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MEMBRE DE LA SECTION DE GÉOGRAPHIE ET DE NAVIGATION

lue dans la séance publique annuelle du 2 décembre 1907

Depuis Tannée 1721, où l'Académie des Sciences put décerner pour la première fois un prix fondé par Rouillé de Meslay, conseiller au Parlement, le nombre des fondations de toute nature dont l'exécution lui est confiée s'est accru singulièrement. Plusieurs d'entre elles, et ceci est tout à l'honneur de l'Académie, sont dues à ses membres, c'est-à-dire à ceux qui l'ont vue de près à l'œuvre et qui ont été mêlés à sa vie de tous les jours. C'est Lalande, si cruellement traité un jour par Napoléon, qui a eu l'honneur de donner l'exemple, en 1802. Le prix Lallemand, les deux prix Montagne, le prix Serres, le prix Vaillant, le prix Gay, la fondation dn Moncel, la médaille Jamsen, le prix Lannelongite, le prix Berthelot, ont tous pour origine des Académiciens. Parmi ces diverses fondations, celle que nous devons à Antoine d'Abbadie se distingue par des caractères tout particuliers. Notre confrère aurait pu nous demander de distribuer

en son nom des prix, des médailles ou des récompenses : c'est une tâche toute différente, de haute importance, qu'il a préféré nous confier. De son vivant déjà, l'Académie lui a décerné, avec la médaille Arago, l'hommage le plus élevé dont elle dispose. 11 est juste qu'après sa mort, elle célèbre sa mémoire et rappelle sa vie, consacrée tout entière aux plus nobles pensées, occupée sans relâche par les travaux les plus utiles.

Antoine d'Abbadie était né le 3 janvier 1810 à Dublin. Son père, Michel d'Abbadie, descendait d'une ancienne famille d'abbés laïcs d'Arrast, commune du canton de Mauléon. L'institution de ces abbés laïcs remontait, par delà les croisades, jusqu'à Charlemagne, qui les avait créés pour défendre la frontière contre les Sarrasins. Les abbés laïcs vivaient la lance au poing dans les abbayes du pays basque ; ils avaient le droit de percevoir les dîmes, et prenaient part à la nomination des curés en les désignant au choix de l'évèque. Le nom même d'Abbadie n'a pas été à l'origine unjiom de famille; il s'appliquait à la fonction (abbalia, abbadià).

Michel d'Abbadie, qui avait émigré au commencement de la Révolution, épousa une Irlandaise, Mlle Thompson. Retenu sans doute dans la famille de sa femme, il ne revint en France que vers 1820, et se fixa d'abord à Toulouse pour y veiller à l'éducation de ses enfants. La famille se composait de trois frères, Antoine, Arnauld, Charles, et de trois sœurs, Llisa, Célina et Julienne. Tous étaient confiés aux soins d'une gouvernante.

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« J'ai été élevé, nous dit d'Abbadie, avec mes sœurs aînées, à l'anglaise, toute la journée, toute la nuit dans un dortoir, avec une servante qui veillait scrupuleusement sur nous ; et à peine, chaque soir, avions-nous une heure, une seule heure, non pour converser avec nos parents par un familier tutoiement, mais, en entendant tout au plus quelque petit conte de papa, pour être relégués à nos jeux dans un coin de la salle, et répondre à toute question par des Vous, des oui Monsieur, des oui Madame. »

On garda Antoine trois ou quatre ans à la maison. « Loin du martinet d'un maître d'études de pensionnat, formé par la tutelle de mes parents, j'ignorai longtemps, nous dit-il, toutes les tracasseries des études. » Mais, quand il eut atteint 13 ans. on l'envoya au collège où il déploya une ardeur exceptionnelle. Tout enfant, selon Henri de Parville, il manifestait une curiosité insolite pour l'inconnu qui l'environnait : « Qu'y a-t-il au bout du chemin? demandait-il à sa gouvernante. — Une rivière, mon ami. — Et après la rivière? — Une montagne. — Et après la montagne ? Je ne sais plus, je n'y suis jamais allée. — Eh bien ! j'irai voir », répliquait l'enfant.

Jeune homme, il ne changea pas, il voulut toujours savoir. Il s'assimila très rapidement les langues anciennes et modernes. Ses Ouvrages sont émaillés de citations heureusement choisies, et quelques-uns de ses registres de voyage sont écrits en grec. On y trouve aussi des récits, des poésies anglaises, ou françaises, dont je crois bien qu'il est l'auteur.

Quand il entra en 1826-1827 dans la classe de Philosophie, il commença à tenir un carnet où il notait quelques-unes de ses impressions. Il nous raconte d'abord comment il employait ses journées :

« Je me lève à sept heures, nous dit-il : à huit heures, je vais au Collège étudier, sous un vieux professeur, les mer-

veilles de la Géométrie. De là à dix heures, si c'est un lundi ou un vendredi, je vais écouter les leçons d'un jeune professeur de Physique; c'est là vraiment la classe des amusements. Les autres jours, je reviens rue de la Trinité où je déjeune avec un morceau de mistra et un œuf; à onze heures, les leçons de M. Despan, savant chimiste, m*' rappellent à la Faculté. A midi, je vais me délasser à la bibliothèque, suit du collège, soil de Saint-Etienne; j'y lis la Géographie, car je me préparée l'examen du baccalauréat. Quelquefois Ségur me retient au milieu des malheurs de Rhadamiste ou des folies de Xerxès.

« Une heure sonne, je vais peut-être au cours de M. Lécluse ; mais plus souvent je vais, en lisant le Voyaged'Anacharsis, attendre la classe du soir, classe de dégoûts, classe de Philosophie ; depuis deux heures el demie jusqu'à quatre heures et demie, je dévore l'ennui des syllogismes.

« A cinq heures je dîne ; la première heure de la soirée est consacrée à une leçon mutuelle d'algèbre et d'anglais avec le grave Buisson, notre meilleur philosophe. Le soir, ou bien je trace des figures de Géométrie, ou bien je lis Chateaubriand, ou Casimir Delavigne, ou quelque autre astre de la littérature. A dix heures, j'achève ma journée. »

Le jeune philosophe s'exprime un peu plus loin en ces termes :

« Cette année est la plus heureuse de mon existence. Quelles joies n'ai-je pas eues depuis l'ouverture de l'année classique : une mesure complète de Castex, Y Algèbre de Bourdon, étrennes précieuses ; une première place au collège dans cette Philosophie que j'ai presque détestée, les œuvres de Buffon ; les pages tour à tour sublimes, éloquentes, mélancoliques de Chateaubriand, et enfin la douce pensée d'étudier bientôt l'hébreu : voilà ce qui fait mon bonheur, voilà ce que je ne voudrais échanger contre la gloire d'un Voltaire ou d'un Masséna ; mon héritage dans ce monde me contente, et je bénis le Seigneur qui me l'a donné. »

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C'est ainsi qu'écrivait et travaillait en 1827 un élève de Philosophie, peut-être un peu original. L'initiative du jeune Antoine, son désir de s'instruire, n'avaient, pour ainsi dire, pas de limites.

« Je songe, nous dit-il, à acheter le nouveau manuel d'Astronomie, l'Astronomie en vingt six leçons ; celle de Francœur, la Chimie d'Orfila ; le Tasse, Virgile par Lefèvre ; je suis rassasié de projets, et je soupire toujours pour l'Ouvrage de M. Gay-Lussac. »

Chateaubriand, nous venons de le voir, agissait particulièrement sur sa jeune imagination :

« J'ai lu les Nalchez, écrit-il, jamais livre ne fit sur moi plus d'impression. Pendant quelques jours, chaque instant me trouvait occupé des malheurs de René, de l'amitié d'Outougamiz ou des larmes de Céluta. On a cru voir dans mes pleurs une dangereuse fluxion des yeux, et j'ai manqué une classe de Mathématiques en l'honneur de Chactas. »

Ce passage suffit à montrer qu'elle était la sensibilité du jeune philosophe. Il conservait un souvenir fidèle à ceux qui s'étaient occupés de ses premières années, à sa première gouvernante, au pays où il était né.

« Hier, nous dit-il, c'était la Saint-Patrice ; pour la première fois depuis que j'ai touché le sol de France, j'ai fait quelque chose pour ma pauvre patrie. J'ai présenté à papa un bouquet de shamrock, de violettes et d'immortelles. Maman en a aussi reçu ; la vue du shamrok l'a émue; elle a versé quelques larmes sur la terre d'émeraude, sur la malheureuse Rrin. »

Reçu brillamment aux examens du baccalauréat, qu'il passa au mois d'août 1827, le jeune d'Abbadie

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revint une année encore à Toulouse, pour y devenir étudiant en droit, avec beaucoup de ses camarades de collège. Il nous donne d'intéressants détails siliceux auquels il était le plus attaché. Après avoir parlé de quelques-uns de ses condisciples, pour lesquels il n'éprouve qu'une médiocre sympathie, il ajoute :

« Il n'en est pas ainsi des deux dont il me reste à parler : il me semble que ma plume s'ennoblit en traçant leurs noms. Ce sont Granier et Duchartre. Malgré ses discours parfois caustiques, ses railleries souvent mordantes sur tout ce que j'entreprends, et surtout malgré ses opinions politiques, je suis véritablement attaché à Duchartre, avec qui j'étudie la langue italienne.

« .Mais Granier est mon ami de cœur. Ce jeune homme, âgé de 2t ans, est étudiant de seconde année ; il est de taille moyenne, les cheveux noirs et arrangés sans grâce, un visage basané, un nez retroussé, les yeux enfoncés dans leur orbite et qui brillent des feux d'une noble ambition, j'ose presque dire, de tout l'éclat précoce du génie. »

Des deux amis dont nous parle d'Ahbadie. l'un, Duchartre, est devenu savant botaniste, professeur à la Sorbonne et membre de l'Institut. Nous l'avons connu caustique et mordant, comme le dépeint son jeune condisciple ; celui-ci, qui. malgré toute sa piété, était partisan d'une monarchie constitutionnelle et demandait la suppression des missions de la Restauration, lui reprochait de se rattacher par ses opinions politiques au parti des ultras, si puissant à cette date.

