‹ Eloge historique de François MagendieChapitre 4 sur 12 · J^LOCK HISTORIQUE · texte numérisé non relu

J^LOCK HISTORIQUE

les plus importants de l'économie animale, celui de V absorption.

Si une substance active quelconque, un poison, un venin, est introduite dans une partie du corps, cette substance est immédiatement absorbée, c'est-à-dire portée des parties les plus superficielles jusque dans les plus essentielles et les plus profondes.

Par quels organes se fait ce transport? Est-ce par les veines ? Est-ce par les vaisseaux lymphatiques?

Haller pensais que c'était par les veines; John Hunter, par leà vaisseaux lymphatiques; le reste des physiologistes doutait.

Par une expérience hardie, M. Magendie supprime les vaisseaux lymphatiques; il ne laisse que les veines; il substitue même aux veines un tuyau de plume, car les parois des veines auraient pu contenir encore quelques rameaux lymphatiques; et l'absorption a lieu aussi rapidement qu'à l'ordinaire.

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L'absorption par les veines était démontrée.

De tout temps, d'utiles dissidents se chargèrent de tenir en éveil nos doctes corporations. L'un des prédécesseurs en ce genre de M. Magendie, le fameux médecin Chirac, avait autrefois soutenu, devant la Faculté assemblée, que l'estomac reste inactif dans le vomissement. Sa mort survint avant qu'il eût obtenu gain de cause.

Une si belle occasion ne pouvait échapper à M. Magendie. Il prouva, par une expérience décisive, que Chirac avait raison. L'estomac est, en effet, inactif dans le vomissement.

Parmi de nombreux travaux qui se succédèrent, l'un des plus ingénieux est celui qu'il publia, en 1817, sur V élasticité des artères.

On doutait encore de la faculté précise par laquelle les artères concourent au mouvement du sang. Les uns voulaient qu'elles

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fussent irritables ou contractiles comme les muscles; les autres, qu'elles fussent tout à fait passives.

M. Magendie prouva qu'elles sont actives, mais par un mode qui leur est propre. Leur jeu dépend de leur élasticité, élasticité trèsprononcée, et toutefois purement physique.

Le premier objet des expériences, en physiologie, est la distinction des forces. M. Magendie apercevait déjà ce grand but, et ici même il l'atteint par un démêlement habile. La circulation du sang commence par la contractilité du cœur, force vitale, et se continue T^diYV élasticité des artères, force physique.

L'aversion la plus profonde pour toute conjecture, des faits simples, bien vus, firent remarquer cette suite de recherches par M. de Laplace, qui maintenait dans l'Académie l'esprit sévère de la méthode expérimentale.

Laplace voulait que toute science ne fût qu'un ensemble de faits rigoureusement enchaînés; et après avoir, selon une expression heureuse de M. Cuvier, soumis le ciel à la géométrie, il ne désespérait probablement pas de mettre le même ordre sur la terre.

La netteté tranchante du jeune physiologiste, qui concluait toujours d'une manière absolue, sauf à revenir sur ses conclusions, lui parut n'être pas indigne du style d'un géomètre. Si la qualité essentielle de celui-ci est dene déférer à personne, notre confrère, en effet, eût été plus que personne digne de l'être.

M. Magendie, confiant en ses forces, se tenait isolé dans une fierté dédaigneuse, écartant de lui tout médiocre encouragement. Mais il arriva qu'un jour l'illustre, le rigide, le judicieux marquis de Laplace fit les premiers pas vers lui.

L'électricité est moins puissante, car ce

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n'est par sur l'esprit qu'elle agit, que ne le sont quelques mots d'encouragement qui tombent de la bouche d'un grand homme.

Notre sceptique se croyait à l'abri de tout enthousiasme; il n'en fut que plus subjugué.

