acte d’espérance
Grateloup, dont le passage sur cette terre a été marqué par tant de vertus modestes, et que la fortune morale avait pris par la main dès ses premiers pas dans la vie, Grateloup
P) Introïtus, p. 1. - Cet introUas ne se trouve que dans les dernières éditions du Syslemci natuTŒ.
[q OEuvres de Buffon, t. III, p. 521.
avait Famour de Dieu, la charité et l’humanité, ces trois vertus apportées au monde par le christianisme. Toujours la morale chrétienne et l’exercice de sa noble profession lui avaient enseigné ce qu’étaient les pauvres et comment il pouvait les secourir de sa bourse, de ses conseils et de sa protection auprès des grands, choses .qui étaient pour lui des devoirs rigoureux.
Il serait impossible d’imaginer quelle tendresse il témoignait à tous ses malades indifféremment, et à quel point il portait la bienfaisance! Et comme ses charités, comme le bien qu’il faisait étaient discrets! Comme ses visites chez les malheureux étaient habilement dissimulées! Gomme il savait se glisser, inaperçu, dans leurs pauvres demeures, afin que des voisins curieux ou jaloux ne soupçonnassent pas qu’il allait secourir la veuve, l’orphelin, le goutteux, l’aveugle ou le paralytique dont il voulait sauvegarder l’amour-propre à tout prix !
Que de privations, que de souffrances, que de misères poignantes au milieu de ce luxe effréné des grandes villes où le faste et la plus hideuse misère sont souvent côte à côte, où l’on feint parfois d’ignorer que tout ce qui excède une nourriture modérée et un vêtement raisonnable, victus mediocris, vcstitus ralionahilis, comme dit saint Augustin, ne doit point être mis en réserve pour le luxe, mais placé en dépôt par la voie de l’aumône dans le trésor céleste. Notre si charitable
confrère, lui, avait presque une espèce de honte d’être heureux à la vue de certaines misères.
Mais cet homme de bien, dont l’éloge était dans toutes les bouches, ne se contentait pas de payer de sa personne comme médecin, de sa bourse comme chrétien, et de ses conseils comme l’ami de tous les malheureux; il priait parfois ses confrères, ceux qu’il honorait de sa confiance, de lui venir en aide dans des occasions où il déclinait sa compétence.
Quand il s’agissait, par exemple, de pauvres femmes en couches, auprès desquelles Grateloup ne pouvait rien, et auprès desquelles aussi les sages-femmes appelées demeuraient impuissantes en présence de telles ou telles éventualités, de telles ou telles difiîcultés obstétricales, vite il faisait prier le docteur Gaubric, qui avait pour lui un véritable respect filial et la plus grande déférence, de venir au secours de ces déshéritées de la fortune, qui avaient ainsi auprès d’elles, grâce à la très-bienveillante intervention de leur protecteur, un accoucheur sur le zèle, sur l’experience consommée et sur la très -grande habileté duquel on pouvait compter.
Quelle sollicitude pour les classes pauvres! Quelle délicatesse dans les procédés !
Grateloup était un caractère tout en dehors, n ayant ni replis, ni secrets, c’est-a-dire le plus doux, le plus bienveillant, le plus facile, le plus incapable de nuire. Ce qui le distinguait aux yeux des hommes d’élite, c’était une ignorance absolue de toute pensée envieuse, une aversion d instinct pour toute espèce M’intrigue, une bienveillance universelle, qui était pour ainsi dire inséparable de sa personne : sa modestie
était inhérente à son organisation.
Le rameau d’or et les lauriers d’autrui n’empêchèrent jamais Grateloup de dormir, et, en sa qualité d’homme bien élevé, il ne méconnaissait aucun mérite, n’otîensait aucune mémoire, et ne médit jamais de qui que ce fut, pas meme des médiocrités vaniteuses et jalouses. A fortiori, il ne pouvait avoir les joies ni de la raillerie, ni de la vengeance, ces mauvaises joies de l’âme, tnald gaudici 7ïieutis, que Yirgile a placées à la porte des enfers.
