MEMBRE DE L'ACADÉMIE
Lu dans la séance publique annuelle du lundi 21 décembre 1903.
Lorsque le voyageur quitte les plaines brûlantes, couvertes de vignes, qui s'étendent entre Nîmes et Montpellier pour s'élever vers le nord-ouest, il rencontre d'abord des collines de faible hauteur, des garrigues arides, parsemées de chênes nains et d'oliviers rabougris ; mais lorsque, après avoir traversé ce paysage désolé, il pénètre dans la région des hautes montagnes, les Cévennes viennent offrir à ses regards charmés des vallons riants, où les hameaux et les fermes sont gracieusement étages sur la pente des collines, où l'eau circule de toutes parts, attestant les soins industrieux du montagnard et le voisinage des hauts sommets, où la lumière méridionale baigne des prairies verdoyantes, plantées d'arbres fruitiers qui semblent empruntés au nord de la France.
Dans un de ces vallons, un de, ceux qui présentent les sites les plus pittoresques, se trouve située, au confluent de l'Hérault, encore bien près de sa source, avec le Claron, la petite ville de Valleraugue. C'est un bourg de 3.000 habitants, un bout du monde, entouré de hautes montagnes, parmi lesquelles on distingue l'Espérou et surtout le superbe Aigoual. Valleraugue est fière d'avoir donné le jour à des
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hommes éminents ou illustres : l'abbé Etienne A mal, l'inventeur des moulins ù feu, qui consuma toute son existence dans ses essais pour remonter les rivières à laide de la vapeur; Pierre Carie, l'émule de Vauban, le plus savant et le plus habile ingénieur militaire du xvme siècle; Angliviel de la Beaumelle, qui eut des démêlés avec Voltaire et fut l'ami de Montesquieu ; notre confrère Louis Armand de Quatrefages, l'un des créateurs de l'anthropologie. Enfin c'est à Valleraugue qu'est né le 18 avril 1833, François Perrier, mort prématurément en 1888, après avoir accompli une œuvre que je désire remettre aujourd'hui devant vos veux.
La famille Perrier était anciennement établie et très honorablement connue à Valleraugue. Le grand1 père de notre confrère était boulanger ; son fils Scipion lui succéda et acquit, comme ses ancêtres, la réputation d'un homme sérieux, actif et avisé. Gardant auprès de lui son fils aîné, aujourd'hui juge de paix à Valleraugue, il envoya son second fils, le jeune François, comme pensionnaire au lycée de Nîmes. Les études ont été fortes, de tout temps, dans cet établissement ; dès le début, Perrier s'y plaça parmi les meilleurs élèves. Dans le palmarès de 1850, précieusement conservé par les siens, je vois qu'il eut en Philosophie les deux Prix d'honneur : dissertation française et dissertation latine. Sa part ne fut pas moins belle en sciences, où il obtint trois prix et un accessit.
Devenu bachelier es lettres et bachelier es sciences, ses parents l'envoyèrent au collège Sainte-Barbe, où
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il fit deux années d'excellentes mathématiques spéciales. Admis à l'Ecole Polytechnique en 1853, le 21e de sa promotion, il se maintint en hon rang pendant les deux années d'études et fut classé à la sortie pour l'Ecole d Etat-Major, où il entra le 1er octobre 1855. Depuis lors jusqu'en 1861, sa carrière ne se distingue en rien de celle de ses camarades. Il est nommé lieutenant d'Etat-Major le 12 octobre 1857, fait son stage dans les régiments, est détaché pendant deux ans en Algérie, au 1er régiment de chasseurs, devient capitaine le 1er février 1860, et est attaché en cette qualité, le 24 janvier 1861, à l'Etat Major de la 10e Division militaire, à Montpellier.
Ceux qui le voyaient à cette époque nous le dépeignent tel à peu près que nous l'avons connu. Au physique, il était grand et fort ; il avait le teint coloré, l'allure toute militaire. Sa conversation, qui s'appuyait sur une instruction étendue et solide, était des plus attachantes. Il savait retenir l'attention par sa parole où la vivacité méridionale se tempérait de bonne grâce et d'aménité. Ses camarades, dont il avait conquis la sympathie par l'ouverture et la cordialité de son caractère, s'accordaient à lui prédire le plus brillant avenir. Ces prédictions se sont réalisées, mais en quelque sorte d'une manière indirecte. Une circonstance imprévue vint l'arracher à la carrière militaire proprement dite, et l'amener à orienter sa vie du côté où l'appelaient, sans peut-être qu'il s'en rendît compte lui-même, ses véritables aptitudes. Le 6 mars 1861 , il était désigné pour concourir aux opérations qui devaient réaliser la jonction géodésique de la France et de l'Angleterre par dessus le Pas-de-Calais.
Cette jonction avait été déjà tentée plus d'une fois. Lorsque, après la rébellion de 174=5, dernier effort des .lacobites, l'Angleterre avait entrepris les trian-
filiations nécessaires à la confection d'une carte à grande échelle de son territoire, elle avait accepté avec empressement l'offre faite par D. Cassini de relier son réseau à celui de la France. L'opération, à laquelle prirent part du côté français Legendre, Cassini et Méchain, fut contrariée par le mauvais temps et ne put réussir complètement. Néanmoins elle marque une date dans l'histoire de la géodésie. A côté des grands théodolites anglais construits par Ramsden, qui était alors le premier artiste de l'Europe, les Français purent montrer sans désavantage les nouveaux cercles que Borda venait de faire construire par Lenoir, et où l'emploi de la répétition accroissait dans une proportion inespérée la précision que l'on avait obtenue jusque-là, pour les mesures d'angles, dans les triangulations.
