que néanmoins ils ne peuvent les accomplir sans la grâce efficace, don de pure miséricorde, qui n'est pas accordé à tous les justes. Si l'on osait attaquer Pascal avec ses propres armes : Quoi ! lui dirait-on , vous prétendez que tous les justes possèdent un pouvoir qui n'est rien sans une condition indispensable (pie tous les justes n'ont pas ! Ce pouvoir qui ne peut pas diffère-t-il beaucoup de la grâce suffisante qui ne suffit pas ? L'Académie, que vous invoquez contre la Sorbonne, feraitelle si mal de mettre votre pouvoir impuissant au rang du
( 32 ) pouvoir prochain? C'est que Pascal, avec tout 1 art imaginable, ne pouvait changer l'essence des choses, ni atteindre les jésuites sur un point où ils étaient couverts par l'Eglise, par la raison, par la conscience du genre humain, contre qui se brisera toujours le génie.
Les premières Provinciales n'en resteront pas moins les plus populaires; elles le doivent à la grâce infinie des détails, au mouvement dramatique, à une singulière hardiesse de critique.
Mais que Pascal, après s'être joué dans sa brillante introduction, s'avance pour combattre les déserteurs de la morale chrétienne, qu'il les poursuive dans l'antre de leurs subtilités, qu'il traîne au grand jour et au mépris de l'univers, l'épouvantable amas de leurs impudentes maximes, alors, soutenu par la vérité, il est plus fort, plus profondément plaisant, et il excite l'applaudissement universel des âmes droites (4). Qu'il a dignement vengé le christianisme et consolé la morale, l'écrivain qui a noté d'une éternelle infamie cette doctrine de la probabilité qui, effaçant les crimes au gré de chaque casuiste, sanctifie lésâmes en les laissant à leur corruption; cette méthode commode de diriger 1 intention, qui accorde le privilège du vice, au prix de quelques vaines pensées données à Dieu; ce délire taxant la vie humaine, et prononçant gravement qu'on peut 1 ôter à qui nous emporte six ou sept ducats, un écu, ou même une pomme; enfin, toutes ces inconcevables apologies du mensonge, de l'avarice, de la simonie, du libertinage, du vol et de l'assassinat!
Comme un orateur qui, après un essai mesuré de ses forces, sentant sous sa main un auditoire docile, se livre à tous les
( 33 ) élans de son àme , Pascal, maître enfin du public qu'd a subiu'uié éclate dans les dernières Provinciales. 11 va droit à ses ennemis et leur montre le visage d un juge inexorable et terrible. Il accuse, il accable, il triomphe. Il ne défend plus le jansénisme, il l'enseigne. On sent en lui la vertu se crête d'un parti tout entier. Il s'est fait de la faveur publique une tribune du haut de laquelle il foudroie ses adversaires. La colère, l'indignation, la vengeance respirent dans sa parole. C'est la vigueur, le nerf, la véhémence concentrée de Démosthène. Avec quel art il a su se ménager ces nouveaux et plus puissants accents! Oui, les Provinciales tout entières sont un grand plaidoyer conduit avec une entente admirable! Lorsqu'on l'a vu si longtemps étaler de sang-froid les turpitudes des casuistes, s'interdire le blâme avec une précaution cruelle, le sentiment moral ulcéré se récrie enfin et demande satisfaction. C'est alors que Pascal, laissant de côté le sarcasme, saisit l'éloquence, et le lecteur se soulage dans son indignation. Ce qui reste de plaisanterie n'est qu'amertume; tous les traits percent et déchirent.
Pascal se met en' scène à la manière des grands orateurs. Les outrages, les attaques personnelles de ses adversaires l'y autorisent. Il se montre seul, sans crédit, sans ressource, contre une société redoutable qui s'étend sur tout le globe ; et cependant, grâce à son obscurité et à son indépendance, il l'a fait trembler sous les coups d'une main invisible. « On a bien délogé des gens de Sorbonne , s'écrie-t-il fièrement ; mais cela ne me déloge pas de chez moi.» Animé par la lutte, il est plus ardent qu'Arnauld lui-même. Il blâme ses amis de leur silence et de leur résignation. Il veut que les enfants de la paix soient toujours prêts à la guerre pour la vérité.
(34) L'éloquence de Pascal rappelle les noms les plus éclatants de la tribune antique et de la chaire chrétienne. On l'a comparé aux Démosthène et aux Bossuet. JN'a-t-il pas aussi l'éloquence philosophique, grave et majestueuse de Platon, lorsqu'il parle de cette étrange et longue guerre, dans laquelle la violence essaye vainement d'opprimer la vérité, éternelle et puissante comme Dieu même? Et quand, indigné des épouvantables calomnies qui osent monter jusqu'aux religieuses du Port-Royal, il se déchaîne contre leurs lâches et crue/s persécuteurs , quand il fait entendre aux oreilles des coupables cette voix sainte et terrible de Jésus-Christ, qui étonne la nature et qui console l'Église, ne semble-t-il pas offrir, au milieu môme d'une élégance inconnue d'expression, l'énergie sauvage de Tertullien ? Quelquefois le sublime de Pascal est emprunté aux plus augustes mystères de la religion chrétienne, et pour comprendre la force et les effets de ce sublime il faut se reporter, par la pensée, dans ce siècle où l'intérêt de la religion dominait tous les autres, même celui de la gloire. Alors, qu'on écoute des paroles comme celles-ci : a. O grands vénérateurs de ce saint mystère, dont le zèle s'emploie à persécuter ceux qui l'honorent par tant de communions saintes, et à flatter ceux qui le déshonorent par tant de communions sacrilèges! qu'il est digne de ces défenseurs d'un si pur et si adorable sacrifice, de faire environner la table de Jésus-Christ de pécheurs envieillis, tous sortant de leurs infamies, et de placer au milieu d'eux un prêtre que son confesseur même envoie de ses impudicités à l'autel, pour y offrir, en la place de Jésus-Christ, cette victime toute sainte au Dieu de sainteté, et la porter de ses mains souillées en leurs bouches toutes souillées! » Y avait-il un cœur que
( 35 ) cette effrayante catastrophe laissât insensible, et ne croyezvous pas entendre autour de vous le frémissement de la foi!
