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ticulier; ils oublient que. dans toute étude, une période scientifique a toujours précédé et précède toujours les applications utiles. Une nation qui ne sait pas encourager la scrence, bien qu'elle ne soit que l'occupation théorique de quelques-uns, consent à laisser à d'autres la gloire et le profit des applications utiles; elle déchoit. Une armée qui dédaigne les études et les travaux de la géodésie est bientôt entraînée à négliger la construction des cartes topographiques et l'étude approfondie des terrains sur lesquels elle doit se mouvoir et opérer militairement. »
Tout serait à citer dans cette étude, mais il faut se borner. Après avoir constaté l'insuffisance pour le passé, Perrier recherchait les meilleurs moyens d'organiser pour l'avenir un Service géographique sérieux. Ecartant un projet qui avait l'appui de personnes très compétentes, et qui consistait à créer un service central sous la direction du Ministère des Travaux publics, il proposait de reconstituer sous un nom nouveau, celui d'Officiers géographes, le corps des Ingénieurs géographes, en le recrutant désormais par voie de concours parmi tous les lieutenants de l'armée.
« Dans l'état actuel des choses, disait-il, la production des cartes d'ensemble, la revision fréquente des travaux relatifs au terrain, sont indissolublement liées à la préparation des opérations militaires, qui sont d'une importance capitale ; le service géographique doit donc être un serrice militaire, placé tout entier et toujours sous les ordres du Commandement. C'est là un principe reconnu et appliqué dans toutes les armées d'Europe. »
Cette brochure de Perrier était un acte. Elle fit impression dans le milieu auquel son auteur l'avait destinée.
Un de ses amis lui écrivait :
« Vous démontrez avec évidence la nécessité de relever la géodésie en France et vous en indiquez les moyens. Je vous félicite d'avoir eu le courage de dire la vérité. Le bon colonel Peytier, dont vous rappelez les travaux, me disait : « On laisse perdre la tradition, on ne forme plus d'élèves « pour la géodésie. On ne pense qu'à une chose : finir la « Carte le plus tôt possible; » et il aurait pu ajouter : « Quand elle sera finie, on m sera plus en état de la «( recommencer. »
Dans une note plus intime, un de ses meilleurs camarades lui écrivait :
« Je t'ai reconnu tout entier, et c'est avant tout de ce qui me fait l'effet d'un acte de courage de ta part que je te félicite. Courage civique, dévouement à la vérité. Tu vas t'attirer bien des haines. C'est égal, tu as bien fait et je suis content d'être ton ami. »
Et il ajoutait :
« Je ne te dirais peut-être pas cela d'effusion si tu étais garçon. Mais pour peu que cela te papillotte aux yeux, passe le papier à ta femme qui, si la modestie est la plus belle vertu de son sexe, n'est pas absolument obligée d'être modeste pour toi. »
Perrier en effet venait de se marier le 10 janvier 1872. Il avait épousé Mlle Antonine Benoît, fille du Doyen de la Faculté de médecine de Montpellier. Cette union, qui devait assurer" 'son bonheur, fut malheureusement bien courte : Mme Perrier mourut après une année de mariage en lui laissant un fils.
Contrairement aux prévisions pessimistes de son ami, le travail de Perrier, où la modération et la mesure rehaussaient la force des arguments, ne lui attira ni haines ni difficultés. La constitution d'un
corps d'Officiers géographes qu'il avait préco: aisée l'ut acceptée en 1875 par la Commission de l'armée. Défendue à la tribune par le général Billot el plus tard, au Sénat, par le général Pourcet, elle ne put prévaloir, pour des raisons d'ordre général que nous n avons pas à apprécier ici. Bornons-nous, en restant sur le terrain qui nous est propre, à constater que, comme toutes les sciences, la géodésie exige de ceux qui la cultivent des études persévérantes, des connaissances variées, un culte exclusif. Quelle que soit l'organisation adoptée pour le Service géographique, il faut que la géodésie puisse devenir une carrière ; c'est ce que démontre d'une manière décisive l'étude si intéressante de Perrier.
Au moment où il la publiait, il était sur le point de retourner sur le terrain, et de commencer sa troisième campagne pour la revision de la Méridienne. Le moment est venu d'indiquer en quelques mots la nature et la portée de ce grand travail.
La Commission royale de 1817, qui eut à fixer le mode d'exécution de la nouvelle Carte de France, n'avait pas jugé nécessaire de reprendre la méridienne de Delambre, et elle avait décidé que cette méridienne fournirait les éléments de départ de la nouvelle triangulation de notre pays. C'est en effet sur la méridienne de Delambre que vinrent s'appuyer les parallèles d'Amiens, de Paris, de Bourges, de Clermonl, de Rodez, des Pyrénées, et plus tard, les méridiennes latérales ,1e Baveux, de Mézières. de Strasbourg, qui partagèrent la France en grands quadrilatères, d'environ 200 kilomètres de côté, dont l'intérieur fut ensuite
rempli par de grands triangles de premier ordre qui s'appuyaient sur les côtés de ces quadrilatères. La méthode suivie admettait donc comme un postulat l'exactitude des opérations deDelambre etdeMéchain. Cette exactitude paraissait garantie par la concordance des deux hases de Melun et de Perpignan : la valeur de la seconde, déduite de celle de la première par le calcul de toute la chaîne de triangles qui les séparent, s'accordait avec la mesure directe à un tiers de mètre près.
Et cependant, la confection des chaînes primordiales ne tarda pas, du vivant même de Laplace, à faire découvrir dans la Méridienne, particulièrement dans la partie comprise entre Bourges et Fontainebleau, des erreurs que les Ingénieurs géographes n'hésitèrent pas à déclarer inadmissibles.
Plus tard, vers 1N60, Le Verrier, qui relevait volontiers ce que les autres laissaient tomber, organisait à l'Observatoire un service de géodésie, qu'il confiait à son plus habile collaborateur, Yvon Yillarceau. Celui-ci, reprenant à la fois les théories etles observations, effectuait des mesures de longitude, latitude et azimut en huit stations de la Méridienne et confirmait par ses propres travaux la conclusion des Ingénieurs géographes : la Méridienne de Delambre n'avait pas l'exactitude qu'on lui avait supposée.
