ÉLOGE
Dü DOCTEUR
DE GRATELOUP,
Messieurs ,
En entrant dans ce dernier asile de l’homme, où nous sommes entourés de monuments qui nous rappellent le néant des grandeurs humaines, et où sont déposés les restes de tout ce qui fut respecté et honoré dans cette grande et belle cité, je ne vois nulle part un nom, le nom d’un homme qui ait eu une valeur supérieure aux valeurs diverses dont la Providence avait si libéralement doué celui auquel nous venons dire un suprême adieu.
Un jour, il y a de cela vingt ans, je rencontrai chez un de mes anciens camarades de collège un monsieur dans la force de l’âge, dont l’heureuse physionomie, l’aménité des manières, la conversation attrayante et facile, la modestie et la
douceur, unies à une très-grande grâce de bienveillance et d’esprit positif, m’inspirèrent du respect et de la sympathie. Des circonstances particulières et des relations professionnelles m’ayant fourni plus tard de très-fréquentes occasions de le voir dans l’intimité, mes premières impressions furent confirmées, et j’avais découvert en M. Grateloup, ce qui est fort rare, l’homme public et l’homme privé quasi-parfaits.
Jean-Pierre-Sylvestre Grateloup naquit à Dax, ^chef-lieu d’arrondissement du département des Landes, le 31 décembre 1782. — Son père, Jean-Joseph Grateloup, était négociant, fut successivement lieutenant et capitaine des troupes bourgeoises de Dax, de 1762 à 1764, et, beaucoup plus tard, de 1783 à 1815, c’est-à-dire pendant trente-deux ans, trésorier à titre gratuit de Thopital civil de la même ville. Plusieurs années avant 1815, le père de notre confrère avait abandonné le commerce, dans la carrière duquel il avait été aussi habile, aussi heureux qu’honorable, et mourut plus qu’octogénaire, universellement regretté, des pauvres surtout, dont if avait toujours été la providence.
Cet homme de bien avait trois frères, l’un médecin trèsdistingué à Dax, qui mourut sur l’échafaud en 1793; le second, supérieur des Carmes dans la même ville, qui s’éteignit en Espagne, dans l’exil, en 1797 ; le troisième, un savant du premier ordre, un véritable encyclopédiste, un artiste amateur du plus grand mérite.
La première enfance de Jean-Pierre-Sylvestre Grateloup, de celui dont je vais essayer d’esquisser la vie, s’écoula dans le sein de sa famille, dans les bras et au contact si pur de son excellente et digne mère d’abord, puis sous la surveillance de son père et de ses trois oncles, dans un milieu patriarcal où la régularité de la vie, la piété, la charité, la probité et
les traditions de la plus grande honorabilité étaient comme un patrimoine sans déshérence possible.
Lorsque Grateloup fut âgé de sept ans, son oncle, le supérieur des Carmes de Dax, se chargea de son éducation. Chose rare ! on vit bientôt cet enfant chercher à se procurer des livres, les parcourir avec avidité, les copier, les commenter, les analyser à sa manière, et parvenir ainsi, avec l’aide de son cher oncle, à des résultats, non pas excellents, non pas merveilleux assurément, mais assez extraordinaires pour son âge.
Un peu plus tard, mais à court délai cependant, son vénéré précepteur le jugeant en état d’apprendre le latin et le grec, notre jeune écolier se mit à l’œuvre, et, secondé d’ailleurs par une mémoire prodigieuse, par une grande intelligence et par un travail de plus en plus opiniâtre, fit des progrès aussi rapides qu’étonnants. 11 marcha si vite et si bien, qu’il put bientôt soutenir la conversation en latin avec son professeur, qui était émerveillé de la facilité de son cher neveu, pour lequel, cependant, on n’avait pas usé des expédients, fort bons assurément, mais très-dispendieux, auxquels le père du sceptique Montaigne avait recouru pour que son fris parlât toujours latin, même avec les gens les plus infimes de son entourage.
Mais bientôt, et faisant marcher toutes ses études de front, un goût décidé, une véritable passion pour les sciences naturelles se déclarèrent chez notre savant en perspective, qui étudia la botanique, et devint l’élève de prédilection du docteur Thore, de Dax, de ce savant auteur de plusieurs ouvrages, mais notamment de \a' Flore du département des Landes, et des Promenades sur les côtes du golfe de Gascogne. Sous un maître aussi distingué, le jeune Crateloup fut bientôt initié aux secrets de la science aimable et méthodique qu’ont si admirablement cultivée et enrichie les Linné, les Tournefort, les de Jussieu, les de Candolle, les Desfontaines, les Richard, l’enfant de Genève Jean-Jacques Rousseau, cette personnalité
maladive, q\ii a écrit des pages si gracieuses et si éloquentes à la fois sur la botanique, dont Fétude occupait ses journées, charmait ses promenades solitaires au village de Motiers, où la protection du gouverneur de Neufchâtel lui avait permis de vivre tranquille et de se faire oublier.