Quant à l'autre condisciple, Granier, pour lequel d'Ahbadie se sentait tant de sympathie, il est devenu plus tard le meilleur journaliste du second Empire. C'est Granier de Cassagnac, qui, dès cette époque, annonçait ses dispositions pour la politique. Nous en avons la preuve dans les notes mêmes auxquelles nous faisons des emprunts.

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« .Mais, dit notre futur confrère, quand nous nous faisons la demande de Cinéas : que ferez-vous ensuite ? J'écrirai sur la politique, répond gravement Adolphe Granier; et là dessus une foule de considérations nouvelles, de rapprochements imprévus, que lui seul a découverts et qu'il me fait avaler jusqu'au bout, malgré mon sérieux rebutant, qu'il prend pour de l'attention.

« Quelquefois, à son tour, Granier s'enquiert de mes projets ultérieurs ; je lui réponds par des lieux communs ; il n'y voit sans doute que de l'indécision ; et moi je renferme dans mon cœur, pour lui comme pour le reste du monde, le projet si insensé, mais si beau, qui fait les délices de tous mes loisirs. »

Ce projet, auquel fait une allusion si précise le jeune étudiant, en droit, était loin d'être nouveau dans son esprit. Dès ses années de collège, il avait dirigé sa pensée, ses études et ses moindres actions. De très bonne heure, d'Abbadie s'était senti les goûts et la vocation d'un explorateur. Ses idées, un peu vagues d'abord, ne tardèrent pas à se préciser.

« Ayant formé, nous dira-t-il plus tard, au sortir du collège en 1829, le projet d'une exploration dans l'intérieur de l'Afrique, où je voulais entrer par Tunis et le Maroc, je consacrai une grande partie des six années suivantes à étudier les sciences nécessaires pour voyager avec fruit. La lecture des voyages de Bruce me ramena invinciblement à l'Afrique orientale, théâtre de tant d'émigrations et source de presque toutes les traditions qui vivent encore dans ce continent, si mystérieusement fermé.

« D'ailleurs, malgré le grand attrait des sciences exactes pour lesquelles je me suis toujours passionné, la perspective de visiter, uniquement comme géographe ou comme naturaliste, des contrées peu ou point connues, me souriait

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moins que l'étude des langues, des religions, des institutions politiques et législatives el de la littérature, qui me paraissait devoir offrir des particularités dignes d'intérêt dans les régions du Sud, restées isolées de l'état stagnant et décrépit de l'orient, comme de l'élan progressif de l'Europe. Je nie laissai gagner dès lors ^ar la pensée que la plus haute étude à laquelle l'homme puisse s'adonner est celle de ses semblables.

« Le silence que gardent toutes les relations de voyage dans l'Afrique occidentale sur ces sujets importants m'avait fait conclure, trop légèrement peut-être, que les populations de ces contrées réputées barbares n'ont, ni état politique réglé, ni us juridiques, et en tous cas fort peu de ces conventions tacites qui forment, en même temps que le bien-être, le lien des sociétés humaines. Au contraire, les voyageurs en Ethiopie disaient avoir trouvé sur les rives du lac Tana, comme jadis autour des lacs des plateaux mexicains, des palais, des ruines, des livres, des érudits, une littérature et tout le cortègede la culture intellectuelle. Enfin, si le fanatisme stupicle inhérent à la plupart des populations musulmanes pouvait entraver ces études qui me souriaient tant, cette puissante barrière morale ne devait pas exister chez les Amara et les Tigray, que la foi chrétienne avait associés, depuis le quatrième siècle de notre ère, aux croyances de l'Europe. Sachant que le temps avait altéré leur foi, je me proposai de travailler à son rétablissement : je conçus aussi l'espoir de recueillir de nouveaux faits propres à éclaircir l'origine des nègres, en les étudiant dans les régions dont ils se disent aborigènes ; j'espérais enfin jeter des lumières nouvelles sur les sources du Nil. Dans l'ambition confiante de mes jeunes innées, je me faisais fort d'embrasser et de mener à bonne fin, en deux ou trois ans, toutes ces vastes entreprises ; je ne songeais pas alors que le temps est un élément de succès, avec lequel il faut nécessairement, compter. »

Voici comment d'Abhadie employa les six années dont il parle à mûrir le beau projet qu'il avait conçu.

Doué déjà d'une agilité peu commune, même dans le pays basque, il se prépara par plusieurs années d'exercices physiques aux fatigues et aux privations qui attendent les explorateurs. Il se rendit très habile à l'escrime, pratiqua la gymnastique, s'exerça à faire à pied, par tous les temps, les plus longues courses, et devint un nageur émérite. Dans les vacances qu'il passa à Biarritz en 1827, il étonna les habitants en se rendant à la nage au rocher de Boucalot, situé à près de 500 mètres du rivage.

« On se rappelle, écrit M le Président Charles Petit, un de ses compatriotes du pays basque, cette, particularité de sa jeunesse. A l'époque où il habitait le château d'Audaux, il s'impatienta un jour d'attendre le bac qui, à Laas, faisait passer les voyageurs d'un bord à l'autre du Gave: son frère cadet ArnauJd était avec lui : on les vit soudain se jeter l'un et l'autre, tout habillés, dans la rivière, puis, après l'avoir traversée, courir, ruisselants d'eau, d'une course effrénée jusqu'à Audaux.

« Il assouplit avec la même énergie son estomac. Proscrivant toute viande, il s'accoutuma à ne se nourrir que d'œufs. de légumes et de lait. »

Il n'apporta pas moins de soin à ce que l'on peut appeler sa préparation intellectuelle. Le vaste programme qu'il s'était tracé comportait des études littéraires, aussi bien que des études scientifiques ; il ne négligea ni les unes, ni les autres. A l'automne de 1828, sa famille vint s'établir à Paris, rue Saint-Dominique. Il nous raconte, ici encore, quelles étaient ses occupations habituelles :

Huit heures m'appellent à peine hors du lit ; de là je vais, jusqu'à neuf ou dix heures, lire le journal, ou quelque livre, et déjeuner ensuite, sur mon repas favori, de soupe au lait ; à onze heures, et trois fois par semaine, je vais m'en-

nuyer au cours du fade Morand, ou plutôt (car il faut tout avouer) je lis les Essais de Bacon à côté du poêle de la Faculté de Droit ; si c'est un mercredi, je vais à trois heures au cours de l'Histoire du Droit de M. Lherminier ; si c'est un mardi, je vais, une heure à t'avance, attendre au cours de M. Villemain; si c'est un jeudi, c'est l'éloquent et fougueux Cousin, le samedi, le profond Guizot, qui m'appelle h la Sorbonne; les mêmes jours, je vais écouter à deux heures les leçons de M. Berriat-Saint-Prix. Ce savant professeur a le talent de nous intéresser aux amies formalités de la procédure, qu'en mon particulier j'étudie de mon mieux. »

Dans les années suivantes, les Sciences vinrent prendre place à côté du Droit et des Lettres. En 1830 et 1831, sans négliger l'Histoire du Droit, le jeune étudiant suit les cours de Brongniart et de Brochant de Villiers sur la Minéralogie et la Géologie, celui de Biot sur les instruments astronomiques, celui de Duméril sur les poissons et les reptiles. 11 s'inscrit à la Faculté des Sciences, dont Thénard était alors doyen. Il est d'ailleurs plein de zèle. Quand le terrible choléra de 1832 interrompt le cours de Brochant de Villiers, il se demande si ce choléra n'est pas celui de la paresse. Une néglige ni les observations astronomiques, ni les travaux manuels. C'était d'ailleurs chez lui une vieille habitude : à Toulouse, il s'exerçait déjà à construire des cadrans solaires, des instruments.

Il voulut faire aussi quelques voyages et commença par la Bretagne. L'évêque de Quimper, pour lequel il avait des lettres de recommandation, l'ayant invité à dîner : « Je mis, dit-il, les femme* sur le tapis, cl fis rire beaucoup, en. levant les yeux au ciel et priant Dieu de faire naître les hommes comme les champignons, spontanément. Un des prêtres disait que Die// avait béni tous ses ouvrages et les avait trouvés bien, sauf la femme ».

Ce sujet parait lui tenir au cœur. Il nous apprend ailleurs qu'il s'en était entretenu avec une femme des environs de Biarritz :

« J'eus avec une vénérable femme, nous dit-il, une conversation sur les mœurs du présent âge, comparées comme de raison avec celles du bon vieux temps : la caustique duègne déclamait surtout contre les égarements de son sexe, égarements dont sans doute sa philosophie l'avait préservée, et alla jusqu'à désirer naïvement qu'il ne naquît plus de filles, pour le salut de la chrétienté. »

En 1833, d'Abbadie se rendit en Angleterre et alla revoir l'Irlande, son pays natal. Un jour il fit 36 km. en 4 heures 10 minutes. « Cette course* écrit-il, est la plus belle que f ai faite en ce pays. » Elle serait belle dans tous les pays. Au point de vue physique, comme à tous les autres, ses années d'apprentissage étaient finies.

Les idées de sa jeunesse s'étaient, d'ailleurs, peu à peu précisées. Son frère Arnauld, plus jeune que lui de cinq ans, et dont il avait surveillé les études, était prêt à l'accompagner. C'était en Ethiopie que les deux frères s'apprêtaient à se rendre, lorsque Aragô, qui s'intéressait à Antoine, lui fit confier, en 1836, une mission au Brésil par l'Académie des Sciences.

