‹ Éloge du professeur LallemandChapitre 2 sur 2 · NOTES · texte numérisé non relu

NOTES

Quant aux observations particulières qui servaient en quelque sorte d’exemples pour montrer l’application de ces principes , il n’est pas nécessaire de rappeler quelles remarquables déductions Lallemand savait déjà tirer, pour la génération, d’une observation de grossesse extra-utérine; pour l’indépendance et la localisation des fonctions du système nerveux, d’un cas d’anencéphalie ; pour le mécanisme du vomissement, d’un fait de rupture de l’estomac; pour la digestion, de plusieurs cas d’anus contre-nature.

Mais ce qu’il est utile de faire observer, c’est que les conséquences aussi sévères que hardies de physiologie et d’anatomie générale que l’auteur sut déduire de l’étude de fœtus monstrueux, introduites dès ce moment dans le domaine scientifique, ne tardèrent pas à y prendre une place qui a été le point de départ des doctrines professées depuis lors sur cet important sujet par les voix les plus autorisées.

Ainsi , la bifurcation du corps des vertèbres, chez un fœtus à terme, a donné la première preuve évidente de l’existence de deux points d’ossification pour ces pièces médianes et de leur développement concentrique.

Les mouvements exercés par le même fœtus jusque dans les derniers temps de la grossesse, malgré l’absence du cerveau (anencéphalie) et de la moelle épinière (amyélie) , ont montré l’influence que le système nerveux ganglionnaire exerce immédiatement et directement sur les nerfs moteurs fournis par le système cérébro-spinal ; ce qui place le fœtus humain, pendant la gestation, dans les mêmes conditions que les animaux des classes inférieures pendant toute leur vie.

L’état des os du crâne et leur disposition , chez le même fœtus , ont fourni à l’auteur d’autres rapprochements avec le crâne des reptiles; et ces déterminations ont été confirmées depuis par MM. Geoffroy Saint-Hilaire, Serres, et plus tard par tous les zoologistes. Enfin, d’autres observations de destruction plus ou moins considérable du cerveau pendant la gestation l’ont conduit à montrer l’influence directe de chaque portion de la moelle sur les nerfs qui s’y rendent ou qui en partent, indépendamment de celle que le cerveau exerce sur la moelle épinière elle-même; considérations qui ont été reproduites récemment avec

beaucoup d’éclat comme nouvelles, quoiqu’elles aient été développées et commentées par Broussais dans une série d’articles destinés à l’analyse de cette dissertation*.

Quoique la physiologie ne fût pas le but spécial de ses recherches, Lallemand s’efforça de faire servir l’étude des lésions organiques et des symptômes à l’analyse des fonctions du cerveau, considéré dans son ensemble et dans ses diverses parties.

Il passe en revue toutes les altérations que l’inflammation fait subir à la substance cérébrale, suivant les diverses périodes, les différents degrés d’intensité, la marche plus ou moins rapide de la phlegmasie et la constitution des malades.

A l’occasion de chaque altération cérébrale, il examine successivement celles qui se développent avec les mêmes caractères dans tous les organes, dans tous les tissus, sous l’influence de la même cause. Il fixe surtout l’attention des pathologistes sur deux altérations qui n’avaient pas été jusqu’alors étudiées, malgré leur importance, c’est-à-dire sur le ramollissement et sur l’induration des tissus, par suite de la congestion des fluides et de l’absorption de leurs matériaux les plus aqueux. L’étude de ce double phénomène lui permet d’expliquer beaucoup de faits pathologiques jusqu’alors mal appréciés. Dans ce travail, enfin, l’auteur cherche à fonder sur les lois de la physiologie la philosophie d’une anatomie pathologique générale, dont les premiers éléments n’existaient pas encore ou n’avaient pas été envisagés sous ce point de vue.

