ACADÉMICIEN LIBRE
Messieurs,
Avant de louer chez Jules de la Gournerie l'élévation du caraclère, la noblesse des sentiments et la généreuse ardeur de l'esprit, il ne serait pas juste d'oublier quels- exemples l'ont entouré, quelles traditions l'ont instruit, quelle atmosphère morale il a respirée dans son enfance.
Son père, Jacques-Hilaire de la Gournerie, fut tenu sur les fonts baptismaux par deux indigents de la paroisse de Donges. Cette vieille et pieuse famille savait fouler aux pieds les vanités du monde, s'humilier sans s'amoindrir, user d'une fortune médiocre pour faire autour d'elle beaucoup de bien, prendre plaisir à relever les pauvres et se faire bénir en les honorant.
Le filleul des pauvres, en 1789, terminait ses études au collège de. Juilly. La tendresse inquiète de sa mère voulut l'éloigner de France. Après un long séjour à
Venise d'abord, puis à Vienne, inquiet pour elle à son tour, il revint quand tant d'autres partaient. Trop clairvoyant pour ne pas voir le danger, trop aimé à Donges pour l'y craindre, trop docile au devoir pour résister, la réquisition le fît soldat. Le bruit du canon le rendit sourd : il fut réformé. Maître de lui-même, il se maria et consacra sous le toit de ses pères, à l'éducation de ses cinq enfants, une vie heureuse et utile.
La mère de notre confrère, Julie de Talhouet, mise en péril, par son nom d'abord, par ses sentiments, qu'elle ne cachait pas et par ses actes, dont elle était fière, osa s'emparer, à l'âge de dix-neuf ans, dans des jours d'angoisse et de deuil, du rôle de chef de famille. M. de Talhouèl avait émigré; Mme de Talhouet vivait à Auray dans les alarmes. Les nouvelles étaient rares et tristes; elles devinrent terribles : M. de Talhouet était mort à Quiberon les armes à la main; son jeune fils, traduit devant le conseil de guerre. Mme de Talhouet vit son cher prisonnier, le quitta sans espoir et s'enferma pour pleurer. Sa fille, sans consulter personne, courut résolument à Vannes chez le représentant du peuple. On annonça la citoyenne Talhouet ; elle apportait, sans supplications inutiles, pour défendre la vie de son frère, un argument décisif : un enfant de seize ans est-il responsable? Malgré ses pleins pouvoirs, le représentant Blad n'osait répondre. Louis de Talhouet fut provisoirement rendu à sa mère, après avoir promis de ne pas fuir. On consulta la Convention : deux gendarmes vinrent lui signifier sa réponse, en le portant malade au « champ des martyrs ». C'est le jiom dont la piété des habitants d'Auray honore encore l'enceinte où,
dans cette sombre lutte du passé contre Tavenir, sont tombées tant de victimes, qui, fidèles à Thonneur, mouraient sans se plaindre sous le drapeau de leur roi, quand ceux qui les frappaient, tranquilles devant leur conscience, les déclaraient traîtres à la patrie.
La famille Talhouet était ruinée. Courageuse contre l'adversité, dévouée à la défense d'une fortune renversée, Mlle Julie entra comme clerc chez un notaire d'Auray. Assidue et appliquée, elle devint la plus habile de Tétude, la plus instruite, la plus intelligente des affaires.
Fille vaillante, sœur héroïque, JVl me de la Gournerie fut la meilleure des mères et la plus dévouée des épouses. On la vit, jusqu'à Tâge de quatre-vingt-neuf ans, grave et triste sous ses habits de veuve, respectée de tous et consolée par la reconnaissance, la tendresse et le culte des siens.
Jules Maillard de la Gournerie, le dernier de ses cinq enfants, naquit à Nantes le 20 décembre 1814; il fit ses premières classes au petit séminaire, on y enseignait peu de mathématiques; le jeune Jules, cependant, vit des figures géométriques, en comprit l'attrait, et désira suivre les leçons du collège. Par un libre choix où Tamour de la science eut une grande part, il se prépara à l'École Navale et fut admis, avant la fin de sa seizième année, chef de la promotion de 1830. Ce premier succès ne fut dans sa carrière que le présage heureux de beaucoup d'autres : de la Gournerie fit dans la marine un rapide passage* De brillants examens de sortie l'avaient élevé au grade d'aspirant ; attentif à tous les devoirs, soumis à toutes les règles, on le citait comme un modèle. La malveillance et l'importun caprice d'un chef multipliaient
cependant pour lui les ordres inutiles, le querellaient sur chaque détail et mettaient sa patience à de rudes épreuves. Un geste menaçant combla la mesuré ; l'explosion d'une colère indélibérée vint briser sur l'épaule de son supérieur la lunette d'approche que l'aspirant tenait à la main. La punition méritée était la mort. Le conseil de guerre, pesant les circonstances et instruit du passé, éluda la rigueur de la loi. La Gournerie, étonné d'une sentence si favorable, fut acquitté et maintenu dans son grade. Rebuté cependant par une si rude épreuve, inquiet pour son avenir, sachant que tout éclat est lent à s'effacer, il porta ses regards vers l'École Polytechnique. Agé de dix-huit ans seulement, il pouvait, sans presser les chances, s'y préparer pendant deux années^ mais un concours allait s'ouvrir. Impatient de tout délai, il accepta l'épreuve. Les mathématiques étudiées sans dessein et sans maître, pendant les ennuis du bord, effleurées par divertissement plutôt que creusées par étude, avaient rempli son temps, exercé son esprit, servi.d'asile h sa pensée. Sans repasser sur les détails, sans les connaître tous, moins exercé que ses concurrents, mais plus instruit, plus mAr, pour ainsi parlôr, et tiré du pair par les habitudes d'un esprit qui déjà ne souffrait rien de médiocre, il se présenta à l'examen en uniforme d'officier de marine et fut reçu quatrième de la liste.
Quatre ans après, le marin devenu ingénieur se retrouvait en lutte avec la mer : un léger esquif placé sous ses ordres le conduisait à deux lieues de la côte, vers une roche éprouvée par la tempête et recouverte chaque jour par le flot. Cette base, ferme et solide, mais tourmentée et étroite, devait porter
le phare des Héaux de Bréhat. Le profil de la tour, les marches tordues en spirale, les portes arrondies et courbées, les voussoirs, les barbacanes ordonnés sur le papier et distinctement définis par soo chef Léonce Reynaud, dessinaient, par leurs gracieuses rencontres, des courbes fort éloignées des exercices d'école. Les problèmes succédaient aux problèmes. Les souvenirs, récents encore, du jeune aspirant ne lui dictaient ni méthode régulière ni règle formelle ; il lui fallait déterminer de lui-même le sens pratique des principes dont à peine ses maîtres avaient ouveft rentrée. Sans se décourager, sans ralentir lès travaux, de la Gournerie sut préparer la tâche de chacun, animer au travail les contremaîtres formés par ses soins, et rechercher,- en les voyant à Tœuvre, la trace de leurs- antiques secrets.
Fortifié par cet utile apprentissage, recommandé par ce brillant succès, de la Gournerie reçut, par un juste choix, une seconde occasion de bien faire. La digue du Choisie, construite sous ses ordres, brave le flot depuis quarante ans, sur une longueur de 860 mètres.
Dans une notice sur sa carrière d'ingénieur il a loué d'un seul trait cette œuvre difficile : « La digue du Croisic, dit-il simplement, donna les avantages qu'on en attendait. » Des roches à fleur d'eau, depuis longtemps condamnées, barraient Tentréè du port. Les pêcheurs redoutent le chômage et bravent le danger. On ajournait, sur leurs instances, les travaux demandés dans leur intérêt. De la Gournerie, suivant un guide illustre, adopta et fit sienne, avec une ingénieuse et savante industrie, une méthode autrefois proposée par Coulomb. Une machine à vapeur placée
sur un navire comprima Tair dans une chambre ouverte par le bas, et les ouvriers pouvaient respirer, en travaillant au fond de la rivière, l'atmosphère sans cesse renouvelée, dont la pression refoulait Teau. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées récompensèrent par une médaille d'or Torganisalion de l'atelier sous-marin et la savante description du bateau devenu classique.
Désigné pour l'exécution du port de Saint-Nazaire, de la Gournerie, proposant des vues nouvelles, discuta les chances de la méthode projetée, exposa ses doutes sans ménagement en signalant, avec une rare franchise, l'illusion dangereuse d'un projet imprudent. L'auteur était son chef et son premier juge, il maintint ses plans. De la Gournerie refusa son concours. Le conseil des Ponts et Chaussées était partagé. Les uns, prenant conseil du respect hiérarchique, souffraient malaisément, comme de mauvais exemple et contraire au bon ordre, la pensée d'accepter pour les desseins d'un chef le contrôle minutieux d'un débutant. D'autres, sans hâter leur jugement, admiraient la simplicité des méthodes et l'élégance hardie des dispositions proposées. On attendit et discuta longtemps. L'intérêt des travaux emporta la balance. De la Gournerie répondait de tout. On devine ses soins et ses inquiétudes. Un orage, au début, trompa sa prudence. Penché sur une digue inachevée, il vit la mer la couper sous ses pieds. Ses adversaires en prirent avantage. Le jeune ingénieur soutint tous les embarras, accepta résolument la lutte : le flot fut dompté. Un échec aurait été grave. On oublia le succès. Lorsque, trente ans après, dans une circonstance solennelle, en louant les grands travaux du corps des
Ponts et Chaussées, l'un des rapporteurs de l'Exposition de 1878 eut à citer une œuvre où de la Gournerie avait eu tant de part, en donnant par grade et selon l'ordre des dates, la liste des ingénieurs du port de Saint-Nazaire, il passa sous silence le rôle de notre confrère, ses objections hardies, sa résistance con-traire aux traditions, les traverses heureusement surmontées, son énergie dans les épreuves et sa ténacité justifiée par le succès. On l'avait prié d'être brefi Telle fut sa réponse aux reproches amicaux de son vieux camarade, piqué d'un tel oubli.
