ELOGE
DE
Messieubs ,
Parmi les hommes qui font retentir le monde de leur renommée , il en est qu’on ne saurait juger impartialement de leur vivant. Associant à une supériorité de talent incontestable, qui les élève au-dessus du vulgaire, une originalité de caractère qui heurte les idées communes, ils revêtent des allures singulières et parfois une forme étrange qui accusent énergiquement leur individualité et les isolent au milieu de la foule. Que le sort les jette, ainsi faits, dans un milieu étroit, où la fréquence des contacts multiplie les froissements, les petites passions de notre égoïste et orgueilleuse nature, excitées par les défauts mêmes de leurs qualités , se réveillent en mille occasions autour d’eux, ôtent à nos appréciations leur justesse, enchaînent la liberté de notre jugement et dérobent tellement le héros derrière l’homme, que nous devons nous défier également des entraînements de notre admiration et de l’aveuglement de nos rancunes. Rare privilège , partage exclusif de la supériorité parmi les hommes , de n’en laisser aucun indifférent autour de soi , de fanatiser les uns , de repousser les autres , de s’imposer à tous !
Tel fut Lallemand au milieu de nous. On ne pouvait l’approcher impunément, ni le connaître sans éprouver une impression profonde. Tout contact avec lui avait son contre-coup. Attraction ou répulsion, il fallait subir l’ascendant de sa puissante personnalité.
Pour peser le mérite de pareils hommes, on doit attendre que la tombe se soit fermée sur leurs dépouilles. Lorsque le bruit qui s’élevait autour d’eux s’est éteint par degrés , alors seulement l’éclat de leur nom résonne sans discordance à nos oreilles, la valeur de leur talent se place dans son vrai jour, les services rendus par eux à la science sont appréciés dans une juste mesure. Tandis que l’écho de leur enseignement frappe encore notre souvenir, le flambeau de la science éclaire seul leur mémoire, leurs oeuvres répondent froidement à l’examen et commandent le respect à la critique , l’heure de la justice naît enfin du pouvoir d’être impartial.
Messieurs, cette heure a sonné pour Lallemand. Depuis bientôt dix ans que nous l’avons perdu , le moment est venu de juger le savant et de graver dans nos annales le souvenir de l’homme. Nous avons été suffisamment ses contemporains pour en esquisser un portrait qui le fasse revivre devant vous , et déjà nous sommes assez la postérité pour éclairer du flambeau de la vérité sa carrière scientifique.
Du reste, la postérité n’a pas attendu cette occasion solennelle pour inscrire le nom de Lallemand, avec son auréole de renommée, dans les fastes de la science. Son souvenir a été recueilli dans la Biographie universelle de Michaud ' , et son Éloge a été prononcé récemment devant la Société de chirurgie de Paris* 2: hommages honorables, mais insuffisants pour sa mémoire.
Vous avez pensé, Messieurs, et vous avez pensé justement qu’il appar-
< Tom. XXII, par M. Gubler, professeur-agrégé à la Faculté de médecine de Paris.
2 Par M. Paul Broca, professeur-agrégé à la Faculté de médecine de Paris, dans la séance solennelle du 22 janvier 1862.
J’ai dû rapporter dans mon travail plusieurs circonstances de la vie de Lallemand qui n’ont pas été rappelées par MM. Gubler et Broca; j’en ai rectifié quelques autres. Quant à l’ensemble de l’œuvre, je n’ai pas craint de puiser sans scrupule, dans ces deux écrivains distingués, les idées et les expressions qui m’ont paru peindre, avec plus de bonheur que je n’aurais pu le faire moi-même, la carrière scientifique d’un homme si éminent.
tenait à vous, ses collègues, d’associer au souvenir de l’homme, du savant, du professeur, celui du collègue dont l’illustration est aussi la vôtre. D’ailleurs, l’éclat qu’il a jeté sur notre École n’est pas seulement votre partage , il est celui de cette ville entière dont le nom n’a jamais été séparé de celui de Lallemand. Et qui ne sait que , par les progrès que vous ne cessez d’imprimer à la médecine , par les clartés qui jaillissent de cet antique foyer de science, Montpellier peut ajouter à sa gloire d’avoir été le berceau de l’enseignement médical en France , le noble orgueil de conserver et d’accroître le dépôt sacré de l’art divin , pour le transmettre à son avenir comme le plus riche héritage de son passé !
Claude-François Lallemand naquit à Metz, le 2G janvier 1790, de parents honorables mais peu aisés ' .
Un de ses historiens1 2 a fait un piquant tableau de sa vie de college :
L’éloquence de ses professeurs, dit-il , ne put réussir à le convaincre de l’utilité du grec et du latin , ni de la nécessité de rester assis sur un banc dix heures par jour. Ce système d éducation ne fut jamais de son goût : cinquante ans plus tard , il écrivit un livre pour en démontrer la fausseté et le péril , et pour réclamer, entre autres choses, l’institution de cours de gymnastique dans tous les établissements consacrés à la jeunesse. En attendant d’avoir voix au chapitre, notre collégien protestait à sa manière, et jugeant, dans sa jeune tête, que l’exercice du corps était un des besoins de son âge, â défaut de gymnastique officielle , dallait faire l’école buissonnière.
Il y avait surtout deux saisons, l’hiver et l’été, où il s’échappait souvent en dépit de toute surveillance ; l’hiver, pour aller déployer sur l’écorce glacée de la Moselle ses talents de patineur ; l’été , pour retourner encore à son fleuve chéri, qui le comptait au nombre de ses nageurs émérites. Ce n’est pas lui qui aurait travaillé pendant l’automne , sagement consacrée aux vacances. Mais travaillait-il, du moins, au printemps? J’ai le regret de dire qu’il n’en existe aucune preuve, quoique cette saison privilégiée ait vu sans doute éclore les premiers essais poétiques de notre jeune écervelé. ... Il résulta
1 Son père était vitrier-miroitier.
2 P. Broca; Éloge de François Lallemand, pag. 5.
de cette ingénieuse répartition de son temps, pendant les quatre saisons de l’année, que, à l’âge de 17 ans, le jeune Lallemand, ayant terminé ses études universitaires, ne savait absolument rien. En revanche, tous les patineurs de la Moselle reconnaissaient en lui leur maître , et , grâce à son habileté de nageur, il avait eu le bonheur de retirer de l’eau deux de ses camarades qui se noyaient.
Quarante ans plus tard , à une époque où l’âge n’avait pas éteint sa vigueur ni refroidi son zèle pour les exercices du corps , nous l’avons vu retremper son énergie intellectuelle, avec autant de succès que de passion, dans ces délassements chers à ses premières années. Le patin ou la nage, à leur défaut l’escrime ou te mail , se partageaient ses loisirs; le mail surtout , ce jeu si populaire à Montpellier, dont J. -J. Rousseau se contentait de juger les coups , suivant de l’œil les joueurs et les boules en se tenant sur le bord des chemins , mais que Lallemand pratiquait avec toute l’ardeur, la vraie furia de ces jeunes disciples d’Hippocrate qui abusent de leur prédilection pour l’hygiène pratique, et délaissent trop souvent les émanations malsaines de l’amphithéâtre pour l’air pur de nos campagnes , arène toujours ouverte à ces luttes salutaires.
Arraché de bonne heure à des études dont l’imperfection devait bientôt lui inspirer, avec le regret de ne les avoir pas mieux faites, la volonté puissante d’y suppléer avec largesse, Lallemand se trouva jeté dans la vie active où les grandes luttes dont l’Europe était alors le théâtre , appelaient la plupart des hommes de son temps. Après une année passée en qualité d’élève à l’école militaire de Metz , il fut envoyé , à l’âge de 1 8 ans ( 1 808 ), comme chirurgien sous-aide à l’armée d’Espagne, dans le 55e régiment d’infanterie, avec lequel il rentra en France à la fin de 1810, pour tenir garnison pendant quelques mois à Maubeuge et à Dunkerque. Là , aspirant au moment où il pourrait faire sérieusement des études médicales à peine ébauchées, et favorisé par l’altération passagère que des fatigues prématurées avaient apportée à sa constitution , d’ailleurs si robuste , il eut le bonheur, à la suite d’une simple hémoptysie, d’être réformé comme phthisique, et le bonheur plus grand encore de décider sa famille à l’envoyer à Paris, où il arriva au mois de décembre 1811, aussi léger d’argent que riche d’espérance.
Dénué de ressources et avide d’instruction , Lallemand eut recours à un moyen presque infaillible pour se procurer à la fois l’argent nécessaire à l’acquisition de la science et le savoir indispensable à l’acquisition de l’argent: il se fit en même temps maître et élève.
Tout novice qui a dans le cœur une étincelle du feu sacré et qui veut préluder au long et difficile apprentissage du professorat , a expérimenté dès les premiers pas qu’il ne peut se flatter de posséder quelque science s’il ne sait l’enseigner, et que le meilleur moyen d’apprendre pour soi, c’est d’apprendre pour instruire autrui. Car apprendre , par-dessus tout, c’est comprendre ,ret , d’après notre code poétique :
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement.
Dès le seuil d’une carrière scientifique qui devait être si brillante , Lallemand se mit donc à enseigner chaque jour aux autres ce qu’il avait appris lui-même la veille.