C'est dans une telle exposition de la nature de la chose qu'est particulièrement l'éloquence de Pascal; voilà ce qui la rend si terrible. Klle révolte contre les coupables non-seulement la conscience populaire, mais encore leur conscience systématique, les immole à l'horreur d'eux-mêmes, aussi bien qu'à l'horreur de la multitude, et fait leur tourment comme leur confusion. Les jésuites ne vivent point dans le dérèglement où ils laissent vivre les autres; ce qu'ils leur accordent, ils se le refusent : alors dans quelle contradiction avec eux-mêmes les met cette puissante représentation de la règle à laquelle ils doivent soumettre les autres comme eux-mêmes! N'est-ce pas quelque chose du supplice des réprouvés, lequel consiste sans doute principalement dans l'opposition entre ledésordre qui est en eux et l'ordre éternel qui est en Dieu, et qui se manifeste à eux dans son inviolable souveraineté?
Ici est le vrai génie mathématique de Pascal. Comme les casuistes placent leur habileté à éluder les conséquences des principes de l'ordre, il ne suffisait point d'exposer ces principes , il fallait exposer les conséquences mêmes pour les opposer à celles que les casuistes tirent, et qui contraignent les principes de l'ordre à être les principes du désordre. Pascal le fait avec une force, une précision et une évidence invincibles, qui tiennent delà géométrie. Les jésuites, pris de vertige, lui reprochent de tourner en dérision les choses saintes, parce qu'il se raille de leurs maximes. « Il y a bien de la différence, leur répondit-il , entre rire de la religion et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes. Ce serait une impiété de manquer de respect pour les vérités
( 3(i ) que l'Esprit de Dieu a révélées : mais ce serait une autre impiété de manquer de mépris pour les faussetés que l'esprit de l'homme leur oppose... Gomme les vérités chrétiennes sont dignes d'amour et de respect, les erreurs qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de haine ; parce qu'il y a deux choses dans les vérités de notre religion, une beauté divine qui les rend aimables, et une sainte majesté qui les rend vénérables; et qu'il y a aussi deux choses dans les erreurs, l'impiété qui les rend horribles, et l'impertinence qui les rend ridicules. C'est pourquoi, comme les saints ont toujours pour la vérité ces deux sentiments d'amour et de crainte, et que leur sagesse est toute comprise entre la crainte qui en est le principe, et l'amour qui en est la fin, les saints ont aussi pour l'erreur ces deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle s'emploie également à repousser avec force la malice des impies, et à confondre avec risée leur égarement et leur folie. »
Pascal s'y prendrait-il autrement s'il voulait établir une proposition mathématique? Cependant il n'a pas besoin d'une pareille exposition pour montrer que ce n'est point se moquer de la religion que de se moquer du casuisme. Mais il l'emploie comme châtiment pour ses accusateurs, parce qu'elle les oblige de regarder en face la religion qu'ils dégradent. Et quel châtiment que cette sanglante déduction!
« Dans la fameuse lettre sur l'homicide, dit le célèbre critique déjà cité, Pascal enferme d'abord ses adversaires entre la religion corrompue et l'humanité outragée : alors il avance contre eux avec une progression lente et inévitable, descendant toujours des plus hauts principes, s'appuyant sur toutes les autorités sacrées, et portant le scrupule de la plus
( 37 ) rigoureuse logique dans la démonstration des plus manifestes vérités. 11 emploie, pour ainsi dire, à la défaite de ses ennemis une surabondance de force, et l'on voit qu'il les retient si longtemps sous le glaive de son éloquence, moins pour les réfuter que pour les punir. Chaque fois qu'il achève un argument, la cause est gagnée; mais il recommence pour trainer ses adversaires vaincus à travers toutes les humiliations de leur erreur. »
Faut-il trop s'étonner qu'au goût de Boileau (*), terrassé par ce style de choses et d'évidence saisissante, Pascal surpasse tout ce qui l'a précédé ou suivi (5) ?
Au don inflexible de déduire qui le caractérise, se joint non-seulement la passion, mais une sensibilité profonde et un tendre amour des hommes. Dans la dernière lettre où est présentée cette doctrine de la grâce, qui nous semble aussi contraire à la philosophie qu'à l'Eglise, règne une onction touchante. La défense de l'aumône honore l'âme de l'auteur comme son esprit, d'autant mieux qu'elle était appuyée par sa conduite admirable envers les malheureux. Nul mieux que lui n'a su inspirer l'horreur du meurtre, et n'a combattu plus victorieusement le préjugé duj duel. Comme il sentait la valeur de la vie humaine! La philanthropie de nos jours a-t-elle rien de semblable à ceci : « L'Eglise considère les hommes non - seulement comme hommes, mais comme images du Dieu qu'elle adore. Elle a pour chacun d'eux un saint respect qui les lui rend tous vénérables, comme rachetés d'un prix infini, pour être faits
(*) Lettres de Mmc de Sévigné.
les temples du Dieu vivant. Et ainsi elle croit que la mort d'un homme que l'on tue sans l'ordre de son Dieu , n'est pas seulement un homicide, mais un sacrilège qui la prive d'un de ses membres, puisque, soit qu'il soit fidèle ou qu'il ne le soit pas, elle le considère toujours ou comme étant l'un de ses membres , ou comme étant capable de l'être. » De tels passages suffiraient pour faire aimer la mémoire de Pascal, et ils prouvent que les idées vraiment libérales ne sont pas nées d'hier, et qu'elles suivent les véritables idées chrétiennes (6).
Nos troubles politiques ont suscité des ouvrages chers aux partis, et qui ont eu à l'origine la faveur et la vogue des lettres de Pascal. Où sont-ils aujourd'hui? En trouverait-on un seul qu'on pût, je ne dis pas comparer à ces lettres, mais nommer après elles? C'est qu'il leur a manqué ce style du vrai génie qui reste toujours le meilleur et le plus beau ; c'est, en outre, que l'intérêt religieux est général et permanent, tandis que l'intérêt politique ne l'est pas; et le temps n'épargne que les œuvres qui se rapportent aux éternels besoins de l'humanité.
