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noble l'éveil s'opéra chez M. Magendie. Venant un lundi à notre séance habituelle, il nous dit : a Je suis médecin, messieurs, ce mandat m'appelle au foyer du mal. Je pars pour Sunderland; puissé-je, en étudiant le choléra au lieu de son apparition, vous apporter quelques lumières. Donnez-moi, par votre délégation, plus d'autorité. » — Partout le voyageur rencontre un respect attendri. 11 arrive dans un petit port de mer, centre de la contagion. Mais, lui dit-on, une population de pêcheurs, répandue sur les côtes environnantes, a été le point de départ du mal. 11 va au milieu de ces malheureux: sous de misérables huttes, exposées à toutes les rigueurs de l'humidité, de la malpropreté et du vice, il trouve des collections d'individus dont la réunion est sans nom; dans ce pêle-mêle, entre des morts et des mourants, vivent, dorment, mangent, des êtres dont les instincts brutaux excluent toute intervention secourable.
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La contagion ordinaire n'était point admissible. «Qn'est-ce? que ferons-nous? »
lui demandait-on à son retour avec anxiété. « — Je ne sais pas assez, » fut tout ce qu'on put arracher à sa tristesse.
Paris palpitait sous le voile de la crainte, lorsque, d'un seul bond franchissant l'espace, le fléau y éclate comme une bombe. Qui ne se rappellequ'à ce début, dont la violence extrême avait été jusqu'alors sans exemple sur notre continent, un être frappé était un être mort? Appelé près du premier
atteint, à partir de ce moment, M. Magendie ne s'appartint plus; c'était vers l'hôpital qu'il dirigeait ses pas : « Les riclies ne manqueront pas de médecins, » disait-il ; et, franchissant les rangs serrés d'une foule frémissante et égarée d'où partaient les cris : c( vengeance, mort aux médecins, mort aux c( empoisonneurs,» il gravissait les degrés de l'Hôtel-Dieu, renouvelant mille fois auprès de malheureux, réduits à l'état de masse
inerte, son abnégation, ne sentant d'autre douleur que celle d'inspirer la méfiance, trouvant sa récompense en vidant sa bourse pour accompagner d'un secours le retour dans la famille d'un échappé du péril. — La durée, la rigueur du fléau trouvèrent les forces de M. Magendie à leur niveau.
Le calme un peu rétabli, la croix de la Légion d'honneur lui fut envoyée. « Je la « crois assez bien placée, » disait-il.
Ayant satisfait à sa conscience, il retourna à ses travaux, s'occupa encore de ses investigations sur le système nerveux, reprit son enseignement; mais ses leçons sur le choléra, et plus encore sa contenance, trahirent un profond ébranlement. Cet homme qu'on accusait d'insensibilité n'avait pas traversé impunément une phase de déchirantes émotions. Poussé par une secrète préoccupation , il s'appliquait à chercher quels sont les agents sous l'in^
fliience desquels les maladies épidémiques peuvent se produire.
Un jour qu'enfermé dans son laboratoire, il donnait toute son attention à une expérience, en levant la tête, ses yeux rencontrèrent ceux d'un homme grand, sec, qui, d'une voix brève, demandait à parler à Magendie. Dès la première inspection, au chapeau à larges bords gardé sur la tète, à la culotte courte, à la forme étrange du vêtement, l'expérimentateur comprit à qui il avait affaire. « J'avais entendu parler de toi, dit alors le quaker, on ne m'avait pas trompé; je viens te dire que tu dois cesser ces expériences : qui t'a permis de disposer de la vie de ces animaux? — Votre compatriote Harvey, répondit M. Magendie, n'eût point découvert la circulation du sang , s'il n'eût pu sacrifier les biches du parc de Charles 1". Ici, la science lutte contre les maux infligés à l'humanité, comme ailleurs la guerre contre les envahissements de la
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barbarie : peut-être, ajoiita-t-il avec une complaisaiile déférence, pourriez-vous condamner la chasse. — Certainement, reprit l'inflexible quaker, je condamne la«chasse, la guerre et les expériences sur les animaux ; l'homme s'y donne des droits qu'il n'a pas; je veux le prouver, et je voyagerai jusqu'à ceque jeles aie fait disparaître du monde. » — Probablement ce réformateur court encore.