En quelques mois , le jeune étudiant avait puisé dans un tel labeur assez de confiance dans ses propres forces pour oser aborder, avec une audace qui tient de la témérité, la position que le hasard vint lui offrir. Dupuytren, qui inspirait moins de sympathie qu’il ne commandait d’admiration , manquant de préparateur pour son cours de médecine opératoire à la Faculté , Lallemand s’offrit à tenir ce difficile emploi : il eut le bonheur d’étre agréé, et remplit ces fonctions pendant deux années. Le commerce de ce professeur déjà célèbre , qui allait devenir chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu et régner en souverain , j’allais dire en despote , sur toute sa génération chirurgicale , tint en haleine l’ardeur de Lallemand et lui inspira , avec le désir de conquérir l’estime d’un tel maître , l’ambition de devenir à son tour l’un des législateurs de la science.
Au mois de décembre 1812, le préparateur de Dupuytren , n’ayant encore que quatre inscriptions , fut nommé premier externe à l’Hôtel-Dieu. L’année suivante , il arriva à l’internat le second , et dut à ce rang élevé de pouvoir passer encore quatre années dans ce même hôpital : la première dans le service médical de Récamier, les trois autres dans les services chirurgicaux de Dupuytren et de Marjolin.
Pendant son internat , il sut quitter le tablier pour le ceinturon, la lancette
pour l’épée , et prendre part , avec la jeunesse patriotique , aux combats que les désastres de 1815 nous obligèrent de livrer, sous les murs de Paris, contre l’invasion étrangère , ne séparant pas dans son cœur la défense du pays de celle de la liberté. Le culte qu’il avait voué à cette idole , si souvent brisée par ceux-là mômes qui l’encensent, le trouva fidèle sous tous les gouvernements et ne se démentit jamais jusqu’à la fin de sa vie.
Je ne veux parler ici ni de ses opinions , ni des luttes qu’elles lui suscitèrent; je veux faire seulement une remarque utile à l’interprétation des actes de sa vie publique. Quelles que fussent ses opinions , Lallemand n’était pas un homme politique : il était avant tout un anthropologiste, je dirais un socialiste , sans la déplorable acception donnée à ce mot. 11 ne défendait pas un drapeau , il combattait pour la patrie ; il ne suivait pas un parti , il s’attachait à l’humanité. 11 était seulement philosophe , et philosophe humanitaire.
Nous verrons se révéler dans ses derniers ouvrages les préoccupations de sa vie entière. L’humanité , son évolution , ses moyens , son but à la surface du globe , tel a été le sujet de ses méditations , telle a été sa seule politique. En attendant de la retrouver dans ses écrits, poursuivons l’histoire de sa vie chirurgicale.
On ne peut douter de l’influence que l’exemple de Dupuytren dut exercer sur le développement de l’esprit scientifique de Lallemand. Mais s’il gagna beaucoup à un tel voisinage , il faillit y perdre en même temps l’amitié de ce grand homme, en s’efforçant de concilier l’admiration qu’il ne pouvait lui refuser avec la sympathie dont il ne voulait pas se défendre envers un autre maître aussi modeste que bienveillant. Il y avait du courage à prendre, devant un homme qui ne souffrait point de rivaux , le parti d’un adjoint que le chirurgien en chef se plaisait à rabaisser. Lallemand y gagna l’amitié de Marjolinsans perdre l’estime de Dupuytren.
Noble indépendance qui ne tarda pas à porter ses fruits; car Marjolin eut bientôt l’occasion d’attirer sur lui l’attention de Royer-Collard, président de la commission de l’Instruction publique, et de lui procurer un des postes les plus importants et les plus enviés de la chirurgie française.
A l’époque dont nous parlons, une seule chaire de clinique chirurgicale se trouvait occupée dans notre Faculté: Delpech, qui avait remplacé Pou-
tingon en 1812, jetait sur eet enseignement, assez obscur jusqu’alors, l’éclat de son talent et de ses travaux. Montabré, qui avait hérité de l’autre chaire à la mort de Méjan, était mort lui-même en 1816. La même année, la démission de De Candolle avait laissé la chaire de botanique vacante.
Il serait difficile d’expliquer comment deux chaires aussi importantes pour l’enseignement avaient pu rester vides, depuis ce moment jusqu’en 1819, c’est-à-dire pendant trois ans, si l’on ne se rappelait que la Faculté avait une part plus directe alors qu’aujourd’hui dans la gestion de ses affaires et de sa fortune. Cette sorte d’indépendance favorisait, sans la justifier, la résistance que l’administration de la Faculté opposait dans mainte occasion aux invitations du Pouvoir, notamment dans l’importante nécessité de pourvoir aux chaires vacantes. Cette lutte inégale , et malheureusement inexcusable dans la circonstance actuelle, touchait à son terme. Aux nombreux griefs de l’autorité, tels que les irrégularités introduites dans la police et l’administration delà Faculté, le silence sur les demandes réitérées des comptes et des budgets, le détournement des fonds de l’emploi qui leur était assigné, le refus répété de présenter à la chaire de botanique, les dilapidations commises dans la bibliothèque, etc., vinrent s’ajouter des désordres suscités chez les élèves de l’École par une émotion juvénile contre les autorités locales, et auxquels servirent d’occasion ou du moins de prétexte les représentations sur notre scène des productions littéraires d’un préfet qui était en même temps un écrivain distingué, M. Creuzéde Lesser.
Ces désordres allèrent même jusqu’à la désertion spontanée d’un grand nombre d’élèves. Victor Broussonnet, accusé de les avoir tolérés avec une faiblesse répréhensible et d’avoir commis des irrégularités notables dans la délivrance des inscriptions, dont le registre était resté ouvert tout un trimestre, fut révoqué de ses fonctions de doyen et suspendu de ses fonctions de professeur; et Prunelle, aussi connu par l’inquiétude et la turbulence de son caractère, que renommé pour son érudition et sa verve médicale, accusé d’avoir fomenté cette petite sédition, et mis en demeure de justifier sa gestion de la bibliothèque, fut aussi suspendu de ses fonctions de professeur, qu’il ne devait plus reprendre. En même temps, Royer-Collard, inspecteurgénéral des Facultés de médecine, fut envoyé à Montpellier en qualité de
commissaire extraordinaire pour réorganiser, non la Faculté elle-même, mais l’administration de la Faculté ' .
C’est alors, Messieurs, que notre vénérable collègue, le professeur Lordat, fut nommé doyen, et, en cette qualité, requis, dès les premiers temps de son décanat, de convoquer la Faculté pour qu’elle eût à faire, dans un bref délai, la présentation aux deux chaires vacantes depuis trois ans.
La Faculté présenta : pour la clinique externe, Provençal et Lallemand ; pour la botanique, Dunal et Raffeneau-Delile. Bientôt après , Lallemand et Delile furent nommés, le môme jour , 19 juillet 1819, par la commission de l’Instruction publique.
Lallemand avait joint à la lettre de demande adressée par lui à la Faculté, sa thèse, son titre de chirurgien des hôpitaux et deux lettres de recommandation, l’une de Marjolin, l’autre de Dupuytren, que nous regrettons de n’avoir pas retrouvées. Le 21 octobre, il posa pour la première fois sa signature sur nos registres, à côté de celle de Lordat, doyen, à la suite du procèsverbal de la séance d’installation. Il était âgé de vingt-neuf ans, et docteur depuis dix-huit mois à peine.
Par quels travaux avait-il mérité une élévation si rapide? Par quels succès justifia-t-il la confiance de ses protecteurs? Ici va se dérouler le tableau de sa vie scientifique; car son œuvre, c’est lui.
Sa thèse1 2, déjà célèbre, révélait un talent supérieur. Elle parut, aux yeux des hommes éminents qui avaient suivi de près Lallemand pendant ses études médicales, une garantie suffisante de ses futurs succès.
Cette circonstance doit arrêter l’attention de nos élèves. La thèse , en effet, est un acte sérieux, le seul dont les traces soient durables dans le souvenir d’une scolarité. Loin d’être traitée à la légère comme une formalité importune, elle doit être, au contraire , longuement travaillée , mûrement
1 Consultez, outre les registres des délibérations de la Faculté, la lettre imprimée de M. Prunelle, professeur de la Faculté de médecine de Montpellier, à M. Blanquet-du-Chayla,
.recteur de l’Académie de Montpellier, en date du 16 mai 1819, dans laquelle se trouve d’ailleurs imprimé l’arrêté de la commission de l’Instruction publique du 3 mai 1819.
2 Observations pathologiques propres à éclairer plusieurs points de physiologie. Paris, 1818.
réfléchie ; car c’est une pièce authentique dont le témoignage , invoqué à l’occasion par son auteur encore inconnu, suffit pour former sur son compte l’opinion de ses juges et certifier son mérite à son entrée dans la carrière.
Son Excellence le Ministre de l’Instruction publique, n’en jugeant pas autrement, a montré l’importance qu’il attache à la dissertation inaugurale, en affectant, par un arrêté récent, des distinctions et des récompenses spéciales aux auteurs des thèses qu’il prescrit de lui signaler chaque année comme étant les plus remarquables, spécifiant que l’originalité des recherches ou celle des réflexions, même sur un sujet déjà traité, peuvent seules motiver une distinction qui doit être fondée sur un mérite absolu très-réel.