Dès que Grateloup posséda les langues grecque et latine, qu’il fut d’une certaine force en mathématiques élémentaires, et qu’il sut beaucoup en botanique, en botanique pratique surtout, grâce aux leçons, aux conseils du docteur Thure et aux très-fréquentes herborisations qu’il avait faites avec ce médecin, dès ce moment le supérieur des Carmes de Dax eut fini sa tâche, et remit son neveu aux soins de Jean-Baptiste Grateloup, son frère (^). Cet oncle là se chargea très-volontiers de la seconde éducation de son neveu, qu’il suivit pas à pas, qu’il ne perdit jamais de vue, et vit bientôt que son
(’) « Jean-Baptiste Grateloup, né le 5 février 1735, montra de trèsbonne heure une très-grande aptitude pour les sciences et surtout pour les beaux-arts. Après avoir terminé ses études au collège des Barnabites de Dax, où il eut pour condisciple et pour ami le célèbre Borda, ce physicien illustre, il se rendit à Paris à vingt-huit ans, et s’y livra avec ardeur à l’étude. Son intelligence s’y développa et son instruction augmenta avec une étonnante rapidité. Il n’était étranger à aucune science : les mathématiques, la physique, la chimie, l’histoire naturelle, l’astronomie, lui étaient familières. 'Aussi, plus tard, on le trouva présentant à l’Académie des Sciences un Mémoire sur V optique, qui fut inséré dans le Recueil des Savants étrangers; et, plus tard encore, en l’an II, quand déjà il était sexagénaire, il obtint le maximum des récompenses nationales (6,000 fr.) pour avoir inventé une nouvelle manière de monter les objectifs des lunettes achromatiques. Cette soif de savoir, cet ardent désir d’apprendre, il le porta aussi dans l’étude des heaux-arts, et il se rendit plus illustre encore par la culture des arts que par ses vastes connaissances scientifiques. A Paris, il ht connaissance avec Pes artistes les plus célèbres, et il parvint à pratiquer avec succès la peinture, la sculpture, et surtout la gravure, dont il s’occupa avec passion. Là encore son esprit inventif ne lui fît pas défaut : il imagina un procédé de gravure qui semble tenir à la fois de ïaqua-tmta, de la manière noire et de la pointe, sans
élèv6 répondrciit on no pont inioux a tous sos soins. Ln olïot, le jeune Grateloup était si avide d’apprendre, qu’il s’attachait avec une égale ardeur à tout ce qui lui promettait de nouvelles connaissances, qu’il dormait à peine pour se livrer tout entier à des études que son oncle qualifiait d hercu-
qu’il soit possible de dire en quoi consiste ce procédé, qui n’a jamais (ÎLé rendu public, »
(Extrait d’une Notice bibliographique sur J. -B. Grateloup, de M. Faucheux.)
Voici les fragments d’une très-longue lettre écrite à J. -B. Grateloup par M. Joly, conservateur du cabinet des estampes à la Bibliothèque impériale [premier empirej :
« Vous avez rempli tous mes vœux et ceux des vrais amateurs, en me mettant à même de les faire Jouir d’une collection d’autant plus précieuse qu’elle devient rare, et qu’elle est maintenant complète.
,, Vous êtes toujours resté seul dans votre genre, Monsieur ; personne n’a osé tenter de vous imiter, et je crois qu’on a bien fait! Ficquet a laissé bien loin derrière lui ceux qui ont voulu suivre sa manière; ils ont été obligés de prendre un autre genre, quoiqu il ne fût pas impossible peut-être de saisir le faire de cet habile graveur. Mais il n’en est pas ainsi du vôtre. Monsieur; vous resterez toujours vous-même, et si les talents sont comme le sang, ce ne peut être que monsieur votre neveu fie docteur Jean-Pierre-Sylvestre Grateloup] qui pourra nous persuader que vous existez toujours pour les arts, et surtout dans le gem e difficile, mais agréable et singulier, dont vous avez voulu vous amuser; ce qui vous a tellement réussi, que je doute qu’on puisse vous surpasser, même vous atteindre.
» Votre jolie collection tient d’ailleurs un rang distingué parmi les chefs-d’œuvre qui font la gloire du cabinet qui m’est confié. Il me reste maintenant à prier monsieur votre neveu (toujours le docteur Jean- Pierre-Sylvestre Grateloup] d’imiter la générosité de monsieur son oncle, en faisant jouir de ses productions le cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale. »
On peut d’ailleurs consulter sur les gravures de J. -B. Grateloup :
lo Le Dictionnaire des graveurs anciens et modernes, de Bazan, t. I,
2« La Biographie universelle de Michaud. Supplément, t. 66, p. 38,
30 Un excellent article de M. Jules Delpit, de Bordeaux, dans les Archives historiques du département de la Gironde, t. I, p. 183 et suiv.
léennes, tant il était surpris de voir cet enfant suffire à des travaux impossibles, à des études faites, du reste, avec une méthode, un ordre et un enchaînement parfaitement entendus.
Quoi qu’il en fût de ces études si nombreuses et si variées, l’oncle désira que son neveu apprît le dessin d’abord; puis, quand il fut d’une certaine force dans cet art, il lui montra la gravure selon le procédé qu’il avait inventé. Lejeune Grateloup fut bientôt en état de produire quelques épreuves qui bien qu’inférieures aux fameuses épreuves de son oncle, ne manquent cependant pas de mérite.
A son lit de mort, Jean-Baptiste Grateloup fit promettre à son neveu de ne jamais divulguer son procédé de gravure. A tort ou à raison, ce secret fut gardé, et, malgré de savantes dissertations, Grateloup, notre confrère, m’a souvent dit que personne n’avait même soupçonné le faire de son oncle.
J’allais oublier de dire que Grateloup Fonde, quoique graveur célèbre, n’avait jamais été un artiste de profession, qu’il n’avait jamais vendu aucune de ses gravures, qu’elles sont aujourd’hui fort rares, fort chères, très-recherchées, que je les possède toutes, et qu’elles sont, grâce à la bienveillante amitié du docteur Grateloup, l’un des ornements de mon modeste cabinet.
Bien que le jeune Grateloup n’eût guère pu qu’ébaucher ses études médicales à Dax, il crut devoir les étendre autant qu’il était en lui en se constituant le simple élève en pharmacie de M. Meyrac père, chimiste distingué, et auteur de diverses analyses fort estimées des eaux thermales de Dax.
Ainsi qu’on a pu le voir dans l’exposé rapide mais trèsexact que je viens de faire des excellentes études faites à Dax par Grateloup, sous la tutelle de deux de ses oncles, sous celle du docteur Thore, ce jeune homme était parfaitement en mesure d’aller les compléter à Montpellier, dans cette Faculté
de médecine, la plus célèbre de l’Europe jadis, et la plus ancienne avec l’École de Salerne.
