‹ Éloge funèbre du Président Abraham LincolnChapitre 29 sur 40 · CARACTÈRE DE LINCOLN · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE LINCOLN

Comme caractère, Lincoln était purement et complètement Américain. Le premier, parmi les fils des régions qui s'étendent à l'ouest des monts Alleghany, il a été revêtu de notre magistrature suprême; combien il est heureux que cet homme, en qui ces régions voyaient le premier fruit de leur développement et de leur culture propres se soit trouvé d'une vie privée sans tache, fils dévoué, tendre époux, le plus affectueux des pères, et comme homme, d'une bienveillance si universelle. Quant à l'intégrité, Douglas, son rival, disait de

lui : « Lincoln est le plus honnête homnie que j'aie jamais connu. »

Son esprit tendait plutôt à la méditation, à la pensée intime qu'à l'action rapide. La déduction logique était plutôt son fort que l'aptitude executive. Il raisonnait clairement, sa réflexion était saine, et ses résolutions inébranlables; mais comme le Hamlet du seul poète qu'il connût, sa volonté était lente à agir; et c'est pour cela, et non par humilité ou tendresse de cœur, qu'il déplorait parfois que le devoir qui lui était imposé n'eût point été le lot d'un autre. Sa puissance d'analyse était remarquable; il découvrait avec rapidité et précision l'idée fondamentale sur laquelle pivotait une question et excellait à la dégager et à la formuler isolée en quelques vieux mots bien anglais, énergiques et simples, faciles à comprendre par tous. Il aimait à exprimer ses opinions en apophthegmes, à les illustrer de paraboles, à les faire passer sous le couvert d'une anecdote.

Lincoln s'est fait un nom en discutant des questions qui, entre toutes, sont de nature à conduire aisément au fanatisme, et cependant jamais il ne se laissa emporter par l'ardeur de l'enthousiasme; jamais il ne tomba dans des extravagances de langage; jamais il ne se lança dans les mesures extrêmes; jamais il ne se laissa régir par de soudains entraînements. Pendant toute la durée de sa première lutte pour la présidence, il n'exprima aucune idée qui dépassât le « proviso jeffersonien »de 1784. Comme Jefferson et Lafayette,il avait foi dans les intuitions populaires, et il les déchiffrait avec une rare sagacité. II savait rendre hommage à l'opportunité, et était plus porté à suivre qu'à devancer l'opinion publique. Jamais il ne chercha à électriser les masses en plantant le drapeau d'une opinion nouvelle, bien en avant des rangs; il s'appliquait plutôt à les maintenir compactes et à marcher serré sans exposer de détachement d'avant ou d'arrière-garde; de telle façon que sa conduite dans l'administration eût pu passer pour la politique calculée d'un homme d'État retors et défiant, si derrière elle

on n'eût point aperça dès l'abord une fermeté de principes qui dirigea toujours ses déterminations et, devenant d'année en année plus intense, finit dans son énergique étreinte par menacer sa vie. Cependant sa sensibilité n'avait rien d'exquis, son imagination n'avait rien de brillant, et ne lui peignait pas sous de trop vives couleurs les horreurs des champs de bataille ou les souffrances des hôpitaux; ce qu'il avait de tendre venait plus de la conscience que du cœur.

Lincoln était le plus modeste des hommes. Tous les succès étaient par lui attribués à ceux qu'il employait, au peuple et à la volonté divine. Il ignorait absolument l'ostentation. Il devint président plutôt avec tristesse qu'avec orgueil, et plus que jamais alors il eut à cœur de prouver par sa conduite et ses manières qu'il tenait tous les hommes pour égaux. Il ne savait ce que c'est qu'une personnalité, et jamais ni le rang, ni la réputation, ni les services ne lui imposèrent. Dans l'appréciation des caractères, il manquait de perspicacité, et parfois ses nominations furent mauvaises; mais il était toujours prêt à déférer au vœu public, et dans le choix du chef de nos armées, il s'inclina devant les préférences manifestes du Congrès.

Un président, pour être bon, doit assurer l'unité de son administration en surveillant personnellement la marche des divers départements. Lincoln, qui jamais ne refusait un conseil, ne fut cependant jamais conduit par aucun des membres de son cabinet, et ne se laissa jamais dissuader d'aucune de ses résolutions mûries; mais sa surveillance des affaires était intermittente et incomplète, et parfois par une intervention soudaine et en dehors des formes accoutumées, il lui arriva de porter le trouble plutôt que l'assistance dans l'administration des intérêts publics. S'il alla même jusqu'à ne point respecter scrupuleusement les prérogatives du Congrès, ce fut toujours avec absence si évidente de parti pris, que l'incident ne pouvait engendrer ni conflit ni précédent fâcheux. Il accueillait la vérité de toutes les bouches, mais quand l'opinion

d'autrui l'avait impressionné, il fallait que par la réflexion il se la fût appropriée, avant de se résoudre à la mettre en action.

Ilétaitdansla naturedeLincoln depardonner. Quand les hostilités cessèrent, lui qui avait scrupuleusement maintenu toutes les anciennes étoiles sur le drapeau qu'il faisait déployer sur les champs de bataille, n'attendait que le moment d'accueillir des concitoyens un moment égarés et méditait « quelque nouvelle adresse au Sud, » mais il n'en avait pas moins voué son appui ferme et inébranlable à l'amendement de la constitution, qui proclamait l'abolition de l'esclavage. Au milieu des orages de la guerre, il nous est donné de lire dans son âme. Nous le voyons suggérer officieusement à la Louisiane reconquise « qu'en reconstituant son corps électoral elle pourrait bien y introduire quelques gens de couleur. » « Il se pourrait ajoute tait-il que dans de futures épreuves, ils aidassent à con- « server le joyau de la liberté dans le trésor de la nation. » En 1857, il s'était déclaré « contraire » à ce qu'il appelait « conférer au nègre des droits de citoyen,» expression impropre, puisque la constitution a distingué entre la qualité de citoyen et celle d'électeur. Mais trois jours avant sa mort, il manifesta le désir « de voir conférer le droit électoral aux plus intelli- « gents des gens de couleur et à tous ceux d'entre eux qui « avaient servi comme soldat. » Toutefois, il voulait que cela se fit par les États eux-mêmes; jamais il ne nourrit la pensée d'en faire impérieusement la condition de la réadmission des Etats sécédés.

Ledernier jourdesa vie fut pour lui un jour de rayonnements et de soleil; il envoyait par l'intermédiaire du président de la chambre des représentants, son amical salut aux gens des Montagnes Rocheuses et de la côte du Pacifique; il voyait les soldats retourner par milliers aux travaux féconds de la paix, il saluait d'avance les flots décuplés de l'émigration européenne, son œil brillait d'enthousiasme à l'idée de la richesse future de la nation. C'est au milieu de ces pensées, toutes tournées vers la

patrie, qu'il fut soudain enlevé aux travaux et aux épreuves de cette vie, et entra dans le repos.

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