A cette époque, sous la puissante impulsion de Humboldt, d'Arago et de Gauss, on commençait à étudier d'une manière systématique les lois complexes qui président à la variation des éléments du magnétisme terrestre. Arago, qui se passionnait pour ce genre de recherches (il a fait à lui seul plus de 50.000 observations magnétiques), demanda à Antoine d'Ab-

badie d'élucider par ses travaux une question intéressante, relative à la variation diurne de l'aiguille aimantée. Dans l'hémisphère Nord, la pointe d'une aiguille

horizontale dirigée vers le Nord marche vers l'Ouest, depuis 8 heures du matin jusqu'à 1 heure après midi, pour rétrograder ensuite, d'une manière plus ou moins régulière, vers l'Est jusqu'au lendemain malin. Dans l'hémisphère Sud, cette même pointe a un mouvement exactement contraire, et s'avance de l'Ouest à l'Est pendant le même temps. Arago voulait savoir ce que devient le phénomène dans la région qui sépare les deux hémisphères. D'accord avec lui, d'Abbadie choisit pour lieu d'observation la ville d'Olmda, dans le Brésil, située sur l'océan Atlantique à une altitude de 33 mètres et à une latitude sud de 8° Y environ. 11 y passa plus de deux mois et réunit 2.000 observations, qui lui permirent de tirer la conclusion suivante :

Quand le Soleil culmine au sud du zénith, l'aiguille se comporte comme dans l'hémisphère austral ; elle reprend les allures qui lui sont propres dans l'hémisphère boréal, peu après le jour où le Soleil vient culminer au nord du zénith.

Grâce à Arago, M. d'Abbadie avait pu obtenir de prendre passage sur la belle frégate de l'Etat, Y An* dromède, qui était désignée pour aller occuper la station des mers du Sud, après avoir transféré de Rio de Janeiro à l'Amérique du Nord notre ambassadeur, M. Pontois, qui venait de recevoir ce changement de destination.

La frégate attendait à Lorientla fin d'un vent debout qui soufllait en tempête, quand le télégraphe fit con-

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naître au commandant, et l'affaire de Strasbourg, et l'arrivée prochaine du prince L. Napoléon, auquel le gouvernement de Louis-Philippe, dirigé alors par M. Thiers, infligeait, pour tout châtiment, une promenade clo quatre mois environ à travers l'Atlantique. Le prince vint en effet, mais sans domestique, sans malle, et même sans chapeau. Il a toujours ignoré comment M. d'Abbadie lui fournit de quoi se couvrir la tête. Le prince et le jeune savant eurent, pendant la longue traversée, tout le temps de s'entretenir ; d'Abbadie, qui avait connu Mme Lenormand, se plaisait à prédire l'avenir. Le prince l'ayant consulté : « Vous serez-, lui dêclara-t-il, appelé à gouverner la France; je vous donne rendez-vous aux Tuileries. » Le prince était, seize ans après, Président delà République ; et, comme Antoine d'Abbadie lui rappelait que ce n'était pas à l'Elysée, mais aux Tuileries, qu'il lui avait donné rendez- vous : « L'Elysée, répliqua le prince, ri est pas loin des Titileries. »

Devenu Empereur, il revit plus d'une fois notre confrère, qui ne lui demanda jamais rien. Mais l'Empereur se souvenait des services que lui avait rendus, et que lui avait offerts, à bord de Y Andromède, le jeune voyageur : « Je vous avais promis une discrétion, lui dit-il un jour. Uavez-vous oublié ? » M. d'Abbadie lui répondit : « Sire, je construis * un château près dîlendaye pour y finir mes jours. Si Votre Majesté daigne, à snn prochain voyage éi Biarritz, faire pour moi quelques kilomètres , je me considérerai comme très honoré de lui voir poser la dernière pierre de ma demeure. » L'Empereur sourit et promit. Mais on était en 1870, et Napoléon III ne retourna plus à Biarritz. Voilà comment une pierre manque, aujourd'hui encore, au balcon d'une des fenêtres de l'Observatoire d'Abbadia.

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Après avoir rempli, avec le succès que nous avons vu, la mission que lui avait confiée Arago, Antoine d'Abbadie courut au Caire, dans le courant de 1837, pour y retrouver son jeune frère qui l'attendait.

L'Ethiopie, où les deux jeunes voyageurs, âgés l'un de 26 et l'autre de 21 ans, allaient séjourner près de 12 années, est une des contrées les plus belles et les plus intéressantes de notre globe. Elle est formée par un massif de terrains primitifs ou volcaniques, d'une élévation moyenne de 2.400 m. Du côté de la mer Rouge, ce massif se termine nettement par une crête rectiligne qui porte, sur les anciennes Cartes, le nom de Spina mu mil ; sur une longueur de 1.000 km., elle domine, à la hauteur moyenne de 2.300 m., les plaines étroites qui forment le rivage de la mer. Quand le voyageur aborde l'Abyssinie par Massaouah, qui est un des lieux les plus chauds de la terre, il franchit en une nuit ces plaines désertiques, habitées par les lions, les panthères et les voleurs ; il gravit à grand'peine les pentes escarpées, où le meilleur cavalier doit mettre pied à terre. Arrivé au terme de la rude montée, il se trouve, non sur une arête, mais en face d'un plateau ondulé ; il voit s'étendre, au Nord, à l'Ouest et au Sud, une plaine unie, parsemée de grands arbres, analogues à nos cèdres, dont les branches sont agitées par des brises relativement fraîches, propres à ranimer son courage. Cette plaine immense s'abaisse par degrés insensibles vers la vallée du Nil blanc. Formée par des granités, des schistes cristallins ou des nappes volcaniques, elle consiste en une multitude de plateaux inégaux,

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séparés par des précipices, au fond desquels coulent des rivières qui épuisent le pays sans l'arroser. Lorsqu'à la fin d'une journée de marche, on arrive au bord d'une de ces coupures étroites où le terrain se dérobe brusquement, il faut renoncer à continuer la route, et chercher un abri pour la nuit, parmi les rochers. Malheur à l'imprudent qui voudrait descendre aux bords de la rivière : ils sont fiévreux et malsains, et les Ethiopiens ont coutume de dire que les mauvais génies habitent auprès des cours d'eau. La journée du lendemain tout entière, le voyageur devra l'employer à descendre au fond de la gorge, à traverser, au péril de sa vie, la rivière, infestée par les crocodiles, et à gravir péniblement le bord opposé, pour remonter sur le plateau. Il faut même renoncer à passer la rivière, pendant toute la saison où elle a été grossie par les pluies.

C'est ainsi qu'au lieu de rendre les communications plus aisées, les cours d'eau isolent et séparent les régions, même les plus voisines, pendant une bonne partie de l'année. Un simple viaduc permettrait de franchir en quelques minutes la fissure qui leur sert de lit ; mais, en 1837, il existait en Abyssinie un seul pont, remarquable ouvrage construit dans le voisinage de Gondar.

Au milieu, ou sur les bords, de ces plateaux qui forment l'Abyssinie, se dressent fréquemment des monts forts, que l'on appelle des ambas, espèces de tours portées sur des colonnes verticales de basalte, qui atteignent quelquefois 1.200 m. de hauteur, comme il arrive au Tsad Amba ou forteresse blanche près de Kerèn. Les ambas servent souvent de prison, ou de forteresse, comme celui de Magdala, où Théodoros fut vaincu et forcé par les Anglais ; souvent aussi, ils se couronnent de monastères.

Dans les dépressions du plateau éthiopien, les eaux s'assemblent en lacs plus ou moins étendus. Le plus important de tous est le Tana, quatre fois grand comme le lac de Genève. De même que le Léman est traversé par le Rhône, le Tana l'est par le haut Nil bleu, l'Abbaïe ainsi que le nomment les Ethiopiens ; après avoir décrit une vaste courbe autour du massif élevé du Gojjam, ce beau fleuve va rejoindre le Nil blanc à Khartoum et apporter à l'Egypte la fertilité de ses eaux. C'est autour du Tana, situé à l'altitude de 1.800 m., que se groupaient, depuis deux siècles, la richesse et la civilisation propre de l'Ethiopie. Immédiatement sur les bords du lac, on voit Koarata, la plus grande cité de la région, célèbre par son sanctuaire ; à quelque distance du lac, vers le nord, se trouve établie, sur un éperon de montagne, la ville de Gondar, la résidence des anciens Empereurs, capitale religieuse et intellectuelle de l'Ethiopie. Théodoros en a fait une ruine; mais, au temps où elle fut visitée par les frères d'Abbadie, elle comptait encore 17 églises et 80.000 habitants.

Mise à l'abri des invasions par les escarpements ou les déserts insalubres qui la limitent des différents côtés, l'Ethiopie a pu conserver sa foi, qui est la religion chrétienne, à la vérité très altérée ; et cependant elle n'a jamais connu la paix et la concorde ; les divisions du sol, qui isolent les habitants pendant des semaines et des mois, y ont implanté quelque chose d'analogue à notre régime féodal ; le morcellement de son territoire a engendré les divisions de ses peuples. Elle a toujours été, elle était encore déchirée par les luttes et les guerres civiles, au temps où les frères d'Abbadie commencèrent leur voyage d'exploration.

Us quittèrent le Caire à la fin de 1837, traversèrent l'Egypte et la mer Rouge pour débarquer en février 1838 sur l'îlot de Massaouah, point de départ habituel des caravanes qui se rendaient en Ethiopie. Ils avaient avec eux un Anglais, qui devait promptement renoncer à les suivre et revint au Caire où il se convertit à l'Islam, et un jeune missionnaire lazariste, le père Sapeto, qui se proposait de fonder une mission catholique en Abyssinie.

Dès leurs premiers pas, les deux frères éprouvèrent la vérité du proverbe arabe : Toi qui as longtemps patienté, patiente encore. Venus dans le pays pour étudier, comme ils le disaient aux indigènes, les airs, les eaux et les étoiles, ils ne voulurent pas être considérés comme des marchands, et refusèrent de se soumettre aux exactions qui, pour ainsi dire à chaque pas, y attendent le voyageur. Us durent camper pendant deux mois dans une plaine sans intérêt, ayant pour toute nourriture du pain d'orge et l'eau d'une mare infecte ; mais ils réussirent à maintenir leur droit et furent, dans la suite, à l'abri de tout péage.