Il était difficile de répondre à un pareil livre; on obtint une condamnation au parlement de Provence; on le fit brûler par la main du bourreau. De toutes les réfutations, c'était la plus vaine et la plus maladroite. On ne répara point ce qui était irréparable. La domination des jésuites était sapée dans sa base, le casuisme ruiné dans l'opinion, et tellement ruiné que, malgré l'affection de Louis XIV pour les jésuites, et malgré la protection dont il les couvrait, Bossuet put le faire condamner solennellement par l'assemblée du clergé de 1700, qui rendit ce tardif mais glorieux hommage au vainqueur des abus et du mensonge.
La frêle constitution de Pascal, usée par la souffrance et par les luttes des partis, semblait ne plus receler qu'un souffle de vie. Mais il la soutenait en quelque sorte par l'énergie de son âme, et la forçait de lui prêter des jours pour l'accomplissement d'un autre dessein, non moins important, dont l'ébauche imparfaite nous a valu les Pensées. Entre elles et les Provinciales, il existe une correspondance secrète, une unité de vue qu'il faut saisir, pour pénétrer le caractère de ces deux monuments.
Pascal venait de pulvériser le casuisme, la morale relâchée, les pratiques superstitieuses; maintenant il jette ses regards épouvantés sur un autre fléau qu'a produit le régime théocratique, que les jésuites s'efforcent de raffermir. C'est l'incrédulité, c'est l'athéisme, déplorables mais légitimes enfants de l'immoralité, de la superstition, du despotisme sacerdotal, et qui partout croissent à leur ombre. Lorsque le culte et la morale, par un monstrueux renversement, outragent la raison et la nature que leur destination est de protéger, les esprits qui ont trop de force pour n'en pas être révoltés, et trop peu de lumières pour découvrir la vérité éternelle sous le voile des antiques abus, en viennent à regarder toute religion, toute morale, comme des inventions politiques, comme l'ouvrage des caprices et des passions humaines : extrémité terrible, où les pousse encore l'insolente et tyrannique prétention de leur commander la foi et la vertu! De là le blasphème si commun au moyen âge, comme l'atteste le nombre des lois faites pour le réprimer et le punir. De là l'incrédulité, répandue, surtout à l'époque de la renaissance, dans la partie lettrée de la société, et qui n'avait pas épargné le siècle religieux de saint Louis, puisqu'on voit saint
Thomas , dans son Traité contre les Gentils, obligé déjà de la combattre par le raisonnement. Contre elle fut dirigée la Théologie naturelle de Raymond de Sébonde, et l'apologie qu'en fit Montaigne, les Méditations métaphysiques de Deseartes, le Traité de l'existence de Dieu, par Fénelon, celui de la Vérité de la religion chrétienne, par Abbadie; contre elle Bossuet tonnait dans la chaire chrétienne (7); contre elle, Pascal , fidèle à la pensée qui avait dicté les Provinciales, méditait son ouvrage, interrompu mais non détruit par la mort. Nous pouvons encore découvrir le plan dans les fragments qui restent. Plus vaste, mais plus simple que celui des Provinciales, et peut-être encore plus vigoureux, il n'est point indiqué non plus; cependant il y a cette différence que le pian des Provinciales vient de l'art, et que celui des Pensées sort de la nature du sujet. Que dit l'incrédulité? Que nous ne voyons point clairement ce Dieu que la religion annonce et dont elle nous promet la possession, et que nous sommes trop pleins de bassesses pour avoir de si hautes destinées. Or, comme la religion, c'est-à-dire ici la révélation, suppose précisément ces ténèbres et ces bassesses, puisqu'elle est faite pour y suppléer, Pascal, loin de les dissimuler ou de les atténuer, en proclame l'effrayante réalité, qu'il exagère même. Mais il signale au milieu une lumière sur Dieu et une excellence capable de lui; cette lumière, cette excellence, l'incrédulité feint de ne pas les voir, ou plutôt elles échappent à son aveuglement; la religion, au contraire, les suppose aussi bien que les ténèbres et les bassesses; Pascal nous montre ensuite que cette même religion explique comment nous nous trouvons l'incohérent assemblage des unes et des autres, et qu'elle fournit, ou plutôt qu'elle est elle-même le remède à l'igno-
rance et h l'impuissance. Ainsi l'ouvrage se divise de lui-même en deux parties : dans l'une, la religion nous juge tels que nous sommes; dans l'autre, elle nous prête ce qui nous manque; et dans leur ensemble est la preuve de sa vérité; car s'il v a une vraie religion, n'est-il pas clair qu'elle doit nous entendre à fond et nous être le principal moyen de remplir notre destinée? Il n'est pas une des Pensées qui ne puisse rentrer dans cette conception, à la lumière de laquelle disparaissent une foule de contradictions apparentes.
Les incrédules, dont plusieurs viennent chez Pascal se battre avec lui par des demi-mots et par des braillements de tête, par ces fines railleries dont ils se vantent, et par ce dédaigneux souris, comme dit Bossuet, sont des adversaires encore plus difficiles à vaincre que les casuistes et la compagnie de Jésus. Il ne s'agit point de les immoler au ridicule, au mépris, à l'indignation, quoiqu'ils le méritent et qu'ils y prêtent amplement. Ils n'en seraient point changés. Il faut les jeter dans un violent effroi et dans la terreur d'eux-mêmes, par le spectacle des prodiges de leur être, où à d'incompréhensibles profondeurs de misères se mêlent toujours d'incompréhensibles profondeurs de grandeur, allumer dans leur âme le désir ardent de la vérité, et la leur présenter avec toute sa lumière et sa force. 11 n'y a que l'exposition la plus frappante et la plus pénétrante éloquence, double génie de Pascal, qui puissent y réussir.