« Il est bien regrettable, » disait à quelque temps de là M. de Laplace à son vieil ami M. de Montyon, « que les corps savants « n'aient point à leur disposition les moyens c( de soutenir le zèle des travailleurs qui se « placent dans une sage direction : le jeune « Magendie, par exemple, qui donne pour (( base invariable aux travaux physiologic( ques l'expérience, mériterait d'être ence couragé. » — a Mais vos paroles ne sont- (( elles pas le plus puissant des encourage- « ments? » — «Elles ne suffisent pas, » reprit Laplace : « à ceux qui aspirent à « prendre rang dans nos Académies, il faut (( des échelons; ces échelons devraient être « des concours, des couronnes. » — « A

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« VOUS en appartiendra toute la gloire,» interrompit le modeste bienfaiteur : « dis- « posez de tout ce que vous croirez néces- « saire ; je ne demande que l'honneur « d'avoir satisfait à l'un de vos vœux. » Bientôt le prix de physiologie expérimentale était établi, et M. Magendie couronné.

Sa réputation attirait à des cours, que depuis longtemps il avait ouverts, de nombreux auditeurs. En expérimentant devant eux, il les initiait à ses recherches, mettait en jeu leur sagace curiosité, les animait au plaisir de la réfutation. Il voulait le vrai dans toute sa force : pour y arriver, il ne trouvait pas, disait- il, de moyen plus sûr que de ne rien emprunter ni aux anciens ni aux modernes. Partant de ce principe qu'il s'était fait, que tout était à reconstituer dans la science, il remettait tout en question, ne laissant subsister que ce qui pouvait résister à sa controverse incessante.

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La nouveauté de cet enseignement plut à la jeunesse; mais on reprocha au professeur les sacrifices auxquels il le condamnait. Au delà de la souffrance du moment, celui-ci plaçait le but élevé, le but utile, l'amour dévoué de ses semblables. De même que l'homme de l'art qui, pour sauver une existence, ne craint pas de provoquer une douleur, M. Magendie pouvait avoir de la force de résistance, sans manquer de sensibilité. Ou'on se rappelle qu'il partageait avec son chien, alors qu'il n'avait que cinq sous pour vivre, et l'on jugera s'il était inutilement cruel.

En 1816, M. Magendie avait fait paraître un Précis élémentaire de physiologie. Celte science qui, un siècle auparavant, n'était ■abordable que pour quelques savants, se concentre et s'isole dans cet ouvrage pour ne présenter à la jeunesse qu'un manuel lucide et pratique.

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En J 820, il fonda un Journal de physiolor/ic qui, pendant une durée de dix années, recueillit les travaux des hommes laborieux, propagea les progrès de la science, et étendit la réputation de son rédacteur.

Vers cette époque, poussé par une insatiable curiosité de voir, de connaître tout ce qui se faisait d'analogue à ses travaux, M. Magendie passe le détroit. A peine son séjour à Londres est-il connu que, vivement sollicité par les principaux physiologistes que la patrie d'Harvey comptait alors, il répète devant eux, avec une habileté qui semble tenir du prodige, des expériences au moyen desquelles il arrête, accélère ou éteint les forces de la vie. L'admiration fut si complète et si bruyante qu'elle eut sa contre-partie. Une prude accusation fut portée devant la Chambre des communes contre « cet étranger dont la téméraire au- « dace avait rompu toutes les digues hu-

« manitaires établies par le zoophilisme « anglais. »

L'Institut était la suprême ambition de M. Magendie. Pour y arriver, il avait combiné efforts et travaux. Cette distinction convenait à ses instincts d'indépendance, de supériorité acceptée, de noble désintéressement. Mais la libre épreuve du scrutin lui convenait fort peu. Ce jour arrivé, il confie à deux de ses élèves le soin de lui apprendre son sort. En proie à la plus vive anxiété, il s'enferme... Enfin l'un de ses confidents accourt; mais il est si pâle, si ému, que, se précipitant sur un fauteuil, il y reste sans voix; le second, rouge, essoufflé, se jette dé tout son long par terre dès sa brusque apparition. De leur silence, M. Magendie conclut sa défaite. Tandis qu'il cherche à ranimer le plus malade, ce ressuscité lui annonce son succès, a Toutes mes peines sont payées et mon c( but est atteint I » s'écrie le nouvel élu.

