ALLOCUTION DE M. CHARLES RICHET
Monsieur le doyen, et vous, Messieurs, nos chers collègues de la Conférence Scientia, quoique ce jour soit un jour de fête, permettez-moi d'abord d'évoquer le souvenir de celui qui a été un des promoteurs de cette amicale réunion, de Gaston Tissandier. Hélas ! il n'est plus là ! une longue maladie, une mort douloureuse Font enlevé à notre affection ; mais son souvenir sera toujours présent parmi nous.
(') Extrait du n° du 7 juillet 1900 de la Revue Scientifique, qui était dirigée à cette époque par M. Charles Richet.
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Si Gaston Tissandier était ici, c'est lui, Monsieur le doyen, qui vous souhaiterait la bienvenue au nom des membres de cette assemblée.
Mais c'est à moi que cet honneur échoit maintenant, puisque me voici devenu un doyen, moi aussi, le doyen des secrétaires fondateurs de Scientia.
C'est une assez étrange réunion, Monsieur le président, que cette Conférence Scientia. Elle a ceci de particulier entre toutes les Sociétés scientifiques ou autres : 1° qu'elle n'a pas de statuts ; 2° qu'on ne paye pas de cotisation ; 3° que nul n'est chargé de l'exécution de ses règlements.
ISous sommes donc une Société très anarchique, et cependant il y a un lien qui réunit tous les hommes qui sont ici, ingénieurs ou chimistes, philosophes ou médecins, c'est leur vénération, j'oserais presque dire leur tendresse, pour les hommes qui ont consacré leur vie à la science.
Voilà pourquoi, Monsieur le doyen, nous sommes tous en ce moment associés dans une pensée commune, eu venant vous apporter l'hommage de notre admiration.
Je voudrais bien pouvoir parler ici de votre œuvre mathématique, mais tout ce que je pourrais dire ne ferait que trahir mori extrême ignorance, une ignorance dont j'ai honte, assurément, mais que beaucoup de nos collègues de Scientia n'auront pas le courage de me reprocher ; car je crains bien que, dans les hautes mathématiques, ils ne soient pas tous très experts.
Heureusement, les hautes mathématiques n'ont pas besoin d'eux. Elles sont placées en des régions tellement élevées, que la popularité et la faveur du vulgaire s'agitent au-dessous d'elles sans les atteindre, et c'est l'honneur des hommes qui, comme vous, les cultivent, de pouvoir s'oublier dans la contemplation
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et la recherche de la vérité absolue sans se préoccuper d'être compris des profanes.
Certes, cette gloire eût pu vous suflire ; et c'est déjà une tâche noble entre toutes que de pousser jusqu'à ses dernières limites l'analyse mathématique, mais vous n'avez pas pensé que ce fût assez. A de certaines époques le savant peut rester enfermé dans sa tour d'ivoire, et regarder de haut, avec quelque commisération, quelque dédain peut-être, le spectacle des agitations humaines... Mais parfois il veut, lui aussi, descendre dans l'arène, et c'est ce que vous n'avez pas hésité à faire, qu'il s'agisse d'être le doyen de notre glorieuse Faculté des sciences, ou le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, ou le président actif et énergique de ces commissions académiques internationales, qui mettent un lien si étroit entre les diverses nations.
C'est là peut-être de la politique, mais c'est une politique singulièrement féconde : et, si elle a été de tout temps utile et nécessaire, combien ne l'est-elle pas davantage, en ce moment, alors que notre Exposition appelle à Paris, par ses merveilles industrielles, par ses jurys internationaux, par ses Congrès scientifiques innombrables, l'élite des savants de tous les pays.
C'est à cette politique d'union et de paix, de solidarité internationale fondée sur la science, que vous consacrez toute votre activité, Monsieur le président, et nous tenons à vous en exprimer ici publiquement toute notre reconnaissance.
Et alors nous venons vous demander, à vous qui êtes un des représentants les plus autorisés de la science française, de nous prêter votre assistance, quand dans quelques semaines nous inviterons à nos réunions des savants étrangers illustres ; vous nous
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présenterez à ces maîtres, vos collègues, et vous leur direz que tous les membres de la Conférence Scientia ont une pensée dominente, directrice : c'est l'amour de la science, de la science qui unit les hommes, de de la science qui seule permettra de vaincre la misère et la douleur humaines '
Vous nous présenterez comme vos disciples ; et des disciples fiers de leur maître.
Messieurs, je vous propose de boire à la santé de votre président M. Darboux.
