LÉON FOUCAULT
Messieurs,
S'il est vrai, comme on Ta dit, qu'on puisse enseigner tout ce que Ton sait bien, il faut croire que jamais on n'a bien connu Tart d'inventer; il ne se transmet pas, et la production d'une idée nouvelle reste un don de l'esprit plus encore qu'uni fruit de l'étude.
La vie de notre ingénieux confrère en fournit un exemple et une preuve; confiant dans un esprit juste et fin et capable d'une patience obstinée, Léon Foucault, prompt à tout comprendre, aurait pu affronter en se jouant les épreuves imposées au début de nos carrières scientifiques, et briller dans tous les concours. Cette ambition ne fut pas la sienne. Son père, éditeur estimé de la belle collection des Mémoires sur l'histoire de France, s'était retiré à Nantes avec une modeste fortune. Le jeune Léon y suivit, sans se faire remarquer, les classes d'une petite école. Sa mère, devenue veuve, le ramena à Paris à l'âge de
dix ans. Externe d'abord au collège Stanislas, il s'y montra peu docile et peu studieux. Mme Foucault, sans se décourager, et d'accord avec le directeur du collège, remplaça les leçons communes par la règle plus flexible d'un répétiteur intelligent. Affranchi de la contrainte continue imposée par des exercices pour lui trop nombreux et trop longs, il promit de ne remettre à son maître que des devoirs excellents, tint parole ot, sans beaucoup d'ardeur, (ît de bonnes études; mais la méthode n'est pas à conseiller. Désireuse, comme toutes les mèresy d'assurer une carrière à son fils, Mme Foucault le décida à prendre parti pour la médecine. Elle pensait sans doute, comme un académicien du siècle dernier l'a soutenu dans une thèse disputée avec éclat, qu'un médecin doit être en même temps un mécanicien chimiste. La dextérité innée du jeune Léon à manier des outils de tout genre, son application obstinée à combiner d'ingénieux mécanismes, le prédestinaient, suivant elle, à exceller dans la chirurgie. Foucault commença ses études, et c'est un chirurgien peut-être que nous aurions & louer aujourd'hui si, dès les premiers pas, la viie du sang ne lui avait inspiré une répugnance qu'il ne voulut pas surmonter. Cédant à la pente naturelle de son esprit vers la physique, il offrit ses services comme préparateur d'un cours libre de microscopie, apprit rapidement ce.que son maître savait de pratique, et ne s'y arrêta pas. La lumière électrique servait aux expériences. Foucault trouva l'appareil imparfait, en étudia les inconvénients, et, pour première contribution aux applications de la science, il réussit heureusement à corriger le plus grave.
Le professeur de microscopie, le docteur Donné, rendait compte dans le Journal des Débats des séances de TAcadémie des Sciences; très perspicace ou très hardi, croyant peut-être la tâche facile, il choisit Foucault pour successeur et osa répondre de lui.
A l'âge de vingt-cinq ans, n'ayant rien appris dans les écoles, fort peu dans les livres, avide de science, mais aimant peu Tétude, Léon Foucault accepta la mission de faire connaître les travaux des savants et de juger leurs découvertes. Il montra dès le début beaucoup de sens, beaucoup de finesse et une liberté de jugement tempérée par plus de prudence qu'on n'en attendait d'un esprit mordant et sévère. Ses premiers articles furent remarqués, ils étaient spirituels ; mais le jeune folliculaire, c'est ainsi que l'appelaient en riant ses amis, prenait sa tâche au sérieux; introduit sans apprentissage et sans guide dans ce pêle-mêle académique, mélange abondant et confus de tous les problèmes et de toutes les sciences, il n'y fît paraître aucun embarras, et, dans un rôle où la médiocrité est insupportable, il obtint un succès complet.
On applaudit au tour heureux et piquant de ses comptes rendus, on loua la précision de ses résumés, on remarqua d'ingénieux conseils, on admira plus d'une fois des vues droites et nouvelles. La forme de ses articles était excellente. Son style, toujours clair, simple d'habitude, s'élevait à propos pour traiter dignement les grands problèmes de la science. Quelques semaines après ses débuts, il saluait les premiers essais dans la marine du propulseur hélicoïdal, et, en exprimant, sans faire effort, une admiration vive et sincère, il se montrait à la fois excellent
observateur, excellent écrivain, excellent peintre et, l'avenir Ta prouvé, excellent juge.
Des personnages considérables dans la science sollicitèrent son attention, moins soucieux peut-être de son opinion que de ses louanges. Froidement poli, attentif à la vérité seule, Foucault jugeait avec choix, avec étude et réflexion, sans accorder ni promettre aucune complaisance. Ce jeune homme inconnu, dont on ne citait aucun travail scientifique, dont aucune découverte ne* justifiait l'autorité rapidement acquise, osait impatienter par sa tranquille assurance, irriter par son audacieuse franchise, exaspérer quelquefois par sa fine ironie ceux qui superbement se croyaient ses maîtres et qu'attendait souvent l'oubli. Il excitait de vifs ressentiments et faisait naître de patientes rancunes. En repassant pourtant sur ces vieux souvenirs, et relisant cette critique indépendante jugée autrefois agressive, le lecteur impartial apercevra dans la liberté des jugements les plus sévères l'esprit de justice, non la malveillance, la bonne humeur, non la méchanceté dans la légèreté des traits les plus vifs.
Osons tout dire : confiant dans son propre jugement, il ne craignait pas de l'opposer aux décisions mêmes de l'Académie, il improuvait parfois les sujets choisis pour ses concours, annonçait d'une plume légère qu'on les traiterait mollement, et rappelait en souriant sa prédiction accomplie. Il reprochait k ses futurs confrères, qui le trouvaient bien osé, leur trop grande prudence à n'approuver une invention qu'après l'heureux succès de l'expérience : autant vaudrait, ce sont ses propres paroles, déclarer en bonne forme qu'il fait jour en plein midi. Foucault n'appor-
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tait, pour son compte, ni tant de retardements dans ses jugements ni tant de précaution à les exprimer; sans calculs» sans raisonnements étudiés, il jugeait d'un coup d*œil rapide le côté faible d'une idée nouvelle et savait d'un trait hardi en signaler l'illusion. « On a présenté dans la dernière séance, dit-il dans un de ses comptes rendus, une invention très bizarre et très divertissante : dans cette machine, disent les inventeurs, pas de fourneaux, pas de chaudières, pas de cylindres, pas de pistons, pas de volants et nous ajouterons, pour être vrai, pas de force ! Cette déclaration nous coûte à faire, non seulement à cause de l'auteur, mais en considération de l'académicien qui s'est laissé prendre au vacarme affreux de ce tourniquet à vapeur et qui a présenté avec bonhomie une machine du poids de dix kilogrammes comme ayant la force d'un cheval I »
Il a regret, pourquoi ne pas l'en croire? d'avoir à reprendre d'erreur un représentant officiel de la science; mais, quand un trait piquant se présentait sous sa plume, il n'aimait pas à Témousser.
Toutes les sciences apprises à sa manière partageaient son esprit et divisaient son attention entre tous les problèmes embrassés à la fois sans fatigue et discutés en toute liberté; de fermes et sûrs jugements, des rapprochements ingénieux et plus d'un avertissement utile furent dans sa marche irrégulière les fruits spontanés de ses rapides progrès et de ses continuelles méditations.
Quel stimulant pour un esprit très curieux, très soucieux de sa réputation et qui jamais ne voulut rien médiocrement! Apprenant avant de juger, sachant bien ce qu'il venait d'apprendre, éclairant de ses pro-
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près lumières une érudition presque toujours récente, son esprit ingénieux, sans produire encore d'invention, trouvaille lieu et Toccasion fréquente de se montrer inventif.
Dans la lutte mémorable et longtemps indécise sur la nature de la lumière, le phénomène des interférences suffirait à lui seul pour convaincre sans leur laisser de refuge les défenseurs de la théorie de l'émission. Tous les faits expliqués, tous les détails prévus, toutes les prévisions réalisées, se réunissent pour confirmer les conceptions de Huygens et montrer les explications de Fresnel irréfutables et parfaites. En associant leur génie inventif pour glaner dans ce champ dont on croyait la richesse épuisée, MM. Fizeau et Foucault excitèrent la surprise des physiciens, réveillèrent leur curiosité et méritèrent leur admiration.
Un inventeur plus illustre que célèbre, l'ingénieux Hooke, avait aperçu le premier, deviné pour mieux dire, cette obscurité singulière née du conflit de deux lumières. Pendant plus de cent ans, les physiciens avaient ignoré et les érudits traité de paradoxe cette assertion très exacte d'un génie longtemps méconnu. Lorsque Thomas Young montra l'expérience, on lui opposa des objections et des doutes que son esprit lucide et ardent ne pouvait accepter ni comprendre. Fresnel, peu de temps après, surpassait d'assez loin son illustre émule pour que l'on puisse excuser ceux dont l'admiration ne voudrait, dans sa gloire, accepter aucun partage.
