AU BUREAU DE LA GAZETTE DE SANTÉ
Un homme naît .ayêc, les: dispositions les plus favorables à l’étude d’une science consacrée au soulagement de l’humanüé ; son enfaricë-esb cultivée avec soin par^-un père tendre autant- qù’éclairé ; scs premiers pas sont dirigés par un maître habile ; ses talens, aperçus dans la foule par le couprd’œil pénétrant du génie , se développent et croissent rapidement sôus la tiitclle d’ün grand homme ; bientôt, séparé déliii pàr la tombe, il entre, seuhet sans appui, dans la carrière qui lui est ouverte ; il s’élance d’ün vol rapide vers le but qu elle lui présente ; s’élève au-dessus de scs rivaux, qui le contemplent avec étonnement dans dès régions inaccessibles aux cris de l’envie et aux intrigues de la médiocrité; plane quelque temps sur les débris épars ides systèmes qui s’écroulent, comme pour reconnaître la place ou sa main va relever l’édifice
<le la science ; et, de ces sublimes hauteurs il tombh, nlourant, au milieu des couronnes qui lui étaient réservées; en regardant d’un œil fixe le but qu’il allait atteindre, et montrant du doigt à ses disciples la foute qu’ils doivent suivre. Yoilà Ijhistoire de Bichat(i). Sa vie ne futqu’un passage-rnpide, son existence ne fut qu’un éclair; maïs 4on n.Qm n’en restera pas moins éternellementgravé dans les annales de la science. La postérité, qui a déjà commencé pour lui, a jugé irréyocablnmeni son mérite. Le temps â fait justice, et. deA légères erreurs échappées à sa jeunesse, et des critiques ajnères, des jugemens iniques portés qqntre lui. L’adtairatiDn de la France à vengé sa mémoire des tristes dédains; de l’envie; et la lumière que ses travaux ont portée dans la science de l’homme, loin de s’éteindre avec lui, brille chaque jour d’un nouvel éclat : C’est à sa lueur que nousqspnsupéhétrer dans le mystère de la vie, et .quenous marchons avéc assurance dansîe yaste çbârap de l’observatiQri. ■
, entraves qui cmbaiTassaient sa
marche inçertaine j. lé physiolo^ste. s’attache à connaître les lois . vitalès:; et dédaigne les: ihéo^ ries mensongères qui ont trop long-temps égaré ses prédécesseurs. Éclairé, à son tour,;du flambeau de la physiologie, Icmédcein étudie l’en-
diaînement des ressorts de la machine vivante ; recoimaît les causes qui altèrent leür équilibré GU troublent leur harmonie ; pénètre dans les secrets les plus cachés de l’or^nismc ; et si le succès trompe ses efforts, si la fâibiessc de sa vue ne Ifliî permet pas de sonder tOules les profondeurs de la nature ^ il sait préférer le doute à l’erreury et s’arrêter assez tôt pour ne pas s’égarer dans la route des abstractions.
C’est a Bichat qu’appartient la gloire d’avoir tracé cette ligne, qui seule peut nous conduire à la vérité* C’est lui qui, profilant des travaux de quelques hommes célébrés, a fait cesser l’incertitude et rhésilation qui retardaient nos progrès, Comme s’il eut pressenti la mort précoce qui l’attendait, il iï’â point perdu ses jeunes années à combattre les errêùrs qui offusquaient ses regards, à rcnvêrsér les idoles qui avaient usurp*? nos hommâgéS; il a montré la vérité ; et d’innombrables disciples se sont précipités sur ses pas. L’enthousiasme qu’il leur a éomniùniqüé dure encore ; et, sous les bannières les plus opposées, un cri unanime s’élève pour proclamer le nom de Bichat. Tandis que tout retentit de ces généreuses acclamations, pourquoi craindrais-je de mêler ma voix à celle de ses admirateurs? Jeune encore , j'ai puisé dans
ses écrits Vamour. de l ’étude et la passion dé la .vérité ; jé vais exprimer ce que j’ai senti ; je vais dire ce que leur lecture: m’a inspiré ; je vais parler de Bichat : puisse mon hommage être digne de lui et de ceux, qui m’écoutent! Qu’ils ne-s’attendent pas à;une froide analyse ou à une histoire exclusive, deses travaux ; c’est dans lés ou- 3^rages^çle ses diseiples comme dansles siens que j’irai chercher : ses titres: de gloire. .Puisque- la mort nous l’a,; ravi^au début , de sa carrière, pourquoi craind;rais-je dé .prolonger: son exisr tencc ensuivant la chaîné; deises.îdéés:, ;et dé le inontrer encore vivant dans les ouvrages de ceux qui Font choisi pour guide et pour maître ii ; jS'.’il .cstvrai que F éloge d’un.grand.homme n’est qu!un précis de ses travaux ■* , pouvqns—mous con-^ naître Bichat tout; .entier-^ .si no ne l’étudions .en lui-même, lorsque j analysant les lois de la vie, il renouvejledeS:fbndem.ens^de la .sciedce. de l’homme j si nous>neJ’étudions dans ses.élèves, lorsque^, deur; montrant; le . chemin qu’il faut parcourir j.illescondui t a des yérités qu’ils n’auj-aientJ/nPAi® Çues sanslui ? Cette tache.est difficile sans doute ; mais fa grandeur, du. suj et
* Bichat. Èlogede I)csauIt.
soutiendra peut-être notre faiblesse ; et ce n^est quen nous efforçant de la remplir dignement que nous pourrons déterminer l’influence qu il a exercée sur ses contemporains, et.celle qu’il exercéfa long-temps encore après sa mort (2).
Lé nom de Boerhaaye avait j;eæé de retentir dans le monde; èt, sur lesi ruines de son systènaejdes réputa tions imposantes s: elevaient déjà dans les. diverses contrées de l’Europe^ Le temps étaitpassé -OÙ un grand nom subjuguait; tous les ; piits; et asser vissait :ù son; gré les opinions des’ contemporains. Chaquepàys possédait des homrmes du premier mérite ; chaque branche même de l’art de guérir; avait ; ses çhéfs principaux.. Camper et ; Gaub;iüs, en; BoliandeStollj en Allemagne » Fontana et Spallanzani, en Italie, Haller et Tissot, en Suisse, .Piquer^ en Espagne, Cullenel les Hunter, en Angleterre', Bprdeu, Barthez , Lorry , Vicq-d’Azir, en France,^ semblaient aspirer chacun à des palmes diffé-; rentes. Une académie célèbre, établie, an; sein de Paris, avait borné ses vues à la chirurgie ; et le goût de la chirurgie avait dominé dans l’Europe. Les;: noms de Petit> de. Louis:et de.S-ar
balier retentissaient dans toutes les bouches. Au milieu d’eux, un homme s’éleva par son seul génie et fixa bientôt tous les regards ; ce fût Desault. Placé sur un grand théâtre, mais presque isolé de ses contemporains, il s’illustra par ses découvertes, et subjugua tous les esprits par la clarté de son enseignement et la solidité de ses principes.
Attiré par le bruit de sa renommée, Bicbat ne tard» pas à grossir* foule immense de ses élèves. Quoique ne loin de la capitale , l’exem-^ pie èfr ^eslèGons paternelles Pavaient- initié , des. i’ênfâncê, au lânigage de l’art de guérir ^ les belfes-lêttres' et la j^ifesophîei avaient préparé son esprit, de- bonne bèm-e, aux études scîenlifiqoesv ©éjlt, l’îïôtel-Dieu de sous ladi-
reetiôh d’Antoine Petit, avait été Ijc berceau de son éducation médfeale i eîtl’hnpital de Bourg , non loin dé su terre natale-, lui avait offert un champ assez vaste d’observation, lorsqu’il sc rendit â Paris. JLà, confondu parmi de nombreux condisciples, ü se eontentait de former les voeux les plus modestes ; mais une occasion fortuite le tira bienfet do l’obscurité ; et le disciple devint tout^àbcoup le collaborateur et l’ami du maître ( 3 ). Est-il un plus puissant aigidlion que l’amitié d’un grand homme? et dans quel art
est-il plus nécessaire que dans l’étude de l’art de guérir? Le génie devance souvent, il est vraij les leçons de l’expérience ; mais rexpérienee double la force et dirigé l’élan du génie. C’est la sagesse d’Hippocrate qui prépara les succès de Tbessalus et de Polybe. C’est la bienveillance affectueuse de Boerbaave qui alluma la première étincelle dans l’âme de Van-Swieten, de Haller et de Linné. C’est souS les âuspicès de Monro que rotherghill devint le premier médecin de Londres : et Hunter dût peut-être toute sa renommée à la généreuse protection de Douglass (4).