Au point de vue clinique, ces recherches sont remarquables par le grand nombre d’observations anciennes et nouvelles qui s’y trouvent renfermées. A l’aide de ces observations, l’auteur s’efforce de bien établir les caractères distinctifs des inflammations aiguës et chroniques du cerveau, de distinguer ces symptômes de ceux qui appartiennent à la méningite aiguë ou chronique, ou qui sont dus à l’hémorrhagie cérébrale, à la compression du cerveau, etc. Pour éclairer le diagnostic si obscur de ces maladies, l’auteur est parti des observations très-détaillées qu’il avait recueillies avec un soin minutieux, et il s’en est servi pour compléter et expliquer toutes celles de même nature qui avaient été recueillies auparavant.

Rn médecine, les faits anciens ne peuvent pas être négligés comme dans les sciences expérimentales, où les résultats contestés peuvent être vérifiés à volonté; mais les erreurs et les lacunes des observations anciennes ne peuvent être remplies qu a l’aide d’un grand nombre d’autres observations plus précises et plus complètes ; encore est-il facile de s’égarer dans ces commentaires, qui sont pourtant indispensables aux progrès et à l’histoire de la science. Aussi y avait-il un mérite, qu’on ne peut mesurer qu’à la difficulté, à expliquer tous les faits bien observés et à concilier les opinions qui semblaient les plus opposées.

Exposé des titres de M. C.-F. Lallemand pour sa candidature à l’Académie des sciences. Paris, 1844,

Chaque lettre se termine par un résumé des faits précédents et par des conclusions de plus en plus générales, dont les conséquences s’enchaînent réciproquement. Les faits qui ont été publiés plus récemment peuvent très-facilement s’y rattacher et n’y ont rien changé jusqu’à présent. Il est aisé de constater l’influence que ces recherches ont eue sur celles qui ont été publiées depuis ; on a même abusé de la statistique, appelée souvent par l’auteur à l’aide du raisonnement, mais non, comme on l'a fait plus tard, d’une manière aveugle et absolue *.

Avec l’idée préconçue de l’inégalité des aptitudes , des conditions organiques cérébrales et des localisations fonctionnelles de l’encéphale, il trouva insuffisantes, non-seulement les preuves des phrénologistes Gall et Spurzheim, mais même les inductions des nombreuses observations qu’il avait rassemblées ; aussi, tout en croyant à la phrénologie , il déclare qu’elle n'est pas démontrée. Trouvant l’analogie des animaux à l’homme trop incertaine, les vivisections trop complexes et confuses dans leurs effets immédiats, il pense que la pathologie de l’homme et l’anatomie pathologique peuvent seules fournir les éléments d’une doctrine vraiment scientifique; car le hasard seul présente, et à de longs intervalles, les observations propres à asseoir des idées précises8.

S’il montre que les faits ne permettent pas encore de démontrer la phrénologie, il signale en même temps les défauts de celle-ci et fait pressentir la voie nouvelle qu’elle doit suivre. «Si, comme je n’en doute pas, dit-il5, chaque fonction intellectuelle ou morale distincte a son siège dans une partie du cerveau, il faut bien admettre que chacune de ces parties a une influence directe et immédiate sur tous les organes du mouvement; car il n’est pas une seule de ces facultés qui ne soit susceptible de provoquer des mouvements prpnipts, énergiques et compliqués... La supposition que les fonctions des membres supérieurs et inférieurs peuvent résider exclusivement dans une portion quelconque de l’encéphale, est donc incompatible avec le système de Gall, dont elle semble d’abord une conséquence naturelle. A priori, il était facile de prévoir que cette hypothèse se trouverait démentie par les faits.»

Lallemand découvrit peu à peu que la spermatorrhée, trop souvent méconnue, est l’origine première de beaucoup d’autres erreurs de diagnostic , dont les conséquences sont excessivement graves. Les observations qui démontrent ces erreurs et dévoilent la cause prochaine de la maladie, forment la première partie du Traité des pertes séminales.

