‹ Éloge historique d'André Marie Constant DumérilChapitre 2 sur 2 · IO · texte numérisé non relu

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(c La singularité des animaux dont je découvrais les osse- « ments à Montmartre me fit désirer, )> dit Cuvier, « de « connaître plus en détail la composition géologique des « environs de Paris. Mon ami Brongniart s’associa à moi « pour ce travail. Je découvris, à force de combinaisons

« et de rapprochements, l’uniformité de nos couches . La

cf forêt de Fontainebleau nous démontra l’immensité des cc pierres d’eau douce, qui s’intercalent entre les couches ce marines. Ces recherches, qui ont donné une face nouvelle cc à la géologie, ont occasionné toutes celles qui ont été faites cc ensuite en Angleterre. »

Au botaniste de Candolle, Cuvier écrit: ce Je suis bien cc flatté que notre travail sur les environs de Paris vous ait ce plu. Tout le mérite en est au soin et à la précision que « Brongniart y a mise. Je n’aurais à moi seul jamais pu cc avoir cette patience; mais le résultat est réellement imcc portant. Il a été jugé tel par les géologistes de l’Alle- <c magne. »

Après s’être associé avec ardeur aux recherches les plus ingénieuses, les plus heureusement hasardeuses que jamais Cuvier ait entreprises, Brongniart, judicieux et modéré, lui laisse sans conteste, sans humeur, sa large part de gloire, et se conserve ainsi tous les privilèges d’une noble amitié.

Dès le début de sa carrière , Cuvier poursuit des vues continues. Rien ne le détourne; avec lui , tout s’enchaîne, tout s’ordonne : V Anatomie comparée conduit au Règne animal ; celui-ci amène les Recherches sur les ossements fossiles : la science n’a jamais été si grande, et elle n’a jamais été si simple.

Enumérer tous les efforts qui vinrent s’unir au mouve-

ment imprimé par Cuvier serait infini ; tous y concoururent, tous il sut les utiliser, et ceux des contradicteurs plus peutêtre qu’aucun des autres. C’est surtout en face d’une opposition systématique qu’un esprit modéré paraît avec avantage.

La parole de Cuvier, écoutée avec admiration, retentissait dans le monde. Un jour, elle séduisit Blainville : on sait tout ce que cette grande acquisition coûta, et tout ce qu’elle valut.

Esprit vigoureux, mais contredisant, entrant dans la science comme dans une arène, attaquant sans cesse, prenant le contre -pied de toute théorie, découvrant avec une rare sagacité le côté faible de chacune, il a fait multiplier les preuves : si ses dénégations ont quelquefois amené le doute, elles ont aussi parfois, il faut le reconnaître, donné plus de grandeur aux questions.

Il y a, chez Blainville, parti pris de se poser en antagoniste de Cuvier et de se donner raison.

Ce grand raisonneur avait été élevé à la même école que Laplace. On se rappelle le dédain que celui-ci affectait pour les sciences naturelles, et aussi la vieille amitié qui l’unissait à Berthollet. Leurs discussions étaient fréquentes, car Berthollet n’entendait pas raillerie et Laplace entendait avoir toujours raison. « Enfin, » s’écriait-il , croyant fermer la bouche à son adversaire, « ce que je dis la est mathématique. — Eh par Dieu! » répondait Berthollet, « ce que je dis est physique, et cela vaut bien autant! »

C’était mathématiquement que Blainville entendait avoir raison. C’était philosophiquement que Cuvier acceptait ses attaques. « Ne vous laissez pas ébranler, » écrivait-il à

De Candolle, soumis aussi aux. contre-coups de la confraternité : « Ne vous laissez pas ébranler; parlez a V Europe. » Voilà comment, autant que Buffon, et peut-être plus encore que lui, Cuvier a fait concourir à ses vues toutes les existences qui ont été mises en contact avec sa grande existence.

Pourquoi faut-il que les forces humaines restent inférieures devant les dons de l’intelligence? Pourquoi se brisent-elles lorsqu’une pareille voie a été ouverte? La trace en sera-t-elle jamais retrouvée !

Je l’ai dit, Duméril, fort jeune, eut l’honneur d’enseigner à Cuvier l’anatomie des vertébrés.