Lorsqu'en 1849 la chaire de stéréotomie à l'École Polytechnique vint à vaquer, pour réveiller un en^ saignement immobile et rajeunir des* programmes vieillis, on vint chercher le jeune ingénieur de Saintr Nazaire, et l'enlever à son œuvre inachevée. Les travaux de Bréhât parlaient pour lui; on l'y avait vu, bien jeune encore, faire sur le granit œuvre de géomètre. Poussé sur sa pBnte naturelle, animé par le devoir, de la Gojirnerie trouvait dans l'enseignement un aiguillon pour sa curiosité^ dans sa curiosité des lumières et des forces. Fructueuses pour lui comme pour les élèves, ses leçons ont produit d'excellents livres et d'ingénieuses découvertes qui ne devaient cesser qu'avec sa vie. Se donnant tour à tour, mais toujours tout entier, aux études les plug diverses, historien par occasion, géomètre souvent, ingénieur toujours, la science chez lui tendait à la pratique : il rattachait la forme, ou, comme très doctement Pancrace veut qu'on dise, la figure des surfaces de pierre, à la poussée des voussoirs et à l'équilibre des pressions; étendant son esprit sans le diviser, il étudiait loyalement le passé et n'innovait qu'après avoir jugé.
Ses camarades des Ponts et Chaussées, fiers de le voir, sans rompre ni délier ses liens avec leur corps, prendre place et rang dans la science, ont consacré par une seconde médaille d'or la précellence du plus achevé de ses écrits, son beau mémoire sur les arches biaises.
La perspective à TÉcole Polytechnique est résumée et montrée, comme en raccourci, dans quelques épures simples et faciles. Attentif à la pratique et gardien de la théorie, de la Gournerie, pour les concilier, conférait sans cesse les préceptes à la tradition. Ses judicieuses conclusions, mises à profit à l'École des Beaux-Arts, fortement établies dans ses leçons au Conservatoire des Arts et Métiers, forment la partie la plus originale et resteront la trace la plus profonde, peut-être, d'un enseignement toujours admiré.
Plus d'un tableau vanté par les bons juges blesse dans ses détails les règles de la perspective. En corrigeant par compas les contrariétés théoriques, de la Gournerie gâta d'excellentes gravures. Avec l'incorrection disparaissait la grâce. Singulier problème et utile leçon ! Quelle apparence que la justesse puisse éloigner la perfection I Les règles d'Euclide sont trop droites, ses préceptes trop absolus, ses conventions trop subtiles. Les jeux de l'entendement se Jouent à la rigueur. L'art est plus étendu et, sans transgresser la règle assouplie, le goût peut rester libre et demeure souverain. Est-ce fantaisie? Non pas. Insouciance? Moins encore : c'est nécessité et justice. Le spectateur s'approche, regarde chaque détail, s'éloigne, les embrasse d'une seule vue, et, de près comme de loin, veut ouvrir les deux yeux. Le géomètre ignore ces licences, le peintre les suppose. Cette dif-
férence démêle Ténigme et explique la contradiction. De la Gournerie discute les expédients nécessaires, cherche la limite des tolérances permises, et cette savante étude forme J'originalité de ses leçons et la supériorité du beau livre qui les résume.
Dans ses Études sur les surfaces réglées tètraédralesy ouvrage de grande valeur et souvent cité, de la Gournerie a tracé dans la science un sillon où plus d'une pensée a germé. Un novateur aux ailes vigoureuses, à Tesprit élevé et fécond, n'a pas dédaigné de joindre au savant volume des notes ingénieuses et profondes. Si l'on me permet d'emprunter au Journal des Savants quelques lignes dont notre confrère a bien voulu se dire reconnaissant, j'ajouterai que les belles remarques signées Cayley sont à la fois un ornement pour le livre, et pour notre savant compatriote le témoignage précieux et dignement mérité de la sympathique estime d'un juge clairvoyant et illustre.
Curieux de tout problème , habile à manier la science, se' plaisant à l'accroître, de la Gournerie pouvait, avec égal avantage, prétendre rang dans plusieurs de nos sections. Sa carrière tout entière le conduisait vers nous; l'Académie, attentive à tous les mérites, avait entendu ceux dont l'estime la décide admirer les travaux de Tingénicur, applaudir aux découvertes du géomètre, vanter la distinction du professeur. Une occasion se présenta : par une exception presque hors d'exemple, la commission chargée, selon la règle, de préparer l'élection d'un académicien libre lui offrit, d'un commun accord, une candidature acceptée sans empressement. Sa santé, ébranlée par de rudes épreuves, l'avertissait déjà des approches de la vieillesse; ses intérêts de
famille, ses souvenirs d'enfance et ses goûts l'attiraient vers sa terre de Donges, où reposait sa mère vénérée et où, avant de reposer près d'elle, il avait le désir d'apporter d'utiles lumières, la certitude de faire entendre de sages conseils, le touchant espoir de donner de bons exemples. Il sut tout concilier, et, offrant à la science, avec une reconnaissante émotion, le dévouement qui ne vieillit pas et le zèle que, chez lui, l'âge laissait vif et ferme, il voulut s'efforcer encore et faire honneur à ceux qui l'appelaient. L'Académie, pendant dix ans, l'a vu assidu à nos. séances : elle n'oubliera ni son excellent esprit, ni le charme de son commerce, ni la savante solidité de ses rapports. Membre chaque année de la commission de statistique, il en acceptait avec la présidence le fardeau presque tout entier. Savant à s'orienter dans les sujets variés par le libre choix des concurrents, ingénieux a animer les chiffres, il mêlait à de judicieuses critiques d'utiles conseils, dont l'Académie s'est fait honneur.
Un académicien du siècle dernier, PierTiC Bouguer, était né au Groisic en 1698. Bienfaiteur par ses travaux de ce gracieux petit port, notre confrère en aimait le souvenir. La gloire de Bouguer lui devenait chère*: il l'étudia pour la rajeunir. Dans l'expédition du Pérou, son œuvre la plus souvent citée, La Condamine fut le compagnon, l'ami, le rival, puis l'adversaire de Bouguer. Ils se ressemblaient peu. L'un, en rendant la science agréable et facile, a mérité place dans l'histoire littéraire. Causeur aimable, écrivain soigneux, orateur applaudi, habile à attirer les regards, en racontant ses travaux dirigés par Bouguer, les périls rencontrés dans de sauvages contrées et ses aventures, quelquefois légères, sans réclamer la première
place, il s'y établissait avec éclat. L'autre, moins empressé, mais jaloux de ses droits, les démontrait avec modération aux rares lecteurs de ses savants volumes. La Condamine égayait le débat, embrouillait les questions, aiguisait ses bons mots et faisait lire ses brochures satiriques. Le public curieux et malin Vantait son esprit, cits^it ses épigrammes et devinait la science plus profonde de Bouguer. De la Gournerie a déplié leurs lettres une à une, interrogé de Brest à Séville les documents officiels, contrôlé les assertions, conféré les dates, trouvé Torigine de leur dissentiment, et éclairé l'histoire de leur querelle trop vive et de leurs trop longs démêlés. Son livre ne verra pas le jour. C'est une perte. Cinq années- de travail assidu préparaient une œuvre digne de son auteur.
Les moindres traits peignent un caractère. De la Gournerie, pour une de nos séances publiques annuelles, a détaché un court fragment de l'histoire inachevée de Bouguer. Cinq lejeteurs, dans un ordre réglé qui change chaque année, représentent nos cinq Académies. Second dans l'ordre de lectures, de la Gournerie voulut connaître le temps accordé par l'usage; l'ami qu'il consulta le fixa très court, bien assuré que, sur un simple conseil, un auteur n'a jamais fait de trop larges coupures. De la Gournerie fit exception. Après avoir, pendant dix-neuf minutes, tenu l'auditoire attentif, docile à toutes les règles, il céda la parole au troisième orateur, qui la garda plus d'une heure.
Jaloux, dans les petites comme dans les grandes occasions, de ne laisser aux plus exigeants ni raison ni prétexte de faire de lui la moindre plainte, modeste
par dignité, fier par nature, de la Gournerie savait, sans jamais se manquer à lui-même, obéir aux maximes dont la réalisation fut l'ambition de son enfance et la joie de sa vieillesse : rester fidèle aux traditions de sa famille, faire honneur au nom dont il était fier.
ÉLOGE
DE
DUPUY DE LOME
Messieurs,
L'auteur d'un traité longtemps classique sur la construction des vaisseaux, le Suédois Chapmann, écrivait il y a plus d'un siècle : « Quand on remarque tous les progrès qu'on a faits vers la perfection, on est tenté de croire qu'on a atteint le dernier degré ». L'illusion était permise; habiles à tendre la voile aux brises favorables, prompts à la replier pour la soustraire aux autres, les matelots achetaient joyeusement, par la fatigue de quelques rapides manœuvres, de longues heures d'insousiance et de repos. L'étroite demeure flottante devenait tour à tour une ville populeuse et bruyante, une forteresse imprenable, un ami dont on était fier. Les vieux hommes de mer, contents de leur sort, méprisant le danger, certain de le vaincre par leurs habiles manœuvres, ne pouvaient ni prévoir ni désirer le progrès.