Notre étudiant partit donc pour cette métropole des sciences médicales vers la fin de l’année 1802, — il avait alors juste vingt ans, — porteur de quelques lettres de recommandation pour des professeurs. Là, comme à Dax, Grateloup se livra avec beaucoup d’ardeur à l’étude, suivit les leçons des professeurs les plus célèbres de cette époque, notamment celles de Baumes et de Dumas, qui l’avaient remarqué, qui le complimentaient souvent sur sa conduite, sur son assiduité, sur ses travaux incessants, sur ses progrès, sur la solidité et la variété de ses connaissances, et qui eurent bientôt à lui donner des soins pour une maladie très-grave qui dura près de deux mois.
Dès la seconde année de son séjour et de ses études à Montpellier, Grateloup — il avait alors vingt-deux ans et quelques mois — Grateloup, grâce à son incontestable supériorité et à la sûreté de son diagnostic, fut nommé chef de clinique interne à l’hôpital Saint-Éloi de cette ville, et bientôt après secrétaire de l’Athénée médical.
Là, grandissant en science et en pratique, il était à l’apogée de toutes ses études, quand, vers la moitié de l’année 1806, et alors qu’il allait^ être docteur en médecine, la Faculté lui proposa d’occuper une chaire de botanique. Bien qu’une semblable position et qu’une aussi flatteuse distinction fussent aussi honorables qu’avantageuses, surtout pour un jeune homme de vingt-quatre ans, l’amour des siens, les souvenirs du foyer domestique et le désir qu’il avait de se consacrer aux devoirs de sa profession dans le pays qui l’avait vu naître, remporta sur toute autre considération.
Les examens de Grateloup pour obtenir le grade de docteur en médecine émerveillèrent les professeurs Baumes et Dumas, qui, bien qu’ils le sussent très-capable, ne lui supposaient
cependant pas une réunion de connaissances et de talents aussi considérables. Dans ces mêmes examens, le récipiendaire démontra qu’il était un anatomiste exact, un physiologiste ayant bien étudié les phénomènes que présentent les corps vivants, un clinicien ayant suivi la trace des célébrités qui ont nom Baillou, Sydenham, Torti, Stoll, un naturaliste parfaitement au niveau des connaissances de cette époque (1806), un lettré, un érudit sachant toutes choses. Il parla surtout la langue de Cicéron, de Yirgile et d’Horace, des trois plus beaux génies de la latinité, avec une merveilleuse facilité, avec élégance, tout cela modestement, avec beaucoup de bonhomie, et ne se doutant pas qu’il eût mérité les magnifiques éloges que lui adressèrent ses examinateurs, qui étaient des célébrités, éloges que confirmèrent les étudiants, qui le traitèrent en homme qui leur était très-supérieur à tous égards.
Le jour de l’argumentation de sa thèse (^) et de sa réception fut un jour de triomphe pour Grateloup, qui se surpassa et grandit encore dans l’esprit des professeurs et de la jeune assistance.
Quoi qu’il en fût de ce magnifique succès, dont la relation fut adressée à la famille du nouveau docteur, Grateloup revint à Dax dans les derniers jours du mois de décembre 1806, sans se prévaloir de l’admiration et de fenthousiasme dont il venait d’être l’objet à Montpellier, où la Faculté tout entière lui avait exprimé le regret de ne pas pouvoir le compter dans ses rangs. Mais non, son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, un seul de ses trois oncles étaient à Dax; il les aimait, il avait promis de revenir auprès d’eux, auprès de ses camarades d’enfance, dans sa ville chérie, et il y était revenu tout joyeux, tout aussi modeste, tout aussi excellent fils, tout
M) Dissertation inaugurale sur l'influence de Vaîr atmosphérique, des saisons et des climats sur les êtres vivants. Montpellier, décembre 180G, in-8°
aussi bon frèro et tout aussi bon neveu qu’il en était parti.
Après quatre années de séjour à Montpellier, le retour de Grateloup à Dax fut un événement dont sa famille, ses amis et tous les habitants se réjouirent, tant on était heureux de revoir un jeune homme dont les premiers pas dans la carrière avaient été si remarquables. Quant à lui, quant à ce docteur si flatté, si fêté, si admiré par les professeurs de Montpellier et par tous les étudiants de cette École célèbre, Dax le revit comme il était parti, je veux dire humble, modeste, sympathique, affectueux, et ne soupçonnant pas qu’il eût déjà une très-grande valeur comme homme privé, comme médecin, comme naturaliste, comme érudit et comme lettré. Puis, quelle candeur, quelle conscience, quelle pureté et quelle fraîcheur de son âme! Il n’avait connu que les bons côtés de la jeunesse, et n’avait eu de l’ivresse de la vie que sa passion pour l’étude, pour les choses sérieuses. La sagesse, la prudence, la réserve et une très-grande docilité, voilà quelles étaient ses qualités dominantes alors, et quelles elles furent toujours pendant sa longue et si honorable carrière.
Après avoir consacré quelques jours à sa famille, à ses amis les plus intimes et à des visites indispensables faites à Dax ou dans les contrées qui avoisinent cette ville, sur les murailles de laquelle on peut lire quelques pages encore vivantes du moyen âge, Grateloup, en attendant que des malades le fissent appeler, reprit ou plutôt continua ses études, les varia comme toujours, et se prépara de la sorte à mériter la confiance et l’estime de tous, et à parcourir tous les jours, sans paix ni trêve, les solitudes de bruyère et de sable que nos modernes voies ferrées et les routes agricoles rendent graduellement à la vie.