En 1825, la jonction fut entreprise de nouveau par une commission mixte, qui comprenait, du côté de la France, Arago et Mathieu, et pour l'Angleterre le capitaine Ketter, assisté de plusieurs officiers du corps des Ingénieurs.
Les délégués français firent préparer des instruments nouveaux et puissants. Gambey construisit pour eux un théodolite de grande dimension. Des phares perfectionnés furent employés pour les opérations. Aussi réussirent-elles parfaitement, et la jonction proprement dite fut effectuée en deux mois. Malheureusement, comme le gouvernement anglais avait pris l'initiative, Arago et Mathieu jugèrent qu'il était convenable de remettre leurs registres d'observations au chef de la mission anglaise, le capitaine Ketter Celuici mourut peu de temps après, et les registres ne se retrouvèrent pas dans ses papiers ; de sorte que les résultats obtenus ne donnèrent lieu à aucune publication.
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Un mauvais sort semblait attaché à cette opération. En 1800, l'Angleterre revint à la charge en proposant de faire effectuer la jonction tout entière, à la fois par les officiers anglais et les officiers français, qui pourraient ainsi se contrôler mutuellement.
La France avait figuré de la manière la plus honorable dans les essais précédents. Sans parler de l'illustration des observateurs qu'elle avait pu mettre en ligne, elle avait, chaque fois, apporté des appareils qui réalisaient de sérieux progrès. Pour cette nouvelle tentative au contraire, le Dépôt de la Guerre était pris à l'improviste. Non seulement, il ne restait que très peu d'officiers initiés à la pratique des opérations gé<>désiques ; mais de plus, les cercles disponibles étaient trop petits et d'ailleurs très fatigués par un long service. Biot affirmait qu'avec leurs instruments nos officiers ne parviendraient pas à voir, à travers le détroit, les signaux du rivage opposé. Cependant le Maréchal Randon, Ministre de la Guerre, ne voulut pas répondre par un aveu d'impuissance aux propositions qui lui étaient faites, et il désigna les officiers qui devaient s'entendre avec les délégués anglais. Ce furent le colonel Levret, savant officier, qui avait pris la part la plus honorable aux travaux de la Carte de France, et les capitaines Beaux et Perrier. Ces deux derniers n'avaient pas eu l'occasion de s'occuper de géodésie depuis leur sortie de l'Ecole d'Etat-Major.
Telles étaient les conditions véritablement fâcheuses dans lesquelles l'opération se présentait du côté français. Nos délégués paurtant ne perdirent pas courage. Aux six stations du réseau de jonction, on installa des signaux héliotropiques, qui apparurent alors pour la première fois dans la pratique de la géodésie française ; et les connaissances approfondies
du colonel Levret, l'ardeur de ses jeunes collaborateurs permirent de suppléer à l'insuffisance des cercles répétiteurs. Les signaux solaires surtout firent merveille. Alors que les brumes empêchaient de voir les côtes d'Angleterre, la lumière réfléchie par les miroirs traversait le brouillard et permettait de poursuivre les observations.
« La comparaison de nos résultais avec ceux des ingénieurs anglais, nous dit Perrier, ne révéla que des différences légères, imputables à des erreurs admissibles dans l'observation, et nous pûmes nous tenir pour satisfaits d'un pareil accord, en considérant surtout combien notre outillage scientifique était inférieur à celui de nos voisins. Comme conséquence immédiate, notre Méridienne de France était prolongée de 13° vers le Nord, à travers l'Angleterre et l'Ecosse, jusqu'aux îles Shetland, et embrassait ainsi entre ces îles et Formentera une amplitude de 22°40' ».
« J'ajouterai, dit Perrier, que nous avions pu, pendant ces deux années, assister au fonctionnement du service géodésique chez les Anglais, admirer leurs magnifiques cercles de Ramsden et les comparer à nos cercles répétiteurs, étudier avec M. James et Clarke et pratiquer même leurs méthodes d'observation et de calcul. La comparaison était écrasante pour le Dépôt de la Guerre de France, et j'en fus si profondément frappé que je résolus dès lors de consacrer ma vie à la régénération du service géodésique de notre armée, si tristement tombé en défaillance. »
Cet engagement que le jeune officier prenait ainsi vis-à-vis de lui-même, il a su le tenir dans toute son étendue ; mais avant de commencer le récit de ses efforts, et pour le faire mieux comprendre, il est nécessaire que je donne quelques indications sur l'origine et les causes de cette défaillance de la géodésie française, si nettement mise en évidence dès 1861.