Comme l'ironie mordante, la plaisanterie cruelle, en font partie, il ne faut point être surpris de les retrouver dans les Pensées. Pascal s'acharne sur nos incertitudes et nos faiblesses; et donnant la main à Montaigne, dont il imite les idées et le style, il salue avec joie en lui « le ministre d'une
fi
si grande vengeance » contre l'orgueilleuse raison humaine, qu'il dépossède des principes de la vérité et de la sagesse. Sciences, opinions, institutions civiles et politiques, usages, justice, propriété, soins ambitieux de la gloire et de la fortune, occupations familières, divertissements, rien n'échappe à ses sarcasmes, qui percent de toutes parts la vanité et lillusion. Il y mêle aussi les saillies de son esprit frondeur et indépendant : « C'est un grand avantage que la qualité qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans. Ce sont trente ans gagnés sans peine.... On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau, celui des voyageurs qui est de meilleure maison.» Il ne craint point, pour parler comme Tacite, de révéler les secrets de l'empire, en disant que « la puissance des rois repose sur la raison et sur la folie du peuple, et que ce dernier fondement est admirablement sur. »
Les traits de ce genre abondent chez lui , et sont dans toutes les mémoires. C'est une profonde et universelle dérision : Voltaire même n'a rien de plus impitoyablement moqueur. Mais Pascal efface tout, il est sans égal, lorsque, abandonnant le tableau de nos folies, il déploie la lamentable peinture de nos misères. Sans doute il n'a pas manqué de scrutateurs des misères humaines. Les Pyrrhoniens, et à leur tête Sextus l'Empirique et Montaigne, les ont recherchées avec la curiosité la plus ardente comme la plus minutieuse. Ils triomphent des misères de l'homme, après avoir ri de ses faiblesses. Mais la dignité de notre nature leur pèse, ils la rejettent et aspirent à l'honneur d'être placés au niveau et même au-dessous de la brute! Une plus noble famille de peu-
( 43 ) seurs. Pythagore, Platon, saint Augustin, Bossuet, ont sondé le même abîme et pins profondément que les sceptiques ; car au fond ils ont aperçu nos grandeurs et compris que les misères ne sont point de la constitution primitive de notre être, mais une effroyable altération; tandis que les sceptiques regardent l'état actuel de l'homme comme son état naturel, voient en lui un être vain plutôt que malheureux, dont le seul mal réel est de se nourrir de chimères et de se tourmenter à poursuivre une autre condition.
Quoique se rencontrant pour les idées avec Pascal, Platon et Bossuet ont un sentiment moins intime et moins continuel de nos misères. Ils laissent bien tomber de sombre» paroles en passant; mais ces heureux génies, dans la vigueur, dans la santé de l'âme et du corps, aiment mieux fortifier l'homme que l'effrayer. Ils sont saisis de nos misères sans doute, mais non pas comme cet autre Job, qu'elles tiennent à la gorge, selon son expression. Il fallait qu'un esprit si magnifique fût enchaîné à un corps de souffrance et de mort, et qu'au milieu de ses douleurs perpétuelles un dogme funèbre jetât de sinistres clartés, pour que la misère humaine eût son historien moderne et comme son nouveau chantre inspiré. Le jansénisme, qui ne nous laisse de puissance que pour le mal, lui fait prendre en horreur la nature corrompue. Il croit n'être qu'une ruine immense et un immense péché; et pour ajouter encore à cette effrayante situation, son imagination, bouleversée par un triste accident, lui montre un précipice ouvert sous ses pas. Découvrant le mal dans toutes ses sensations, dans tous ses sentiments, dans toutes ses pensées, il travaille à s'en arracher, à s'anéantir naturellement, pour ne vivre que de la vie surnaturelle de la grâce.
Ses souffrances incessantes lui paraissent un heureux privilège. Car, dit-il , « la maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est par là comme on devrait toujours être, dans la souffrance de tous les maux, dans la privation de tous les biens..., dans l'attente continuelle de la mort. » Et comme au sein même des douleurs cette nature dépravée s'agite encore, comme il est impossible de détruire tout amour de soi, d'échapper à tout sentiment de plaisir, Pascal, pour qui le plus innocent plaisir, le plus indifférent retour sur lui-même est coupable, s'arme d'une ceinture hérissée de dards, qu'il s'enfonce dans les chairs, et sa vie tout entière n'est qu'un sanglant et perpétuel martyre. C'est dans cette guerre d'extermination contre lui-même qu'il savoure la joie de se sentir mourir à chaque instant, qu'il s'enivre d'étranges voluptés, qu'il s'enthousiasme de souffrances, qu'il évoque en souverain ses misères , et , pour humilier un orgueil qu'il ne peut étouffer, les étale avec une complaisance superbe.
Pascal ne déclame pas; il est trop persuadé, trop ému. Il raconte, il prouve, il peint. Son esprit géométrique le tient toujours. A l'audace d'ailleurs familière de ses discours, à la fierté de ses peintures, il joint une analyse subtile, complète, désespérante. Il prend l'homme destitué de religion et le montre tout entier la proie du mal, ne pouvant supporter la vue de lui-même, obligé de se fuir et de se sauver dans les occupations tumultuaires et les divertissements, ou dans la vanité qui l'enlève aussi à lui-même, parce qu'elle lui crée dans l'esprit d'autrui un être imaginaire où il vit. Pascal suit cette misère extérieure dans toutes les conditions, fait voir l'homme inévitablement malheureux dès que rien
( 45 ) ne l'empêche de songer à soi. Si les dignités qu'on dirait capables par elles-mêmes de le satisfaire, cessent de lui être un passe-temps, elles lui sont à charge. Aussitôt que les distractions du pouvoir manquent aux maîtres du monde, il faut que leur âme royale s'occupe à voir où passera un cert que les chiens poursuivent, ou à placer une balle, ou à ajuster leurs pas à la cadence d'un air.