Il était bien loin de la pensée de ceux qui signalaient ces erreurs, d'ailleurs insignifiantes au point de vue de la Carte, d'incriminer la belLe œuvre qui marque la véritable origine de la géodésie moderne. Mais il est certain que les circonstances même dans lesquelles opérait Delambre l'ont plus d'une fois empêché de satisfaire à certaines conditions indispensables. Ses triangles ne sont pas toujours bien conformés. La forme de certains édifices pris pour signaux
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n'était pas assez régulière. Quelques angles n'ont pas été suffisamment répétés. Deux d'entre eux, non mesurés, ont dû être conclus.
D'ailleurs n'est-ce pas le sort de tout travail scientifique d'être repris de siècle en siècle ? Depuis Delambre, toutes les méthodes avaient été perfectionnées ; la précision des mesures avait été accrue dans d'énormes proportions, le Calcul des Probabilités était venu donner des méthodes sûres et précises pour la répartition des erreurs. Toute l'œuvre était à reprendre, si l'on voulait qu'elle pût concourir, sur un pied d'égalité avec les mesures étrangères, à la détermination aussi exacte que possible de la forme de la Terre.
C'est ainsi qu'en jugea Perrier. Dès 1870, il avait attaqué les opérations par le Sud, en rattachant, par le côté Canigou-Forceral, la nouvelle triangulation française au réseau espagnol. Pour recevoir des maîtres de la science géodésique les indications les plus propres à assurer le succès de la nouvelle mesure, il demanda dès 1872 à M. le Ministre de la Guerre de soumettre au Bureau des Longitudes et à l'Académie des Sciences toute la portion de travail déjà accomplie. La grande Commission nommée par l'Académie reçut les carnets d'opérations de Perrier et de ses deux adjoints, les capitaines lîassot et Penel. Son examen, très complet, porta aussi Lien sur les observations que sur les méthodes de calcul.
En ce qui concernait le point essentiel, la mesure des angles, la Commission se plaisait à constater un perfectionnement capital. Les instruments répétiteurs, pour lesquels le Dépôt de la Guerre avait eu pendant longtemps un respect presque fétichiste, étaient définitivement abandonnés. Et la méthode de la réitération, que Perrier avait vu fonctionner chez les Anglais,
qu'il avait essayée en Algérie avec un instrument construit à ses frais, venait cette fois se substituer franchement à la méthode de la répétition. Perrier avait pu mettre sous les yeux de la Commission un instrument parfaitement adapté aux opérations géodésiques.
Destiné seulement à la mesure des angles azimutaux, réduit à la plus extrême simplicité et pourvu de notables perfectionnements, introduits sur les conseils de Laugier et de Villarceau, le cercle azimutal réitérateur construit par Brûnner était un instrument pour ainsi dire parfait, donnant les angles à moins d'une seconde centésimale, et avec lequel il n'y avait plus guère à craindre que les erreurs provenant des réfractions irrégulières.
Pour donner à l'instrument toute sa valeur, un changement radical avait été introduit aussi dans la nature des signaux. Aux clochers des églises, aux sommets des édifices élevés qui présentent souvent ce que les géodésiens appellent des effets de phases, qui permettent rarement de placer les instruments au centre même de la station, et qui, d'ailleurs, subissent de légers déplacements sous l'influence de la température, Perrier substituait définitivement les signaux solaires que seule la révolte des Arabes l'avait empêché d'employer en Algérie.
Comme il l'avait sans doute espéré, la Commission applaudit à tant de perfectionnements. Mais elle ne se borna pas à des éloges, elle donna des indications qui se montrèrent précieuses dans la suite.
L'héliotrope était, elle le reconnaissait, un précieux appareil. Mais il ne peut être employé que lorsque le soleil éclaire simultanément tous les points dont les azimuts doivent être observés. Et, même dans les journées où le soleil brille du plus vif éclat, il peut se
faire que l'observateur soit réduit à l'inaction. Il opère en effet dans des conditions où l'astronome ne voudrait pas observer : les rayons qu'il reçoit dans sa lunette ont traversé des couches d'air trop voisines du sol et, par suite, inégalement échauffées ; les images qu'il obtient sont souvent tremblantes, vacillantes et même colorées. La nécessité où il se trouve d'attendre les courts instants où elles deviennent fixes et régulières est une précieuse garantie pour l'exactitude même des mesures ; mais elle allonge beaucoup leur durée totale et, par suite, en augmente le prix de revient.
Pour parer à ces inconvénients, quelquefois intolérables, la Commission recommandait aux observateurs de la Méridienne de revenir sur une question qu'ils avaient rayée de leur programme et d'examiner si les observations de nuit ne pourraient pas être adjointes avec avantage aux observations faites pendant le jour.
Les signaux de nuit avaient été autrefois d'un usage courant dans les mesures géodésiques. Delambre n'avait pas osé les employer en France ; mais Méchain les utilisa en Espagne d'une manière systématique. C'est en se servant de feux et de réverbères que Biot et Arago avaient pu reprendre plus tard le travail de Méchain et prolonger la Méridienne jusqu'à Fornientera. Laplace les avait recommandés pour la triangulation de la Carte de France ; sur ses indications, les Ingénieurs géographes les essayèrent à peu près partout, et dans les conditions les plus variés. Le résultat fut loin de paraître favorable. Les observations donnèrent lieu à de grandes discordances, principalement en ce qui concerne les distances zénithales ; et comme elles entraînaient, surtout pour les hauts sommets, des difficultés, des fatigues et même des dangers, elles
avaient été complètement abandonnées. Villarcean, au contraire, dans les stations qu'il fit en divers points de la Méridienne, les employa de nouveau et avec succès. Fizeau, Elie de Beaumont se joignirent à lui pour qu'on reprit l'étude de cette question et demandèrent à Perrier et à ses collaborateurs de faire, à titre d'essai, des observations de nuit pour deux triangles choisis, l'un en pays de plaine, l'autre en pays de montagne.
L'opinion de Perrier, comme celle du Dépôt de la Guerre tout entier, était très défavorable aux observations de nuit. Il s'attacha cependant à faire dans les meilleures conditions, la comparaison qui lui était demandée. Cherchant d'abord à obtenir les signaux de nuit qui pouvaient donner les meilleurs résultats, il s'arrêta définitivement à un système très ingénieux de collimateur inventé par le colonel Mangin. Puis, se plaçant scrupuleusement dans les conditions qui lui avaient été recommandées par la Commission, il lit avec le capitaine Hassot les observations les plus variées. Le résultat fut contraire à ses prévisions et donna raison à Yillarceau. Perrier n'hésita pas à le reconnaît'e, que dis-je ! à le proclamer.