Grateloup, ce vieillard qui n’était ni fier, ni dédaigneux, ni d’un commerce difficile, parce qu’il avait de l’esprit, Grateloup appartenait à une foule de corps savants, avait fait ses preuves, occupait une des premières places dans la
science, mais avait vécu à Técart, modeste, silencieux, tout entier à ses vastes études, n’avait jamais rien demandé, et conséquemment rien obtenu. Gomment se fait-il cependant que notre confrère ne fût ni membre de l’Institut, ni membre de l’Académie impériale de Médecine de Paris, ni décoré, lui qui avait des droits si réels, si positifs et d’une si grande valeur à produire pour obtenir ces distinctions, ces récompenses du mérite supérieur, de la science transcendante?
Je sais que Grateloup n’aimait pas les hochets, qu’il ne tenait pas du tout à porter un ruban rouge à sa boutonnière, et qu’il n’attachait pas un très-grand prix à revêtir l’habit brodé que portent, dans les grandes occasions, les membres des deux premiers corps savants du monde. Néanmoins, je me demande comment il a pu se faire que les autorités civiles et universitaires de notre Bordeaux, ces yeux et ces oreilles des pouvoirs supérieurs, ne se soient pas empressées de faire violence à la modestie, à l’extrême réserve de Grateloup, en le signalant au ministre de l’instruction publique comme méritant la décoration de la Légion-d’Honneur* qu’il aurait honorée, et à l’Institut, qui se serait très-probablement empressé d’accueillir favorablement la candidature de notre confrère, de ce savant qui avait une si grande valeur? — Ce sont là des fautes, d’impardonnables oublis, et un manque de tact que je signale sans espérer de voir les choses aller mieux au sujet des savants qui ne savent être que savants.
La modestie, la très-grande réserve de Grateloup, lui firent commettre une faute, légère sans doute, et sans importance au point de vue de son caractère et de sa considération. Cette faute, du moins si c’en est une, fut de ne pas déclarer tout d’abord qu’il était gentilhomme, qu’il était issu d’une famille noble, et que cette famille, dont les titres étaient parfaitement en règle, n avait pas dérogé en se livrant au commerce, qu’elle
avait honoré, et dans les voies duquel des circonstances de
fortune l’avaient obligée de s’engager.
Quoi qu’il en soit, à dater de la fin de 1 année 1855, Grateloup signa en mettant la préposition de devant son nom. Personne, que je sache, ne s’avisa de supposer que notre confrère, comme beaucoup de gens, avait voulu se grandir par un titre d’emprunt, par une pseudo-noblesse. Mon Dieu! qu’on l’eût peu connu, et qu’il était loin d avoir la vanité qu’on lui eût supposée! Gomment! lui, Grateloup, l’homme que j’ai essayé de dépeindre, ce chrétien si fervent, ce médecin si éclairé, si charitable, ce naturaliste si eminent, dont le nom était si connu, si estimé, si respecté, qui avait, de par Dieu, toutes les noblesses, tous les sentiments élevés en partage : la noblesse d’âme, la noblesse de cœur, la noblesse de l’intelligence! Gomment! Grateloup se serait ennobli alors qu’il n’eût pas été noble! Allons donc, et arrière de pareilles suppositions. Notre confrère savait trop ce qu il se devait a lui-même, ce qu’il devait à sa dignité personnelle, à la société tout entière, pour se vouer ainsi au ridicule et pour usurper un titre qui neût pas été le sien. Ses ancêtres étaient de noble lignée, et néanmoins il eût continué de signer Grateloup tout court, sans les observations qui lui furent faites par sa famille Q).