Us arrivèrent à Gondar le 28 mai, après avoir installé à Adoua le père Sapeto, qui se prépara à sa mission par l'étude des langues dont la connaissance lui était nécessaire : Yamarinna, la plus communément parlée, et le ghez, la langue des prêtres et des théologiens.

Dans cette première exploration, Antoine reconnut avec chagrin qu'il n'avait pas à sa disposition les instruments nécessaires. Il avait employé les procédés de relèvement les plus usuels, se servant de la bous-

sole et évaluant aussi exactement que possible ses temps de parcours. Dans ce pays si accidenté, sur des terrains souvent bourrés de minerais de fer, de tels procédés ne pouvaient lui donner aucune sécurité. Il imagina donc, sous le nom de géodésie expéditivé, une méthode tout à fait intéressante, sur laquelle nous aurons à revenir ; mais des instruments nouveaux, et en particulier un théodolite, lui étaient nécessaires. Il n'hésita pas à rentrer en France pour se les procurer. Malgré toute son insistance et tous ses efforts, il ne put obtenir de Gambey, qui était alors notre grand constructeur, un théodolite dont il avait cependant fourni les plans et surveillé l'exécution ; il dut donc se contenter d'un instrument un peu usé, qui lui fut confié par le capitaine Falbe, de la marine danoise, et dont il espérait, malgré ses défauts, tirer bon parti. « Qui ne sait, dit-il finement, que le braconnier muni d'un fusil défectueux, mais qxC il connaît bien, tire avpc plus de succès que le chasseur qui déballe de loin en loin une arme précieuse, mais trop peu étudiée ? »

Plus heureux auprès du prince de Joinville, qui voulut bien lui céder un sextant à tabatière et auquel Arnauld devait plus tard, en signe de reconnaissance, offrir un magnifique cheval éthiopien, auprès de MM. Walferdin et Bréguet, qui consentirent à lui prêter, l'un un joli hypsomètre, le second un excellent chronomètre, il put, après bien des retards, débarquer en février 1840 à Massaouah, où il trouva son jeune frère fidèle, à trois heures près, au rendez-vous qu'il lui avait donné 20 mois auparavant. Arnauld avait d'ailleurs bien employé le temps où il était seul. Après un séjour assez prolongé à Gondar. où il avait reçu l'assistance et l'hospitalité de l'un des hommes les plus distingués et les plus honorés de l'Ethiopie, le lïk ou

ANTOINE D ABBÀDIE

grand-juge Atskou, il s'était, d'après les conseils de son hôte, présenté à la cour d'un des plus puissants seigneurs féodaux du pays, le dedjazmatch Guoscho, qui lui avait réservé l'accueil le plus bienveillant. Admis dans l'intimité de ce prince, il avait pris part à ses campagnes et il avait pu pénétrer avec son armée dans le pays des Gallas, inconnu jusque-là des Européens. 11 avait pu visiter aussi le Gniche Abbaïe, c'est-à-dire l'œil ou la source du Nil Bleu, qu'avaient atteinte avant lui deux Européens seulement, le jésuite espagnol Pedro Paez, qui la découvrit en 1630, et l'Ecossais Jacques Bruce, qui y revint en 1770.

Après avoir échangé leurs renseignements, les deux frères arrêtèrent le plan de leur second voyage et résolurent de retourner à Gondar. Mais ils avaient compté sans les difficultés de toute sorte qui vinrent les assaillir. Arrêtés à trois journées seulement de marche de Gondar, par l'hostilité d'un prince éthiopien, qui avait momentanément étendu son autorité sur toute la région, ils durent retourner à la côte et se séparer pour quelque temps. Pour comble de malheur, Antoine, blessé dans l'œil par un éclat de capsule de sa propre carabine, fut bientôt atteint d'une ophtalmie, qui le rendit momentanément aveugle, et n'a cessé de l'affliger tant qu'il est resté en Ethiopie. C'est en vain qu'il alla chercher les secours de. la médecine à Aden et au Caire. De retour à Aden, il fut soumis à une foule de vexations de la part du capitaine Heines, gouverneur de cette colonie, sous le prétexte qu'il pouvait bien être un agent secret du gouvernement français, et dut se réfugier sur la côte opposée du golfe, à Berbérah. C'est là que le rejoignit Arnauld. Emu de le trouver si souffrant, Arnauld proposa à son frère de tout abandonner ; mais, semblable à cet alpiniste aveugle dont nous parle Alphonse Daudet,

Antoine déclara que, même privé de la vue, il marcherait seul, s'il était nécessaire, à l'aide d'un bâton. Les deux frères firent des tentatives pour pénétrer par le Sud en Abvssinie ; là encore, ils ne purent avoir raison des obstacles qui leur étaient opposés. Revenant donc à la voie qu'ils avaient suivie dans leur premier voyage, ils purent profiter d'un moment d'accalmie dans les guerres qui désolaient le Tigré. Arnauld retourna près du chef dont il avait conquis la bienveillance, et Antoine arriva à Gondar le 2o juin 1842.

A partir de ce moment, tantôt réunis, tantôt et le le plus souvent séparés, les deux frères parcoururent le pays. Arnauld devint général, juge, diplomate. Il prit part à des batailles rangées et conquit le titre de Ras, si honoré dans ce pays. On l'appelait le Ras Mikaël. Antoine adopta la carrière paisible de lettré.

« Lorsqu'on veut séjourner dans une contrée où l'on apparaît sans antécédents connus, il est bon, nous dit-il, d'assumer une profession en harmonie avec les idées locales, et cela, sous peine de passer pour un espion politique, ce qui est dangereux en tout pays. Ne pouvant être ni guerrier, ni cultivateur, ni marchand, je me donnais dans l'Ethiopie chrétienne pour un mamkir, c'est à-dire professeur ou savant, et j'en fréquentais les écoles. Elles sont publiques et gratuites, mais non obligatoires. »

Depuis longtemps, du reste, les deux frères avaient pris les habitudes du pays ; renonçant au costume européen, ils avaient adopté le turban et la toge des Ethiopiens. Ils marchaient pieds nus ; car, dans ce pays, les lépreux seuls et les juifs chaussent des sandales. Partout, d'ailleurs, ils étaient bien accueillis.

Cependant ils ne perdaient pas de vue l'antique problème déjà posé par Hérodote et se préoccupaient de découvrir les sources du Nil blanc. Se fiant trop aveuglément à l'opinion de Bruce, qui les plaçait vers le 7e deçrré de latitude Nord, et aux récits des indisrènés qui considéraient la rivière Omo comme le cours supérieur du Nil blanc, Antoine se proposa d'explorer le bassin supérieur de cette rivière. Grâce à l'influence de son frère, il put pénétrer dans l'Inarya et fut reçu solennellement à la cour du roi de ce pays. Abba Boggibo, soldat heureux qui devait son élévation à son audace et à ses talents. Pour se concilier la bienveillance du puissant monarque, Antoine d'Abbadie exécuta devant lui quelques expériences de Physique. Il lui montra ses instruments d'observation, en particulier son chronomètre, son âme de cuivre, comme disaient les Ethiopiens ; il fit bouillonner de l'eau en y jetant les deux poudres dont le mélange produit l'eau de Seltz. En un mot, il sut donner au roi l'idée la plus haute de ses talents. Cela était peut-être imprudent : dans ces pays, un étranger, surtout s'il est blanc, est trop précieux pour ne pas être gardé toujours. Le Cardinal^Massaja, qui a passé 35 ans en Ethiopie, et qui futile chef de la première mission catholique envoyée^ chez les Gallas sur la demande même de M. d'Abbadie, fut plus tard retenu près de 3 ans en Kaffa, et ne dut sa liberté qu'à l'émotion qu'il suscita en(lprêchant la fidélité dans le mariage : on se hâta de faire partir un homme si dangereux. On connaît le sort de Pedro Covillao, ce Portugais qui put pénétrer à^j la fin du xve siècle auprès du « piètre Jean » : il ne revit jamais sa patrie. Antoine

191 NOTICE BISTORIQUE

d'Abbadie, du reste, ne désirait pas encore revenir : il voulait, au contraire, aller plus au Sud, dans le pays de Kafîa. Une circonstance heureuse vint favoriser son dessein.

Abba Boggibo demandait en mariage depuis 10 ans une sœur du roi de Kaffa, que celui-ci lui promettait toujours, sans donner suite à ses engagements. Le roi d'Inarya avait heureusement de quoi attendre ; car La princesse qu'il désirait épouser devait être sa douzième femme. Quoi qu'il en soit, le roi de Kaffa avait entendu parler de l'étranger qui émerveillait la région tout entière ; sa curiosité s'était éveillée, et il promit de tenir cette fois toutes ses promesses, si son voisin consentait à lui envoyer le sorcier blanc. Abba Boggibo se décida à remplir cette condition, ("est ainsi que M. d'Abbadie partit pour le pays de Kafîa comme frère de noces du roi d'Inarya. Il y avait en tout quatre frères de noces, six parents du roi, et une escorte d'honneur de mille guerriers. Le roi de Kaffa reçut notre voyageur avec beaucoup de compliments. Il aurait bien voulu le garder ; il serait trop long de raconter à l'aide de quels artifices celui-ci put reprendre sa liberté. M. d'Abbadie ne resta que 11 jours dans ce pays, dont la végétation luxuriante lui rappela les belles forêts du Brésil ; il ne put y faire que peu d'observations, à cause du Qobar ou brouillard sec, très commun en Ethiopie, qui obscurcissait constamment l'horizon.

Il lui restait maintenant à échapper à Abba Boggibo lui-même, pour revenir à Gondar. 11 fallut ici l'intervention puissante de son frère. Arnauld menaça, si Antoine ne lui était pas rendu, d'intercepter la route à toutes les caravanes qui se rendraient en Inarya. Le roi dut céder : M. d'Abbadie revint avec une caravane qui, pleine de déférence pour le frère

ANTOINE d'àBBADIE 195

d'un chef puissant, consentit plus d'une fois à modifier quelque peu son itinéraire, et permit ainsi à notre confrère de compléter ses relèvements, en prenant de nouveaux tours d'horizon.