« Les observations, dit-il, prouvent que les observations de nuit, appliquées seulement à des azimuts, possèdent un degré de précision supérieur à relui des observations de jour et qu'elles satisfont mieux aux conditions géométriques de la triangulation. ».
Depuis cette époque, les signaux de nuit ont été employés de nouveau par les géodésiens français. C'est grâce à eux que le général Bassot a pu, en une seule campagne, mesurer la méridienne d'Alger à Laghouat. Perrier reçut d'ailleurs plus tard la plus belle récompense de la bonne humeur et de la loyauté
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qu'il avait apportées dans cette circonstance ; car c'est uniquement par l'emploi des observations de nuit qu'il a pu réaliser la jonction de l'Espagne et de l'Algérie.
Appuyé sur l'approbation de l'Académie, il poursuivit avec des méthodes désormais fixées la revision de la Méridienne. Nommé, le 16 juin 1873, membre du Bureau des Longitudes en remplacement du Maréchal Vaillant, et promu chef d'escadron le 28 octobre 1874. après avoir passé plus de quatorze ans dans le grade de capitaine, il avait acquis au Dépôt de la Guerre une autorité qui lui assurait la plus grande liberté d'action. Il put ainsi compléter en un point essentiel la réorganisation du Service géodésique.
Les triangulations ne sont pas tout en géodésie : il faut encore leur adjoindre des mesures prises dans le ciel. Pour le géodésten, comme pour le navigateur, c'est la sphère céleste qui fournit les repères et les contrôles. De tout temps, les observations astronomiques ont accompagné toute opération géodésique. Elles permettent de déterminer exactement les amplitudes des arcs, et de plus elles fournissent les moyens de vérification les plus précieux. Engagé dans une chaîne immense de mesures et de calculs, le géodésien trouve dans l'application d'un beau théorème de Laplace le moyen de contrôler les résultats de ses opérations terrestres par des observations de longitude, de latitude et d'azimut. Seules, d'ailleurs, ces observations peuvent permettre aujourd'hui de reconnaître ces variations locales de la surface de notre globe dont l'étude constitue un des problèmes fondamentaux de la géodésie moderne, Perrier n'ignorait
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rien de tout cela. Aussi, dès 1874, il faisait établir un pavillon permanent d'astronomie géodésique, à Alger, au-dessus de Mustapha, non loin de la colonne Voirol. (le pavillon, pourvu par ses soins des instruments les plus modernes, devait servir de station initiale et jouer dans la triangulation algérienne le même rôle que le Panthéon pour le réseau français.
La même année, en déterminant, de concert avec l'Observatoire de Paris, la différence de longitude Paris-Alger, il se familiarisait avec la méthode de détermination télégraphique des longitudes qui, emplovée d'abord par les Américains, avait reçu tant de perfectionnements entre les mains de Le Verrier, de Yillarceau, de notre confrère M. Lœwy. Une fois en possession de cette méthode, Perrier eut fréquemment occasion de la pratiquer. On lui doit en effet 17 différences de longitude mesurées, soit en Algérie, soit en France, soit dans les pays voisins.
Chargé à l'Ecole Supérieure de Guerre du Cours de Géodésie qu'il professait avec une rare supériorité, il se préoccupait de favoriser le recrutement et d'assurer l'instruction des jeunes officiers que son ardeur et son zèle amenaient à la géodésie, et songeait à créer un Observatoire, destiné à devenir une véritable Ecole supérieure d'astronomie et de géodésie, lorsqu'une occasion inespérée vint s'offrir à lui de réaliser cette partie de son programme.
En 187o, le Bureau des Longitudes fut autorisé parla Ville de Paris à prendre possession d'un terrain dans le Parc de Montsouris, pour y établir ses instruments et son matériel d'observation, de manière à fournir aux officiers de marine et aux voyageurs 1 occasion de s'exercer à la pratique des observations astronomiques et des déterminations de position.
Sur l'initiative de Perrier, le Ministre de la Guerre
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exprima le désir qu'une parcelle de ce terrain fût réservée au Dépôt de la Guerre. Le Bureau s'empressa d'accueillir cette demande, et l'Observatoire du Dépôt de la Guerre ne tarda pas à être pourvu des bâtiments et des appareils nécessaires à l'instruction des officiers.
« Comme on le voit, disait Perrier, notre installation est achevée, et les officiers géodésiens de notre armée n'ont plus rien à envier à leurs émules des armées étrangères. Désormais ils pourront étudier à fond les instruments, pratiquer les méthodes en usage dans les opérations de haute géodésie et exécuter, s.iit en France, soit en Algérie, soit isolément, suit en collaboration avec les astronomes français, les grands travaux d'astronomie géodésique qui sont à l'ordre du jour «lu monde scientifique européen. »
« La création de l'Observatoire du Bureau des Longitudes, dont ceux île la Marine el de la Guerre sont 'les annexes, est venue combler une lacune regrettable dans l'organisation scientifique de la France. Elle complète en effet les grands Observatoires de notre pays, en offrant aux géographes, aux marins et aux officiers un laboratoire spécial, à la faveur duquel la France pourra reprendre le rang qu'elle a longtemps occupé, et auquel elle a le droit de prétendre, dans la carrière des grandes entreprises géographiques. »
Perrier pouvait parler avec autorité des progrès réalisés à l'étranger, car il les avait étudiés sur place et les suivait avec attention. Il était de ceux qui avaient le plus contribué à faire entrer la France dans cette grande Association géodésique internationale dont Struve, dès 1857, avait demandé la formation et qui avait été fondée en 18(34, par le général de Baeyer. Dès 1872, il avait suivi, en qualité de représentant de notre Dépôt de la Guerre, toutes les réunions pério-
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diques de l'Association, et il était rapidement devenu l'un de ses membres les plus actifs et les plus écoutés.