L'interférence de deux rayons exige une origine commune; en adoptant une certaine unité, théoriquement définie, la différence des chemins parcourus
jusqu'à la rencontre est mesurée par un nombre : si ce nombre est impair, les rayons se détruisent; s'il est pair, ils ajoutent leur éclat. La rencontre de deux faisceaux de lumière ayant la même source doit faire paraître, pour confirmer cette loi, un nombre illimité de franges alternativement brillantes et obscures; les physiciens en comptaient une centaine, MM. Fizeau et Foucault en firent paraître plus de mille î L'habileté des deux amis et le soin apporté à l'exécution d'une expérience aussi simple n'expliqueraient pas un tel succès; ils avaient dû démêler, pour les écarter ou les combattre, les causes de confusion et de trouble; là théorie était leur guide, et le progrés reposait sur elle.
Arago sourit à la belle expérience, heureux d'évoquer par ses justes louanges le souvenir des jours glorieux où, vainqueur de Laplace, de Poisson et de Biot, il entraînait l'Académie, qui en remercie sa mémoire, à saluer la première le génie naissant de Fresnel.
Léon Foucault, sans se récuser dans sa propre cause, rendant compte lui-même de l'ingénieuse découverte, fit paraître avec équité, avec modestie, sans exagération dans aucun sens, la solidité d'une science chaque jour plus assurée, la délicatesse d'un jugement juste et fin et la pureté d'un goût plein de tact.
Les commissions académiques travaillent lentement; plusieurs années s'écoulèrent avant que Foucault pût annoncer à ses lecteurs l'approbation sans réserve accordée à ses belles expériences. C'était en 1848 : « L'Académie, dit-il, emploie ses tristes loisirs à faire des rapports sur des mémoires soumis à son examen; nous avions, M. Fizeau et moi, présenté, il
y à longtemps déjà, deux mémoires de physique; nous en étions à nos débuts, nous avions abordé, témérairement peut-être, une question très délicate; nous sommes aussi assurés que possible de n'avoir pas été induits en erreur, puisque M. Babinet a adopté nos conclusions. »
Ceux qui, connaissant Foucault, entre ces lignes si modestes aperçurent un fin sourire, furent prompts à le pardonner.
Les défenseurs de l'émission ne pouvaient con* tredire aux interférences ni les expliquer; d'autres épreuves décisives, allant toutes au même but, avaient condamné leur cause sans appel. Citons-en une particulièrement mémorable : un géomètre justement célèbre, physicien peu curieux des faits, tenait par habitude pour la théorie de l'émission . Un concours académique, dont il était juge, le rendit attentif aux démonstrations de Fresnel; il voulut combattre le novateur et crut le vaincre par ses propres armes : « Votre théorie, dit-il à Fresnel, n'a aucune vraisemblance; l'ombre d'un petit disque circulaire éclairé par un point lumineux devrait recevoir au centre, je l'ai calculé par vos méthodes, autant de lumière que si le disque était percé d'un trou! » Sans être troublé par la scandaleuse conséquence, Fresnel accepta Tépreuve. L'expérience était facile, elle fut immédiate; un point brillant marquant le centre de l'ombre vint tourner en preuve l'objection et confondre le géomètre par le triomphe de son calcul ; il fallait se rendre ou fermer les yeux. Poisson, dit-on, refusa de les ouvrir; mais, réduits désormais au silence, les partisans de la théorie de l'émission ont disparu peu à peu sans laisser de successeurs.
Un rayon de lumière, en passant de l'air dans l'eau, s'éloigne de la surface de séparation ; les deux théories, sur ce point, toutes deux plausibles, allèguent l'une et l'autre pour l'expliquer un changement dans la vitesse; leurs assertions sont cependant contraires. L'une des explications suppose Taccélé ration, l'autre le ralentissement du rayon, et toutes deux en assignent la proportion précise et nécessaire. Les quelques mètres sur lesquels doit se produire ce retard ou cette accélération sont parcourus, l'astronomie le démontre, en moins d'un cent-millionième de seconde ; ne semble-t-ii pas qu'imperceptibles à nos sens et inaccessibles à nos instruments de mesure, de telles grandeurs ne puissent être connues que par le raisonnement et évaluées que par le calcul? La lutte d'ailleurs était terminée, la théorie des ondulations triomphait, affermie par le consentement coiftmun de tous les juges, et l'expérience, considérable encore par la difficulté et l'extrême délicatesse de l'épreuve, n'avait plus pour la science d utilité réelle; la porte à enfoncer, pour employer une expression habituelle à Fresnel, était ouverte, mais inaccessible. Àrago osa proposer pour l'atteindre une méthode très ingénieuse, car elle montrait le succès possible, très imparfaite cependant, car elle le faisait dépendre d'un hasard favorable. Foucault sut s'en affranchir, et, perfectionnant, pour le réaliser, l'audacieux projet que de bons juges nommaient chimérique, il produisit une expérience visible à tout instant, aisée à montrer à tous lés yeux.
Notre illustre associé Wheatstone, le Léon Foucault de l'Angleterre, a rendu les millionièmes de seconde appréciables et, si j'ose ainsi parler, visi-
bles. Concevez un miroir tournant très rapidement; d'habiles constructeurs peuvent obtenir plus de mille tours par seconde, et les compter très exactement; un cent-millième de tour représentant plus de dix secondes d'angle déplacera l'image d'un point immobile, et le chemin parcouru par elle sera la mesure très sensible du cent-millionième de seconde écoulé. Tel est le premier rêve du merveilleux chronomètre dont, il y a près d'un demi-sièclé, l'inventeur, par une application mémorable, a su faire une réalité.
Les rayons soumis à l'épreuve dans l'expérience hasardeuse d'Arago sont réfléchis successivement sur deux miroirs tournants, et, lancés par eux à l'aventure, se dirigent, si la chance est heureuse, vers l'objectif de l'une des lunettes pointées pour les attendre. Un observateur assidu, d'après un calcul de Babinét, pouvait, en épiant jour et nuit l'occasion, nourrir l'espoir fondé de la rencontrer une fois en trois ans. L'appareil était construit, les miroirs tournaient ; dans des épreuves réitérées le rayon attendu ne s'était pas une seule fois présenté à souhait. Foucault, par l'adjonction d'un organe nécessaire et nouveau, sut saisir l'image, l'amener dans le champ de la lunette et l'y maintenir. Le dénouement était certain, et la théorie triompha une fois de plus.
La victoire était plus décisive qu'évidente ; on n'admire bien qu'en comprenant un peu; les lignes très serrées et très fines que l'on voyait subitement entraînées vers la gauche ne pouvaient instruire que les savants; Foucault, journaliste consciencieux, aimait à dévoiler les mystères de la science; en racontant avec une suprême clarté la remarquable histoire de son expérience, il en rendait hautement
hommage à celui qui, montrant la voie sans Taplanir, avait publiquement posé le problème et promis le succès : « En résumé, écrit-il dans une familière causerie, en rappelant sans l'exagérer Timportance des additions faites à l'ingénieux programme d'Arago, nous n'avons inventé ni miroir tournant, ni lunette achromatique, ni réseau, ni micromètre, ni vernier; nous avons eu le bonheur de grouper ces instruments acquis à la science de manière à lui fournir la solution du problème posé depuis douze ans. » Dans le récit de cet événement scientifique, les noms de Wheatstone et d'Arago doivent être prononcés les premiers, cela n'est contesté ni douteux; mais la belle expérience appartient à Foucault, c'est lui qui l'a rendue possible, c'est lui qui l'a faite, c'est sous son nom qu'elle restera classique.
En publiant sans en rien réserver ses inventions et ses découvertes, Léon Foucault ne renonçait pas à les poursuivre lui-même. Pendant plusieurs années, jusqu'à son dernier jour peut-être, ce miroir tournant, d'un si merveilleux usage, occupa son esprit, exerça son habileté et inspira les projets incessamment roulés dans sa tête; Foucault lui demanda la vitesse absolue de la lumière, que l'astronomie rattache par une loi nécessaire à la vitesse de la Terre dans son orbite et par elle à la parallaxe du Soleil. Confiant dans ses réponses, il ne craignit pas de proposer, pour cette constante qu'on croyait connue, une augmentation de trois dixièmes de seconde ; Le Verrier eii tomba d'accord et la rencontre de l'astronome avec le physicien, osons dire des deux astronomes, est aujourd'hui la meilleure garantie d'une réforme considérable par ses conséquences, dont la confirmation,
espérée par une troisième voie, émeut et agite, dans Tattente du passage de Vénus, les astronomes du monde entier.
C'est ainsi qu'en poursuivant à toute hauteur les conséquences de son succès, l'expérimentateur habile et adroit, l'amateur ingénieux et sagace, instruit au jour le jour par la critique des travaux d'autrui, devenait rapidement, pour les juges équitables, un athlète admiré de la science.