Quoiqu’à cette époque — premiers mois de l’année 1807 — Dax et presque toutes les villes du département des Landes fussent pourvues de médecins d’un mérite incontestable, la
réputation de Grateloup grandit en assez peu de temps; il fut bien accueilli partout, et la plupart de ses confrères les plus éclairés et les plus en renom, n’ayant qu’cà se louer de son respect pour les formes, de sa loyauté, de son excessive modestie, lui reconnaissant d’ailleurs une haute capacité, lui demandèrent des conseils, le firent appeler en consultation, et concoururent de la sorte à le faire connaître et^à le répandre plus vite qu’il h’eût pu l’être étant livré à ses propres forces, car il n’avait rien dans le langage et dans les allures de cette assurance et de cette outrecuidance qui poussent si souvent des hommes plus que médiocres aux succès.
Bientôt Grateloup devint le médecin des meilleures maisons de son pays, fut prisé comme il méritait de l’être, et ne refusa jamais, quelqu’occupé, quelque fatigué qu’il fût, et quel que fût le peu de temps dont il pouvait disposer, de visiter les pauvres, de traiter leurs maladies, de les consoler, de les aider de sa bourse, de les écouter surtout avec une patience admirable, car il savait que
Le droit de tout dire est le droit du malheur.
Dès le mois de septembre 1807, il, fut chargé par l’autorité, qui lui donna ainsi une grande preuve de confiance et d’estime, de faire la statistique du département des Landes, travail modèle en ce genre. Plus tard, en 1811, il fut nommé par le ministre de fintérieur directeur et conservateur du cabinet d’histoire naturelle de Dax, et, à quelque temps de là, médecin en chef des hôpitaux militaires de la même ville, pour y traiter des malades appartenant à des corps d’armée qui, plus tard, devaient être expulsés d’Espagne, de cette terre des braves où la bravoure des Français, de
Ces héros si longtemps inYinci])les,
n’avait cependant pas fait défaut.
Grateloup suffît à tout" remplit scs devoirs avec le scrupule d’un très-honnête homme, d’un médecin consciencieux, et eut la bonne fortune de voir à Dax, de recevoir chez lui, d’être le collaborateur d’un homme de génie, dont la trace qu’il a laissée sur la médecine actuelle ne s’effacera pas, d’une des plus grandes figures médicales de ce siècle, d’une illustration qui devait, beaucoup plus tard, monter, dominer et tomber avec tant de bruit! J’ai nommé Broussais, qui se loua toujours de la très-gracieuse hospitalité de Grateloup.
En habile ménager de son temps, Grateloup trouva le moyen, malgré ses nombreuses occupations du dehors et ses études opiniâtres, d’être l’un des membres les plus assidus du conseil municipal de Dax, et le premier suppléant du juge de paix jusqu’à la tin de l’année 1822, époque à laquelle il se maria avec ]\P Marie-Yict?) ire-Emma Carré de Sainte- Gemme, fille de M. Jean-Louis-Gaspard Carré de Sainte- Gemme, écuyer, seigneur du Bois-Yert, chevalier de Saint- Louis. Ce mariage, contracté sous les plus heureux auspices, changea subitement le genre de vie, les habitudes d’activité et les relations sociales de Grateloup, qui vint se fixer à Bordeaux, où il devança son ami le baron d’Haussez, qui fut nommé préfet de la Gironde en 1824, après avoir administré le département des Landes, où il s’était intimement lié avec notre éminent confrère.
Bordeaux, comme toutes les grandes villes de commerce, est presqu’un désert intellectuel, où l’on a fort peu d’estime pour les talents, où l’on ne prise que très-médiocrement les sciences, les lettres et les arts, et où les médecins réussissent ou ne réussissent pas, on ne sait trop ni pourquoi, ni comment, car on y a vu des hommes tout au moins trèsmédiocres — je ne parle que des morts — jouir d’une grande réputation, à côté d’autres hommes, d’autres médecins qui avaient du mérite, beaucoup d’instruction, et qu’on jugeait.
que le monde disait n’être que de pauvres têtes, que de mauvais praticiens. Je ne chercherai 'pas à expliquer ce mode très-peu circonspect de procéder à l’endroit des réputations médicales de Bordeaux; mais je dirai que Grateloup ne comptait guère réussir puisqu’il savait avoir contre lui sa vie modeste, retirée, sa réputation de savant, de naturaliste, d’homme pâlissant sur les livres. Heureusement pour notre confrère que ces opinions bienveillantes sur son compte n’eurent pas plus d’autorité sur l’élite des habitants de Bordeaux que n’en avaient eu les augures de Borne quand les Bomains furent instruits et éclairés, car on rendit cette fois justice au vrai mérite, à l’homme qui, en s’occupant de beaucoup de choses à la fois, s’occupait spécialement et trèsconsciencieusement des malades qui lui étaient confiés. L’exactitude de Grateloup, sa douceur, l’art exquis avec lequel il questionnait, consolait et persuadait ses clients, firent qu’il fut bientôt autant l’ami, et l’ami dévoué des familles qui l’honoraient de leur confiance, que leur médecin. Et que de ressources n’avait-il pas d’ailleurs, même pour les cas désespérés ! On pouvait dire de lui ce qu’on disait si souvent à Paris du professeur Fouquier : « Qu’il guérissait souvent, qu’il soulageait presque toujours et consolait quand même.»
Sa réputation s’accrut donc, et il fut, pendant plus de trente ans, l’un des médecins les plus appelés de Bordeaux, mais appelé dans les premières familles, chez tout ce qu’il y avait de considérable dans la noblesse, dans le clergé, dans la magistrature, dans le barreau, dans les sciences, dans les lettres, dans la finance et le commerce.
Gomme médecin, Grateloup n’était pas exclusif, tenait le juste-milieu entre l’organicisme de Paris et le vitalisme de Montpellier, et préférait la médecine hippocratique, qui est la plus sage et la meilleure quand elle est exercée comme l’entendaient Baillou, Stoll, Sydenham, Baglivi, ces admira-
blés observateurs qui ont fait faire de si grands pas a la science médicale. D’un autre côté, remarquons-le bien, il ne répudiait aucun des progrès modernes en médecine, progrès au courant desquels il était toujours; seulement, il ne reconnaissait que les progrès réels, démontrés, acceptes par la généralité des bons esprits. En somme, il n’avait jamais rien négligé, et c’était pour lui un devoir de conscience, pour savoir ce qui a été fait de beau, de bon, de vrai, de durable
dans la science.
