Éloge du baron Hippolyte Larrey
L’heure semble choisie pour prononcer l’éloge du baron Hippolyte Larrey : notre époque, violente et lassée, brûle au hasard ce que naguère on adora, et la profession médicale, honorée jusqu’alors et peut-être trop souvent placée au rang des sacerdoces, est maintenant presque méprisée. Le roman et le théâtre n’y voient plus qu’une école de bassesse et d’ignorance ; les juges la soupçonnent aisément et la condamnent volontiers. Le dédain ne suffît plus et, pour nous défendre, il faut montrer quels furent nos guides et nos maîtres. La vie d’Hippolyte Larrey sera notre réponse. Le dévouement et l’honneur ne sont pas éteints parmi nous; leur lumière pure brille toujours au fond du sanctuaire et les âmes fidèles savent où la chercher.
Hippolyte Larrey naquit le 18 septembre 1808, à Paris, au quai de Conti, entre l’hôtel de la Monnaie et l’Institut de France. Son père, l’immortel Jean-Dominique Larrey, était illustre déjà : sur ses états de service étaient inscrits sa croisière à Terre-Neuve, son stage à Paris pendant les trois premières années de la Révolution, sa présence à l’armée du Rhin; chirurgien en chef de l’armée de Catalogne, il avait assisté à la bataille de Figuières et à la mort de Dugommier ; il avait, derrière lui, les campagnes d’Italie, l’Egypte, la Syrie, la prise de Malte, d’Alexandrie, du Caire, les marches dans les déserts de Lybie, la bataille des Pyramides, l’assaut de Jaffa, le mont Thabor, Saint-Jean-d’Acre, Héliopolis et Aboukir; puis Ulm, Austerlitz, puis encore les
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guerres de Saxe, de Prusse et de Pologne, l’entrée à Berlin et à Varsovie, Golomin, Eylau et Friedland.
Dans cette course à travers l’Afrique et l’Europe, il avait déployé un zèle infatigable, une énergie sans défaillance, un rare esprit de décision, un génie inventif que rien ne déroute, enfin une résistance incroyable. A vingt-six ans, il crée les ambulances volantes qui, sous le feu môme de l’ennemi, ramassent et pansent les blessés, jadis secourus longtemps après la bataille, lorsque les fourgons de l’artillerie laissaient enfin passer les chanots du service chirurgical. Avant le combat, Larrey instruisait ses aides, pendant la mêlée il emportait souvent les blessés sur ses épaules, après le carnage, il était le premier et le dernier à tenir le couteau; à Eylau, Napoléon le vit à l'œuvre quand les canons tonnaient encore; il le retrouva, le lendemain, à la même place et opérant toujours, les mains gelées et les pieds dans la neige. Aucune fatigue, aucun danger ne l’arrête; il est aussi résolu devant les pestiférés de Jaffa que devant les insurgés de Madrid; il brave aussi bien la mitraille à la Bérézina que, à Bautzen, la froide colère de l’empereur.
Et malgré ces marches, ces assauts, 60 batailles et 400 combats, il trouve le moyen d’apprendre, d’enseigner et d’écrire. A dix-sept ans, il est à Toulouse, élève de son oncle Alexis Larrey ; à vingt et un, il est nommé, à Brest, chirurgien major des vaisseaux du roi; il rentre à Paris et, pendant trois années, il étudie sous Desault; à vingt-six ans, le voilà aide-major à l’armée du Rhin; il en a fini avec les maîtres, mais, partout où il trouve un hôpital, il fonde une école, fait des conférences, dissèque, expérimente sur les animaux et essaie, sur les cadavres, de nouvelles opérations ; il visite les savants, Scarpa, Spalanzini et Malacarne en Italie; en Allemagne, Humbold, Graefe, Hufeland et Sœmering; il professe au Val-de-Grâce; il écrit cinq volumes de cliniques et son fameux ouvrage ; Mémoires et Campagnes. Les observations médicales qu’on trouve dans cette Iliade française sont celles de Gouvion- Saint-Cyr, de Jomini, Cassaigne, Jourdan, Labédoyère, de Berthier, Duroc, Suchet, Moiicey, de Rapp, de Thiébaut, du général Foy ; ses blessés et ses malades s’y nomment Desaix, Junot, Kléber, Gustine, Augereau, Beauharnais et Louis, Joseph et Napoléon Bonaparte. A lire la vie de Dominique Larrey, on se demande pourquoi il n’est pas devenu un héros populaire, toujours
HirPOLYTE PARHEY.
vivant dans la mémoire des foules? Il ne lui a manqué, sans doute qu un grain de poésie, l’esprit d’aventure et surtout le drame d’une lin tragique.