On s’est étonné du grand nombre de ces observations, et l’on a taxé Lallemand d’exagération, en s’apercevant, comme cela ne pouvait manquer, que les malades atteints de ’ — ~

1 Exposé des titres de M. C.-F. Lallemand pour sa candidature à l’Institut.

2 Lettre 1, 1820 ; Introd., pag. 22.

3 Lettre 9, tom. III, pag. 519.

pertes séminales ne sont pas aussi répandus dans la clientèle de chaque médecin qu’ils le sont dans l’ouvrage du maître. On a oublié que Lallemand ne trouvait pas seulement ses malades autour de lui, qu’il les recrutait dans le monde entier ; que si les Lettres sur l’encéphale lui en avaient amené beaucoup, le premier fascicule des Perles séminales lui en procura bien plus encore; enfin, que la réalité saisissante de ses descriptions, tout en éclairant les médecins qui s’empressaient de lui envoyer leurs premiers malades pour lever toutes les incertitudes de leur diagnostic, ne manqua pas de frapper l’esprit des gens du monde au milieu desquels son ouvrage se répandit, et de faire affluer vers lui une multitude d’hypochondriaques, dont les uns, plus effrayés que malades, ne demandaient qu’à être rassurés, mais dont les autres, à l’aide du fil conducteur qu’il leur avait mis à la main, avaient deviné d’eux-mêmes un mal auquel on n’avait accordé jusque-là ni créance ni commisération.

Après avoir passé en revue les causes nombreuses qui peuvent produire la spermatorrhée, l’auteur examine, dans la deuxième partie, les symptômes locaux qui permettent de la constater, et les symptômes généraux qui sont les effets de la maladie. Ceux-ci fixent son attention d’une manière particulière, à cause de l’importance qu’ils présentent sous tous les rapports.

La dernière partie consiste dans l’exposition des divers traitements qui doivent être mis en usage contre cette maladie, suivant les causes qui peuvent l’entretenir. A cette occasion, l’auteur est revenu sur les diverses espèces de rétrécissements, sur leur siège, sur leurs causes et sur les moyens divers de les combattre, en tenant compte de ces diverses circonstances. Il modifie ses premiers préceptes sur le traitement de ces maladies ; préceptes contraires à ses propres idées sur l’inflammation et le retrait des cicatrices, contraires aux résultats de sa première pratique, et qui furent autant de démentis à la méthode de Ducamp qu’il avait adoptée dans le principe.

A l’occasion de la cautérisation de l’orifice des canaux éjaculateurs (qui est le traitement local le plus souvent applicable au défaut de ton de ces organes, condition locale fréquente de la spermatorrhée), pour mieux faire comprendre le mode d’action du nitrate d’argent, il entre dans les détails des différentes applications de cet agent, notamment dans le catarrhe chronique de la vessie, l’hématurie, etc.; innovation hardie, fondée sur l’analogie et justifiée par le succès.

L’ouvrage est terminé par des considérations sur la convalescence des tabescents et sur les moyens de prévenir la spermatorrhée.

Quant à la question physiologique qui se rattache à la solution de cet important problème, Lallemand montre comment l’altération de toutes les autres fonctions dérive de celle des fonctions génitales, et comment il en résulte, chez les sujets atteints de pertes séminales, des changements remarquables dans les idées génésiques, dans le moral, dans le caractère, et des troubles fonctionnels très-variés qui donnent lieu tous les jours aux plus graves erreurs de diagnostic.

L’étude des zoospermes, comme moyen de constater les pertes séminales, le conduit à rechercher leurs véritables caractères, leur mode de production et de développement, leur rôle dans la fécondation, etc.

Lancé dans cette voie, Lallemand démontra successivement : 1» que les zoospermes sont des tissus vivants , mais non de véritables animaux microscopiques ; 2» qu’ils sont séparés, à la manière des bourgeons, des spores, de l’extrémité des canaux spermatiques, et non sécrétés comme la liqueur séminale qui leur sert de véhicule; 5» qu’ils sont les analogues des ovules et se développent de la même manière ; 4° qu’ils se soudent à la vésicule proligère de l’ovule et forment avec elle l’être nouveau qui doit continuer l’espèce, ce qui explique l’influence du mâle et de la femelle sur le produit commun. Rapprochant les phénomènes relatifs au développement de l’ovule et du zoosperme, de ceux qui constituent la reproduction par scission , par gemmes ou bourgeons, par spores, etc., etc., en un mot par monogénie, l’auteur arrive à une loi fondamentale applicable à tous les être vivants, loi suivant laquelle une partie organisée, déjà vivante, se détache pour aller continuer l’espèce, en sorte que la reproduction est une conséquence de la nutrition : c’est le même phénomène étendu de l’individu à l’espèce.