Rien n’eût été plus facile pour notre confrère, qui était intimement lié avec le baron d’Haussez, préfet de la Gironde de 1824 à 1829, que d’avoir des places de médecin dans les hôpitaux, dans les administrations, partout enfin où il l’aurait désiré; mais il se contentait de répondre aux offres trèsobligeLtes qu’on lui faisait à cet égard, qu’il désirait rester indépendant, avoir ses coudées franches, sa liberté tout entière; qu’un médecin très-occupé devait tout son temps et tous ses soins aux malades qui l’honoraient de leur confiance, et qu’il ne pourrait accepter d’être médecin d hôpital que dans le cas improbable où l’administration se déciderait a ne lui confier que quinze ou vingt malades, nombre modeste, sans doute, mais suffisant pour qui veut remplir tous les devoirs qu’imposent la conscience et l’humanité.
Grateloup négligeait d’ailleurs tout ce qui pouvait l’avancer dans sa carrière de médecin : il méritait trop cet avancement pour le briguer. Indépendant par caractère et par position, il ne demandait rien au public, et n’ambitionnait que l’estime
de ses confrères et des gens de bien.
Comme naturaliste, Grateloup était curieux de tout, et vivait dans un milieu d’où il s’inspirait des travaux d’Aristote, de Pline, de Linné, de Buffon, de Daubenton, de Geoffroy Saint-Hilaire, de Cuvier, de cette brillante pléiade qui a si vivement éclairé la Grèce, l’Italie, la Suède et la France
Grâce à sa vaste éruditioD, il possédait on ne peut mieux les origines, les progrès et la décadence de Fhistoire naturelle dans l’antiquité; sa renaissance et ses progrès dans les temps modernes ; ses progrès dans le dix-huitième siècle ; ses mouvements rapides enfin pendant la Révolution française et au dix-neuvième siècle. ,
D’autre part, Grateloup, en médecin sagace, instruit, en naturaliste de grande taille et de haute portée, savait qu’il n’y avait qu’une manière de procéder pour toute science positive, à savoir observer seulement les phénomènes, en étudier les lois, et nullement d’en rechercher les causes premières, qui sont et demeureront, quoi qu’on fasse, l’éternel secret, l’un des plus beaux attributs de la Providence.
Pour suffire aux nécessités quotidiennes de sa profession pendant plus de trente ans, alors qu’il était l’un des médecins les plus appelés et les plus consultés à Bordeaux et dans les cinq départements limitrophes de celui de la Gironde ; pour faire marcher de front ses lectures, ses observations, ses rédactions de travaux en médecine, en histoire naturelle et ses nombreuses correspondances ; pour surveiller l’impression de ses ouvrages; pour dessiner, pour graver une foule d’objets; pour visiter et pour conserver intactes les richesses que renferme son magnifique cabinet; pour faire tout cela, il avait l’amour du travail poussé à l’extrême, une force de volonté que rien ne faisait fléchir, une facilité étonnante pour tout ce qu’il faisait, un ordre admirable dans la distribution de son temps et de ses études, si variées et si complexes, une sobriété naturelle de sommeil — il ne dormait que trois heures par nuit — qui lui permettait de travailler jusqu’à neuf et dix heures de suite sans être fatigué. De cette façon, notre confrère travaillait avec la régularité du pendule, et naviguait patiemment sur focéan des recherches, pour me servir des belles expressions d’Alexandre de Humboldt.
Comment s’étonner après cela, du nombre, de. la variété, de l’étendue des connaissances que Grateloup avait recueillies de ses lectures, de ses observations, de son commerce incessant avec les hommes supérieurs de notre époque, français ou étrangers, en Europe ou par-delà les mers?
Chez Grateloup comme chez tous les savants, comme chez tous les gens de lettres qui sont savants et gens de lettres par goût, par un penchant décidé et non par nécessite, le plaisir qui accompagnait ses rudes labeurs lui faisait oublier la fatigue, Molliter austenim studio fallente lahorem i^) . Du reste, dans tous ses travaux — et je ne parle que de ceux qui sont connus 0 — on trouvera l’ordre, la précision, la netteté des
(q Hor., sat. IL 2. 12.
.'q Grateloup a publié les travaux suivants sur la médecine :
1. Dissertation inaugurale sur Vinfluence de l’air atmosphérique, des saisons et des climats sur les êtres vivants. Montpellier, décembre 1806; in-S®.
2. Mémoire sur la fièvre typhoïde qui a régné à Dax et dans les hôpitaux militaires temporaires de la 11* division, en 1808 et 1809. {Journal de Corvi^ sart, Roux et Boyer, 1810, t, XX.)
3. Tableaux analytiques du diagnostic des maladies de poitrine. Paris, chez Igonet, 1808, gr. aigle in-S®.
4. Rupture spontanée de l’oreillette droite dw cœttr; observation présentée à l’Académie de Médecine de Paris. {Annales de Médecine, 1824.)
5. Hydropneumonie ou Œdème du poumon; exposition analytique poui arriver à la connaissance du diagnostic difficile de cette maladie. {Annales des sciences physiques et naturelles de Bruxelles, 1820, t. Vll.)
6. Considérations sur la maladie tachetée hémorrhagique de Werloof, suivies de plusieurs observations. {Archives gén. de Medecine, t. V^ p. 511.)
Sur l’histoire naturelle :
7. Mémoire géognostique sur l’ophite des environs de Dax. {Journal de Physique, décembre 1807.)
8. Notices sur les roches du bassin de l’Adour. {Actes de l Académie des Sciences de Bordeaux, 1845.)
9. Mémoire sur les faluns ou dépôts marins tertiaires du bassin adourien. {Id., 1842.) — L’Académie a décerné une médaille d’or à l’auteur.