La misère extérieure a cela de particulier, qu'on ne la sent pas pendant qu'on en jouit. Elle joue le bien et produit un simulacre de félicité, mais une félicité continuellement interrompue, parce que chaque distraction ne dure qu'un instant, et une félicité qui tôt ou tard périt entièrement, parce que tous les objets de distraction s'épuisent, et que les mêmes ne touchent plus. Ainsi, on retombe à toute heure en soi-même, et il arrive un dernier terme, souvent très-proche, où l'on y' retombe pour n'en jamais sortir, quelque effort qu'on fasse; et il ne reste pas même l'humiliante consolation de s'étourdir longtemps. Cerné au dehors comme au dedans par les misères, on ne se dégage de l'une que pour être pris par l'autre, et dans cet échange s'écoule la vie. De là les tristesses, les agitations, les langueurs, les inquiétudes, les angoisses du dégoût et de l'ennui mortel qui la remplissent. Partout s'étend l'empire de l'opinion, cette maîtresse d'erreurs, dont les caprices dispensent le mérite et la félicité. «Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Il n'est rien, jusqu'aux maladies, aux vices, aux crimes, qui n'ait tenu heu de fin et de bonheur. «Partout la mort, se riant de la vanité des hommes, est là pour ajouter un acte sanglant à la plus belle comédie du monde.
Ainsi Pascal ravage toute l'existence humaine, et ne remue que ruines, corruption, désespoir.
Quel fonds inépuisable de gémissements dans cet homme de douleur, dans ce Jérémie du genre humain! Pour lui semblent avoir été écrites ces paroles d'un célèbre auteur de notre siècle : L'homme n'est quelque chose que par la tristesse de son âme et l'éternelle mélancolie de la pensée! Oui, la mélancolie est la nature même de Pascal. C'est elle qui communique une vie toute particulière à ces pages inachevées, qu'on dirait elles-mêmes des ruines, sublime effort d'un génie mourant, où règne une harmonie si sombre et si attrayante, où l'expression est à la fois si austère et si pittoresque, si simple et si altière.
Cependant, Pascal n'épuise point la misère, il ne nous entretient que de celles des grands et des riches, et semble oublier celles du peuple, la nudité, le froid et la faim, ou les vils aliments et les travaux qui consument les forces; du peuple que Bossuet accuse hautement ces grands et ces riches «de laisser expirer de besoin dans leurs châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de leurs hôtels; » du peuple, enfin, dont les souffrances tiraient tant de plaintes à Fénelon. Pourquoi ce silence? Pascal, qui versait aux pauvres ses ressources, qui s'indignait d'avoir à plaider l'obligation de les secourir, fermait-il l'oreille aux cris des misères populaires? Croyait-il ne devoir pas les considérer, parce qu'elles n'ont point immédiatement leur source dans la corruption originelle de l'âme? ou bien, quelles qu'elles fussent, les misères physiques des autres lui paraissaient-elles, comme les siennes, des faveurs désirables dont il fallait se réjouir plutôt que les déplorer? Quoi qu il en soit.
(47 ) leur inexplicable absence rend incomplète une telle peinture, qui doit embrasser la vie entière.
Pascal, impatient d'écraser l'homme, ne laisse rien subsister de son être. Qu'est-ce que la nature? a Peut-être, ditil, une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. » Le voilà dans le néant avec les sceptiques. Mais il n'y reste point comme eux ; il eu sort en se prenant aux indestructibles désirs du vrai et du bien , qui l'agitent. Ces désirs, où les sceptiques ne voient qu'une illusion, témoignent à Pascal de la réalité de lui-même. L'impossibilité de démontrer les premiers principes, qui lui semblait une raison de les mettre en doute, est maintenant une preuve de leur certitude et de leur évidence parfaite. S'ils se trouvaient indémontrables, c'est qu'étant la lumière même de la nature ils sont au-dessus de tout raisonnement. Pascal abaisse l'homme plus que tous ceux qui ne l'anéantissent point, et il l'élève autant que tous ceux qui ne l'égalent pointa Dieu, comme les stoïciens. Le premier et le plus éloquemment il défend la perfectibilité indéfinie dans les sciences naturelles, qui s'est déclarée avant la perfectibilité indéfinie dans les sciences sociales : double perfectibilité, dont la cause est le retour intérieur de l'esprit à Dieu au moyen âge, et qui semble promettre à la vie présente de la race humaine quelque image de la grandeur de la vie future. C'est ainsi que le génie se corrige lui-même et retombe dans la vérité par sa pente naturelle. Si nous lisons dans les Pensées « que l'homme donc s'estime son prix, qu'il s'aime, car il a en lui une nature capable de bien, » ce n'est plus le rigide disciple de Jansénius. mais c'est toujours Pascal. Après avoir glorifié la maladie, non comme un accident quelquefois utile à la vertu , mais
I 48) comme l'état naturel des chrétiens, il avoue qu'elle nous gâte quelquefois le jugement; et il en est lui-même un triste exemple, car elle n'a pas peu contribué à le pousser au jansénisme.
Relève-toi donc, ô homme; « tu n'es qu'un roseau le plus faible de la nature, mais tu es un roseau pensant. L'univers peut t'abattre, et une goutte d'eau y suffit; mais dans ta chute, tu serais encore plus noble que l'univers qui t'écrase; car tu sais que tu meurs, et l'avantage que l'univers a sur toi, l'univers n'en sait rien. Si par le corps tu n'occupes qu'un point et ne vis qu'un moment, par la pensée tu n'es fait que pour l'infinité. A tes désirs il faut la vérité infinie, le bien infini, la perfection infinie; et comme en Dieu seul ils subsistent dans leur essentielle réalité, telle est ta grandeur que lui seul est digne de toi. Mais hélas! par ta vie tu es si loin de lui, tu lui es si contraire, que cette grandeur ne fait que révéler davantage l'immensité de ta misère, qui à son tour, il est vrai , met dans un jour nouveau l'immensité de ta grandeur. Si le scepticisme ne voit que ta misère, laquelle pour lui absorbe ta grandeur, le stoïcisme ne voit que ta grandeur, laquelle pour lui absorbe ta misère.
