Éloge historique d'André Marie Constant Duméril
11 y a quelques années à peine que siégeait encore parmi nous un vénérable vieillard, resté le dernier représentant de cette génération de naturalistes contemporains de Cuvier, qui, animés au souffle de son génie, contribuèrent, à des titres divers, aux grands résultats obtenus dans les sciences au commencement de notre siècle : résultats dont le souvenir, on peut le croire, sera éternel. Ils ont donné la méthode à la zoologie, et à l’histoire naturelle, la science des êtres perdus, ou la paléontologie.
Buffon, après avoir travaillé toute sa vie, après s’être assimilé tout savoir qui avait pu lui venir en aide, traçait d’une main glacée par l’âge, mais non lassée, des expressions d’espérance et de généreuse sympathie : « D’autres viendront après moi qui.... »
Dix ans ne s’étaient pas écoulés qu’un successeur parut et reprit la tâche.
« Le goût de l’histoire naturelle me vint, dit Cuvier, chez « un de mes parents, ministre protestant à la campagne, qui « avait une jolie bibliothèque et qui possédait entre autres « un exemplaire complet de Buffon. Tout mon plaisir d’en- « faut était d’en copier les figures et de les enluminer d’a- « près les descriptions. »
La vue de ses petits dessins , comme il les appelait, intéressa à lui. Par cet intérêt, il fut mis en possession de toutes les ressources que donne une instruction complète. Contraint par la dureté de la fortune à une vie sévère, il apprit à méditer. Ceci, pour lui, valut mieux que le plus riche patrimoine.
Durant un séjour aux bords de la mer, il observa les seuls êtres qu’il eût à sa disposition : les animaux inférieurs. Il les compare, il les décrit, et de là naissent les premiers germes de la rénovation de l’anatomie comparée.
Puis il divise en groupes ces êtres, jusqu’alors confondus entre eux, assigne à chacun de ces groupes une place, et les lois de la création se retrouvent dans ces premiers essais de l’application de la méthode naturelle à la zoologie.
Tout le monde sait qu’à l’audition de ces vues, émises de-
vant une petite société d’histoire naturelle d’une de nos villes maritimes, le bon Tessier prédit à Cuvier un grand avenir. Déjà celui-ci avait envoyé des mémoires à Lamétherie, à Lacépède : ils n’avaient pas été lus. Tessier l’adresse à Geoffroy, qui aussitôt écrit à Cuvier : « Venez jouer parmi nous le rôle d’un Linné, » qui l’accueille avec chaleur et s’empresse de lui faciliter l’accès de nos collections.
Bientôt l’introducteur étonné se sent grandir à ce contact ; sa nature ingénieuse, hardie, mais incapable de critique, trouve un frein dans la raison supérieure de son sagace protégé. Des travaux, commencés en commun, marquèrent, dès l’abord, des dissemblances qui ont été l’aliment de la vie de Geoffroy : il a de la pénétration, mais elle n’est pas contenue; il passe au-delà de l’idée juste; veut que ses exagérations remuent, émeuvent; et c’est au phlegme allemand de Cuvier qu’il s’adresse! De là naît une controverse dans laquelle Geoffroy a puisé tous les éléments de ses succès et de sa réputation.
La suppléance de Mertrud ayant été confiée à Cuvier, le vieux Daubenton, frappé de la rapidité avec laquelle ce jeune homme prenait son rang, disait : « Il est venu comme un champignon, mais il est des bons champignons. »
.N’ayant étudié jusqu’alors que les invertébrés, Cuvier sentit le besoin de connaître les animaux supérieurs. Avec ce coup d’œil pénétrant qui décuple les forces, il cherche, s’ingénie et découvre un jeune homme que distinguent son savoir, ses succès , sa loyale bonhomie : c’est Duméril. Le travail sérieux attire les âmes honnêtes et sincères.
L’excellent Duméril apporte chaque jour, soigneusement cachée dans ses poches , une pièce d’anatomie , souvent d’anatomie humaine; plus soigneusement encore, il la décrit; il instruit dans l’intimité Cuvier, qui deviendra son maître.
C’est de ce professeur d'anatomie de Cuvier que nous nous occuperons aujourd’hui.
Durant une période de plus de trente ans, les travaux qui parurent dans les sciences naturelles semblèrent se rapprocher merveilleusement pour devenir les corollaires les uns des autres. L’esprit souverainement organisateur de Cuvier les réunissait, les groupait, les faisait entrer dans les cadres qu’il se traçait. Ils firent ainsi non-seulement la gloire de chacun de ceux qui les produisirent, mais, grâce à la critique d’un homme supérieur, ils devinrent l’honneur du siècle.
Dans des Mémoires intimes , qui m’ont été confiés , et qu’ aujourd’hui je puis ouvrir sans réserve , Cuvier fait remonter à 94 les débuts de son enseignement, et les place à l’Ecole normale, qui venait d’être créée par la Convention.
<c On m’offrit , dit-il , de m’y faire nommer élève, ce « qui m’aurait valu quelque argent, mais je ne voulus pas « me mettre dans une position inférieure; je crus plus police tique de m’asseoir gratis au banc des professeurs... C’est <c là que je fis la connaissance de M. Laplace. »
Alors Laplace s’asseyait aussi gratis au banc des profes-
seurs, et l’avenir s’est chargé de justifier, dans ce cas, la politique de ces deux grands hommes.