Enseigner! cela a été sa vocation, cela a été la pensée, la joie, l’orgueil de sa vie; jamais il n’a rien prisé à l’égal du titre de professeur.

Son père avait été juge au tribunal civil d’Amiens, et avait eu sept enfants. André-Marie-Constant, né le Ier janvier 1774, était l’avant-dernier. Ses premières courses, ses premiers ébats eurent pour objet de recueillir des insectes; leur possession était le seul trésor qu’il enviât; des poches endommagées par l’accumulation , l’excès de cette sorte de richesse, lui valurent les seules réprimandes qu’une mère ait jamais pu lui adresser.

Curieux et pétulant, plus pressé du besoin de communiquer que de celui de réfléchir, il enrôlait ses petits compagnons pour leur faire subir une sorte d’enseignement. Préludant avec bonheur à l’avenir, il leur communiquait de naïves observations. Ces observations suivirent les progrès

de l’âge, passèrent de l’entomologie à la botanique, et les choses allèrent ainsi jusqu’à sa dix-septième année. Il fallut alors, contraint par la médiocrité de la fortune, que D limé ri 1 s’éloignât du foyer paternel. Envoyé à Rouen pour être admis à une sorte d’apprentissage chez un droguiste, l’excellent jeune homme intéressa , par sa courageuse résignation, le maître auquel il était confié. Des heures lui furent laissées pour qu’il pût continuer à s’instruire , des livres lui furent prêtés, des relations lui furent ouvertes.

A quelque temps de là, l’Académie des sciences de Rouen décernait un prix de botanique au jeune apprenti , et comblait ainsi de joie l’homme généreux qui a aidé Duméril et dont celui-ci ne parlait jamais qu’avec un profond attendrissement.

Un chirurgien habile, qui à cette époque professait à l’école secondaire de Rouen, l’admit à son enseignement. Les progrès de Duméril furent assez rapides, pour qu’après quelques mois on le nommât prévôt d’anatomie. Dès lors, ce furent des leçons véritables qu’il eut le bonheur de donner.

Le district de sa ville natale , ayant à envoyer un élève à l’école de santé qui venait d’être fondée à Paris, le désigna. Il y vint : après un an, il obtenait au concours la place de prosecteur.

Rendu confiant par le succès, il se présenta pour les fonctions de chef des travaux anatomiques à l’école pratique. Il eut pour concurrent Dupuytren, l’énergique, le judicieux Dupuytren , au nom duquel se rattachent des souvenirs si glorieux pour l’art chirurgical. Duméril l’emporta. « Sur dix-neuf votants, écrivait-il à son père,

j’ai obtenu quinze suffrages. Parmi les concurrents est mon ami Dupuytren. Quand j’y pense!... je crois rêver.... » De longues années après, à cette question : « Vous aviez dû faire des études bien profondes? » il répondait loyalement : « Mais non, j’ai réussi parce qu’à cette époque Dupuytren n’était pas fort, »

Pendant les années de trouble qui amenèrent la destruction de l’ancienne Académie des Sciences, de jeunes hommes, qui ne possédaient alors guère que l’espérance, mais qui étaient unis par l’amitié, se réunirent pour s’entre-aider dans leurs études. « A peine arrivé à Paris, écrit Cuvier, je lus quelques Mémoires à la Société philomathique, et je fus bientôt aussi connu qu’aucun de ceux qui s’étaient occupés des mêmes objets que moi.... Ce qui me donna le plus de faveur parmi les savants, c’est que j’étais presque le seul qui envisageât l’histoire naturelle sous un point de vue philosophique et qui fît entrer l’anatomie dans la zoologie... C’est alors, ajoute-t-il , que je me liai avec Brongniart et Lacroix. »

Ceux-ci étaient les fondateurs de la Société philomathique, qui, à ce moment, comptait déjà parmi ses membres Biot, Laplace, Monge, Berthollet, Duméril, le modeste Vauquelin, le malheureux Savigny. Cette association ouvrit plus tard ses rangs à toutes les intelligences d’élite, et devint la pépinière de l’Académie nouvelle, à laquelle il a été donné d’inaugurer la brillante renaissance des sciences.