La mère d’Hippolyte Larrey fut une femme remarquable : elle était fille du dernier ministre de Louis XVI, Leroux de Laville, qui accepta sans iaiblir la charge de ministre des contributions publiques le 30 juillet 1792, lorsque la Révolution triomphante allait décréter l’arrestation du roi ; il échappa aux massacres de la Terreur et lit partie du Sénat de Napoléon l*''. Frappé d’apoplexie au pied du grand escalier des Tuileries, il mourut dans les bras de Lorvisart. Il avait trois filles célèbres par leur beauté : Henriette, qui épousa le D' Goutanceau, médecin aux armées; Emilie, mariée avec un Benoît d’Azy et qui était la séduisante héroïne des Leltres à Emilie où Démoustier apprit la mythologie à nos aïeules; enfin Elisabeth, l’aînée, qui fut la femme de Dominique Larrey; moins belle qu’Emilie, elle avait le même charme, la même grâce, un cœur fidèle ; elle était musicienne, peintre de mérite, élève de David, amie de Gros et de Giraudet; pendant la tourmente révolutionnaire, elle vécut de ses pinceaux et, aux premiers jours de la Restauration, lorsque la gêne visita le foyer, son talent conjura la détresse du ménage.
Le mariage se fît en 1794, avant le départ pour la Catalogne. Cette union lut, pour Larrey, une joie longue et profonde; il aimait passionnément sa femme ; ce montagnard d’éducation primitive et d’allures un peu frustes, considérait Elisabeth, « sa douce Laville », ainsi qu’il la nommait dans ses lettres, comme de race différente et d’essence supérieure ; il se confiait à son tact et prenait ses conseils dans les conjonctures délicates. Une sotte histoire devait, plus tard, troubler cotte harmonie jusqu’alors inaltérée et augmentée encore par la naissance d’une fille que le père nomma Isaure. Isaure, plus âgée de neuf ans qu’Hippolyte, était sa marraine ; elle fut aussi sa confidente, l’amie et le soutien des heures douloureuses. La correspondance de famille, quej’ai eu la fortune de lire à loisir, en témoigne d’une façon touchante.
Cette correspondance nous apprend combien la naissance d’Hippolyte fut désirée : Dominiiiue, en partant pour l’Espagne, laissait en France sa femme enceinte ; ses lettres adressées à Isaure, alors âgée de neuf ans, s’expliquent, sans réticences, sur le futur événement ; il parle à la fillette des souffrances qui attendent sa pauvre
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mère, des dangers qu’elle va courir, des soins qu’il lui faudra donner ; il accuse « sa maladresse de l’avoir mise dans l'emljarras où elle est ». Mais la joie d’avoir un fils — car ce sera un fils — dissipe ses remords. On le nommera Félix-Hippolyte, il sera médecin et son père l’instruira dans son art. Le grand jour arrive ; le célèbre Ribes y préside : ce fut bien un garçon et Isaure, dans une lettre d’une candeur charmante et aussi naïve de style que d’orthographe, annonce au père la naissance de l’enfant dans le berceau duquel une main inconnue a déposé la croix de la Légion d’honneur. Aussi le nom de Lilite alternait-il avec celui de « Petit chevalier », titre usurpé alors, mais qui, trois ans plus tard, devait être conquis pour lui, sur le champ de bataille de Wagram.
