Éloge historique de James Watt
Après avoir parcouru U longue liste de batailles, d'assassinats, de pestes, de famines, de catastrophes de tout genre qu'offraient les annales de je ne sais quel pays, un philosophe s'écria : « Heureuse la nation dont l'histoire est ennuyeuse! ■ Pourquoi faut- il que l'on doive ajouter, au moins sous le point de vue littéraire : « Malheur à qui échoit l'obligation de raconter l'histoire d'un peuple heureux ! » Si l'exclamation du philosophe ne perd rien de son à-propos quand on l'applique .1 de simples individus, sa contrepartie caractérise avec une égale vérité la position de quelques biographes.
Telles étaient les réflexions qui se présentaient à moi, pendant que j'étudiais la vie de James Watt, pendant que je recueillais les communications bienveillantes des parents, des amis, des confrères de l'illustre mécanicien. Cette vie, toute patriarcale , vouée au travail, à l'étude, à la méditation, ne nous offrira aucun de ces événements piquants dont le récit, jeté avec un peu d'art au milieu des détails de la science, en tempère la gravité. Je la raconterai , cependant, ne fût-ce que pour montrer dans quelle humble condition s'élaboraient des projets destinés à porter la nation britannique à un degré de puissance inouï; j'essayerai surtout de caractériser avec une minutieuse exactitude, les inventions fécondes qui lient, à jamais, le nom de Watt à celui de machine à vapeur. Je connais parfaitement les écueils de ce plan; je prévois qu'on pourra dire, en sortant d'ici : Nous attendions un éloge historique, et nous venons d'assister à une leçon sèche et aride. Le reproche, au surplus, me paraîtrait peu grave si la leçon avait été comprise. Je ferai donctous mes efforts pour ne pas fatiguer votre attention ; je me rappellerai que la clarté est la politesse de ceux qui parlent en public.
Enfance et jeunesse de James Watt ; sa promotion aux fonctions d'ingénieur de l'université de Glasgow.
James Watt, un des huit associés étrangers de l'Académie des sciences, naquit à Greenock, en Ecosse, le 19 janvier 173G. Nos voisins de l'autre côté de la Manche ont le bon esprit de penser que la généalogie d'une famille honnête et indus-
trieuse est tout aussi bonne à conserver que les parchemins de certaines maisons titrées, devenues seulement célèbres par
l'cnoiinitc de leurs crimes ou de leurs xices. \ussi. je puis duc avec certitude que le bisaïeul de .lames Watt était un cultivateur établi dans le comté d'Aberdeen; qu'il périt dans l'une de» batailles de Moutiose; (jue le parti vainqueur, comme c'était, j allais ajouter, eoininee'est encore l'usagedans les discordes civiles . ne trouva pas (pie la mort lût une expiation suffisante des opinions pour lesquelles le pauvre fermier avait combattu; qu'il le punit, dans la personne de son fils, eu confisquant sa petite propriété; (pie ce malheureux enfant, Thomas Watt, fut recueilli par des parents éloignés; que dans l'isolement absolu auquel sa position difficile le condamnait., il se livra à des études sérieuses et assidues : qu'en des temps plus tranquilles il s'établit à Greenock on il enseigna les mathématiques et les éléments de la navigation; qu'il demeura au bourg de Crawfords-dvke, dont il fut magistrat; qu'enfin il s'éteignit en ij34, âgé de 02 ans.
Thomas Watt eut deux fils. L'aîné, John, suivait à Glasgow la profession de son père. Il mourut à ôo ans (en 1^3-), laissant une carte du cours de la Clyde. qui a été publiée par les >oins de son frère James. Celui-ci, père du célèbre ingénieur, longtemps membre trésorier du conseil municipal de Greenock et magistral de la ville, se lit remarquer dans ces fonctions, parmi zèle ardent et un esprit d'amélioration éclairé. Il cumulait, (n'ayez point de crainte: ces trois syllabes devenues aujourd'hui en France une cause générale d'anathème, ne feront pas de tort à la mémoire de James Watt); il cumulait trois natures d'occupations : il était à la fois fournisseur d'appareils, d'ustensiles et d'instruments néces-
saires à la navigation, entrepreneur de bâtisses et négociant , ce qui, malheureusement, n'empêcha pas qu'à la fin de sa vie, certaines entreprises commerciales ne lui fissent perdre une partie de la fortune honorable qu'il avait précédemment gagnée. Il mourut à l'âge de 84 ans, en 1782.
James Watt, le sujet de cet éloge, naquit avec une complexion extrêmement délicate. Sa mère, dont le nom de famille était Muirhead, lui donna les premières leçons de lecture. Il apprit de son père à écrire et à compter. Il suivit aussi l'école publique primaire de Greenock. Les humbles grammar schools écossaises auront ainsi le droit d'inscrire avec un juste orgueil le nom du célèbre ingénieur parmi ceux des élèves qu'elles ont formés, comme le collège de la Flèche citait jadis Descartes, comme l'université de Cambridge cite encore aujourd'hui Newton.