L'Opéra ne . se contente plus, comme au temps où, malgré ses efforts, il réussissait à ennuyer La Bruyère, d'offrir aux spectateurs raffinés l'ébauche seulement d'un grand spectacle. On voulait, sans rien épargner, pour la première représentation du Prophète^ rehausser par la magnificence de la mise en. scène l'éclat d'un chef-d'œuvre longtemps attendu ; le. rideau se lève au troisième acte sur la ville de Munster éclairée par les premiers rayons du soleil. La pâle clarté de la Lune avait été plus d'une fuis imitée, on savait faire briller dans la nue déchirée le rapide sillon de l'éclair , mais aucun décorateur n'avait osé encore montrer, même affaibli à Thorizon, le disque clair et, luisant du Soleil; les premiers essais étaient décourageants; Foucault, très assidu dans les ateliers, y portait volontiers ses conseils : on venait les chercher dans les cas difficiles. L'administration de l'Opéra, à son tour, lui soumit son embarras ;^fier d'une telle confiance, il s'en montra digne. Après trente ans de progrès dans la science, l'appareil construit par lui, copié exactement avec des dimensions plus grandes, est monté peut-être en ce moment pour la représentation de ce soir.
L'électricité pouvait aisément déjà donner à la
lumière une intensité sans limite, et la réflexion sur un miroir parabolique, en imposant aux rayons le parallélisme, fait naître l'illusion d'un grand éloignement; un éclat incessamment variable trahit seul alors l'origine terrestre; le courant de Foucault se règle lui-même; sa surveillance toujours en éveil rapproche les baguettes incandescentes quand Tintensité faiblit, et les écarte aussitôt qu'elle augmente. Le principe, nouveau alors, élémentaire aujourd'hui, a rendu de grands services et doit en rendre encore.
La théorie a toujours raison! s'écriait un jour Foucault dans la joie d'un succès inspiré et prévu par elle, il la respectait comme un appui solide etTaimait comme un guide sûr et fidèle. Habile à écarter le voile des formules mathématiques, qu'il ne trouva jamais complètement diaphane, les faits seuls inspiraient son esprit; il excellait à les enchaîner, à les prévoir, à les contrôler par de sévères épreuves, à projeter leur pure lumière sur les théories les plus hautes.
On voit agir l'éther, disait-il souvent; et nul ne l'a mieux connu que lui, nul n'a mieux admiré cette théorie solide et féconde qui peut avec une minutieuse précision diriger les expériences d'oplique, en suivre distinctement le détail, dont aucun n'échappe, et invoquer sans déception leur témoignage qu'elle a dicté.
L'électricité, au contraire, prodigue ses merveilles sans avoir livré son secret; l'éther est son principe, c'est lui qui la propage, il est difficile de le contester, plus difficile encore d'accepter pour une théorie cette assertion vague et stérile. La science a révélé les vibrations de chaque particule de l'éther, elle définit
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géométriquement dans l'intérieur de chaque cristal la surface accidentée des ondes lumineuses, elle n'a formé aucune théorie ni su rendre aucune fiction vraisemblable sur la forme et la loi des mouvements électriques. Les inventeurs perfectionnent assidûment la télégraphie, l'éclairage, la production et le transport des forces, la transmission du son, ils en tirent honneur et profit sans savoir remonter à la source et pénétrer le mystère des courants. Foucault se résignait mal à tant d'ignorance; au plaisir d'inventer s'ajouta le désir de comprendre, et, à l'art d'enchaîner des faits curieux, le désir d'en découvrir la cause.
Les corps solides plus ou moins conducteurs de l'électricité la transmettent tous suivant les mêmes lois. Le rôle des liquides est tout autre : le courant échauffe un fil conducteur sans accomplir de travail chimique, il décompose au contraire le liquide qu'il traverse; l'action chimique est nécessaire, on l'avait affirmé ; l'électricité, disait-on, ne traverse les liquides que par ce moyen et à cette condition. C'était une illusion ; Foucault en a donné deux démonstrations : l'une ingénieuse, mais trop indirecte pour pousser la conviction jusqu'à l'évidence; l'autre, absolument décisive et complète.
En l'année 1824, une boussole commandée à Gambcy, dont il attendait un chef-d'œuvre, trompa les espérances d'Arago; l'aiguille, délicatement ajustée sur un pivot irréprochable . devenait paresseuse dans sa boîte de cuivre et semblait perdre toute sensibilité. Mécontent d'abord de Gambey, mais lent à douter de lui, Arago dans cet insuccès vit une expérience et sut y lire une découverte. Le cuivre, pendant le repos de l'aiguille, ne l'attire ni ne la
repousse; sa présence cependant trouble les oscillations; un aimant fixe, à son tour, Tinduction est certaine, doit agir sur le cuivre qui se déplace près de lui. Semblables en cela au frottement, ces actions, jusqu'alors inaperçues, font obstacle comme lui au mouvement dont elles tirent leur origine. Foucault, de ce principe, déduisit une conséquence très vraisemblable a priori^ évidente à ses yeux, et que Texpérience confirma. Un disque de cuivre massif, animé d'une rotation très rapide fut transporté entre les pôles d'un puissant aimant qui subitement lui imposa le repos. C'était l'expérience d'Arago rendue, par l'accroissement de la vitesse et de la masse, plus saisissante et plus nette; mais en présence de l'aimant et luttant avec lui, Foucault maintint par force la vitesse acquise. Tout travail accompli doit produire un effet et en laisser la trace; conformément à ce principe, à cet axiome, dit-on, le disque s'échauffe rapidement jusqu'à brûler la main qui le touche. En préparant cette belle expérience, Foucault, conduit par ses propres études, tomba sans le sayoir sur la même pensée que notre illustre correspondant M. Joule, qui le devança dans Fexécution.
La nature de l'électricité restait impénétrable ; mais, sans détourner sa pensée des explications entrevues, impuissant à enchaîner tant de faits merveilleux et étranges, et trop sévèrement judicieux pour les comprendre, il eut la prudence de s'en taire.
Un rayon de lumière , on le répétait naguère d'après Newton, est composé de sept rayons simples ; le prisme les sépare pour former le spectre, l'analyse était exacte et féconde, la science en a minutieusement poursuivi le détail, et les raies obscures ou bril-
laiites, auxiliaires imprévues pour le chimiste, révélatrices inespérées pour l'astronome, ont offert à Tesprit humain une arme puissante et nouvelle. Léon Foucault a enrichi cette science naissante d'un fait très important, isolé alors , généralisé aujourd'hui et devenu une grande découverte. Sans méconnaître ni amoindrir la gloire incontestée de M. Kirchôff, l'historien de l'analyse spectrale devra, pour être juste, citer avec honneur, et dès le début de son récit, le nom de Léon Foucault.
Les adversaires de Galilée alléguaient sincèrement contre la rotation de la Terre une irrésistible évidence. Elle tourne cependant! l'assertion, grâce à lui, un peu aussi à ses persécuteurs, est aussi rebattue qu'incontestée, et on l'accepte avec un si facile consentement que les ignorants, tranquilles dans un vrai comme autrefois dans un faux préjugé , refusent aujourd'hui comme alors d'écouter aucune objection, dédaignent de s'informer des preuves. Est-il possible, demande cependant avec une curiosité très sensée la marquise des Mondes de Fontenelle, que le mouvement de la Terre ne laissera pas quelque petite marque sensible à laquelle on le connaisse? L'ingénieux académicien tourne la réponse en épigramme : « Les mouvements les plus naturels, dit-il, et les plus ordinaires sont ceux qui se font le moins sentir; cela est vrai jusque dans la morale : le mouvement de Tamour-propre nous est si naturel que le plus souvent nous ne le sentons pas. »
Quoique ce rapide et tranquille mouvement qui nous entraîne et nous maîtrise reste inaccessible à l'observation, je parle du mouvement de la Terre, l'expérience peut le révéler : les géomètres ont depuis
longtemps rendu constants, pour l'esprit, divers efTets malheureusement difficiles à montrer aux yeux.