Cependant, le moment approchait où la grande opération entrevue par Perrier dès 1808 allait devenir possible. En Espagne, sous l'impulsion du général Ibanez, les travaux géodésiques, poussés avec une rare activité, avaient atteint la région des sierras qui font face à l'Afrique. De notre côté, la revision de la Méridienne était en bonne voie. En 1878, les deux gouvernements de France et d'Espagne décidèrent de procéder en commun à la jonction des deux réseaux algérien et espagnol.
Il était indispensable de faire d'abord une nouvelle reconnaissance, afin de fixer définitivement les sommets du polygone de jonction, et d'en mesurer les angles d'une manière approchée. Les points choisis furent Mulhacen et Tetica, en Espagne ; Filhaoussen et M' Sabiha, en Algérie.
Le Mulhacen est le point culminant de la Sierra Nevada. Sa cime schisteuse, dépourvue de toute végétation, atteint la hauteur énorme de 3.181 mètres. Un plateau de quelques mètres à peine de superficie forme le sommet de la montagne, bordé par des pentes rapides ou des précipices à pic. Mulhacen, qui appartient à la province de Grenade, est un des points de premier ordre du réseau géodésique espagnol.
Tetica, située dans la province d'Alméria, appartient également à la triangulation espagnole. Le pic calcaire qui la couronne s'élève à la hauteur de 2.080 mètres, et domine toute la Sierra de los Filabres, à laquelle appartient cette montagne.
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Les sommets choisis en Algérie avaient l'un et l'autre dos altitudes bien moins élevées.
Le Filhaoussen, montagne formée de calcaires schisteux, située dans la province d'Oran, près de la frontière du Maroc, s'élève à I . I '.\~ mètres, et forme un des sommets de premier ordre de la triangulation algérienne.
M' Sabiha, qui atteint 591 mètres seulement, et qui est le point le plus élevé de la petit*' «haine du Murdjadjo. n'appartenait pas à la triangulation algérienne : niais il était facile de l'y rattacher.
La reconnaissance préliminaire, qui cette fois devait être réciproque, fut exécutée dans le courant tic l'été et de l'automne de 1878. Elle fut confiée, en Espagne, au colonel Monet ; en Algérie, aux capitaines Derriei» et Koszutski. Les signaux héliotropiques furent aperçus d'une manière très intermittente ; et même le colonel Monet ne put jamais, de Mulhacen, voir le signal de M' Sabiha. Les observateurs emportèrent l'impression que la jonction projetée était possible, mais qu'elle prendrait beaucoup de temps, si l'on ne disposait pas de signaux d'une puissance extraorpinaire.
Il résultait également de cette laborieuse reconnaissance que la période où les opérations étaient possibles se trouvait comprise entre les limites les plus resserrées. Avant la fin d'août, les observations de jour étaient impraticables sous le soleil de l'Algérie. Après le mois de septembre, la cime du Mulhacen devait devenir intenable pour les observateurs.
La première moitié de l'année 1871) fut consacrée aux expériences et aux travaux préparatoires. D'un commun accord. Français et Espagnols décidèrent d'employer, pour les mesures d'angles, le cercle azimutal du Dépôt delà Guerre qui, par suite de sa cons-
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traction, se prêtait également bien aux observations de jour et de nuit ; seulement, pour permettre à chaque observateur de découvrir on de retrouver les signaux envoyés par les autres stations, on adjoignit à l'instrument un petit cercle vertical, qui devait permettre de pointer sûrement, à une hauteur fixée à l'avance. Des héliotropes furent commandés, dont la surface était égale à neuf fois celle des miroirs ordinairement employés.
Mais c'est surtout sur les signaux de nuit que se porta toute l'attention de Perrier. On ne pouvait espérer que la lumière du pétrole, employée jusque-là dans les opérations de la Méridienne, traverserait la Méditerranée sur des étendues énormes, qui variaient de 2i'.'> à 270 kilomètres. On essaya sans succès la lumière Drummond. A cette époque, l'acétylène n'était pas utilisé dans l'industrie ; on s'arrêta à la lumière de l'arc voltaïque, produite à l'aide de machines Gramme, actionnées par des moteurs à vapeur dont la force variait de I cheval un quart à l cheval et demi. Pour envoyer au loin cette puissante lumière, on employa des projecteurs construits spécialement par le colonel Mangin.
Pendant qu'au printemps de 1879, les observateurs qui devaient occuper les stations examinaient ces machines si nouvelles pour eux, apprenaient à les faire fonctionner, et à les réparer en cas de besoin, des centaines de soldats et d'ouvriers étaient occupés à ouvrir des chemins vers les quatrefsommets du quadrilatère. C'était surtout en Espagne que l'opération était difficile ; car, non seulement il fallait amener suides sommets élevés et étroits un matériel des plus encombrants, mais on devait aussi construire les abris résistants et les logements nécessaires aux observateurs, aux mécaniciens, aux aides et aux soldats.
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Vers la fin du mois d'août, après des difficultés sans nombre, rencontrées pour le transport du matériel d'observation et de campement, les quatre stations du quadrilatère étaient heureusement installées, et les observateurs se trouvaient tous au poste qui leur avait été assigné.
C'étaient, au Mulhacen, le colonel Barraquer, chef de la mission espagnole, avec le commandant Borrés et le capitaine Cebrian ; à Tetica, le commandant Lopez Puigcerver, avec le commandant Pinal ; au Filhaoussen, en Algérie, le commandant Bassot, avec les capitaines Sever et Koszutski ; enfin, à M' Sabiha, le commandant Perrier, avec les capitaines Derrien et Defforges.
Ces stations exceptionnelles ne ressemblaient guère à celles de la géodésie ordinaire. Au 3Iulhacen, les oiseaux de proie et les chèvres sauvages avaient dû céder la place à tout un personnel de gardiens, de soldats, de mécaniciens, 40 personnes environ, qui, pendant près de deux mois, allaient vivre sur ces hauteurs glacées, et y faire entendre pour la première fois le sifflement monotone et saccadé de la vapeur.
Les deux stations algériennes étaient, il est vrai, beaucoup moins élevées ; mais, comme elles étaient près de la frontière du Maroc, elles devaient être gardées militairement ; car il fallait garantir les hommes et les chevaux, marchant de jour et de nuit, contre les attaques à main armée des maraudeurs et des tribus insoumises de cette région.