On se réunissait tous les samedis. De là vinrent, lors des années de prospérité , les samedis de Cuvier, restés fameux dans le monde savant.

cc J’y ai beaucoup appris d’histoire naturelle'....., disait « de Candolle, de la Société philomathique; j’y ai vu éclore et « entendu discuter, entre amis éclairés, tous les travaux de

« Cuvier, de Duméril, de Geoffroy, etc . ; cette réunion de

« gaieté, de commérages et d’instruction . me laisse le

« souvenir de l’une des choses les plus agréables de ma « vie. »

cc II est l’idéal du caractère franc des Picards, » disaient, de Duméril, ses condisciples. Cuvier apprécia tout ce que cette franchise donnait de sûreté aux relations : de là l’étroite amitié qui a uni ces deux hommes.

La jeunesse et l’affection aidant, nos zélés investigateurs modifiaient les formes de l’étude. Des courses étaient entreprises. Brongniart, chef élu, dirigeait ses amis. Si l’on allait vers la forêt de Fontainebleau, Duméril, Dejean, couraient les insectes; de Candolle, Bonnard, recueillaient des plantes, Cressac des oiseaux; Cuvier creusait les terrains et rêvait peut-être aux populations qu’il se donnait mission de faire revivre. Mais il n’était aucune méditation qui eût force de troubler ces joies pures de l’âge de l’espérance et de la confraternité exempte de nuages.

Au printemps de 98, quelques membres se détachèrent de la Société. Il eût été difficile que de jeunes hommes résistassent à l’entraînement : l’expédition d’Égypte se préparait. cc Berthollet me proposa d’en être, dit Cuvier; mon calcul fut bientôt fait. J’étais au centre des sciences et au milieu de la plus belle collection, et j’étais sûr d’y faire de meilleurs travaux, plus suivis, plus systématiques, et

des découvertes plus importantes que dans le voyage lé plus fructueux. J’indiquai Savigny à ma place; il fut accepté, et je me suis toujours félicité de cette détermination. » Geoffroy, dès cet âge, exalté de cœur et d’esprit, se ployait difficilement au calme, à la contrainte de l’étude. Sa nature ardente aspirait à une vie d’émotions. Il se laissa enrôler. Quatre années passées sous le soleil de l’Égypte n’étaient propres ni à le calmer, ni à avancer sa carrière.

Tandis qu’il courait le monde, Cuvier, nommé secrétaire de l’Académie, écrit à Duméril :« Figure-toi donc mon bon- « heur! à mon âge, avec le peu de soutien que j’avais dans 4 « l’origine, être au comble des jouissances de l’esprit!.... » Duméril voyait son nom adjoint au nom de celui que ses forces supérieures désignaient à la suprématie; et, à vingtsept ans, il venait d’être nommé professeur d’anatomie à la Faculté de médecine.

Un demi-siècle d’enseignement a permis à Duméril de donner dans cette Faculté droit de cité à l’art de décrire, de démontrer: art dans lequel excellait celui qui avait eu à lutter avec Bichat, avec Dupuytren, et dont Cuvier, sans contredit le plus brillant de ses élèves, disait : « Pour juger de la valeur de Duméril, il faut l’entendre faire une démonstration myologique ou névrologique. »

L’étude de l’anatomie comparée valut à Duméril ses plus heureux travaux.

Un problème de myologie, rapidement conçu, le conduisit à l’un des plus beaux résultats de l’anatomie moderne.

Il cherchait à débrouiller le chaos si confus des muscles

du col. Il y trouvait des difficultés insurmontables, tant qu’il ne voyait dans la tête qu’une partie sans analogue.

Tout à coup une idée le frappe : la tête, se dit-il, n’est qu’une vertèbre, et les muscles qui l’unissent aux autres vertèbres ne sont que les muscles mêmes qui les unissent entre elles, mais plus développés, plus énergiques, parce que les mouvements de la tête sur le tronc sont plus considérables et plus étendus.

On était trop peu avancé alors pour saisir tout ce qu’un pareil résultat avait d’important. On l’était si peu, que les jeunes amis de Duméril ne l’abordaient qu'en lui demandant plaisamment : comment se portait sa vertèbre pensante.

Le temps marche et les questions grandissent. Quelques années plus tard, l’un des plus ingénieux et des plus hardis penseurs de l’Allemagne, M. Oken, trouva, directement et de génie , la belle analogie du crâne et des vertèbres.