Varignon signalait, en 1707, la contradiction géométrique des lois de Galilée sur la chute des corps avec ce qu'il nommait l'hypothèse du mouvement de la Terre; ce désaccord le laisse indécis; un de ses ouvrages, le plus médiocre de tous à la vérité, le montre d'ailleurs mal préparé à choisir et peu capable de concilier. On y voit en frontispice une élégante vignette représentant deux personnages, un militaire et un religieux suivant des yeux un boulet de canon lancé vers le zénith. Retombera-t-il? A celte question proposée au bas de la page, la réponse semble facile. Le religieux est le père Mersenne, ardent, comme on sait, à recueillir tous les problèmes pour les proposer à ses amis; son compagnon est M. Petit, intendant des fortifications; ils ont fait en commun cette dangereuse et ridicule expérience, et l'ont mal faite, car leur boulet ne retomba pas. Varignon s'en étonne, mais les en croit sur leur parole : un boulet suspendu audessus de nos têtes, en vérité, dit-il, cela doit surprendre! Les deux expérimentateurs, s'il est permis de les nommer ainsi, furent charmés de leur découverte; empressés de s'en faire honneur, ils la communiquèrent à Descartes. Descartes ne s'étonnait de rien ; certain d'avoir donné par sa méthode l'explication de tous les phénomènes de la nature, l'intrépide philosophe avait à toute question une réponse prête; il savait pourquoi la pierre tombe, pourquoi le feu s'élève. Le boulet flottant dans l'air n'était pas fait pour lui donner de peine. « Nous voyons, rcpondit-il à Mersenne, que les gros oiseaux, comme les grues, les cigognes, ont beaucoup plus de facilité à voler en
haut de Tair que plus bas, et cela ne peut êlre attribué à la force du vent à cause que la même chose arrive en temps calme; nous avons occasion de juger que leur éloignement de la terre les rend plus légers. »
D*Alembert, un siècle plus tard, ne se demandait plus si le boulet retombe, mais dans quelle direction et à quelle distance le transporte la rotation terrestre. Si Mersenne et Petit ont perdu le' leur, c'est, suivant lui, pour n'avoir pas cherché assez loin; l'explication n'est pas douteuse, mais d'Alembert avait mal calculé. En tenant compte de toutes les circonstances et particulièrement de la résistance de l'air, on trouve une déviation très petite, et, si l'intendant des fortifications avait mieux pointé, le boulet aurait pu retomber sur sa tète.
« Quoique la rotation de la Terre soit établie avec toute la certitude que comportent les sciences physiques, écrivait Laplace au commencement de ce siècle, une preuve directe de ce phénomène doit intéresser les géomètres et les physiciens. »
Dans la séance du 3 février 1851, Léon Foucault apporta à l'Académie des Sciences cette preuve directe et sensible : l'effet de la rotation terrestre est permanent cette fois, grandit avec, le temps, et aucune illusion n'est à craindre. Pendant plusieurs mois, sous la coupole du Panthéon, tous les curieux ont pu admirer l'irrécusable expérience et sans trop d'effort la comprendre. Un fil d'acier, long de 67 mètres, portant une boule de cuivre du poids de 28 kilogrammes, est écarté de la ligne verticale et oscille autour d'elle dans un plan dont la rotation de la Terre change sans cesse l'orientation. Si nous habitions le pôle, le plan
d'oscillation immobile dans Tespace semblerait, pour l'observateur qui tourne sans en avoir conscience, s'incliner d'un degré en quatre minutes et achever un tour entier en vingt-quatre heures; en tout autre lieu, la loi du phénomène est moins évidente, Léon Foucault sut la découvrir, et, sans s'étendre sur le détail des preuves, la déduire d'un principe accepté comme-axiome, que la science lui doit et qu'elle sait justifier.
Arrêtons-nous, car c'est justice, pour prononcer un nom resté cher aux amis de la science. L'éminent coDStructeur Froment, dérobant, sous la simplicité apparente d'un travail diligemment achevé, la difficulté d'une exécution très délicate, a été pour Foucault un digne collaborateur ; un gigantesque fil à plomb lui fut commandé, rien de plus. Quoi de plus simple en apparence, de plus difficile en réalité! L'élasticité et la torsion du fil étaient supposées nulles dans le raisonnement, leur infiuence aurait tout obscurci. La main savante de Froment les écarta avec un art parfait, sans autre ambition que de bien faire; mais Foucault rendait bonne justice : « Pour qui n'a plus à redouter que des difficultés d'exécution, écrivait-il, fallût-il demander des prodiges, M. Froment est là, dont le talent n'est jamais resté en défaut devant un problème nettement posé. Les conditions mécaniques à remplir étaient nettement définies, fixité absolue du point de suspension, symétrie parfaite de l'appareil dans toutes les parties. M. Froment a su les réaliser d'une manière admirable et procurer au physicien qui s'est fié à lui la confirmation simple et rapide de ses prévisions. »
Huit jours après la communication de Foucault,
l*Académie entendit un de ses membres expliquer savamment comment la belle expérience aurait pu être indiquée par les équations du mouvement interprétées sans inadvertance. Les équations depuis longtemps connues renferment, en effet, la solution du problème, mais elles l'avaient, jusque-là, cachée. Sans être en rien fautives , elles avaient égaré Poisson. La force perpendiculaire au plan d'oscillation est trop petite, avait-il dit après l'avoir calculée, pour exercer une influence sensible. Le calcul était exact, mais la conclusion imprudente. Cette très petite force, que, sans l'admettre à l'épreuve, Poisson déclare impuissante, pousse en effet toujours dans le même sens un plan d'oscillation qui ne résiste pas. Si le savant géomètre, sans se fier à un discernement peu exercé par la pratique, à défaut de l'expérience, avait interrogé plus longtemps les formules, elles lui auraient dicté le beau théorème que Binet y a lu huit jours trop tard.
Disons donc très hautement, car cela est vrai, que les géomètres avaient signalé la route, mais ajoutons, car cela est juste, qu'ils ne l'avaient pas explorée, que sur un regard dédaigneusement rapide Poisson l'avait jugée indigne d'attention, et que Foucault, sans aide et sans guide, s'y est avancé le premier.
L'expérience si nouvelle et la loi si simple excitèrent le zèle et l'émulation des savants. L'Académie des Sciences de Paris reçut, pendant l'année 1851, vingt-six communications sur le pendule. Binet, Sturm, Poncelet, Bravais, M. Quet, Plana, Hanstecn, respectant, dans toute leur pureté, les méthodes et les règles de la mécanique rationnelle, y trouvèrent occasion à la géométrie la plus ingénieuse et à l'ana-
lyse la plus élevée. Leurs travaux sont de grande valeur, mais la voie suivie par Foucault est la plus droite et la plus claire. Toujours prêt à faire l'effort nécessaire sans le dépasser, il s'exerçait à la trigonométrie sphérique sur une petite boule de bois couverte de figures qui, dans ce temps, ne le quittait jamais; questionnant les géomètres sans leur livrer son secret, il leur demandait une formule comme on demande l'heure à un indifférent quand on a oublié de monter sa montre. Un jour, dans le jardin du Luxembourg, Foucault rencontrant un ami, digne, je crois, de toute sa confiance, le pria, sans lui parler du pendule, de calculer un angle infiniment petit qu'une construction géométrique sur la petite boule définissait avec précision et qui, par Tenchaînement de deux triangles sphériques, fut trouvé proportionnel au sinus de la latitude. « J'en étais sûr », dit Foucault en s'éloignant. Et un éclair de triomphe et de joie illumina un instant sa physionomie fine et railleuse.
Ne laissons pas croire cependant qu'un esprit inventif et sagace puisse tout puiser de son fonds, ni que, soutenues par la logique naturelle et l'intuition des vérités mécaniques, <le longues méditations puissent accroître la science sans s'appuyer sur elle; il n'en est pas de la sorte : toutes les fois qu'avec beaucoup de travail, beaucoup de patience et un peu de génie, guide nécessaire dans ces voies périlleuses, un esprit d'élite a su s'avancer hors des chemins tracés, il y a été immédiatement rejoint et bientôt dépassé par ceux qui les connaissent et les suivent. Si Foucault, devançant l'expérience, a su trouver théoriquement les grands traits du phénomène, il en a
négligé le détail ; la perfection de la théorie qui révèle un terme très petit n'en grandissait pas à ses yeux rimportance, et, pour tout dire, il la comptait pour rien; c'était trop peu sans doute, mais la question n'est pas à discuter ici, toutes les études y sont en honneur : laissons les maîtres de M. Jourdain se quereller sur leurs préférences.
Attentif, comme tous les géomètres, à Texpérience du pendule, Poinsot avait suggéré l'idée d'une démonstration plus élégante encore de la rotation terrestre par le mouvement d'un objet sensible et matériel ; en stimulant ainsi le zèle de Foucault, il donna naissance au gyroscope. L'infatigable inventeur s'est proposé de soustraire un disque solide à l'influence du mouvement de la Terre par une suspension qui, lui permettant tous les mouvements autour de son centre, ne lui impose aucune direction. Le problème est aisé à résoudre, mais la solution, depuis longtemps connue, ne peut donner aucun résultat; les frottements entraînent la masse, qui sans eux serait libre. Foucault ne peut les détruire, mais il emploie pour les vaincre un artifice ingénieux dont personne avant lui ne s'était avisé ; il accroît, par une rotation rapide, la stabilité du disque; l'axe de l'instrument, gardant alors dans l'espace une direction fixe, change d'orientation par rapport aux objets qui l'entourent, en démontrant par contraste la rotation terrestre dont il est affranchi.