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« Les deux questions de la grandeur et de la figure de la Terre qui exercent depuis longtemps les géomètres paraissent de nature à n être jamais épuisées. » Ces paroles de Delambre pourraient servir de devise à notre compagnie. Depuis sa création en effet, l'Académie n'a cessé d'envisager toutes les questions qui, de près ou de loin, se rattachent à la mesure de notre globe. Au début, en 1666, elle charge Picard, le savant et trop modeste astronome, de mesurer Tare de méridien, de 1° environ, qui s'étend entre la ferme de Malvoisine et la flèche de la cathédrale d'Amiens ; et le résultat obtenu par Picard permet à Newton de reprendre des calculs qu'il avait abandonnés, et de constituer d'une manière définitive son système de la gravitation universelle. Puis c'est Richer qu'elle envoie à Cayenne en 1672, pour y déterminer par des mesures précises la longueur du pendule battant la seconde. Les Cassini, aidés successivement de La Hire, de La Caille, de Maraldi, mesurent par deux fois la Méridienne de France, de Dunkerque à Barcelone. Pour évaluer des arcs méridiens sous des latitudes aussi différentes que possible, l'Académie, en 1734, envoie au Pérou Bouguer, La Condamine, Godin ; et en Laponie, Maupertuis, Clairault, Camus, Le Monnier, l'abbé Outhier. En 17o0 La Caille, le grand astronome, missionnaire de l'Académie au cap de Bonne-Espérance, y mesure un arc de méridien.
Tant de travaux confirment définitivement les théories de Huygens et de Newton ; ils établissent, sans objection possible, que la véritable forme de notre
globe est celle d'un ellipsoïde aplati aux pôles; ils dotent en même temps la France <l"un réseau géodésique complet, que les Cassini étendenl même au delà de nos frontières. Et comme les spéculations théoriques les plus élevées Unissent toujours par donner naissance aux applications les plus importantes et les plus utiles, lorsque, en 17 47, le roi Louis XV, émerveillé par les plans de bataille que lui avait soumis Cassjni de Thury, décide l'exécution générale d'une carte de son royaume, ce réseau géodésique, qui a été établi dans un but uniquement scientifique, vient servir de canevas à la carte au 86400e qui porte le nom de Carte '1rs Cassini, et qui conservera toujours le mérite d'avoir été la première carte à grande échelle d'un pays étendu.
La Révolution de 1789 ouvre pour la géodésie française une ère de nouveaux progrès. En 1790, l'Assemblée Constituante décide l'établissement d'un système universel de poids et de mesures, et c'est à l'Académie qu'elle s'adresse en la chargeant de tous les travaux propres à délinir les nouvelles unités. Pour obtenir l'unité de longueur, celle de laquelle doivent dériver toutes les autres, l'Académie reprend pour la troisième fois la mesure de la Méridienne de France : elle confie cette opération à deux de ses membres les plus habiles, Delambre et Méchain, dirigés dans leurs travaux par Laplace, Lagrange, Monge, et munis des instruments les plus ingénieux, inventés ou perfectionnés par Borda. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler toutes les difficultés que recontrèrent Delambre et Méchain : mis en suspicion par le pouvoir central, repousses souvent par les autorités locales, dépourvus des ressources nécessaires ou mis dans l'impuissance de les utiliser, c'est merveille qu'ils aient pu achever leur tâche, dans des conditions de
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précision sur lesquelles j'aurai à revenir, mais qui, vu les circonstances, leur font le plus grand honneur.
Lorsque, en 1795, la période d'organisation succéda à l'agitation révolutionnaire, l'Académie, renaissante au sein de l'Institut, provoquait la création du Bureau des Longitudes, « institué en vue du perfectionnement des diverses branches de la science astronomique et de leur application à la Géographie, à la Navigation et à la Physique du globe ». C'est d'après la demande du Bureau que Biot et Arago allèrent, en 180(>, prolonger la Méridienne en Espagne, et compléter un travail que l'infortuné Méchain avait dû laisser inachevé. C'est le Bureau qui envoya Biot faire des mesures de pendule en Angleterre et en Ecosse, jusque dans les îles Shetland. Son président. Laplace, exerçait sur les sciences mathématiques et physiques une influence justifiée par ses immortels travaux. Ses recherches de haute analyse, celles de ses confrères Legendre, Monge, Lagrange, les méthodes d'observation et de calcul imaginées par Borda et par Delambre, avaient fait de la géodésie une science complète, presque entièrement constituée par le génie français.
C'est encore Laplace qui. en 1817, présida la grande commission réunie sur son initiative et chargée d'élaborer le projet d'une nouvelle Carte de France, destinée ,i remplacer celle des Cassini. si insuffisante sous le rapport des détails et de la configuration du sol. L'exécution de cette carte fut confiée aux Ingénieurs géographes militaires du Dépôt de la Guerre, qui devinrent ainsi les successeurs et les délégués de l'Académie des Sciences et du Bureau des Longitudes.
Les [ngénieurs géographes méritaient entièrement la confiance qui leur était ainsi témoignée. Leur corps, créé par Vauban en ITOti, s'était toujours montré digne de cette illustre origine. Us étaient, en temps de guerre, chargés de fournir au Commandement tous les renseignements géographiques et topographiqnes utiles à la conduite des opérations militaires. En temps de paix, ils avaient à dresser des cartes des batailles, des sièges et des pays qui avaient été occupés j)ar nos armées. Surmenés pendant la guerre, négligés pendant la paix, ils avaient dû subir bien des vicissitudes ; et leur Corps, plus d'une fois supprimé ou transformé, avait toujours été rétabli. Sous l'Empire, ils avaient déployé une activité sans égale. En dehors des levés rapides, dressés uniquement en vue des opérations de guerre, on leur devait un grand nombre de travaux régulièrement exécutés : la Carte des Départements réunis, les triangulations de la Suisse, de la Bavière et de beaucoup d'autres pays. On comptait dans leurs rangs les hommes les plus dévoués et les plus savants : Puissant, dont les ouvrages étaient entrés en ligne pour un des prix décennaux fondés par l'Empereur, et qui devait plus tard succéder à Laplace dans la section de Géométrie Henry, lionne, Corabœuf. Une Ecole d'application des Ingénieurs géographes, où des études approfondies étaient consacrées à toutes les parties de leur art : géodésie, topographie, travaux cartographiques, observations astronomiques, reconnaissances militaires, exercices sur le terrain, se recrutait chaque année parmi les meilleurs élèves de l'Ecole Polvtechnique.