C'est à partir de cette époque que M. Magendie s'attacha à l'étude du système nerveux.

a L'homme intérieur est tout nerf, » disait Van Helmont : Homo interior Mus nervus. C'est, en effet, par le système nerveux que l'homme sent, qu'il se meut, qu'il veut, qu'il connaît, qu'il vit de la vie intellectuelle : toutes les autres parties n'existent que pour servir et entretenir ce système.

« Si nous admirons l'artifice des fibres a dans chaque muscle, » disait, il y a deux siècles, le grand anatomiste Stenon, '( combien le devons-nous admirer davan- « tage dans le cerveau, où ces fibres, ren- « fermées dans un si petit espace, font cha- « cune leur opération sans confusion et « sans désordre. »

Stenon avait raison. Ce qui frappe d'abord, dans le système nerveux, c'est V artifice merveilleux avec lequel tout y est rangé. Les fibres, nées du cerveau, en se

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prolongeant forment la moelle épinière; en se détachant par faisceaux distincts, de chaque côté du tronc, donnent successivement tous les nerfs du corps; vingt fois elles s'associent, vingt fois elles se séparent; les unes se côtoient, les autres se croisent ; tout est uni et tout est distinct; tout se touche et rien ne se confond ; chaque fibre garde son rôle spécial, sa fonction propre; point de désordre; et, au milieu du rapprochement le plus intime de tous les éléments constitutifs de l'organe, l'exercice le plus libre de toutes les facultés. Quelle profondeur! quel abîme! et, dans l'homme lui-même, quel sujet plus digne de toutes les méditations de l'homme !

Aussi le premier et le plus ingénieux peut-être, le plus inventif des physiologistes, Galien, semble-t-il avoir concentré pour cette grande étude tout ce qu'il avait de pénétration, d'élan, de verve critique.

Il blâme Hippocrate d'avoir confondu les

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nerfs avec les tendons ; Aristole d'avoir pris le cœur pour l'origine des ner/s, erreur qu'il lui impute à crime {çrimini dandum).

Aristote fondait son opinion du cœur, pris pour origine des nerfs, sur l'apparence de quelques parties. «Mais, ô bon Aris- (( tote! » lui dit Galien, «depuis quand « faut-il juger des parties sur leur appa- « rence? C'est par leurs usages, c'est par « leurs propriétés, c'est parleurs fonctions, « et par cela seul, qu'il faut en juger. »

Galien a, le premier, séparé nettement les nerfs des tendons; il a, le premier, vu la vraie origine des nerfs; il a, le premier, posé le problème de la perte distincte du sentiment et du mouvement : problème fondamental que notre siècle seul a su se poser de nouveau et résoudre.

En 1 811, un physiologiste anglais, homme d'une sagacité profonde, après avoir longtemps médité sur ce vaste réseau de nerfs dont la complication semble inexti^icable ,

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publia une brochure de quelques pages où il soumettait à ses amis, ce sont ses expressions, ses vues et ses idées.

Le principe, auquel tout se rattache dans cette brochure, est que toutes les fois que deux ou plusieurs nerfs se rendent dans une même partie, ce n'est pas pour y répéter, pour y redoubler la même action, mais pour la douer, chacun, d'une vertu distincte.

Par exemple, deux nerfs se rendent à la face : l'un est pour le mouvement volontaire, et l'autre pour le mouvement respiratoire.

La langue reçoit trois nerfs : l'un pour le mouvement de déglutition, l'autre pour le mouvement volontaire, le troisième pour le sens du goût.

Chaque nerf a donc son rôle déterminé, sa mission précise.