La science, audacieuse et inquiète, prononce entre
ces éternels ennemis, le mieux et le bien, des sentences sans appel qu'elle revise sans cesse.
L'Académie des Sciences, en 1752, proposait pour sujet de prix : la manière de suppléer à l'action du vent pour la conduite des vaisseaux. La trace de Papin était effacée; le succès éphémère de 1687, sur le Weser, n'était pas séparé du rapide mécompte dû à la violence. On attaquait la mémorable expérience par des arguments que nul alors ne savait combattre et que nul n'oserait reproduire aujourd'hui. La rame plaisait aux juges, les concurrents ne Tignoraient pas : ils lui donnèrent l'avantage. Chacun d'eux proposa-une théorie des. galères au moment même où un édit royal venait d'en abolir le nom, mais le nom seulement. Les commandants de galères devenaient capitaines de vaisseau, les mariniers porte-ràmes, matelots. Les galères cessaient de voguer sous l'étendard, mais pour naviguer sous le pavillon. Lesargousins et les pertuisaniers continuaient leurs rôles près des forçats, relégués au bagne, à moins de nécessUé. Celle restriction permettait tout.
Un géomètre à l'esprit subtil, Daniel Bernouilli, mérita, je veux dire obtint le prix. Trop prudent cette fois, il étudie sans espérance et sans effort sérieux cette chimère sans avenir qu'on nomme la vapeur. Il n'y a plus de doute. L'expérience est faite, la tentative a échoué, la science doit être prompte à en dire la raison.
. Nos prédécesseurs sont excusables d'avoir couronné cette condamnation fondée sur des principes certains, mais sur des faits inexacts.
Rien ne préparait à de telles discussions les ingénieurs constructeurs de navires; ils s'instruisaient
alors en voyant faire. Quand. le charpentier du port, pour leurs débuts, leur enseignait à manier la hache, la science abstraite n'existait pas pour eux. Ils devaient apprendre, et n'y manquaient pas, tous les mystères de l'art du trait, mais nul n'était chargé de les leur enseigner. Le titre d'élève était la récompense longtemps attendue des talents acquis par les hasards du service. Les plus habiles venaient à Paris, avec une modeste pension, faire fonds d'études et provision de science. Libres dans le choix des maîtres, ils étaient libres aussi d'étendre ou de resserrer leurs programmes, que n'entravait aucun concours. Riches de jquelqu^s vérités acquises,- débarrassés de quelques erreurs, injustement prévenus quelquefois.contre des pratiques Incomprises, ils revenaient attendre dans ua port l'occasion d'une place vacante. Le roi, répétait-on sans cesse, pour favoriser les talents, récompense l'importance, non la durée des services. Le choix Beul décidait l'avancement, mais les plus anciens étaient choisis. L'honneur pour eux était plus grand, le résultat absolument le même.
La porte aujourd'hui est plus étroite. Au lieu d'inviter les plus habiles à s'instruire, nous aidons les plus doctes à devenir habiles. La science pour nos jeunes gens est un champ de lutte. Pour qui veut étudier toute sa vie, l'ordre des études importe peu. Lorsque Sané, ce grand ingénieur du siècle dernier, calculait les dimensions et dessinait les plans du navire à trois ponts Y Océan y chef-d'œuvre de la marine à voiles; quand Dupuy de Lôme construisait le Napoléon, les mêmes principes de mécanique, les mêmes 'théorèmes de géométrie, les mêmes formules d'algèbre, les mêmes méthodes de calcul intégral leur
314 ÉLOGES AdADÉHlQtES.
prêtaient le même secours. Sané, déjà habile et prèsque célèbre, avait commencé tard, mais continué longtemps de fortes études scientifiques. Dupuy de Lôme avait conquis par de brillants examens le droit d'aborder la pratique. Plus d'un compagnon de Sané, son égal au début, est resté toute sa vie charpentier médiocre ; plus d'un camarade de Dupuy de Lôme à l'École Polytechnique n'a jamais utilisé les heures d'ennui consacrées à ce qu'il appelait alors sa mécanique, sa géométrie descriptive, son calcul intégral, souvenirs promptement effacés d'un infructueux et pénible travail.
Pour les esprits d'élite, toutes les méthodes sont bonnes. Pour les autres,... c'est le contraire.
Dupuy de Lôme est né en 1816, dans le petit port de Ploemeur, prés de Lorient. La plage marine fut le théâtre de ses premiers jeux, la langue française sa première étude. Son père, originaire du Forez, comprenait le breton, mais ne le parlait pas. Au retour d'un voyage on lui ménagea la surprise délicate d'entendre son jeune Henri lui souhaiter la bienvenue en français. Il descendait d'un Dupuy fermier général sous Louis XV. La fortune de cet a^ïeul fut partagée entre vingt-cinq enfants. La médiocrité succéda à l'opulence, et dans la génération suivante plus d*un Dupuy connut la pauvreté. Lorsque le grand-père de notre confrère, destinant à la marine son fils âgé de douze ans, le fit monter dans la diligence de Lorient, il ne put, sa place payée, mettre dans sa poche que deux écus de six livres et une lettre pour un oncle officier de la flotte. Une troupe armée attaqua la diligence. Quelques voyageurs firent résistance; il leur en coûta la vie. Parmi les assaillants se trouvait un Dupuy,
homme de bien peut-être? il y a quatre-vingt-quatorze ans de cela, et depuis 1793 le sens des mots a pu changer. Ce brigand, comme nous dirions aujourd'hui, était un homme sensible, comme on disait alors. Il se déclara l'oncle de l'enfant qui portait son nom, doubla son petit avoir et le remit en route. Cet oncle d'aventure était-il bleu ou blanc? Descendait-il du fermier général de Louis XV? On ne l'a jamais su, et son neveu, à la mode de Bretagne, n'a plus entendu parler de lui.
L'oncle de Lorient, pendant ce temps, succombait dans un duel. Seul dans cette ville inconnue, le pauvre enfant perdait courage et pleurait sur le port en retournant dans sa main le dernier de ses quatre écus. Un petit mousse lui vint en aide. « Suis-moi à bord, lui dit-il : mon capitaine te gardera peut-être. » Le capitaine le garda : la recrue était bonne. Le petit protecteur devint amiral et le protégé marchait sur ses traces, quand la politique, qui avait troublé son premier voyage, brisa sa carrière de marin. Le père de notre confrère, royaliste tiède, fut mis en retraite avant 1830.
Son fils, Henri Dupuy de Lôme, fit ses études au collège de Lorient, d'abord un peu mollement. Sans connaître la méthode du xviii° siècle il s'efiForçait de la suivre. Le port était sur la route du collège; bien souvent avant, après, quelquefois pendant la classe, questionnant les marins et les navires, l'enfant s'y oubliait à écouter ou à regarder les réponses. On pouvait l'accuser de paresse, non d'oisiveté; aucun livre pour lui ne valait un bateau. Pilote audacieux, il réalisait ses rêves, entraînait quelques camarades ; voguant à vau-le-vent, la jeune troupe, doublement
joyeuse, fuyait les leçons et bravait la tempête. Vaincu par elle un jour,,la bourrasque le jeta sur une grève presque déserte. Lorsque après trente-six heures le jeune naufragé reparut à Lorient, ses parents le pleuraient, et le principal du collège, moins prompt à s'alarmer, avait inscrit sur la liste des punitions l'élève Dupuy, absent sans motif.
L'écolier indocile était lin bon élève. Agile à l'étude comme à la manœuvre, il se préparait aux compositions comme à un coup de vent, et, chaque année, à la distribution des prix, remportait une abondante moisson. Les personnages officiels honoraient la distribution des prix de leur présence-; en passant par leurs mains, les couronnes doublaient de prix." Il arriva que Dupuy de Lôme épuisa la liste; on fut forcé de le faire couronner deux fois par un niême ingénieur de la marine. Son père, malgré tarit de succès, ne s'habituait pas à sa méthode de travail.
. Couché un jour sur un mur surmonté d'un grillage qui séparait le jardin de son père de la plage de Ploemeur, le jeune Henri, pensif et silencieux, écoutait le bruit des vagues. Son père survint. « Henri, va travailler, lui dit-il. — Mais, papa, je travaille. — Où sont tes livres? demanda le père. — Dans ma chambre », dit l'enfant. Il fallut les y rejoindre. A l'âge de quinze ans il avait pris sans contestation la tête de la classe. Studieux par raison plus que par goût, de brillants examens lui ouvrirent les portes de l'École Navale, mais son père, retraité avant l'âge, gardait rancune à la marine. Il ordonna au jeune Henri de se préparer à J'École Polytechnique. Ce lui fut chose aisée ; à l'âge de dix-neuf ans, en 1835, il obtint le dixième rang sur la liste d'admission.
Attiré depuis son enfance vers les choses de la mer, Dupuy de.Lôme, en sortant de l'École Polytechnique, prit parti pour les constructions navales; il revint à Lorient comme élève ingénieur. Les maîtres de l'école d'application appuyaient sur des principes immuables des préceptes chaque jour moins certains. Défiant des lumières du passé, le jeune Dupuy éclairait ses études aux lueurs entrevues de l'avenir ; trop impatient de tourner le feuillet, il n'était pas poyr ses camarades un rival, mais un initiateur. Les programmes, pour son esprit, étaient un champ trop étroit; les classements, pour son ambition, un but trop mesquin; les années d'école, pour son ardeur, un temps d'arrêt impprtun.