Pendant plus de trente ans, ils se sont livrés avec ardeur aux travaux de triangulation qui devaient donner l'ossature de la nouvelle Carte, s'attachant à assurer la meilleure exécution pour la topographie, créant et dirigeant les ateliers de gravure. On peut dire qu'ils sont les véritables organisateurs de notre belle carte au 80.000'', à laquelle leur nom aurait dû demeurer attaché.
Au moment même où les services qu'ils avaient rendus étaient présents à toutes les mémoires, une ordonnance de 1831 vint supprimer leur Corps et leur Ecole d'application et les confondre avec les officiers d'Etat-Major. Nous n'avons pas à discuter ici les vues théoriques qui inspirèrent cette mesure. On espérait que, dans le nouveau corps d'Etat-Major, se créeraient des vocations scientifiques, donnant aux Ingénieurs géographes des successeurs capables de recueillir leur héritage glorieux. Et dans ce but, on ouvrit chaque année l'Ecole d'Etat-Major à un très petit nombre d'élèves sortis de l'Ecole Polytechnique, avec l'espoir que leurs connaissances approfondies en mathématiques transcendantes les porteraient à se diriger du côté de la géodésie.
Comme il aurait été facile de le prévoir, ces espérances furent loin de se réaliser. L'exécution de l'immense travail que le Dépôt de la Guerre avait assumé exigeait une régularité, une précision dans les instructions qui ne permettaient aucune initiative. Les méthodes d'observation, les procédés de calcul, tout avait été codifié ; et les cours, nécessairement superficiels, qui se faisaient dans les écoles d'application n'étaient que le commentaire des méthodes employées pour l'exécution de la Carte. Dans ces conditions, il est naturel que les jeunes officiers, délaissant le service géodésique, auquel suffisaient d'ailleurs les anciens
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Ingénieurs géographes, se soient laissé tenter par la carrière [dus facile et plus brillante des Ktats- Majors.
Et tandis que, dans notre pays, l'exécution même de la Carte, à laquelle le Dépôt de la Guerre devait consacrer toutes ses ressources, parcimonieusement mesurées, conduisait progressivement à délaisser la géodésie, partout à l'étranger, on s'appliquait avec ardeur à suivre les exemples que la France avait donnés la première et qu'elle avait oubliés. Les Anglais entreprenaient dans l'Inde de magnifiques triangulations par des méthodes qui leur étaient propres. Gauss, Bessel. Airy, Glarke, Hansen reprenaient les hautes théories, amélioraient les instruments, les méthodes d'observation, et reculaient les limites de la précision. On s'adressait encore à notre Dépôt de la Guerre : mais c'était surtout pour lui demander les documents précieux que les Ingénieurs géographes y avaient accumulés pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire. Ceux-ci disparaissaient peu à peu. En 18f)!, au moment où l'Angleterre nous fît ses propositions pour la jonction, le colonel Levret était presque le seul d'entre eux qui fût encore, et pour bien peu de temps d'ailleurs, en activité de service.
Le général Blondel. qui. lui-même, avait été Ingénieur géographe, était à cette époque directeur du Dépôt de la Guerre. Encouragé par le succès relatif de la jonction, il fit des efforts pour rendre quelque activité au service géodésique. La triangulation de la Carte de France était achevée : mais il fallait y comprendre la Corse, jusque-là complètement négligée.
D'autre part, on s'apprêtait à commencer une carte méthodique de l'Algérie, ce qui devait rendre nécessaires de grandes opérations géodésiques. On résolut de faire appel aux officiers qui avaient montré quelque goût pour les travaux de cette nature. Perrier fut naturellement choisi pour les uns et pour les autres. Ils devaient lui fournir l'occasion de compléter son apprentissage et de devenir un maître en géodésie.
C'est en Corse qu'il fut d'abord envoyé. On s'y trouvait en présence de mesures anciennes qui faisaient honneur à notre pays.
Ln 1770. deux ans à peine après la cession de la Corse à la France, le roi Louis XV ordonnait que le terrier général de l'île serait immédiatement entrepris.
Les opérations géodésiques et la levée des plans cadastraux commencèrent immédiatement et se terminèrent en vingt ans. L'Ingénieur géographe Tranchot exécuta la triangulation de l'île et, sur un désir exprimé par l'Académie des Sciences, la rattacha par une longue chaîne de triangles à l'observatoire de Pise dont la longitude avait été déterminée par Méchain. Deux rapports lus en 1785 et 1791 à l'Académie des Sciences rendirent à ces belles opérations la justice qui leur était due.
Le résultat pratique des triangulations de Tranchot, combinées avec les levés des géomètres du Cadastre, avait été la publication en 1824.' par le Dépôt de la Guerre, d'une carte topographique de la Corse au 100.000e. gravée sur cuivre en huit feuilles.