«Ainsi se trouve complétée , dit-il , la pensée profonde qui a fait faire le plus de progrès à l’embryologie, c’est-à-dire le rapprochement de l’état transitoire des espèces supérieures avec l’état permanent de celles qui sont au-dessous. En effet , le développement de l’ovule et du zoosperme, jusqu’au moment de la fécondation, représente le mode de reproduction par monogénie. Une formule simple, qui embrasse tous les modes de reproduction, doit être l’expression exacte du principe fondamental de cette fonction ‘. »

Nous n’abandonnerons pas le clinicien sans mentionner les travaux qui méritent , après ceux dont nous avons esquissé l’analyse (Thèse, Lettres sur l’encéphale, Pertes séminales), d’occuper une place plus ou moins importante dans l’œuvre de la chirurgie contemporaine.

De 1822 à 1843, Lallemand a publié plus de vingt mémoires sur divers sujets de chirurgie, deux volumes sur les Maladies des organes génito-urinaires , plusieurs articles du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques , et des Leçons cliniques recueillies à diverses époques par MM. Verdier, Marchai et Kaula , ses élèves.

Du reste , voici la liste de ses travaux :

1° De l’Influence de l’inflammation sur la cohésion des tissus (Nouvelles Annales cliniques de la Société de médecine pratique de Montpellier, tom. I , pag. 233; Montpellier, 1822); 2° Observations relatives à diverses maladies des organes génito-urinaires

' Exposé des titres, etc.

(Éphëmérides de Montpellier, juin , septembre , octobre, décembre -1826; janvier, mars, mai 4827 ) ; 5° Observations pour servir à l’histoire des hijpcrsarcoses du cœur ( Archives médicales, 4824, tom. IV) ; 4 °Du prolapsus du rectum avec renversement de la membrane muqueuse de l’intestin; 5° Observations sur les maladies des organes génito-urinaires , (4825-4827, 2 vol. in-8°); 6° Observations relatives à divers procédés opératoires employés contre les tumeurs érectiles (Archives générales de médecine, 4855, 2e série, tom. VIII, pag. 5); 7° Remarques sur l’inflammation chronique du col de la vessie et sur l’incontinence d’urine chez les enfants (Archives médicales, tom. XIII, 4827); 8<> Amputation de la mâchoire inférieure (Journal universel des sciences médicales, 4822); 9° Observation remarquable de pupille artificielle sur les deux yeux (Archives médicales, 4824, tom. IV); 4 O-’ Observation d’autoplastie par déplacement du lambeau pour réparer une partie de la face et de la lèvre inférieure , avec une planche ( Archives médicales , 4824, tom. IV); 44° Réflexions sur le traitement des fistules vésico-vaginales , etc. (Archives médicales, 4825, tom. VII, avril 4 825, pag. 482); 42° Tumeur anévrysmale ayant son siège dans les artères du tibia et guérie par la ligature de Tarière crurale (Répertoire d’anatomie et de physiologie de M. le professeur Breschet , tom. II); 4 5° Anévrysme variqueux de l’artère crurale (Répertoire, etc.); 44° Anus contre-nature guéri par la méthode de Dupuytren (Répertoire, etc., 1829, tom. VII); 4 5° Observations diverses de clinique chirurgicale (Archives médicales, 4855, 2e série, tom. VII); 16° Clinique médico-chirurgicale du professeur Lallemand, par MM. Verdier et Marchai, 1854; 47° Clinique médico-chirurgicale du professeur Lallemand, par H. Kaula, 1845 ; 48° Lallemand a écrit , en outre, dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, en collaboration avec son ami M. Bégin, les articles suivants: 4° Algalie , 2° Rougie , 5° Cathétérisme, 4° Hématurie, 5° Rétrécissement, article important de 65 pages.