Mais restait à éclaircir un point, plus difficile encore.

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La plupart des nerfs, tous ceux de la moelle épinière, par exemple, sont à la fois moteurs et sensibles.

Comment cela peut-il être? Comment deux fonctions dans un seul organe?

C'est alors que, par un éclair de génie, M. Bell conçoit la grande idée que chaque nerf est double, que chacun est composé de deux, l'un pour le sentiment, l'autre pour le mouvement; c'est alors qu'il s'explique pourquoi chaque nerf a deux racines; et que, dans chaque racine, prise à part, il voit le nerf primitif, le nerf simple, le nerf distinct.

Il soumet donc chaque racine à l'expérience. Il obtient pour l'une des deux un résultat net et précis; et de la propriété manifestée par celle-là, il conclut la propriété qui réside dans l'autre.

Cette expérience, essai immortel quoique incomplet, fut le premier pas.

Dix ans plus tard, M. Magendielutà l'Aca-

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demie un Mémoire où il annonçait qu'ayant coupé la racine antérieure d'un nerf, il n'avait aboli que \e mouvement, et qu'ayant coupé la racine postérieure, il n'avait aboli que le sentiment.

M. Magendie n'avait fait que compléter l'expérience de M. Bell; mais là, dans ce complément même, était un pas nouveau et immense; car rien n'était plus laissé à la seule déduction, tout était positif, la démonstration expérimentale était entière.

On ne parut comprendre, en Angleterre, toute la portée du progrès auquel M. Bell avait, le premier, attaché son nom, qu'en apprenant tout ce que, par ce démêlement délicat, M. Magendie avait obtenu d'admiration parmi nous.

L'impression produite par la sagacité fine de notre habile expérimentateur nous dominait encore, que déjà, par un de ces brusques changements auxquels il ne fut que trop sujet, il venait apporter la déné-

gation la plus complète de son premier travail.

Cette fois-ci du moins l'instabilité avait son excuse. Plus on pénétrait dans une exploration si hardie, plus l'énigme se compliquait.

M. Magendie, expérimentateur infiniment plus exercé que M. Bell, n'avait pu multiplier ses. recherches sans s'apercevoir que la racine, reconnue motrice^ c'est-àdire Vanlérieure, donnait des signes de sensibilité.

D'où cette sensibilité lui venait-elle?

Impitoyable envers lui-même, au moins autant qu'il l'était envers les autres, M. Magendie a passé vingt ans de sa vie à chercher la solution de ce nouveau problème; et Ton peut dire aujourd'hui, à l'honneur de sa mémoire, on peut dire devant cette Académie qui l'avait si fort applaudi, qu'il l'a trouvée.

Lasensibilité de la racine antérieure, de

la racine motrice, n'appartient pas à cette racine, n'est point à elle, n'est qu'un emprunt fait à la racine postérieure.

Cette sensibilité d'emprunt, de retour, cette sensibilité récurrente, comme il l'a plus tard appelée, est la découverte de M. Magendie.

Et par cette découverte si fine, si délicate, si difficile à faire, il a rendu au beau principe d'exclusivité d'action toute sa pureté, car il a fait voir que, prise en ellemême et considérée en soi, la racine a7îtérieure est uniquement motrice, comme la racine postérieure est uniquement sensible.

On a contesté ces grands résultats tant qu'a vécu M. Magendie; on les conteste encore; ils n'en sont pas moins incontestables. Les contemporains repoussent, la postérité admire.

M. Magendie était entré à l'Institut en 1821. Ayant eu assez de finesse pour s'y faire accepter sans dissimuler son humeur originale, sans se contraindre dans sa raillerie indomptée, il se garda bien de se départir ni de l'une ni de l'autre, lorsqu'il fut arrivé à son but. Ses confrères les praticiens l'avaient admis dans leur Académie dès sa fondation , sur ce que jusque-là il s'était montré un disciple d'Hippocrate assez respectueux, bien qu'il ne crût à rien et moins à la médecine qu'à aucune autre chose. L'avenir aidant, les convictions auraient pu arriver; mais cet avenir, embelli par les sympathies que lui valurent ses succès scientifiques, conduisit jusqu'à la révolte cet initié insoumis.