Courage donc, jeunes travailleurs, pionniers de la science ou conscrits de la profession ; apprenez, par l’histoire de Lallemand, qu’il n’est besoin ni de faire une monographie, ni d’entreprendre un ouvrage de longue haleine, mais qu’il suffit, pour une bonne thèse, de quelques observations bien recueillies , bien pesées , bien commentées ! Montrez, par ces prémices de votre travail, non-seulement ce que vous savez, mais surtout ce que vous pouvez, et songez, en écrivant ces premières pages, que vous vous donnez à vous-mêmes un titre dont le prix a suffi pour ouvrir à notre collègue la plus belle carrière que vous puissiez envier !
La thèse de Lallemand avait été soutenue le 20 janvier 1818, quelques jours à peine après la fin de son internat. Elle justifie le succès éclatant qui l’accueillit et auquel ne manquèrent ni l’étendue ni la durée, car elle fut traduite en anglais et en allemand , et une seconde édition française , publiée en 1823, en format in-8°, fut rapidement épuisée.
Toute la méthode de Lallemand est déjà contenue dans ce travail de sa jeunesse, où se révèle une virilité précoce. Il y développe cette pensée d’Hippocrate, que les connaissances les plus positives en physiologie ne peuvent venir que de la médecine ; il affirme que la zoologie et les vivisections ne peuvent fournir à la science de l’homme que des analogies qui ne dispensent pas d’étudier l’homme sur l’homme lui-même ; et que c’est par l’étude de la médecine seulement qu’on peut avoir une idée juste de l’économie dans son ensemble, de cette force vitale ( cpûat?, évopuov ) généralement répandue dans nos tissus; — ce qui est, dit-il, la méthode même par laquelle Hippocrate est
arrivé à la découverte de ces vérités éternelles , fondamentales, qui ne sont pas moins applicables à l’homme sain qu’à l’homme malade (A).
Un pareil langage, Messieurs , n’était-il pas celui d’un homme digne de vous appartenir, et cette manière aussi large que précise d’envisager l’anatomie, la physiologie, la pathologie, leurs relations réciproques, et la médecine tout entière, ne vous semble-t-elle pas la plus haute expression de l’enseignement hippocratique, dont vous vous glorifiez de conserver la tradition?
Pendant la durée de son internat, Lallemand, tout en étudiant la pratique à la meilleure école chirurgicale, avait porté son attention avec plus de prédilection sur deux ordres de recherches , en anatomie pathologique et en chirurgie. — En anatomie pathologique, il avait recueilli spécialement et en très-grand nombre des observations d’altérations de l’encéphale, et il en avait commencé la rédaction dans un quartier retiré, près du Luxembourg, où le modeste revenu de ses leçons particulières lui avait permis de se choisir une demeure au sortir de l’Hôtel-Dieu, lorsqu’il fut nommé professeur dans cette Faculté. — En chirurgie, il avait apporté une attention particulière au traitement des maladies des organes génito-urinaires , notamment au cathétérisme, dans lequel il avait acquis de bonne heure, au dire de ses anciens collègues, une habileté si reconnue et une supériorité si incontestée, que les autres internes recouraient à lui chaque fois qu’un malade de l’Hôtel-Dieu ne parvenait pas à être soulagé par les tentatives infructueuses de leurs mains moins habiles ou moins exercées.
De ces deux ordres de préoccupations scientifiques naquirent ses principaux travaux : en anatomie pathologique, sa thèse et ses recherches sur les maladies de l’encéphale ; en chirurgie, ses observations sur les maladies des organes génito-urinaires et surtout son Traité des pertes séminales involontaires. Ajoutez à ces deux inclinations particulières son impulsion générale vers l’étude de l’homme tout entier, son zèle à recueillir pendant toute sa vie ce qui se rattache à l’anthropologie proprement dite, son habitude de réfléchir à tout ce qui tient à l’humanité, et vous verrez se préparer lentement, dans sa vaste intelligence, les œuvres peut-être les plus remarquables, quoique les moins connues, qui soient sorties de sa plume.
Les Recherches anatomico-pathologiques sur l'encéphale et ses dépendances parurent sous la forme de lettres : la première en 1820, la neuvième en 1854. Lallemand n’avait pas prétendu y traiter de toutes les altérations cérébrales, car la table est intitulée : Table des neuf premières lettres.
Le but de ce livre, c’est de grouper par un enchaînement méthodique toutes les altérations qui se rattachent à l’inflammation du cerveau, depuis le ramollissement jusqu’à l’ulcération, les abcès, l’induration, l’ossification; de montrer la différence de ces altérations suivant la période de la maladie, la rapidité de la marche, l’état aigu ou chronique ; de rattacher enfin chacune d’elles au symptôme ou au groupe de symptômes propres à la caractériser.
Son mérite pour le lecteur, c’est de faciliter par la manière habile, supérieure, avec laquelle l’analyse y est maniée, l'interprétation défaits si obscurs. 11 y a même un contraste si frappant entre celte clarté dans l’analyse des symptômes cérébraux et les obscurités naturelles dont ils sont entourés au lit du malade, qu’on a pu craindre d’y admirer les ressources d’une imagination hardie, plutôt que l’expression rigoureuse des faits. Mais les observations abondent pour justifier les inductions ; elles sont empruntées à Morgagni, à Bonnet, à Bayle, à Abercrombie, à Roslan, à Andral, à Dugès, à Cruveilhier, et à bien d’autres aussi bien qu’à l’auteur lui-même; et ce n’est pas le moindre mérite de l’ouvrage d’être un monument d’observations dont l’explication pourra différer sans qu’elles perdent leur valeur.
En effet, les observations recueillies à une époque peuvent recevoir plus tard, par les progrès de ia science, une interprétation nouvelle, inattendue, souvent opposée à celle que leurs auteurs avaient cru pouvoir leur donner. Aussi, pour réserver aux faits notre première et unique puissance, leur crédit scientifique, devons-nous les séparer de nos appréciations, les recueillir pour eux-mêmes et non pour nous, leur laisser enfin l’empreinte de leur saisissante réalité. C’est, là le caractère que Lallemand s’est efforcé de conserver aux faits qu’il a empruntés aux anciens, autant qu’à ceux qu’il a lui-même recueillis ; et l’on s’étonnerait du grand nombre qu’il en a pu rassembler, si l’on ne se rappelait qu’il a été chargé pendant quatre ans, comme interne, du service des autopsies. Cette ample moisson a fourni plus tard le principal aliment de cette œuvre dans laquelle, à l’exemple de son modèle,
il ne se contente pas de nombrer les observations, mais il les pèse, les commente, les analyse, et avec quel art, avec quelle rigueur de logique, avec quelle puissance d’induction! Aussi les Lettres sur V encéphale , dignes du grand Morgagni, peuvent-elles passer pour un cbef-d’œuvre d’analyse et de synthèse. Tout y est conséquent, et l’auteur s’élève, d’induction en induction, jusqu’aux lois les plus générales de la physiologie et de la pathologie des centres nerveux.
Définitivement, Lallemand atteignit son but. Ses Lettres paraissaient trop lentement au gré de l’impatience des lecteurs. Elles furent traduites en espagnol, en allemand, en anglais. Elles sont citées partout, et l’on ne peut songer aujourd’hui à s’occuper du traitement des maladies cérébrales ou à publier un ouvrage sur cette matière, sans les avoir lues et méditées. Enfin, justifiant les prévisions de leur auteur, elles ne servirent pas moins la physiologie que la pathologie, et tous ceux qui ont écrit depuis, comme MM. Longet, Brown-Séqward et autres, sur la physiologie du système nerveux, n’ont pas manqué de les mettre à contribution (B).
Cet ouvrage fit affluer chez lui un grand nombre de clients atteints d’affections cérébrales. De toutes parts on lui adressa des malades, de riches familles entreprirent de longs voyages pour le consulter. Recueillant avec soin toutes les observations, les comparant attentivement, il reconnut, au milieu de ces maladies, de prétendues affections cérébrales qui ne consistaient que dans un trouble fonctionnel du système cérébro-spinal. L’intelligence, la mémoire, la sensibilité, le mouvement étaient lésés ; des congestions sanguines répétées vers la tête faisaient craindre une apoplexie imminente ; mais les symptômes pathognomoniques des affections cérébrales ou méningiennes manquaient chez ces malarles ; c’était assez pour que Lallemand résistât aux préventions de ses confrères et à l’entraînement de ses travaux antérieurs.
Des investigations variées, multipliées, faites avec une patience et une sagacité infinies, lui firent découvrir que cet ensemble de symptômes trompeurs s’associait habituellement à un cortège de symptômes témoignant d’un affaiblissement anormal des fonctions génitales, et qu’ils provenaient tous deux d’une cause cachée, ignorée jusqu’alors, venant des sources de la vie,
et minant sourdement la vie dans sa source même. De là naquit le Traité des pertes séminales involontaires. « Ainsi, dit-il, par une bizarrerie singulière, c’est surtout à la publication de mes Recherches anatomico-pathologiques sur l'encéphale et ses dépendances que je dois mes observations les plus remarquables de pollutions diurnes ; et c’est, moi qui ai refusé de voir des maladies du cerveau ou de ses annexes dans tant de cas où leur existence paraissait incontestable. »
Ici le sujet, plus circonscrit, permit à Lallemand, sans ôter à ses réflexions la rigueur habituelle, de rendre la lecture de ce nouvel ouvrage non pas plus attachante, mais plus attrayante encore que celles de ses Lettres sur l’encéphale. L’anatomie devait y occuper nécessairement moins de place ; mais la physiologie et la pathologie y prirent de l’extension, et l’on vit bientôt l’auteur, y passant de la physiologie et de la pathologie de l’individu à celles de l’espèce, aborder en fin de compte les questions les plus élevées de l’anthropologie.