Le crâne n’est qu’une réunion de plusieurs vertèbres, associées ensemble pour loger le développement le plus considérable des centres nerveux : l’encéphale. C’est à cette belle analogie, découverte par M. Duméril, qu’on a voulu rattacher depuis toutes les recherches de ce genre qui ont paru, et que, de ces recherches, on a cru pouvoir faire une science à part, sous le nom d 'anatomie philosophique.

U anatomie philosophique , bien vue, n’est que l’anatomie comparée, qui n’est jamais plus philosophique que lorsqu’elle s’en tient aux analogies vraies. Au fond , les dissemblances ne comptent pas moins , dans l’organisation animale , que les ressemblances. On se souvient qu’après un long débat, Geoffroy menaçant Cuvier d’un livre sur X Unité de com-

position , celui-ci se contenta de répondre : « Si vous en faites un sur Y Unité, j’en ferai un sur la Variété. »

En i8o3, Cuvier fut chargé par Lacépède d’offrir à Duméril de le remplacer dans sa chaire àé Erpétologie et d ' lehthyologie. Effrayé d’un enseignement si nouveau pour lui, Duméril voulait refuser. « Je te donnerai tous mes « manuscrits, lui dit Cuvier, et Lacépède te communiquera

« ses notes . Ce que tu dois considérer, c’est la confiance

cc dont on t’honore, la préférence qu’on te donne sans que « tu l’aies sollicitée. Il faut accepter. » — Duméril écrit à son père : « Cuvier a dit : « Il faut accepter,» et j’accepte. »

Ce fut l’un des événements les plus importants de sa carrière.

Son livre de Y Erpétologie est le seul ouvrage complet qui existe sur la classe si nombreuse et si peu connue des reptiles. Il n’a pas moins de dix volumes. L’auteur a mis, pendant vingt ans, une infatigable ardeur à le préparer, à le rédiger, à classer toutes les espèces. Cet ouvrage est destiné à rester la base de ce genre d’études.

De la collection de reptiles qu’il avait créée, et dont la démonstration fut l’une des joies de sa vie, il disait à juste titre : « C’est la plus nombreuse qu’on ait en Europe et « dans le monde. J’éprouve un orgueil national à le pro~ « clamer. »

Enfin Duméril a fondé une ménagerie, une première ménagerie de reptiles, et c’est là un service réel. La dépouille ne permet que la description anatomique et la classification. Une étincelle de vie fait un être qui, quelle que soit son

rf

infériorité relative, devient l’objet de ces observations philosophiques dont le lien se retrouve partout.

Un jour, j’accompagnais dans nos galeries un naturaliste norvégien : a Ah ! me disait-il , en considérant tristement les élans et les rennes empaillés / vous croyez ainsi les connaître! vous ne les avez jamais vus en liberté, bondir dans la neige; vous n’avez jamais vu leur regard plonger dans le vôtre! »

En retour de tant de services rendus, les naturalistes, le monde des naturalistes, le monde des classificateurs, aréopage qui se fait l’illusion de croire ses arrêts éternels, décerna à M. Duméril le titre de Père de V erpétologie.

C’est qu’en effet, personne n’a fait autant que lui pour cette branche de l’histoire naturelle. Il a sacrifié plus d’un demi-siècle à la développer, à l’éclairer!

On regrette, il faut l’avouer, qu’après avoir touché à l’une des grandes lois de l’organisation, il ait abandonné la science générale, où ses débuts avaient été si heureux, et l’on a peine à comprendre comment M. Duméril, qui avait eu la gloire de concourir à la création de l’anatomie comparée, et, par conséquent de la vraie méthode, n’ait pas toujours et en tout respecté l’ordre naturel. Il y contrevenait sans doute le moins possible ; mais enfin il y contrevenait, et ce peu qu’il y a d’artificiel dans sa méthode en altère la pureté et l’autorité.

Il appelait la méthode particulière qu’il s’était faite méthode analytique , parce que l’objet principal de cette méthode est de distinguer, et que c’est par l’analyse que l’on distingue.