A la nouvelle de cette naissance, Dominique Larrey ne put contenir sa joie; il courait dans les rues de Vittoria, la tête découverte, la lettre d’Isaure à la main et criait à tous qu’il avait un fils. Diversion heureuse dans cette terrible campagne d’Espagne où il affronta tous les dangers, connut toutes les misères et ressentit toutes les douleurs : il vit mourir son ami Talabère et Frizac, son élève préféré ; il faillit être tué en rentrant dans Madrid révolté pour regagner son hôpital, en fermer les portes, armer ses majors, ses infirmiers, les convalescents pour protéger
les soldats blessés. Ces dangers, ces batailles, ces marches par
des chaleurs qui rappelaient celles d’Egypte et des froids qu’il devait retrouver en Russie, eurent raison de sa robuste santé ; il fut pris par la fièvre nosocomiale et, à Burgos, on craignit pour sa vie. Eh bien, de cette campagne d’Espagne, il ne garda qu'un souvenir, celui de la naissance d’Hippolyte et plus tard, où qu’il fût dans sa vie errante, à Vienne, à Moscou en pleine fournaise, à Dresde un soir de bataille, à chaque anniversaire du 18 septembre, une lettre chargeait Isaure d’offrir pour lui à la mère une branche de myrte fleuri.
Hippolyte est mis en nourrice chez des paysans de Nanterre ; après son sevrage, on le confie à sa marraine Isaure, cai‘ la santé de M*““ Larrey était devenue fort précaire; outre des maux de tête terribles dont son fils devait hériter, elle fut prise d’une grande irritabilité nerveuse provoquée par l’incident qui troubla pour toujours la paix du ménage. Dominique Larrey avait ramassé, livre par livre, une somme de trente raille francs économisés sur sa paie et sur les gratifications de l’empereur. Avant de partir avec
lUPPOLYTE LARREY.
la Grande Armée, il confia ce trésor à sa femme qu’il jugeait plus habile que lui. M""® Larrey chargea du placement de ces longues économies un vieil ami (jui, dès le lendemain, niait le dépôt. La pauvre L.aville, altérée s’évanouit et depuis ce jour elle traîna jusqu’à la mort une maladie de cœur. Au retour de Dominique, il fallut avouer ce désastre. Le coup fut terrible : le malheureux ne put ni oublier ni pardonner cette misérable histoire ; toujours il en souffrit et en fit souiïrir.
Ce fils d’âpres paysans était, pour ses malades, d’une générosité légendaire; il leur donnait ses vêtements, son linge; un jour, après la Moskowa, il remit ses derniers l apoléons à deux petits tambours qu’il venait d’amputer; il vendit le sabre oriental offert par Lannes après son duel avec .Tunot et, des ((uarante guinées qu’il en réalisa, il nourrit ses blessés d’Alexandrie. Mais chez lui, pour lui et pour les siens, il était d’une économie rigide; pendant la Révolution, il avait vu crouler tant de fortune, il avait assisté à tant de ruines subites, qu’il redoutait toujours le lendemain; il trouvait trop ouverte la main de sa femme, élevée à la cour de Marie-Antoinette, et réglait strictement ses dépenses; il donnait peu à son fils qui, la veille de sa première communion, demandait trois francs non sans fournir le détail exact de la dépense : vingt sols pour la confirmation, vingt sols pour l’offrande et vingt sols pour une promenade avec l’aumônier.
Les premières années d’Ilippolyte se passèrent au milieu des récits de combats. En 1809, campagne d’Autriche et les lettres du père racontent la capitulation de Vienne, le passage du Danube, à l’ile Lobau, la terrible bataille d’Essliiig, la foule des blessés nourris de bouillon de cheval salé de poudre à canon, l’amputation et la mort de Lannes, puis les meurtrières journées de Wagram où, avant la nuit plus de cinq cents blessés encombraient l’ambulance. Le chirurgien en chef y déploya une telle activité qu’il y conquit le titre de baron et une dotation de cinq mille francs. Dominique joyeux écrit à Isaure qu’elle est « baronnotte » et (pie désormais Lilite n’usurpera plus son nom de « Petit cbevalier ». Larrey rentre à Paris en décembre 1809. Le 12 février 1812, il est nommé chirurgien en chef de la Grande Armée et rallie le quartier général à Mayence.