Pendant quinze ans Lallemand poursuivit ses recherches avec une infatigable persistance. Il les publia en six fascicules, formant trois volumes, dont le premier parut en 1836, el le dernier en 1842.
Des observateurs sérieux ont publié depuis des faits nouveaux: la spermatorrhée, absente jusqu’alors des traités de pathologie, y a conquis la place que son importance lui assigne dans le cadre nosologique; et nous avons eu souvent l’occasion de constater qu’une observation attentive, une recherche exacte, ne manquent pas de révéler l’existence d’une maladie dissimulée quelquefois par ses victimes autant que par ses propres symptômes, et de vérifier l’exactitude des détails même les plus inattendus.
Mais cet important ouvrage, dont il parut rapidement deux traductions allemandes et des traductions anglaise et espagnole, n’est pas moins remarquable au point de vue physiologique qu’au point de vue clinique. Il fait ressortir d’abord l’influence directe, immédiate, que les fonctions génitales exercent sur toutes les autres; il s’élève ensuite par degrés à l’étude complète des lois de la reproduction (C).
Lallemand avait déjà publié ses premières observations de pertes séminales et fait retentir le monde médical du bruit de cette maladie dont les effets
sont si terribles , et dont pourtant la cause était presque ignorée avant lui , lorsque sa rencontre avec un jeune savant vint donner un nouvel essor à ses recherches et une garantie plus sérieuse à ses travaux. Frappé des remarquables effets attribués par le clinicien à la spermatorrhée , celui-ci s’informa si dans le liquide , anormalement répandu , dont on constatait la profusion, Lallemand avait découvert les corpuscules ciliés à mouvement spontané , que le microscope permet de déterminer comme essentiellement caractéristiques du liquide fécondateur 1 .
Ce fut, pour notre professeur, un trait de lumière. Il se met à l’œuvre avec une ardeur nouvelle ; le champ de la pathologie n’est plus assez large, le physiologiste aide le médecin. Non content de découvrir des spermatozoïdes dans les profusions morbides de ses malheureux clients , Lallemand les recherche partout ; après les avoir étudiés chez les malades, il les étudie chez les hommes bien portants ; après l’homme , il interroge les animaux ; il constate leurs différences et leur formation , il publie un mémoire sur leur développement chez la raie, il enrichit enfin la physiologie de la fonction reproductive de faits nouveaux et de puissantes déductions , en même temps qu’il donne à ses travaux pathologiques la sanction de l’authenticité la plus irrécusable.
Heureuse rencontre , qui a doté d’une richesse nouvelle un des ouvrages les plus remarquables de notre littérature médicale ! Il nous souvient d’avoir vu , nous aussi , ce jeune savant peu d’années après , et d’avoir puisé auprès de lui le goût de ces attachantes recherches. Préludant à cet enseignement, alors complémentaire des études médicales , aujourd’hui officiellement installé dans la Faculté de Paris , il attirait autour de lui , dans un amphithéâtre trop étroit pour la contenir, une jeunesse ardente de s’instruire , inaugurant en France les beaux travaux qui devaient renouveler le champ de l’anatomie et de la physiologie, et lui imprimer un progrès d’un caractère nouveau. C’est autour de M. Donné, il faut bien le dire , qu’est née cette
1 M. Donné venait de publier ses Nouvelles expériences sur les animalcules spermatiques et sur quelques-unes des causes de la stérilité cites la femme. Paris, 1837. — Il préparait, par son enseignement , la publication de son Cours de microscopie complémentaire des études médicales (Paris, 1844), dont le magnifique atlas est composé de planches exécutées d’après nature au microscope-daguerréotype.
brillante école à laquelle nous nous faisons gloire d’appartenir, qui a créé l’anatomie microscopique , c’est-à-dire la connaissance précise des humeurs , des tissus et du développement des organes. Enthousiastes ardents, détracteurs aveugles , rien n’a manqué à cette science , qu’on a pu mépriser sous le nom de petite anatomie , mais qui sera une des gloires de notre époque, parce qu’elle nous a ouvert des horizons inconnus. Cet hommage était dû à l’homme que ses titres scientifiques ont placé à la tête de notre Académie. Que sa modestie me pardonne si je n’ai pu m’empêcher d’associer son nom à une si belle science et aux riches travaux que je raconte !
Les deux grands ouvrages dont nous venons d’esquisser l’analyse, et quelques autres de moindre importance que Lallemand composait dans les intervalles de leur publication , comme délassement à ses œuvres de longue haleine , lui valurent les suffrages du premier corps savant du monde et lui ouvrirent les portes de l’Institut.
Mais ne le laissons pas s’éloigner de Montpellier, sans montrer comment le savant dont nous avons apprécié les écrits remplissait au milieu de nous ses fonctions de professeur.
A son arrivée dans notre Faculté , Lallemand trouva à la tête de la clinique chirurgicale de Saint-Éloi un homme aussi brillant que profond , régénérateur, pour ne pas dire fondateur de la chirurgie dans le midi de la France, avec lequel il n’eut pas un instant la ridicule pensée d’élever une rivalité sans objet. Le génie de Delpech était si différent de celui de Lallemand, que le jeune interne de Dupuytren ne pouvait songer à établir entre ses travaux et ceux de son collègue d’autre émulation que celle du travail lui-même. D’ailleurs , Lallemand s’occupait alors de la rédaction de ses Recherches sur l’encéphale , son œuvre de prédilection , le grand ouvrage qui devait fonder sa renommée , et cet ouvrage était bien plus médical que chirurgical. Chemin faisant , il se contentait de puiser dans sa clinique l’occasion de publications spéciales sur des observations de chirurgie rares ou intéressantes.
Mais la mort prématurée de Delpech, la terminaison des Lettres sur l’encéphale, le courant chirurgical dans lequel l’entraînaient de plus en plus les devoirs de sa position , la pratique de l’art et le nombre croissant de maté-
riaux que quinze années d’exercice avaient accumulés autour de lui, le placèrent naturellement à la tête de notre École chirurgicale.
Est-ce adiré qu’il fut alors regardé comme un chirurgien accompli et que les exigences minutieuses de l’art le trouvèrent sans défaut? La perfection n’est pas de ce monde : la fougue et l’originalité excluent souvent les qualités plus modestes dévolues à des natures qui, pour être moins élevées et moins brillantes, ne s’accommodent que mieux, par leur souplesse, à tous les détails de la pratique.
Sous ce rapport, le concours, en donnant un successeur à Delpech, plaça prèsde Lallemand un collèguebien fait pour établir entre ces deuxhommes un contraste frappant de qualités et de défauts. Les oppositions par lesquelles ils se complétaient mutuellement, propres à faire ressortir leur mérite et à les faire également valoir l’un par l’autre, 11e manquèrent pas de produire dans notre Faculté un enseignement clinique des plus instructifs, dont il nous paraît juste de fixer ici le souvenir.
Entre Lallemand et Serre, tout semblait différer, et tout différait en effet.
Lallemand allait droit au but : avec le tact inspiré de l’artiste, autant qu’avec l’analyse du philosophe, il portait un diagnostic aussi rapide que précis, et saisissait l’indication. En face de lésions terribles, d’une complication soudaine, il démêlait l’unique ressource, et, confiant dans son art, au seul espoir d’un succès possible il abordait hardiment la cure , préférant à une désespérante expectation l’essai d’un moyen incertain mais indiqué, ne reculant pas devant le danger même du traitement, et se rappelant, avec Hippocrate, qu’aux maux extrêmes il convient d’appliquer les remèdes extrêmes. Son adresse n’était pas dans les doigts , mais elle était dans l’esprit , et au milieu d’une opération, contre un accident imprévu, il improvisait un procédé ou une méthode. Confiant dans les lumières, de la physiologie et de l’anatomie pathologique, il imposait à ses malades des opérations que le bonheur ne couronnait pas toujours, et dont il ne consentait pas à déposséder la pratique sans être battu par plus d’un échec. Il profitait, d’ailleurs, de ses revers, pour le progrès de la science, autant que de ses succès pour le progrès de l’art. L’impatience ne lui laissait pas le temps de préparer son malade ; le besoin d’invention lui faisait tenter des essais impossibles, et l’ardeur fougueuse qui l’entraînait à des créations nouvelles pouvait lui faire
négliger l’opéré de la veille pour l’opération du lendemain. Il trouvait le remède, mais il ne mettait pas assez de soin ou de persévérance à assurer la guérison. Il demandait trop à lui-même, pas assez à l’art et à la nature. Il créait et ne perfectionnait pas. 11 était lui plus qu’aucun chirurgien de son époque.