Cette carte, remarquable comme œuvre d'art, est surchargée de teintes sombres, et elle ne donne qu'un bien petit nombre d'altitudes, toutes calculées par Tranchot Elle était donc, en 1862, devenue tout à fait insuffisante pour les besoins des services publics.
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Pour la remplacer, il fallait reprendre, en partie tout au moins, les opérations exécutées par Tranchot.
Une première reconnaissance, effectuée en 1862, montra que les signaux de premier ordre de Tranchot avaient presque tous disparu, et qu'il était nécessaire de procéder à une nouvelle triangulation. MM. les capitaines Bugnot, Proust, Perrier furent chargés d'exécuter ce travail pendant la campagne de 1803.
A Perrier échut toute la partie de l'île située au-dessus du parallèle de Corte. Ce morceau de triangulation comprenait 3i triangles de premier ordre et 200 points secondaires. Ne se bornant pas à exécuter cette tâche particulière, Perrier se chargea de rattacher l'île à la triangulation française en calculant une chaîne de 100 triangles qui. longeant le golfe de Gênes, vint se rattacher au côté Granier-Colombier du réseau français. Il obtint ainsi, par une voie indirecte, les données nécessaires pour le calcul des coordonnées géographiques des points principaux. Le nivellement, effectué par distances réciproques, fut soumis à de nombreuses vérifications ; il eut pour résultat de modifier la plupart des altitudes que Tranchot avait attribuées aux principaux sommets. Le montRotondo. considéré jusque-là comme le sommet culminant de l'île, dut céder le premier rang au Mont Cinto, dont l'altitude de 2.707 mètres dépasse de plus de 80 mètres celle du Rotondo.
Comme on vient de le voir, les opérations géodésiques exécutées en Corse n'avaient en aucune manière le caractère de mesures primordiales. Il n'en fut pas
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de même pour celles que Perrier eut à entreprendre en Algérie, à partir de 1S64.
Les opérations géodésiques et topographiques en Algérie étaient, il est vrai, contemporaines de la conquête. Dès 1830, les Ingénieurs géographes, suivant nos armées, les précédant souvent, travaillant pendant les haltes, avaient exécuté une mesure de hase, des levés à la boussole, des triangulations sommaires, suffisantes pour les premiers besoins. En s'appuyant sur les documents qu'ils avaient recueillis, le Dépôt de la Guerre avait pu faire paraître un certain nombre de cartes, qui furent très utiles aux officiers, aux voyageurs, aux ingénieurs.
Mais à mesure que notre occupation s'étendait, les travaux publics, routes, ports, barrages, chemins de fer, se développaient rapidement ; et il devenait nécessaire de construire, pour satisfaire aux demandes qui se produisaient de tous côtés, une carte topographique à grande échelle de notre belle colonie.
On y songea dès 1851. Pour la mesure des bases algériennes, le savant colonel Hossard, renonçant aux méthodes de Borda, de Bessel, de Struve, fit construire un appareil nouveau, qui reposait sur l'emploi des règles à traits, et dont on devait le principe à un très habile ingénieur piémontais, le major Porro. Avec cet appareil, qui avait reçu l'approbation de l'Académie des Sciences et qui, adopté plus tard par les Espagnols, leur a permis d'obtenir avecune extrême exactitude la célèbre base de Madriléjos, les capitaines 31arel et Foster mesurèrent en 1854, dans les environs de Blidah, une base qui devait servir de point de départ à toute une chaîne de triangles courant parallèlement à la côte, des frontières de la Tunisie à celles du Maroc. Par suite de la configuration de notre colonie, qui s'étend le long de la Méditerranée, cette
chaîne devait fournir le canevas de la carte projetée et donner les éléments de dépari de toutes les triangulations ultérieures. Elle jouait ainsi, dans le réseau algérien, le même rôle que la Méridienne de Paris dans le réseau français.
Interrompues par la guerre d'Italie, les opérations sur le terrain reprirent dès 1859. On confia la partie orientale de la chaîne de triangles, celle qui s'étend entre Rlidah et la Tunisie, à un officier de grand talent, le capitaine Versigny. C'est à Perrier que revint la tâche de continuer les mesures, à partir de 1804, pour la partie de la chaîne comprise entre Blidah et la frontière du Maroc. La confiance croissante qu'il inspirait, l'ardeur et l'esprit d'initiative qu'il apportait en toutes choses, firent bientôt de lui le véritable directeur de l'ensemble de l'opération. Elle dura six ans, et ne fut ni sans difficultés, ni sans périls. Perrier les signale en quelques mots très courts et très simples :
« L'insurrection des Arabes en 1864. le typhus et le choléra en 1866. la famine en 1867 et 1868, nous ont, dit-il, fait courir souvent les plus grands dangers. Deux de nos camarades, les capitaines Vialla et Bondiverme, sont morts, l'un de la fièvre, l'autre d'une insolation, contractées dans les marais de la Macta et sur les bonis du lac de Miserghin. »
Depuis Alger jusqu'au Maroc, 25 stations de premier ordre furent établies, dans des régions souvent malsaines, ou peu accessibles, ou exposées aux attaques des tribus révoltées. Partout les mesures d'angles et de hauteurs furent exécutées sans que rien fut sacrifié de la précision que pouvaient donner les instruments. Et afin de contrôler toute la triangulation. Perrier fit établir et mesura avec tout le soin possible deux bases nouvelles aux deux extrémités de la chaîne, l'une près de Bône, l'autre près d'Oran.