«Quelle chimère est-ce donc que l'homme? Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre; dépositaire du vrai, amas d'incertitude, gloire et rebut de l'univers, s'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante : et je le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible. »
Le talent d'exposer que Pascal appliquait dans les Provinciales à punir les jésuites, il l'applique ici à épouvanter
l'homme de lui-même par la représentation de ce contraste et de ce conflit qu'il a en soi. Pour en redoubler l'effet, i! le plonge dans FinHniment petit et l'infiniment grand relatifs qui sont dans l'univers: L'incrédule voitson^corps tantôtdisparattre imperceptible, tantôt être un monde, un tout; maintenant réduit au néant, maintenant porté à l'infini, et maintenant suspendu entre les deux abîmes du néant et de l'infini. Ainsi éperdu d'étonnement et d'effroi, et sans doute ébranlé dans son incertitude, secoué de son indifférence, mais ne sachant encore ni que faire, ni que croire, Pascal le prend par la main , et lui montre en signe d'espérance, dans un coin de la terre, un peuple qui, au milieu du polythéisme et de l'idolâtrie universelle des peuples anciens, déclare, par son existence même et tout entière, l'unité pure de Dieu, et se gou verne par une loi sainte, tandis que les lois de ces peuples ne font qu'outrager la nature; un peuple qui a vu naître et mourir tous ces peuples, et qui, remontant à l'origine du monde, subsiste encore aujourd'hui; un peuple qui prétend que tous les hommes sont dans l'éloignement et l'inimitié de Dieu, mais qu'il viendra un libérateur, et qu'il le porte dans ses entrailles pour l'enfanter au temps que Dieu lui a prédit. Enfin, l'homme a l'explication de son énigme. La nature humaine, créée parfaite et heureuse, a été brisée dans une chute effroyable, dont le souvenir s'est conservé intact dans la mémoire des juifs, et plus ou moins altéré dans celle des gentils. « Le nœud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abîme. De sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme.» Tous les hommes sortant d'un seul, et se trouvant avec lui dans une communauté de destinée, sa cor-
( 5o) ruption et sa culpabilité ont dû lui survivre dans ses descendants. Dans nos grandeurs il faut voir un reste de la grandeur primitive, et dans nos misères un effet de la catastrophe. Pascal a tort de dire qu'aucun philosophe ne l'a fait. Qu'est-ce donc que cette âme qui, suivant Pythagore et Platon, possédait la vérité dans une vie antérieure, et qui, en punition de quelque faute, a été emprisonnée dans le corps, où elle est en proie à tous les maux? Qu'importe l'erreur des deux vies? Le résultat n'est-il pas le même?
Si l'homme n'avait jamais été que faible et misérable, d'où lui viendraient les idées et les désirs de grandeur et de félicité? S'il n'était point corrompu, d'où lui viendraient la faiblesse et la misère? Ce ne sont point des choses qui s'empruntent ni qui se rêvent : la faiblesse et la misère, c'est notre nature faible et misérable; les idées et les désirs de grandeur et de félicité, c'est notre nature grande et faite pour le bonheur. La doctrine de la déchéance, qui l'éclairé tout entière et nous la rend intelligible, se démontre elle-même par cette lumière essentielle qu'elle nous en donne, et se trouve ainsi un fait non-seulement que l'histoire raconte, mais qui est en nous toujours vivant. Ici tout change de face, l'homme se comprend et respire au milieu de si poignantes anxiétés. En même temps finit la première partie du livre des Pensées et sans transition commence la seconde, qui a pour objet les promesses et l'accomplissement de la réparation.
Autant Pascal avait pris soin d'entasser les doutes, d'épaissir les ténèbres, autant, maitre d'une première vérité, il accumule les certitudes, multiplie les clartés. Il montre la réparation annoncée immédiatement après la chute; au temps convenable, le judaïsme venant la préparer et le christianisme
( 5i ) l'opérer; l'un et l'autre suspendus à la chute; la chute appelant le judaïsme et le christianisme; tous les trois inséparables, unis ; chacun, outre sa vérité propre, ayant la vérité des deux autres; la même lumière jaillissant à la fois de chaque partie de notre être, de chaque point de la durée du genre humain, et même de chaque point de la terre, car le paganisme qui manifeste les désastres de la chute, n'est pas moins lumineux par ses écarts que le judaïsme et le christianisme par leur sagesse restauratrice. Reprenant le peuple juif et s'emparant du peuple chrétien, il les discute avec la sévérité et l'énergie avec lesquelles il a discuté l'homme, fait voir qu'il n'est rien d'essentiel dans le peuple juif qui ne conduise au peuple chrétien, rien d'essentiel dans le peuple chrétien qui ne relève l'homme, de même qu'il n'est rien dans l'homme qui n'atteste qu'il est déchu; puis comparant ces deux peuples avec les peuples païens, où la nature corrompue est abandonnée à elle-même, il fait voir enfin que les premiers sont guidés par une sagesse et soutenus par une vertu plus hautes que celles de l'homme, et que dans leur existence est manifestement empreinte la main divine (8).
Ces preuves de la religion que Pascal donne sont , en général, des Pères de l'Église, surtout de saint Augustin, et non pas de lui. Mais il leur imprime ce tour frappant, il les présente avec cette évidence toute- puissante, dont seul il a le secret. Nul, comme lui, n'a rendu sensible que la loi de Moïse est l'introduction et la figure de la loi de Jésus-Christ, la loi de Jésus-Christ, le terme et la réalité de la loi de Moïse, que l'Ancien Testament est écrit pour le Nouveau , que le Nouveau répond de point en point à l'Ancien , et que le tout est l'œuvre de Dieu. Le discours sur l'histoire universelle de Bossuet, où
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le même sujet est traité avec tant de supériorité , réduit sans doute l'incrédule au silence; mais il ne le fait pas rougir de son erreur et de son ignorance, il ne l'abîme point de la lumière de la vérité, comme le livre de Pascal. Malheureusement sur cette partie il n'a guère laissé que des notes ou quelques considérations brièves et détachées. Cependant , elles suffisent pour monter l'esprit à pressentir l'effet de l'ouvrage achevé.
Il serait difficile de trouver des vues nouvelles pour relever rabaissement de Jésus-Christ. Depuis longtemps la matière est épuisée. Mais Pascal présentera à sa manière ce qui a été si souvent dit (*).
(*) « La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité; car elle est surnaturelle.
« Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l'esprit. La grandeur des gens d'esprit est invisible aux riches, aux rois, aux conquérants, et à tous ces grands de chair. La grandeur de la sagesse, qui vient de Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d'esprit. Ce sont trois ordres de différents genres.
« Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leurs victoires, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles, qui n'ont nul rapport avec celles qu'ils cherchent. Ils sont vus des esprits, non des yeux; mais c'est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leurs victoires, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles, qui ne sont pas de leur ordre, et qui n'ajoutent ni notent à la grandeur qu'ils désirent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des corps, ni des esprits curieux : Dieu leur suffit.
» Archimède, sans aucun éclat de naissance, serait en même vénération. Il n'a point donné des batailles, mais il a laissé à tout l'univers des inventions admirables. Oh, qu'il est grand et éclatant aux yeux de l'esprit! Jésus-Christ, sans bien et sans aucune production de science au dehors,
( 53 ) Quel autre que lui, sans aller contempler l'éternelle génération du Christ en Dieu, et n'employant cpie des considérations vulgaires, à la portée de tout le monde, vous introduit ainsi dans sa grandeur et dans sa gloire célestes, et fait disparaître à vos yeux ses bassesses et ses ignominies? Dans ce magnifique développement , qu'a inspiré la peinture de la charité par saint Paul, on ressent en partie la délectable tristesse de cette divine peinture (9).
est dans son ordre de sainteté. II n'a point donné cl inventions, il n'a point régné; mais il est humble, patient, saint devant Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh, qu'il est venu en grande pompe, et en une prodigieuse magnificence aux yeux du cœur, et qui voient la sagesse!
. Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu'il le fût. Il eût été inutile à notre Seigneur Jésus-Christ) pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi. Mais qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre !
« 11 est ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse était du même ordre que la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on considère cette grandeur dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur fuite, dans sa secrète résurrection , et dans le reste; on la verra si grande, qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles , comme s'il n'y en avait pas de spirituelles ; et d'autres qui n'admirent que tes spirituelles, comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus hautes dans la sagesse.
« Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et les royaumes ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela et soi-même; et le corps, rien. Et tous les corps, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité; car elle est d'un ordre infiniment plus élevé. »
Ce style lugubre comme la mort, tant qu'on remuait les ruines de l'homme, se désassombrit maintenant, et lorsqu'il faut parler des biens de l'Evangile et du règne de Dieu dans l'âme , il brille de cette sérénité ineffable des derniers livres de Y Imitation. Pascal retrace les angoisses du doute aussi énergiquement et aussi naturellement que s'il les avait éprouvées, et la paix, le calme, le bonheur de la foi, avec les mêmes transports que s'il venait de les conquérir par des efforts incroyables. Tant il sait bien prendre soit l'état où sont, soit l'état où il veut voir ceux à qui il s'adresse !
Au milieu de tant de jets informes, lorsque aucune partie de l'ouvrage n'est finie, on est surpris de trouver la préface, qui paraît l'être. Pascal y représente aux indifférents leur extravagance et leur stupidité. C'est peut-être ce qu'il a écrit de plus achevé, où il a le mieux su employer et relever les idées familières, être si varié et si facile avec des oppositions, si original dans des réflexions communes, enfin où l'on dirait que son génie d'exposition frappe davantage. En général, le style des Pensées sent encore moins le travail, est encore plus naturel, plus mur, plus fort, plus parfait que celui des Provinciales. Quelle vivante et superbe expression d'une Ame capable de ramasser en soi les malheurs et les félicités du genre humain!
On a dû s'apercevoir que la marche de Pascal ressemble à celle de Deseartes clans ses Méditations métaphysiques, laquelle vraisemblablement a suggéré l'autre. Tous deux emploient le scepticisme, non comme but, mais comme un moyen , qu'ils ruinent après s'en être servis. Tous deux arrivent par le doute, l'un à la vérité philosophique, l'autre à la vérité religieuse, avec cette différence que le doute du
( 55) premier résulte de l'examen de nos moyens naturels de connaître, et celui du second de l'examen des opinions et des mœurs des hommes. Tous deux ébranlent tout pour tout raffermir, également méconnus dans leurs hautes vues par la frivolité et par le fanatisme. La vérité fondamentale, devant laquelle expire le doute, le philosophe la trouve en luimême avec l'invincible conviction de l'existence de la pensée, le théologien la trouve dans l'histoire, avec le prodige de l'existence du peuple juif. Car en passant des misères de l'homme à ses grandeurs, Pascal, loin de sortir du doute, s'y enfonce davantage, puisque, doutant qu'il puisse douter de tout, il doute même de son doute. Dans les Méditations , l'athée apprend que sa raison même le condamne; l'incrédule apprend dans les Pensées que la raison avec toute sa force le laisserait impuissant et misérable sans l'appui d'un pouvoir surnaturel. Dans ces deux chefs-d'œuvre sont renfermés les véritables principes de la philosophie et de la
théologie (10).