Parmi les idées nouvelles dont il enrichit la science, nous signalerons les suivantes comme les plus originales et les plus fécondes :

Ses études sur l’inflammation et l’influence de cet acte pathologique sur la cohésion des tissus l’amenèrent à proposer de traiter les tumeurs érectiles en déterminant l’oblitération de leurs vaisseaux par une inflammation provoquée se terminant par induration. Ce principe , dont il réalisa l’application en traversant la tumeur avec des aiguilles , devait donner naissance à la vaccination, aux sétons filiformes, aux injections irritantes et coagulantes, qui ne sont que divers procédés d’une même méthode générale.

Personne n’a étudié aussi bien que lui l’action du nitrate d’argent sur les muqueuses , et n’a donné des préceptes aussi exacts sur la manière de cautériser la portion prostatique de l’urètre et la vessie elle-même. La cautérisation des rétrécissements, qu’il avait d’abord adoptée à l’exemple de Ducamp , ne tarda pas à être repoussée par lui à cause des récidives déterminées par l’induration et le retrait de la cicatrice; ce qu’il aurait dû faire à priori,

s’il avait eu dès-lors les idées arretées que nous lui avons connues sur les suites de l’inllarnraation. Il n’employa donc plus, à partir de ce moment, la cautérisation destructive, mais il employa largement et avec succès la cautérisation modificatrice. Sa sonde portecaustique restera dans l’arsenal chirurgical comme un instrument modèle, par sa simplicité non moins que par sa précision st remplir l’indication.

La cautérisation de l’anus avec le nitrate d’argent, dans la chute du rectum, substituée à l’excision des plis de l’anus par Dupuytren, est un heureux changement de méthode qui n’expose pas aux hémorrhagies et produit la guérison d’une manière si certaine, qu’on l’a perfectionnée en substituant hardiment dans ces cas l’action du feu à celle des caustiques. Nous nous étonnons seulement qu’il n’ait pas employé lui-même le fer rouge, car il était très-partisan de la pyrotechnie chirurgicale, dont il justifiait l’emploi par l’aphorisme suivant qu’il aimait à citer : « Ce que les remèdes ne guérissent pas , etc....»

L’autoplastie doit à Lallemand un des procédés les plus utiles de la méthode française, le procédé par inclinaison ou déplacement latéral du lambeau , sans torsion , et par conséquent sans section consécutive du pédicule, ce qui met à l’abri de la gangrène, conséquence trop fréquente de ce dernier temps de l’opération. En remontant à la date de cette publication, il est facile de décider à qui appartient un procédé opératoire dont MM. Lisfranc et Velpeau se sont disputé la priorité quinze ans plus tard.

Enfin, le traitement des fistules vésico- vaginales par l’application de sa sonde-êriçjne marqua un progrès réel dans le traitement d’une infirmité réputée jusque-là incurable. 11 est certain que chez une de ses malades la cicatrice fut assez solide pour supporter l’épreuve d’un nouvel accouchement, et que chez une autre j’ai constaté moi-même, par des injections de lait dans la vessie , que l’intégrité de la cloison vésico-vaginale avait été parfaitement rétablie. Ces faits et quelques autres répondraient au besoin à ceux qui lui ont contesté ses succès dans le traitement d’une maladie dont il fallait bien se résigner à ne compter les guérisons que pour une faible minorité , jusqu’à ce que des procédés nouveaux eussent permis de déterminer avec plus de précision et sur de plus grandes surfaces le rapprochement des bords fistuleux avivés. Du reste, il ne se faisait pas illusion sur les perfectionnements que le temps devait apporter encore à cette opération , pour la rendre digne de tenir son rang dans le cadre chirurgical. Il n’hésita donc pas à proclamer devant l’Académie des sciences la supériorité du procédé de M. Jobert, de même qu’il n’hésiterait pas davantage à reconnaître aujourd’hui celle du procédé de Marion Sims et de Bozeman , connu sous le nom de procédé américain.