Pénétrant et subtil dans l'analyse des forces mises en jeu, sagace à en deviner la puissance et ingénieux à en diriger l'action, Foucault osa leur demander et sut en obtenir la solution de deux problèmes dont les plus hardis, la veille, auraient jugé sans douté la
difficulté insurmontable. Si, retirant à l'axe du disque une partie de sa liberté, la disposition de l'appareil le contraint h rester dans un plan horizontal, on le voit de lui-même se diriger vers le nord et s'y arrêter après quelques oscillations. Si d'autres entraves le retiennent dans le plan méridien en l'y laissant libre, Taxe du gyroscope se relève et se place parallèlement à l'axe du monde. L'admirable instrument permet donc de s'orienter sans boussole et de trouver la hauteur du pôle sans observation astronomique.
En faisant varier le mode de suspension et la charge du disque, Foucault montrait par évidence les théorèmes de la mécanique des corps solides et mettait les principes dans tout leur jour. Un grand maître sur ces questions et un bon juge, le vénérable et excellent Poinsot, étonné peut-être, mais charmé, qu'on luttât avec lui d'élégance, remerciait le gyroscope de lui avoir fait passer deux heures bien agréables; mais les plus grandes joies ont été pour l'inventeur. « Je me suis bien amusé cet hiver», disait Foucault en montrant à quelques amis les pièces de son appareil. Heureux d'attaquer et de vaincre par ses méditations solitaires des difficultés pour tout autre insolubles, il avait hâte de réaliser ses conceptions. Quel triomphe et quelle fête, quand ses habiles et ingénieux auxiliaires, ses seuls confia dents, Froment, Ëichens ouDubosq, donnant un corps à sa pensée, venaient confirmer par leur art les savantes prévisions dont il était sûr!
Léon Foucault, à partir de Tannée 1854, sans
s'assujettir à aucun service obligatoire et réglé,
accepta le titre de physicien de l'Observatoire, à la
. charge qu'il appliquât librement aux progrès de l'as-
troQomie sa puissance d'invention et son habileté de mécanicien. Resté maître, grâce à son inflexible fermeté, des détails et de Tordre de ses travaux, il tourna son attention vers les télescopes en attaquant d'abord la difficulté la plus grande, la fabrication des miroirs. Une ingénieuse découverte , fruit de ses premiers efforts, fut Toccasion et la source d'une méthode entièrement nouvelle . La substitution du verre argenté à l'alliage habituel des miroirs rend le travail plus rapide et plus simple. Foucault fit beaucoup plus encore : lorsque, par des procédés qui n'ont rien de secret, on avait terminé un miroir, la science, pour en découvrir et en corriger les défauts, n'enseignait que des tâtonnements incertains, lentement diri' gés dans l'attente d'un heureux hasard. La méthode de Foucault est nette et précise, elle montre aux yeux les parties imparfaites. Si les rayons issus d'un même point se réunissaient, comme ils doivent le faire, à un même foyer, un tout petit écran pourrait les arrêter tous; ceux qui échappent sont irréguliers, et envoyés par les portions imparfaites du miroir, qu'un observateur exercé apercevra seules, puisque l'écran lui masque les autres. On voit les défauts, c'est beaucoup, il importe surtout de les corriger. Foucault, pendant deux ans, appliqua toutes ses forces à résoudre le problème si ingénieusement transformé, en réduisant son inspiration en méthode régulière et sûre, et son art accompli en préceptes aussi clairs que précis.
Quand un astre se présente dans le champ d'une lunette, l'apparition dure quelques secondes : l'image en traversant rapidement les fils tendus au foyer n'enseigne rien que l'heure exacte du passage. Pour
permettre une étude prolongée, la lunette doit tourner, mais la main la plus délicate ne saurait la conduire, les impulsions d'un mécanisme d'horlogerie font sautiller l'instrument et avec lui les fils de repère ; les autres solutions proposées étaient imparfaites et compliquées. Foucault s'est appliqué à mieux faire; il n'a pas travaillé en vain. Généralisant, à son ordinaire, il a cherché le moyen, sans distinguer les cas, d'imposer aux machines une vitesse régulière et constante. Tandis que, dans l'appareil classique de Watt , l'énergie de l'action régulatrice augmente avec l'écart qu'elle doit réprimer, Foucault, pour la moindre variation de vitesse, porte l'effet produit à l'extrême ; cela même n'est qu'un palliatif. Quand l'action change de sens, elle a déjà dépassé le but, et la vitesse subit autour de la valeur désirée de petites oscillations dont Foucault ne tolérait qu'avec impatience l'inévitable continuité. Ardent à les combattre, il avait aperçu le succès dans l'idée de confier la surveillance du mouvement à l'accélération, non à la vitesse de la machine. Une expérience d'essai avait réussi ; tranquille désormais et confiant dans un long avenir, il voulut reposer pour un temps son esprit dans une œuvre moins rebelle et moins vaste.
Presque au début de sa carrière, en apprenant la mort de Gambey, il avait consacré quelques-unes de ses meilleures pages à l'inventif et sagace illettré, qui, sans se servir de la plume, faisait honneur à notre Académie et léguait à la science de beaux mémoires en acier et en cuivre. Le jeune et sincère critique n'avait pas craint de compter le cercle mural de l'Observatoire, dont il comprenait déjà rcxcellcnce, parmi les merveilles de ce monde, et de s'incliner
avec respect devant Théliostat, auquel un constructeur sans égal s'était plu adonner une perfection achevée. Devenu maître à son tour, sans désavouer en rien son admiration, il ne désespéra pas d'obtenir avec un plus grand miroir plus de stabilité et de force. Une copie agrandie de Théliostat de Gambey n'était pas à tenter; la petitesse et la légèreté de la pièce à conduire avaient été pour lui une condition de succès : une masse plus étendue et plus lourde exigeait un mécanisme plus simple. Cette lutte pour Foucault fut la dernière, il n'y fut pas vaincu; un critique comme lui sévère, qui comme lui savait admirer et aimait à louer, l'excellent et regretté Sénarmont, comparait le rayon de soleil réfléchi par le miroir de Foucault à une barre d'acier inflexible et rigide. Cette œuvre sans défaut, digne aussi d'inspirer le respect, appartient à l'École Polytechnique.
Loin de se reposer dans le succès, Léon Foucault préparait sur le même principe deux instruments qu'il nommait à l'avance sidérostats . Avec l'un il avait dessein d'étudier, dans son cabinet de travail et tranquillement assis dans son fauteuil habituel, un astre rendu immobile. L'autre aurait offert aux astronomes, sans danger pour leurs yeux, l'image fixe et permanente du soleil; tout était préparé, les dimensions calculées, les détails dessinés, le succès certain, mais le temps, hélas I est trop courti les pre-> niières atteintes d'un mal sans espoir vinrent troubler ce jugement si ferme, obscurcir cet esprit si délié et en ébranler les ressorts tendus jusqu'à la souffrance : aux espérances, aux joies et aux émotions de la science succédèrent tout à coup le découragement et l'angoisse. Un voile chaque jour plus
épais enveloppait sa pensée et Tisolait sans TafTaiblir. Le même mal accablait son esprit et son corps. La mémoire des mots lui manquait, et sa vue affaiblie lui permettait à peine de reconnaître les amis qui, chaque jour, pour le distraire, venaient tristement échanger devant lui d'insignifiantes paroles. « Je comprends tout », disait-il, et un geste déchirant, dernier effort d'une volonté naguère si puissante, laissait paraître à la fois la netteté de sa pensée, l'impossibilité de l'exprimer et l'espoir d'une fin prochaine. Dans le raisonnement il redoutait une souffrance et dans l'attention une fatigue importune. Un jour, on parlait devant lui d'un brillant écrivain, penseur ingénieux et profond, pour lequel on savait son amitié et son estime. « Voulez-vous, lui disais-je, que je l'amène causer devant vous? » Il resta pensif un instant, fit un geste énergique de refus, parut chercher un mot difficile : « Tempétueux! » s'écria-t-il enfin avec un sourire effrayé. La visite n'eut pas lieu. La vie de Foucault a été sans événements. Le même cabinet de travail, où, écolier peu studieux, il quittait à contre-cœur ses outils pour écrire d'excellents mais rares devoirs, a vu grandir sa science, mûrir son esprit et naître les travaux qui ont fait sa gloire. Jamais il n'a voyagé, jamais il n'a brigué ni accepté, même pour s'y faire suppléer, les fonctions de professeur; il n'a composé aucun livre, et, quoique très habile à manier la plume, c'est dans les cabinets de physique, dans les observatoires, dans les ateliers, qu'il aspirait à laisser sa trace et que vivra surtout son souvenir.
ÉLOGE
DE
VICTOR PUISÈUX
Messieurs,
Le secrétaire perpétuel de rAcadémie des Sciences, dans la séance publique de l'année 1722, après avoir loué chez un académicien la simplicité du caractère aussi grande que la supériorité de son esprit pouvait le permettre, ajoutait aussitôt : « J'ai déjà donné cette louange à tant de personnes de cette Académie, qu'on peut croire que le mérite en appartient plus à nos sciences qu'à nos savants ». Les temps ont changé. L'indifférence pour la fortune, l'attente tranquille de la renommée, l'antique mépris de Socrate pour tout ce pourquoi les hommes tant veillent^ courent^ travaillent^ naviguent et bataillent^ ne sont aujourd'hui ni l'apanage de nos sciences, ni le trait commun à nos savants; ils appartiennent à des exceptions. Victor Puiseux en était une.