Bien que Grateloup fût très-âgé, il n’avait guère de la
(i) Voici ce qut s’éLait passé : Grateloup, dans l’intérêt seul de ses enfants, fit, en 1855, une demande qui avait pour oLjet de faire rectifier son acte de naissance dans lequel il était inscrit sous les noms seuls de Jean-Pierre-Sylvestre Grateloup. Le Tribunal de première instance de Dax, faisant droit à sa requête, et attendu qu’il résultait de tous les actes de l’état civil des ancêtres du réclamant et des documents nombreux produits établissant de la manière la plus positive que le nom patronimique de sa famille est de Grateloup et non pas Grateloup sans la préposition de, ordonna la rectification de 1 acte de naissance de M. Jean-Pierre-Sylvestre Grateloup, en ce sens qu’ après les mots de : fils
vieillesse que ses cheveux blancs. Quoi qu’il en fût, une maladie toujours pénible et souvent très-grave vint assaillir notre confrère, il y a près de trois ans si je ne me trompe, le força de s’arrêter, de cesser de voir des malades, mais ne put l’arracher à ses travaux de cabinet. Ce fut alors que les docteurs Gaubric, Levieux et moi, nous trouvâmes dans l’obligation de combattre un mal vigoureusement et très clairement accusé, à l’aide d’un moyen qui réussit au-delà de tout ce que nous pouvions raisonnablement espérer. Grâce
légitime de Jean-Joseph, il serait écrit celui de Grateloup; que ledit jugement serait transcrit sur les registres de l’étal civil, et que mention en serait faite en marge de l’acte rectifié.
Ce jugement est du 10 juillet 1855, la transcription est du 16 juillet de la même année.
L’ancienne famille de Grateloup est originaire de la Bourgogne, et s’établit à Dax vers l’année 1300, par un Raymond-Arnaud de Grateloup, qualifié de décurion par Édouard III, roi d’Angleterre. [Cartuïaires de Dax, 1350.) Cette famille eut plusieurs branches dont les deux plus anciennes sont celles de Dax et de Metz. Les membres de cette dernière eurent tous des emplois très -honorables. Plusieurs furent gouverneurs. Un des descendants de Jacques de Grateloup était maître-d’hôtel de Louis XIII; il fut maréchal de camp, et fit partie de f expédition aux Indes-Orientales avec M. de la Hauge, en 1660. [Voyage aux Indes-Orientales, Ur vol. in-12, 1677.)
En 1667, Bernard de Grateloup et Claude de Grateloup, son fils, furent recherchés dans leur noblesse. Mais le roi, ayant égard à leurs services, les maintint dans leurs titres et qualités de nobles écuyers, par un arrêt qu’il donna en son conseil d’État, à Saint-Germain-en-Laye, le 31 mars 1670.
La branche actuelle de Dax, et celle de Bordeaux qui en est issue, provient du second mariage de Jean de Grateloup, seigneur de Larrée, avec Mlle Julienne de Castelnau, en 1552.
Un des fils de ce Jean de Grateloup fut s’établir à Gimont, près de Tarbes, où il fonda la branche de cette ville.
L’une et l’autre de ces branches, pour des raisons de fortune, embrassèrent la carrière du commerce, qu’elles suivirent avec honneur.
Jean-Louis de Grateloup, neveu de Bertrand de Grateloup, fut gouverneur de la citadelle de Metz.
Samuel, son frère, demeura à Dax.
à ce beau résultat, notre confrère put reprendre sa vie active comme médecin, et ses travaux comme naturaliste.
Ce retour complet à la santé dura deux ans, deux ans après lesquels certains avertissements plus incommodes que douloureux inquiétèrent Grateloup, qui craignait surtout dêtre enlevé à ses travaux et à ses excellents clients, qui étaient tous ou presque tous des amis dévoués.
Appelés de nouveau, mes deux confrères et moi, nous vîmes bientôt que l’état de Grateloup était sans ressources quoi qu’on fît, et qu’il fallait se borner à le soulager, à le calmer, à soutenir ses forces, et à le laisser s’éteindre en relevant son courage, en aidant à ses illusions de malade, en causant avec lui de ses projets d’avenir, en le laissant s’occuper et travailler tant que ses forces et sa tête le lui permettraient.
Quoi qu’il en fût de cet état déplorable, Grateloup s’occupait encore de sciences, présidait à des arrangements de cabinet, demandait à consulter des ouvrages rares, écrivait quelques lettres, et recevait le savant naturaliste-médecin Léon Dufour, de Saint-Sever, qui, moi présent, raconta avec une verve toute juvénile le voyage scientifique qu’il venait de faire au pied du Canigou, en compagnie de quelques savants de Paris, membres de l’Institut comme lui.