Quel plus bel hommage pouvons-nous offrir à la mémoire de Desault que l’éloge de celui qu’il se plaisait à regarder comme le confident de ses projets, comme le compagnon de ses travaux, Gomnie rhéritier de sa gloire? Au milieu d’une ville immense, au sein d’un asile consacré au soulagement de la douleur indigente, les noms de Desault et dé Bichat, gravés ensemble sur le marbre, rappèlent à tous les cœurs le souvenir et l’amitié dé ces deux grands hommes ( 5 ); La reconnaissance pubiique'les a réunis à jamais sur le même trophée ; mais les ouvragés du maître, transmis par la main dé l’élève à la postérité la plus reculée, seront un monument plus durable que le marbre eonsécrateur. Gar-
dons-nous toutefois de confondre ici nos louanges^ gardons-nous, en rendant hommage à Desault, d^affaiblir l’admiration que nous devons à Bichat; la gloire de l’un est indépendante de celle de l’autre ; et si le souvenir de leur amitié les réunit dans notre pensée, la nature de leurs travaux les séparera toujours dans l’histoire de la science. T elle est, en, effe t, • la route qu’ils ont suivie, que le but où arriva le premier n’est que le point de départ du second ; et qu’on peut dire , sans crainte d’erreur, que là où finit Désault^ là aussi commence Bichat (6),
; Deux ans s’étaient à peine écoulés depuis qu’ils s’étaient attachés l’ün à l’autre, (juand la mort moissonna ^ dans la force de l’age et du talent, le restaurateur de la chirurgie française (^). Sà-perte, si fatale aux progrès de l’art, de vait sembler irréparable pour un jeûne homme dont il s’était déclaré le protecteur et l’appui, té fruit dés leçons de çc maître habile, la considération inséparable; dé son amitié, l’espoir de . s’associer un jour à sa gloire^ tous ces avantages présens,- tout Ce brillant avnnir semblaient s’éyanpuir; avec lui. Accablé par un coup aussi imprévu ,':un homme-ordinaire serait rentré dans la foule et retombé dans rnbscurité ; ce n’est pas là le sort du génie ; il n’est point abattu
parla première infortune; il ne tombe point lorsqu’il est abandonné à ses propres forces ; mais, plein du feu <jui l’anime et de la confiance qui le soutient, il se relève avec une noble hardiesse, et ne craint point de se montrer tel qu'il est, également préparé contre les séductions de la louange et contre les traits empoisonnés de l’envie.
Bichat a ressenti vivement la perte qu’il vient de faire, mais il ne cherchera qu’en lui“même les moyens de la réparer. Déjà fermentent dans , sa tête les pensées profondes, qui doivent immortaliser son nom et changer la face de l’art de guérir. Déjà la science de l’organisme s’offre à son esprit sous un nouveau jour. La vie semble lui révéler l'ordre et la simplicité de ses lois. Il s’arrête , étonné lui-même de la hardiesse de ses conceptions ; il craint d’obéir aux mouvemens déréglés d une imagination trop ardente ; il attend que l’expérience et l’observation viennent confirmer la vérité de ses théories et la certitude de ses pressentimens. L’ombre de Desault réclamait de lui un dernier tribut de reconnaissance. Cet homme, qui naguère remplissait la France et l’Europe de sa renommée, n’avait laissé de sa doctrine chirurgicale qu’un journal imparfait et des souvenirs fugitifs. Le
temps s’apprêtait à devorer ce grand nom, dont la célébrité n’était plus fondée que sur une tradition passagère, si une main habile ne rassemblait d’immenses matériaux, épars çà et là, pour en construire un édifice aussi régulier que solide. Biehat entreprend cette longue tâche, et consacre son premier tFavail à la mémoire de son bienfaiteur. Riche de faits et de souvenirs , il reproduit, dansun ouvrage devenu classique, les principes que Desault n’avait confiés qu’à la mémoire de ses élèves ; et, en joignant sespropres lumières aux découvertes qu’il annonce , en simplifiant encore des procédés dont la simplicité faisait le plus grand mérite ; en perfee-' tionnant ce qui était si voisin de la perfection, il montre qu’il n’est point fait pour suivre servilement les traces d’un maître (8); Qu’est-il besoin dé faire ici l’analyse d’un ouvrage qui jetla tant de lustre sur la chirurgie française ? Sans doute il ne serait pas indigne de l’éloquence de retracer, à grands traits", rhistoire de l’art salutaire dont Hippocrate créa les premières lois^ que Paul d ’Œgine illustra par ses succès, qui donna Paré à la France, et qui , dans toutes les parties du monde civilisé, a fait servir les inventions les plus utiles au soulagement de l’humanité. ïl serait touchant dépeindre Besault, con-
fiant à son jeune ami le soin de sa renommée et la destinée de sa gloire ; il serait beau de montrer Bichat, travaillant, comme il le dit luiméme * , à terminer, avec ces matériaux, le sommet de la pyramide dont la base repose sur les travaux et l’expérience des siècles. Mais ce ne serait là qu’un trait accessoire dans le grand tableau qui va frapper nos regards. Bichat a payé la dette de son cœur; il vient d’assurer la gloire de son maître ; il est temps désormais qu’il songe à la sienne.
Une vaste carrière s’ouvre devant lui. Un coup-d’œil, jetté sur l’ensemble des êtres physiques, les lui montre di visés en deux grandes classes. D’un côté^ il voit les corps bruts ou inorganiques, soumis à des lois constantes et immuables : de l’autre, les corps organisés ou vivans, assujétîs à des lois qui varient sans cesse. Laîs-^ sant an physicien l’histoire de la matière inerte, il assigne au physiologiste l'histoire de la matière vivante, et consacre à son étude scs veilles et ses travaux.
Trop long-temps soumise aux principes de la physique , la physiologie avait erré dans le va-
Œuvres chirurgicaîcs. Disc, préîimin. p, eüj.
gue des systèmes el des hypothèses. Trop longtemps, malgré quelques idées ingénieuses de Van-Helmont et de Stabl e la science de la -vie avait reçu de cet asservissemént la plus dangereuse influence. Régénérée .par lés- efforts de Bordeu , agrandie par les expériences de Haller,' protégée par l’aütorité de ;Barthéz, elle flottait encore incertaine au milieu des opinions opposées, lorsque Bichat;, en Farrachant pour jamais aux sciences physiques, la fixa sur une base immuable (9). Fidèle à la méthode expériràentale 5 appliquée par Bacon à toutes les connaissances humaines, si souvent rappelée, mais si rarement suivie par Barthez, il ne s’égare point avec lui dans la recherche d’iin principe imaginaire , qui préside à toutes les fonctions;; mais il analyse chacune d’elles-, pour les rattacher à des phénomènes d’un ordre plus élevé. Parvenu au dernier terme de l’observation, il s’arrête aux grands résultats qu’elle lui présenté. La faculté de sentir et celle de se mouvoir lui paraissent les conditions les plus générales de la vie-; la sensibilité, la motilité sont donc, à ses yeux, les propriétés les plus simples des corps vivans. Ne lui demandez pas quelle est la cause première de ces facultés secondaires ; il n’aperçoit «aucune liaison entre elles et un
principe antérieur; il ne remonte point audelà , parce qu’au-delà il ne voit plus rien (lo).
Maisb^ntôt, divisant le.domaine de la vie , comme il avait divisé l’empire de la nature , il trouve des êtres organisés jouissant de prérogatives diverses. Les uns, fixés sur un point du globe , vivent j croissent et meurent dans le lieu qui les a vus naître .* ce sont les plantes. Les auti^es idvent comme les premiers^* mais ils se meuvnnt au gré de leur volonté , et marient leur' existence à celle des êtres qui les entourent : tels sont les corps animés,- à leur tête se présente rhbmme, doué de facultés encore supérieures; capable d’étendre saiié cesse la sphère de ses relations-, de communiquer à ses semblables, par la parole, ses bésoins, ses affections, ^s désirs ; s’élevant par la pensée à la contemplation de l’infini; offrant enfin, dans tous les actes de son intélligénce, un nouvel ordre de phénomènes qui se perdent hors des limites de la matière. . ..
