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L'UNITÉ DE LA SCIENCE

su conquérir et mettre en valeur le territoire immense qui s'étend entre les deux Océans. Je lève mon verre en l'honneur de la Science Américaine, je bois à l'avenir de cette grande Nation àjaquelle nous attachent, nous autres français, tant de souvenirs communs, tant de liens de vive sympathie et de profonde admiration. Je suis particulièrement heureux de le faire, dans ce beau territoire qu'il y a cent ans, la France céda librement à l'Amérique naissante.

L'Etat et la Municipalité de New- York avaient décidé de commémorer, par des fêtes célébrées à New-York, du 25 septembre au 9 octobre 1909, le troisième centenaire de l'exploration de l'Hudson par l'illustre navigateur dont ce fleuve porte le nom et, en même temps, le centenaire du premier essai heureux de navigation à vapeur par Fulton.

L'invitation de participer à ces fêtes, transmise par les soins du Gouvernement des Etats-Unis, fut adressée au Gouvernement Français, comme aux autres Gouvernements, par une Commission spéciale, désignée par le Gouverneur de l'Etat de New-York et par le Maire de la ville de New- York. Tandis que la plupart des Gouvernements choisissaient, pour les représenter, des marins du grade le plus élevé, le nôtre, se souvenant du séjour que Fulton avait fait dans notre pays, des travaux qu'il y avait accomplis, des tentatives qu'il avait faites pour obtenir le concours et la bienveillance du premier Consul, décida de se faire représenter par un délégué de la Science Française; et il choisit à cet effet le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences» à laquelle avaient été soumis autrefois les premiers essais de Fulton. Il résolut, en même temps, d'envoyer à New-York une petite escadre, qui devait prendre part aux fêtes, à côté de la flotte américaine et des navires envoyés par les autres

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Nations. Cette escadre fut composée des trois Cuirassés suivants : la Justice, commandée par le capitaine de vaisseau Lefèvre ; la Liberté, commandée par le capitaine de vaisseau Huguet et la Vérité, commandée par le capitaine de vaisseau Tracou. Elle avait pour chef le contre-amiral Le Pord, qui mit son pavillon sur la Justice. Elle appareilla de Brest pour New- York, le 12 septembre, emmenant M. Darboux, qui avait pris place à bord de la Justice.

La traversée fut excellente de tous points, comme en témoigne la lettre qu'à son arrivée à New-York, M. Darboux adressa au directeur du Temps et que ce Journal s'empressa de publier dans son n° du 2 octobre 1909. Voici cette lettre :

New-York, 21 septembre 1909.

Monsieur le directeur,

Vous savez que le gouvernement français, désirant se faire représenter par un savant aux fêtes de New- York, a fait l'honneur au secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de lui confier cette mission. Je viens de faire la traversée avec les trois cuirassés Justice, Liberté et Vérité, et je vous demande la permission de vous envoyer mes premières impressions. Vous en ferez tel usage que vous voudrez.

Ces impressions naturellement ne peuvent concerner que la traversée. Elle s'est accomplie dans les plus heureuses conditions. Le gouvernement, désirant faire un essai, avait prescrit à l'amiral Le Pord, chef de notre petite escadre, une vitesse moyenne de 16 nœuds. Malgré les vents et les courants contraires, cette vitesse a été atteinte, et même dépassée. Pour l'obtenir sur le fond, il a fallu que les cuirassés four-

nisscnt, pendant une bonne partie du parcours, une vitesse déplus de 17 nœuds. Ils Font fait avec une régularité qui me parait absolument remarquable. Notez qu'il s'agit de bâtiments qui ont donné aux essais une vitesse de 19 nœuds seulement. Pas un accident, pas une avarie durant tout ce voyage. Les trois bâtiments n'ont cessé de conserver, pendant la nuit, pendant le brouillard, la distance réglementaire de quatre cents mètres. Ce beau résultat me parait réconfortant. Il fait grand honneur à tout le monde et vaut la peine d'être signalé, à une époque où tant de critiques sont adressées à notre marine et à nos marins. Ce qui m'a frappé, en dehors de l'habileté et du dévouement de l'amiral Le Pord et de ses officiers, du bon état du matériel, c'est l'excellent esprit de l'équipage. On sent que, chez nos marins, la discipline repose sur la confiance qu'ils ont en leurs chefs. Dans leur enthousiasme, ces braves gens auraient poussé la vitesse jusqu'à 18 nœuds, pour peu qu'on le leur eût permis.

