PALMERSTON ET LINCOLN
A peine venait-on de déposer notre dernier président dans sa tombe, que le premier ministre de l'Angleterre mourut, accablé d'années et d'honneurs. Palmerston pouvait suivre la ligne de ces ancêtres jusqu'au temps de la conquête normande : Lincoln ne remontait que jusqu'à son aïeul. Palmerston avait reçu la science de la bouche des meilleurs professeurs de Harrow, d'Edimbourg et de Cambridge : Lincoln avait eu pour premiers maîtres le silence des forêts, la prairie, le fleuve et les étoiles. Palmerston passa soixante ans de sa vie dans les affaires publiques : Lincoln six ans à peine. Palmerston servit de guide habile à une aristocratie organisée: Lincoln fut le chef ou plutôt le compagnon du peuple. Palmerston fut exclusivement anglais, et se vantait à la chambre des communes de n'avoir d'autre foi que l'intérêt de l'Angleterre : Lincoln ne sépara jamais sa patrie de l'humanité et ne servait que la nature humaine. PaLmerston, à cause de l'étroitesse de ses vues exclusivement anglaises, ne parvint à faire aimer sa patrie par aucune cour, par aucun peuple, mais s'attira plutôt des animadversions ouvertes ou déguisées : Lincoln laissa l'Amérique plus chérie que jamais par tous les peuples de l'Europe. Palmerston, à force d'adresse et de sangfroid, concilia les prétentions rivales des diverses factions de l'aristocratie : Lincoln , à force de franchise et de candeur, s'appuya sans perdre l'équilibre sur le conflit même des opinions populaires. Palmerston était insolent envers le faible, prompt à trouver son honneur offensé, peu soucieux du droit: Lincoln repoussait toute suggestion de pure tactique et était incapable de vouloir une injustice. Palmerston , essentiellement superficiel^ faisait du persifflage sa joie, et excellait à
dérouter la gravité des objections par la légèreté des plaisanteries : Lincoln avait toujours le mot joyeux aux lèvres, sans jamais cesser de nourrir dans le cœur les plus consciencieux soucis. Palmerston fut le type parfait du libéralisme aristocratique de notre temps, cherchant son juge non dans la conscience de l'humanité, mais dans la chambre des communes : Lincoln prit à cœur les éternelles vérités de la liberté, leur obéit comme à des décrets de la Providence, et accepia la race humaine comme tribunal chargé de le juger. Palmerston ne fit rien de durable; son plus célèbre exploit, la séparation de la Belgique, a placé ce royaume dans le danger constant de graviter vers la France : Lincoln a accompli une œuvre que les siècles ne peuvent renverser. Palmerston est un brillant exemple du degré d'habileté que peut atteindre une aristocratie intelligente : Lincoln montre les fruits que portent des institutions où l'ouvrier participe et assiste à l'édification des grandes idées et des grands desseins de son pays. Palmerston fut inhumé à l'abbaye de Westminster, par l'ordre de la reine, et l'aristocratie anglaise l'accompagna jusqu'au bord de sa tombe, à laquelle, d'ici à quelques années, on accordera à peine un regard, en contemplant celles de Fox et de Chatham : Lincoln alla prendre possession de son lieu, de repos au cœur de la grande vallée du Mississipi, suivi dans son trajet par la douleur de toute sa nation, et sa mémoire, défiant le temps, restera chère à jamais à ses compatriotes, à tous les peuples du monde.