-La vie des végétaux n’est donc pas la même que celle des animaux; et la vie de l’homme est supérieure à celle des uns et dès autres. Yojez en effet comme tous les attributs des êtres vivans se réunissent dans cet être privilégié. Il vit au-dedans de lui, par une succession non-im
lerrompue de mouvemens organiques , comme les plantes ; il vit hors de lui comme les animaux; mais ses rapports sont infiniment plus étendus que les leurs.
Ces deux ordres de phénomènes qu’Aristo te et Bacon avaient aperçus, que Buffon avait signalés , étaient développés par Grimaud , quand le trépas l’arrêta dans ses grands projets. Bichat, s emparant alors de cette division séduisante , fonde sur elle le système entier des connaissances physiologiques. Il montre l’existence organique de l’homme , séparée ■ de son existence extérieure et sociale ; il admet deux yies particulières dans la vie générale^ et , sans méconnaître le lien intime qui les unit ; que dis-je ? en établissant par les expériences les plus positiv£5, leur dépendance réciproque, il assigne à chacune d’elles les caractères qui la distinguent (il). Çe n’est pas ici le lieu d’exposer en détail cette théorie lumineuse. Qui ne connaît ses recherches physiologiques sur la çie et sur la mort? Qui n’a pas lu cet ouvrage, imparfait sans doute , mais où brille je premier éclair du génie, où les phénomènes de l’organisme sont présentés sous des formes û simples et si séduisantes ? Je ne prétends pas excuser les fautes et justifier leserreurs qui en ternissent l’éclat.
La jeunesse de son auteur serait peut-être un motif suffisant d’excuse ; mais pourquoi chercherais-je à dissimuler des défauts qu’il avait reconnus lui-même, et qu’il eût bientôt effacés, si la sdence avait pu jouir plus long temps du fruit de ses veilles (12)? Que la critique s’arrête avec complaisance sur quelques détails; qu’elle accuse Bichat d’avoir trop isolé les deux vies; qu elle lui reproche quelques paradoxes sur la symétrie des organes, sur l’influence de l’habitude, sur l’origine des passions, sur le jugement (i 3 ) ; au milieu de quelques idées systématiques ou fausses, l’homme impartial sait trouver encore des aperçus ingénieux et des vérités imposantes. §oit qu’on étudie avec lui les propriétés vitales dans toutes les formés qu’elles revêtent, dans toutes)les circonstances qui les modifient, depuis la sensibilitéla ^us exaltée jusqu ’à la vitalité la plus incertaine ; soit qu’on descende dans les replis du cœur humain, pour y observer la lutte continuelle de l’instinct et de la raison, de la passion et de l’intelligence ; soit qu’on poumuive les deux grandes modifications de la vie, depuis leur origine jusqu’à leur terme, pour assister aux progrès de leur développement, pour saisir l’ensemble de leurs rapports, pour les voir s'éteindre comme deux flambeaux qui
s'éclairent réciproquement et puisent la lumière à la même source * , partout, on reconnaît la main de Bichat; et l’on s’étonne de la hardiesse de ses vues , de l’originalité de ses conceptions.
Quittons un moment l’histoire de la vie pour contempler avec lui l’affligeant tableau de la mort. Ici, tout est obscur et silencieux. Il ne suffit pas d’observer la nature ; il faut encore l’interroger pour en pénétrer les mystères.
C’est la voie expérimentale qui, conduit à ce résultat; c’est par elle que Bichat entreprend d’y parvenir. ; r . ■ i
Trois organes principîmx sont le triple lien qui unit tous les phéftomènes de la vie générale Ci 4 )* Telle est.leur étrCiite correspondance, qu’ils sont excités^et. vivifiés l’un pard’autre; que la mort ne peut les; alleindre,. ensemble ou séparément, sans entraînerlà dèstructioh de l’économie tout entière. Bichat parcohrt avec assurance ce cercle d’action et de féactiori Téciproques. Engagé^dâns ce labyrinthe, il poürsuit les derniers, vestiges de'la vie dans*.les organes les plus cachés ,; dans les phénomènes les plus obscurs. Comment analyser des expériences et rapporter ici les conséquences qui en découlent?
* Recherches physiologiques, -ç, j.jj,-
Tout se lie J tout est nécessaire dans ce beau travail ; un mol retranché détruit la force du raisonnement , et rompt la chaîne des propositions. Je'ne suivrai point l’expérimentateur dans ses innombrables essais ; je ne ferai point retentir les cris des animaux soumis au tranchant du fer ; quelques voix s’élèveraient peut-être pour condamner ce moyen d’investigation (i 5 ). Il est facile de jeter de la défaveur sur un art qui semble outrager la nature ; mais, à la vue des avantages que Bichat en a su tirer, qui osera lui reprocher ses expériences ? Ce n’est point poulie stérile plaisir de satisfaire une curiosité barbare, qu’il torture des êtres sensibles ; c’est pour résoudre les problèmes les plus importans de l’économie vivante, pour connaître l’origine des maladies les plus graves, et faire servir à leur guérison les connaissances physiologiques. En détruisant, chez les animaux, les organes dont il étudie les fonctions, il apprend comment ils vivent, comment ils meurent chez l’homme. C’est par-là qu’il prélude à cette doctrine nouvelle, à cette application salutaire de la physiologie à la médecine , qu’un plus grand ouvrage nous offrira sous un plus beau jour. C’est par-là que , d’inductions en inductions, et d’analogie en analogie, il arrive à la solution des questions
les plus difficiles. Il expose les théories les plus vraisemblables , et piiise , dans Thistoire de la mort, la connaissance la plus approfondie de la vie et des moyens de la rétablir dans toute sa plénitude.
Jusqu’ici , nous avons vu le physiologiste étudiant 1 homme dans son ensemble : il est temps de le montrer occupé à en étudier les détails
En peu d’années , l’exercice de l’enseignement l’avait rendu célèbre dans cette analyse. Il avait montré comment le talent et le génie peuvent suppléer à l’expérience ; il avait vengé la jeunesse des reproches que lui prodiguent injustement ceux qui ont passé la leur sans gloire, et qui ne blâment la vivacité dont elle fait preuve que parce qu’il leur est impossible de l’égaler (i6). Ses premiers essais avaient attiré sur lui l’attention publique. Haller avait signalé son apparition dans l’anatomie par la destruction d’une erreur (17) ; Bichat signala la sienne par une découverte importante. S’il est un plaisir vif et durable pour un savant, c’est sans doute celui de. découvrir un fait ignoré de
- Est-il nécessaire d’avertir que je ne suis pf int l’ordre chronologique dans l’analyse des travaux de Bichat ? mon but ett d’en montrer l’ensemble systématique.
ceux qui l’ont précédé ; mais comLien ce plaisir est plus vif encore pour un jeune homme , qui attend de sa découverte une réputation précoce! comme il observe la nature avec intérêt ! comme il tressaille de joie aux premiers applaudissemens qu’il reçoit! Tel dût être le plaisir qu’éprouva notre jeune anatomiste, lorsque , découvrant une membrane inconnue, il annonça et démontra l’existence des synoviales (i8).
Ce n’était là néanmoins que le premier pas dans une carrière où il allait s’illustrer par dés travaux bien plus étendus. Bordeu , en étudiant isolément le tissu muqueux et les glandes, avait présenté l’anatomie sous un nouveau point de vue; Pinel, en réunissant dans un même groupe les altérations des tissus analogues dans leur structure, avait perfectionné la nosologie. Inspiré par la même idée, Bichat annonce une nouvelle classification des membranes; et une description générale de ces tisaus porte sa réputation dans toute l’Europe. La même année voit paraître deux ouvrages fondamentaux, dont l’un change la direction de la physiologie ; et l ’autre crée, en quelque sorte, «ne anatomie nouvelle. Mais bientôt de nouveaux travaux agrandissent ses idées, et font naître en lui des projets plus vastes. Ce qu’il a fait pour les membranes, il
va le faire pour tous les tissus. D’immenses matériaux vont servir à la composition d’un nouvel ouvrage, et cet ouvrage sera son plus beau titre de gloire.