On comprend aisément que Lallemand se plût à citer fréquemment les aphorismes d’Hippocrate à l’appui de ses idées. Quelques-uns revenaient plus souvent que les autres dans ses cliniques, soit à cause de leur caractère de plus grande généralité, soit à cause du

temps qu’ils lui avaient coûté pour en chercher une interprétation plus satisfaisante que celle des traductions antérieures. De ce nombre étaient les suivants : — D’abord, le premier de tous , pour lequel M. Littré nous paraît avoir eu le tort de ne pas adopter l’interprétation de Lallemand (La vie est courte , l’art est long, l’occasion fugitive, l’expérience incertaine, le jugement difficile); car il est à présumer qu’Hippocrate , qui a toujours montré plus de confiance dans les faits que dans les théories , ne doit pas accuser l’expérience de tromper; mais elle peut tromper, littéralement c’est un chemin glissant. — Cet autre, qui semble l’expression la plus concise du fait de la révulsion ( Quand un travail s’opère en même temps dans deux points différents, le plus fort éclipse l’autre) , dans lequel il avait substitué le mot travail, travail physiologique ou pathologique, au mot douleur, qui traduit certes moins parfaitement le texte et l’idée d’Hippocrate. — Celui-ci, par lequel il justifiait son goût prononcé pour l’emploi du cautère actuel ( Ce que les remèdes ne guérissent pas, le fer le guérit; ce que le fer ne guérit pas, le feu le guérit; ce que le feu ne guérit pas est incurable). — Celui-ci encore (Les choses auxquelles on est habitué depuis longtemps, quoique plus mauvaises, nuisent ordinairement moins que celles qui sont nouvelles; il faut donc aussi se faire aux choses inaccoutumées), que les élèves en médecine traduisent librement, en attribuant à Hippocrate le prétexte de faire une débauche chaque mois. — Et, pour en finir, ce dernier (Quand on a faim il ne faut pas travailler), par lequel il terminait souvent ses cliniques, et qu’il nous avait permis de lui rappeler par une pantomime expressive, lorsque la longueur démesurée de sa leçon avait empiété sur l’heure du déjeuner.

Fonder l’éducation physique sur la physiologie et l’éducation morale sur l’anthropologie, tel était le but de Lallemand.

«On ne peut songer sans étonnement, dit Broca , à l’immense étendue, à l’incroyable variété de connaissances qu’il a dû acquérir pour l’atteindre. Mais il y avait trente ans qu’il recueillait ses matériaux, qu’il étudiait l’histoire de la philosophie et de la morale chez tous les peuples lettrés de l’antiquité et des temps modernes, le développement des sociétés , leurs premières étapes à partir de l’état sauvage, leurs progrès successifs, les causes de la grandeur et de la décadence des civilisations. Pour suppléer aux lacunes de l’histoire primitive, sur les temps nébuleux dont le souvenir même a péri, il avait lu toutes les relations de voyages, tous les ouvrages d’ethnologie, et il y avait cherché des documents précis sur l’état social, intellectuel et moral des peuples sauvages que l’infériorité de leur race a tenus jusqu’ici et tiendra toujours peut-être en dehors de toute civilisation , de ceux que des aptitudes meilleures ont rendus capables de réaliser quelques progrès , de ceux enfin à qui il n’a manqué que l'exemple pour entrer dans les voies d’une civilisation plus parfaite. Il avait ainsi sous les yeux le tableau des améliorations successives

des sociétés humaines, c’est-à-dire des phases transitoires que les races supérieures ont dù traverser avant leur période historique. »

Pour Lallemand, l’éducation, envisagée au point de vue le plus général, embrasse tout ce qui peut améliorer un être vivant sous tous les rapports. — Elle commence dès la naissance et même avant ; car elle doit s’occuper de la mère et s’enquérir des ascendants. — Elle est assez puissante pour modifier profondément l’organisme, non-seulement dans l’individu, mais encore dans l’espèce, quand le même mode d’action se produit sur un assez grand nombre de générations ; cependant elle ne peut jamais que favoriser ou comprimer le développement de ce qui est en germe. — Une bonne éducation est le plus grand bienfait qu’un enfant puisse recevoir après une bonne organisation ; c’est ce qui peut le plus efficacement assurer son bonheur, indépendamment des caprices de la position sociale et des revers de la fortune. — Il existe, dès l’origine, de très-grandes différences entre les enfants de même âge et de même sexe, non-seulement pour le physique, mais encore pour l’intelligence, le caractère, etc., et ces dispositions bonnes ou mauvaises ne s’effacent jamais complètement quand elles sont très-prononcées. — Des soins éclairés, assidus, aident et dirigent les meilleures, mais ne les créent pas; ils peuvent diminuer les plus fâcheuses et même les utiliser, mais non les détruire complètement. — C’est donc seulement quand l’éducation est appliquée à tout un peuple qu’on peut en prédire d’avance les immenses résultats, parce qu’on est certain qu’elle rencontrera toujours à cultiver les dispositions les plus heureuses et les plus variées dans tous les rangs de la société; aussi l’éducation établit-elle encore une plus grande distance entre les peuples qu’entre les individus; aussi est-ce la plus grande question qui puisse occuper les nations. — L’éducation publique doit être en harmonie avec les institutions de chaque peuple.