On raconte qu'un vieux maître mesurait ses louanges par l'accent plus que par les paroles. « Cela est bien », disait-il avec bienveillance; « très bien », ajoutait-il devant un devoir parfait; mais la louange n'était complète que lorsqu'il s'écriait : « et même pas mal! »
Sans mériter lé banal « très bien », Dupuy de Lôme obtenait souvent le glorieux « pas mal ». Il fut classé le second de sa promotion. Il est vrai qu'ils n'étaient que deux. Dupuy de Lôme, abondant en dispositions ingénieuses, attentif à tous les détails du service, continuait de marcher en avant; il proposait sans cesse des perfectionnements et des manœuvres nouvelles. Les rapports de ses premiers chefs signalent le sens pratique, le soin continuel, l'activité et le zèle du jeune débutant. Citons, entre beaucoup d'exemples, l'avantage obtenu sous sa direction d'épuiser les bassins du port de Toulon en cinq ou six heures au lieu de vingt-quatre ou vingt-six. Dupuy de Lôme,
jugeant d'un coup d'oeil les difficultés, trouvait les solutions, imaginait les projets, combinait les forces, faisait de tête les calculs et sans tâtonnements donnait tous les chiffres. Les témoignages sont unanimes. Les récompenses réclamées par ses chefs au nom de la justice et accordées à leur insistance sont celles qui trop souvent attendent Tancienneté ou marquent la faveur. Dupuy de Lôme, à Tâge de trente ans, était officier de la Légion d'honneur.
Ces travaux si bien appréciés ont laissé plus de souvenirs que de traces. La parole de Dupuy de Lôme était lucide dans les ateliers, savante à l'Académie, éloquente quand l'occasion l'y invitait, mais il n'écrivait pas, il dessinait. Les contremaîtres comprenaient ses idées, les ouvriers se mettaient à l'œuvre. Dupuy travaillait avec eux. L'œuvre devenait un modèle, on la copiait en oubliant l'inventeur.
Pour bien connaître les forces qu'il mettait en lutte, Dupuy de Lôme entreprit et poursuivit sans interruption l'étude expérimentale des résistances opposées au navire et de la puissance des machines; il étudiait l'emploi de la tôle et du fer dans la construction des navires, pour compenser, en allégeant le poids, le fardeau des machines, chaque jour plus puissantes et plus lourdes; elles dévorent des tonnes de charbon que le navire doit porter. Il voulut s'instruire en Angleterre, et le mémoire publié au retour sur ses recherches et ses observations fut considéré comme un chef-d'œuvre.
Après quarante ans de progrès on y trouve encore à apprendre. Il dit les avantages des charpentes métalliques et n'en cache pas les inconvénients. La sécurité, la durée, la capacité plus grande des cales,
ÉLOGE DE DUPUy DE LOME. 319
rhygiène à bord, l'effet des projectiles, Tinfluence du fer sur les compas, le prix de revient, tout est traité avec une savante précision, jusqu'à la salissure, qui, comme la rouille sans cesse renaissante, doit être comme elle combattue sans cesse.
Les navires construits par Dupuy sont presque tous en bois. Le bois est moins durable; on a reproché à Dupuy de l'avoir employé même dans les bâtiments cuirassés. La critique alors était injuste. L'artillerie n'était pas aussi destructive qu'aujourd'hui; les torpilles n'existaient pas, et si une guerre navale fût survenue à ce moment, notre marine eût écrasé les autres. Avec le bois, la construction est plus rapide. Dupuy voulait arriver le premier; il a réussi. Le bois est moins durable; il s'en réjouissait. Chaque essai nous instruit, disait-il, et chaque navire hors de service doit être remplacé par un autre plus parfait, mieux approprié aux circonstances. Les bâtiments en bois, dans un combat naval, seraient exposés aujourd'hui à d'effroyables désastres. Le fer résiste mieux ; la division en compartiments offre une chance de salut. Dupuy de Lôme ne l'ignorait pas ; il avait prédit dès 1843, au retour de son voyage d'Angleterre, que les vaisseaux de guerre finiraient par être construits en fer. On ne l'avait pas cru. Quand il devint l'arbitre de toutes les décisions, le moment n'était pas venu. On l'a devancé, en confirmant ses prévisions et en adoptant ses premières vues.
Le succès du Caton et de VArieU l'un et l'autre mus par une hélice, fit honneur à son nom et commença une réputation qui devait grandir sans cesse. Le Caton et l'Ane/, pour Dupuy de Lôme, étaient des essais. Ses espérances allaient bien au delà. Sans
s'effrayer de Tinsuccès récent que d'autres avaient subi en appliquant le nouveau propulseur à la frégate Pomonè, sans s'attarder aux. timides essais entrepris sur le Charlemagne pour faire de l'hélice un modeste auxiliaire, il fit, sans y être invité par ses chefs, Tétude complète d'un navire à vapeur à grande vitesse et le proposa au conseil des travaux. Le conseil, hésitant et timide quoique fort éclairé, loua la hardiesse du projet, en admira la grandeur, mais le repoussa, w Mieux vaudrait, disait-on, tenter des essais successifs. » Dupuy de Lôme, déjà célèbre, s'adressa plus haut et triompha.
. Les navires à vapeur avaient transporté des armées, mais, impuissants à combattre,*ils ne luttaient que de vitesse. Agile et bien armé, le Napoléon a été le grand "effort et est resté le chef-d'œuvre de la marine de guerre. M. Guizot, chargé du ministère de la marine, sur le rapport du prince de Joinville, ea avait décidé l'exécution. La république de 1848 le fît achever et pour lui faire honneur changea le nom de Napoléon en celui de Vingt-Quatre Févriei^ sous lequel l'ont connu quelques vieux ouvriers du port.
Dupuy de Lôme, dans cet admirable et long travail qui, du haut rang qu'il occupait dans son corps. Ta fait passer sans contestation hors de pair, a eu ua collaborateur modeste, auquel il se plaisait à exprimer sa reconnaissance, et qu'il serait injuste d'oublier. M. Joffre, ingénieur chargé des bateaux à. vapeur à Toulon en 1839, lorsque Dupuy de Lôme y arriva en sortant de l'école d'application, était très instruit et très habile; sa géométrie était savante et sûre, il brillait dans le cabinet. Méritant la confiance, il ne l'inspirait pas. Dupuy, tout au contraire, savait
exciter l'ardeur et faire partager la certitude du succès; ils s'entendaient et se complétaient, et les premiers rapports de M. Joffre signalent chaleureusement les qualités éminentes du jeune collaborateur placé sous ses ordres. M. Joffre était devenu directeur à Indret pendant la construction du Napoléon. Dupuy a tout combiné, tout décidé; il a droit à tout l'honneur; mais quand un calcul difficile se présentait sur la route, après en avoir deviné de tête le résultat, il cherchait et trouvait chez M. Joffre un conseiller utile et sûr. Leur correspondance a duré aussi longtemps que les travaux, et l'ancien chef, heureux d'être utile, plein d'admiration pour le jeune ami qui réalisait ses prédictions, a considéré modestement son rôle comme une marque de confiance dont il était fier, et que Dupuy aimait h. rappeler.
On sait comment le merveilleux navire, dès le début de la\guerre de Crimée, montra sa puissance et sa force. Lorsque les flottes combinées de France et d'Angleterre se présentèrent devant les Dardanelles, le Napoléon, remorquant le vaisseau amiral Ville de Pmns^ se riant des vents contraires et des courants du Bosphore, prit la tête et franchit le détroit. La flotte anglaise, habituée à donner Texemple, étonnée cette fois de ne pouvoir le suivre, attendit frémissante, pendant plus d'une semaine, le secours d'un vent favorable. On devine l'orgueil de nos officiers, l'allégresse de nos marins, l'admiration, la surprise et l'inquiétude de nos rivaux. Dupuy de Lôme, doublement digne d'envie, ne connut celte fois ni l'amertume, inséparable, dit -on, des grands succès, ni les ennuis précurseurs de la gloire. Le Napoléon n'avait pas de rival ; toutes les nations vou*
lurent Timiter. L'illustre ingénieur avait transformé, en élevant la France au premier rang, la marine de guerre de l'Europe. Plus d'un constructeur, impatient d'adopter les nouveaux types, introduisait dans les navires inachevés, dont le plan primitif ne le comportait pas, une machine à vapeur et une hélice. L'aménagement devenait difficile. Dupuy, pour atténuer les inconvénients, trouva un artifice étrange et nouveau. Coupant le navire en deux par le travers de la maîtresse section, pour accroître la longueur, il faisait glisser sur la cale la poupe inachevée, et la reliait ensuite à l'avant par un habile assemblage. L'exécution était difficile, le résultat fut satisfaisant.
Dupuy de Lôme, appelé en 1857 à la direction du matériel de la marine, devenait le chef officiel de ceux qui depuis longtemps le nommaient leur maître. Mieux que personne il pouvait imprimer aux travaux un caractère d'ensemble et de suite. Dupuy de Lôme avait un merveilleux instinct pratique et au plus haut degré ce que les navigateurs appellent le sens marin. Prompt à se résoudre, il entrait dans les idées nouvelles, hardiment, presque sans calculs, il prenait pour jalons, quelques formules simples souvent empiriques, qui, rectifiées par son expérience et son jugement, ne l'ont jamais égaré. Il jugeait d'un coup d'œil et transformait les projets.