Tous ceux qui, avant lui, ont étudié l’homme physique , se sont bornés à des descriptions générales. Ils ont vu des organes, et n’ont pas poussé plus loin leurs recherches. Bichat va creuser plus profondément ; il va pénétrer dans la constitution intime de ces organes, séparer les divers tissus qui les composent, et montrer comment de leur réunion résultent des actions générales très compliquées. C’est une grande et belle idée que celle d’analyser les instrumens de la vie dans les matériaux de leur construction, de les réduireli leurs derniersélémens, jusqu’à ce qu’on puisse dire, comme le chimiste, après la décomposition des corps mixtes : il n’y a rien audelà. Cette idée mère, enfantée par Bordeu, a été fécondée et singulièrement étendue par Bichat ; il l’a saisie avec enthousiasme, et en a tiré VAnaioraie générale , production immortelle , dont le plan était beau sans doute , mais dont l’exécution est encore bien plus étonnante. Là , se trouvent placés à leur véritable rang tous lés phénomènes de l’économie vivante ; là, se trouvent jugées les longues disputes qui agitaient au-
paravant ies écoles; là, se montre, à chaque page, l’œuvre du génie.
Un nombre déterminé de tissus ou systèmes élémentaires compose l’ensemble du corps humain (19). Chacun d’eux présente des formes diverses, suivant sa destination ; chacun possède différons degrés de vitalité, et se dévelQppe d’une manière particulière. Les uns entrent dans la composition de tous les organes, et établissent des rapports entre les parties les plus éloignées. Les autres, isolés dans la position qu ’ils occupent, sont circonscrits dans des limites bien plus étroites ; mais, malgré leur isolement, ils participent aux impressions générales, et forment des points d’appui essentiels à la conservation du tout et à l’harmonie de l’ensemble. En vain voudrait-on ne voir 5 dans cette division , que des différences artificielles ; ce n’est pas l’art, c’est la nature elle-même qui a établi, dans les élémens organisés , les caractères qui les distinguent. * C’est elle qui a donné à chacun une forme, une organisation des propriétés différentes. Ici , la matière organisée s’allonge en fibres déliées qui s’assemblent en faisceaux ; là, elle
Anatoniic générale. Consid. génér. p. Txxx.
s’applatil en membrane. Plus loin, vous voyez des cylindres et des conduits ; ailleurs, ce sont des fils presque imperceptibles. Certains organes vous présenteront une matière dure et compacte ; d’^autres, une substance molle et pulpeuse. Vous observerez des fibres dans les muscles, des lames dans les membranes, des granulations dans les glandes. Chaque élément anatomique isolé diffère essentiellement de ceux qui ne sont pas destinés aux mêmes usages ; et ce n’est là cependant qu’une différence accessoire ; elle ne tient qu’à la superficie des objets. Que serait-ce , si nous pouvions descendre jusqu’à la structure intime de chaque organe , jusqu’à la condition matérielle de chaque tissu? L’auteur de l’anatomie générale se home à constater leurs caractères extérieurs: Il emprunte à la chimie ses plus piiissans réactifs, pour signaler leur identité ou leurs' différences; et s’il ne peut dévoiler leur natùfe intime , s’il ne pénètre point le dernier secret de l’organisme, c’est qu’il n’est pas donné à l’esprit humain de tout pénétrer ; et Bichal sait toujours s’arrêter là où l’observation l’abandonne (20). ''
Si la forme, si l’organisation varient dans chaque tissu vivant, les propriétés vitales ne sauraient y être les mêmes: tantôt, vous trou-
verez la sensibilité exaltée au plus haut degré ; tantôt, vous observerez un mouvement trèslibrcLet très-étendu; d’autres fois, vous ne verrez rien de sensible ; les phénomènes seuls de composition et de décomposition, d’accroissement et de décroissement vous décèleront l’existence de la vie. Tel système est soumis à l’empire de la volonté ; il transmet à l'âme les impressions qu’il éprouve; il se meut au gré de l’individu dont il fait partie. Tel autre n’offre que des mouvemens très-obscurs ; il végète continuellement , soumis aux mêmes lois que la plante, et ne donne des signes de son existence que dans des occasions fortuites. Ainsi, chaque tissu élémentaire jouit d’une vie particulière ^ possède des propriétés spéciales. Avec quelle finesse, avec quelle sagacité Bichat analyse leurs degrés divers! Combien de rapports, qu’on ne soupçonnait pas même avant lui, sont mis en évidence par sa méthode ! Comme il indique avec précision la vitalité, l’usage , la destination de chaque système ! Bordcu avait montré nos organes comme autant de machines particulières, vivant dans la grande machine animée. Bichat a fait voir jusqu’à T évidence que non-seulement chaque organe , mais encore chaque tissu, possédait celte vie individuelle. Bordcu a décom-
posé le corps humain en organes secondaires ; Bichat a réduit ces organes à leurs clémens primitifs. De là naît ce principe si fécond en résultats lumineux, que les maladies sont souvent bornées aux systèmes élémentaires, et qu’elles n’affectent un organe dans son ensemble qu’en passant successivement par les différens ^ssus qui en font partie (21). Comment Bichat est-il parvenu à ces vérités admirables? comment, en si peu d’années, a-t-il achevé un travail si vaste? C'est là le secret du génie ; de ce génie qui n’est pas le fruit dé l’étude et du travail, mais qui reçoit d’eux le complément de son éducation, comme il a reçu de la nature seule ses premières dispositions (22).
Tantôt, entouré des débris épars des instrumens de la vie, il interroge la nature org.'misée dans ses restes inanimés. Plus souvent, il demande à la vie elle même la solution du problème qu’il veut résoudre. D’autres fois, observant la nature dans ses écarts, il cherche , dans FaiLératipn des propriétés vitales , l’explication de leurs phénomènes les plus naturels, et puise dans cette mine féconde, si négligée de ses ses prédécesseurs. Ainsi, c’est par l’étude de I homme sain qu’il éclaire la science de Fhomme malade ; et c’est dans Félude de la maladie qu’il
cherche la connaissance la plus certaine de la santé (aS). Ainsi, de deux sciences, jadis séparées, il forme une science unique, plus exacte et plus rigoureuse ; il démontre leurs points de contact, leur dépendance mutuelle; et, pour resserrer encore leur étroite union, il va chercher dans les froids débris de la mort de nouvelles preuves de sa doctrine. Il confirme, par l’examen des tissus altérés et détruits, la vérité de ses principes sur les propriétés des tissus vivans; et, poursuivant la matièrè organisée dans toutes ses transformations, il montre les rapports constans et nécessaires qui existent entre les instrumens et les fonctions de ]a vie.
Ainsi, l’homme tout entier, d’abord apprécié dans son ensemble , est réduit à ses élémens matériels les plus simples. Bichat Fa saisi au premier moment de son existence : ill ’a séparé de la matière inorganique ; Fa conduit, à travers mille obstacles, au dernier terme de son existence ; et a montré , par des expériences frappantes de vérité , comment cette existence est iîétruite. Descendant ensuite dans les détails de Forganisation, il en a isolé les matériaux; et les élémens de la matière vivante, qui se prêtent un appui mutuel, et ne semblent exister que par leur connexion réciproque , se sont vus séparés.
pour la première fois, sous le scalpel du nouvel anatomiste. Qu’on me donne, disait Descârtes, de la matière et du mouvement ; et je vais former un autre univers. Donnez à Bichat des tissus organisés , doués de propriétés vitales; et vous verrez un homme vivantsorlir de ses mains ( 2 ^). Je me trompe : quoi qu’en disent la critique injuste ou l’enthousiasme indiscret, ce n’est point à des tissus simples ni à des propriétés isolées que ce physiolo^ste a réduit la vie. Qui a démontré, mieux que lui, l’enchaînement de toutes les parties et les rapports de chacune avec le corps vivant tout entier? Cette influence des organes, les uns sur les autres, celte unité de tendance , cette sympathie, si bien exprimée parle premier médecin de l’antiquité,* qui l’a fortifiée de preuves plus convaincantes? 11 est vrai qu’il a porté l’analyse jusques dans ce phénomène inexplicable, qu’il a montré ses rapports avec la naturé des divers tissus, avec les différens degrés d’énergie des propriétés vitales; mais ces aperçus qui avaient échappé aux anciens,ces vérités qa’ifa révélées nepeuventqu’accroître sa gloire. C’est une preuve nouvelle que
* Consensus unus, conspiraiio una, consentienim omnia;
l’auteur de l’anatomie générale était capable d’analyser la machine humaine, depuis les premiers élémens de sa constitution, jusqu’à ses fonctions les plus compliquées.