Le séjour de la campagne vint apporter une heureuse diversion à la vie de M. Magendie. Sous l'influence d'une existence rendue plus facile, cette nalure, jusque-là indomptée, fut doucement amenée à se détendre. Il s'était marié : se voyant compris jusque dans les faiblesses de son caractère, il prit en homme d'esprit le parti d'en rire : « Je conviens, disait-il avec abandon, que je ne suis qu'un vrai dogue. » Cet aveu amena des jours heureux; quelques amis,
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(le bons voisins, flattés de tels rapports, vinrent applaudir à des expérimentations sur la végétation, sur les améliorations agricoles, essais qui, disait-il, devaient enrichir la science et le pays, mais dont le résultat immédiat fut de diminuer sa fortune. Au bonheur intime, au charme d'une société spirituelle, notre savant joignit le plaisir si doux de faire du bien. Pour les malheureux de ses alentours, faisant abstraction d'une partie de ses principes médicaux, il avait établi chez lui une petite, mais trèspetite pharmacie. De tous les remèdes, celui qu'il mettait le plus souvent en usage était de payer à son malade la consultation que ce malade recevait.
Il ne restait de trace du sans-gêne et de la rudesse républicaine que dans l'épanchement de quelques bonnes causeries où M. Magendie se donnait, de temps à autre, le malin plaisir de démolir avec tant de rigueur tous les gouvernements, qu'un ju-
dicieux ami en vint à lui dire : « Si l'on en « créait aujourd'hui un tel que vous le rê- « vez, dans six semaines vous le trouveriez « le plus détestable du monde. » — a Vous « pourriez bien avoir raison, reprit-il. Ce « qu'il y a de certain, c'est qu'il n'en est « aucun qui puisse se vanier d'avoir reçu « de moi une demande. »
Ce fut effectivement sans demande qu'en 1848, lors de la fondation du Comité consultatif d'hygiène publique , on l'en nomma président. La fermeté avec laquelle il interdit au charlatanisme l'entrée dans cette institution, la netteté, la justesse de ses vues, y rendirent son influence utile : comme partout, il y conquit l'estime générale, et plus qu'ailleurs il se rendit accessible à l'amitié.
Déjà depuis huit ans le ministère de la guerre l'avait appelé à la présidence du comité d'hygiène hippique. Les lumières qu'il y apporta devinrent la source d'améliora-
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lions dont jouit encore notre cavalerie. En 1851, la croix de commandeur de la Légion d'honneur lui fut envoyée; il en prit ombrage, craignant que les services qu'il avait rendus perdissent ainsi le mérite du désintéressement.
Une altération profonde, qui se manifesta dans la santé de M. Magendie, révéla qu'un des organes essentiels à la vie était atteint. Dès lors il ne vint plus que rarement à nos réunions; dès lors au confrère bizarre, malaisé, survécut, au milieu de nous, l'homme supérieur. On ne se souvint plus que de cette ferme droiture qui donnait une si grande force aux liens qui attachaient à lui ; et lorsque, plus tard, on apprit que le mal s'aggravait, disciples dévoués, élèves reconnaissants, parents, amis, confrères, ressentirent une commune alarme. Les rudesses furent oubliées. Fontenelle nous dit, en parlant d'un académicien de son temps :•
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« Tous ceux qui pouvaient se plaindre de f( quelques-unes deses sincérités, allèrent le « voir; il fut touché de l'expression de sena timents qu'il méritait plus qu'il ne se les « était attirés. » M. Magendie, lui aussi, reçut avec esprit et avec cœur l'expression de sentiments qu'il méritait, a Sachez bien, » disait-il £| ses anciens concurrents, « que « mes rigueurs grandissaient en raison de « la valeur que je reconnaissais à ceux ente vers qui je les exerçais. » Les amourspropres sont ingénieux : dans cet étrange mode d'appréciation, chacun trouva de quoi se satisfaire.
On ne pénétrait pas auprès de M. Magendie sans être frappé de la douleur qui se peignait sur la figure d'un serviteur que trente ans de contact avaient rendu la grotesque, mais fidèle copie de son maître. Veillant avec sollicitude à son chevet, il entendit celui-ci annoncer, avec calme, l'heure de la séparation. Emporté par son
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pieux attachement, il s'écria : « Revenez a « vous, mon bon maître; je vous en con- « jure, revenez, nous grognerons encore « ensemble. »
La force morale, que cet homme de bien avait tant cultivée, fut respectée par la maladie. Ses souffrances ne l'étonnèrent pas. 11 les étudia comme des phénomènes, a Yous « me voyez ici complétant mes expériena ces, » disait-il en recevant les adieux d'un confrère; « jamais la science à lace quelle j'ai consacré toutes mes forces ne « m'a paru environnée de plus de gran- « deur; les ressorts de la vie, si merveilleu- « sèment combinés, s'éveillent pour faire « de chacun de nous un instrument de pasce sage, qui en s'éteignant se régénère. Au « moins ai-je pu, dans ma course restreinte, c( planter quelques jalons sur la route qui c< mène à la vérité, seule puissance à lace quelle j'aie subordonné ma raison. »