Il faut chercher dans les lettres à Isaure les vraies impressions de Larrey sur la campagne de Russie ; le quatrième volume des
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Mémoires et Campagnes, qui a trait à cette époque, date de 1817; la Terreur blanche finit à peine ; on est en pleine Sainte-Alliance, sous l’œil do la Congrégation et Larrey veut être prudent : Au cours de son récit officiel, il remplace le mot d’Empereur par celui de « chef suprême de l'armée » et plus souvent par t on ». Il est autrement expansif dans ses lettres, du moins jusqu’à Moscou, et il conte avec entrain les combats de Wilna, de Witepsk, l’assaut de Smolensk, où nos troupes laissèrent plus de six mille blessés, que, faute de linge, de charpie et d’attelles, Larrey dut panser avec du papier d’archives, de l’étoupe et des parchemins; àlaMoskowa, même pénurie et nombre de blessés presque double. L’armée entre à Moscou que dévore déjà l’incendie et Larrey manifeste à Isaure tout son mépris « pour cette nation ignorante et barbare qui préfère un vain orgueil à son existence. »
Elle sauvait au contraire son existence avec son orgueil et, de ce jour, commence cette retraite à jamais lamentable où Larrey donna la plus haute mesure de son héroïsme; il pansa les blessés sans abris, dans la neige, au milieu de villages incendiés, par un froid de 28 degrés, tenaillés par la faim et toujours harcelés par des hordes de cosaques. Il dompta le découragement, l’égoïsme ; il accomplit tout son devoir, le cœur haut. Les soldats le savaient et le lui prouvèrent à la Bérézina ; Larrey a déjà franchi le fleuve; il a le courage de le repasser pour chercher ses caisses de secours ; sur le bord ennemi, le remous des fuyards l’entraîne dans la mêlée, sur les ponts croulants; il est foulé aux pieds parmi les voitures brisées, les chariots d’artillerie, les chevaux abattus, les conducteurs écrasés. Il va périr, mais on le reconnaît : la panique s’arrête, les soldats s’oublient pour ne songer qu’au salut de leur « providence » ; on l’enlève, on le transporte de bras à bras et on le dépose sain et sauf sur la rive.
En janvier 1813, Larrey arrive à Posen ; il reprend sa correspondance avec Isaure et, malade, en proie au froid, à la soif, à la faim, il s’attendrit en pensant qu’Hippolytc, alors âgé de 5 ans, a passé les vacances à la campagne, entre sa mère et sa sœur et qu’il y a « mangé du raisin à discrétion ». Le retour est proche; on va se revoir. Mais la canq)ngne de Saxe s’ouvre ; le chirurgien en chef est à Lutzen, à Baulzcn, à Dresde, à Leipzig et, notre armée refoulée en France, il est à Brienne, à Montereau, à Méry, à Grâonne où, renouvelant ses exploits de Madrid, il arme les
HIPHOLYTE LAIUIEY
paysans pour protéger ses ambulances. Après la prise de Paris et l’exil do l’empereur à l’île d’Elbe, il rentre parmi les siens pour s’y reposer, moins d’un an, la durée de la première Restauration, et partir pour Waterloo. Dans la nuit, lors de la déroute et quand les derniers carrés sont foudroyés, il se fraie un passage, le pistolet au poing, à travers un gros de cavaliers ennemis; mais son cheval, frappé d’une balle, s’abat, et, lui, reçoit à la tête et à l’épaule gauche un double coup de sabre qui le renverse sans connaissance. Il est pris, désarmé, dépouillé; on va le fusiller lorsqu’il est gracié par Blücher. Il rentre en France — et c’esf la'fin de la grande épopée.
Avec le repos vinrent de cruels soucis : Larrey était sans fortune et la Restauration supprima le titre et les émoluments d’inspecteur général, ses dotations, les revenus de la Ijégion d’honneur; il ne conserva que sa place de chirurgien en chef de l’hôpital de la Garde. Il faillit alors quitter la France : on lui offrait aux Etats-Unis, au Brésil, en Russie, des avantages considérables, mais le désir de rester parmi ses soldats le retint. Agité de sourdes colères, il assista aux horreurs de la Terreur blanche ; il vit périr de glorieux chefs de la Grande Armée, fusillés légalement comme Ney ou massacrés par la populace, comme Brune. Il perdit coup sur coup sa mère et son frère, François Larrey, chirurgien à Nîmes. Le travail seul put vaincre sa mélancolie : il eut ses malades, un ouvrage de chirurgie, son quatrième volume des Mémoires et Campagnes et surtout l’éducation de son fils Hippolytc.
