DO PRESIDENT
Le 12 février 1866, jour anniversaire de la naissance d'Abraham Lincoln, le Congrès des États-Unis se trouve réuni en séance solennelle au Capitole de Washington, dans la grande salle des séances de la Chambre des représentants, pour rendre officiellement hommage à la mémoire du président défunt. Le président Johnson, les principales autorités judiciaires, civiles et militaires , l'élite enfin de l'Amérique , ainsi que les représentants des puissances étrangères, assistent à la cérémonie. Après une ouverture musicale appropriée à la circonstance, le révérend D'" Beynton , chapelain de la Chambre, prononce une courte prière, puis M. Foster, vice-président du Sénat, expose l'objet de la réunion , et ayant déclaré à l'assemblée que le Congrès a prié l'honorable Georges Bancroft de préparer l'éloge funèbre du président Lincoln , il donne la parole à l'éminent historien.
M. Bancroft se lève et s'exprime en ces termes :
Sénateurs et représentants de l'Amérique!
Dieu conduit les choses humaines, c'est là une vérité aussi certaine qu'aucune de celles qu'enseignent les sciences physi-
ques. Du grand moteur qui est de toute éternité dépend le monde de la pensée et de l'action aussi bien que le monde des sens. La sagesse éternelle guide à travers les âges la grande procession des nations d'un effort patient et continu, sans halte, sans bonds, embrassant d'un coup d'œil l'ensemble des événements, conservant intacte sa volonté première, alors même que les mortels s'endorment dans l'inertie ou résistent avec fureur. Les rois s'élèvent et tombent, les nations apparaissent et s'en vont, les républiques fleurissent et se fanent, les dynasties passent comme un roman finit; rien de tout cela ne se fait au hasard, quoi qu'en puisse penser l'homme dans son ignorance des causes. Les décrets éternels gouvernent et jugent les actes temporels. L'immuable omnipotence foule d'un pied égal la masse des siècles, et sans variations ni repos courbe à sa loi le caprice des existences flottantes. Quelquefois, comme un émissaire dans l'ombre épaisse de la nuit, elle suit de mystérieux sentiers ; mais quand pour un peuple ou pour l'humanité sonne l'heure d'une transformation, des mains invisibles ouvrent les portes de la destinée; une influence irrésistible prépare l'esprit humain à la révolution qui s'approche; ceux qui projettent la résistance se trouvent tout à coup en lutte, bien plus avec la volonté de la providence qu'avec des plans humains, et tous les cœurs, toutes les croyances, même ou plutôt surtout les opinions et les influences de ceux qui résistent, sous l'effet d'une miraculeuse attraction, se trouvent contraints de servir de véhicule à un changement commandé bien plus par la loi de l'univers que par la volonté de l'homme.