Les fastes de l’art médical offrent-ils un homme qui ait paru sous d’aussi heureux auspices, et se soit annoncé par d'aussi brillantes productions ? Six lustres n’ont point encore couronné son âge , et lés disciples de Boerhaave s’écrient qu’il aura bientôt surpassé leur maître (26). Infatigable dans ses recherches, Biehat nq se repose point à l’abri de cette réputation précoce ; il voit une immense lacune à remplir, et une science a refaire ; comment son esprit resterait-il en repos? Environné de disciples qui l’admirent,, et de jaloux que sa gloire offusque, il instruit les premiers par ses expériences ; il les captive par son zèle et son amitié ; et il impose silence aux autres par la perfection de ses ouvrages et la modestie de son caractère. Placé au milieu d’un vaste théâtre , il consacre aux progrès de la science toutes les ressources que sa position lui présente. Sans cesse entouré , des infirmités humaines, il cherche de nouveaux
Ar.a'omie géncraic. ConsûJ. génér. p. h.nj.
moyens de les soulager, en réformant la science des médicamens, assemblage informe d’idées incohérentes et de formules bizarres *. De nouveaux ouvrages se préparent encore. Toutes les parties de l’art de guérir attendent avec impatience le coup-d’œil pénétrant de son génie. Tout s’ébranle ; tout s’agite, entraîné par une force irrésistible. La médecine avance rapidement vers un nouvel ordre de choses ; mais tout-à-coup , ses espérances s’évanouissent ; Bichat a vécu : il ne reste ^lus de lui que son exemple et sa renommée... (27) O vous! qui avez assisté aux derniers mornens de ce grand homme, vous qui avez couvert sa tombe de fleurs, et recueilli les derniers restes de son existence, venez mêler ici vos hommages à nos louanges ; venez répondre aux détracteurs de vSa gloire. Ils vous diront que ses ouvrages imparfaits ne sontpas dignes de votre admiration. Répondez-leur que vous l’admirez avec l’Europe savante. Ils vous diront que sa doctrine incomplète exigeait de plus grands développemens et de plus profondes recherches. Répondez-leur que Bichat est mort à trente ans ! mais que dis-je ? il n’est pas mort tout entier ; il vit encore dans tous vos écrits; il dirige tous vos travaux ; il préside à tous vos progrès, et agran-
dit chaque jour , par vos mains, le domaine de la science , dont il a lui-même porté si loin les limites,
Conduit par la suite naturelle de ce discours au milieu de la génération présente ; forcé de rappeler ici les noms des contemporains qui ont continué les travaux de Bichat, je vais grouper autour de lui tout ce qui appartient à son école, e t signaler la tendance générale qu’il a imprimée aux diverses branches de l’art de guérir.
C’est un étrange spectacle que celui des variations de l’esprit humain dans tous les pays et dans tous les âges. Il semble que sa destinée soit d’errer dans le vague et dans l’incertitude , jusqu’à ce qu’il soit fixé par quelques hommes supérieurs, qui lui dévoilent les lois réelles de la nature, ou le captivent par les rêves brillans de leur imagination. Ainsi se formèrent les sectes et les écoles de l’antiquité. La philosophie entraînée par Limagination de Platon, subjuguée par l’autorité d’Aristote, renouvelée par Descartes , soumise à l’expérience par Bacon et Locke, prend une direction nouvelle avec Kant et ses sectateurs. L’histoire naturelle, créée
par le philosophe de Slagyrc , reçoit ua nouvel éclat des travaux de Pline , et sommeille ensuite jusqu’à Buffon et à Linnœus. La médecine , soumise d’abord aux dogmes fondamentaux d’Hippocrate , engagéè dans les subtilités de la scolastique avec Galien, égarée tour à tour avec les Ai'abcs, les chimistes, les mécaniciens, rentre dans laroute hippocratique, et se circonscrit avec Bordeu dans le domaine du vitalisme*
Si, Jetant un coup-d’œil sur la fm du dernier siècle, nous examinons l'état de cette science au moment où parut Bichat, nous verrons plusieurs ' écoles célèbres se disputer son empire. Leyde, déchue de sa gloire, n’avait, pour se consoler de la perte de son Boerhaave, que le souvenir récent de Haller dont elle avait accueilli la jeunesse , et vu naître les premiers travaux j mais qui avait porté loin de la Hollande le fruit de ses savantes méditations. L’école de Vienne, à peine fondée,s’élevait, parle génie de Stoll, à une réputation justement acquise. Edimbourg naissait à la gloire ; et Cullen, développant une idée systématique d’Hoffmann, préludait à l’immense réforme que Brown allait bientôt opérer. L’école de Montpellier, fière de ses grands noms et de son antique splendeur , toujours
opposée ao système des mécaniciens, s’était ein parée des idées de Stalil, et prêtait à sa cause i’appui du raisonnement et l’autorité de ses professeurs. Barthez, il est vrai, prétendait ouvrir une nouvelle carrière, et refaire la science de l’homme ; mais, entraîné par une hypothèse , il s’était placé entre Stahl et Bordeu, comme Haller entre Bordeu et Boerhaave. Paris n’offrait qu’une société éclipsée par une Académie plus célèbre. * Vicq-d’Azir, seul, embrassant d’un coup-d’œil toutes les parties de la science, s’annonçait par des travaux qui devaient surpasser peut-être ceux de Haller. La mort vint anéantir ses vastes projets; et la révolution française, dans sa marche rapide, renversa, un moment , les institutions consacrées au perfectionnement de l’esprit humain. Frappées du même anathème, les deux branches de l’art de guérir virent disparaître les sociétés qui dirigeaient leurs progrès. Cependant, du sein du plus furieux fanatisme, le cri de l’humanité se fait entendre : l’ordre naît du désordre même ; et, réunies en une seule science,la médecine et la chirurgie françaises enti'evoient de plus heureuses
* L’Académie royale de chirurgie.
deslinees. Bienlôl les «oms de Gorvisart, de Cabanis, de Chaussier, de Pinel et de lïallé annoncent au loin sa gloire. Bicliat paraît, une ère nouvelle commence. Nous l’avons vu surpris par la mort au milieu de ses triemphes ; il est temps de le montrer revenu, pour ainsi dire , à la vie, et assis à la place qu’il doit occuper.
Entourée de rivales depuis long-temps illustrées, l’école de Paris demandait un chef dont elle pût adopter les principes et partager la célébrité. Bichat, vivant, eut été sans doute admiré; mais l’ambition ou l’envie lui auraient disputé, peut-être même enlevé ce titre. Bichat , dans la tombe , fit taire toutes les rivalités , imposa silence à toutes les ambitions. La seule qui prévalut et qui domina tous les esprits, fut de chercher l'illustration sur ses traces, et d’achever les travaux dont un trépas inattendu venait d’interrompre le cours. Ainsi, cette mort précoce devint le signal d’une émulalion générale ; et le tombeau d’un jeune homme fut le berceau d’une nouvelle génération de savans.
C’est donc sur l’école de Paris en particulier qu’il a porté l’heureuse influence de son génie. C’est elle qui a reçu avec empressement sa doctrine : c’est elle qui l’a rapidement propagée. Jetez le^s yeux sur toutes les productions
modernes sorties de son sein* partout vous verrez l’effet de cette impubioa salutaire ; partout vous observerez le même esprit.