Dans nos rangs, où des amitiés l'attendaient, il remplit très-sérieusement les devoirs qui lui étaient imposés; il se montra, pour le travail des commissions, aussi actif que judicieux et éclairé; plusieurs rapports

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de lui furent de véritables études. Mais il tenait en réserve, pour l'exercice de certains de ses privilèges, des saillies dont la brusquerie et l'imprévu déconcertaient les prévisions et troublaient toutes les traditions académiques. Jamais il ne donnait à entendre qu'un sentiment était erroné, qu'un fait n'était pas exact : il le disait. Ses confrères les médecins, qui aspiraient à l'Institut, avaient à réclamer son suffrage. A moins que les entraînements de l'affection ne vinssent en aide, il défendait la position en homme qui ne croit pas nécessaire de la partager, et opposait à leurs côtés faibles une franchise qui ne leur laissait rien à deviner. Si des titres réels lui étaient présentés, vaincu dans sa probité : a Eh bien, » disait-il en s'éloignant, « vous aurez ma voix, mais non pas ma « main. »

Un danger beaucoup plus sérieux existait vis-à-vis de notre académicien : s'étant

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consacré sans réserve à la physiologie, il se l'était adjugée comme un domaine qui lui appartenait en propre. Aucun point de cette science ne pouvait être effleuré sans qu'il s'en offensât : ou il y avait touché, ou il le tenait en réserve dans sa pensée, cherchant quel aspect nouveau il lui donnerait par l'expérience. Dans cet état de choses, un travailleur qui sortait de ligne devenait un ennemi. Une fureur d'enfant s'emparait alors de M. Magendie; il ne se possédait plus : l'homme élevé dans l'exercice complet des privilèges de la démocratie reparaissait tout entier, jusqu'à ce que l'honnête homme, l'homme d'esprit, sentît ce qu'il y avait d'inférieur à lui-même dans une pareille injustice.

Railleur, désintéressé et spirituel, c'était plus qu'il n'en fallait pour être bien posé dans le monde. Aussi une clientèle choisie

vint-elle au-devant de lui sans qu'il la cherchât, car tout au plus eût-il voulu traiter ses amis : pour lui, les traiter en amis, c'était leur faire très-peu de chose; il fallait qu'ils fussent contents ainsi. Mais il fallait bien plus, il fallait que, malades assez raisonnables, ses clients renonçassent à la douceur de lui voir plaindre des maux imaginaires, que, formés à sa guise, ils acceptassent vérités sévères, gronderies et boutades. Malgré tout, ils étaient, selon l'expression de Sganarelle, « si fort endia- « blés à le prendre pour un habile homme, » que, sur le bruit de la réputation qu'ils lui firent, arrivèrent jusqu'à lui quelques-uns de ces naïfs prôneurs de l'infaillibilité médicale qui vénèrent le joug, et se croiraient voués à tous les maux, si leur foi ne grandissait en raison de l'obscurité des doctrines. En déposant devant eux le bilan de ses croyances, M. Magendie mettait leur candeur dans une plaisante déroute, et fi-

nissait par leur assurer qu'ils n'avaient à se guérir que de leur tendance à la crédulité.