L’égalité est dans nos mœurs et dans notre essence autant que dans nos lois. Mais de quelle nature doit être l’égalité réelle dont le principe est dans nos institutions ? Ce serait en vain que les biens seraient également partagés entre tous. En supposant que ce partage pût se faire,... le lendemain cette égalité matérielle et brutale aurait disparu sous l’influence de l’inégale répartition de l’intelligence et de la moralité; chaque jour il faudrait faire un nouveau partage, et rien de stable ne pourrait s’établir. — Une égale rémunération des services rendus serait l’absurde négation de toute hiérarchie, et par conséquent de tout ordre social. Cette prétendue égalité ne pourrait profiter qu’aux incapables et aux paresseux,... en admettant que les autres consentissent à ce renversement des lois immuables de notre espèce. Il faut sans doute que le plus mal partagé puisse vivre de son travail et faire vivre les siens : c’est le droit imprescriptible de tout être humain dans toute société humainement constituée. Mais l’égalité des salaires serait précisément le contraire de la justice, si ce n’était avant tout une monstrueuse impossibilité. — Les inégalités factices ne peuvent être remplacées que par les inégalités personnelles , parce que les différences d’organisation sont les seules naturelles, les seules inévitables et les seules nécessaires aux

besoins variés de la société; mais l’éducation peut seule aussi les mettre en évidence. Il n’y a donc qu’un bon système d’éducation publique qui permette au pays d’être juste envers tous. Encore n’est-ce pas en donnant à tous une éducation semblable, mais en donnant à chacun l’éducation la plus conforme à son organisation.

« La meilleure éducation , dit-il , est celle qui ne sacrifie pas plus l’individu à la société que la société à l’individu. — Le plus grand malheur de la vie est, sans contredit, une vocation manquée. Je ne parle pas seulement , ajoute-t-il , de ceux qui ont le sentiment de valoir mieux que leur position , mais surtout de ceux qui ont l’humiliante conviction de n’être pas au niveau de leur place : torture continuelle , intolérable , beaucoup plus poignante que la première ; car il reste à l’un la consolation de sa conscience , et c’est au contraire la conscience qui fait le plus grand tourment de l’autre. »

Lallemand applique à la science de l’éducation la méthode de l’observation et de l’induction , la seule qui imprime à toutes les sciences des progrès réels. Il demande que toujours et partout les moyens d’éducation soient combinés de telle manière que les facultés physiques , intellectuelles et morales soient successivement exercées , se prêtent un mutuel secours et se servent réciproquement de diversion comme d’une espèce de repos, suivant l’expression si vraie et si profonde d’Hippocrate. — Il s’efforce de prouver que les lois de la morale sont aussi positives que celles du progrès physique et intellectuel , aussi positives que celles de toutes les sciences d’observation. — Il admet, enfin , la perfectibilité indéfinie de l’homme par l’éducation.

Nous citerons comme un exemple , pris en quelque sorte au hasard parmi ces fragments, quelques lignes du parallèle entre les peuples de l’Orient et les peuples de l’Occident.