En commençant par la eoimaissance physique de l’homme, par la description des organes qui \û composent, vous voyez l’anatomie descriptive, cette science * si heureusement appelée ranatyse de la situation, dépomllée en partie de sôâ aridité rebutante. Haller et Yieq-d’Azir avaient su répandre sur elle un grand intérêt, en )oignant à la connaissance extérieure des organes l’histoire de leurs fonctions. Sœmraering avait suivi leur exemple. Cuvier et Dumérii avaient transporté cet avantage dans ranatomie comparée. Bichat, le premier en France , soumit l’anatomie humaine à une classification régulière et physiologique ; le premier, il osa s’élever contre ces descriptions minutieuses, portées par Desaült à une précision géométrique, et dont ce grand maître avait reconnu» plus tard l’inuti-* lité (n8). Dans les premières années qu’il avait consacrées à l’enseignement de cette science, il ne manqua pas de découvrir quelque eendoit
* Le mot sdence n’est pas ici le mot propre; il est cependant consacré par l’usage. L’anatomie, la physiologie, là pathologie etc. ne sont pas des sciences séparées, xoàis dès branches d’une même science.
ou quelques fibres échappés à des yeux moins exercés que les siens ; ce n’est point à de pareilles découvertes qu’il s’arrêta ; il ne considéra l’anatomie descriptive que sous un point de vue secondaire ; et son ouvrage incomplet réclama , pour arriver à sa fin, le secours de mains étran- ..^ères *. Roux et Buisson s’empressèrent de terminer ce traité nouveau. Tous deux , fidèles aux principes de leur maître, imitèrent l’exemple qu’il avait donné , et commencèrent leur réputation par un travail digne de l’ouvrage qui leur était confié. i /
Mais les détails de l’anatomie sont trop vastes pour qu’un livre unique puisse les embrasser dans toute leur étendue ; chaque organe est une mine féconde pour l’observateur attentif, et semble réserver une découverte à celui qui. en fait une longue étude. Comment rappeler ici les noms des anatomistes, qui ont agrandi et qui perfectionnent chaque jour cette science élépientaire ? mais comment passer sous silence les noms de Boyer , de Ribes , de Marjolin^, de Breschet, de Béclard, de Cloquet, et de tant
* Anatomie descripthe , etc. 5 vol. iii-8®. le quatrième est de Buisson, et Je cinquième de M. Roux.
d’au 1res qui se sont signalés comme eux par des travaux importans?
Lorsque Bichat, pénétrant dans la constitution de nos organes , essaya d’en isoler les matériaux; il ne vit devant lui qu’un modèle brillant , il est vrai , mais fort imparfait *. Dans le traité des membranes, il le surpassa en étendue et en profondeur ; et après l’anatomie générale , il ne laissa presque rien à glaner dans ce champ fertile qui lui offrit de si abondantes moissons. Toutefois, Dupuytren et Richerand modifient encore quelques-unes de ses idées **; Gaultier ajoute des notions précises à l’histoire du système cutané ; Béclard , dans des cours instructifs et des additions savantes à l’anatomie générale, développe, dans tous ses' détails , l’histoire des systèmes % et modifie quelques assertions inexactes. Rien n’échappc à la sagacité des nouveaux anatomistes : la structure , la forme , la situation, les rapports et la constitution des organes sont étudiés dans toutes les variétés qu’ils présentent, dans toutes les modifications qu’ils peuvent subir.
* Bordeu.. Traité des glandes.'^ Histoire du tissu muqueux. Voyez la note 19.
Si de l’c'tude des formes nous passons à celle, des fonctions; si, après avoir étudié l’organisation , nous voulons connaître la vie ; là, surtout, nous reconnaîtrons la main de celui dont nous. étudions l’influence. La physiologie, rappelée à son véritable objet, suit de jour en jour une marche plus rigoureuse : les opinions de Bichat lui-même sont soumises au jugement sévère de la critique , combattues , modifiées, étendues par d’habiles observateurs. Gbaussier divise la force vitale en trois propriétés secondaires ^ Buisson cherche la division la plus naturelle des phénomènes de la vie , et soumet à une idée vaste et lumineuse toute la science physiologique; Nysten répète une foule d’expérienr çes et rectifie quelques légères erreurs. Prost étudie la sensibilité ; et Roux porte ranalyse dans les sympathies. Richerand , s’emparant de la grande diviàon physiologique tracée par Bichat, expose avec une élégance toujours sour tenue, avec une clarté admirable, runiversalilé, des fonctions. Le Gallois, saisissant les instru* mens les plus délicats de la physiologie expérimentale , poursuit le principe de la vie à travers l’épaisse nuit dont il s’environne ; l’enferme dans les organes nécessaires a sa conservation , ^t analyse les conditions indispensables à son
existence. Frappé comme le physiologiste dont il snivait les traces avec tant de gloire, il emporte dans la tombe les regrets de tous les savans. La physiologie déplore encore sa perte , et demande à ses émules un successeur qu’elle puisse avouer pour son véritable interprète. Je vois se presser en foule autour d’elle de nobles rivaux. Quelle place la postérité assignera-t-elle à chacun ? Le temps n’est pas encore arrivé de juger les uns et les autres; mais l’école de Bichat peut se glorifier d’une jeunesse célèbre et d une éclatante renommée. Rappellerabje les noms iliLtôtres qui en font aujourd’hui l’ornement? C’est dans leurs leçons et dans leurs ouvrages que l’auteur de l’anatomie générale brilleencore de toute sa gloire. C’est au milieu d’eux qu’il dicte ses lois ; c’est par leurs bouches qu’il expose l’ensemble de sa doctrine, et les conséquences dé ses principes. N’est-ce pas lui qui préside aux leçons de Broussais, d’AdeJon, de Cloquet; qui dirige les expériences de Béelard, de Ribes et de Magendie ; qui révèle à Serres les lois de l’ostéogénie? Sans doute quelques erreurs peuvent se glisser au milieu de tant de travaux: telle est la destinée dé tous les ouvrages des hommes ; mais entre les exagérations de Broussais, qui remonte au-delà des propriétés vi-
taies, pour se perdre dans la région des chimères , et les restrictions de Magendie, qui tend à confondre ces mêmes propriétés avec les phénomènes physiques (29) , il est un juste milieu qui peut seul conduire à la vérité.
Mais à mesure que nous avançons dans l’étude de la vie, l’influence de Bichat devient plus puissante, et sa mémoire plus glorieuse. Ces propriétés vitales qu’il nous a si bien fait connaître ^ dont il a tracé une histoire si détaillée , ne se conservent pas toujours dans l’état où la nature les a placées ; elles s’exaltent ou s’affaiblissent ; s’épuisent ou s’altèrent de mille manières. De là naissent les maladies innombrables qui affligent l’espèce humaine. Gomment parvenir à la connaissance de cés altérations ? comment trouver les moyens de les combattre avec avantage? Comment ramener le mouvement de cette machine compliquée à son état naturel, si l’on méconnaît sa nature, si l’on ignare ses lois? La science qui les fait connaître est donc la base essentielle de celle qui étudie leurs dérangemens CSo). Ce n’est pas tout encore : ce désordre dans les mouvemens , 'ce trouble dans les fonctions supposent l’altération des organes qui les exécutent; c’est donc à ceux-ci qu’il faut remonter pour en découvrir
l’origine. Mais trop souvent, placés hors de la portée de nos sens, ils ne sont soumis à nos recherches que lorsque la vie générale a cessé. Trois sciences, long-temps séparées, doivent donc s’éclairer réciproquement, et servir de complément l’une à l’autre,- l’étude de la santé, l’étude de la maladie , l’étude dé ta mort ; voilà les trois élémens nécessaires de la science de Fbomme. Bichat donna le précepte et l’exemple de les réunir. Il prbclàma les avanlages immenses et l’indispensable nécessité de cette réunion, il annonça que la médecine ne s’élèverait que par elle au râng des sciences exactes.
îfe craignez pas, nous dit-il, d’approcher du sanctuaire de la mort; interrogez ces débris qui portent encore les traces de la vie dont ils ont joui, et l’empreinte du mal qui les a ïrappés ; ils ne sont jamais. muets pour l’observateur attentif ;ils dissiperont votre incertitude, et feront disparaître l’obscurité qu’une observation incomplète avait laissée dans vos esprits; car enfin qu’est l’observation, si l’on ignore là où siège le mal? ' : ; ; V ;
Ces conseils ne sont pas pérdus pour la science médicale. Déjà, Pinelet Corvisart en avaient élagué un grand nombre d’hypothèses futiles , qui naguère entravaient sa marche. L’un et l’autre,
soutenus pur robse.rvatipn et dirigés par Tana-* lyse, .auraient-offert de nouveau}!; modèles .à sui-» yro ; màiS;: rimpulsion donnée par Bicliat fut Hen plus .puîjssante et bten p^us rapidev
Courbé sur les débris dés organes gu’il in-^ terroge nnnonee- n /'ses disciples que. le tempis nst ; venu Loù. ranatomie padiplogiqùe doit prendre ;un nouvel ; et il rs’élan ce sur les traces de Morgagniÿ..J^é trépas l’nrréte dans ses ipi’ojetei -naais y animes d généré use ambition: « ïbjpuytrep et Laennee se livrent avec ardeur jàu? memes leehetches, une beurense rivalité. -redoubJe leur i^ele ( 3 i)j et bientôt ^ entraînés dans des routes differentes, le pre^ inier bérite un geme et de la r enommee de Be jsâult ;, : le second semble poursuivre; tesifeaeef de Gorvisart, jBâyle.s'illustre?, fc.o:m®é.eux, ‘pa# des travaux non. moins étendus. Gruv.eiibier îmee ibistoine généraie des.altérationsriesilîS’* sus ; et Marandel -proposé une, dassificalâotedés maladies, fonder en^partie ^r;eéttebasé peu solidp.;. : I . r : i -i-
Ce n’est point en effet à une froide nonien-elatare et à de stérites riaasifications, que bana-^ tomie patfcLoioglque doit, se borner ; si dlle/est utile , si elle est même ândispensabile à la médeçiufi, c’est lorsqu’elle est appliquée à la^eienca
des maladies , et non étudiée isolément et séparée de leur histoire j c’est lorsqu’elle montre la série des altérations successives des systèmes vivans ; qu’elle fait connaître le maf dans son origine , et le découvre jusques dans la profondeur des organes;, c’est alors qu’elle est digne de toute notre attenlioa, et qu’elle a droit à tous nos hommages.. C'est ainsi què l’avait conçue Morgagni , et qu’elle était dans la pensée de Biehat. Si quelques-uns de ses successeurs ont suivi une fausse route, la science leur d.oit encore des éloges et de la reconnaissance pour des efforts meme infructueux.