La responsabilité était grande. Une erreur signalée ne fait pas d'amis, une amélioration proposée crée un ennemi, un changement imposé le rend irréconciliable. On admirait Dupuy, mais on lui résistait. Chacun reconnaissait sa supériorité sur les autres, mais bien peu, pour leur compte, s'inclinaient devant elle. Il préparait, on n'achevait pas; ses projets, dans
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les ports, soulevaient des objections nouvelles. Malgré sa facilité, fortifiée par une longue pratique, Diipuy, sans pouvoir tout faire, se déclarait responsable de tout. Sa loyauté passait inaperçue. Ses contradicteurs triomphaient. Il avait accepté de nouveaux devoirs, il renonça sans regret à une situation à laquelle toutes ses méditations et tout son temps auraient eu grand 'peine à suffire.
Les batteries flottantes, heureux commencement d'une flotte nouvelle, pouvaient, sous leur épaisse cuirasse, braver les feux les plus terribles; Kinburn avait montré leur puissance d'attaque, mais elles craignaient la tempête et ne pouvaient marcher sans remorqueur. Dupuy de Lôme, encouragé, soutenu et consulté souvent par l'empereur Napoléon III, féconda ridée nouvelle et voulut, en même temps que des canons ennemis, triompher des vents et des eaux. La frégate la Gloire dépassa toutes les espérances. Les boulets, sur sa coque, ne laissaient qu'une légère empreinte. Le terrible navire pouvait prendre son temps, se ruer sur son adversaire, Péventrer du premier choc, aussi tranquille au milieu d'une escadre ennemie qu'un lion entouré d'un troupeau de moutons.
La puissance des instruments de destruction est sans limite. Quelle que soit la cuirasse, on peut la percer; mais quel que soit aussi le projectile, on peut préparer la cuirasse qui le brave. Où s'arrêtera-t-on ?
Un vieux conte autrefois récité à Jupiter, s'il faut en croire Rabelais , par un dieu de l'Olympe sera malheureusement leçon perdue :
« Ce vénérable père Bacchus, lequel voyez cy à face cramoisie, avoit pour soy venger des Thébaîns
ung renard fée, de mode que quelcque mal et dommaige qu'il fîst, de beste du monde ne seroit prins ne offensé. Ce noble Vulcan avoit d'aerain monesian faict ung chien, et à force de souffler, l'avoit rendu vivant et animé; il estoit pareillement fée, de mode que à l'exemple des advocats de maintenant, il prendroit toute beste rencontrée. Advint qu'ils se rencontrarent. Que feirent-ils? Le chien, par son destin fatal, doibvoit prendre le regnard. Le regnard, par son destin, ne doibvoit être prins.
« Le cas fut rapporté à votre conseil. Vous protestâtes non contrevenir aux destins. Les destins estoient contradictoires. La vérité, la fin, l'effet de deux contradictions ensemble , feut déclairé impossible en nature. Vous en suastes d'ahan. •
« Les animaux, par un sage conseil, furent convertis en pierres, et Jupiter fut mis hors toute perplexité. »
Les hommes de mer, dans les cas difficiles, se tournaient vers Dupuy de Lôme : il était toujours prêt. La Compagnie des services maritimes des Messageries impériales avait perdu un très habile ingénieur anglais, M. Barns, au moment où il projetait la transformation des ateliers et commençait la réforme des machines. Deux de ses compatriotes, associés à ses études et confidents de ses secrets, disaient-ils, prétendaient les exécuter sans contrôle et sans discussion. La compagnie repoussait leurs exigences; leur retraite la mit en grand embarras. Dupuy de Lôme fut appelé. Il fallait démêler les convenances des organes inachevés, les déchiffrer pour les rendre utiles, et pénétrer le secret des principes. Les problèmes succédaient aux problèmes, toujours difficiles
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et nouveaux. Comme Ciivier en présence d'ossements dispersés, Dupuy de Lôme sut deviner,, reproduire les organers absents. Plus heureux même que le grand anatomiste, il lui fut donné de faire la preuve : avec l'intégrité ces grands corps retrouvèrent la vie, je veux dire le mouvement et la force.
Le problème de faire passer un train de wagons tout chargés des rails de France sur ceux d'Angleterre touchait de plus près aux intérêts publics. Dupuy- de Lôme calcula tous les détails de la solution pour un bateau qu'il nommdiii porte-train. Rien n'était oublié, pas même les oscillations mises en rapport avec les mouvements des vagues pour atténuer les chances du mal de mer. Si l'on préfère un. jour ce système si simple au dispendieux et périlleux tunnel, quelques années de travail et une dépense première d'une centaine de millions suffiront pour abréger la traversée en supprimant les plus grands ennuis.
Depuis près d'un siècle déjà, la direction des ballons était tenue pour pratiquement impossible; la théorie contre elle n'allègue aucun principe. Les oiseaux volent, on ne peut le nier, ni voir dans les ailes un miracle. Pour diriger dans les airs une masse, si pesante qu'elle soit, les mécaniciens ne demandaient qu'une force. L'ouragan, pour qui s'avance avec lui, est sans péril, sans menace et sans bruit; il peut tourbillonner au-dessous de la nacelle aérienne, déraciner les chênes, faire rugir la mer, sans caresser même d'une brise légère l'aéronaute qui s'y abandonne. Quand à.ses pieds les campagnes •et les villes se précipitent et se succèdent, il semble planer dans le ciel; la tempête pour lui n'a pas de iriugissements. La flamme d'une bougie allumée dans
la rapide nacelle s'élèverait aussi tranquille et aussi droite qu'à l'abri des murailles de la chambre la mieux close. Mais dès qu'on veut lutter contre l'impétueux élément, il faut produire une grande force. Comment? la grande force exige une lourde machine, la lourde machine un ballon de grand volume, auquel Tair résiste en raison de la surface. Le cercle n'est pas vicieux, mais incommode.
Lorsque les circonstances imposèrent ce problème à Dupuy dé Lôme, l'étude des bateaux sous-marins l'y avait préparé. Les cas sont différents, les théories semblables. Si l'eau, plus résistante, offre un meilleur appui, elle est plus dangereuse à qui n'est pas poisson, que l'air à qui n'est pas oiseau. Quelle sera la force motrice ? Le vent. C'est l'adversaire à vaincre. La vapeur? Le foyer est un grand péril. L'inventeur Giffard a osé le braver. La tentative a fait frissonner son courage; il ne l'a pas renouvelée. Faut-il se contenter de la force humaine et ramer dans les airs? C'est une faible ressource. Dupuy de Lôme s'en contenta. On fera mieux sans doute, et de brillants succès en promettent de plus grands encore; mais les mgénieux auteurs des tentatives nouvelles s'inclinent loyalement devant leur illustre prédécesseur. Habiles à appliquer ses principes, ils conservent intacte la suspension, sans laquelle rien n'eût été possible.
Beaucoup d'aéronautes avant Dupuy de Lôme avaient proposé, essayé même l'emploi de l'hélice, mais sans calculer ni la puissance ni le rendement; ils avaient tenté au hasard des essais promptement oubliés. Il fallait avant tout se préparer à subir des pressions très diverses. Pour éviter la rupture à de grandes hauteurs, il faut perdre du gaz. Comment Iç
remplacer? La nature, à qui Ta étudiée, fournit les meilleurs modèles. En adoptant Thélice comme propulseur, Sauvage songeait, dit-on, à la queue des poissons. Dupuy de Lôme, retrouvant une idée ingé-» nieuse et complètement oubliée de Meunier, utilisa dans les ballons Tadmirable principe de leur vessie natatoire. Un ballonnet plein d'air, plongé dans Thydrogène du grand ballon, communique avec une pompe à air qui, mue par Téquipage, peut, en refoulant Tair ou en l'aspirant, y accroître ou y dinainuer la pression, par conséquent le volume, sans qu'aucun mélange de gaz soit possible. Une forte brise soufflait le jour de l'épreuve. Dupuy de Lôme n'en tint pas compte. Le ballon était monté par quatorze personnes. Neuf formaient l'équipage. L'hélice tourna bidtitôt : on vit, à des sigqes convenus, le goiivernaîl exercer son action. On luttait donc contre l'air, car dans un système livré au vent on ne pourrait aucunement gouverner.
Deux heures après le départ, on recevait de Noyon la dépêche : « Réussite complète sur tous points ; nos voyageurs bien portants et ravis ».
Le vent faisait 60 kilomètres à l'heure. On ne pou» vait le vaincre, mais on avait lutté. Une déviation de 12 degrés donnait la mesure de la force; elle aurait pu, la science en répond, imprimer au ballon, dans un air tranquille, la vitesse de nos anciennes diligences. On fait mieux aujourd'hui; on fera mieux encore, mais le nom de Dupuy. restera le premier. Le ballon de Vincennes est la galère de la marine aérienne.
C'est au milieu de sa famille, $ans se soucier du vacarme des enfants, que Dupuy de Lôme dessina
ses plans les plus, admirés. Absorbé par la méditation , on pouvait entrer et sortir sans qu'il s'en aperçût. Quand on l'appelait pour les repas, il répondait : « J'y vais! » et neAougeait pas.
Le soir du lancement du Napoléon, l'amiral Hamelin, préfet maritime de Toulon, recevait, dans un grand dîner, une députation présidée par M. Dufaure. Le héros de la fête se faisait attendre. On ne le retrouva que vers la fin du repas, immobile et pensif devant son œuvre splendidement pavoisée et repassant, pour ne les oublier jamais, les joies de cette belle journée.