RÉPONSE DE M. DARBOIJX
Messieurs,
En relisant les comptes rendus de quelques-unes de vos réunions, j'ai eu le plaisir de reconnaître quelle largeur d'esprit, quel sentiment éclairé de l'étendue et de la portée de la science moderne vous avez toujours apporté dans la désignation de vos présidents. Vous n'avez pas négligé les savants purs, les chimistes par exemple ou les astronomes, mais vous n'avez oublié ni les voyageurs, ni les médecins, ni même les philosophes. Si j'ajoute que vos choix se sont portés sur des hommes tels que Chevreul, Pasteur, Berthelot, Renan, Janssen, Richet, Verneuil, Léon Say, de Lacaze-Duthiers, de Brazza, Jules Simon, Marey, vous comprendrez sans peine que mon premier sentiment soit celui de la gratitude, que je tienne avant tout à vous remercier du fond du cœur de l'honneur que vous me faites en associant mon nom à celui de tels prédécesseurs. Cette invitation que j'ai reçue de rouvrir avec vous la conférence Scientia, si malheureusement interrompue par la maladie du regretté Gaston ïissandier, demeurera le
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meilleur et le plus précieux souvenir <le ma earrièi de savant.
Non contents de me l'adresser, cette cordiale invitation, vous avez choisi parmi vous un de ceux qui ont l'esprit le plus aimable, le plus ouvert à toutes les idées, pour me souhaiter en votre nom la bienvenue. M. Richet, que vous me permettrez de remercier plus particulièrement, s'est excusé de ne pas s étendre sur les travaux que j'ai pu faire en géométrie. La terre de France a toujours été fertile en géomètres ; mais ils seraient les premiers à regretter que tout le monde perdit un temps très précieux à se mettre en état do comprendre leurs recherches. Pascal, du reste, leur a fait beaucoup de tort en écrivant un parallèle entre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse, qui n'est pas tout à fait à leur avantage, et qu'en ce qui me concerne, je n'ai jamais pleinement saisi. Les mathématiques, cela n'est que trop certain, emploient un langage et des formules dont l'étude exige un apprentissage long et difficile ; mais cette différence, qui les séparait autrefois des autres sciences, disparaîtra rapidement, vous pouvez en être assuré. Pour moi qui, dans ma jeunesse, pouvais lire un travail de chimie ou de biologie, je vois arriver le moment où les sectateurs de chaque science seront protégés contre l'intelligence des simples mortels par une série de néologismes tout à fait comparables à nos formules algébriques. A ce moment, les géomètres conserveront toujours leur réputation, bien justifiée, d'être difficilement accessibles ; mais presque tous les autres savants la partageront avec eux. Il faudra des traducteurs pour toutes les sciences comme pour toutes les langues, et votre rôle deviendra chaque jour plus utile et plus important.
Ces obstacles qui se dressent au seuil même des étu-
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des mathématiques isolent quelquefois et chagrinent les géomètres. Mais je dois dire que nous avons des compensations. S'il est difficile de nous comprendre, il est plus difficile encore de nous critiquer. Quelquesuns même nous admirent de confiance, et naguère un de nos meilleurs écrivains parlait avec une éloquence, une netteté et une propriété dans les termes, qui ont excité mon admiration, de ce monde du nombre et de la forme dans lequel nous sommes seuls, dit-il, à pénétrer. Oui, les géomètres se meuvent avec joie dans cet univers des formes et des nombres et, ce qu'il y a de mieux, c'est qu'ils y pénètrent sans effort. Il ne leur faut pour cela, ni appareil coûteux, ni expérience longtemps poursuivie. L'observation seule de chaque jour, la réllexion persévérante et tenace et, si l'esprit est faible, un crayon et une feuille de papier y suffisent pleinement. Je compterai toujours, pour ma part, au nombre des heures les plus douces, les plus heureuses de ma vie, celles où j'ai pu saisir dans l'espace et étudier sans trêve quelques-uns de ces êtres géométriques qui flottent en quelque sorte autour de nous. 11 est vrai que de telles recherches sont comprises par un petit nombre de personnes, que leurs conséquences sont lointaines, que leur application aux autres sciences ne se réalise souvent qu'après des siècles ; eh, qu'importe ? l'essentiel n'est pas d'être admiré ; il faut avant tout songer à l'honneur de la science, à la dignité et au développement de l'esprit humain. Les sections coniques, la remarque est banale, ont été étudiées pendant des siècles avant de servir à Kepler pour formuler ses lois immortelles ; et nos écoliers même appliquent chaque jour les propriétés des formes géométriques élémentaires, sans savoir qu'archimède les a le premier démontrées.