Pour être exact , je dois dire que de continuelles indispositions ne permettaient pas au jeune Watt de se rendre assidûment à l'école publique de Greenock; qu'une grande partie de l'année il était retenu dans sa chambre, et s'y livrait à l'étude sans aucun secours étranger. Comme c'est l'ordinaire, de hautes facultés intellectuelles destinées à produire de si heureux fruits, commencèrent à se développer dans la retraite et le recueillement.
Watt était trop maladif pour que ses parents eussent la pensée de lui imposer des occupations assidues. Ils lui laissaient même le libre choix de ses distractions. On va voir s'il en abusait.
Un ami de M. Watt rencontra un jour le petit James étendu sur le parquet et traçant avec de la craie toute sorte de lignes entre-croisées. «Pourquoi permettez -vous, s'écria-t-il ,
que < et enfant gaspille ainsi son temps ? envoyez-le donc à
l'école publique ! » M. Watt repartit: «Vous pourriez bien,
« Monsieur, avoir porté un jugemenl précipité; avant de nous
indamner, examinez attentivement cequi occupe mon lils. » La réparation ne se lit pas attendre : l'enfant de six ans cherchait la solution d'un problème de géométrie.
Guidé par sa tendresse éclairée, le vieux James Wattavail mis de lionne heure un certain nombre d'outils à la disposition du jeu ne écolier. Celui-ci s'en servait avec la plus grande adresse; il démontait et remontait les jouets d'enfant qui tombaient sous sa main; il en exécutait sans cesse de nouveaux. Plus tard , il les appliqua à la construction d'une petite machine électrique dont les brillantes étincelles devinrent un vif sujet d'amusement et de surprise pour tous les camarades du pauvre valétudinaire.
Watt, avec une mémoire excellente, n'eût peut-être pas ligure parmi les petits prodiges des écoles ordinaires. Il aurait refusé d'apprendre les leçons comme un perroquet, parce qu'il sentait le besoin d'élaborer soigneusement les éléments intellectuels qu'on présentait à son esprit; parce «pie la nature I avait surtout créé pour la méditation, .lames Watt.au surplus, augurait très-favorablement des facultés naissantes de son fils. Des parents plus éloignés et moins perspicaces ne partageaient pas les mêmes espérances. <c James, dit un jour M"" Muirhead à son neveu, je n'ai ja- « mais vu un jeune homme plus paresseux que vous. Prenez c donc un livre et occupez-vous utilement. 11 s'est écoulé plus a d'une heure sans que vous ayez articulé un seul mot. Savez- « vous ce que vous avez fait pendant ce long intervalle? vous « ave/, ùté, remis et ôté encore le couvercle de la théière;
« vous avez placé dans le courant qui en sort, tantôt une « soucoupe, tantôt une cuiller d'argent; vous vous êtes éver- « tué à examiner, à réunir entre elles et à saisir les gouttelettes « que la condensation de la vapeur formait à la surface de « la porcelaine ou du métal poli ; n'est-ce pas une honte que « d'employer ainsi son temps ! »
En ijôo, chacun de nous, à la place de Mrae Muirhead, eût peut-être tenu le même langage; mais le monde a marché , mais nos connaissances se sont accrues ; aussi , lorsque bientôt j'expliquerai que la principale découverte de notre confrère a consisté dans un moyen particulier de transformer la vapeur en eau , les reproches de Mme Muirhead s'offriront à notre esprit sous un tout autre jour; et le petit James, devant la théière, sera le grand ingénieur préludant aux découvertes qui devaient l'immortaliser; et chacun trouvera sans doute remarquable que les mots : condensation de vapeur, soient venus se placer naturellement dans l'histoire de la première enfance de Watt. Au reste, je me serais fait illusion sur la singularité de l'anecdote , qu'elle n'en mériterait pas moins d'être conservée. Quand l'occasion s'en présente, prouvons à la jeunesse que Newton ne fut pas seulement modeste le jour où, pour satisfaire la curiosité d'un grand personnage qui désirait savoir comment l'attraction avait été découverte, il répondit : C'est en y pensant toujours ! Montrons à tous les yeux , dans ces simples paroles de l'immortel auteur des Principes , le véritable secret des hommes de
génie.
L'esprit anecdotique que notre confrère répandit avec tant de grâce, pendant plus d'un demi-siècle, parmi tous ceux dont il était entouré, se développa de très-bonne heure. On
m trouvera la preuve dans ees quelques ligues que j'extrais, en les traduisant, d'une note inédite, rédigée en 1798 par M"" Marion Campbell, cousine el compagne d'enfance du célèbre ingénieur (i).