Il l’appelait aussi méthode mixte, parce que c’était un mé-

lange de la méthode naturelle , qui dominait, et d’un système artificiel , qui, sous forme de tableau synoptique , dressé sur des caractères exclusifs et tranchés, vient à la fin de chaque chapitre et semble rendre le travail plus court et plus facile.

Cette plus grande facilité n’est qu’apparente. Le système artificiel est toujours faux par quelque endroit; et, après s’en être servi pour se dissimuler certaines difficultés, il faut toujours finir par l’abandonner. M. Duméril dit lui-même, et dit très-bien : a Le système artificiel n’est qu’un échafaudage « provisoire, qui, l’objet une fois connu, ne doit plus être « conservé (i). »

L’ lchthyologie doit à M. Duméril le classement des collections recueillies aux Terres australes par le célèbre Commerson. Ce long travail pouvait seul donner à ces richesses toute leur valeur.

L’Académie des Sciences devenait pour les membres de la Société philomathique la patrie commune.

Dès i8o3, à l’occasion d’une élection prochaine, Cuvier écrit à Duméril : « Je n’ai jamais été si embarrassé de ma vie que je le suis à présent entre Geoffroy, Brongniart et toi; je voudrais que vous arrangeassiez entre vous lequel je dois servir. L’inclination me porte pour toi, la reconnaissance pour Geoffroy, à qui je dois en quelque sorte mon élévation actuelle; Brongniart, de son côté, ne se fâchera-t-il pas contre vous et contre moi? . » Duméril ne se présenta pas.

(1) lchthyologie , p. 4.

Il fut nommé en 1816. Il possédait ces nobles et rares qualités qui imposent à l’amour-propre un jugement sain et généreux ; il avait d’ailleurs alors la vie la plus remplie et la mieux remplie par les devoirs de la pratique médicale.

Une clientèle nombreuse trouvait en lui un esprit toujours libre, un cœur toujours bienveillant et tout le savoir que réclament de si graves responsabilités.

Ami sûr et zélé, il excellait partout où le cœur était essentiel ; et volontiers un service rendu était, pour lui, une occasion de joie.

De Candolle, à une époque où le titre de docteur avait été jugé nécessaire pour enseigner la botanique dans une Faculté, fut, grâce à l’amitié de Duméril, admis, sans trop de rigueur, au résultat définitif. Convaincu que désormais il est en possession de tous les grades qu’on peut exiger de lui, et plein de reconnaissance, il court chez Duméril.

Mais celui-ci s’est transformé; et ce nouveau Béralde lui déclare que là, dans son salon, il va trouver une faculté amie , sans la consécration de laquelle rien n’est fait. Les portes s’ouvrent et les yeux étonnés du malheureux de Candolle ont peine à reconnaître, pourvus des insignes voulus, Cuvier, Biot, Brongniart, Lacroix, et d’autres graves académiciens, qui lui annoncent qu’il devient le héros de la réception du Malade imaginaire. Aussitôt on affuble le malencontreux bachelier d’un immense bonnet garni de lampions. « Chacun « débita son rôle avec le plus grand sérieux, et j’y fis de mon « mieux ; nous ne lui épargnâmes ni les bene ni les juro , » disait Cuvier, en riant avec une parfaite bonhomie, et comme s’il y était encore.

( aa-)

A la population sans cesse renouvelée des écoles, Duméril fut toujours extrêmement sympathique. C’était avec clarté, feu, savoir et bonté qu’il s’adressait à la jeunesse : habile dans l’art de l’encourager, pour elle, c’était surtout son cœur qui était éloquent.

Jamais homme n’a pris plus au sérieux la carrière de l’enseignement. Professer, exposer, était pour lui le charme et l’idéal de la vie savante : dans certains cas , il faut en convenir, il se résignait difficilement à admettre qu’on pût rompre ce charme , cet idéal , et l’astreindre à faire ce qui ne lui convenait pas.