Serre, sachant sur quelle mer orageuse navigue le chirurgien et se méfiant du pilote, aimait à louvoyer au lieu de porterie cap à la tempête. Prudent à l’excès, il diagnostiquait lentement. Sa timidité était encore plus marquée en thérapeutique. N’ayant d’assurance ni en lui-même ni dans l’art, il hésitait avant de déterminer l’indication. Il aimait mieux abandonner à la nature les soins d’une guérison incertaine que compromettre l’art par l’emploi d’un moyen douteux. Quand il avait assuré le succès d’une opération en mettant, avant de l’entreprendre, toutes les chances de son côté par de longues préparations, il l’assurait encore en suivant, dans son exécution, toutes les règles de l’art, sans en omettre aucune, en entourant l’opéré des soins les plus minutieux que comportent un pansement méthodique, un traitement médical rationnel, une surveillance de tous les instants , enfin un ensemble de précautions dont il se plaisait à se faire gloire. Ne donnant rien à la fortune, il n’entreprenait pas une opération qu’il n’eût la certitude humaine de réussir ; la probabilité ne suffisait pas ; quant au possible, pour lui il était tout bonnement impossible. Il ne demandait rien à lui-même que de faire valoir les finesses de l’art et de tirer parti des ressources de la nature. Aucun soin ne lui coûtait, aucun temps n’était long pour une guérison. Sa statistique ne devait pas compter de morts. Il ne créait rien, il cherchait à perfectionner tout. 11 était moins lui-même que la chirurgie de son temps.
En un mot, l’un montrait tout ce que le génie appliqué aux soins du malade perd à n’être pas secondé par la patience ; l’autre, tout ce que la plus longue patience, sans être le génie, peut encore pour le salut des opérés.
11 y avait pourtant des cas où ce chirurgien, audacieux jusqu’à l’imprudence, hardi jusqu’à la témérité (c’est de Lallemand que je parle), montrait une patience à toute épreuve et réprimait de lui-même les bouillonnements périlleux de sa spontanéité. Quand son amour-propre était piqué par la difficulté, quand il se trouvait en face d’une de ces résistances dont il était si habile à triompher, il savait s’arrêter à temps, éloigner l’instrument de sa
main, revenir à la charge, et, fécondant alors ses inspirations par la prudence, il levait des obstacles qui ne tombaient que devant lui. Nous lui avons vu exécuter en ce genre des manœuvres de cathétérisme inimitables, inconnues avant lui, et obtenir des succès étonnants.
Il y avait, enfin et surtout, un côté par lequel il ne le cédait à personne : on lui opposait des opérateurs plus habiles , on ne pouvait lui comparer aucun clinicien.
L’enseignement de la clinique diffère essentiellement de l’enseignement de la pathologie ou de la thérapeutique. Malgré la tendance à l’application par laquelle ils doivent se caractériser l’un et l’autre, faisant tous les deux partie d’une science qui mène à l’exercice d’une profession, on peut dire que celui-ci est plus ou moins théorique, celui-là exclusivement pratique ; l’un est la connaissance, l’autre l’apprentissage de l’art. Le plus difficile n’est pas de savoir ce qu’on apprend aux leçons de l’école ; c’est de chercher, de trouver, d’appliquer ce qu’on sait au lit du malade. A l’école on est élève, à l’hôpital on devient homme.
On ne sait pas combien il faut avoir été aux prises avec la nature, en face d’un malade, pour devenir médecin. On ne sait pas tout ce qu’on rencontre de difficultés, dans cette lutte, pour arracher à la souffrance ses secrets, interpréter l’accord discordant des douleurs de T être vivant tout entier réagissant contre la maladie, y démêler le cri de l’organe souffrant, découvrir à la fois la nature et le siège du mal.
Le professeur de clinique ne doit pas avoir seulement cette science de l’humanité souffrante, et l’appliquer à l’exercice de l’art avec cette promptitude, cette assurance que l’usage donne, que le talent rehausse et qui, dans son expression la plus élevée, constitue ce que l’on nomme le tact médical ; il faut encore, il faut surtout qu’il apprenne aux novices comment on peut l’acquérir et comment on doit l’appliquer , par quelles voies, lentes mais sûres, on parcourt avec prudence le difficile chemin que l’habitude lui fait franchir d’un bond, et comment on arrive à la certitude que comporte une science dont le vulgaire ne soupçonne ni le caractère ni la réalité.
Dans cet enseignement, Lallemand était un modèle. C’est qu’il réalisait la plus haute expression du médecin : un savant doublé d’un philosophe. Lo-
gicien rigoureux, il maniait l’analyse avec autant de sûreté dans ses leçons que dans ses livres. Et ce qui le rendait irrésistible , c’était justement cette logique implacable qui, le point de départ accordé, vous forçait à le suivre jusqu’à la conséquence la plus extrême de ses prémisses ; car il vous retenait par ce fil conducteur de l’induction qu’il savait dévider avec une habileté à justifier le mot heureux de Cervantès, dont il s’est fait à lui-même l’application : « Quien tiene el kilo, tiene el ovillo. Qui a le fil a le peloton.» — Logique tyrannique qui lui donnait, dans la poursuite de ses idées , une énergie et une persistance de volonté auxquelles tout devait céder.
L’interrogatoire et l’examen du malade étaient faits avec soin , de manière à ne rien omettre, à tout découvrir. Les symptômes, une fois bien constatés, étaient autant de faits qui, soumis avec sévérité à l’analyse la plus détaillée et en même temps la plus lumineuse, permettaient à l’induction de s’élever peu à peu, de conséquence en conséquence, à l’interprétation la plus claire , la plus saisissante , à la comparaison la plus féconde avec les faits analogues et les faits différents, à la conclusion la plus juste et la plus exacte. On dirait qu’il s’est peint lui-mème dans cette ligne : « Je suivais ses explications, car elles étaient claires et séduisantes, et répondaient d’avance aux objections. » (Hachych. ) En effet , la lumière se faisait peu à peu , dans l’esprit des assistants , vive , éclatante autant que pure et sans nuages. Les digressions physiologiques, les applications pratiques , les déductions scientifiques animaient ce tableau. De nouvelles observations se groupaient autour des premières ; des citations sévèrement choisies, empruntées surtout à Hippocrate, fécondaient ce germe , hâtaient son éclosion , favorisaient son développement , donnaient enfin une forme et un corps à quelqu’un de ces axiomes premiers de la médecine, qui étaient la fin de la conférence comme ils auraient pu en être le début, l’alpha el l’oméga de la science.
Tous les sujets étaient traités avec cette netteté et cette profondeur qui donnaient à ses leçons autant d’attrait pour les commençants que d’intérêt pour les élèves même passés maîtres. Je lui ai entendu faire, sur les vieilles plaies de jambe ou sur de simples contusions, des cliniques aussi attachantes que sur une maladie obscure de l’encéphale ou sur une altération compliquée de la prostate.
Le lit du malade était sa chaire; la salle des opérations, plus rapprochée
du théâtre de ses exploits que celle des conférences, était son amphithéâtre de prédilection. 11 semblait être plus à l’aise étant plus près de son terrain , c’est-à-dire des faits qu’il venait] d’observer, tant le fait avait de puissance dans son enseignement. Il s’y oubliait souvent , et nous ne nous lassions pas à l’y écouter une matinée entière. Ce n’est pas qu’il nous captivât par sa faconde ou le charme de sa diction , car sa parole était lente et embarrassée ; mais on était retenu par l’intérêt croissant de ce tableau dont l’analyse et la logique déroulaient peu à peu devant nous les aspects lumineux. Souvent il cherchait le mot, mais c’était pour trouver toujours le terme propre. Et lorsqu’on avait écouté, la plume à la main, deux heures durant, cette longue exposition, qui n’avait pas le prestige de l’éloquence, l’enchaînement des idées était si rigoureux , l’expression si juste, qu’on pouvait envoyer à l’imprimeur telle quelle une improvisation à laquelle il n’y avait rien à retoucher (D).
Quant à sa doctrine , on ne pouvait nier qu’il n’eût vers l’hippocratisme une tendance marquée , dont on trouve le germe dans sa Thèse et dont le développement s’est produit à Montpellier. Tout en conservant son caractère scientifique positiviste, n’acceptant pas d’autre point de départ que le fait matériel, il avait subi visiblement l’influence du milieu sur son génie , devenu de plus en plus compréhensif, généralisateur. Il a proclamé dans tous ses ouvrages l’observation et l’induction comme la seule méthode à suivre dans les sciences, ne différant pas en cela de Barthez et de ses disciples. Malgré ses luttes , ses oppositions aux idées qui différaient des siennes , son opiniâtreté à nier l’existence de forces animant diversement la matière , il reconnaissait dans le corps humain l’unité et la spontanéité de l’ensemble , l’accord et la solidarité des parties, la variabilité et l’idiosyncrasie des individus. Que de fois ne lui avons-nous pas entendu répéter que le médecin doit traiter le malade et non la maladie !
Cette tendance explique comment , pendant plusieurs années , la lecture d’Hippocrate devint sa distraction favorite. En méditant celui des ouvrages de ce grand médecin qu’il est le plus facile de quitter et de reprendre sans inconvénient, à cause de sa forme; en discutant le texte avec M. Pappas, son élève, puis son ami, aujourd’hui consul de Grèce à Montpellier; en cherchant à donner de chaque phrase le sens le plus médical , l’interprétation la plus rigoureuse , il se trouva un jour ( 1 839 ) avoir complété une Traduction des
aphorismes d’Hippocrate , d’autant plus précieuse qu’elle est à la fois d’un helléniste et d’un médecin, et dont il suffit de dire que son mérite est jugé exceptionnel par M. Littré, le savant traducteur des œuvres complètes du Père de la médecine (E).