Peut-être, pour cette dernière tâche, la main du père fut-elle trop pesante. Dos héros, nous avons l’exemple , mais on peut les craindre comme éducateurs. Dominique Larrey fut, avec son fils, autoritaire, sententieux, violent et sec; il était fier d’Hippolyte; il le marquait même trop et ne craint pas de lui écrire : « Je me félicite ({ue la Providence et ta mère m’aient donné un enfant (|ui réunisse l’intelligence à un physi([ue d’une perfection peu commune. » Mais il comprenait mal l’iirne expansive do l’enfant et les besoins de sa jeune imagination. Au lieu des histoires de voleurs que le gamin demande, il lui expédie trois volumes de voyage « pour munir, dit-il, son esprit de choses utiles » et lui annonce l’envoi de ses Mémoires et Campagnes. 11 voilait tellement sa tendresse que l’enfant croyait ne pas être aimé de son père dont il ne
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découvrit l’ardente aflection que très tard, au cours d’une fièvre typhoïde, en l’entendant frapper les murs de sa tête et crier ; c Mon Dieu, j’en ai sauvé tant d’autres, sauvez-rnoi donc celui-ci. » Hippolyte n’avait pour son père qu’une respectueuse réserv'e et c’est sur les genoux de sa mère qu’il apportait ses effusions. Comme a dit Dumas, Dieu a bien fait de créer le cœur des mères, celui des pères ne suffirait pas.
Voué à la chirurgie militaire, dès avant sa naissance, il avait acquiescé au vœu paternel et, à dix-huit ans, au sortir de Louisle-Grand, où il avait fait de remarquables études, il prit sa première inscription ; quelques mois après, il concourait pour l’Ecole de Strasbourg et y entrait premier; l’année suivante, en 1823, il était nommé sous-aide major, toujours avec le premier rang et on le détachait au Gros-Caillou, dans le service de Dominique Larrey. Pendant « les trois glorieuses », il se rangea aux côtés de son père, lorsque le vieux chirurgien, faisant tête aux bandes victorieuses qui voulaient massacrer les blessés de la garde royale, leur lança ce cri superbe : « Allez-vous en ! Ces blessés sont à moi. » — En 1832, à vingt-quatre ans, Hippolyte enlevait le titre de docteur et presque aussitôt, prenait part au siège d’Anvers; il y remplit tout son devoir, et même un peu celui des autres ; pendant les vingt-trois jours du bombardement, il ne quitta pas la tranchée, toujours au premier rang, mais avec tact, sans bruit, sans vaine ostentation. Le maréchal Gérard, le proposa pour la croix, mais le ministre de la guerre, Soult, duc de Dalmatie, trouva Hippolyte trop jeune et décora un de ses protégés plus jeune qu’Hippolyte.