Tandis que Bay.le donné trop; d’importance aux transformations organiques, Portai ajoute de nouvelles oî)servatipns a celles qui l’avaient déjà iUustrç ; Prost marche à le découverte du siège des h^èvres ; Broussais poursuit l’inflammâtion sous toutes ses formes, dans toutes ses dégénérations ; AiiheFt offre un tahie.au pittoresque des d^radations du :systèmc cutané. ; Ribes signale les phénomènes divers de l’inflammation capillaii^; Rostan cherche dans ie cœur les causes de rasthme i Villermé étudie la formation des fausses; membranes; Cayol les fbimes noriibreuses et variées du cancer. L’apoplexie présente des aperççtô nouveaux étdés résultats différens à Riobe,
à Rochoux, à Serres. Georget cherche dans des lésions matérielles la véritable cause de la folie ; et Lallemand recueille une série d’observations importantes sur le ramollisseméht du cerveau.
Ainsi, le voeu de Bichat est rempli; la' médecine èst enrichie d’une nouvelle ressource, dont la superstition dès temps antiques avait privé les premiers maîtres de l’art ; et qui ^ cultivée par Bartholin' et Bonet, illustrée par Morgagni, semblait replongée dans l’oubli, ou du moins cultivée sans importance et sans éclat. Depuis Bichat, elle s’est empreinte d’un caractère particulier-, elle s’est créé un nouveau langage , elle à été cultivée dans toute rEurcpe. L^Italie se glorifie des travaux de Scarpa , de Testa, de Rochetti; rAllemagne de céux de Vetter, de Tiedemann, de Meckèl; l’Angleterre leur oppose ceux de Lawrence , d’Hogsoîi et d’Evéfard Home.- ^ :
Mais une réflexion douloureuse vient m'arrêter au milieu de ce tableau des progrès de l’art. La science du médecin se borne-t-elle donc à retracer les tristes images de la destruction? Qu’importe qu’il connaisse les souffrances de ses se.mbiables, s’il ignore les moyens de les soulager? Pourquoi poursuit-il la nature dans ses écarts, s’il ne lui est pas permis de la rame-
ner dans la bonne route ? Pourquoi prête-t-il l’oreille aux gémissemens de la douleur, s’il lui est impossible d’arrêter les progrès du mal, ou d’en modérer la violence? Ces plaintes, je le sais, sont injustes; le but suprême de l’art est de soulager la douleur, d’arrêter la marche de la destruction ; la plus haute science du médecin est de connaître et d’appliquer les moyens qui procurent cet avantage.. Ces moyens, où pourra-t-il les trouver? Les propriétés qu’ils possèdent, comment pourra-t-il les connaître? La nature lui fournit les productions des trois règnes; mais elle les lui présente sous mille formes, confondues entre elles sans ordre et sans choix. L’observation et l’expérience peuvent, seules, débrouiller ce cahos; mais, pendant les siècles qui nous ont précédés, l’expérience. a été muette , l’observation incertaine et mal dirigée. Qui ne connaît les efforts de Stahl, et ses sages conseils, et ses pressantes exhortations pour attirer l’attention de ses disciples sur la matière médicale? Son appel ne fut point entendu , et ses vœux restèrent longtemps sans effet. Le désordre, la confusion, la routine régnaient encore despotiquement sur cette science, lorsque Bichat entreprit de l’élever à la hauteur des autres branches de l’art (82).
L’expérience, qui lui est déjà si familière vient à son secours. Chaque substance , destinée à modifier le corps vivant, lui paraît agir sur une propriété vitale déterminée *. C’est en partant de ce point de vue phy siologique, qu’il considère cette étude, la plus importante peutêtre pour le médecin, puisqu’elle est le terme et le complément nécessaire de l’art de guérir. Ses idées sont recueillies avec empressement ; ses principes sont rapidement propagés par une jeunesse avide de science ; et ce champ , naguère stérile, à peine préparé par une culture imparfaite, est légué en héritage à des disciples laborieux. Ctondret et Pairier exposent les premiers faits dans d’utiles dissertations ; Schwilgué, réunissant ces aperçus isolés, soumet tourtes les substances médicamenteuses au creuset de l’expérience, et forme un tableau général de leurs propriétés individuelles. Alibert, rassemblant dans un grand ouvrage, les connaissances acquises, les expose avec élégance, et y joint les résultats de Thistoire naturelle et de la chimie. Barbier pose d’abord des principes généraux ; étudie ensuite la force active de
* Consid. génér.
chaque médicament, et son action particulière sur les organes. Orfila s’illustre par une histoire approfondie des poisons ; et Roques associe le luxe des arts aux résultats de l’expérience clinique.
Ne cherchez pas dans tous ces auteurs le développement exclusif des idées de Bichat ; ses principes étaient simples et féconds, mais difficiles à suivre.* leur application procurerait sans doute de grands avantages ; mais la lenteur de l’obseivation s’oppose à leur application prématurée. Leur simplicité même est peut-être peu conforme aux phénomènes compliqués de la vie. C’est néanmoins celui qui les a conçus qui soutient l’émulation générale ; c’est lui qui dirige ce mouvement qui s’est communiqué jusqu’à nouSi Son influence se fait partout ressentir, dans les livres, dans les écoles, dans la pratique particulière, dans le sein des sociétés savantes. N’est - ce pas elle qui , conduisant ^Magendie sur les traces de Stork, lui fait chercher dans les substances les plus délétères, dans les poisons les plus actifs, des remèdes énergiques et des médicamens précieux ( 33 ) ? N’estce pas elle qui a fécondé les^ observations de Hallé, de Pinel, de Fouquier, de Double ^ de Récamier, et de tant d’autres q^ui s’illustrent
chaque jour dans la pratique médicale? Il faut néanmoins l’avouer : c’est dans cette branche de l’art que nos connaissances sont le plus imparfaites et le plus bornées. Peut-être sommesnous condamnés à ignorer à jamais comment notre existence est modifiée par les corps étrangers à nous ; mais si nous observons bien les effets, que nous importe la cause qui les produit? Le médecin n’a pas à rougir de cette ignorance ; .elle est universelle dans les sciences ; elle tient essentiellement à la nature de l’esprit humain. Toujours est-il vrai que, dans toutes les branches de la médecine, d’heureuses découvertes signalent chaque jour cette ère nouvelle , qui a porté l’école de Paris à la tête des écoles modernes ; et qui, annoncée pai? les travaux de Pinel , sera marquée à jamais du nom de Bichat. '
Défions-nous toutefois des écarts de l’imagination et des illusions de l’enthousiasme. Le génie/du maître' égare quelquefois les disciples et le fanatisme peut se confondre avec la passion de la vérité.