Le chrétien, dans Pascal, n'étouffait pas l'homme. Un fier sentiment des droits de notre espèce avait germé et vivait dans son cœur à l'ombre des plus austères vertus. Du reste, ces vertus, eu foulant tout aux pieds, pour accomplir l'éternelle loi du devoir, ne sont elles-mêmes, bien comprises , que les témoignages les plus sublimes d'une grandeur et d'une liberté qui ne reconnaissent naturellement que Dieu au-dessus d'elles. Dans un siècle où la royauté éblouissait de sa gloire et fascinait les peuples, Pascal, gardant l'indépendance de sa raison, s'était posé hardiment la question des formes de gouvernement, et n'acceptait la monarchie, comme nous le faisons aujourd'hui, qu'au nom seul de l'utilité publique, et
( 56 ) pour éviter , dit-il , le plus grand des maux, les guerres eiviles. « Elles sont sûres , si on veut récompenser le mérite ; car tous diraient qu'ils méritent. Le mal à craindre d'un sot qui succède par droit de naissance, n'est ni si grand ni si sûr. » Celui qui écrivait ces lignes sous Louis XIV, s'entendait en haute politique. Dans son amour de l'égalité primitive, qu'il sentait vivement, Pascal a des hardiesses qui l'appellent l'esprit tout démocratique du calvinisme français, et qui indiqueraient que Port-Royal n'avait pas borné scrupuleusement aux matières religieuses ses dignes et mâles désirs de liberté. Ne semble-t-il pas dérober Rousseau . lorsqu'il jette cette pensée qu'on croirait d'un autre âge : « Ce chien est à moi . disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil: voilà le commencement et l'image de lusurpation de toute la terre?» Pascal est encore plus clair, sinon plus énergique dans un autre endroit : « Sans doute, dit-il nettement, que l'égalité des biens est juste; mais ne pouvant faire que l'homme soit forcé d'obéir à la justice, on l'a fait obéir à la force; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force. » Dans ses avis au duc de Roannès sur la condition des grands, que Nicole nous a conservés, et où perce tant d'indépendance et d'autorité, Pascal prétend que la transmission héréditaire des propriétés est fondée, non sur aucun droit naturel, mais sur la seule volonté du législateur et, suivant son expression, sur la fantaisie des lois. Non , ce qui est indispensable à Tordre social, n'est ni injustice, ni usurpation , ni fantaisie des lois ou du législateur. Mais peut-être y avait-il alors autant de mérite à professer de pareilles erreurs qu'il y a aujourd'hui de supériorité à les éviter et à les combattre. Quand Pascal parle des droits et de la dignité de l'homme.
(«7 ) quand il prêche aux grands l'égalité et l'amour de leurs semblables, il a pour lui une grande autorité, celle de sa vie. Il avait toujours donné l'exemple de traiter un pauvre comme un homme. On le vit, atteint déjà de sa dernière maladie, quitter sa propre maison, pour ne pas compromettre la vie d'un malheureux enfant, qu'il avait recueilli chez lui avec son père. Ce trait évangélique vaut seul toutes les abondantes aumônes dans lesquelles Pascal épuisait sa modeste fortune. Il pratiquait sans ostentation les pures maximes de la charité , qu'il avait si éloquemment défendues contre les casuistes, et que résume cette belle pensée de saint Grégoire, rappelée avec éloge dans les Provinciales: Quand nous donnons aux pauvres ce qui leur est nécessaire, nous ne leur donnons pas tant ce qui est à nous, que nous leur rendons ce qui est à eux; et c'est un devoir de justice plutôt qu'une œuvre de miséricorde. J'ai remarqué une chose, dit Pascal dans [es Pensées, c'est que quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant. Ces paroles isolées peuvent ne paraître qu'ingénieuses. Mais avec quel attendrissement ne les lit-on pas en apprenant qu'elles renferment la réponse de Pascal à ses parents, lorsqu'ils lui faisaient des représentations sur ses pieuses prodigalités ! N'est-ce pas là une de ces rencontres heureuses, dont on peut dire avec lui, quoique dans un autre sens : « On est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur, et l'on trouve un homme? » Ce n'est pas moins vrai au sens de Pascal, qui l'entend d'un style naturel : c'est vrai de toutes les manières. Nul ne fut plus homme que lui; nul ne sentit mieux la grandeur et la dignité de sa nature, Ceux-ci ont frondé les préjugés pendant qu'ils en étaient les esclaves, ceux-là afin de vilipender
( 58 ) l'homme; c'est pour l'élever que Pascal eu est l'implacable persécuteur dans les autres et dans lui-même.
Ces dispositions qu'il porte en naissant, renforcées par le jansénisme et trempées au feu des douleurs , montrent en lui, dans son accomplissement, l'idée du stoïcien. Au-dessus de l'intérêt, de l'agrément, de l'opinion , de la gloire, « ne craignant rien , n'espérant rien , » il ne capitule avec aucun abus, ne fléchit devant aucune apparence. Point d'autorité qui lui en impose, il les juge toutes sur l'immuable loi du devoir. Sous la pourpre comme sous les haillons, dans le roi comme dans le moindre citoyen , c'est l'homme qu'il cherche et qu'il honore partout où il le rencontre. Qui ne l'offre pas. quel qu'il soit, il le flétrit de son mépris. C'est l'homme seul qui paraît dans sa vie et dans ses ouvrages. C'est le sublime de la nature qui y parle; c'est aussi le sublime du devoir et de l'art, sans lesquels le sublime de la nature ne peut se soutenir et se produire. Il dissimule sa sensibilité à ceux qui le soignent, dans la crainte qu'ils aient quelque attachement pour lui, et qu'ils ne le servent pas uniquement, parce qu'il est homme et par le souverain principe de l'amour de Dieu et des hommes. Il s'applique ce principe avec tant de rigueur, qu'il parait élever la faiblesse. et l'inconstance humaines à l'inflexibilité de la nature divine.
11 n'est sur la terre que pour souffrir et pour combattre. Comme telle est sa destinée , tel est son bonheur. « Lorsque la vérité est persécutée, dit-il , il semble que ce soit un temps où le service que l'on rend à Dieu en la défendant, doit lui être bien agréable. » A.u milieu de ses souffrances qui punissent et purifient une chair coupable et dépravée, au milieu de ses combats, qui l'associent à Dieu dans l'œuvre
( 59 ) de la délivrance du monde, il s'écrie: «Nul n'est heureux comme un vrai chrétien , ni raisonnable, ni vertueux, ni
aimable. »
Que, pour enseigner la sagesse, Platon et Bossuet la présentent revêtue des splendeurs de la parole humaine; pour infliger le supplice de la vérité aux docteurs du mensonge, le supplice de l'ordre aux ministres delà corruption, le supplice de la raison aux indifférents à leur sort éternel, et pour dissiper l'incrédulité des incrédules, Pascal aura sa précision, son énergie, sa clarté foudroyantes. S'il n'empêche point Port-Royal de succomber, il porte au\ jésuites le coup mortel. La lutte à laquelle il prend une part si glorieuse, cette lutte immense de la civilisation moderne contre le moyen âge, n'est point terminée, et ne le sera que par le triomphe complet de la raison et de la liberté, qui sera aussi le triomphe du christianisme, purifié de la souillure des siècles barbares.