Il avait repris son service au Gros-Caillou, sous la direction paternelle, quand éclata la première épidémie de choléra, la plus terrible, celle qui frappa la cité d’une folle épouvante. Le peuple accusait « l’ennemi » d’empoisonner les fontaines et les médecins de propager le lléau. Hippolyte, comme Dominique à Jaffa, vécut à l’hôpital, au centre de cette nouvelle peste et parmi tant de dévouements, son dévouement fut tel, il déploya tant de zèle auprès des moribonds que, de nouveau, ses chefs réclamèrent pour lui la croix de la Légion d’honneur. Mais Soult était encore ministre et la proposition fut écartée. Le duc de Dalmatie en frappant le fils visait le père qu’il détestait depuis la campagne de Saxe. L’incident est historique et vaut d’être raconté ;
Après la bataille de Bautzen, on constata, sur plus de deux mille
HIPPOLYTE LARPEY,
recrues, une blessure identi([ue a l’index droit ; les grands maréchaux, qui voulaient la paix pour jouir enfin de leur gloire, de leurs duchés, de leurs richesses osèrent affirmer que les jeunes soldats s’étaient mutilés volontairement pour regagner leurs foyers. L’empereur furieux veut un exemple : on décimera les blessés; on en fusillera plus de deux cents. Larrey accourt, le visage bouleversé, les mains tendues : — Sire, on vous trompe ! ces enfants sont innocents ; ils ne demandent qu’à servir encore la patrie. — Napoléon, pâle de colère, lui crie qu’il le trouve bien arrogant de prendre la défense de ces misérables : — Je vous donne, dit-il, vingt-(]uatre heures pour démontrer leur innocence : allez. — Larrey examine un à un les mutilés; il prouve que leur blessure vient de leur inhabileté dans le maniement du fusil. Son rapport convainct l'empereur dont la colère retombe sur les maréchaux parmi lesquels était Soult. Et voilà pourquoi le lil* de Dominique, ne fut décoré ni après le siège d’Anvers, ni après l’épidémie de choléra.
En octobre 1834, Dominique Larrey emmène son lils à Rome, visiter la mère de Napoléon, llippolyte nous raconte l’entrevue avec un respect religieux. Conduit par le cardinal Fesch, frère de Lœtitia, ils entrent, comme en un temple, dans le palais silencieux et s’arrêtent sur le seuil d’une salle dont la fenêtre ouverte montre au loin la tour du Capitole. Les portraits et les statues de tous les Bonapartes sont là; d’abord le père, Charles, puis les cinq fils et les trois filles que domino le buste colossal de Napoléon ; à côté, Joséphine, Hortense, son fils, le futur Napoléon III, Eugène, et enfin, au pied du lit, le roi de Rome dont le marbre gracieux, revenu de Sainte-Hélène, avait reçu le dernier regard de l’empereur. Et là, au milieu de ce panthéon, dans ce rare cortège évoqué par David, Gros, Isabey, Gérard et Canova, les visiteurs aperçoivent, à demi couchée sur le petit lit de fer de Napoléon, la mère presque séculaire, blanche dans ses vêtements de deuil, d’une maigreur d’ascète, aveugle et les membres ankylosés. Sa tête, dont le profil, long et pur, rappelle celui de l’empereur, est inclinée sur sa poitrine ; ses mains sont jointes. Oui, elle est bien telle qu’il l’a rêvée, « fauguste aïeule, survivant au destin de sa famille, à la gloire et au martyre de Napoléon, à la mort du roi de Rome ». L’émotion d’Hippolyte fut inoubliable, et de ce jour date l’idée de son ouvrage sur Madame Mère.
Un concours pour l’agrégation s’ouvrit, l’année suivante. Hippo-
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lÿle Larrey y prit part avec Malgaigne, Huguier, Lenoir, Sédillot, Gullerier, Chassaignac devant des juges qui se nommaient Jules Cloquet, Roux, Laugier, Gerdy, Marjolin et Blandin. Larrey lut nommé, avec Sédillot, Lenoir et Malgaigne, et pour nous prouver que, depuis soixante-trois ans, rien n’a changé sous le soleil, et que les revendications d’aujourd’hui étaient celles d’hier, la Gazette des Hôpitaux écrit : « Comme toujours, les nominations étaient faites à l’avance ». Grâce à son titre nouveau, Larrey suppléa Cloquet, pendant trois ans, dans sa chaire magistrale à l’hôpital des Cliniques. En 1841, au concours et à l’unanimité des voix, il devenait professeur de pathologie chirurgicale au Val-de- Grâce où il eut bien vite conquis les élèves par son zèle et par sa parole, un peu froide peut-être, mais élégante et précise; il n’abordait son sujet qu’après s’être documenté à loisir et le traitait avec conscience et compétence.