10. Discours sur la géologie d’application à l’agriculture et aux arts industriels. {Actes de la Société Linnéenne de Bordeaux, 1855, t. VII.)
11. Précis des travaux géologiques de la Société Linnéenne de Bordeaux depuis sa formation. (Id., 1855, t. VII.)
12. Description d’un maxillaire fossile d’une espèce nouvelle de Dauphin,
exposés et des résultats, qui doivent être partout le point capital.
Outre ses productions sur la médecine et sur l’histoire naturelle, Grateloup avait été le collaborateur de son oncle le savant, l’artiste-amateur, avait gravé plusieurs portraits par le même procédé que le sien, et avait toujours été chargé du tirage des planches. On lui doit aussi plusieurs petites pièces à l’eau forte et quelques planches plus grandes, faites pour
découvert dans les faluns de Sort, près de Dax. {Annales des sciences physiques de Bruxelles, 1820, t. III, fig.) — Cité dans Cuvier, Ossements fossiles, t. V, p. 361.
13. Description anatomique d'un maxillaire supérieur de cétacé fossile trouvé dans les carrières calcaires de Léognan, près de Bordeaux, nommé squalodon, et depuis Zeuglodon Grateloupi par Muller . [Actes de V Académie de Bordeaux, 1840, t. XI, fig. gravées, grandeur naturelle.)
14. Mémoire de géo-zoologie sur les oursins fossiles découverts dans les terrains marins tertiaires et secondaires des environs de Dax. {Actes de la Société Linnéenne de Bordeaux, 1836, t. VIII, avec deux planches gravées.)
16. De V utilité de la zoologie fossile à la géologie et à la zoologie vivante; discours prononcé à la séance publique de l’Académie de Bordeaux. {Actes de cette Académie, 1839.)
16. Catalogue zoologique renfermant les débris fossiles des corps organisés appartenant aux animaux vertébrés et invertébrés découverts dans le bassin géognostîque de la Gironde, précédé de la classification des terrains de ce bassin. {Id., 1838 à 1840.)
17. Tableau descriptif et méthodique des mollusques terrestres et ftuviatiles vivants observés dans le département des Landes, arrondissement de Dax. {Actes de la Société Linnéenne, 1829, t. III.)
18. Mémoire sur plusieurs espèces de coquilles nouvelles de mollusques exotiques vivants, 1vol. in-8o, 1840, avec quatre planches. {Actes de la Société Linnéenne.)
19. Tableaux géographiques et statistiques du nombre d’espèces de mollusques terrestres et fluviatiles observés dans les différentes régions, contrées et zones naturelles de la France continentale et insulaire; en collaboration avec M. Baudin, professeur de botanique, de minéralogie et de géologie à la Faculté des Sciences de Bordeaux; 1835, deux tableaux grand aigle
20. Catalogue général des mollusques terrestres et fluviatiles vivants et fossiles de la France et de l’Algérie; en collaboration avec M. Baudin, professeur de botanique, de minéralogie et de géologie à la Faculté des Sciences de Bordeaux. Bordeaux, 1855, in-8°.
21. Distribution géographique de la famille des limaciens. Bordeaux, 1855, in-80.
22. Tableau méthodique des coquilles fossiles provenant des terrains marins
illustrer des Mémoires d’histoire naturelle. Les Academies et les diverses Sociétés savantes dont il était membre, contiennent dans leurs annales de nombreux Mémoires qui lui sont dus, et qu’il a rendus plus clairs en les accompagnant de planches gravées par lui-même, faisant servir ainsi ses talents d’artiste à la propagation de ses decouvertes scientifiques.
Plus tard, j’espère être en mesure de faire connaître bon nombre de travaux, parmi lesquels il y en a de très-importants, que Grateloup a laissés manuscrits, travaux qui serviront à démontrer qu’il était aussi bon observateur, aussi perspicace dans le monde qu’il 1 avait etc comme médecin et
grossiers (faluns des environs de Dax). {Actes de la Société Lmneenne de Bordeaux, 1827-29, t. II à VII.)
23. Description d’un genre nouveau de coquille terrestre fossile nomme
ferussina. {Id., 1827, t. XI, p. 5 et 256.) .-ni
24. Description d’un nouveau genre de coquille fossile de la famille des
néritacés, appelé néritopsis. {Id., t. V, p. 125, ligures.)
25. Conchyliologie fossile du bassin tertiaire de IMdowr; divers Mémoires avec planches {idem, 1836 à 1840) : l» des ptéropodeset gastéropodes; 2o de là famille des bulléens; 3° des mélaniens: 4° des mollusques terrestres et fluvia-
tiles; 5° des plicacés; 6° des néritacés. , . ,
26. Tableau statistique et comparatif des coquilles fossiles du bassin de
l’Adour, et des divers bassins tertiaires européens. [Id- , 1838.)
27. Conchyliologie fossile du bassin géologique de l Adoui ; atlas g.^in-4 , 48 planches, figures de grandeur naturelle, dessinées par l’auteur. Bordeaux,
1840. (Rare.) ... , , . >
28. Florula littoralis Aquitanica, seu conspectus insignior plantar sponle
nascentium in littoribus oceani Aquitanici a Bayonâ usque ad Boios, etc, {Actes de la Société Linnéenne de Bordeaux, 1826-1827.) ^
29. Mémoire sur le genre boryne et les hydrophytes qui doivent s y 't apporter. {Dictionnaire classique d’histoire naturelle, 1820, t. VIII.)
30. Cryptogamie tarbellienne, etc. {Actes de la Société Linnéenne, 1835,
t. VII.) ... ,
31. Dissertation sur Vutilité de la botanique dans la medecine, et sui les
moyens de découvrir les propriétés médicales des plantes et de leurs produits- {Annales générales des sciences physiques de Bruxelles, 1820, t. VI.) — Ce travail a été traduit en anglais et en allemand (1825).