Pendant près de quinze jours, les observateurs connurent l'anxiété profonde qu'avaient éprouvée autrefois Biot et Arago. Malgré les investigations les plus patientes, il leur fut impossible d'apercevoir à aucun moment la lumière réfléchie par les héliotropes; heureusement, le 9 et le 10 septembre, à la suite
de pluies abondantes qui rendirent à l'atmosphère toute sa transparence, les signaux de nuit furent aperçus nettement des quatre stations. C'était le gage et la promesse du succès.
A la station de M' Sabiha, où se trouvait Perrier, la soirée du 10 fut particulièrement animée. Vers dix heures du soir, on apercevait à l'œil nu, non seulement les feux de Mulhacen et de Tetica, mais aussi ceux du Filhaoussen, du Nador, de Tessala. qui brillaient sur les crêtes de l'Atlas.
« A ce moment, nous dit Perrier. un peu d'émotion se manifeste autour de nous ; des cris d'appel se font entendre de tous côtés. Ce sont les colons espagnols des fermes voisines qui appellent leurs compatriotes des fermes plus éloignées. Ceux-ci viennent en grand nombre contempler les signaux lumineux émanés de la mère patrie. Espana, Espana ! clament-ils tous en chœur. Bientôt après, un véritable concert est organisé, les danses commencent et durent jusqu'à minuit, sans qu'il nous soit possible d'interrompre ces manifestations joyeuses. »
Au Mulhacen aussi, les observateurs étaient heureux, mais leur joie ne dura guère ; et leurs opérations, souvent interrompues, devinrent de plus en plus pénibles. La température descendit jusqu'à — 12° ; le vent dépassa plus d'une fois la vitesse de 120 kilomètres. Le 18, la tempête redoubla de violence. La foudre tomba sur la machine à vapeur. Les officiers durent faire les plus grands efforts pour ranimer les courages et soutenir les travailleurs, qui redoutaient à bon droit de se voir toute retraite coupée par la neige, qui ne cessait de s'amonceler. Heureusement les dégâts causés par la foudre ne furent pas irréparables. Le temps s'améliora quelque peu. On put observer encore le 22, le 23 et le 29. Et l'on
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n'abandonna ce sommel inhospitalier que le :> octobre, lorsqu'on reçut la nouvelle que, dans les trois autres stations, les mesures riaient entièrement achevées. La jonction géodésique de l'Espagne et de l'Algérie était heureusement accomplie.
Il restait cependant à exécuter une dernière opération, que Perrier avait prévue dès le début, comme pour accumuler toutes les difficultés qu'il aurait à surmonter. Il avait été décidé qu'à la jonction géodésique on associerait la jonction astronomique, en mesurant la différence de longitude de deux stations appartenant. Tune au réseau espagnol, l'autre au réseau algégérien. Cette détermination fut effectuée, pendant le courant d'octobre, par Perrier, qui était resté à M'Sabiha, et par l'astronome espagnol Mérino, qui était venu s'installer à Tetica. Le câble télégraphique faisant défaut, on employa une méthode originale, qui reposait sur l'emploi de signaux rythmés, et avait été l'objet de consciencieuses études préparatoires de la part des deux observateurs.
Et maintenant, je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Quand toutes les mesures furent rapprochées, il fut possible de calculer la distance des deux stations algériennes de deux manières différentes, en prenant pour base, soit la triangulation algérienne, soit celle de l'Espagne : les deux nombres ainsi obtenus pour cette distance de 103 kilomètres ne diffèrent pas de 0 m. 80.
Le succès de cette opération, qui reste, aujourd'hui encore, la plus importante de toutes celles qui ont été tentées en géodésie, eut un grand retentissement. Le général Saussier, qui commandait en Algérie et avait prêté à la Mission l'appui le plus complet, la portait à l'Ordre du jour de l'armée, le 15 octobre 1879.
Le 31 décembre suivant, Perrier était nommé lieu-
tenant-colonel ; et moins d'une semaine après, le ."> janvier 1880, l'Académie des Sciences l'appelait à venir occuper la place laissée libre par le décès de M. de Tessan dans la Section de Géographie et Navigation.
A peine nommé membre de l'Institut, il fut chargé d'une mission assez délicate et dont il s'acquitta avec succès. A la suite de la première Conférence de Berlin, il y eut, en juin et juillet 1880, une nouvelle Conférence dont le but était d'établir l'accord de la Turquie et de la Grèce par une délimitation des frontières de ces deux pays conforme aux indications générales données dans le Traité de Berlin. Il avait été décidé que cette Conférence se composerait des ambassadeurs siégeant à Berlin et d'un délégué technique pour chacun des Etats représentés. Notre ambassadeur à Berlin était le comte de Saint- Vallier. Sur la demande de Gambetta, le Ministre des Affaires étrangères, qui était alors M. de Freycinet, lui adjoignit Perrier.
Le diplomate improvisé sut justifier la confiance qui lui était témoignée. S'entourant de tous les documents nécessaires, il étudia soigneusement toutes les régions sur lesquelles devait porter la discussion. Aussi, lorsqu'il fut appelé à prendre part aux travaux des délégués techniques, ses collègues* étrangers, rendant hommage ;'i ses qualités personnelles et frappés de l'étendue de ses connaissances sur le sujet, le désignèrent, d'une voix unanime, pour la rédaction du rapport qui devait être présenté en leur nom à la Conférence. Le comte de Saint- Vallier, en écrivant au Ministre des Affaires étrangères, se louait hautement de sa collaboration et se plaisait à reconnaître qu'elle avait
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puissamment contribué au succès de l'œuvre de médiation entreprise par les Puissances.
Le résultat était conforme aux vœux de la France et de l'Angleterre. Au moment de son départ, Gambetta avait dit à Perrier : « Rapportez-nous Janina ». Il rapportait Janina ; mais il n'était pas au pouvoir de la Conférence de rendre ses décisions exécutoires. On sait que la résistance de la Turquie ne permit pas à la Grèce d'obtenir tout ce qui lui avait été accordé.
Quelques mois à peine après son retour, Perrier fut envoyé de nouveau en Algérie. La France se préparait à occuper la Tunisie ; les explorations qu'il avait faites dans cette région, les levés et itinéraires que, dès 1878, il avait étudiés et préparés, souvent au péril de s;i vie. faisaient de lui le chef désigné à l'avance du Service géographique du Corps expéditionnaire. Nommé le 3 mai 1S81, il sut montrer au cours des opérations tout ce que Ton peut attendre en campagne d'un service sérieusement organisé. Des topographes habiles furent attachés à toutes les colonnes ; chaque soir, les Etats-Majors et les Corps de troupes purent recevoir des reproductions des levés ou itinéraires exécutés dans la journée.