Notre excellent et vénéré confrère nous rappelait ces académiciens du vieux temps si simples et si modestes, dont la bonté et les rigides vertus mêlaient
au sourire de Fontenelle une émotion sincère et contenue. On imagine sans efforts la figure^ paisible et toujours égale de Puiseux, dans la compagnie de Desbillettes qui aimait le bien avec superstition et qui, pour se dérober à l'éloge dont il savait l'usage établi, mit tant de soin à cacher sa vie, que la brièveté des détails répondit à son intention; d'Amontons dont la droiture si naïve et si peu méditée faisait paraître l'impossibilité de se démentir; de Méry qui, dans sa réputation, ne mettait rien du sien que son mérite; de Bourdelin, dont Fontenelle, pour ne pas se rendre suspect d'exagération, n'osait dire dans son éloge toute la douceur et toute la bonté ; de Duverney qui, dans les intervalles que lui laissaient ses souffrances, ne consentit jamais à ralentir ses travaux, — sa santé en souffrait, mais il aurait encore plus souffert de les négliger; — de Duhamel surtout, qu'après avoir loué comme savant et comme académicien , Fontenelle n'osait représenter comme homme, ne se jugeant pas digne, disait-il, de faire le panégyrique d'un saint.
Victor Puiseux naquit à Argenteuil le 16 avril 1820. Son père, receveur des contributions, fut appelé trois ans après à Longwy, puis a Pont-àMousson, où notre confrère flt ses premières études.
M. Puiseux père était un homme d'esprit; il aimait le théâtre, jouait à l'occasion la tragédie et ses amis l'applaudissaient.
La fermeté de Victor, inébranlable pour le bien dans toutes les rencontres de sa vie, se tourna d'abord en entêtement. Agé déjà de cinq ans, il refusait d'apprendre à lire, et, par une impassible inertie, décourageait la douce sévérité de sa mère. On eut recours à la ruse . Mme Puiseux commençait d'amusants
récits; mais lorsque l'intérêt était au comble, quand les yeux de Tenfant brillaient de joie, au moment où rimagination de Victor le perdait avec le petit Poucet dans les profondeurs de la forêt, évoquait Cendrillon magnifiquement parée, le faisait rougir pour le marquis de Carabas, contraint par les ruses du chat botté de se montrer sans habits, on lui disait : « Devine la fin ». Ce furent ses premiers problèmes. L'enfant inventait des solutions : le livre de Perrault cachait la véritable; pour l'y trouver, il fallait savoir lire. Victor ne fut pas long à apprendre. Ce premier pas fut le seul difficile. Toujours supérieur à ses condisciples, Puiseux chaque année franchissait une classe et conservait le premier rang; à Tâge de quatorze ans, il étudiait en rhétorique^ avec éclat, nous en avons la preuve. D'après les vieilles usances du collège, le jour de la distribution des prix, un élève choisi parmi les meilleurs des premières classes prononçait un discours longuement médité. L'orateur désigné pour l'année 1834 fut Victor Puiseux. Son esprit précoce et solide, déjài tourné vers l'exacte vérité, ne l'était pas vers l'éloquence; il allait droit au but sans égayer et sans orner la route. Docile cependant au désir de ses maîtres, il joua gravement son personnage et sortit de l'épreuve à leur honneur. Un discours très sensé sur l'utilité des sciences physiques, débité sans chaleur mais sans embarras, fut approuvé par de bons juges. Les mots techniques inconnus à son maître de rhétorique y étaient amenés ài propos et employés avec justesse. Victor à les apprendre avait trouvé plaisir et profit; les lettres, qu'il aimait, n'avaient détourné de la science ni ses regards curieux des vérités visibles, ni son esprit prompt à
tout comprendre ; lisant à Taventure des livres d'algèbre, résolvant sans maître des problèmes de géométrie, butinant des plantes dans ses promenades, dès que sa curiosité était frappée, il le disait. Sanâ s'entétèr de rien, il méditait sur tout. Son esprit actif et patient ressemblait à ces puissantes machines qui, sans s'efforcer ni se ralentir, triomphent silencieuse* ment de tout obstacle.
M. Léon Puisftux, brillant élève de TÉcole Normale, décida ses parents, un peu effrayés de la dépense, à envoyer son jeune frère dans une pension de Paris. Accoutumé à la liberté, Victor respectait toutes les règles; c'est pour cela qu'elles le gênaient. Approuvé par son frère qui le connaissait et ne craignait rien, il désira, tout en suivant les classes du collège, étudier seul et libre dans une chambre à lui. Sage et sérieux, esclave de sa parole, attentif à tous les devoirs, Victor, se formant lui-même, se ménageait du temps pour le plaisir, je veux dire pour la méditation, la lecture, les capricieuses recherches et l'ambitieux projet de tout apprendre. Cette méthode irrégulière, toujours utile et précieuse, pouvait suffire alors à un esprit d'élite pour préparer de bons examens; à la fin de Tannée, l'étudiant de quinze ans ét€dt admis quatrième à l'École Navale. Le premier de la liste est devenu, comme Puiseux, membre de l'Académie des Sciences. Puiseux, s'il l'eût voulu, serait, comme lui, devenu amiral. Très ferme et très doux, attentif à tout observer, patient à l'étude, infatigable au travail, Puiseux avait les qualités et les curiosités d'un marin ; il n'en eut pas les ambitions et préféra à l'école de Brest les leçons de Sturm, au collège Roilin. Le maître était digne de l'élève; il devina, sans
se tromper en rien, sur les bancs de la classe un mailre futur de la science.
Puiseux n'obtint au concours général des lycées de Paris que le second prix de mathématiques; ce fut une surprise pour ses camarades, pour Sturm une déception. Ce second prix, pourtant, auquel se joignait le premier prix de physique, attira Tattention du chef de l'École Normale. Léon Puiseux, depuis quelques mois déjà, avait sollicité pour soa frè^e^ de deux ans trop jeune, la faveur d'une dispense d'âge. Victor Cousin l'avait éloquemment rebuté. « Nous n'en usons pas de la sorte, s'était écrié l'illustre philosophe; la règle est notre palladium : elle s'impose à tous et je suis son esclave. » La servitude était volontaire. Le succès du jeune candidat lui dicta des maximes contraires. « Nous sommes raisonnables et justes, dit-il à Léon Puiseux; liés par nous-mêmes, nous savons nous délier : il est bon qu'on le sache. Votre frère entrera cette année. — Permettez-moi de vous rappeler, monsieur le conseiller (tel était à l'École le titre de Cousin), que le concours est commencé, répondit Léon Puiseux, les compositions sont faites et classées. — Peu importe, nous ferons un examen extra tenipora ; votre frère entrera avec les autres. » Il en aurait coûté à l'un des concurrents une place déjà méritée. Puiseux refusa de la prendre. Il voulut attendre une année et le premier rang ne lui fut pas disputé. Quatre ans plus tard, à l'âge de vingt et un ans, Puiseux était nommé professeur à Rennes.
Le zèle pour la science était petit chez ses écoliers. Le seul programme du baccalauréat servait de stimulant à leur travail et de limite à leurs études. Le
jeune maître avait de grands loisirs. Aux spéculations géométriques il mêlait des promenades de naturaliste, embrassant, suivant sa coutume, avec la même ardeur, j'oserai dire avec la même force, les études les plus dififérentes. Pendant ses premières vacances, en compagnie d'Auguste Saint-Hilaire, un de ses maîtres à la Faculté de Paris, la passion de savoir le conduisit en Norvège. Fidèle au dessein du voyage, c'est à l'étude des plantes qu'il s'appliqua surtout, et son savant compagnon, le croyant engagé pour toujours, attendait tout pour la physiologie végétale de cet esprit lent à émouvoir, prompt à exceller.
Adrien de Jussieu, rencontrant, quelques mois après, un jeune homme auquel la ville de Rennes était Lien connue, lui parlait d'un jeune habitant de Rennes de grande espérance , dont son confrère Auguste Saint-Hilaire vantait la science et la vigueur d'esprit. C'était Puiseux. S'il n'eût été géomètre, il serait devenu botaniste.
Pendant son séjour à Rennes, un de ses collègues au lycée obtint, par une thèse excellente, plusieurs fois citée depuis, le grade de docteur es sciences mathématiques. La part de Puiseux n'y est pas indiquée; c'est une raison de plus, peut-être, pour placer cette- ingénieuse étude tout entière au nombre dea délassements utiles à d'autres auxquels sa bonté fut toujours prête.
