L'UNITE DE LA SCIENCE
Discours prononcé le 24 septembre 1904 au Banquet de clôture du Congrès d'Art et de Science, tenu à Saint Louis d'Amérique du 19 au 25 septembre 1904.
Il y a eu cent ans en 1903, le premier Consul cédait à l'Amérique une région presque inconnue à cette époque, la vallée du Mississipi, qui forme aujourd'hui le tiers du territoire des Etats-Unis.
Pour célébrer le centenaire de cette cession, les habitants de Saint-Louis, la ville principale de cette région, avaient conçu le projet d'une Exposition Universelle, qui devait se tenir aux portes même de cette ville. Les Directeurs de l'Exposition eurent l'heureuse idée de lui adjoindre un Congrès d'art et de science, dont l'idée mère était de réunir et de rapprocher dans un tableau d'ensemble les sciences, les lettres et les arts de toute nature. L'organisation de ce Congrès avait de quoi séduire les savants français; car elle était analogue à celle de notre Institut. Ce fut Simon Newcomby l'illustre associé étranger de l'Académie des Sciences, le futur Président du Congrès, qui fut chargé d'adresser les invitations du gouvernement américain pour les mathématiques, la physique, l'astronomie, la biologie et la technologie, Il fit dans ce but un voyage à Paris, au cours du printemps de 1903. Un grand nombre de savants
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français répondirent à son appel, notamment MM. Emile Picard et Gaston Darboux, pour les mathématiques pures, Henri Poincaré pour les mathématiques appliquées, Alfred Giard pour la morphologie animale, Yves Delage pour l'anatomie comparée, Pierre Janet pour la psychologie des anormaux, Langevin pour la physique de l'Electron, Moissan pour la chimie inorganique. Nous reproduisons ici le discours que prononça M. Darboux, en qualité de Vice-Président d'honneur du Congrès, au Banquet de clôture, donné avec le concours de la Musique de notre Garde Républicaine.
Messieurs,
Gracieusement invité à prendre la parole au nom des délégués français qui ont accepté l'invitation du gouvernement américain, je considère comme un devoir de remercier en premier lieu la grande Nation pour l'honneur qu'elle nous a fait et pour l'accueil qu'elle nous a réservé.
Tous ceux qui me font l'honneur de m'écouter connaissent ce sentiment pénible d'isolement qui saisit parfois le voyageur au milieu d'une nation étrangère. Ce sentiment, je dois le dire, nous n'avons pas eu le temps de l'éprouver. On nous dépeignait en Europe les américains comme exclusivement occupés de leurs affaires ; on nous jetait à la tête le fameux proverbe : Business is Business, qu'on nous donnait comme la devise de ce beau pays. Nous avons pu constater, tout au contraire, que ses habitants sont toujours empressés à faire le meilleur accueil aux étrangers ; partout, nous avons rencontré des personnes prêtes à se déranger de leur route et à nous donner, avant même que nous les demandions, les
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renseignements qui nous étaient nécessaires. Et que dire de l'accueil qui nous était réservé par nos confrères américains. M. le Président de l'Exposition, M. le Directeur des Congrès et leurs dignes collaborateurs, les Autorités et les habitants de Saint-Louis, se sont tous attachés à nous rendre le séjour agréable, la vie facile, au sein de cette magnifique exposition dont nous conserverons toujours le souvenir enchanteur.
Nous aurions voulu la voir d'une manière détaillée, faire connaissance avec les attractions sans nombre dont elle fourmille (les savants aiment parfois à se dérider), étudier les produits exposés et classés avec une méthode si parfaite et si rigoureuse dans ses palais d'une architecture si originale et si imposante : M. Newcomb ne nous Tapas permis. Le Congrès dont il était l'illustre président nous offrait tant d'attractions, d'un genre un peu austère il est vrai, tant de travaux aussi à accomplir, qu'à notre grand regret nous avons dû nous refuser à bien des sollicitations qu'il nous eût été agréable d'accueillir. Les américains nous le pardonneront, j'en suis sûr. Ils savent mieux que personne le prix du temps ; mais ils savent que les forces humaines ont des limites, au moins chez nous autres, pauvres Européens. Car je doute qu'un Américain se sente jamais fatigué.
Messieurs, le Congrès qui va se terminer demain aura été véritablement une très grande chose. C'est la première fois, je crois, qu'on aura retrouvé dans une grande réunion internationale, ce que nous avons réalisé dans notre Institut de France : l'union des lettres, des sciences et des arts. Que cette union se maintienne à l'avenir, c'est là mon vœu le plus cher.
La science est une comme l'Univers ; les phénomènes qu'elle étudie ne connaissent, ni les frontières
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des états, ni les divisions politiques établies entre les peuples. Dans tous les pays civilisés, on calcule avec les mêmes chiffres, on mesure avec les mêmes instruments, on emploie les mêmes classifications, on étudie les mêmes faits historiques, économiques et moraux. S'il subsiste chez les différentes nations des différences entre les méthodes, ces différences sont légères ; elles sont bienfaisantes d'ailleurs, et même nécessaires ; car, pour l'exécution de l'immense travail de recherche imposé à l'humanité qui pense, il importe que les sujets d'études ne soient [tas partout identiquement les mêmes ; ou bien, s'ils sont identiques, que les divergences entre les points de vue sous lesquels^ ils sont considérés dans les différents pays contribuent à nous en faire mieux connaître la nature, les conséquences et les applications. 11 faut donc que chaque peuple conserve son génie propre, les méthodes particulières, qu'il s'applique à développer les qualités qu'ils a reçues ; de même qu'il importe que, dans un orchestre, chaque instrument exécute de la manière la plus parfaite, avec le timbre qui convient à sa nature, la partie qui lui est confiée. Mais, en science comme en musique, un accord entre tous les exécutants est une condition nécessaire, que chacun doit s'efforcer de réaliser.
Attachons-nous donc, dans la recherche scientifique, à exécuter de notre mieux la partie de la tâche que la nature des choses nous a dévolue : mais attachons-nous aussi à réaliser cet accord, qui est la condition nécessaire de l'harmonie, et qui, seul, peut assurer dans l'avenir le progrès de l'humanité.
Messieurs, il me serait difficile de vous dire d'une manière précise quelle part l'Amérique est appelée à prendre dans ce concert des nations civilisées ; mais je suis sûr que cette part sera digne de la nation qui a