Une fois en possession de toutes les observations, il présenta l'ensemble de son travail à l'Académie des Sciences. Notre illustre confrère Faye, après l'avoir soumis à toutes les vérifications d'usage, se plaisait à déclarer qu'il devait être placé au rang des meilleures mesures effectuées à V étranger depuis les perfectionnements tout modernes de la géodésie.
Cette précision « rarement atteinte » sur laquelle insistait M. Faye, Perrier l'avait voulue et recherchée. Il voulait que l'opération algérienne vînt concourir utilement aux études théoriques pour la détermination de la figure de la Terre, et il était heureux d'apporter à la science géodésique un arc de parallèle de 10° environ d'amplitude, situé sous une latitude bien inférieure à celle des arcs européens. Et puis, il entrevoyait le moment où cette chaîne, qu'il avait mesurée avec tant de soin, viendrait se relier d'une part avec les triangles italiens, d'autre part avec les triangles espagnols, servant ainsi de trait d'union et de contrôle à tout le réseau européen.
De ces deux jonctions auxquelles ne cessait de songer Perrier, la plus difficile était celle qui devait se faire avec le réseau espagnol Mais elle avait pour notre pays un intérêt de premier ordre. Car elle devait nous permettre de continuer la Méridienne de France jusqu'au Sahara. Déjà, lorsqu'en 1806, Biot et Arago prolongeaient cette méridienne jusqu'à Formentera, ils entrevoyaient la possibilité de. l'étendre, plus loin vers le Sud, jusqu'aux cimes de l'Atlas Algérien. On lit en effet, dans l'introduction au Recueil des Observations g codésiques faites en Espagne, le passage suivant :
« Enfin notre opération aura peut-être dans l'avenir des conséquences plus étendues. Si jamais la civilisation euro-
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péenne parvient à s'implanter sur les côtes d'Afrique, rien ne sera plus facile que de traverser la Méditerranée par quelques triangles en prolongeant notre chaîne de l'Ouest jusqu'à la hauteur du cap de Gâta ; après quoi, en remontant la côte jusqu'à Alger, qui se trouve à peu près sous le méridien de Paris, on pourra mesurer la latitude et porter l'extrémité australe de notre méridien sur le sommet du mont Atlas. »
Depuis l'époque lointaine où ce passage avait été écrit, la civilisation européenne s'était implantée sur les côtes d'Afrique, et Biot se gardait bien d'oublier le rêve de sa jeunesse. Il le rappelait en 1857, lorsque Struve communiquait à l'Académie le résultat des mesures de l'arc gigantesque russo-suédois.
En 1838, un de nos confrères, le colonel Laussedat, envoyé en mission à Madrid pour y suivre les opérations géodésiques, et le colonel Ibanez, chef du service géodésique d'Espagne, s'étaient préoccupés de réaliser le projet de Biot et Arago. Les officiers espagnols le jugeaient possible, car il leur était arrivé plus d'une fois d'apercevoir de la province de Grenade les côtes de l'Algérie.
D'autre part, en 1862, le colonel Levret, après avoir réalisé la jonction anglo-française, s'était préoccupé de compléter son œuvre en prolongeant la Méridienne vers le Sud, par-dessus la Méditerranée. Après avoir étudié des cartes à grande échelle, il avait même désigné quatre points qui paraissaient pouvoir former le quadrilatère de jonction entre l'Espagne et l'Algérie. Mais le moment n'était pas favorable ; et d'ailleurs il était évident qu'un projet de cette importance devait être précédé d'une reconnaissance sur le terrain. Cette reconnaissance, Perrier l'effectua le premier, et avecun complet succès.
C'est au printemps de 1808 qu'il arriva dans la
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région où il pouvait entreprendre l'étude précise du problème posé par Biot et Arago. Pendant qu'il faisait construire les signaux de la chaîne comprise entre Oran et le Maroc, il interrogea avec insistance les Arabes et les colons ; tous s'accordèrent à lui affirmer, même sous la foi du serment, que la côte d'Espagne apparaissait assez souvent. Cependant, au cours de cette campagne de printemps, il s'efforça vainement de la découvrir. Il fut plus heureux à la reprise des opérations.
Le 18 octobre, il était au Seba Chioukh, qui domine la vallée de la Tafna près de son embouchure. Vers 3 heures du soir, il se préparait à rentrer à Tlemcen, lorsque, jetant les yeux sur l'horizon, il aperçut tout à coup, vers le Nord, une crête qui s'élevait au-dessus de la mer. Le doute n'était pas possible : c'était bien la côte d'Espagne. Le soleil, à son déclin, l'éclairait avec la plus grande netteté, et ses rayons obliques déterminaient des oppositions d'ombre et de lumière qui accusaient la forme et le relief des hautes sierras andalouses. Emu par cette magique apparition qui lui apportait la confirmation de toutes ses espérances, Perrier se hâta de prendre un profil de cette arête, qui présentait à ses deux extrémités deux renflements d'une forme tout à fait caractérisée. Puis, sans se laisser arrêter par la fatigue d'une journée d'observations pénibles, il replaça son cercle en station ; et il prit par rapport à un sommet algérien encore bien visible, les azimuts des deux points culminants de l'arête, ainsi que leurs distances zénithales et celle de l'horizon de la mer.