Veuillez m'excuser, si je m'attarde à ce bavardage
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géométrique ; il importo pourtant que je n'abuse pas de votre bienveillante attention, j'en viendrai donc à ce que M. Richet a bien voulu dire de mon rôle d'administrateur.
Messieurs, il y a onze ans que je suis doyen, et je me suis bien souvent demandé pourquoi le choix de mes collègues, au lieu de se porter sur un directeur de laboratoire, sur un savant plus familiarisé avec toute la complication des sciences expérimentales, s'était arrêté sur un simple mathématicien ; je n'ai pu m'expliquer leur choix que par cette qualité même de mathématicien, dépourvu de tout laboratoire, qui, en m'interdisant d'être partie prenante, me dégageait de tout soupçon d'intérêt, et devait faire de moi un arbitre impartial entre les différents services. Quoi qu'il en soit, j'ai assisté à de grandes transformations. La Sorbonne a été reconstruite et elle est déjà trop petite ; les études médicales ont été modifiées ; une révolution profonde s'est produite dans le régime des Facultés des sciences, introduisant la liberté et la variété fécondes, là où la règle était auparavant monotone et uniforme. Enfin la loi sur les Universités a ouvert des voies nouvelles à notre enseignement supérieur. J'ai appuyé, j'ai secondé de mon mieux toutes ces réformes ; mon ami Brouardel, que j'ai le plaisir de voir ici, a fait de même en toute occasion. Dans tous ces changements, dans toutes ces délibérations auxquelles nous avons pris part ensemble, le souci du bien public, la bienveillance pour les personnes, l'intérêt de la science et des études, ont été les seuls mobiles de ses actes et de ses votes. J'ai plaisir à lui rendre cette justice ; et si l'on veut bien m'accorder le même éloge, j'aurai reçu la meilleure récompense qu'il soit possible de désirer.
Messieurs, il me reste à toucher un dernier point du
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discours de M. Richet ; mais pour cela, il faut que vous me permettiez de revenir encore aux mathématiques, en vous parlant maintenant de notre jeune école de géomètres. Sous la direction et par les travaux de mes chers confrères de la section de géométrie et de leurs élèves, elle a pris un développement qui frappe d'admiration tous leurs émules étrangers. Elle a conservé les qualités de netteté, de mesure, de précision qui ont caractérisé de tout temps l'esprit français ; mais elle en a acquis d'autres qu'on nous conteste parfois : la profondeur philosophique, la liberté et la variété dans la recherche, l'esprit de hardiesse et de généralisation. C'est à elle, à elle seule, que je dois reporter, que je reporte avec reconnaissance, tout l'honneur que m'a fait récemment l'Académie en m'appel'ant à recueillir la succession de mon cher maître Joseph Bertrand.
Cet honneur, je le sais, m'impose de grands devoirs. A côté de l'illustre chimiste dont je salue avec joie l'élection à l'Académie française, je m'efforcerai de les remplir. Un esprit nouveau pénètre aujourd'hui les anciennes sociétés savantes. Tout le monde comprend maintenant que les travaux individuels ne suffisent plus ; ils doivent être dirigés et coordonnés. En particulier, les œuvres internationales se multiplient ; elles ont l'influence la plus bienfaisante et méritent la sympathie de tous. Pour mieux caractériser leur effet, permettez-moi d'emprunter une comparaison au spectacle qui nous entoure. Non loin de ce palais des Congrès s'élève le vieux PariS, sur un sol mobile, consolidé par d'innombrables pilotis. Dans le terrain mouvant de la politique et des relations entre les peuples, les œuvres internationales jouent le même rôle que les pilotis ; elles établissent entre les nations des liens de plus en plus nombreux dont le faisceau se fortifie
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chaque jour et contribue à maintenir celte paix: qui est le premier bien et le premier désir des peuples. Je serai toujours heureux de contribuer à établir ou à développer de tels liens, et j'espère que, dans cette partie de ma tâche comme dans toutes les autres, je pourrai toujours compter. Messieurs, sur votre bienveillance, vos conseils et votre appui.
Puis, comme do^yen de la Faculté de médecine de Paris, M. Brouardel a remercié le doyen de la Faculté des sciences, du concours précieux et amical qu'il lui a constamment prêté, au Conseil supérieur de l'instruction publique et ailleurs, pour le plus grand bien des intérêts communs de la médecine et de la science.