Les Américains, cela va sans dire, nous ont très bien accueillis. Nos vaisseaux sont les premiers qui soient arrivés; ils sont mouillés dans la rivière Hudson, en face de Riverside Park, et je puis vous assurer qu'on les admire beaucoup.

Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'assurance des meilleurs sentiments d'un homme qui a constaté avec bonheur que, quoi qu'on en ait dit, nous avons une marine, et une belle marine.

G. Darboix, délégué de la République française à New-York, à bord de la Justice.

Arrivé à New-York, M. Darboux prit part aux fêtes qui furent données, il reçut le meilleur accueil des

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Américains, visita l'Université Columbia, l'Ecole Militaire de West Point, l'hôpital français; il fut fêté par la Colonie française, et trouva le concours le plus empressé auprès de tous les représentants officiels de notre pays. Nous nous bornons à reproduire ici l'adresse qu'il présenta le 27 septembre, à la réunion qui fut tenue, dans la salle de l'Opéra métropolitain de New-York, pour la réception officielle des délégués ; cette adresse contient des détails inédits sur les relations de Fulton et de notre Académie des Sciences.

Le délégué de la République Française à Monsieur le Gouverneur de F état de Neiv-York, à Monsieur le Maire et à Messieurs les membres de la commission Hudson-Fulton.

Messieurs,

Des deux hommes que vous réunissez dans un même anniversaire, l'un a été un hardi navigateur, l'autre un ingénieur hors de pair. Les découvertes auxquelles ils ont attaché leur nom semblent, au premier abord, ne pouvoir être comparées, et pourtant il y a bien des points communs dans leurs destinées. Tous deux ont eu le mérite de faire œuvre définitive et durable, tous deux ont eu des précurseurs qui leur avaient préparé les voies ; tous deux enfin sont morts prématurément, sans obtenir la récompense due à leurs efforts ou à leur génie, sans voir surtout leurs découvertes donner quelques-uns des résultats qu'ils en avaient attendus. Henri Hudson, le vaillant capitaine, a le premier exploré cette rivière qui porte son nom et dont les beautés romantiques séduisent tous ceux qui la parcourent. S'il a eu un prédécesseur,

le Florentin Verrazzano, qui, sur le navire la Dauphin e frété par notre roi François Ier, a exploré en 1524 la baie de New-York et reconnu l'embouchure de la rivière, c'est d'Hudson que date incontestablement la première occupation de votre pays par les Européens, — de sorte que cette contrée, après s'être appelée pour un temps bien court la Nouvelle France, après avoir vu les accidents de ses rivages dotés, sur les cartes verrazzaniennes, de noms empruntés à la géographie de notre pays ou à celle des environs de Florence, s'est appelée successivement la Nouvelle Hollande, puis la Nouvelle Angleterre, avant de devenir l'Etat-empire, le cœur même de la libre, de la puissante Amérique. Robert Fulton de même, avant de lancer sur la rivière Hudson ce petit bateau qu'en l'honneur de son ami Livingston il appelait le Clermont, et que quelques-uns des habitants de New- York avaient surnommé la Folie Fulton, Fulton, avant d'inaugurer cette navigation à vapeur qui a été au xixe siècle le facteur prépondérant des progrès de la civilisation, Fulton a eu, lui aussi, des prédécesseurs dans différents pays. Vous pourriez en signaler plus d'un en Amérique même. En France, nous aurions à rappeler les noms de Denis Papin, l'inventeur de la machine à vapeur, du marquis de Joufîroy d'Abbans ; mais aujourd'hui nous tenons plus particulièrement à nous souvenir que Fulton a habité quelque temps parmi nous, que c'est à Paris qu'il adonné la primeur de sa découverte, que c'est sur la Seine qu'il a fait marcher, pour la première fois, un bateau à vapeur, dont il avait dressé les plans, en ayant soin d'éviter les erreurs qui avaient compromis, ou inutilisé jusque-là, tous les essais précédents. Le procès-verbal de la séance tenue le 8 août 1803 par notre Académie des

Sciences, qui s'appelait alors la première Classe de l'Institut, contient le passage suivant :

« Robert Fulton invite la Classe à voir l'expérience d'un bateau remontant la rivière par le moyen d'une machine à vapeur. Il joint à son invitation plusieurs réflexions relatives à son procédé.