Les deux frères devaient plus tard retourner ensemble dans le pays d'Inarya, pour y planter le drapeau français sur la source de la rivière Omo. Us purent en sortir alors sans trop de retard, parce que le roi d'Inarya, désireux de posséder, cette fois comme quatorzième femme, une fille du Ras Ali, les envoya en ambassade auprès de ce potentat, dont ils avaient conquis la faveur, et qui était à cette époque le véritable maître de l'Ethiopie.

Dans l'intervalle entre ces deux voyages, Antoine était revenu à Gondar. Admis dans la hiérarchie des lettrés, il s'occupait de réunir des manuscrits et de discuter avec les membres du corps enseignant, dont il était devenu le collègue et l'ami. Une lettre, écrite en septembre 1844, nous donne à ce sujet des détails intéressants :

« Je suis, écrit-il, en ce moment, à terre dans une maison couverte de chaume, non loin du palais bâti pour le roi Facilidas. Une centaine de manuscrits et plus sont épars autour de moi, mais quels manuscrits ! L'incurie des copistes et l'insouciance des maîtres sont telles que j'ai là quatre exemplaires des Evangiles, remplis d'un plus grand nombre de variantes que jamais (iriesbach ou Tischendorf n'en ont signalées dans l'original grec. — J'ai vainement essayé d'infuser un esprit de critique, ou du moins d'examen, cbez le petit nombre de lettrés qui existent encore. — Mais toutes les peines que je prends à cet égard sont inutiles. Chacun de ces savants, fièrement

196 NOTICE BISTORIQUE

drapé dans sa propre doctrine, répond obstinément à mes argumentations sur l'absurdité de diverses leçons: Votre livre a tort et le mien a raison.

«Du choc des opinions jaillit la vérité, dit l'adage français; aussi ai-je imaginé de réunir un certain nombre de lettrés (dont les manuscrits différaient...) dans le vain espoir qu'au moins ils s'attaqueraient réciproquement et qu'à leur insu, ils me montreraient leur habileté dans les luttes de la controverse. Mais, lorsqu'ils se sentaient serrés de près, ils se contentaient de répondre : L'homme blanc en agit durement avec nous, pauvres enfants de Cham. C'est un iils de Japhet, et en conséquence il a quatre yeux. Les Arabes ont deux yeux, et nous autres Ethiopiens, nous sommes aveugles. Il y a dans ce peu de mots un sens plus profond de découragement sans espoir que ma plume n'en peut maintenant communiquer à un ardent philologue européen. »

Ces travaux de Philologie, ces recherches de manuscrits, ces études sur les dialectes, dont il s'occupait avec passion, étaient loin de l'absorber tout entier. Nous l'avons déjà dit, il avait conçu et il appliquait, sous le nom de géodésie expéditive, une méthode tout à fait originale de relèvement, qui lui a fourni des résultats d'une extraordinaire précision, et dont il importe que nous donnions au moins une idée.

Elle repose sur l'emploi de signaux naturels, tels que pics de montagnes, cimes d'arbres, angles saillants des précipices, bords des îles, en un mot de tous les objets remarquables qui constituent l'horizon de l'observateur isolé. M. d'Abbadie en relevait l'azimut et l'apozénith (distance zénithale) à l'aide d'un petit théodolite, en y joignant le plus souvent des cro-

ANTOINE d'àBBADIE 197

quis et des remarques ; il formait ainsi des tours d] horizon, orientés par des observations répétées du Soleil. Par le moyen de ces tours d'horizon, il a pu porter une chaîne liée de triangles, des bords de la mer Rouge jusqu'aux confins du pays de Kafîa. Ce réseau, qui embrasse 8° de latitude sur 3° de longitude, est appuyé sur un grand nombre de déterminations indépendantes, de latitudes absolues, de longitudes obtenues par les occultations, et d'altitudes déterminées par l'observation du baromètre et de l'hypsomètre. En dehors des bases déduites des observations astronomiques, quelques autres sont obtenues par la vitesse du son. Etabli définitivement par une méthode de compensation graphique, qui tient compte des renseignements de toute nature, ce réseau fournit plus de 850 positions de lieux, entre lesquelles s'intercalent les détails topographiques des Journées de route. C'est ainsi que M. d'Abbadie a, peu à peu, construit de belles Cartes, accompagnées de planches qui donnent les croquis des signaux, les profils des montagnes qui bordaient l'horizon, etc. D'une précision dix fois supérieure à celles que donnent les méthodes usuelles des voyageurs, ces Cartes ne pourront être dépassées que le jour où des escouades de géodésiens, munies de toutes les ressources de la technique moderne, reprendront, à grands frais et d'une manière méthodique, la tâche que d'Abbadie a pu accomplir seul, malgré le climat, malgré les bêtes fauves, malgré les chemins impraticables, malgré les méfiances des habitants.

Pour obtenir des résultats de cette importance, l'infatigable voyageur dut entreprendre, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, de longues courses, qui durèrent plus de 6 ans. Il ne nous a laissé malheureusement que des récits très incomplets de ses aventu-

res ; et nous devons d'autant plus le regretter qu'il a vu l'Ethiopie au moment où elle était à la veille de subir une transformation décisive ; il a eu, du moins, l'occasion, plus d'une fois, de raconter à ses amis les périls qu'il avait courus, les obstacles qu'il avait dû surmonter.

« 11 traversa parfois, nous dit M. Dehérain, des districts où la lèpre est si répandue qu'on n'y demande pas, lors des pourparlers matrimoniaux, s'il y a de la lèpre dans la famille, car on n'en doute pas, mais seulement s'il y en a beaucoup. M. d'Abbadie me racontait les angoisses dans lesquelles la crainte d'avoir contracté la lèpre l'avait une fois jeté. Par charité, il avait pris comme secrétaire un lépreux qui souffrait tellement qu'un jour, par espoir de soulagement, il lui arriva de se couper une phalange d'un doigt. M. d'Abbadie lui avait fait cadeau d'une de ses chemises. Or, un soir, celui-ci la déposa par mégarde dans la case, sur la pierre où était généralement placée la chemise de nuit de son maître. M. d'Abbadie, se couchant à tâtons, sans aucun éclairage, prit la chemise et la revêtit, d'autant plus sur que c'était la sienne, qu'elle portait le petit rabat, insigne des lettrés. Mais quelle ne fut pas sa stupeur quand, au jour, il reconnut qu'il avait dormi dans la chemise du lépreux ! Il se voyait déjà atteint de l'horrible maladie et dans l'impossibilité de retourner en Europe. Il s'était heureusement alarmé trop vite : « Je passai une rivière à « la nage, disait-il en concluant, j'entrai dans une contrée « où la lèpre est presque inconnue, et j'oubliai mes vaines « terreurs. »

Une autre fois, dans le Djimma, un explorateur anglais qui avait pénétré à sa suite ayant tué un notable du pays, les indigènes jurèrent, en guise de représailles, de mettre à mort tout voyageur blanc.

M. d'Abbadie dut se cacher pendant longtemps à Adami, en attendant des jours meilleurs.

« Vivant, nous dit-il, au milieu des bois, dans une hutte isolée que les lions ont plus d'une fois ébranlée de nuit, et sur la lisière d'une hernie infestée de guerriers Djimma en quête d'ennemis à surprendre, je m'occupais à relever toute la chaîne des monts Rare et à perfectionner les méthodes de la Géodésie expéditive. »

Il connut encore d'autres soucis, d'autres dangers, qui ne lui venaient ni des lépreux, ni des lions, ni des éléphants, ni des crocodiles au passage des rivières. Ecoutons ici M. Radau :

(( Le Tigré est séparé du Bagemidir par une rangée de montagnes qui s'élèvent h environ 4.500 mètres au-dessus de la mer. Le mont Buahil. dont le sommet se couvre souvent de neige, fait partie de cette chaîne. M. d'Abbadie tenta plusieurs fois de l'escalader, parce que le faite très élevé de cette montagne promettait une admirable station d'observation. Mais les montagnes, dans ce pays, sont des forteresses naturelles ; on en interdit l'accès aux étrangers. En Ethiopie, parmi ces tribus éminemment guerrières, on se défie, tout autant qu'en Europe, des curieux qui viennent écrire le pays. Une fois que l'étranger connaîtra le terrain, il trouvera moyen de s'en emparer ; s'il a le plan, il aura le sol. Alors, pour s'approcher des montagnes en Ethiopie, le voyageur doit faire semblant de s'égarer en route ; sa constante préoccupation doit être de cacher l'envie qui le possède d'escalader les sommets. Il suffit qu'il se trahisse une fois et qu'il soit soupçonné de mauvais desseins : sa réputation s'établira dans le pays, et partout où il se présentera, il se verra l'objet d'une surveillance ombrageuse.

Pour aller sur le Buahit, M. d'Abbadie renvoya un

200 NOTII I BISTORÏQUE

jour ses domestiques el s'égara : il fut arrêté en chemin

el «lut revenir sur ses pas. Ce n'esl qu'au is de mai

1848 qu'il réussil à monter jusqu'au poinl le plus élevé de ce faîte. Arrivés à mi-hauteur, ses domestiques refusèrent d'aller plus loin ; la ueige les effrayait. M. d'Abbadie ne put garder avec lui que son coupeur d'herbes, qui est le dernier des domestiques, presque un esclave, et auquel il ordonna de le suivre. Le coupeur d'herbes obéit en tremblant. Tout le long du chemin, il récita un chant plaintif et lugubre, improvisation dans laquelle il exhalait ses angoisses. Sa mère lui avait donné le nom de Bitawligne, qui signifie S'il-me-le-laisse. « Malheur à moi, chantait le « pauvre homme, malheur à moi. è. infortuné S'il-me-Ie- « laisse ! Mon maître s'en va dans les nuages. Qu'as-tu fait, « ma mère? As tu fait S'il-me-le-laisse pour marcher dans « les nuages"? A quoi pensais-tu quand tu le portais dans « tes Bancs? » Malgré les sombres prévisions de Bitawligne, on parvint au sommet du Buahil.ayantde la neige jusqu'aux genoux. M. d'Abbadie disposa aussitôt son hypsomètre : c'est un thermomètre très délicat que l'on plonge dans l'eau bouillante ; la température à laquelle l'eau entre en ébullition fait connaître l'altitude à laquelle on se trouve.