Cet enseignement de Cuvier a été le point de départ du puissant effort scientifique dont nous relevons. S’abandonnant dans ses leçons à toute l’expansion d’une grande âme, il y développait ses pensées, il se les dévoilait en quelque sorte à lui-même. De là sont nés, non-seulement ses ouvrages, mais souvent ceux de ses rivaux , ceux de ses contradicteurs.
Une première publication, qui lui révéla peut-être tout ce qu’il pouvait attendre de lui-même, a été provoquée par Duméril.
Voici comment Cuvier en parle : « Un de mes amis, élève « d’anatomie comparée, M. Duméril, qui avait suivi mes « cours dès l’origine, me demanda la permission de publier
<c les notes qu’il avait prises . J’aimai mieux le refaire
<c avec lui . Je rédigeai seul tous les articles généraux et
« philosophiques, et la partie du cerveau et des organes a des sens. Duméril travailla davantage aux détails de la
« zoologie, de la myologie, de la névrologie . Je rédigeai,
« avec Duvernoy, les trois derniers volumes . Duméril, à
cc qui la rédaction des deux premiers volumes avait fait cc honneur et profit, car ce fut le seul motif qu’on allégua cc lorsqu’il fut préféré à Bichat pour la chaire d’anatomie à
cc l’École de médecine, fut détaché de suivre ce travail .
cc Les trois derniers volumes m’ont toujours paru plus comte plets et plus méthodiques que le premier dans ses articles cc particuliers, mais le second est le plus intéressant des
cinq, »
Duvernoy était l’un de ces travailleurs , de ces chercheurs de faits , dont Cuvier savait si bien développer les aptitudes, dont il aimait tant à se voir entouré , et qu’il animait en les associant à son ardent amour de la découverte.
«Dès janvier 1796, je commençai aux écoles centrales, « poursuit Cuvier, un cours d’histoire naturelle. Mon Ta- « bleau élémentaire des animaux prit alors naissance , et je « continuai à le perfectionner en l’imprimant. » C’était la manière de ce grand maître. En 1817, le Tableau élémentaire était devenu le Règne animal ; et il avait ouvert ses pages pour consigner les résultats des labeurs continus de plusieurs existences.
Dans cet ouvrage sont masquées, par la multiplicité même de leurs applications, des études d’un mérite supérieur sur les caractères propres à chaque espèce de mammifères. Ces études étaient de Frédéric Cuvier.
<t A l’homme de l’Europe qui a le plus profondément étu- « dié les insectes, disait l’auteur, j’ai confié X entomologie. » Cet homme était le timide et scrupuleux Latreille, lequel, après Dieu et les insectes, 11’admirait rien à l’égal de Cuvier.
<1 Lorsque je jetai les bases de mon Règne animal, dit « Cuvier, je m’arrogeai au Muséum une espèce de pouvoir « usurpé. Je mis en ordre tous les animaux vertébrés : les <c mammifères et les oiseaux surtout furent entièrement
« retournés, tout fut classé d’après nature . En ce qui
« regarde les poissons, j’ai formé depuis M. Valenciennes « pour me seconder. »
Ce dernier travail, auquel notre confrère consacre un savoir unique en son genre, reste, aujourd’hui encore, l’expression fidèle de la pensée du maître.
C’est en étudiant les crânes des éléphants, que le doute sur l’identité des espèces actuelles et des espèces fossiles atteignit Cuvier. Des ossements conservés à Saint-Pétersbourg lui permirent la comparaison; bientôt il fut convaincu que les éléphants du Nord, les éléphants couverts de poil, n’ont jamais été les contemporains de ceux dont les espèces existent aujourd’hui.
Dès lors sa pensée, sa grande pensée, reste attachée à la solution de ce problème; le labeur, les années, rien ne compte; il fouille, il pénètre, il interroge : à son appel incessant, des créations successives apparaissent et lui révèlent des espèces inconnues, des êtres innombrables.
Un immense passé, un passé complètement ignoré, lui dévoile ses secrets et le rend maître d’une science qui n’appartiendra qu’à lui.
Les formes étranges, la friabilité extrême de tant d’objets d’études imprévues, demandent une adresse infinie, dirigée par un dévouement plus grand encore. C’est dans l’atelier d’un peintre que Cuvier va chercher, cette fois, un de ses compatriotes; il le transforme en paléontologiste; et Laurillard, en lui donnant sa vie, fournit aux collections que fonde son protecteur cette main d’une habileté prodigieuse qui a tant contribué à les enrichir.
M. Cuvier m’a souvent raconté qu’ayant fait placer à la porte de la galerie d’anatomie comparée le premier des animaux qu’il ait reconstitués, Faujas de Saint-Fond, très-âgé alors et son plus opiniâtre adversaire, se tenait à côté de ce paléothérium? interpellant les visiteurs et leur demandant si cet animal, qu’on prétendait être un animal ancien, un animal perdu, ne ressemblait pas à un cheval trait pour trait.