Son enseignement ne contribua pas moins que ses ouvrages à répandre son nom dans le monde entier et à lui conquérir une réputation d’autant plus sérieuse qu’elle était faite surtout par des médecins ou par d’anciens élèves , c’est-à-dire par ceux qui étaient les plus capables de le juger.
Les malades ne lui venaient pas seulement de l’Angleterre , de la Russie ou de l’Orient; ils partaient des deux Amériques et traversaient l’Océan pour se livrer à lui. 11 est aisé de comprendre que leur confiance devait être sans bornes. Elle naissait de l’attraction même qu’il avait exercée sur eux ; elle était affermie par la domination inévitable de sa supériorité naturelle.
Son front élevé ; ses yeux grands , vifs , pénétrants ; ses sourcils saillants, qui semblaient abriter à la fois l’éclair du regard et le feu de la pensée ; toute sa tête, enfin, dont le profil, pareil à un camée antique, semblait emprunté au buste d’un philosophe grec, produisaient tout d’abord une impression qui disposait à subir son ascendant. Dès-lors, le malade se sentait moins attiré vers lui que dominé, fasciné parce regard perçant qui pénétrait jusqu’aux replis les plus profonds de la conscience , dévoilait tous les secrets , arrachait les aveux et rivait la confiance en subjuguant la raison.
Mais le champ de la chirurgie devenait trop étroit pour cet esprit encyclopédique. Quoiqu’il n’eût que cinquante-cinq ans , il voulut renoncer à la clientèle. En lui donnant la fortune, la pratique lui avait procuré un loisir dans lequel il aspirait à poursuivre ses études sur l’humanité et à ne trouver d’autre repos que le changement de travail. Sa renommée, la juste estime de ses ouvrages, l’étendue de ses connaissances, la profondeur et la maturité de son jugement, marquaient sa place au milieu des législateurs de la science.
11 hésitait encore à abandonner ce soleil éclatant , ce ciel du Midi bleu comme celui de la Grèce , dont une longue habitude semblait avoir réveillé dans son cœur une sympathie native. Sur les instances de ses amis , il se décida pourtant à partir. A une première élection , il échoua contre M. Vel
peau, qui ne l’emporta sur lui que d’une voix. Mais l’année suivante , à la mort de son ami Breschet, il fut nommé membre de l’Institut, c’est-à-dire appelé de deux cents lieues , par une exception d’autant plus flatteuse qu’ello est restée unique jusqu’ici , à occuper un des rares fauteuils de la section de médecine et de chirurgie à l’Académie des sciences. Entre lui et nous, il ne resta d’autre lien officiel que le titre de professeur honoraire. Notre Faculté , cependant, trouva un adoucissement à ses regrets de le voir s’éloigner et laisser un si grand vide en son enseignement , dans la part qu’elle prit à une distinction qui ne flattait pas moins son orgueil que ses sympathies, venant d’un corps jaloux de sa gloire pour s’adresser à un talent développé et mûri au milieu de nous.
Le séjour de Paris donnait largement satisfaction à la passion de Lallemand pour la science et pour tous les genres de science , car ils touchent tous à l’humanité , l’objet de ses plus chères études. Il favorisait également son goût pour les arts , charme de la vie , et lui créait , par ses relations avec les David ( d’Angers ), les Dantan , les Schefïer, les Gudin et tant d’autres , les distractions les plus propres à délasser un esprit toujours absorbé par la réflexion et dévoré par sa propre pensée.
Mais il n’avait pas impunément , pour son repos , répandu sa célébrité dans les deux hémisphères. Il était à peine à Paris , à la fin de 1845 , que le viceroi d’Égypte, le vieux Méhémet-Ali, lui écrivit, sur le conseil de son médecin Clot-Bey, pour le prier de venir soigner son fils. Ibrahim , le vainqueur deNézib, était près d’aller au-devant de lui jusqu’en Italie. Lallemand dut partir aussitôt pour donner les premiers soins à son illustre malade. Il le conduisit en France, lui fit subir un traitement d’hiver aux bains du Verne# ' où il eut le bonheur de le guérir, et l’accompagna plein de santé à Paris le printemps suivant.
1 On sait qu’il avait pour cette station minérale une préférence à laquelle la malignité s’efforça vainement de trouver un motif intéressé; comme si cette préférence n’était pas suffisamment justifiée par l’estime que devait lui inspirer un établissement modèle, créé d’après ses conseils, aussi remarquable par la douceur de son climat que par la variété et l’efficacité de ses eaux sulfureuses, et par une installation de douches, de bains de vapeur et d’atmosphère sulfureuse respirable, alors unique en France.
Ibrahim conserva de cette cure tant de reconnaissance , et conçut en même temps une si grande estime pour le génie de son médecin , qu’il le supplia d’aller prochainement en Égypte l’aider de ses conseils. Trois ans s’écoulèrent pourtant sans que celui-ci se fût rendu à cette invitation. Enfin, atteint d’une nouvelle maladie plus grave que la première , le pacha renouvela ses instances d’une manière si pressante, que Lallemand partit. Malheureusement il arriva trop tard : Ibrahim avait succombé.
Il n’en reçut pas moins de ses fils l’accueil le plus empressé. Un bateau à vapeur fut mis à sa disposition , et il put visiter, sur cette terre sacrée , les débris de la plus ancienne civilisation , remontant le Nil , de ruine en ruine, jusqu’à la première cataracte , à l’ile de Philê. Ce n’est pas sans émotion que nous avons entendu le récit de ses impressions à la vue des vestiges des sociétés éteintes , des descendants de ces anciennes races , de leurs monuments indestructibles, de la fameuse Thèbesaux cent portes, des ruines de Carnac et de Louqsor et de mille merveilles qui devaient exciter tant d’intérêt dans une intelligence préoccupée surtout de l’étude de l’homme et des sociétés humaines. Un jour qu’il visitait la galerie des tombeaux des anciens rois , vis-à-vis les ruines de Carnac, sur la rive gauche du Nil , le sculpteur Dantan jeune, qui l’accompagnait, cédant à une fantaisie d’artiste qui traversait sa tête , voulut laisser un souvenir durable de son passage. Monté sur les épaules d’un fellah , il grava dans la pierre, avec la pointe d’un couteau, le profil de Lallemand sur la tombe d’un Pharaon. Vous vous imaginez bien qu’un jour, pour un nouveau Champollion , la silhouette si caractérisée de notre collègue , au milieu des hiéroglyphes de Bibàn el-Melouk, ne sera pas le problème archéologique le moins difficile à déchilïrer.
De retour à Paris, Lallemand s’empressa de reprendre ses travaux : il rédigeait alors son Traité d’Éducation, dont il avait déjà fait paraître un premier volume. Cette publication avait elle-même été précédée d’un petit ouvrage aussi remarquable par la profondeur des vues, que piquant par le titre, se rattachant, comme le Traité d’Êducation, aux sciences anthropologiques et humanitaires.
Dans un voyage entrepris en hiver pour aller soutenir sa candidature à l’Institut, Lallemand est surpris par la neige au milieu des Cévennes. Le
courrier ne peut plus passer; il faut se réfugier dans une chaumière du Larzac, et attendre la fin de la tourmente. Que faire pendant trois jours, sans livres, sans ressources, condamné à l’isolement? L’activité dévorante de ce cerveau a besoin d’une occupation. N’ayant pas de but au dehors, elle se replie sur elle-même. Notre penseur s’installe dans une étable pour se préserver du froid; et là, enveloppé dans sa robe de chambre, la tête enfoncée jusqu’aux oreilles dans ce grand bonnet phrygien que nous lui avons tous connu, il griffonne sur une méchante table tout ce qu’il possède de papier blanc, et il achève en quelques heures un tableau des sociétés humaines, non pas telles qu’elles sont, mais telles qu’il les a rêvées. D’un seul jet de plume, il termine un petit livre aussi étonnant par la profondeur que par la verve facile. Il attribue cette fantaisie aux inspirations enivrantes du hachych ; il la signe d’un pseudonyme grec qui, pour être la traduction de son nom, ne parut pas plus transparent; et, pour donner à ses prédictions le temps de s’accomplir, il les date de 1945, assignant lui-même l’intervalle d’un siècle à la réalisation de sa prophétie.
Eh bien ! Messieurs, en quoi croyez-vous que cet étrange prophète se soit trompé ? Uniquement peut-être dans le terme assigné par lui-même à la réalisation de son rêve. Trois ans à peine après l’apparition du Hachych, notre révolution de 1848 sembla jeter la société dans le courant des idées qu’il y avait développées ; et aujourd’hui, que vingt ans ne se sont pas encore écoulés depuis cette publication, nous avons vu tant d’événements, supposés là, se graver déjà en traits ineffaçables dans notre histoire, qu’il n’est pas déraisonnable de présumer que les autres puissent y trouver leur place dans un avenir plus ou moins éloigné.