A l'ardeur de jeunes praticiens, vantant le succès de leurs prescriptions, il opposait son expérience, leur disant avec une douce ironie : «On voit bien que vous n'avez jamais essayé de ne rien faire. » Si la simplicité extrême de ce mode de traitement amenait d'assez justes objections : « Soyez convaincu, ajoutait-il, que la plupart du temps, lorsque le trouble se produit, nous ne pouvons en découvrir les causes; tout au plus en saisissons-nous les effets : notre seule utilité, en assistant au travail de la nature, qui, en général, tend vers son état normal, est de ne point l'interrompre; nous ne devons aspirer qu'à être quelquefois assez habiles pour l'aider. »

a Qu'on lui laisse faire absolument tout (( ce qu'il voudra ; je ne prescris que cela, » disait-il en quittant un jeune garçon dont l'état présentait des symptômes alarmants.

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Ordinairement avare de son temps, de ses visites, il prodigue l'un et l'autre pour cet enfant, mais n'ajoute rien à sa médication. Le soir du troisième jour venu, tout à coup son front s'éclaircit , il saisit l'oreille du malade : «Petit drôle, dit-il, tu ne m'as « pas laissé un moment de repos ; » et, lui appliquant un léger soufflet : « Va te pro- « mener maintenant. » Le père, joyeux, se rapproche : « Qu'avait donc cet enfant? — Ce qu'il avait ? ma foi, je n'en sais rien; ni moi, ni la Faculté tout entière, si elle pouvait être sincère, ne vous le dirait; ce qu'il y a de certain, c'est que tout est rentré dans l'état normal. » Et il disparaît.

La plus large part de la carrière médicale de M. Magendie appartint aux malheureux; il préféra l'hôpital à la clientèle. Vingt ans de service comme médecin dans les hospices nous montrent l'homme sévère , l'homme fantasque, devenant doux et patient en approchant de la couche de Fin-

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digent; le penseur sérieux, le censeur inflexible écoulant et consolant les pauvres vieilles de la Salpêtrière , recevant avec émotion la couronne qu'elles lui offrent, et ne quittant cet établissement, pour passer à l'Hôtel-Dieu en 1830, qu'en se conservant le droit d'y continuer ses bienfaisantes aumônes.

Une chaire de piédecine étant devenue vacante au Collège de France, le ministre, désireux de concilier l'opinion publique avec les tendances du gouvernement, crut avoir à demander quelques concessions au rigide candidat qu'elle lui désignait. Celuici, amené par un ami jusqu'auprès de M. Frayssinous et tout surpris de s'y être laissé prendre, se roidit tellement que l'habile orateur, le grand maître en fait de conférences, vit finir celle-ci sans que l'épineuse rudesse, la fierté glacée de son interlocuteur eussent pu être entamées. Sortant

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de là , notre frondeur secouait la tête, en disant : Il n'est pas encore assez fort pour moi. M. Récamier fut nommé.

Trois ans plus tard, en 1830, M. Maoendie fut mis en possession de la chaire. C'est alors qu'il donna libre carrière à son entraînement pour l'art expérimental.

On s'est étonné de la manière dont il prodiguait les expériences. Et pourtant, qui serait en droit de l'en blâmer? C'est de ces expériences improvisées que souvent il a fait sortir ses résultats les plus hardis et les plus heureux. Il avait le don de saisir au passage, et comme au vol, les faits apparus. D'une curiosité passionnée, de ïi^iure prime-saulière, comme eût dit Montaigne, la soudaineté fit son génie.

Toutefois, le succès aventuré des expériences n'en est point l'art. L'art demande, avant tout, de la combinaison, de la réflexion. Ce n'est pas l'expérience qui cherche, c'est l'esprit qui cherche par l'expé-

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rience; c'est l'esprit qui trouve, c'est l'esprit qui invente les ressorts qui font trouver. Buffon disait avec un sens profond : Le meilleur creuset, c'est l'esprit.

Les leçons de M. Magendie au Collège de France ont été recueillies en deux ouvrages séparés : l'un sur le Système nerveux, et l'autre sur les Phénomènes physiques de la vie.

Celui-ci nous présente le professeur sous un nouvel aspect.

Bichat avait exagéré le rôle des propriétés vitales. M. Magendie exagère, à son tour, le rôle des propriétés physiques.