Quelques jours après, il aperçut la même crête dentelée de différentes stations, du mont Filhaoussen, puis du Nador de Tlemcen, de Zendal, enfin de
M'Sabiha, et fit, en chacun de ces points, les mesures nécessaires d'angles et de-hauteurs.
Rentré en France après cette heureuse campagne, il put, grâce aux données qu'il avail recueillies, formuler un projet de jonction des deux continents d'Europe et d'Afrique, dans lequel figuraient des triangles avant jusqu'à 314 kilomètres de côté.
De pareilles distances n'avaient jamais été rencontrées, à beaucoup près, même dans les opérations géodésiques les plus exceptionnelles. A la montagne du Desierto de las Palmas, Arago. après six mois d'attente, avait réussi à voir les signaux placés dans l'île d'Iviça ; mais la lumière des réverbères n'avait alors franchi que 161 kilomètres. Il est vrai qu'en 1827, le capitaine Durand, chargé de trianguler la région de Nice et de Marseille, avait pu. de plusieurs de ses stations, apercevoir en Corse les monts Ginto et Paglia Orba et mesurer leurs azimuts, à des distances qui allaient jusqu'à 2G7 kilomètres. Mais il y a loin de pareils recoupements à des opérations géodésiques régulières et réciproques.
Toutes ces difficultés n'arrêtèrent pas Perrier. Bien plus, à son projet de jonction, déjà si ardu, il ne craignit pas d'en associer un autre, dont l'exécution paraissait, sinon plus difficile, au moins plus longue et plus délicate.
Puisque la jonction hispano-algérienne devait avoir pour résultat de porter à 28° ou 30° l'amplitude de ce méridien terrestre qui, à travers les régions les plus variées, plaines, mers, montagnes moyennes et montagnes élevées, s'étend des îles Shetland jusqu'à Formentera, il importait que toute l'étendue de cet arc
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fut déterminée avec une égale perfection. Or la partie française était d'une précision inférieure à celle des autres segments. Ce fait, constaté depuis longtemps par les Ingénieurs géographes, venait encore d'être mis en évidence par les observations persévérantes et précises de notre confrère Yvon Villarceau.
Ainsi s'imposait la nécessité d'adjoindre à l'opération hispano- algérienne une revision méthodique de la Méridienne de France. Il y aurait eu là de quoi faire reculer un homme moins patriote et moins déterminé. Dans cette immense étendue de l'œuvre à accomplir. Perrier ne voulut voir et ne vit qu'une chose : c'est que son exécution donnerait à notre pays l'occasion de reprendre le rang qu'il avait perdu, le moyen d'effectuer une rentrée «ligne de son passé dans le mouvement géodésique européen. Et lui, simple capitaine, à peine connu par des travaux qui n'étaient même pas publiés, il se mit en campagne sans tarder, pour recueillir les appuis qui lui étaient nécessaires.
C'est au Bureau des Longitudes qu'il s'adressa tout . d'abord. Dans l'hiver de 1868 à 18(59, il communiqua le résultat de ses études à nos illustres confrères Paye, Delaunay, Laugier, qui, dès ce moment, se montrèrent ses plus zélés défenseurs.
Après avoir demandé l'autorisation du général .larras, directeur du Dépôt de la Guerre, il adressa, le 14 mars 1869, son projet de jonction au Bureau des Longitudes en insistant sur la nécessité de reviser la Méridienne et sur la possibilité, pour le Dépôt de la Guerre, d'accomplir ces deux opérations. La majorité du Bureau lui était favorable ; mais il avait lieu de craindre que le maréchal Vaillant, alors président du Bureau, ne fît une opposition qui eût entraîné la ruine de toutes ses espérances. Perrier le savait hostile ; il se décida cependant à lui faire une visite. Le Maré-
chai le reçut fort rudement, lui déclarant qu'il n'offrait pas assez de garanties pour l'exécution du travail projeté, qu'à son avis on devait, en vue de suppléer à l'insuffisance du Dépôt de la Guerre, reconstituer un Corps spécial, qui se recruterait à l'Ecole Polytechnique et serait instruit à l'Observatoire. Perrier sortit de cet entretien profondément navré. .Néanmoins, à la séance suivante du Bureau, le Maréchal, cédant aux instances des membres dévoués à sa cause, consentit à transmettre au Ministre de l'Instruction publique une lettre préparée par M. Faye et dans laquelle le Bureau, appuyant les propositions et les projets de Perrier, en recommandait l'exécution immédiate.
Heureusement les deux ministres auxquels appartenait la décision étaient animés, l'un et l'autre, des vues les plus élevées et les plus patriotiques. M. Duruv, à l'Instruction publique, et le Maréchal Niel, à la Guerre, se mirent facilement d'accord. Le Maréchal Niel voulut recevoir le jeune capitaine, s'entretint longuement avec lui, se fit soumettre un plan détaillé et, un mois à peine après l'envoi de la lettre du Bureau, il écrivait à M. Duruy que la Méridienne de France serait commencée dès 1870, que cette revision, et plus tard la jonction de l'Espagne et de l'Algérie, seraient confiées à la brigade géodésique dirigée par le capitaine Perrier. Celui-ci devait être assisté dans cette opération par deux adjoints dont l'un, le capitaine Bassot, notre confrère aujourd'hui, est devenu, dès cette époque, son collahorateur fidèle et son ami dévoué.