N’avons-nous pas vu avec admiration la Durance, détournée de son cours, fertilisant la campagne de Marseille, les vaisseaux poussés par des hélices, un tunnel commençant la traversée des Alpes, le canal de Suez près d’unir la Méditerranée à la mer Rouge? N’avons-nous pas vu soixante mille Français délivrer l’Italie du joug de l’Autriche ; tous les peuples de la Péninsule se constituer en un seul corps de nation ( chacun des États, ajoute Lallemand, conservant son nom et la libre administration de ses affaires particulières) ; notre pays reprendre, avec le libre consentement des populations, ses frontières naturelles du côté des Alpes ; l’empereur de la Chine,
le maître absolu de trois cent-septante millions d’habitants, forcé de céder à quelques milliers d’Européens venus des antipodes? N’avons-nous pas vu le principe des nationalités, fondé sur les affinités de langue et de race, se réveiller partout autour de nous ; l’union spontanée des peuples se substituer à la conquête par la force brutale ; le suffrage universel garantir le respect à la volonté libre des nations? Enfin, n’avons-nous pas vu la France régénérée reprendre, sous l’impulsion puissante de l’Empereur, son rôle d’abnégation et de dévouement au progrès de l’humanité; favoriser le mouvement d’unification des autres peuples, sans craindre de se donner des voisins aussi puissants qu’elle-mème ; envoyer partout ses soldats sans rien stipuler pour elle, et recevoir seulement, de leur libre consentement, les pays qui rentrent dans ses frontières naturelles? — Voilà pourtant ce qui est écrit littéralement dans ce singulier livre.
Verrons-nous se réaliser de même les autres prédictions du Hachych ? Nous verrons sans doute les Pyrénées traversées par un tunnel, l’électricité substituée à la vapeur, l’Atlantique communiquant avec le Pacifique par- le canal de Panama. Nous verrons également les salles d’asile obligatoires, l’enseignement réparti suivant les aptitudes, les bases de l’impôt remaniées et sa perception simplifiée, le système métrique universellement adopté, l’esclavage américain aboli. Mais verrons-nous aussi les colonies anglaises (les deux Canada et l’Inde) se rendre indépendantes; la Grande-Bretagne, comme tous les peuples exclusivement commerçants, s’éclipser après avoir brillé comme un météore et remplacée par les États-Unis, comme Tyr fut remplacée par Carthage? Verrons-nous le démembrement de l’Autriche, l’unification de l’Allemagne, la division de la Russie entre Saint-Pétersbourg et Constantinople, formant deux grands États qui laissent place à la reconstitution de la Pologne? Verrons-nous enfin la Confédération des races latines, l’Espagne avec le Portugal, l’Italie et la France accrue des provinces rhénanes, de la Belgique et des Pays-Bas, et Marseille, cette reine de la Méditerranée, siège du congrès Ibergallitale des néo-latins ?
Après avoir vu passer sous les yeux cette brillante et prophétique fantasmagorie avec tant de netteté et de précision , on sent que , tout en y jouant un grand rôle , l’imagination n’y est pas tout à fait la folle du logis ; qu’une vive lumière semble y éclairer tout d’un coup , à travers l’espace et le temps,
lc long et logique enchaînement des faits sociaux nécessaires ; enfin, que tout cela n’est qu’un rêve, mais un rêve de la raison.
Un fond si riche est revêtu d’une forme qui tient à la fois des dialogues de Platon pour la grâce et des paraboles pour la simplicité. La clarté, la richesse, l’éclat, l’entraînement du style peuvent se passer de nos appréciations, un seul mot en donnera la mesure. Prises au sérieux en Angleterre, après la révolution de 1848 , ces prophéties furent attribuées à un grand poète devenu ministre. On crut y reconnaître, avec la magie de son pinceau , les idées du célèbre manifeste adressé à l’Europe , et une traduction anglaise parut sous le nom de l’illustre membre du Gouvernement provisoire. M. de Lamartine, informé du fait, ne crut pas devoir réclamer contre une pareille usurpation. Cet éloge en vaut bien un autre.
Celui qui avait acquis dans ses études de l’homme sain et de l’homme malade, de l’état présent et de l’antiquité des peuples, une notion suffisante des lois éternelles du monde physique et moral , pour oser, sans témérité, prédire l’avenir des sociétés humaines, pouvait aborder sans imprudence la rédaction des règles que l’homme doit suivre pour atteindre sa destinée sur la terre. Aussi, tous les sujets d’éducation qu’il avait effleurés dans son Traité des pertes séminales , il se proposait de les reprendre et de les développer dans un ouvrage spécial qu’il intitula Éducation publique. Il n’en put donner que deux volumes : le premier, relatif à X éducation physique , parut eu 1848; le second, sur X éducation morale , en 1852.
Dans cet ouvrage, malheureusement incomplet, Lallemand révèle, plus que dans aucun autre, son aptitude remarquable à tout retenir, à tout classer, à tirer parti de tout : de ses lectures , de ses conversations, de ses nombreuses relations avec des hommes de tous les pays ; à tout compter, à tout peser, à briser enfin avec perspicacité tout os médullaire pour en extraire la moelle quintessentielle , cet aliment précieux élabouré en perfection, comme dit le malin curé de Meudon.
Si l’on ne peut donner ici une idée de cette œuvre où la pensée abonde , où la raison et le bon sens dominent, on peut, du moins, indiquer dans quel esprit il est conçu et ouelle méthode a présidé à sa composition (F).
Or, ceci est un livre d’une haute portée , où les questions les plus ardues
sont exposées avec une clarté , une simplicité , un naturel d’expression qui les mettent à la portée de tous. Si les médecins , les physiologistes , les anthropologistes , peuvent seuls comprendre et apprécier la valeur de cet ouvrage et la solidité des hases scientifiques sur lesquelles il repose, les pédagogues y trouveront un guide et des exemples , en môme temps que les législateurs et les gouvernants pourront y puiser des notions justes, des principes salutaires et des règles sûres de perfectionnement pour l’éducation des hommes et des peuples.
En éducation et en science sociale , comme en politique , Lallemand n’est pas un homme de parti, encore moins un utopiste. Tous ceux qui ont fait bruit de socialisme moderne, les Saint-Simon, les Enfantin, les Fourrier et tant d’autres, ont créé des systèmes. Ignorant l’homme ou le voyant à travers le prisme de leur imagination , adonnés aux études mathématiques et habitués aux sciences exactes, ils ont construit, avec de prétendues unités de même espèce, chacun une société à sa guise, dans laquelle ils ont fondu et façonné un monde à leur manière. Lallemand a été pratique ; il n’a pas eu de système social. De l’observation de l’homme il a déduit sa destinée sociale logique , rigoureuse, nécessaire. Au lieu de l’unité, il montre partout la diversité fondée sur la variété des aptitudes ; au lieu de l’égalité , il proclame l’inégalité des hommes et des races. Il traite la question en médecin , c’est-àdire en philosophe.
Ce n'est pas à dire pour cela que nous adoptions tout ce qu’il y a dans ce livre ; que nous n’admettions dans l’homme, comme dans toute la nature , qu’un seul élément , la matière , et que nous acceptions le point de départ de Lallemand pour le suivre jusqu’aux limites où son inflexible logique nous forcera d’arriver.
Lallemand appartient à l’école dite positiviste. Sous le nom trop prodigué de forces, il ne voit que la généralisation des phénomènes identiques, d’où ressort le fait nécessaire, c’est-à-dire le rapport ou la loi. Il repousse l’introduction dans la science des causes finales , qui élèvent lame en montrant le but , mais qui dévoient si souvent l’observation en substituant à l’enchaînement réel des faits leur destination imaginaire.
Nous convenons qu’il est plus conforme à la faiblesse de notre intelligence
et à la rigueur de l'observation scientifique , de dire que l’oiseau vole parce qu’il a des ailes et que le poisson nage parce qu’il a des nageoires , au lieu de proclamer que l’oiseau a des ailes pour voler et le poisson des nageoires pour nager. Et pourtant peut-on nier la prévision organisatrice? Chaque organe ne se crée-t-il pas pour remplir une fonction, avant qu’il puisse la remplir, avant même que la fonction existe ou qu’elle puisse exister? Les ailes qui poussent au ver rampant , sous l’enveloppe de la chrysalide, n’annoncent-elles pas le vol du papillon? Chaque instinct ne se révèle-t-il pas luimême avant son instrument ou son organe? Organe, fonction, instinct : trois termes qui se supposent mutuellement; qui, dans l’enchaînement logique du fait, ne devraient jamais se précéder l’un l’autre, et dont pourtant l’ordre de succession se renverse, comme pour nous forcer de reconnaître et d’admirer cette étonnante prédestination qui semble présider au développement de la vie sur le globe; image imparfaite de notre prédestination future, dont les pressentiments ne nous trompent pas plus sans doute que les instincts de la vie présente.
Nous faisons donc nos réserves sur les principes philosophiques de Lallemand , ou plutôt sur les limites qu’il impose au champ de l’observation, en ne laissant pas sortir celle-ci de la matière. Mais en ne demandant à ses œuvres que la conséquence logique des faits matériels, nous devons convenir qu’il a su tirer le plus grand parti possible de leur observation et des inductions qui la fécondent. Il les a étudiés avec cette logique qui ne laisse de place à aucune objection , avec cette clarté qui permet à la pensée de se mouvoir librement au milieu d’eux, de les grouper, de les généraliser, et d’arriver par l’abstraction à la connaissance de la loi. 11 les a vus enfin en vrai savant, et en savant plein de génie , c’est-à-dire en philosophe. Car le génie , n’en déplaise à Buffon, n’est pas une longue patience : c’est une étincelle qui jaillit de l’intelligence pour illuminer la pensée. Enflamme-t-il l’imagination, il enfante les artistes ; éclaire-t-il la raison , il engendre les philosophes.