« Au sommet du Buahit, l'eau bout à environ 85°, H : on en conclut que la hauteur est de 4. 600 mètres. C'est la seul*1 observation que M. d'Abbadie y put faire : jusqu'à la nuit tombante, les nuages voilèrent l'horizon, et il lui fut impossible de voir les cimes voisines. Ayant les pieds presque gelés (on marchait pieds nus). M. d'Abbadie dut songer à retourner au col, où il avait laissé ses domestiques, et h chercher un gîte pour la nuit.

« Il aurait été fort dangereux de rester sur ces hauteurs. Les gens du pays ne connaissent pas les premiers symptômes du froid et ne savent pas s'en défendre. Un jour que M. d'Abbadie passa par la même route, tout son monde éprouva cet engourdissement qu'un froid intense produit toujours et qui invite au sommeil. Ses domestiques voulurent tous s'asseoir et dormir : après avoir murmuré longtemps entre eux. ils déclarèrent tout haut leur désir. Pour

les faire marcher, M. d'Abbadie n'eut d'autre moyen que de les fustiger l'un après l'autre avec son fouet d'hippopotame. Vingt-quatre heures après, on était sur les bords de la rivière Tàkknzé. Là, le sol brûlait : impossible d'y poser le pied nu, le thermomètre marquait 70° dans le sable. On rencontrait à chaque instant des troupes de guerriers. Le soir M. d'Abbadie apprit que 300 hommes avaient péri dans le col du Buahil ; ils y étaient morts de froid. »

Nous venons de voir 31. d'Abbadie faire usage de son fouet d'hippopotame. Il ne faudrait pas en tirer une conclusion inexacte ; il ne ressemblait nullement à ces voyageurs modernes qui n'ont jamais hésité à se servir, et du fer, et du feu. Eux, ils aiment les voyages rapides : notre confrère aimait, au contraire, les voyages lents. Ils emploient la violence ; d'Abbadie, comme Livingstone, n'a connu que la patience et la douceur. Arnauld nous dit bien, quelque part, qu'un jour son frère s'emporta jusqu'à donner un soufflet; mais c'était dans les premiers temps, et l'indigène auquel il administra cette correction s'était permis de lui porter la main au menton, pour caresser sa barbe naissante.

Si Antoine était doux et patient, Arnauld était hardi et prompt à la riposte ; plus d'une fois, il a couru des périls en tenant tête aux potentats de l'Ethiopie. Antoine a, du reste, très bien marqué cette différence de leurs caractères :

« On sait assez, écrit-il, la différence d'esprit qui existe, souvent même entre frères. Né pour commander, le mien prenait son parti rapidement et s'exprimait sur un ton qui n'admettait pas la contradiction. Il était tout simple que, par sa manière de parler et d'agir, il façonnât son entourage, même sans le vouloir, à cette pente de son esprit. La mienne était toute différente ; au lieu de surmonter hardiment l'obstacle, je trouvais qu'il était plus facile de le tour-

ner; cédant en apparence, je persévérais toujours, et parvenais, à force de patience, à obtenir le même avantage que mon frère obtenait de prime saut »

C'est seulement à la fin de 1848 que les deux frères quittèrent l'Ethiopie, avant rempli, et au delà, le vaste programme qu'ils s'étaient tracé.

Ils avaient fait mieux connaître la région septentrionale qui s'étend autour du lac Tana ; les premiers, ils avaient pénétré au cœur de l'Ethiopie méridionale. Cette rivière Omo, qu'ils croyaient être le Nil blanc, n'est, il est vrai, des explorations ultérieures l'ont à peu près démontré, qu'un affluent du lac Rodolphe ; mais combien étaient-ils excusables de s'être trompés, dans une région dont la géologie est si complexe et, aujourd'hui même si peu connue !

Si, contrairement à leurs espérances, ils n'avaient pas résolu le problème des sources du Nil blanc, les premiers du moins depuis Bruce, ils avaient revu la source du Nil bleu.

Antoine avait réuni les vocabulaires d'une trentaine de langues éthiopiennes, contenant plus de 40.000 mots ; il avait formé la plus riche collection de manuscrits éthiopiens qui fût au monde ; il avait montré, par son exemple, qu'un homme peut, à lui seul, faire le relèvement d'un pays étendu, et en dresser une Carte, dont l'exactitude ne peut être égalée que par les travaux de haute précision et de longue haleine des géodésiens.

L'importance et la variété de ces résultats, l'honneur que faisaient rejaillir sur notre pays le courage, la science, la noble conduite des deux intrépides explo-

ANTOINE d'aBBADIE 203

rateurs, avaient attiré depuis longtemps l'attention de tous ceux qui, parmi nous, s'intéressaient aux études géographiques. Dès 1839, la Société de Géographie avait attribué sa médaille d'argent à Antoine, pour son premier voyage en Abyssinie. En juillet 1850, elle décerna aux deux frères d'Abbadie la grande médaille d'or, la plus haute récompense dont elle dispose. Il était juste de ne pas séparer ceux qui s'étaient montrés si étroitement unis dans les luttes et dans les peines. Si les travaux d'Antoine avaient quelque chose de plus précis et de plus scientifique, il faut bien reconnaître que, seule, l'influence acquise par son jeune frère lui avait permis de les accomplir. Et d'autre part, les publications mêmes du frère aîné avaient commencé à appeler l'attention sur ces belles expéditions qu'Arnauld devait nous retracer plus tard avec tant de charme, dans un Ouvrage malheureusement inachevé : Douze ans de séjour dans la Haute-Ethiopie. J.-B. Dumas, qui était alors Ministre de l'Agriculture et du Commerce en même temps que Président de la Société de Géographie, présentait, le 27 septembre 1850, à la signature du Prince-Président deux décrets par lesquels les deux frères étaient, en même temps, nommés chevaliers de la Légion d'honneur « pour services rendus au Commerce et à la Géographie ».

L'Académie des Sciences ne tardait pas de son côté à faire connaître toute la valeur qu'elle attribuait aux résultats obtenus par Antoine et aux méthodes qu'il avait découvertes. Le 19 juillet 1852, il était élu correspondant pour la Section de Géographie et de Navigation, qui, dès cette époque, le fît figurer sur ses listes de présentation aux places vacantes de membre titulaire. D'Abbadie aurait pu attendre longtemps une nomination qu'il désirait beaucoup, et dont la perspective l'avait, paraît-il, puissamment soutenu dans

scs rudes campagnes. A cette époque, pour récompenser les mérites si divers, et si rarement compara- Ides, dos géographes, des marins, des £éodésiens, des hydrographes, des constructeurs de navires, la Section de Géographie et de Navigation ne disposait que de trois sièges. Heureusement, un décret du 3 janvier 1866 la mit sur le même pied que nos dix autres sections, en portant de 3 à 6 le nombre de ses membres ; et d'Abbadie obtint, le 22 avril 1867. la seconde des trois places ainsi créées. L'élection fut d'ailleurs très disputée ; nous avons sur ce sujet une lettre amusante de Duchartre. Gourmandânt son ami de jeunesse qui, éloigné de Paris par l'observation d'une éclipse, négligeait de faire preuve de la mobilité si nécessaire aux candidats, Duchartre lui écrivait : « Les x que je vois votent comme un seul homme pour x'2 ». x~, c'était Yvon Villarceau, qui ne méritait pas une qualification si strictement mathématique, mais s'était déjà acquis, lui aussi, par des travaux variés et originaux, les titres les plus sérieux. Les deux concurrents se disputèrent, au scrutin de ballottage, les suffrages des Académiciens. D'Abbadie fut élu par 29 voix contre 28 données à Yvon Villarceau. li eut ainsi tous les bonheurs ; car les succès chèrement achetés sont ceux dont le souvenir est le plus doux, et qui donnent la joie la plus durable.

Notre confrère ne devait plus entreprendre de grande exploration : celle à laquelle il avait consacré 12 ans de- sa vie lui avait fourni assez de matériaux à utiliser pour occuper le reste de son existence. Pourtant, il alla observer à Frederiksvœrn, en Norvège, l'éclipsé

totale du 28 juillet 1851. Le mariage qu'il contracta, le 21 février 1839, avec Mlle Virginie de Saint-Bonnet, qui appartenait à une excellente famille du Dauphiné et s'associa dès lors à toutes ses nobles préoccupations, à toutes ses libéralités, fut loin de ralentir et de modérer son ardeur. Accompagné désormais dans tous ses déplacements par Mme d'Abbadie, il observa en 1860, à Briviesca dans la vieille Câstille, i'éclipse totale du 18 juillet; en 1867, il fit le voyage d' Algérie pour étudier à Bougsoul l'éclipsé partielle du 6 mars.

En 1882, déjà âgé de 72 ans, il fut le chef de Tune des missions organisées par l'Académie des Sciences, et alla observer à Haïti le passage de Vénus sur le Soleil.

Deux ans plus tard, il remplit une mission que lui avait confiée le Bureau des Longitudes, auquel il appartenait depuis 1878, en qualité de géographe : il eifectua un voyage de reconnaissance magnétique en Orient et dans cette région de la mer Rouge où, au temps de sa jeunesse, il avait été si éprouvé par la maladie et par les hommes. Il revit même l'Ethiopie avec Mme d'Abbadie, mais ne fit que traverser le pays. C'était l'éternel voyageur, toujours prêt à remplir, avec la conscience d'un débutant, les missions que l'on confiait à sa vieille expérience et à son mérite hors de pair.