«Dès la plus haute antiquité, dit Lallemand , l’Orient et l’Occident sont en présence. Depuis l’invasion des Argonautes , la guerre de Troie, l’expédition d’Alexandre, les conquêtes de Rome , jusqu’au grand mouvement des Croisades , à la campagne d’Égypte , à la conquête d’Alger, au milieu de ces luttes renaissantes , un phénomène caractéristi-

que domine tous les autres. Partout on voit une poignée d’hommes libres, la race entreprenante de Japhet, comme l’a si bien caractérisée le génie d’Horace, renverser des nuées d’esclaves conduits par des despotes efféminés.

» A quoi peut-on attribuer une opposition si constante ? A la race? Mais les Turcs, les Égyptiens , les Persans sont comme nous de race caucasique. Au climat ? Mais les Anglais conservent leur énergie , leur activité , leur persévérance au milieu des Indous ; et c’est à cela seul qu’on peut attribuer l’étonnant succès d’une conquête aussi gigantesque. Aux

institutions politiques? Mais elles sont l’ouvrage des hommes 11 n’y a qu’une chose

qui soit restée invariable des deux côtés : c’est ce qui concerne le mariage. Dans tout l’Orient, la polygamie a toujours été admise. Tous les peuples d’Occident , au contraire , se sont constamment montrés attachés au principe de la monogamie. La question entre le

Nord et le Sud , dans les États-Unis d’Amérique , est la même qu’entre l’Occident et l’Orient.

«Quels sont donc les résultats? D’un côté, polygamie, harems et sérails : d’où excès vénériens , mutilation barbare , sodomie révoltante : population rare , inactive , indolente, vouée à l’ignorance, par conséquent à la misère, à tous les despotismes. De l’autre côté, monogamie, austérité chrétienne, répartition plus égale du bonheur domestique, augmentation croissante des lumières, de la liberté, de l’égalité, du bien-être ; multiplication rapide ; population serrée, active , laborieuse , entreprenante , audacieuse , envahissant par impulsion et par nécessité.

«Après cela est-il possible d’espérer un rapprochement quelconque entre deux principes si opposés? Doit-on même le désirer pour le bonheur de l’humanité? Si l’on juge de l’avenir par le passé , peut-on douter de celui des deux principes qui l’emportera ?

«Quand on envisage les choses dans leur essence , il est des résultats inévitables qu’on peut prévoir, quelle que soit l’époque de leur accomplissement. 11 est temps que les nations de l’Europe oublient une politique jalouse et mesquine, et qu’elles se résignent à voir, dès aujourd’hui , ce que doit devenir l’Orient entre la Russie et l’Angleterre ; il est temps qu’elles sachent ce qu’elles doivent désirer, dans l’intérêt même de ces castes misérables, exposées à tant de mépris et d’exactions , exploitées par tant de despotes , aveuglées par tant de préjugés. Pour moi, je vais plus loin : je ne doute pas que la race caucasique d’Occident ne finisse par couvrir un jour la surface du globe , grâce à son intelligence et à sa moralité. »

Telle est la conclusion de cette sorte de consultation donnée par le médecin philosophe à ce malade moribond dont un grand politique couronné voulait, il y a peu d’années, partager prématurément l’héritage. Pour nous, qui avons vu , depuis la mort de Lallemand , la guerre de Crimée, les massacres de Syrie, de Candie, de Djeddah, avant-coureurs de la chute de l’empire turc; pour nous , qui voyons l’édifice de l’islamisme crouler de toute part sous le poids de son fanatisme , de ses excès , de ses abus , et présager l’invasion prochaine de l’Orient par la civilisation chrétienne , ne nous semble-t-il pas que le pronostic commence à se réaliser ?

A cette occasion , enfin , Lallemand fait ressortir, dans un noble langage , la supériorité du principe chrétien. « Le plus grand service que le christianisme ait rendu aux peuples d’Occident , ajoute-t-il , c’est d’avoir fortifié , développé la puissance de la monogamie , par une morale plus austère , plus relevée ; c’est d’avoir montré le mariage sous un aspect plus pur, plus dégagé des besoins sexuels; c’est d’en avoir fait une union plutôt morale que charnelle. C’est au moyen-âge que ces chastes idées ont joui de leur plus grande puissance, et c’est à cette époque aussi que la marche de la société chrétienne a été plus accélérée «

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