Lorsque, satisfait de son œuvre, honoré de tous, heureux, dans sa famille, Dupuy de Lôme, fatigué par l'âge, voulut se préparer une retraite, il hésita entre le lieu chéri de sa naissance et la Provence, oîf il avait accompli ses plus beaux travaux. La Provence l'emporta. Entreprenant et actif comme aux jours de s.on enfance, il imaginait des problèmes nouveaux, combattait le phylloxéra, étudiait le jardinage, luttait contre le sol aride et desséché, et promettait aux pauvres habitants, toujours menacés de la soif, d'arroser en tout temps leurs campagnes. Il fît des barrages, capta des torrents, creusa des puits, et, pour faire mouvoir les pompes, remplaça la vapeur par le vent. En attendant la promenade sous les ombrages assurés de l'avenir, il plantait et transportait, avec des engins de son invention, les plantes tropicales qui se plaisent sur ce sol brûlant.
La santé de Dupuy de Lôme, toujours robuste aux jours de travail, déclinait rapidement pendant les années de bonheur et de repos. Son mal était sans espoir. Il revint à iParis. La science conseilla une opé-
ration douloureuse. Dès le lendemain, un chirurgien illustre, son confrère et son ami, entre dans sa chambre k l'improviste accompagné de ses aides. « Êtes- vous prêt? » lui dit-il. Le vieux Breton, sans répondre, s'agenouilla avec effort; évoquant peutêtre le souvenir de la vieille église de Ploemeur, il fit une courte prière, puis, s'étendant sur son lit de douleur : « Faites, dit-il, de mon corps ce que vous voudrez ». La science a ses limites; l'opération réussit, elle prolongea ses souffrances. Il s'éteignit, toujours calme et serein, en rêvant jusqu'à sa dernière heure de la marine, de la France et de la belle Provence, sa seconde patrie.
ÉLOGE HISTORIQUE
DE
YVON-VILLARGEAU
Messieurs,
Les éloges prononcés depuis deux siècles par vos secrétaires perpétuels forment un tableau, presque complet déjà, des variétés infinies de mérites divers auxquels la science a procuré une célébrité passagère ou réservé une gloire à jamais durable.
Les uns, ce sont parmi nous les moins rares, ont comme écoliers mérité le premier rang; on les a vus briller dans les examens, triompher dans les concours. Jeunes encore, leurs preuves étaient faites. Les portes de l'Académie se sont ouvertes pour eux sans qu'ils aient eu besoin d'y frapper.
D'autres, moins dignes de louanges que d'admiration, négligent dans leur enfance la tâche commune des écoliers, terminent sans éclat leurs études, qu'ils abrègent, redoutent les examens, fuient les concours, et apparaissent dans les hautes régions de la science sans qu'on les ait vus sur la route. On les regarde
avec une légitime défiance. Leursavoir est-il sérieux? Où l'ont-ils puisé? Quel maître répond d'eux? Qui leur a donné licence d'inventer? Ils inventent cependant, démontrent avec rigueur, discutent avec compétence, s'imposent, mais lentement. Heureux s'ils n'entendent pas jusqu'à leur dernier jour reprocher à leur langage, sans qu'on puisse les reprendre d'erreur, l'oubli volontaire des traditions qu'ils ignorent et des règles qu'ils n'ont pas apprises.
Tel fut Yvon-Villarceau.
Il naquit à Vendôme le 15 janvier 1813. Son père, ancien négociant, s'était retiré dans celte ville avec une fortune qui, dans une vie très simple, lui permettait l'aisance. Le petit Antoine, intelligent et précoce, fit ses. études au collège à partir de la classe de troisième seulement. L'Université, à cette époque, favorisait l'internat. Le collège de Vendôme, pour vaincre la résistance des familles, ne recevait pas d'externe dans les basses classes. M. Yvon, voulant garder son fils, l'envoya dans une institution transformée aujo.urd'hui en école primaire. Sans se refuser à l'étude, l'enfant lui dérobait le plus de temps qu'il pouvait : il faisait ses devoirs dans un atelier, 'four à tour menuisier, serrurier, tourneur, mécanicien et horloger, pour réussir à tout il n'avait besoin -d'aucun maître.
L'Université imposait alors aux professeurs non seulement le respect, mais l'habitude des pratiques religieuses. Sous le règne de Charles X, les exigences s'accrurent; un des maîtres les plus estimés du collège, M. Valette, bon pédagogue mais franchement' libre penseur, fut invité à donner sa démission.
La persécution en 1825 s'arrêtait là. M. Valette ouvrit une école libre ; on ne se demanda pas si les
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'lois permettaient de la fermer; il y organisa un cours de musique. De cet enseignement, nouveau à Vendôme, naquit une société philharmonique. Yvon demanda à faire sa partie. C'était un basson qui manquait. Yvon obtint de son père la permission d'en acheter un, pas trop cher toutefois et, conséquence probable, de qualité médiocre. Le jeune musicien porta son choix sur un instrument de bonne marque, mais vieux et hors d'usage. Peu lui importe, il a. un atelier, il est industrieux, il se sent musicien : en faut-il davantage, quand on a le temps, pour devenir un excellent luthier? Il y réussit; mais le basson devint sa principale étude. Pour se débarrasser des autres, à l'âge de quinze ans il demanda une dispense d'âge, et fut reçu bachelier à Orléans.
Son père, croyant ses études terminées, fit entrer le jeune bachelier comme apprenti dans une pharmacie de Vendôme; mais il n'entendait rien à la vente, on l'engagea à changer de carrière.
Yvon avait perdu sa mère en 1828. Son père, sentant lui-même sa fin prochaine et confiant dans son fils, auquel il ne pouvait laisser aucun guide, usa de la faculté accordée par le Code civil pour l'émanciper avant l'âge. Reconnaissant à son fils toutes les capacités nécessaires pour gérer et administrer lui-même ses biens et revenus, M. Yvon, sain de corps et d'esprit, le 9 avril 1829, fît mettre hors de tutelle le jeune Antoine, âgé alors de seize ans et trois mois.
Quelques semaines après, l'enfant, libre de toute contrainte, n'avait même pas po.ur frein le souci de l'avenir. Sa modeste fortune était un danger : il l'envisagea sans effroi et vint habiter Paris.
Une circulaire adressée en 1848 à ses concitoyens
de Loir-et-Cher nous apprend quelle fut d'abord sa principale préoccupation.
Dégoûté de la royauté citoyenne — c'est lui qui parle — , il s'était fait saint-simonien. Le mauvais vouloir du gouvernement lui rendit la tâche impossible.
Cette tâche surpassait ses forces. Oubliant que nul n'est prophète en son pays, il avait voulu réformer sa ville natale et converlir au saint-simonisme les habitants de Vendôme. Revêtu d'un costume semblable à peu près à celui des écoliers du moyen âge, il monta sur une estrade, et en pleine rue, un jour de marché, il proposa son programme à la foule indifférente et surprise : A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. L*es gendarmes l'interrompirent. Sans consulter le gouvernement, qui n'eut dans cette affaire ni bon ni mauvais vouloir, le juge d'instruction donna au jeune apôtre, qui précisément se trouvait propriétaire de la maison où on le lui amena, le conseil de retourner à Paris.
(c Si faible et si obscur qu'on soit, s'écriait à la même époque Mme George Sand, mandée, dans une occasion moins grave encore, chez le juge d'instruction de Blois, on peut obtenir de la miséricorde d'un ennemi qu'il vous tue ou qu'il vous enchaîne. »
Yvon, suivant en cela l'exemple de Mme Sand, ne sollicita ni la captivité ni la mort, il ne les aurait pas obtenues; le juge, ancien ami de son père et qui l'avait connu enfant, lui fit promettre, pour toute persécution, de ne plus prêcher à Vendôme.
De retour à Paris, le jeune saint-simonien vit l'annonce d'un concours d'admission au Conservatoire de Musique; il se présenta sans préparation et fut admis. Attentif à toutes les leçons, assidu à tous les
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exercices, à la fin de la première année d*étude, en 1834, il obtint le prix de basson. Il avait concouru sur son instrument de Vendôme, celui qu'à Tâge de quatorze ans il avait réparé et perfectionné de sa main. Content de ce succès, il demanda un congé et partit pour rÉgypte avec son ami Félicien David, élève comme lui du Conservatoire . Tourmentés tous, deux par une inquiète curiosité de voir et d'apprendre, pressés par le zèle de bien faire, ils allèrent offrir au père Enfantin leur obéissance et leur dévouement.
Fidèle à sa maxime : A chacun selon sa capacité, le Père fît agréer à Méhémet-Ali le jeune lauréat du Conservatoire comme professeur de musique à Técole de cavalerie de Gizeh. Yvon versait les appointements dans la bourse commune avec la plus grande partie de ses revenus personnels. On raconte même que, dans un jour de détresse, Félicien et lui allèrent exercer leur talent dans les cafés du Caire et rapportèrent d'abondants bakchich.
Les juges suprêmes de tous les mérites ne devinèrent ni le génie de FéUclen, ni la vocation scientifique d'Y von. Les deux amis revinrent en France dégoûtés de Tapostolat, mais riches de souvenirs, fortifiés par le commerce intime de quelques esprits éminents, et fidèles pour toute leur vie aux généreuses sympathies de leur jeunesse.