A son retour en France, il était placé, le 10 janvier 1882, à la tète du Dépôt de la Guerre, et, le 9 mai suivant, il était nommé colonel. Il tint à honneur de prendre part à l'observation du Passage de Vénus et fut Je chef de la mission envoyée à Saint- Augustin en Floride, où il observa, le 6 décembre 1882, avec Bassotet Defîorges, ses fidèles adjoints du Service géodésique.
Jusqu'ici Perrier s'était exclusivement voué à la géodésie. Les fonctions de direction qui venaient de
lui être confiées au Dépôt de la Guerre le conduisirent à s'occuper de toutes les sections de ce grand établissement et, en particulier, du service si important et si délicat de la cartographie.
Depuis le moment où notre Carte au NO. 000', qui a été si justement admirée et imitée, avait commencé à paraître, de très grands progrès avaient été réalisés dans les différents modes d'impressions et de gravures. La photographie était venue apporter des ressources et des procédés nouveaux. Partout, on réclamait l'emploi des courbes de niveau, si utiles, si indispensables pour la préparation et l'étude des projets de travaux publics. Perrier entra résolument dans la voie du progrès.
Des cartes nouvelles, dans lesquelles on employa tous les perfectionnements les plus récents, furent dressées ou préparées par les soins d'une Commission des Travaux géographiques qui se réunissait sous sa présidence et dont il avait provoqué la formation.
Le 28 janvier 1884, il présentait à l'Académie les douze premières feuilles de la Carte de l'Algérie à l'échelle du 50.000e. Cette carte, dont ses travaux géodésiques et ceux du capitaine Versigny avaient fourni le canevas fondamental, s'appuyait sur des levés au 40.000e, bien suffisants pour un pays encore peu habité. On y avait adopté la projection à développement conique de Bonne, telle qu'elle a été employée pour la Carte de France « C'est, disait Perrier, la projection française, qui convient admirablement à l'Algérie et que nous avons tenu à conserver. » Chaque feuille comportait sept planches : la planche de ronge pour les lieux habités et les routes carrossables ; celle de noir, affectée aux écritures, aux chemins dont la viabilité n'était pas assurée et aux sentiers ; celle de hlex aux eaux ; celles de vert aux bois, de violet
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aux vignes, de bistre aux courbes de niveau. Une septième planche en gris bleuté devait fournir le modelé du terrain « par un estompage au crayon lithographique basé sur la lumière zénithale el rehaussé par ni! léger sentiment de lumière oblique ». Les partisans de l'impression en plusieurs couleurs ne pouvaient se plaindre qu'on leur eût refusé satisfaction.
Le 17 mars de la même année. Perrier offrait à l'Académie une nouvelle Carte de la Tunisie au 200.000e. Le Service géographique suivait ici la méthode qui avait été employée en Algérie, celle que Ton devrai! appliquer à toutes nos colonies. Pour donner satisfaction immédiate aux demandes des explorateurs, des officiers, des ingénieurs, il se hâtait de faire exécuter des triangulations sommaires, bien suffisantes pour une carte provisoire, et il réservait pour une époque ultérieure les opérations méthodiques, ainsi que la carte définitive. Perrier mettait à profit l'occasion pour faire valoir les travaux de nos officiers.
" Si l'on pouvait, disait-il, planer en ce moment au-dessus des chotts tunisiens, on apercevrai! nos topographes, circulant dans les régions inhospitalières el peu sûres, où l'eau potable esl rare, où déjà la chaleur esl difficilement tolérable, obligés de se garder contre les maraudeurs aussi bien que contre les fièvres, mais supportant bravement, sans se plaindre, les misères et les périls de cette \ ie nomade, et trouvant en eux-mêmes, loin du monde, dans la seule satisfaction de l'accomplissement d'un devoir, la force de surmonter les difficultés et les dangers qui son! semés sur leur route. »
Mais c'est surtout en ce qui concerne la Carte de France qu'il convient de signaler l'activité de Perrier.
Laissant de côté la belle Carte en couleur au 200.000'' qui est dérivée de la Carte de l'Etat-Major et qui,
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construite sous sa direction, a figuré à l'Exposition de 1880, j'insisterai au contraire sur deux essais qu'il présentait en mars 1885 à l'Académie ; car ils doivent être considérés comme l'amorce de cette nouvelle carte au 50.000e, qui est réclamée depuis longtemps par les services publics et par les ingénieurs.
Lorsque Laplace, en 1817, par son discours à la Chambre des Pairs et par l'autorité qui s'attachait à son nom et à ses travaux, détermina le gouvernement de la Restauration à refaire la carte des Cassini. la Commission formée sous sa présidence, et dont nous avons déjà parlé, avait reçu, conformément aux indications mêmes données par l'illustre savant, la mission précise d'élaborer le projet d'une Nouvelle Carte appropriée à fous Ifs services publics et combinée avec les opérations du Cadastre.
Ce n'est pas ici le lieu de rappeler tous les travaux de cette grande Commission et d'indiquer d'une manière précise les difficultés qu'elle rencontra dans sa tâche. Je me bornerai au point suivant : Après une discussion approfondie, elle décida que l'échelle des levés destinés à la préparation de la Carte serait le 10.000e et que celle de la Carte elle-même serait le 50.000e.
Si l'on avait donné suite à cette décision, plusieurs fois renouvelée, et si l'on avait pu, comme le demandait instamment la Commission, combiner les opérations de la Carte avec celles du Nivellement et du Cadastre, un service inappréciable aurait été rendu au pays. Dans son rapport sur le Budget des Travaux publics en 1889, M. Félix Faure évaluait à plusieurs centaines de millions l'économie que la France aurait réalisée sur le coût de ses 32.000 kilomètres de chemins de fer, si elle eût possédé en temps utile une carte précise, et à échelle suffisamment grande, de son territoire.