Comme l'avait décidé le Maréchal Niel, les opérations de la Méridienne furent commencées au mois de février 1870. Elles devaient être interrompues parla guerre fatale qui éclata au mois de juillet.
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Perrier partit le 17 juillet pour l'armée du Rhin. Il était attaché dans un emploi de son grade à l'Etat- Major général de la Garde Impériale.
Dans ses campagnes géodésiques, il avait bravé plus d'une fois la maladie et la mort, mais il n'avait pas vu le feu. Au moment de partir, il disait modestement à un de ses amis : « Je n'ai pas encore vu la guerre, je n'ai pas eu le baptême du feu ; mais je pense que je ferai bonne figure comme mes camarades ». Et en effet il se montra digne des troupes d'élite au milieu desquelles il combattait. Il prit part aux batailles de Borny, de Gravelotte, de Saint-Privat, et partout il fit tout son devoir.
Les correspondances de cette époque nous montrent la confiance, l'estime, la déférence même que lui témoignaient alors ceux qui combattaient avec lui. Son sens droit, son intelligence claire et rapide, lui assuraient sans effort une grande influence sur tous ceux qui l'entouraient. Il subit en soldat soumis, mais impatient et clairvoyant, la longue inaction que Bazaine imposa à une armée digne de meilleures destinées; et, lors de la capitulation, il fut envoyé comme prisonnier à Weissenfels, qu'il devait quitter quelque temps après pour Leipzig. Nous pouvons juger des sentiments qu'il éprouvait à cette époque par la partie de sa correspondance qui nous a été conservée.
« Vit-on jamais, disait-il, une position plus horrible que la nôtre? Nous sommes comme supprimés du nombre des vivants et, momentanément du moins, nous avons perdu le droit de nous dire Français. Nos cœurs peuvent battre à
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se rompre dans la poitrine; mais il leur est défendu dé s'épancher. Nos sentiments, nous ne pouvons les expri-^ mer. Nos vieux à la France, nos conseils, qui seraient peut-être utiles, se heurtent contre la barrière infranchissable de la parole donnée. Nos épées sont couvertes d'un voile noir, nous sommes des corps sans âmes. Nous sommes humiliés, amoindris, éteints. (Test fini de nous, et je serais déjà mort de chagrin, de rage et de honte, si je ne m'étais cramponné au travail comme à une arche de salut. >»
Et plus loin :
« Je reste au coin de mon feu et je travaille. Dans la triste situation qui nous es! faite, le travail n'est pas seulement une consolation ; c'est aussi un devoir, si nous voulons un jour être capables et dignes de prendre notre revanche » .
Perrier travaillait en effet; il lisait et annotait les travaux de haute géodésie de Gauss, de Bessel, d'Hansen; mais tout son temps n'était pas consacré à l'étude. Des associations s'étaient formées en France pour venir en aide à nos prisonniers, et il fut plus d'une fois chargé de distribuer à nos malheureux sol-* dats des secours destinés à leur permettre de se soigner, de se pourvoir de vêtements plus chauds. Il est touchant de lire les remerciements qui lui étaient envoyés à cette occasion, plus touchant encore de voir plusieurs de ceux auxquels il s'était adressé lui renvoyer les quelques thalers dont il leur avait fait part, en le priant de les réserver pour des camarades plus mal partagés.
Lorsque la paix fut signée, Perrier rentra en France le 27 mars 1871 ; il fut immédiatement réintégré au Dépôt de la Guerre à Versailles et revint à Paris avec les troupes, le 3 juin 1871. Un mois après, malgré toutes les difficultés du moment, une décision
virile du Ministre de la Guerre confirmait celle du Maréchal Niel, relative à la revision de la Méridienne, et portait que cette opération resterait confiée à Perrier et à ses précédents collaborateurs. Avant de m'étendre sur la manière dont elle a été conduite, il importe que j'indique comment Perrier a voulu contribuer au travail de rénovation qui s'accomplissait alors, sous l'influence de nos défaites, dans tous les services de l'armée française.
Dès les premiers mois de 1872, i! publiait dans le Journal des Sciences militaires un article sur la réorganisation du service géodésique dans l'armée.
« Nous nous proposons, disait-il, de montrer quel a été le rôle joué aux époques successives de la géodésie française, par l'Académie des Sciences et le Bureau des Longitudes d'abord, par le Corps des Ingénieurs géographes ensuite, et enfin par le Corps d'Etat-Major, de prouver que la défaillance du service géodésique est réelle, d'en définir les causes, exclusivement imputables au Corps d'Etat- Major, et d'indiquer les mesures de réorganisation faciles à appliquer et qui peuvent mettre fin à une situation fâcheuse bien faite pour alarmer les esprits sérieux. »
« Tandis, ajoutait-il, que, dans les pays voisins du nôtre, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne? en Russie, on se passionne pour les études et les travaux de là géodésie, en France au contraire la science géodésique est de nos jours frappée de déchéance. C'est un malheur et un danger que de laisser s'abaisser ainsi le niveau d'une science. Des gens qui se croient sérieux répètent chaque jour qu'il faut mesurer l'importance des choses à leur résultat pratique immédiat, et s'autorisent de ce principe pour mépriser la science en général et la géodésie en par-