Yvon avait alors vingt-quatre ans; il se présenta à PÉcole Centrale en ajoutant à son nom, comme pour rompre avec le passé, celui de Villarceau, emprunté à une terre qu'il a léguée à la Ville de Vendôme. Il fut admis sans préparation, comme il l'avait été au Conservatoire. Un tel succès serait aujourd'hui impossible. Les examinateurs, si le candidat ne satisfait pas
aux conditions prescrites, n'ont plus le droit de Ten dispenser. Ainsi le veut la justice, il est permis de le regretter. Lorsque Poinsot se présenta à l'École Polytechnique en 1794, l'examinateur, après avoir apprécié par ses réponses en géométrie la finesse et la force de son esprit, lui proposa une équation à résoudre : « Je ne sais pas l'algèbre, répondit Poinsot sans hésiter; mais si vous voulez bien nie recevoir, je vous promets d'avoir appris, avant d'entrer à l'école, le livre entier du citoyen Bezout. »
Poinsot fut admis et devint la gloire de sa promotion. Si un candidat aujourd'hui osait l'imiter, Texar niinateur lui rirait au nez ; il ne faudrail ni l'en blâmer ni l'en louer : il n'a plus le cho^
Villarceau étudiait avec ardeur et succès, il excellait surtout aux travaux graphiques. Les épures les plus compliquées étaient pour lui un amusement et un jeu. Une élégante découverte a récompensé son zèle.
Les sections du tore avaient été étudiées, classées et discutées. Deux séries de cercles sont évidentes. Aucun géomètre n'en avait soupçonné une troisième. Elle existe cependant et Villarceau l'a découverte. En faisant, pour le plaisir d'exécuter un beau dessin, l'épure de l'intersection dans un cas simple, il vit les points du rabattement se ranger sur la circonférence d'un cercle. L'apparence peut tromper, Villarceau le savait, mais le géomètre n'eut besoin d'aucun aide pour démontrer la vérité révélée à l'artiste.
Quand Pythagore, dit-on, trouva le carré de l'hypoténuse, dans l'élan de sa joie il sacrifia cent bœufs. Cette histoire, vraie ou fausse, n'a rien d'invraisemblable.
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Qui pourrait cependant définir la beauté, l'élégance et même, question moins difficile, l'importance d'un théorème de géométrie? Le problème est délicat : gardons-nous de le résoudre. On nous demanderait bientôt pourquoi une poésie est belle et l'on pourrait en venir à des questions plus mystérieuses encore. La beauté ne s'explique ni ne se discute : c'est le premier, je serais tenté de dire le seul principe de l'esthétique.
Le hasard a écrit un beau théorème sur le cahier d'épurés de Villarceau ; en sachant l'y lire et le démontrer il a enrichi la science. Le théorème de Villarceau est classique.
Villarceau, lauréat du Conservatoire, n'était pas considéré comme musicien; inventeur d'un beau théorème de géométrie, on lui a refusé le nom de géomètre; auteur d'une théorie des voûtes approuvée par les meilleurs juges, on lui contestait le titre d'ingénieur, et comme il avait négligé le calcul des perturbations, j'ai même entendu dire que, comme astronome, il n'était pas théoricien. Nous pouvons en conclure sans nous tromper qu'il était mieux que tout cela.
Lamé et Poncelet ont examiné successivement deux mémoires de Villarceau sur la théorie des arches de pont, et demandé pour eux la plus haute approbation de l'Académie. Poncelet, comme pour doubler le poids déjà si grand de son opinion, a fait précéder son rapport sur le second de ces mémoires, d'une étude complète sur l'histoire déjà longue et non encore terminée aujourd'hui de ce problème si difficile àrésou dre qu'il n'est pas même facile à énoncer.
Quand une voûte porte sans fléchir les poids qui la
chargent, que se passe-t-il dans son intérieur? quels sont les efforts de chaque voussoir pour repousser ceux qui le pressent et renverser les culées ? Le frottement joue un rôle, la compressibilité n'est pas indifférente, l'incertitude de ces forces élémentaires embarrasse Tétude de leurs résultantes. Quand une arche de pont a résisté à une première épreuve et que les charges n'augmentent pas, quelle est l'arme du temps pour la détruire? Villarceau ne suppose pas le pont construit, et, sans se placer même, comme on l'avait fait avant lui, en présence d'un projet qu'il faut juger,, il prend pour inconnues — c'est là la nouveauté de son travail — les meilleures dimensions à adopter.
Villarceau, par son petit patrimoine et par la simplicité de ses goûts, était dispensé, comme autrefois Descartes, de faire de la science un métier. Content d'avoir produit des idées utiles, il laissa à d'autres le soin de les appliquer. Jamais il n'a construit de ponts.
Un homme excellent, Lambert Bey, brillant élève de notre École Polytechnique, avait, sous le beau ciel de l'Egypte, dirigé vers l'étude des astres les pensées du jeune Yvon. Changeant une fois encore de direction, le lauréat du Conservatoire, diplômé comme mécanicien et inventeur d'une belle théorie des voûtes, fit de l'astronomie le but définitif de ses efforts.
Ses premières recherches sont relatives à l'orbite des planètes.
Ici, comme dans la théorie des ponts, d'attentives réflexions sont nécessaires pour comprendre l'énoncé du problème. On aperçoit une planète, la direction du rayon visuel est seule connue : on peut la suppo-
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ser à toute distance. Les observations, si nombreuses qu'elles soient, comme elles ne sont jamais simultanées, ne peuvent faire connaître de triangle dont la planète soit le sommet. Le problème semble insolilble.
L'orbite, heureusement, est en grande partieconnue à l'avance. Soumise aux lois de Kepler, la planète parcourt d'une marche régulijère une ellipse dont le soleil est le foyer. Le nombre des inconnues se réduit à cinq. Trois observations auxquelles on adjoint les temps qui les séparent peuvent fournir les cinq équations nécessaires. Gauss, toujours rigoureux et précis, n'en a pas supposé davantage. Le zèle des astronomes multiplie les données; les documents sont surabondants, mais l'embarras des richesses n'est jamais un mal sans remède; il faut en-profiter, si Ton peut. Tel est le problème résolu par Villarceau; il n'était pas nouveau, mais son analyse fut remarquée. L'Académie des Sciences ordonna l'insertion de son mémoire dans le Recueil des savants étrangers^ et Arago, sur le jugement qu'on faisait de lui, offrit au jeune savant une place d'élève à l'Observatoire : il croyait appeler un calculateur. C'est à l'observation que le nouvel astronome voulut s'appliquer d'abord. Tout le préparait à y exceller. Ouvrier dès son enfance, il devinait toutes les délicatesses des instruments; un rapide coupd'œil lui montrait les obstacles, il était prompt à les écarter; son oreille, exercée aux quadruples croches, divisait la seconde en dix parties égales, et pour l'exactitude des angles, confiant dans la théorie des moyennes, il ne mettait aucune limite à ses ambitions, qui doublaient presque toujours, triplaient quelquefois, la durée de ses recherches. Mais
quand il avait observé toute la nuit, Villarceau calculait tout le jour : la moisson scientifique était double.
Les travaux de Villarceau sont nombreux; il nous faut abréger et supprimer.
Les étoiles doubles Font occupé à plusieurs reprises : il en a perfectionné, simplifié et souvent appliqué la théorie. Le problème consiste, comme celui de Torbite des planètes, à déterminer l'orbite d'une étoile qui se déplace : l'inconnue est la même, mais les données sont très différentes.
Quand nous étudions une planète, nous tournons comme elle autour du Soleil : le déplacement connu du point de vue devient une des ressources du problème.
En présence d'une étoile nous restons immobiles. Les chétives dimensions de notre orbite sont tenues pour nulles. Les observations, fussent-elles séparées par un intervalle de six mois, sont faites du même point : les soixante-douze millions de lieues parcourues par la Terre ne valent pas qu'on en tienne compte. Le Soleil qui fait tourner l'étoile n'est pas le nôtre, rien ne signale le lieu du foyer. Les temps sont longs, les angles petits. Le problème est beau et difficile. Savary l'avait résolu, sans faire d'application certaine. Villarceau a simplifié et étendu la solution et obtenu, en appliquant ses formules, des résultats presque certains : c'est beaucoup sur un tel sujet.
Les inégalités du sphéroïde terrestre sont un sujet d'étude infini : la trace laissée par Villarceau est profonde.
La terre est ronde et aplatie aux pôles, les méridiens sont des ellipses, l'équateur un cercle.
Tels sont les résultats d'une première approxima-
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tion. Quand on regarde de plus près, ni les méridiens ne sont des ellipses, ni les parallèles ne sont des cercles.
Les opérations, a dit Fontenelle en parlant de la géodésie du xviu® siècle, ne demandent pas une fine théorie, mais une grande adresse et une grande sûreté à opérer. L'adresse s'est accrue, les instruments se sont perfectionnés, et la théorie, pour n'être pas vaincue, a dû réunir ses plus fines ressources.
Les montagnes et les vallées sont hors de cause. Leur définition géométrique passerait de bien loin les ressources de la science mathématique. La surface du globe, bossuée en tous sens, n'est pas celle que la science aspire à connaître : un tel problème serait sans espoir. Les formules supposent tout nivelé, la surface inconnue est perpendiculaire au fil à plomb. Telle est sa définition.
Chaque point, pour ainsi dire, présente une singularité. Villarceau les a poursuivies sur toute la surface de la France avec une persévérance admirable et une sagacité plus admirable encore.
Puissant avait conclu des mesures connues de son temps que les deux parties de la France, séparées par le méridien de Paris, appartiennent à deux ellipsoïdes différents, l'un allongé, l'autre aplati.