Toutes les fois qu'il revenait dans sa patrie, il s'occupait à mettre en ordre et à publier les résultats de sa grande exploration. Grâce au concours décisif de notre confrère .Radau, auquel il s'est plu à rendre hommage, il put enfin terminer en 1873 la publication d'un véritable monument, son grand Ouvrage, intitulé : Géodésie d'Ethiopie ou triangulation (/'une partie de la Haute-Ethiopie exécutée selon des métho-

206 NOTICE BISTOMQUE

des nouvelles par Antoine (FAbbadi&J vérifiée et rédigée par II. Radau, qui contient, en dix feuilles, la Carte à grande échelle des parties qu'il a explorées. La même année, il Faisait paraître des Observations relatives à la physique du globe faites <ui Brésil et en Ethiopie, rédigées encore par M. Radau.

Dès 1852, il avait présenté a L'Académie un .Mémoire Sur le tonnerre en Ethiopie, où Arago se plaisait à signaler l'habileté, l'exactitude et les connaissances d'un physicien consommé.

Ces travaux de Science positive ne comprenaient qu'une partie du vaste programme qu'il s'était tracé. Il portait son attention et ses remarques sur les sujets les plus divers, publiant des Notices sur les monnaies des rois d'Ethiopie, sur les mœurs et le Droit de la peuplade connue sous le nom de Bilens, sur la Procédure, qui est si curieuse en Ethiopie, sur la nation des Gallas ou Oromos, chez lesquels il avait le premier pénétré.

En 1859, il imprimait un Catalogue raisonné de sa riche collection de manuscrits éthiopiens.

En 1860, il publiait une traduction latine nouvelle de l'Ouvrage attribué au pasteur Hermas, et dont le texte, écrit dans la langue sacrée des Ethiopiens, le ghez, formait le n° 17 i de sa collection de manuscrits.

Avant de revenir dans son pays, en 1850, il avait voulu faire le voyage de Jérusalem et, nous dit-il, <( dans ce but si cher à tous les Ethiopiens, j'emmenai avec moi Tawalda Madhin, l'un de mes camarades d'Ecole à Gondar et l'homme le plus aimablement doux qu'il m'ait été donné de connaître ». 11 profita de la présence au Caire et des conseils du lettré éthiopien pour mettre la main à son Dictionnaire de la langue amarinna, qui est sans doute son œuvre mai-

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tresse, mais qui parut bien plus tard, seulement en

Vers la fin de sa vie, il s'occupait de traduire en français un manuscrit arabe qui avait été découvert par son frère, le Fiitnh el-Hdbacha ; ce précieux Ouvrage, de haute importance à la fois pour l'Histoire et la Géographie, contient le récit des expéditions et conquêtes de l'Iman Ahmed, dit Gragne, ce nouvel Attila qui dévasta l'Abyssinie au commencement du xvic siècle et la soumit, pour un temps bien court, au joug- de l'Islam. Cette traduction, à laquelle M. d'Abbadie n'a pu mettre la dernière main, a été terminée et publiée en 1898, après sa mort, par le Dr Paulitschke, de l'Université de Vienne.

La compétence me manquerait pour apprécier de tels travaux ; ils sont d'ailleurs trop nombreux pour que je songe même à les énumérer. Je préfère insister sur ceux qui sont plus particulièrement du ressort de notre Académie.

Très désireux de voir employer cette géodésie expéditive qui était sa création, il se préoccupa de perfectionner l'instrument qui est nécessaire à l'application de cette méthode, et il créa, sous le nom à'aba, un théodolite nouveau, qui a été adopté plus tard par Serpa Pinto. Pour la grande commodité de l'observateur, la lunette du nouveau théodolite est assujettie à demeurer toujours horizontale ; seulement elle peut tourner sur elle-même, et porte un prisme à réflexion totale, attaché en avant de l'objectif ; cette disposition permet de viser dans toutes les directions. M. d"Abbadie a imaginé aussi une nouvelle lunette zénithale,

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munie d'un prisme également, et un hypsomètre gradué directement pour la mesure des altitudes. Avec l'aide de notre confrère M. Mascart, et secondé par d'excellents constructeurs, les frères Brûnner, il a contribué à rendre portatifs les instruments employés pour la mesure des trois constantes du magnétisme terrestre.

Mais il ne se bornait pas à préparer à ses successeurs des instruments propres à faciliter leurs observations ; il considérait aussi comme un devoir de leur transmettre les conseils que lui avaient suggérés ses épreuves et sa vieille expérience de voyageur.

« Il faut éviter, écrivait-il, de froisser l'indigène dans ses façons d'entendre les convenances ; en Afrique elles différent beaucoup de celles que nous admettons chez nous ; mais là, comme en Europe, l'opinion publique exerce son empire. Ni jus avons connu un Italien plein de bienveillance, qui a dû quitter l'Ethiopie sans y avoir atteint son but, parce qu'il se promenait souvent, en tenant ses mains derrière le dos. Il n'a jamais compris que cet acte inoffensif est. aux yeux de tous les indigènes, le signe évident d'un dérangement d'esprit... »

« Les paroles ou gestes de colère, disait il encore, si naturels chez nous, sont aux yeux des indigènes des signes, non seulement de déraison, mais de folie complète. Le voyageur doit affecter en toute occasion ce calme absolu qui en impose à l'Africain, et ne jamais se fâcher que par député. »

Et ailleurs :

« Dans les caravanes de marchands éthiopiens, on répète, avec raison, qu'on avance plus avec les mains qu'avec les pieds. Cela veut dire qu'on fraye la route au moyen de cadeaux. Mais un cadeau ne doit pas être donné trop facilement, comme si l'on voulait se débarrasser d'une sollicitation importune, ou s'alléger d'un bagage incom-

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morle ; bien plus, avanl de s'en dessaisir, il esl bon d'en accroître l'importance par un long discours, de le don netenfin comme à regret, parce qu'on en prise la rare valeur, et parce qu'on tient à l'amitié, si utile et si inaltérable, de relui à qui on l'offre. Ces fleurs de rhétorique sauvage sont banales en Afrique, et j'ai souvent vu l'événement donner raison à celui qui les avait employées. Les étoiles forment les meilleurs cadeaux, parce qu'elles occupent un petit espace en voyage, et que leur déploiement si vaste leur donne une grande importance aux yeux des gens simples. »

Avec quelques légères transpositions, c'est là de la vérité de tous les temps et de tous les pays.

Parmi les questions qu'il n'a cessé d'étudier, on ne saurait oublier celles qui se rapportent aux déviations de la verticale et aux variations de la pesanteur. Elles comptent au nombre des plus difficiles et des plus délicates de l'Astronomie moderne. Il avait été conduit à s'en occuper déjà dans son voyage au Brésil, où il avait constaté des déplacements inexpliqués de la bulle dans les niveaux fixes à bulle d'air. Pour étudier ces variations incontestables, mais qui ne sont peut-être pas encore susceptibles d'une interprétation correcte, il avait édifié à Arragori, dans le pays basque, une tour où il a, pendant plusieurs années, poursuivi ses observations. S'il n'a pu obtenir de résultat décisif, il conservera du moins le mérite d'avoir été, avec notre confrère Bouquet de la Grye, un des précurseurs et des initiateurs des études qui se poursuivent aujourd'hui dans le monde entier, sur la fluctuation des latitudes, les déplacements du pôle, les

variations locales do la verticale et les mouvements de faible amplitude de l'écorce terrestre.

Je laisserai de côté les essais si rationnels, mais non couronnés de succès, qu'il a faits pour introduire en Astronomie la division décimale de l'angle et du temps. 11 était grand partisan des unités proposées par Lagrange, inaugurées et employées par Laplace et les auteurs de notre Système métrique. Il a contribué aussi à introduire dans la Géodésie la pratique des observations de nuit et la mesure des bases par le fil Jaëderin. J'ai hâte d'arriver à ce qui, après son exploration de l'Ethiopie, a été la grande préoccupation de sa vie et de sa carrière finissante.

Appartenant, nous l'avons vu, à une famille du pays basque, il s'honorait d'être l'un des fils de ce petit peuple honnête, énergique et fier, qui, malgré tant d'obstacles, a su, depuis tant de siècles, conserver à la fois sa langue et son originalité. Dans un de ses carnets, je trouve cette pensée énergique : « Nous autres Basques, nous sommes un secret, nous ne ressemblons pas aux autres peuples, fiers de leurs origines et pleins de traditions nationales. Si nous avons un fondateur, un premier aïeul, c'est Adam. »

Cet attachement à la langue et au pays basques était de tradition dans la famille d'Abbadie. Le père d'Antoine, Michel d'Abbadie, pendant son séjour à Toulouse, avait vivement encouragé M. Lécluse, professeur de littérature grecque, à s'occuper de la langue basque ; il l'avait aidé dans ses études et avait subventionné ses publications. Plus tard, il avait signalé à l'Académie française, qui fit honneur à cette

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recommandation, tous les mérites de l'Ouvrage sur la grammaire basque écrit par l'abbé Darrigol.

Le fils suivit les traces du père. Dès 1836, il publiait, en collaboration avec Augustin Chaho, des études grammaticales sur la langue eskuarienne, où l'on remarque cette fîère devise traduite du basque : c< On dirait que toutes les langues humaines sont confondues et mêlées les unes avec les autres, tandis que l'eslîuara conserve encore son originalité et sa pureté primitive », et la conclusion, qu'on peut signaler aux amateurs de langues universelles : « La langue eskuara, gui peut s'approprier tous les radicaux des langues connues et les plier à l'unité régulière et à la perfection absolue de son système grammatical, ne réunit-elle pas toutes les conditions désirables pour former une langue universelle ? »

Dès son retour dans sa patrie, Antoine d'Abbadie se remit à ses études sur le basque. En 1859, il publia une analyse des travaux récents sur cette langue ; on lui doit même un Opuscule écrit en basque intitulé : Zubernoatikaco g ut un bat.