« La connaissance exacte du relief du pays esl indispensable, disait-il, pour entreprendre tous les travaux publics : établissement de voies de communication de toute nature, conduites e1 distributions des eaux, construction des canaux pour l'agriculture, défense des places fortes : et ce n'esl que par le levé topographique et le nivellemenl du sol qu'on obtient les données nécessaires pour le confection des projets. »
L'échelle à laquelle s'était arrêtée la Commission de 1817 aurait donné satisfaction à tous les désirs des ingénieurs. Le problème qu'elle n'avait pu résoudre se représenta en 1878, lorsque notre éminent confrère. M. de Freycinet. fit adopter par les Chambres son vaste programme de travaux publics. Dès cette époque. M. de Freycinet réunissait au Ministère des Travaux publics une Commission, qui était chargée d'étudier les moyens de poursuivre le plus rapidement possible l'exécution du Nivellement général de notre pays.
Cette Commission, dont Perrier faisait partie et où il exerça une grande influence, ne tarda pas à revenir aux conclusions de Laplace. et à reconnaître que la question du Nivellement général était étroitement rattachée à celle de l'exécution d'une carte de France à échelle suffisamment agrandie. Ses délibérations aboutirent à la rédaction d'un projet de loi qui fut présenté aux Chambres en 1881 et qui comportait une dépense de 22 millions, répartie sur dix exercices. Les difficultés budgétaires ont jusqu'ici empêché l'adoption de ce projet. Perrier a eu le mérite d'en amorcer 1 exécution par deux essais bien distincts.
Dans l'un, le moins intéressant, la Carte au 50.000'* est obtenue par l'agrandissement des anciens levés au 40.000e de la Carte de l'Etat-Major. Mais, dans l'autre, la carte repose sur des levés au 10.000°, où les courbes
sont déterminées exactement, et qui sont de véritables modèles de précision. C'est avec des levés de ce genre que doit être exécutée cette carte au 50.000e dont Laplace, Delambre et Puissant ont voulu doter leur pays.
En même temps qu'il dirigeait le Dépôt de la Guerre, d'une main ferme, et avec une bienveillance pour les personnes dont on a gardé le souvenir, Perrier avait aussi à remplir des devoirs d'homme politique dont je dirai quelques mots, car ils lui ont permis de rendre à la science un service signalé.
Comme tous les Cévenols, il avait conservé la plus vive affection pour ses compatriotes et pour sa ville natale. Au moment où, plongé dans les brumes du détroit, il collaborait avec le colonel Levret à la jonction anglo-française, il écrivait ces quelques lignes où se montrent, dans toute leur spontanéité et leur fraîcheur, les sentiments qu'il a toujours gardés :
« Vers les premiers jours de février, écrivait-il, j'ai émigré vers le Sud, vers mes chères Cévennes, où j'ai trouvé du soleil et quelques amis, heureux de fêler le retour de l'oiseau voyageur et de s'associer de toute âme à la joie de ma famille. Je ressens avec une joie toujours nouvelle les douces émotions de la famille. J'ai beau grandir, vieillir, j'ai beau laisser quelques lambeaux d'illusion aux ronces du chemin que je parcours dans ma course hasardée et vagabonde. Je reviens toujours jeune au foyer de mes jeunes années. J'oublie ce que je suis pour redevenir ce que j'étais. Je redeviens enfant pour ma mère. Le souvenir des deux mois que j'ai passés dans ma famille est, pour moi, comme un phare qui m'éclaire, et dont je me rapproche sans cesse, pour me réchauffer à ses doux rayons. »
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Aussi, lorsqu'on 1880, les électeurs du Canton de Valleraugue voulurent l'envoyer au Conseil général du Gard, il fut loin de se dérober à leurs suffrages. Chaque an-née, il prenaitpart aux travaux du Conseil, dont il devint bientôt le président. Le Départemenl tout entier s'apprêtait à l'envoyer au Sénat, lorsque la loi sur les incompatibilités vint lui interdire une candidature dont le succès aurai 1 été triomphal.
Ses compatriotes ne tardèrent pas à ressentir 1rs bienfaisants effets de l'influence qu'il avait acquise au Conseil général. Grâce à lui, des chemins nouveaux, tracés dans la haute montagne, vinrent s'ajouter à ceux que Baville avait fait ouvrir pour contenir « les fanatiques des Cévennes » et à ceux que nos ingénieurs v avaient construits depuis. Mais son œuvre de prédilection, celle qu'il poursuivit avec le plus d'ardeur, ce fui la création de l'Observatoire de l'Aigoual.
.Nos populations du Midi aiment les dénominations expressives et sonores. Le nom du mont Ventoux n'a besoin pour personne d'aucune explication. Qu'on le rattache au patois ou au latin, celui de l'Aigoual est plus clair encore. Celte montagne est le royaume de l'eau ; il y tombe plus de pluie qu'en tout autre point de France. Elle reçoit chaque année plus de deux mètres d'eau, trois fois plus environ que Montpellier, à peine distante de 50 kilomètres. Cette abondance de la pluie s'explique par la situation exceptionnel le de la montagne. La chaîne des Cévennes. en même temps qu'elle est la ligne de partage des e;tux. est aussi, dans cette région, l'arête de séparation de deux climats absolument distincts. Son sommet culminant, l'Aigoual, est le rendez vous des vents venus de tous les points cardinaux, de l'Océan, des Pyrénées, de la Méditerranée.
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C'est aussi un observatoire naturel d'où l'on domine une immense étendue. Quand le vent du Nord chasse les nuages, la vue s'étend au Sud sur la Méditerranée, dont on peut suivre le rivage jusqu'au Canigou. A l'Est, on aperçoit le Ventoux et les Alpes du Pelvoux. Au Nord, s'étendent les Causses de la Lozère et de l'Aveyron.
L'Aigoual offrait donc les conditions les plus favorables pour l'établissement d'une station météorologique de premier rang. Cette situation privilégiée, signalée d'abord par un professeur de la Faculté des Sciences de Montpellier, M. Viguier, avait appelé l'attention de tous les Corps compétents : Bureau Central Météorologique, Congrès Météorologique, qui tous avaient émis des vœux et des avis favorables à la création d'un Observatoire en ce point. Mais, comme le disait justement Perrier, des' adhésions, des votes de principe ne suffisent pas. Il fallait, pour leur assurer une sanction effective, se procurer les fonds nécessaires. C'est ici que Perrier intervint avec son habileté et son ardeur accoutumées.