Tout était donc remis en question : il fallait découvrir le secret de ces anomalies et, avant tout, en constater la réalité. C'était une grande entreprise. Le télégraphe électrique vint heureusement faire disparaître toute inquiétude sur la partie la plus difficile du problème : la détermination des longitudes.
On peut, sans connaître la forme du globe, j'oserai dire, et sans s'en soucier, déterminer la longitude et
la latitude de chaque point. La longitude est donnée par la détermination de l'heure : connaître la différence des heures au même instant en deux points différents, c'est connaître la différence des longitudes. La détermination semble facile : une montre réglée à Pafis avance ou retarde par rapport à celle d'un autre observatoire, la différence mesure celle des longitudes. Si l'étoile qui passe à minuit au méridien de Paris passe à minuit 9™20* à celui de Greenwich, la différence des longitudes est 2° 22' 14" ; mais un chronomètre n'est jamais parfait; les méthodes* astronomiques fondées sur l'observation de la Lune et des étoiles voisines n'atteignent jamais non plus la perfection que l'on veut sans limite. Les signaux électriques aujourd'hui satisfont les plus exigeants. Régler une montre. en un point donné est pour les astronomes un problème facile . La communication instantanée de deux observatoires permet la comparaison. Le problème aujourd'hui est parfaitement résolu; personne n'y a plus contribué que Villarceau.
La latitude est la distance du pôle à l'horizon. Un astronome muni de bons instruments n'a sur elle aucune inquiétude.
Lorsque, pour chaque pointdu globe, la latitude et la longitude sont connues, on peut sur la Terre, supposée sphérique, marquer exactement toutes les places : ainsi font les géographes; il-s s'exposent, s'ils opèrent avec rigueur, à d'inacceptables contradictions.
Disons immédiatement la plus choquante. Il arrive non loin de Moscou qu'^n marchant vers le nord sur un même méridien on voit la latitude diminuer, de peu, bien entendu, et pendant peu de temps, mais le fait est certain.
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Les points d'une même contrée s'enchaînent par des triangles dont ils sont les sommets : on calcule les triangles, et leurs dimensions font connaître, si la forme du globe est connue, les longitudes et les latitudes : toute différence révèle une anomalie.
Villarceau, dans la discussion de ces problèmes, a montré plus que de l'habileté.
Toute discordance peut s'expliquer de deux manières : ou la surface terrestre est irrégulière, ou les observations sont imparfaites. Villarceau, qui, recommençant drxj vingt et même trente fois chaque mesure, avait plus que personne le droit d'écarter la seconde hypothèse, n'en a pas moins donné pour prononcer une règle remarquable et précieuse. Le théorème de Villarceau sur les attractions locales est indépendant du nombre, de la grandeur et de la position des masses troublantes. Si la relation qu'il fait connaître n'est pas vérifiée, il n'y a pas d'explication à chercher; les mesures sont fautives; si la vérification réussit, par une raison contraire, on peut avoir confiance : l'accord fortuit de mesures inexactes n'est pas un accident qu'on puisse craindre.
Les discordances sont petites, il faut autant d'habileté pour les découvrir que de conscience scientifique pour en tenir compte. La célèbre discordance d'Evaux s'élève ài 7 secondes : c'est la différence entre les latitudes d'un petit village des Vosges successivement déduites de mesures très certaines et de triangulations irréprochables. Sept secondes représentent 200 mètres : l'incertitude qui fait scandale représenté la courbure de l'eau à la surface d'un bassin circulaire parfaitement tranquille de 100 mètres de .rayon.
Les études de Villarceau sur les chronomètres n'ont pas exercé tine influence proportionnée à la science qui s'y révèle et au long travail qu'ils ont exigé.
Les calculs s'adressent à ceux qui utilisent les chronomètres, non aux constructeurs. Villarceau étudie les causes perturbatrices et le moyen d'en amoindrir l'influence. Les défauts sont tenaces. Villarceau veut les utiliser, non les corriger. Il les représente par une formule. Un cas connu de tous est celui d'une avance proportionnelle au temps. Si la montre avance, par exemple, d'une seconde par jour, d'un dixième de seconde en deux heures vingt-quatre minutes, de dix secondes en dix jours, la correction résulte d'une règle de trois, et l'instrument est parfait.
Villarceau, acceptant une idée déjà proposée avant lui, sans cependant s'accorder entièrement avec ses prédécesseurs, applique aux variations les théories générales de l'analyse infinitésimale et représente la marche d'une montre par la formule de Taylor. La raison en est simple ; la formule de Taylor représente toutes les fonctions. Il faut cependant faire quelques réserves. Tout accident, petit ou grand, change les fonctions, par conséquent la série, et les accidents sont toujours à craindre.
Villarceau suivait jusqu'aux dernières limites les conséquences de ses formules : aucune discordance n'était tolérée . Toutes les vérifications devaient réussir et réussissaient, car il recommençait tant qu'il pouvait rester un nuage.
Villarceau portait dans ses travaux mécaniques la même persévérance, la même habileté, la même passion d'exactitude.
Dans ses études sur les régulateurs de vitesse il a
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lutté d*habileté et de précision avec Texcellent constructeur Louis Breguet, notre regretté confrère et son collègue au Bureau des Longitudes, qui, dirigeant lui-même ses meilleurs ouvriers, suivit, en montant l'appareil, la comparaison minutieuse des faits avec les détails de calcul.
Tout est réglé. La machine est en marche : Villarceau tient le chronomètre, Breguet suit le compteur des tours : le chiffre prévu est dépassé. On recommence en échangeant les rôles : même déception. Le doute n'est plus permis ;.on essaie encore cependant : la vitesse annoncée n'est pas obtenue. « Je suis certain, dit Breguet, d'avoir scrupuleusement suivi vos chiffres. » Villarceau emporte les calculs, recommence tout , sans trouver une faute . C'est h Breguet de reviser son travail : chaque pièce est mesurée et pesée, tout est en règle. La théorie serait-elle en défaut? C'est la dernière hypothèse à admettre. Villarceau se souvient qu'il est ouvrier : il démonte tout et découvre une tête de vis un peu plus grosse que les autres; il donne quelques coups de lime, remet les pièces en place, et l'épreuve réussit.
Ce beau problème des régulateurs de vitesse qui, en présence de résistance et de puissance variables, imposent à, l'instrument une vitesse constante, avait été résolu par Foucault; mais jamais Téminent inventeur n'avait obtenu ni cherché une aussi complète perfection. On peut, dans leur rencontre sur le terrain commun, observer la différence des esprits.
Foucault n'aimait pas les chiffres. Perfectionner la théorie, meitre les principes en lumière était le but Constant de ses efforts. C'était aussi le but de Villarceau, mais les mêmes mots pour eux n'avaient pas
le mâme sens. Foucault, pour comprendre les causes, voulait abréger la route qui les sépare des effets obtenus. « A quoi bon abréger? disait Villarceau : quand l'algèbre s'en est emparée, le résultat nous appartient, le calcul des formules e§>t un plaisir de plus. »
Les juges sévères — Villarceau en a toujours rencontré — trouvaient son algèbre sans élégance. Si le reproche a un sens, il est certain qu'il le méritait.
Après plusieurs candidatures malheureuses, l'Académie des" Sciences le nomma le 19 juin 1867.
S'il a souffert de voir son mérite méconnu, les réunions qui préparent les élections et n'ont de secret que le nom lui ont apporté de précieuses consolations: Les jugements les plus flatteurs venus de haut et fortement motivés se produisirent chaque fois en sa faveur.
Un des doyens de notre Académie — il y a de cela vingt-cinq ans — reçut le lendemain d'une élection la première visite du concurrent heureux de Villarceau, savant de grand mérite — nos élus le sont toujours — auquel, en toute circonstance, il avait depuis longtemps témoigné le plus affectueux intérêt. Sans attendre les remerciements qu'il ne méritait pas, notre vieux confrère, pressant les mains du nouvel élu, lui dit : « J'ai voté selon ma conscience pour votre concurrent Villarceau »; il ajouta d'une voix émue : « Le résultat est suivant mon cœur ».
Cette anecdote, qui rappelle le souvenir de trois de nos confrères, semble mieux placée dans l'éloge de Villarceau que dans celui des deux autres.
Villarceau a été marié deux fois, et dans ses deux unions il a trouvé et rendu le bonheur.
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Mme Villarceau, la compagne de ses premiers travaux, avait su, sous sa direction, comprendre ses recherches et s'y associer. Nous le savions tous. Villarceau, pour rapprendre aux astronomes de Tavenir, a pris un moyen infaillible. En tête de l'un de ses plus beaux mémoires il a inscrit le témoignage impérissable désormais de sa reconnaissance :
« Les formules sur lesquelles repose ma méthode ont été, dit-il, l'objet de plusieurs applications numériques, qui ont été exécutées par Mme Yvon-Villarceau, après qu'elle en avait elle-même vérifié Texactitude analytique : la plupart de nos confrères de France et de l'étranger ont pu apprécier le dévouement aux intérêts généraux, et à ceux de la science en particulier, dont elle n'a cessé de donner les preuves; ils comprendront le sentiment qui m'a dicté la dédicace placée en tête de ce mémoire. Il est utile d'augmenter la liste encore peu nombreuse des femmes qui, par leur collaboration active et dévouée, ont contribué aux progrès de la science. Aux noms de Mme Lepaute, de Caroline Herschel et de miss Mitchell,. les astronomes ajouteront celui de Mme Yvon- Villarceau. »