Mais le génie de Lallemand ne se révèle pas seulement par la valeur du fond, il éclate encore dans la richesse de la forme , et l’on peut dire que, dans toutes ses œuvres, il n’y a pas moins de style que de pensée. À défaut d’autre valeur, cette portée littéraire aurait suffi pour assurer leur succès. Ce style est nerveux,
élégant, imagé, mais par-dessus tout il est clair; la netteté^le caractérise. Elle ne caractérisait pas précisément ses manuscrits : son papier était chargé de ratures, comme son discours'plein d’hésitation. Mais quand sa pensée avait fini par se corporifier, telle qu’il l’avait sentie se produire en lui-même, alors quelle simplicité, quelle largeur d’exposition! quelle suite, quel enchaînement des idées! quelle précision, quelle justesse d’expression! quelle facilité , quelle limpidité de style !
Ces qualités ne brillent pas seulement dans ses derniers ouvrages , qui semblent devoir comporter par leur nature plus de mérite littéraire que les autres. On les rencontre aussi dans toutes ses œuvres scientifiques. On trouve notamment dans le Traité des pertes séminales quelques épisodes attachants, tels que l’interprétation de la maladie de J. -J. Rousseau, imitée depuis par M. Mercier; l’histoire des abus et des excès vénériens, les inconvénients d’un mauvais système d’éducation , la comparaison du mariage et du célibat, de la monogamie et de la polygamie, le parallèle entre l’Orient et l’Occident, entre les États Sud et les États Nord de la ci-devant Union américaine, qui sont des morceaux achevés. Et s’il est vrai que le mérite de la forme puisse seul sauver de l’oubli les productions de l’esprit qui possèdent la richesse du fond , à coup sûr les œuvres de Lallemand sont du petit nombre de celles qui ne périront pas.
Pour faire passer cette conviction dans vos esprits, il faudrait tout vous lire. Dans l’impossibilité de transcrire ici ces belles pages ou d’en citer seulement quelques fragments , je me console en songeant à l’intérêt que leur lecture excitera dans vos esprits, entourés de tous les développements que l’auteur leur a donnés (G).
Pourquoi faut-il, Messieurs, que ces remarquables travaux n’aient pu être achevés , et que notre collègue n’ait pu jouir plus longtemps d’un loisir si utilement occupé?
A un âge encore peu avancé, au moment où il poursuivait, avec une infatigable ardeur, la rédaction de son dernier ouvrage, il tomba gravement malade. Une altération organique du cœur, se rattachant sans doute à l’affection goutteuse qui le torturait depuis quelques années, précipita sa fin. Il partit; il quitta Paris pour aller trouver un allègement à ses souffrances dans
vin climat plus doux : en Italie, en Égypte peut-être. — Mais il s’arrêta à Marseille.
Il succomba quelques mois après, le 25 juillet 1854, à l’âge de soixantequatre ans, dans celte grande cité du Midi pour laquelle il avait une prédilection particulière, dont il avait prévu l’accroissement rapide et les splendides destinées , qu’il avait rêvée , enfin , capitale de sa confédération des peuples latins ; comme s’il ne devait pas reposer ailleurs que dans ce beau pays qu’il aimait tant , sous ce ciel sans nuages , dont il semble qu’il eût dit, comme Béranger du ciel de la Grèce : « C’est là, c’est là que je voudrais mourir ! »
Un monument simple et sévère , élevé à sa mémoire par sa veuve, porte son buste, dû au ciseau de Dantan jeune.
Ai-je besoin de dire qu’il était de presque toutes les Académies de l’Europe? 11 était aussi officier de la Légion d’Honneur depuis 1846, et il avait eu cette fortune bizarre de recevoir deux fois la croix de chevalier.
Mais il ne) mourut pas tout entier. L’Institut de France reçut de lui , par son testament, une somme de 50,000 francs pour fonder un prix annuel à décerner au meilleur mémoire sur l’anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux, l’objet de ses premières et de ses plus chères études. Son souvenir, vivace dans cette Faculté qu’il illustra et qui ne se sépara pas de lui , ne sera pas improductif pour nos destinées. Il légua enfin à la postérilé, avec la mémoire de son génie , le souvenir de sa philanthropie, disons plutôt de sa charité ; car on apprit après sa mort tout ce qu’il y avait de libéralité ignorée dans cette nature ardente à faire le bien autant qu’à rechercher le vrai.
Il faut qu’on sache aujourd’hui que les préoccupations de l’esprit n’étouffaient pas dans Lallemand le cri du cœur. Les élans de la générosité s’associèrent, dans cette âme énergique, aux enthousiasmes de la science. 11 ne se passionna pas seulement pour le bonheur de connaître , il goûta également les délices des bonnes actions. Avec une apparente rudesse, vêtement d’emprunt sous lequel il abrita souvent sa sensibilité pour se préserver des émotions de la souffrance ou amortir quelque mauvais coup de fortune chirurgicale, il avait un sentiment plus profond de la misère à laquelle il compatissait,
que tel cœur prompt à s’apitoyer, mais difficilement pénétrable à la douleur d’autrui.
Il ne se contentait pas de prodiguer aux malheureux son temps et son talent. Quand son art , en leur sauvant la vie , les laissait infirmes , il les secourait; il faisait mieux, il leur fournissait des moyens de travail, et, par conséquent, d’existence, qui ne fussent pas exposés à s’éteindre avec lui. S’il donnait une pension au vieillard , il mettait l’enfant mutilé en apprentissage, il faisait enseigner un état sédentaire au boiteux valide, il procurait à chacun un emploi compatible avec sa nouvelle situation. Qui ne sait combien la perspective de la misère aggrave l’état des opérés ! Combien Lallemand n’en a-t-il pas sauvés en assurant leur avenir ! Des quittances, des contrats passés avec des maîtres-ouvriers, trouvés dans ses papiers après sa mort, ont prouvé à quel point il se préoccupait du sort de ses malades.
Nous avons recueilli de la bouche de ces saintes femmes, anges de charité qui veillent sous le tendre nom de sœurs au chevet des pauvres malades, des traits de libéralité qui honorent d’autant plus sa mémoire qu’ils sont demeurés inconnus. Et quelle attraction , si ce n’est celle d’une commune charité, pouvait leur inspirer une réelle sympathie pour un homme dont les idées libérales et indépendantes froissèrent plus d’une fois leur esprit de soumission chrétienne, et dont le scepticisme proclamé outragea souvent leur croyance et leur foi ! Heureux don de la charité , qui leur faisait juger ce bourru bienfaisant avec l’esprit de la parabole du bon Samaritain, et préférer à un orthodoxe égoïste un incrédule charitable !
C’est que Lallemand avait les délicatesses et le vrai mérite de la charité : sa main droite ignorait ce que donnait sa main gauche. Nous avons vu des malades qu’il a sauvés, sans le dire, du désespoir, de la mort, du déshonneur. Nous nous rappelons un pauvre homme qui s’était jeté de sa fenêtre sur le pavé. On l’apporte à l’hôpital à demi brisé, l’àme encore plus blessée que le corps. C’était un bon ouvrier, dont le courage n’avait failli que devant la perspective de la misère et l’impuissance à nourrir une femme et des enfants tendrement aimés. Instruit des causes qui l’ont poussé au suicide, Lallemand envoie chez lui une balle de farine , et pendant la visite il glisse furtivement quelques louis dans les mains de la sœur, avec prière de les répandre peu à peu dans cette famille et de rassurer le blessé sur son avenir. Avec l’espoir,
ce malheureux ne tarda pas à recouvrer la santé. L’aisance pénétra bientôt dans sa maison. Aujourd’hui il bénit encore le nom de son sauveur.
Son zèle scientifique lui inspirait pour les hommes laborieux et les intelligences supérieures le même entraînement que son amour de l’humanité pour les pauvres malades et les victimes de la misère. Il n’attendait pas qu’on vînt à lui ; il allait au-devant de ceux qui lui inspiraient cette sympathie instinctive. Un jeune physiologiste, très-savant, mais encore peu connu, démontre expérimentalement les lois de Charles Bell, découvre de nouveaux faits et met au jour un traité complet de l’anatomie et de la physiologie du système nerveux qui est resté un modèle du genre, et dans lequel il n’avait pu omettre les travaux de l’auteur des Lettres sur l’encéphale. Lallemand , modeste autant qu’illustre , va h sa recherche , se présente à lui , le félicite et l’encourage de son amitié. De telles démarches, pour paraître toutes simples , n’en sont pas moins rares ; et pourtant, quelle récompense et quel stimulant que l’hommage de cette sympathie et l’offre d’une telle amitié! Ce savant est aujourd’hui membre de l’Institut et professeur à la Faculté de Paris ; vous avez nommé M. Longet.
C’est que Lallemand sentait de quel prix est une bonne action pour celui qui la fait. «L’homme n’est pas seulement nécessiteux et intelligent , a-t-il dit quelque part ' ; il est surtout éminemment social, par instinct, par organisation : il a besoin de ses semblables, encore plus pour les aimer et leur être utile, que pour en recevoir des secours de toute espèce. » Et plus loin1 2 : «L’homme le plus heureux n’est pas le plus riche , le plus affairé, le plus haut placé : c’est celui qui fait le plus de bien , car le bien porte en luimême sa récompense immédiate. »
1 Hachych , pag. 20.
2 ld., pag. 24.