Soutenu par l’admiration attachée au nom de Bichat, un homme s’est annoncé comme son disciple ; s’est déclaré l’héritier de sa gloire, le propagateur exclusif de ses principes, Doué d"un
esprit observateur, et d’une dialectique pressante , il sait employer tour à tour l’expérience et le raisonnement, l’observation et l’analogie, pour établir une nouvelle doctrine. Ce n’est point avec de vaines formules , avec des amulettes et des panacées qu’il vient usurper nos hommages ; il en appelé à l’observation de la nature, à l’étude des lois de la vie ; 11 renverse l’édifice de la science; mais c’est, dit-il, pour le relever sur des fondemens plus solides.
Attiré par ces promesses pompeuses, séduit par le nom du maître qu’il a choisi, j’entre à son école pour ontendre ses leçons; je consulte ses écrits pour connaître ses grands principes ; et, de tous côtés, je ne vois qu’un dédain superbe ; je n’entends que des anathèmes, lancés -contre nos maîtres les plus révérés. Quelle est donc cette nouvelle lumière qui vient éclairer la science ? La nature n’a-t-elle jamais eu de véritable interprète ? La vérité n’a-t-elle point eu d’apôtre avant ce hardi novateur? J’entends parler d’éxpérience et d’observation; mais pourquoi tant d’emportement dans ses discours et tant d’amertume dans ses sarcasmes? Est-ce là le langage de la raison, et l’accent de la vérité ? A l’abri du nom de Bichat, j’entends propager une doctrine funeste [ mais Bichat a proscrit
d’avance tous les systèmes; il a flétri les prétentions téméraires, et démontré le néant des théories exclusives. Galmc comme la raison, et modeste comme le génie, la candeur fit toujours le charme de ses écrits: et le sarcasme ne se plaça jamais sur ses lèvres. O vous qui vous proclamez son disciple, s’il est vrai que vous nous annonciez la vérité, ne la revêtez point des formes odieuses du fanatisme ; dépouiilez-la de ces livrées avilissantes qui compromettent sa dignité. Attirés alors par son pur éclat, tous ses zélés partisans s’empresseront devons suivre; tous applaudiront à vos louables efforts, et vous proclameront le digne émule, le digne suceesscur de Bichat. Alors, vous n’aurez plus à redouter les cris impuissans de vos adversaires. En vain , s’écrieront-ils que les systèmes passeront avec leurs auteurs; que les théories les plus séduisantes iront se confondre dans le même oubli, qui engloutit celles de Boerhàave et d’Hoffmann, deThémison et d’Aselépiade. Les abus et les exagérations passeront, parce qu’il est dans la destinée de l’errettr d’être passagère; mais la vérité ne passera point : elle est éternelle de sa nature I elle jaillîra, plus brillante , du choc des opinions opposées, et de la lutte des sectes rivales (34).
Il serait téméraire de trancher ici la grande question qui tient en suspens les esprits les plus réfléchis, les hommes les plus accoutumés à l’observation de la nature ; il n’appartient pas peut-être aux contemporains de Broussais de juger sa cause dans toute son étendue. C’est la postérité qu’il invoque ; c'est la postérité qui le jugera. Sans doute , elle aura à recueillir, dans la nouvelle doctrine', quelques vérités importantes : mais ces vérités doivent-elles servir de privilège à l’erreur; et la raison doit-elle se taire devant les sophismes de l’ambition? Ah! si Bichat eut prolongé sa carrière, la cause ne serait pas restée long-temps indécise. Passionné pour la vérité, il l'eût arrachée des mains avares de la'nature, pour l’étaler avec joie: aux regards avides de la connaître (35). Mais puisqu’il: ne nous reste de lui que des souvenirs attachans et des ouvrages utiles, profitons des conseils qu’il nous a donnés ; suivons les préceptes qu’il nous a transmis; évitons surtout les écueils qu’il a signalés, et qui ont quelquefois trompé sa sagesse. et sa vigilance. ;
Affermis à jamais dans les principes du vitalisme , ne revenons plus à ces applications mensongères, à ces incursions dangeréuses dans le domaine des sciences physiques. Que la physiç-
logie, placée dans la sphère qu’il a décrite autour d’elle, marche, séparée des sciences qui l’ont trop long-temps asservie; elle est assez attrayante par elle-même pour dédaigner des ornemens empruntés; elle est assez forte pour li’avoir pas besoin d’appuis étrangers. Si quelque obscurité règne encore dans ses principes, si les phénomènes qu’elle étudie sont quelquefois hors de sa portée , pourquoi renoncerait-elle au noble but qu’elle se propose d’atteindre ? L’imperfection de ses instrumens a pu retarder jusqu’ici ses heureux progrès; mais, dirigée désormais par des méthodes plus rigoureuses, elle n’ira plus, dans des réglons imaginaires, s’attacher à de vains fantômes, et se précipiter d’erreurs en erreurs, sur les pas de quelques sectaires enthousiastes. Qui donc oserait affecter un mépris injuste pour cette noble science? qui oserait la flétrir encore d’une dénomination outrageante, et l’appeler le roman de la médecine, aujourd’hui qu’elle est devenue la base essentielle, le fondement immuable de cet art sublime ?
Toujours fidèles au plan tracé par Bichat , nous chercherons, dans la description des organes vi vans, non pas une éminence inaperçue, ou une fibre échappée aux regards curieux
des anatomistes \ mais des différences ou des analogies remarquables dans la structure des liffîus qui les composent, dans les systèmes divers dont ils font partie. Nous interrogerons les organes frappés par la mort, pour connaître les altérations qui les ont détruits; et l’anatomie médicale ajoutera ainsi tout le poids de son témoignage à la certitude de nos jugemens. Nous n’accorderons pas cependant une confiance exclusive à ce moyen d’investigation. Nous apprendrons à nous défier des erreurs des sens, et à dissiper les nuages de la prévention ; car la prévention trompe les esprits les plus éclairés, et dénature l'observation elle-même.
Ainsi, placée entre deux sciences qui lui prêteront leur appui, la science des maladies ne se traînera plus en aveugle dans le labyrinthe des hypothèses. Accoutumé de bonne heure à étudier les phénomènes les plus naturels de l’organisme l’observateur saura reconnaître sans peine leurs variations passagères, comme leurs plus profondes altérations. Il ne bornera point son étude à la contemplation stérile de leurs formes extérieures; mais, remontant jusqu’à leur origine la plus cachée, il trouvera, dans la m^ chine vivante , la véritable, cause qui a dérangé
i’éqmiiibre, ou rompu la chaîne des mouvemens qui entretiennent la vie.'
<3 î^e^ craignonsdonc pas de retomber dans le c'âhos dont nous sommes enfin sortis : l’expériéncéîdü'’temps présent et celle des âges pass& né-sera "point perdue'pour l’art de guérir: il s^àvance rapidement vers une amélioration salutaire. Puisse 1 a révolulion qui se continue sous nos yeux le mettre un jour à l’abri de l’inconstârico des sectes, et l’asseoir sur des fondemens immuables î Cette heureuse époque est peut-être fenfcere hién loin de nous ; mais quelle que soit la distâncn où se trouvera placée la postérité qui doit en ]ouir> dorsque , reportant ses regards sur les temps iqui l-aUront précédée, elle appréciera les' progrès des siècles, comparera les efforts des peuples et jugera lés-travaux des hommes qUi auront contribué à ce grand développement, quelle sera son admiration pour Bichât, pour la France qui Ta élevé, pour le siècle qui a fécondé son génie î Et nous , qui sommes si près de lui, qui vivons au milieu de ses amis et de ses discî^esi pourrions-nous rester indifférens à sa gloire ? Lés souvenirs de sa vie privée viennent se mêler à rhistoire de ses travaux, et embellir dddeur charme la lecture de ses écrits. JEn regardant sa jeunesse, nous sommes surpris de l’éten-
due de ses productions. En admirant la hauteur de ses pensées , nous sommés frappés de la simplicité de ses mœurs. La douceur de son caractère nous fait aimer, la hardiesse de ses projets ; et les succès qui l’ont illustré nous rappellent sa modestie (36). Pourquoi faut-il qu’un si beau talent, que des qualités si aimables aient été sitôt la proie de la mort ! Son cercueil fut arrosé des larmes de l’amitié, et des bouches éloquentes proclamèrent au loin sa gloire (Sy). En confirmant aujourd’hui, après vingt années, leslouangês qu’il reçut alors, puissé-je obtenir un regard propice de la science qui le pleure encore, et recevoir, de la province qui le vit naître^ de la ville qui réchauffa le germe de ses talens, une feuille du laurier qui croît sur sa tombé! (38)
fiK.