Pendant qu'à Rennes, sans dédaigner son modeste rôle, Puiseux s'appliquait à bien faire, d'ingéiiieux travaux mathématiques et le périlleux avantage d'une réputation précoce le désignèrent pour de plus hautes fonctions. Il fut appelé à la Faculté des Sciences de Besançon, où deux collègues éminents, Henri Sainte-
Claire-Deville et Achille Delesse savaient, comme lui, que nulle science n'est étrangère à nulle autre science. Chacun des jeunes savants, par un mérite singulier, aurait pu suppléer les deux autres. La Franche-Comté, pour l'avenir des fortes études, n'avait rien à souhaiter que de garder longtemps de tels maîtres. On les lui laissa quatre ans. En 1847 les trois amis se retrouvaient à Paris, maîtres de conférences tous trois à l'École Normale.
MM. Deville, Verdet et Pasteur ont fait de la grande École un des foyers de la lumière qu'elle doit répandre. Le bien est contagieux. Les mathématiques ne pouvaient rester en arrière. Au premier rang des grands maîtres dont la renommée a attiré à l'École des- élèves qui pourraient se passer de maîtres, la reconnaissance de tous inscrit le nom de Puiseux.
Les élèves jugent leurs maîtres. Leur plus sévère critique aux leçons de Puiseux adressait un seul reproche : elles étaient trop parfaites. C'est un tort quelquefois. La perfection est toujours un peu froide : c'est par là qu'on peut en médire. Dieu nous garde pourtant de ceux qui la dédaignent et croient pouvoir la surpasser sans l'atteindre ! « La bonne façon d'apprendre, a dit saint François de Sales, c'est d'étudier; la meilleure, c'est d'écouter et la très bonne, d'enseigner. » Puiseux menait de front ces trois méthodes. La science de ses disciples redoublait son zèle; lui-même eut le bonheur de rencontrer un maître; je le dis à la gloire de l'un et de l'autre : il devint le meilleur élève de Cauchy.
« La science du sage, dit l'Écriture, est une inondation » ; telles étaient pour l'algèbre les leçons de Cauchy. Fortifié par cette source abondante et fé-
conde, l'esprit de Puiseux, dont les travaux jusquelà n'étaient qu'excellents, éleva son vol et fit son chef-d'œuvre. Trente années, aujourd'hui, ne l'ont pas vieilli d'un jour. Ch. Sturm, notre maître hienveillant à tous, mais fier surtout de son élève du collège Rollin, m'aborda un jour par cette question que personne avant Puiseux ne s'était proposée : « Si vous suivez le long d'un contour fermé la racine d'une équation dont un paramètre représente un point du contour, qu'obtiendrez-vous en revenant au point de départ? — Je retrouverai ma racine, répondis-je sans hésiter. — Eh bien, non; vous ne la retrouverez pas : ce Puiseux le démontre. Il a fait un bien beau mémoire ! » Puis-je oublier le maître excellent et bon, toujours fier d'un élève bien-aimé devenu disciple d'un autre?
Le mémoire sur les Fonctions algébriques, par l'élévation du sujet, la subtilité des méthodes et la précision des résultats, place sans contredit ce Puiseux au premier rang des innombrables disciples d'un grand génie, chaque jour mieux admiré; c'est un rang d'honneur dans la science et, dans la vie, un beau partage.
La mécanique céleste attirait Puiseux, il en aimait les difficiles calculs et excellait à les simplifier. Une chaire à la Faculté des Sciences accorda ses inclinations et ses talents; les plaisirs devinrent un devoir; il s'y plut davantage encore.
Au Bureau des Longitudes, dont il devint bientôt le membre le plus actif, et à l'Observatoire, où Le Verrier, qui se connaissait en astronomes, sollicita son concours, aucun calcul ne rebuta sa patience. Toujours dévoué et toujours prêt, la sûreté de ses résul-
tais était pour tous un grand repos. Puiseux, dans la distribution du travail nécessaire, laissait chacun choisir avant lui; la tâche la plus lourde était son lot; on pouvait la doubler et la doubler encore, ni ses amis n'entendaient une plainte ni ses collègues une réclamation jusqu'au jour où, au grand étonnement de tous, Puiseux quitta successivement l'Observatoire et le Bureau des Longitudes. « Le travail surpasse mes forces », dit-il simplement. En vain, pour retenir un collègue indispensable, on allégua les intérêts de la science : Puiseux ne céda pas; on lui représenta qu'il sacrifiait gravement les siens : il n'y avait pas, avec lui, apparence de mieux réussir. Son renoncement ne fit tort qu'à la fortune de sa famille : il abandonnait les appointements, non les travaux d'astronomie. Dévoué k ses élèves, il mérita la reconnaissance de ses successeurs qui, chaque jour, profitent de son œuvre. Le détail, que nous supprimons, nous enfoncerait dans la plus profonde géométrie.
. L'auteur du beau mémoire sur les Fonctions algébriques avait, depuis sa jeunesse, une place marquée parmi nous. Chaque année accroissait ses titres; la solidité et l'élégance de ses études sur la mécanique céleste, son fructueux dévouement à la science du ciel, le faisaient désirer par la section d'astronomie; pendant plus de vingt ans aucun vide ne s'y produisit. Puiseux laissait inscrire son nom sur la liste des candidats à la section de géométrie, où l'on eût été surpris de ne pas le voir, s'abstenant d'ailleurs de toute démarche. En prenant soin de faire valoir ses titres, il aurait cru sortir de son rôle et juger par-dessus le juge. Ces candidatures modestes et paisibles réussissent lentement et seulement aux hommes de grand
mérite, double inconvénient, même pour beaucoup de ceux qui croiraient n'avoir à en redouter qu'un seul.
Lorsque nous perdîmes en Lamé le plus illustre représentant parmi nous de la physique mathématique, l'élection de Puiseux ne pouvait plus être retardée : l'Académie avait besoin de lui. Ses éminents concurrents, dont trois déjà sont nos confrères, en s'efFaçant devant l'ancienneté de ses titres, s'inclinèrent devant son grand mérite. Sur cinquante-cinq votants , Victor Puiseux obtint cinquante-cinq suffrages. Un amour-propre judicieux pourrait se plaire à retarder une élection pour la rendre aussi triomphante, mais l'amour-propre n'est jamais judicieux et la modestie de Puiseux était sincère.
Toujours égal dans son dévouement et son zèle, quand une étude s'imposait à l'Académie, entre ses confrères également préparés, Puiseux se trouvait toujours prêt; quand chacun, retenu par ses propres travaux, sacrifiait une partie de son temps, s*il le fallait, Puiseux donnait le sien purement et simplement. Les calculs étaient faits rapidement et de main de maître. Jamais Puiseux ne s'en fit honneur. Son travail, si ses confrères avaient gardé le silence, serait resté l'œuvre commune.
Puiseux, dans les épreuves de la vie, acceptait les chagrins avec résignation, les souffrances avec fermeté. Veuf d'une épouse tendrement aimée, trois fils excellents, deux filles charmantes et bonnes faisaient sa consolation et sa joie. Le fils aine, studieux et précoce comme son père, n'acheva pas ses classes brillamment commencées; les deux filles, atteintes d'une même maladie, s'éteignirent avant leur ving-
tième année. La robuste santé de notre confrère fut ébranlée à son tour; de continuelles douleurs ne ralentirent ni ses travaux ni ses longues excursions. Le travaril était un devoir envers la science, les courses à pied un utile divertissement, et les ascensions périlleuses un exercice salutaire pour les deux fils qu'il ne quittait pas.
Puiseux songeait à tout, jamais à lui-même ; quand il consentit à se soigner, le mal était sans remède. Plusieurs années de continuelles souffrances ne purent lui arracher une plainte ; il calculait, en attendant la mort, les observations du passage de Vénus.
On raconte qu'un pieux missionnaire avait, en de lointains pays, converti à sa foi le plus puissant personnage de la contrée. Heureux de son œuvre, trop modeste pour l'attribuer à son éloquence, dans cette conversion il voyait un miracle. « Je m'en réjouis comme vous, lui répondit une des victimes les plus exposées au mauvais caractère du néophyte, mais vat-il devenir moins orgueilleux, moins défiant, plus doux, plus affable et plus franc? Aurons-nous désormais un maître juste et bon?
— Vous demandez, répondit le saint homme, un second miracle. » Les deux miracles se sont accomplis pour Puiseux, et ceux qui l'ont connu depuis son enfance ne sauraient dire à quelle époque.
ÉLOGE
DE
Messieurs,
Faire chaque jour son devoir, se préparer à celui du lendemain, allier à la bonté une rigoureuse justice, étudier sans cesse, tourner la science au profit de tous : telles furent les maximes de Charles Combes, tel est le résumé de sa vie.