Quelques jours après, et alors que la maladie avait fait des progrès très-alarmants, Grateloup se faisant illusion et pensant toujours à ses travaux, profita d’un voyage que je devais faire à Dax pour me prier de remettre une lettre à l’un de ses neveux, M. Faucher, avocat, auquel il demandait une boîte renfermant des coquilles. Il m’est impossible de dire le plaisir qu’éprouva le pauvre malade à la vue de ces objets d’histoire naturelle auxquels il attachait un si grand prix.
A dater de ce moment, les choses allèrent de mal en pis, des accidents redoutables apparurent, les illusions et le doute
ne furent plus possibles, et Grateloup me dit avec fermeté et un calme admirable pendant les quelques minutes qu’on nous laissa seuls : dMon ami, merci de vos soins, merci de vos sollicitudes pour un vieux confrère; mais un vent de mort souffle sur moi, et, d’ici à peu de jours, à peu d’heures peutêtre, j’aurai vécu. »
Pendant les huit ou dix jours qui précédèrent le terme fatal, les douleurs que Grateloup éprouva furent horribles, incessantes, et il assista, lui vivant, ayant conservé toute sa tête, tout son sang-froid, tout son courage et toute sa résignation chrétienne, aux phénomènes précurseurs mais bien lents de l’agonie et de la mort, de cette mort qu’il vit s’approcher sans effroi, qu’il attendit résolument en priant, en faisant prier auprès de lui. Sa fin fut celle d’un patriarche, celle d’un homme qui n’avait rien à redouter d’une autre vie, et qui n’éprouvait d’autre regret que le regret bien naturel de se séparer de ce qu’il avait de plus cher sur cette terre, de sa femme et de ses enfants, qu’il avait bénis avant de rendre son âme à Dieu !
Malheureusement, Dieu n’avait pas permis que notre si digne confrère évitât les avertissements lugubres de la maladie et de la douleur, qui viennent nous dire que le temps est venu, et qu’il faut se préparer à une éternelle séparation.
Une épouse riche de toutes les vertus, entourait Grateloup de ses soins. Femme admirable, qui lui avait donné, étant jeune, sa main, son cœur, son esprit, et ses nuits et ses jours pendant sa dernière maladie, sans vouloir le confier un seul instant à qui que ce fût, malgré les plus vives instances! Mais, faire l’éloge de si grandes qualités qui ne relèvent que de Dieu, que de la conscience et du sentiment de ses devoirs, serait chose indiscrète, qui blesserait à coup sûr la modestie de M'"^ de Grateloup. Et cependant, n’est-il pas du devoir de quiconque a eu le bonheur de rencontrer de grands exemples
de dévouement et d’abnégation, de les publier à haute voix?
Quand un bomme arrive à la célébrité chargé de titres et d’honneurs, il est parfois difficile de discerner le mérite sous le prestige des distinctions; mais quand cet homme n’a, pour ainsi dire, comme Grateloup, que son nom, il est visible que la faveur n’a rien à prétendre dans sa renommée, et la tâche du panégyriste devient plus nette et plus simple.
Les savants de tous les pays avec lesquels Grateloup avait de nombreux rapports, les Académies diverses auxquelles il appartenait, ressentiront la perte qu’ils ont faite, comme tous ses confrères, comme tous ses amis, comme la ressent chacun de nous, comme je la ressens moi-même, car je pourrais dire ce qu’Horace disait de Quintilius à Yirgile :
<( Multis ille quidam flebilis occidit,
» Niilli flebilior quam mihi. »
C’est au nom d’une amitié profondément affligée que j’ai osé prendre ici la parole; mais vous regretterez sans doute. Messieurs, et ce sera justice, que les corps savants de Bordeaux n’aient pas choisi un plus digne représentant auprès de vous. Nul autre, du moins, n’eût apporté dans cette honorable mission un plus sincère attachement pour la mémoire de Grateloup, une connaissance plus intime de ses travaux, une admiration plus sérieuse et plus profondément sentie.
Puissiez-vous, cher confrère, entendre notre voix du sein des tombeaux que vous habitez, et sentir encore quelque joie en voyant le respect que nous avons pour votre mémoire !
Bordeaux. — Typ. G. Gounouilhou, rue Guiraude, H.
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