A cette époque, Hippolyte Larrey était un beau jeune homme, dont le tableau de Pérignon a conservé la séduisante image : longs et doux yeux étonnés, comme alanguis par des paupières un peu closes, front large où la pensée flotte encore indécise, souples et abondantes boucles noires, aimable bouche et, comme impression générale, une physionomie à la fois fière et naïve. La tendresse de son cœur était voilée par une délicate réserve ; à l’âge difficile où l’imagination s’enflamme et où le cœur s’affole, il avait maîtrisé les sentiments et les désirs suspects qui laissent après eux crainte, remords ou dégoût, et, dans la troublante atmosphère des salons, ce charmeur atteignait le seuil de la trentaine, intact et tout enivré encore des blanches illusions de son adolescence. A ce moment, il conçut un vif amour dont nous trouvons la trace dans sa correspondance : hors de Paris, dans ses voyages, la nostalgie le prend dès le départ; dès les premières étapes, il se précipite à la poste, il palpite à la vue du facteur, et, si la lettre espérée manque, le ciel lui devient vide et la terre est déserte.
Ce n’était pas sa première passion : à vingt ans, il aimait la fille d’un général connu; il voulait l’épouser. Dans le délire d’une fièvre typhoïde son secret échappe devant son père ; la jeune fille était pauvre, et, lui, Dominique qui n’avait pas craint de prendre, joyeusement et plein de confiance dans l’avenir, la belle Elisabeth, dénuée de toute fortune, il redoute le même destin pour son fils; il lui signifia ou de renoncer au mariage ou d’épouser une lemme
HIPPÜLYTE LARHEY.
riche. Le bon fils céda : son admiration pour le héros, mêlée à son respect pour le père, le faisait se courber toujours sous une autorité devenue despoticpie. La belle Isaure en soulïrit aussi : ses prétendants s’enfuirent devant riiuiueur jalouse de Dominique. Parmi eux, on citait Clot-Bey, dont la vie est un vrai roman. Enfant, il quitte son village et vint à Marseille avec sa garde-robe dans son mouchoir et trente francs dans son gousset ; il entre comme garçon ctiez un barbier, apprend la médecine, puis se met au service de Méhémet-Ali, et, grâce à son génie d’organisation, il conquiert une des premières places dans l’Egypte « régénérée ». Il vint à Paris, au plein de sa gloire ; l’Académie de médecine, l’Institut, le monde lui font un accueil triomphal ; il fréquentait chez les Larrey ; on s’attendait à un mariage, mais il regagna l’Egypte sans demander la main d’Isaure désolée.
Cette tyrannie, pesante et cependant aimée, allait prendre fin. Pourtant le vieux chirurgien conservait sa vigueur j)rernière; il ne voulait abdiquer aucune de ses fonctions et sa surprise fut cruelle lorsque, en 1835, on lui accorda sa retraite de chirurgien en chef des Invalides. En 1839 il fit, avec son fils, un voyage dans le Sud-Ouest pour y revoir Baudéan, sa bourgade natale où vivait encore sa sœur Geneviève; il y trouva sa maison délabrée; le curé qui l’habitait, brûlait les arbres fruitiers, aveuglait les vitres cassées par des bouchons de paille et laissait les lézardes entr’ouvrir les murs. L’année suivante, la Belle Poule ramène à Paris les cendres de l’Empereur, Larrey fut de l’inoubliable fête et malgré le froid, malgré ses 74 ans, au bras de son fils, sous son manteau de cainpage, il escorta le cercueil, à pied, de Courbevoie aux Invalides. En 1812, il réclame l’inspection des hôpitaux d’Algérie et part avec Hippolyte; le voyage fut triomphal, dans notre Afrique mal soumise encore et où Abdel-Kader tenait toujours la campagne. Us voyageaient de camp à camp, éclairés par des spahis, escortés par des zouaves, et les soldats acclamaient le vieux chirurgien de l’Empereur. La fatigue était grande, mais le vieillard la supportait sans faiblir. Tout à coup il apprend que la santé de sa femme décline ; il hâte son retour et débarque à Marseille pour regagner Paris.
Quel douloureux calvaire que ce voyage ! Pendant la traversée, Dominique Larrey est pris d’une vive oppression ; le 8 juillet, à Marseille, elle augmente; le 11, un léger mieux se manifeste, mais