Leur opposition même nous les a rendus tous deux plus utiles. Ce n'est qu'à force de multiplier les points de vue particuliers qu'on arrive à la vue d'ensemble.

Par une alliance profonde, et qui forme le nœud de la vie, tout concourt dans notre organisme : les forces physiques comme les forces vitales.

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Et ces deux ordres de forces ne représentent pas même l'homme au complet.

Au-dessus des forces vitales régnent les forces psychiques ou intellectuelles.

Lsi sensibilité n'est point une iovce physique, ni la pensée une force vitale.

Il y a une philosophie supérieure et il y a des philosophies commodes. J'appelle philosophie commode, el ici je ne fais point d'allusion à M. Magendie, car il n'était d'aucune, toute philosophie qui brise son sujet et prend un fragment pour l'ensemble.

La philosophie supérieure, c'est-à-dire la vraie, embrasse l'être complexe; el, dans cet être complexe, elle arrive à l'unité, non par l'exclusion arbitraire de telles ou telles parties, mais par la vue claire et distincte du rôle précis de chacune.

M. Magendie aurait dit volontiers avec Pascal, quoique dans un sens moins profond : « Nous n'estimons pas que toute la

(( philosophie vaille une heure de peine. »

Là n'était pas son rôle. Son rôle a été celui d'un grand expérimentateur.

Ayant reçu de Bichat le flambeau de l'art expérimental, il l'a porté d'une main ferme, durant quarante ans; infatigable dans le travail, hardi dans l'exploration, ne faisant cas d'aucune secte, ni du malérialisme, ni du vitalisme, ne concevant pas même l'esprit de secte, il a cherché la vérité avec une indépendance entière. Cette raison libre a été son cachet; par où il s'est acquis l'estime des penseurs qui savent le peu que vaut toute coterie intellectuelle, et la sympathie des jeunes gens qui veulent ne devoir qu'à eux-mêmes leurs convictions.

« Les hommes passent, » a dit le philosophe, a et la science s'accroît. — perce iransibunt et augebitur scientia. » Haller, Bichat, M. Magendie, venaient à peine de

constituer la physiologie proprement dite, la physiologie humaine, qu'un horizon plus vaste se découvrait.

Grâce à l'anatomie comparée, cette étude antique rendue à notre siècle, la vue du physiologiste a pu embrasser l'ensemble des êtres vivants. A l'observation, à l'expérience, il a pu joindre l'art, non moins délicat et non moins fécond, des comparaisons suivies. Les comparaisons ont mené aux rapports; les rapports ont conduit aux lois.

« Les lois sont les rapports nécessaires « des choses, » a dit Montesquieu.

Un esprit philosophique nouveau, né de la science et supérieur à la science même, se pose déjà toutes les grandes questions de la vie, étudiée non plus seulement dans chaque être en particulier, mais considérée comme un élément constitutif, et, si je puis ainsi dire avec Montaigne, comme une pièce de l'Univers : son apparition, son

ancienneté, ses gradations, ses variations successives; il ose démêler, il ose suivre les liens profonds qui unissent l'histoire de la vie à l'histoire du globe; il voit le globe et la vie se développer d'une évolution commune; les progrès concertés lui révèlent l'unité de dessein ; et, pour rappeler une parole éloquente de l'orateur romain, «il « saisit presque celui qui régit et modère c< tout : ipsumque cimcta moderantem et rec< gentem penè prehenderit. »

Vers le commencement de 1852, le cours ordinaire de l'existence de M. Magendie fut détourné. Des bruits vagues et sinistres se répandaient au milieu de nous : le lointain fantôme ne tarda pas à se dégager de ses ombres pour présenter à nos imaginations effrayées la poignante perspective de l'in- ' vasion d'une épidémie. Alors que, sous la pression de la crainte, les personnalités devenaient vives jusqu'à être cruelles, le plus

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