Depuis longtemps. l'Administration des Forêts, poursuivant dans cette région l'œuvre si belle à laquelle le nom de Surell demeurera attaché, voulait reboiser les pentes dénudées de l'Aigouak Elle avait acheté dans ce luit plusieurs centaines d'hectares ; elle songeait à en acquérir plus encore, et à construire, sur son nouveau domaine, une maison d'habitation pour deux gardes forestiers.
Dans cette région tourmentée, où les premiers forestiers avaient dû at lâcher leur cabane au sol par des chaînes de fer, la nouvelle maison aurait sans doute été construite à mi-côte, dans quelque anfractuosité à l'abri des vents. Pourquoi, se demanda Perrier, ne la placerait-on pas au sommet même de la
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montagne, près du signal de Cassini ? Un des deux gardes, convenablement choisi, suffirait à enregistrer les observations et à les transmettre télégraphiquement. Quelques pièces, ajoutées au logement des deux gardes, pourraient servir de refuge pour les visiteurs et de laboratoires pour les savants. Une tour permettrait d'installer les instruments eux-mêmes et les appareils.
La solution du problème était trouvée. Elle reçut le meilleur accueil de l'Administration des Forêts, qui la seconda de tout son pouvoir. Ce fut un jeu pour Perrier de réunir les 50. 000 francs qu'il s'était engagé à mettre à la disposition de cette Administration. Les Conseils généraux de l'Hérault et du Gard, l'Académie des Sciences, l'Association Française, de généreux souscripteurs, parmi lesquels nul ne s'étonnera de trouver notre confrère R. Biscbofîsheim, répondirent dès le premier jour à son appel.
Aujourd'hui, grâce à Perrier, l'Observatoire de l'Aigoual s'élève superbe au-dessus de la plaine immense du Languedoc Les observations s'y font régulièrement ; mais elles se développeront encore. Déjà très apprécié comme station météorologique, l'Observatoire paraît destiné à favoriser les recherches les plus variées. A ses pieds, sur une croupe qui domine la vallée de l'Hérault, s'étend l'Hort-Dieu ou jardin céleste, véritable paradis du botaniste. Dans l'infinie variété des roches qui composent la montagne, le géologue trouvera, lui aussi, le sujet d'études du plus haut intérêt.
De tout temps, les hauts sommets ont attiré les hommes. Dans les siècles passés, ils se sont couronnés de temples, d'églises, de signaux, de monastères, d'ermitages, de châteaux forts. De nos jours, ils sont visités ou occupés par les savants, qui y trouvent l'oc-
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casion d'étudier tant de problèmes délicats dont la nature refuse la solution à qui se confine dans les limites étroites des villes et. des laboratoires. A côté des Observatoires du Mont Blanc, du Pic du Midi, du Mounier, du Ventoux, du Puy de Dôme, l'Observatoire de l'Aigoual tiendra dignement sa place dans le réseau français.
Il ne devait pas être donné à Perrier de veiller jusqu'au bout sur sa construction et d'assister à son achèvement. Dès son retour de sa mission en Floride en 1883, il avait ressenti les premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. Pendant les deux ou trois années qui suivirent, le mal parut sommeiller. Perrier put faire face à tous ses devoirs si variés : direction du Dépôt de la Guerre, missions à l'étranger-, présidences des Congrès de géographie, participation aux travaux de commissions sans nombre qui se rattachaient de près ou de loin à ses études. En 1886, sur une démarche personnelle de plusieurs de ses confrères et sur la proposition unanime de la Commission de classement, le général Boulanger, qui était alors Ministre de la Guerre, avait décidé de le nommer général. Le décret parut le 11 janvier 1887 et reçut partout la plus vive approbation. Jules Ferry fut des premiers à féliciter Perrier: « Mon général, lui écrivait-il, je vous salue. Un tel patriote, un tel savant, un si bon républicain, j'approuve, j'acclame et je vous serre les mains. »
Six mois après, le 1er juillet 1887, Perrier était nommé directeur du Service géographique nouvellement institué. Il rêvait de compléter l'œuvre de réorganisation qu'il avait accomplie au Ministère de la
Guerre, et de grouper en un seul faisceau tous les services publics qui touchent à la géographie, de manière à créer un Institut national de géographie, analogue à ceux qui fonctionnent dans les Etats voisins. Mais déjà ses jours étaient comptés. Appelé, au mois de janvier 1888, par ses devoirs de Président du (Conseil général, dans le Midi de la France, il y trouva un temps affreux et y contracta l'affection pulmonaire à laquelle il devait succomber chez son beau-père, le 20 février 1888, à l'âge de 54 ans. La veille même de sa mort, il terminait et datait de Montpellier un travail destiné à assurer le service des cartes aux armées en temps de guerre.
Le récit de sa vie doit vous faire comprendre toute l'étendue des regrets qu'inspira cette mort prématurée. M. Janssen, qui présidait alors l'Académie, sut, en peu de mots, exprimer nos sentiments.
« Peu d'hommes, disait-il en annonçant la trisle nouvelle, ont été animés d'un sentiment patriotique plus énergique et plus dévoué. Notre collègue a rendu d'éminents services à la science. 11 meurt au moment où la position qui lui était faite par le Ministère de la Guerre lui permettait d'en rendre de plus grands encore. »
Et maintenant, dans cette petite ville de Yalleraugue où il naquit, non loin du monument élevé à de Quatrefages, Perrier, lui aussi, a son monument. Il est représenté la tète haute, la main posée sur le cercle du géodésien. Ces honneurs qu'on lui a rendus sont justifiés. Car il a été du petit nomhre de ceux qui réalisent dans l'âge mûr les rêves, les pensées généreuses de la jeunesse, et il a pleinement mérité le titre glorieux de rénovateur de la géodésie française qui lui a été décerné dune voix unanime par ses concitoyens reconnaissants.
Son fils unique, qui n'a pu recevoir ses leçons, a voulu, du moins, suivre une carrière où il pourrait s'inspirer directement de son exemple. Il fait partie en ce moment de cette mission de l'Equateur, confiée par l'Académie aux officiers du Service géodésique, qui sauront, nous en avons le ferme espoir, maintenir et accroître, dans la région difficile où ils opèrent, le renom de la science française.
SUK
CHARLES HERMITB