Mais il était bien loin de se borner à des écrits. Pour assurer le maintien des coutumes, des traditions, de la langue du petit peuple auquel il portait tant d'affection, il avait établi des concours annuels, que l'Académie est chargée de maintenir aujourd'hui. Des juges choisis par lui se rendaient chaque année, à tour de rôle, dans l'une des sept provinces basques, et récompensaient par des primes assez élevées les concurrents dans les diverses épreuves qu'il avait instituées. Il y avait un concours sur un sujet désigné à l'avance par les juges, qui, m'a-t-on dit, a provoqué plus d'une fois des compositions heureusement inspirées. Il y en avait un aussi, pour les improvisations poétiques, qui, souvent, a vu couron-

ner de simples artisans ou de modestes cultivateurs. Un prix était toujours réservé pour les danses nationales ; un autre, quelquefois attribué à la meilleure chanson basque. Des récompenses étaient prévues pour les différents jeux de paume, si en honneur dans le pays : le rebot. le blaid à mains nues, et le blaid a chistera, où les joueurs prennent des gants d'osier. M. d'Abbadie avait même tenu à instituer un concours pour les irrinteinas . Ce sont des cris de guerre, aux intonations rudes et prolongées, qui ont pour but d'effrayer l'ennemi, en se répercutant au loin sur les montagnes. « Qui sait ? disait M. d'Abbadie, ces cris peuvent faire vibrer dans une unie basque, en même temps que le souvenir du pays, un bon, un noble sentiment, digne '/es rieur temps et de nos grands ancêtres ».

Notre confrère se plaisait dans ces tentatives qu'il faisait pour conserver à ses compatriotes leur génie propre, leur droiture et leur sentiment de l'honneur. Il revenait sans cesse à son pays d'origine, où il avait réussi à constituer une belle propriété de 340 h., non loin de l'embouchure de la Bidassoa, entre Hendaye et Saint-Jean-de-Luz. Il sut choisir au centre de son domaine un emplacement merveilleux, d'où l'on a la plus belle vue sur la mer et sur la montagne, et il y fît construire, sur les plans de Viollet-le-Duc, exécutés librement par l'architecte Duthoit, un magnifique château auquel il donna le nom à'Abbadia. A défaut du nom, bien d'autres particularités de la demeure rappelleraient au besoin celui qui l'a fait élever. On dit que, lorsque Yiollet-le-Duc vint visiter, une fois terminée, l'œuvre dont il avait conçu le plan, il

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fut quelque peu choqué de voir, substitués aux ornements ordinaires de l'architecture, des crocodiles et d'autres animaux empruntés à la faune de l'Ethiopie. L'intérieur du château surtout porte l'empreinte des habitudes et des goûts de M. d'Abbadie. D'innombrables devises y circulent partout, écrites dans toutes les langues. C'est d'abord, sous le porche, une inscription en vieil irlandais qui souhaite aux visiteurs « cent mille bienvenues » ; dans le vestibule, une inscription latine composée de quatre vers :

Abbadiae tectum qui mente inquiris arnica. Te manus excipiet lenis amicitiae.

Limina qu% casu mea transis hospes aveto. Horaesint rapidae. S il tibi fausta domus.

Au vitrail, la devise même, si modeste, du maître de la maison :

Plus estre que parais-tre.

Le petit salon contient des devises en arabe, par exemple :

L'aiguille habille tout le momie et elle reste nue.

La chambre d'honneur appartient encore à l'arabe; on remarque cependant, autour du lit, cette inscription française :

Douj- sommeil, sont/es il ores à qui repose céans, joyeux* réveil, matinée propice.

Dans la salle à manger, on peut lire différentes devises éthiopiennes, celle-ci, par exemple :

L'éloquence du pauvre, ce sont ses larmes.

La chambre de Mme d'Abbadie est réservée à l'allemand. Sur les solives du plafond, on y lit, un peu effacés par le temps, quatre vers empruntés à Schiller :

2\ \ NOTICE BISTOBIQWE

Triple est la marche du temns : hésitant, myste'rieua), l'avenir rient vers nous; rapide comme la flèche, le présent

s'enfuit ; éternel, immuable, le passé demeure.

Le basque ne pouvait être oublié; la bibliothèque nous offre des proverbes dans cette langue :

Tout buisson fait de Vombre.

Il suffit d'un fou pour jeter une grosse pierre dans un puits: il faut si r sages /mur Ten tirer.

Il y a des devises anglaises au grand salon et dans la chambre de la tour, mais il convient de ne pas abuser.

Le vestibule est orné de fresques empruntées à la vie des Ethiopiens. Parmi elles, quelques-unes se rapportent à des habitudes dont nous devons la connaissance à M. d'Abbadie lui-même.

La quatrième, par exemple, représente un orateur Galla, au Parlement : c'est avec le fouet qu'il ponctue son discours. « Un petit coup, nous dit d'Abbadie dans son article sur la procédure en Ethiopie, indique la virgule; les deux points, /<■ point ri virgule, le point d'interrogation, sont indiqués par <Irs claquements dont la signification est bien connue des auditeurs. Le point d'exclamation s'exprime par une suite de grands coups bruyants, qui font songer à nos postillons dès i/ u' ils entrent dans une petite ville. »

Une autre fresque nous montre une école éthiopienne. Quelques enfants, y sont représentés, enchaînés les uns aux autres. C'est qu'en Ethiopie, comme ailleurs, les enfants, fort assidus en général, font aussi, quelquefois, l'école buissonnière. Leurs parents les ramènent dans l'enceinte de l'église où l'on enseigne, et attachent leurs pieds ensemble avec une chaîne de fer.

La dixième fresque nous rappelle les héros d'Ho-

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mère ; elle figure un guerrier éthiopien faisant entendre son chant de guerre avant de se jeter dans la mêlée. Chaque brave a le sien, qu'il répète au moment où il va s'élancer sur l'ennemi.

Quand on s'attarde dans le vestibule, on ne peut manquer de remarquer encore une magnifique statue en bois. Juché sur la tète d'un buffle de son pays, un Ethiopien aux formes sculpturales élève en l'air une lampe, comme s'il était prêt à accompagner le visiteur. Cette statue est la reproduction fidèle d'un Abyssin que M. d'Abbadie avait ramené avec lui. Il s'appelait Abd Ullah. Transplanté dès son jeunp âge dans le pays basque, il voulut, quand il grandit, quitter le château. Il s'engagea dans les turcos et, valeureux comme tous ses compatriotes, il fit des prodiges à la bataille de Magenta. Sa fin a été lamentable. Resté à Paris pendant la Commune, il n'a pas su choisir le bon parti : il a été pris en 1871 dans les rangs des fédérés, et fusillé à la caserne de la rue de Bellechasse.

La demeure que nous venons de décrire est maintenant sous la sauvegarde de l'Académie. Notre confrère, toute sa vie, avait rêvé d'y installer un centre de hautes études ; avec l'assentiment de Mme d'Ahbadie, il était prêt à donner toute sa fortune pour la réalisation d'un si vaste projet. S'il n'a pu trouver les concours qui lui étaient nécessaires, il a vu du moins ses confrères disposés à continuer et à développer ce qu'il avait réussi à créer lui-même. Il avait assigné comme tâche à son Observatoire la publication d'un Catalogue de 500.000 étoiles. L'habile directeur qu'il a légué à l'Académie, M. l'abbé VerschalTel, et ses

collaborateurs dévoués, en prêtant, par leurs observations si précises et si multipliées, le plu-; utile concours à nos grands Observatoires, contribuent, pour leur part, à assurer le succès de cette grande Carie du Ciel et du Catalogue photographique, où les étoiles enregistrées se compteront cette lois par millions. Ainsi se trouveront réalisés et dépassés les vœux de notre confrère.

Lorsqu'on monte sur le donjon du château d'Abbadia, on aperçoit, à l'Est, la côte qui s'étend de Saint- Jean-de-Luz à Biarritz, et la mer toujours agitée, la mer sauvage, comme disent les Basques, qui vient battre les hautes falaises. Au Sud. le regard plonge sur la paisible et verdoyante vallée d'un petit ruisseau, le Mentaberrg, et se relève au delà, devant la belle montagne de la Rhurie, qui dresse à l'horizon ses lignes harmonieuses. Au Sud-Ouest, par delà l'ile historique des Faisans, la montagne espagnole des Trois-Couronnes s'élève brusquement devant la chaîne des Monts Cantabres. A l'Ouest même,., le regard embrasse la vaste baie qui forme l'embouchure de la Bidassoa, et la charmante petite ville de Fontarabie, sise au pied d'une haute montagne, le Jaizguibel, dont les derniers contreforts se prolongent dans la mer, pour y former le cap Fiçjui<jr. Au Nord, enfin, les pelouses du parc, parsemées d'arbres magnifiques et de petits bois distribués avec le goût le plus sûr, descendent jusqu'au promontoire de Larrecayx, entouré d'admirables falaises, en face d'îlots rocheux, plus beaux de forme et moins saccagés par les hommes que ceux de Biarritz. Par une belle soirée, ce spectacle est réellement enchanteur. .M. d'Abbadie est de ceux qui ont su réaliser leur rêve.

Il a voulu assurer la continuation de son œuvre sociale et de son œuvre astronomique, en les contiant

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toutes deux à l'Académie, pour laquelle il avait tant d'affection et de respect. Notre Compagnie lui a, de son vivant, exprimé toute sa gratitude ; après lui, elle se conformera fidèlement à ses intentions.

Notre confrère s'est éteint, le 19 mars 1897, dans cette maison de la rue du Bac où Chateaubriand était mort cinquante ans auparavant ; le lundi précédent, 15 mars, il assistait encore à nos séances. Il avait d'avance refusé tous les honneurs funèbres ; mais ses métayers ont voulu, pendant dix-huit jours, veiller près de son cercueil, en attendant qu'un tombeau lui fût préparé sous la chapelle d'Abbadia.

Mme d'Abbadie est allée le rejoindre quatre ans après, le 1er mars 1901.

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