32. Essai sur la distribution géographique, orographique et statistique des mollusques terrestres et ftuviatiles vivants du département de la Gironde; suivi de la faune spéciale girondine et d’une notice bihliographique des divers ouvrages publiés dans le département. Bordeaux, Lafargue, 1838-39, in-S»,
comme naturaliste, et qu’il était parfaitement apte à écrire sur des sujets purement littéraires ou historiques. Bien qu’il m’eût fait la confidence de toutes ces productions, je n’en parlerai que lorsque je les aurai relues, méditées, et que j’aurai l’autorisation de la famille de notre confrère d’en dire mon sentiment, de faire part au public de mes appréciations, que je donnerai non comme bonnes, mais comme miennes. Ce que je puis dire par anticipation, c’est que tous ces travaux sont saisissants de vérité, riches de savoir, d’une bonne mais très-discrète érudition, riches aussi d’aperçus nouveaux, tolérants à l’endroit de la critique, purement écrits toujours, et inondés de clarté.
Beaucoup de gens, dans des éloges plus ou moins mérités, s’extasient sur la beauté ou sur l’excellence de certains travaux, mentent effrontément sur le seuil d’un tombeau, et forceraient les morts de s’incliner, s’ils pouvaient s’incliner devant ces impudentes distributions d’encens. •
Grâce à Dieu ! je n’ai pas pu me rendre coupable de ces exagérations et de ces mensonges, puisque je n’avais à raconter sur la vie et les travaux de Grateloup que ce que tout le monde sait, que ce qui est avéré, reconnu, avoué, de la dernière évidence, res est notissima, maintenant surtout que sa renommée est garantie par sa mort, et quelle mort !
Néanmoins, et quoi que j’aie pu dire jusqu’ici, qu’on n’aille pas croire que j’aie voulu faire de notre confrère un homme infaillible, ne se trompant jamais, lui qui craignait toujours de se tromper. Non certes. Et qui ne sait, d’ailleurs, que les hommes de génie commettent des fautes? Quintilien l’a dit : Ils sont grands, mais pourtant ils sont hommes, summi sunt, homines tamen.
Bien que la mémoire ne soit que l’instrument secondaire du génie, que l’ornement de la médiocrité, et qu’une faculté d’assez peu de valeur quand nous laissons V entendement et la
conscience vuides, comme dit Montaigne, il n’est cependant pas une science où elle ne soit absolument nécessaire, puisqu’elle seule assemble et retient les opérations de l’entendement.
Comme Cuvier, Grateloup avait une mémoire dont l’étendue tenait du prodige, et qui le servait à ravir, car il savait sa très-riche bibliothèque médicale et scientifique par cœur, et avait l’immense avantage, comme médecin et comme naturaliste, de ne jamais hésiter quand il s’agissait de disserter sur les grandes questions, sur les questions litigieuses de l’art et des sciences qu’il savait si bien. D’ailleurs, rien de ce qui a été publié sur Thistoire naturelle ne lui était étranger, depuis les notions contenues dans le Penlateuqiie insqn'ixux magnifiques travaux de nos contemporains les plus célèbres, les de Gandolle, les Lamarck, les Cuvier, les GeofiToy Saint-IIilaire, etc.
Dans tout ce qu’avait écrit Grateloup, soit en médecine, soit en histoire naturelle, soit en d’autres matières non encore publiées, il s’était attaché à mettre de la précision, de la clarté, de la pureté dans son style, et ce n’est pas de lui que Voltaire aurait pu dire ce qu’il avait dit de BufFon :
« Dans un style ampoulé parlez-nous de physique. »
Le style de Grateloup n’était donc ni raide, ni apprêté, et courant après la noblesse de la diction. Non. Mais sans se préoccuper constamment des moindres détails de son style, comme quelques grands écrivains l’ont fait, Alexandre de Ilumboldt entre autres, notre confrère mettait tousses soins, et il y réussissait, à n’écrire qu’en un style pur, sans ornement affecté, et qui avait la grâce de la simplicité en meme temps .qu’une élégance châtiée.
Je sais bien que quelques personnes ont prétendu que Grateloup n’avait pas de style, qu’il n’était pas écrivain dans
la rigoureuse acception du terme. Je répondrai à cela en répétant ce qu’on a dit d’un historien célèbre à propos de son style ; « 11 y a mieux que le style lui-même dans les productions de Grateloup, il y a la chose^ il y a le fait, il y a l’objet, il y a un style; car le style, qu’est-ce autre chose que le moyen de communiquer l’objet à l’œil de l’esprit? » D’ailleurs, le style étant l’homme même, a dit Buffon, quelles qualités trouverez-vous dans celui de notre confrère, si ce ne sont l’empreinte et les reflets de son amabilité, de sa douceur, de sa modestie, de sa vaste science, de son ordre, de sa méthode en toutes choses? Ses œuvres sont sa vie; ce qu’il a écrit c’est lui : il s’est écrit lui -même. Le tempérament ne fait pas le talent, mais il en signale la nature.