Dans un voyage à Glasgow, M""' Watt confia son jeune « lils James à une de ses amies, l'en de semaines après elle « revint le \<>ir. mais sans se douter assurément de la sin- « gulière réception <[tii l'attendait. Madame, lui dit cette amie « dès qu'elle l'aperçut, il faut vous hâter de ramener James à
Greenock. Je ne puis plus endurer l'état d'excitation dans « lequel il me met : je suis harassée par le manque de som- • meil. Chaque nuii . quand l'heure ordinaire du coucher de cerna famille approche, votre fds parvient adroitement à « soulever une discussion dans laquelle il trouve toujours le a moyen d'introduire quelque conte ; celui-ci, au besoin, en
■ niante u\\ second, un troisième, etc. Ces contes, qu'ils «soient pathétiques ou burlesques, ont tant de charme, tant a d'intérêt; ma famille, tout entière, les écoute avec une si
rrande attention qu'on entendrait une mouche voler. Les « heures, ainsi, succèdent aux heures sans que nous nous en b apercevions , mais le lendemain je tombe de fatigue; Mate dame, remmenez votre (ils chez. vous. »
(i) Je suis redevable de ce curieux document a mou ami, .M. James W ii! . de Boho. Grâce à la vénération profonde qu'il a conservée pour la mémoire de son illustre père; grâce à l'inépuisable complaisance avec laquelle il a accueilli toutes mes demandes, j'ai pu éviter diverses inexactitudes qui se sont glissées dans les biographies les plus estimées, et dont moi-même, trompé par des renseignements verbaux acceptés trop légèrement, je n'avais pas su d'abord me garantir.
James Watt avait un frère cadet, John (i), qui en se décidant à embrasser la carrière de son père, lui laissa, d'après les coutumes écossaises , la liberté de suivre sa vocation ; mais cette vocation était difficile à découvrir, car le jeune étudiant s'occupait de tout avec un égal succès.
Les rives du Loch Lomond , déjà si célèbres par les souvenirs de l'historien Buchanan et de l'illustre inventeur des logarithmes, développaient son goût pour les beautés de la nature et la botanique. Des courses sur diverses montagnes d'Ecosse lui faisaient sentir que la croûte inerte du globe n'est pas moins digne d'attention, et il devenait minéralogiste. James profitait aussi de ses fréquents rapports avec les pauvres habitants de ces contrées pittoresques, pour déchiffrer leurs traditions locales, leurs ballades populaires, leurs sauvages préjugés. Quand la mauvaise santé le retenait sous le toit paternel, c'était principalement la chimie qui devenait l'objet de ses expériences. Les Eléments ofnatural philosophy de s'Gravesande l'initiaient aussi aux mille et mille merveilles de la physique générale; enfin, comme toutes les personnes malades, il dévorait les ouvrages de médecine et de chirurgie qu'il pouvait se procurer. Ces dernières sciences avaient excité chez l'écolier nue telle passion , qu'on le surprit un jour emportant dans sa chambre, pour la disséquer, la tête d'un' enfant, mort d'une maladie inconnue.
Watt, toutefois, ne se destina ni à la botanique, ni à la minéralogie, ni à l'érudition, ni à la poésie, ni à la chimie,
(i) Il périt, en 1762, sur un des navire^ de son père, dans la traversée deGreenock en Amérique, à l'âge de 23 ans.
ni à la physique, ni à la médecine, ni à la chirurgie, quoiqu'il lut si bien préparé pour chacun de ces genres d'études.
lui 17D5, il alla à Londres se placer chez -M. Joint Morgan, constructeur d'instruments de mathématiques et de marine, dans Finch- Lane, Cornhill. L'homme qui devait couvrir l'Angleterre do moteurs à côté desquels, du moins quant aux .effets, l'antique et colossale machine de Marly ne serait qu'un pygmée, entra dans la carrière industrielle en construisant, de ses mains, des instruments subtils, délicats, fragiles; ces petits, mais admirables sextants à réflexion, auxquels l'art nautique est redevable de ses progrès.
Watt ne resta guère qu'un an chez M. Morgan, et retourna à Glasgow , où d'assez graves difficultés l'attendaient. Appuyées sur leurs antiques privilèges, les corporations d'arts et métiers regardèrent le jeune artiste de Londres comme un intrus, et lui dénièrent obstinément le droit d'ouvrir le plus humble atelier. Tout moyen de conciliation ayant échoué,l'universitédc Glasgow intervint, disposa en faveur dujeune Watt, d'un petit local dans ses propres bâtiments, lui permit d'établir une boutique, et l'honora du titre de son ingénieur. Il existe encore de petits instruments de cette époque, d'un travail exquis, exécutés tout entiers de la main de Watt. J'ajouterai que son fils a mis récemment sous mes yeux . les premières épures de la machine à vapeur, et qu'elles sont vraiment remarquables par la finesse, par la fermeté, par la précision du trait. Ge n'était donc pas sans raison, quoi qu'on en ait pu dire, que Watt parlait avec complaisance de sou adresse manuelle.
Peut-être aurez-vous quelque raison de penser que je porte le scrupule bien loin en réclamant, pour notre confrère, un