Les citoyens Bossut, Bougainville, Périer et Carnot sont spécialement chargés d'être présents à l'expérience et d'en rendre compte à la Classe ».

L'expérience eut lieu le lendemain 9 août; elle eut un plein succès.

« A six heures du soir, nous dit un témoin oculaire, Fulton, aidé seulement de trois personnes, mit en mouvement son bateau et deux autres attachés derrière ; et, pendant une heure et demie, il procura aux curieux ce spectacle étrange d'un bateau mu par des roues comme un chariot, ces roues armées de volants et de lames plates mues elles-mème par une pompe à feu. »

Parmi ces curieux dont parle le témoin oculaire, se trouvaient les délégués de l'Académie des Sciences, dont quelques-uns eurent peine à suivre la marche du bateau de Fulton. Quoiqu'on ait dit le contraire, ils prirent plaisir à constater le succès de l'inventeur américain. Car un mois après, le 12 septembre suivant, la Section de Mécanique de l'Académie le proposait pour une place de Correspondant ; et d'ailleurs notre grand Carnot, celui qui, en sauvant la France de l'invasion, a mérité le beau titre d'organisateur de la victoire, Carnot, qui, pendant son ministère de la guerre, avait fait expérimenter les bateaux plongeurs et les bombes incendiaires de Fulton, lui écrivait la lettre suivante :

« Si j'avais encore l'honneur d'être ministre de la guerre, je n'hésiterais pas un instant à vous donner

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les moyens de faire un essai, dont l'entière réussite est indubitable et dont j'entrevois les immenses résultats pour l'avenir. »

Malheureusement, à l'époque où Carnot écrivait cette lettre prophétique, la France avait un maître qui allait devenir, pour quelque temps, celui de l'Europe continentale. Napoléon, en qui Fui ton avait d'abord espéré, car le génie se tourne naturellement vers le génie, avait, à cette époque, bien d'autres préoccupations. Comme chef d'état d'ailleurs, il avait peu de résultats immédiats à attendre, dans la lutte gigantesque qu'il allait engager, des diverses découvertes de Fulton.

Au reste, des raisons économiques, qui frappent les yeux les moins prévenus, expliquent naturellement pourquoi la tentative que Fulton fît sur la Seine ne trouva pas d'écho dans notre pays. Ce n'est pas sur nos fleuves paisibles de France, ce n'est pas sur nos beaux canaux, où les transports étaient de longue date si fortement organisés, que la tentative de Fulton avait des chances do s'imposer de haute lutte. Il lui fallait un pays comme le votre, presque dépourvu de routes, possédant des lacs immenses, les plus longs et les plus larges fleuves du monde ; c'est là, la seulement, que pouvait devenir victorieuse dès le premier jour une méthode de navigation qui sait vaincre la violence des vents, ainsi que celle des courants, et qui trouve en elle-même la force nécessaire, sans avoir besoin de ces chemins de halage, que nous avions tracés chez nous avec tant de soin, et qu'il vous aurait été impossible d'établir sur les bords indéterminés de vos grands fleuves. C'est l'Amérique qui était naturellement appelée à devenir le théâtre où pouvait donner toute sa mesure, où devait développer toute sa puissance, la grande découverte de Fulton.

Aujourd'hui, les navires dont il nous a dotés se rencontrent par milliers sur tous les lacs, sur tous les fleuves de l'ancien et du nouveau monde. Dépassant les premiers espérances de leur inventeur, ils ont depuis long-temps — abordé la haute mer. Suivant les expressions qu'Homère appliquait aux navires des Phéaciens, les vaisseaux à vapeur sillonnent avec rapidité les vagues de la mer ; toujours enveloppés dans l'ombre et les nuages, ils n'ont aucune crainte d'éprouver quelque dommage ou de périr ; mais ils savent les pensées et les désirs des hommes et connaissent les villes et les champs fertiles de tous les mortels. La mer immense, qui était autrefois une barrière entre les peuples, est devenue, grâce à Fulton, le principal organe de leur rapprochement.