L’étude des sciences conduit-elle infailliblement au matérialisme, à Fathéisme, à l’impiété, à l’incrédulité, s’est-on demandé de toutes parts? Non, non, a-t-on répondu par acclamation! Néanmoins, il est bien extraordinaire que les plus grands naturalistes, philosophes et astronomes, qui ont passé la majeure partie de leur vie à faire de nouvelles découvertes et à sonder la nature, aient été trop souvent indifférents au point de vue de la religion et de la piété. C’est ainsi, selon Montaigne, que l’homme arrive, par le doute universel, à ne croire qu’à lui-même; que ce même homme, selon Descartes, se contente de savoir qu’il y a un Dieu et qu’il existe une âme distincte du corps, et s’arrange, dans le monde, de façon à y vivre le plus agréablement et le plus longtemps possible; ce fut ainsi que d’Alemhert, en stratégiste habile, sapa le christianisme et voulut amener doucement le monde à se passer de religion ; que Diderot, si éloquent et si habile dans la critique des beaux-arts, fut matérialiste; qu’Helvétius composa son traité De U esprit pour prouver que la matière seule existe; que d’IIolbach et Grimrn, ces deux adeptes d’une école qui prenait plaisir à dégrader l’humanité, furent des fanfarons
d’incrédulité et d’un cynisme révoltant à l’endroit de l’impiété; c’est encore de la même façon qu’ Alexandre de Humboldt, le plus grand naturaliste des temps modernes, cette imposante renommée scientifique et littéraire, a donné la mesure de ses croyances religieuses dans quelques passages de ses lettres à Varnhagen, son meilleur ami, son confident intime et son conseil en fait de style; que Goëthe, Schiller, Wieland, Kant et tant d’autres, c’est-à-dire tout ce que l’Allemagne avait de plus élevé et de plus illustre dans la philosophie et dans les lettres, ne se préoccupaient ni pour les autres ni pour eux-memes du domaine de 1 eternite , que Broussais, matérialiste, organiciste, prétendit que l’homme physique est l’homme tout entier ; qu il ne reconnaît pas en lui un principe spirituel distinct de l’élément matériel; que c’est par les nerfs qu’il sent; que c’est dans ses viscères que se forment ses instincts et ses passions; que c’est dans son cerveau que s’élaborent ses pensees ; que c est dans son organisme que réside sa personnalité. Il y a plus : cet illustre médecin, cet homme de génie est allé jusqu’à dire et à soutenir avec ce prodigieux talent qu on sait, que ces appareils matériels ne sont pas seulement le siège de ces phénomènes, qu’ils en sont la cause. Ainsi, la sensibilité est un produit nerveux, la passion est un acte viscéral, 1 intelligence est une sécrétion cérébrale, et le vYioi est une propriété geneiale de la matière vivante !
Hélas! les matérialistes ne voient donc pas que la vie physiologique par laquelle ils prétendent expliquer les phénomènes de la pensée demande elle-même, pour être comprise, l’action d’une force immatérielle; et en effet, les lois qui régissent la matière ne donnent pas le secret du jeu de
nos organes.
Pour peu qu’on tînt à avoir un exemple, mais un seul, des divagations très-savantes des savants à l’endroit de la vie, je
conseillerais la lecture d’un chapitre d’Isidore Geoffroy Saint- Hilaire, de l’éminent professeur de zoologie à la Faculté des Sciences et au Muséum d’histoire naturelle de Paris, sur l’étude générale de la vie (^), chapitre dans lequel sont mis à nu tous les biais et toutes les pauvretés de la science quand elle veut pénétrer des mystères pour la connaissance desquels la Providence a mis son veto et nous a dit, à nous tous qui nous occupons de sciences, ce qu’elle dit lors de la création, faisant la loi à la mer et la retenant dans ses bornes : (( Tu viendras jusqu’ici, tu n’iras pas plus loin ; c’est là que tu briseras l’orgueil de tes flots. )) Je désirerais aussi qu’on sût que l’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences de l’Institut de France, M. Flourens, a dit (^) : (( Depuis qu’il y a des physiologistes qui écrivent, il y a des physiologistes qui cherchent à définir la vie. Quelqu’un d’entre eux a-t-il jamais réussi?... Il faut dire de la vie et de toutes les forces de la vie ce que La Fontaine a dit de l’impression :
« L’impression se fait, le moyen je l’ignore;
On ne l’apprend qu’au sein de la divinité. »
Quoi qu’il en soit, les savants, puisqu’il ne doit être question que de savants ici, sont partagés entre ceux qui reconnaissent et ceux qui ne reconnaissent pas un ordre surnaturel, certain et souverain, quoique impénétrable à la raison humaine. C’est ainsi que Newton, génie d’une trempe extraordinaire, avait une vénération religieuse pour le Créateur; que Copernic, Keppler, Haller, Bonnet, Leibnitz, Euler, Jean
(q Histoire naturelle générale des règnes organiques, principalement étudiée chez les hommes et les animaux, t. II, p. 67 et suiv. Paris, 1859.
(®) De la longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe. Paris, 1854, p. 187, in-12.
de Müller, Pascal, Mallebranche et tant d’autres philosophes, naturalistes et astronomes, ont été chrétiens; que Linné avait dit dès la première page du Systema naturce (^) : La vraie noblesse de l’homme, le caractère éminent de sa supériorité sur les animaux, est d’observer, de raisonner et de conclure, et c’est ainsi qu’il lui est donne d’admirer 1 œuvre du Lreateui .
De même que la nature et l’homme ne suffisent point à s’expliquer eux-mêmes, a dit un des hommes les plus considérables de notre temps, de même aussi ils ne suffisent point à se gouverner, c’est-à-dire qu’ au-delà et au-dessus de l ordre naturel et humain qui tombe sous notre connaissance, est l’ordre surnaturel et surhumain que Dieu règle et développe
hors de la portée de nos regards.
En sa qualité de médecin et de naturaliste, Grateloup connaissait les merveilles d’organisation de tout ce qui vit, sent et pense, et pourtant il n’en était que plus pieux et mieux chrétien. A ce sujet, je l’avais souvent entendu lepeter quil suffirait de l’anatomie d’un cheveu pour confondre tous les raisonnements des matérialistes. Il avait d ailleurs cette piete sincère, douce, recueillie, silencieuse, ce sentiment religieux, cette vue dont saint Paul a dit qu'elle a les promesses de la vie présenle et de la vie à venir, et il rendait hommage à Dieu en priant, en se prosternant, comme l’avait fait un homme de génie, Buffon, qui avait répondu à ses detracteuis par une prière si connue, qui est aussi pour 1 humanité un