A une époque ou le zèle belliqueux de la bourgeoisie parisienne donnait à la garde nationale une naïve et fabuleuse importance, Duméril, appelé à payer de sa personne, déclara qu’il n’en ferait rien; on insista, nouveau refus; les pourparlers se prolongèrent; on menaça Duméril de la prison : entêté comme l’est un Picard, il n’en tint compte. — Enfin, un matin la force publique se présente à lui, munie de l’ordre de le conduire à la maison d’arrêt. Aussitôt il se revêt de la robe rouge et de la toque de professeur, et, se plaçant entre deux fusiliers, il annonce l’intention de traverser ainsi à pied tout Paris. Les choses se passèrent comme il le voulait, au grand ébahissement de la foule ; et cet excellent homme fut incarcéré, comme on peut letre pour le manquement à de pareils devoirs.

Son activité, qui était prodigieuse, lui permettait de se livrer à un enseignement multiple, au travail de ses collections, à la rédaction de ses nombreux ouvrages, et lui laissait encore la possibilité de consigner, dans des Mémoires parti-

culiers, des faits d’histoire naturelle sur lesquels ses consciencieuses recherches ont souvent jeté de la lumière.

Qui le croirait? Duméril a plus écrit que Cuvier. Ces deux hommes étaient le contre-pied l’un de l’autre, l’un agissant toujours, l’autre méditant sans cesse. Au fond, Cuvier a trèspeu écrit, à ne considérer que l’étendue. C’est lui qui a le moins écrit dans son Anatomie comparée; Duméril et Duvernoy ont fait la plus grande part. Il a rédigé lui-même une partie des Mémoires sur les ossements fossiles, mais Laurillard a beaucoup aidé, et Brongniart a été chargé de tout ce qui se rapporte à la géologie. Il n’a écrit de sa propre main que ses éloges, son discours sur les révolutions du globe, chef-d’œuvre de génie, écrit d’inspiration, et son admirable Dictionnaire delà Création, pour lequel ce classificateur par excellence a trouvé le mot juste en l’intitulant : Le règne animal distribué dè après son organisation.

A la fois laborieux et simple, Duméril sut éloigner de sa vie les désastreuses émotions que cause l’ambition, «- Tu es « bien heureux ? lui écrivait Cuvier, alors qu’ils n’avaient, « tous deux, que vingt-cinq ans; tu es bien heureux, toi qui « jouis, sans tant de soucis, de ton caractère, et qui sais atti- « rer toutes les amitiés. » Menant, au milieu d’un intérieur patriarcal, l’existence d’un sage, concentrant là ses joies, Duméril a complètement goûté la douceur des affections de famille et de ces longues amitiés qui ne cessent qu’avec le souffle qui les anima.

Inébranlable dans son attachement pour Cuvier, longtemps il suivit, en spectateur ému, toutes les phases du développement de son génie, toutes les péripéties de ses succès;

et lorsqu’une fin foudroyante lui rappela, dans celui que la nation pleurait, l’ami, le compagnon de sa jeunesse, il alla recueillir dans la ville natale de Cuvier des souvenirs et des expressions du juste orgueil de ses concitoyens.

Il fut profondément impressionné : au retour, il modifia ses habitudes, borna ses fatigues, quitta la pratique médicale, reprit avec ardeur le travail de rédaction, et, sagement, successivement, se prépara à la vieillesse: non qu’il n’eût encore beaucoup de verdeur: il fallait toujours se garer de l’impétuosité de son esprit, de ses préventions , de ses opinions qui, une fois formées, ne se modifiaient jamais, soit qu’il s’agît des hommes, soit qu’il s’agît des choses. Mais, toujours et avant tout, homme de bien, bon, franc, serviable, il a attaché à son nom un sentiment de sympathie durable, héritage bien doux et garantie d’avenir la plus sûre pour le digne fils dont il a fait son continuateur.

Jusqu’à sa dernière heure il travailla, lu Entomologie, qui avait été son premier goût, devint sa dernière joie. L’Académie, pleine de respect pour ce patriarche de la science, a consacré trois volumes de ses Mémoires à la publication de son lehthyologie analytique et de son Entomologie.

Vigoureux de corps, et surtout judicieux dans l’emploi de ses forces, il fut exempt d’infirmités, et ne cessa de vivre qu’à quatre-vingt-sept ans. Un redoublement de bonté , de tendre reconnaissance pour les soins dont il était l’objet, indiquèrent seuls qu’il prévoyait l’éternelle séparation.

Il est mort le i4 août 18G0.

Paru. — Typ. de Firmin Didot frères, imp. de l'Institut, rue Jacob, 56.

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