S'il n'a pas eu la fin misérable d'Hudson, abandonné par son équipage dans la baie James avec huit de ses compagnons, Fulton pourtant, usé par les luttes et les procès, est mort à l'âge de 50 ans, sans voir l'extension prodigieuse qu'allait prendre la navigation qu'il avait créée ; moins heureux que Watt dont il a été l'émule, il n'a pu jouir en paix du fruit de ses travaux ; il n'aura pas vu le Sirius et le Great Western traverser pour la première fois l'Océan Atlantique. Votre ville qui, déjà lors de sa r.iort prématurée, lui rendit les honneurs dus aux grands citoyens, a voulu montrer qu'elle n'a pas oublié celui qui a tant contribué à son merveilleux développement. Messieurs, la France est de cœur avec vous, elle sait que la reconnaissance est le premier devoir d'une démocratie. Votre hommage s'adresse d'ailleurs, il faut le remarquer, à un homme qui réunissait au génie de l'inventeur les qualités morales les plus hautes et les plus rares. Celui qui, avant de partir pour l'Europe, mettait sa vieille mère à l'abri du besoin, qui faisait insérer dans son traité

avec le Directoire français une clause portant que ses inventions de torpilles et de sous-marins ne seraient jamais employées contre son pays, qui se bornait à demander qu'on exécutât ses projets sans stipuler pour lui-même aucun avantage, un tel homme a droit au respect de tous ; et sa patrie doit s'estimer heureuse de pouvoir offrir sa vie, toute sa vie, en exemple à ses enfants.

Messieurs, cette coutume pieuse que vous avez prise d'honorer en toutes circonstances ceux de vos compatriotes qui se sont distingués -par leurs talents et par leurs vertus commence à porter des résultats qui frappent les yeux de tous. Au moment où nous célébrons avec vous de glorieux anniversaires, d'autres, non moins glorieux, se préparent aujourd'hui pour votre pays. Fulton a été l'initateur de la navigation sur les mers ; deux des vôtres encore, Bushnell et Fulton, ont contribué à préparer, les voies à la navigation sous-marine. A cette double conquête, vous avez voulu joindre celle de l'air qui nous entoure, et Ton peut dire que les deux frères Wright sont devenus les Fulton de la navigation aérienne par le plus lourd que l'air. Ce n'est pas tout encore : après avoir été découverte, l'Amérique a voulu découvrir à son tour ; et la première de toutes les nations, elle a planté son drapeau en ce point qui avait été nommé et défini avant d'être atteint, le pôle Nord, dont la conquête décevante avait été le rêve et le tourment de tant d'illustres explorateurs. L'eau, la terre et l'air ne vous suffisent même plus. Il vous faut l'univers qui vous entoure. Vos astronomes font comme vos maisons, ils escaladent le ciel. Aucun astre n'échappe à leurs investigations ou à leurs calculs. Munis d'instruments incomparables fournis par de généreux donateurs, ils nous annoncent chaque jour des décou-

vertes qui sont interdites à nos faibles efforts. Vos géodésiens nous apportent les notions les plus précieuses en mesurant, avec une activité qui ne connaît pas le repos, l'immense étendue de votre territoire. Vos naturalistes, et c'est tout dire, sont à la hauteur des merveilles de toute sorte que leur offre votre beau pays.

Messieurs, nulle nation plus que la France n'est heureuse de vos succès. L'énergie, la persévérance, la largeur des vues, sont faites pour nous séduire. Les noms de vos savants nous sont familiers. Nous admirions les Langley et les Newcomb, qui ne sont plus malheureusement ; mais il vous reste, les Agassiz, les Bell, les Edison, les George Haie, les Hill, les Pickering, les Michelson, les Osborne, les Loeb et bien d'autres encore, qui sont, heureusement, vivants et bien vivants. Cette admiration, mêlée de sympathie que nous éprouvons pour la Science Américaine, remonte an temps déjà éloigné où votre Franklin demeurait parmi nous et était l'objet d'un véritable culte de la part des Parisiens. « Ils ont tellement multiplié mon buste, écrivait-il à sa fille avec sa bonhomie spirituelle, que si ma tête était mise à prix, il me serait sûrement impossible de m'échapper. »

Vous le voyez, Messieurs, nous conservons toujours précieusement les moindres souvenirs de la grande époque. Les luttes récentes que nous avons engagées avec vous sur les champs de Bétheny et de Brescia nous les ont rendus plus présents et plus chers encore. Puissions-nous renouveler souvent ces luttes courtoises, qui n'ont d'autre objectif que le progrès pacifique et le développement de la civilisation.

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