Fils unique d'un brave officier que le service n'avait pas enrichi. Combes, encore enfant quand il perdit son père, continua au lycée de Cahors, comme boursier de la ville, les études commencées dans une petite pension. Docile et studieux, réussissant à tout, il excellait en mathématiques. Les maîtres de Cahors enseignaient les éléments, rien de plus. Combes aspirait plus haut. C'était alor», et c'est encore peut-être, la coutume des lycées de Paris de se disputer avec une générosité intéressée l'avantage d'admettre à leurs leçons, pour les associer aux tenants de leurs concours, les lutteurs éprouvés en province. Mme Combes
accepta, presque à regret, la bourse offerte en mathématiques spéciales à Tenfant résolu qui, pour entrer à l'Ecole Polytechnique, ne demandait à sa mère que des livres et ne doutait pas du succès. Ni le collège, ni Mme Combes n'eurent rien à . regretter. Le sergentmajor de la promotion de 1818, Charles Combes, comme Élie de Beaumont Tannée précédente, sortit de la classe du professeur Dinet. L'excellent maître, pour gagner deux parties de suite à ce jeu hasardeux des examens, avait eu en main de belles cartes I
Simple et docile sous la main de ses maîtres, Combes dans toutes les écoles gardait le premier rang. Ingénieur des mines, suivant le choix qu'il avait fait, deux années lui suffirent pour obtenir avant ses condisciples et en même temps que ses anciens — l'un d'eux était Elie de Beaumont — le titre d'élève hors de concours.
Un voyage d'exploration est, à l'École des Mines, un utile délassement après de fortes et méthodiques études. Quêteurs attentifs de toute vérité, contemplateurs curieux de toute chose inconnue, les jeunes savants, sans dessein régulier, n'ont mission que de regarder et de voir en s'étendant sur un champ vaste et libre ; leur seule règle et leur unique contrainte est d'étudier sur place, après de curieuses recherches, deux questions qui leur sont proposées.
La variété et le choix du savant butin de Combes furent loués par ses maîtres, on pouvait le prévoir; les Annales des Mines imprimèrent les deux mémoires, c'était un grand honneur; l'un d'eux, succès inouï dans les fastes de l'École, fut traduit dès le mois sui" vaut et reproduit dans les Archives de Karsten.
La méthode catalane pour extraire le fer, épave
singulière de la métallurgie antique, était Tun des sujets proposés à son attention. Venue de TOrient, disent les vieux auteurs, importée en Espagne par les Phéniciens, elle tombe en vétusté, disparait et s'éteint. Les manipulations sont simples, l'outillage peu coûteux, les produits excellents; les vieux foyers cependant deviennent chaque jour plus rares : les scories rejetées sont trop abondantes et trop riches. Lorsque d'étroits sentiers impraticables aux chars n'amenaient aucun acheteur, lorsque la mine appartenait à tous, lorsque, sans droit de leude ni subside, chacun pouvait gaspiller d'intarissables richesses, charbon ncr dans la forêt, s'emparer d'une chute d'eau, et, sans rien dépenser que sa peine, produire le fer utile à ses besoins, on mêlait sans regret aux cailloux du chemin le mâchefer métallique et sonore. Aujourd'hui tout s'achète et tout se pèse ; on n'épargne, pour ne rien perdre, ni l'étude, ni le travail, et la routine est vaincue par la science.
Géologue sagace, métallurgiste habile, instruit dans l'art des mines, Combes était né mécanicien. Un mémoire sur les machines à vapeur fut le premier pas dans la voie qu'il a suivie si haut.
D'admirables réflexions sur la puissance motrice du feu, datées, comme le mémoire de Combes, de l'année 1824, relevaient l'éclat d'un nom illustre. Sadi Carnot, dans cet immortel opuscule, dédaigne l'expérience, évite les calculs; l'évidence est sa preuve, et pour atteindre les extrémités, son génie n'a marqué aucun pas sur la route.
Sans suivre ces lueurs nouvelles ni s'élever vers de si fiers sommets, Combes marchait avec ordre ; attaché aux vieilles règles, il raisonnait sur les vieux prin-
cipes; mesurant le travail, décomposant les forces, évaluant les températures, calculant les pressions, il réduisait les hypothèses en formules et les formules en chiffres. Un ingénieur alors considérable, le plus savant peut-être de son temps, s*écartant pour un jour de ses études habituelles, avait, en hésitant, proposé d'autres réponses. Inspecteur général des Ponts et Chaussées, professeur à l'Ecole Polytechnique, membre de l'Académie des Sciences, Navier, pour taire ici ses autres titres, avait le rang, l'autorité et le rote dans la science qu'un demi-siècle de solides travaux devait lentement transmettre h Combes. Il était, comme lui, généreux et modeste. Les conclusions bien motivées de Combes démentaient les siennes : ce fut un droit à la protection, un premier pas vers son amitié. .
Mis en estime par dé tels débuts, presque en relief, Combes, en quittant l'École des Mines de Paris, devint professeur à celle de Saint-Éticnne. Pour peu de mois seulement. Une seule fois dans sa vie, préoccupé de sa fortune, disons mieux, du bien-être de sa mère, il accepta en dehors du corps des Mines, à des conditions avantageuses , la direction d'une entreprise privée. La Compagnie de Sainte-Marie-aux-Mines, déçue dans ses espérances et embarrassée dans une voie douteuse, demanda ses conseils et l'accepta pour chef.* Combes avait de belles preuves à faire.
Confidente de ses luttes et des soins inquiets de chaque jour, sa mère soutenait son courage par son expérience de la vie et le charme de sa bonté. Tout entière aux jcries de son bien-aimé Charles, elle souriait au souvenir des mauvais jours dont le poids oubhé Tinclinait vers la tombe. On a toujours la
force d'être heureuse, Mme Combes n*en eut pas le temps. Le 1" janvier 1826, Combes, entrant dès le matin dans sa chambre, la trouva si pâle et si affaiblie qu'il ne se sentit pas le courage de lui souhaiter une bonne année. Ses craintes n'étaient pas vaines. Huit jours après, elle sortit du lit sa main droite, et lui dit : « Adieu, mon enfant 1 » Je saisis cette main déjà glacée, écrit Combes dans une note pieusement conservée, et je lui criai : « Non, pas encore I » Elle répéta : « Adieu I » Combes courut chercher un prêtre. A six heures elle lui dit : « Approche-toi de moi! — Que veuxrtu? As-tu besoin de quelque chose? -^ Rien; approche-toi. » Ce furent ses dernières paroles.
Combes, dans sa grande tristesse, n'avait plus souci de s'enrichir. Saint- Etienne lui fut un asile. Il "regrettait la vie studieuse et tranquille du professeur. L'École regrettait ses leçons : on fut prompt à s'entendre,. une chaire lui fut confiée. Par une heureuse rencontre, la direction d'une mine de houille située près de la ville se trouva vacante. Les tâches se complétaient» La théorie était le guide, la pratique le but, l'application servait de contrôle et d'exemple.
La vigilance de Combes n'a pas laissé de traces. Lès archives de la mine de Firminy conservent exactement, depuis l'origine, le récit des explosions et des sinistres de tout genre. -De 1828 à 1831, toutes les pages sont blanches.
La responsabilité cependant était terrible. L'asphyxie, il y a cinquante ans, faisait dans les galeries de mine plus de victimes que les explosions. Les mineurs s'appelaient, comme les sentinelles d'une place assiégée, prêts à courir dans l'ombre au secours du camarade dont la voix s'éteignait. Combes, pen-
dant toute sa carrière, a poursuivi avec persévérance le grand problème de Taérage des mines : nul n*a mieux réussi à épargner à d'autres les hésitations et les craintes dont chacune lui rappelait plus d'une nuit sans sommeil.
Appelé par ses maîtres à TÉcole des Mines de Paris, Combes y apporta, avec ses traditions d'élève, l'autorité et le langage d'un professeur sûr de lui. L'enseignement embrassait l'art et la science du mineur. Après avoir deviné sur des indices ou jugé sur des preuves la présence ou le voisinage d'un minerai, un ingénieur habile, sans se soustraire aux émotions du hasard, doit accroître les chances, écarter les dangers, décider la grandeur et la direction des galeries, le diamètre des puits, suivant le terrain, choisissant le meilleur, soutenir avec la pierre ou étayer avec le bois, refouler les eaux, entraîner les gaz, descendre les ouvriers dans les profondeurs de la mine et les ramener sans fatigue. Beaucoup de savoir ne suffît pas. Dans l'abondance des faits enchaînés avec soin, le professeur doit choisir avec droiture d'esprit et se borner avec désintéressement. Instruit de tous les détails, savant à calculer, habile à bien dire, poussé du zèle d'être applaudi par ceux qu'il doit instruire, il peut soulever d'inutiles problèmes, discourir de questions ingénieuses, et, pour faire de belles leçons, viser audessus du but. Nulle pensée chez Combes que pour ses élèves. Tendant à la pratique, montrant ses richesses sans confusion, sa science sans empressement, il s'élevait sans faire bruit de ses ailes.
Combes enseignait pendant six mois, il se préparait toute l'année. De fréquents voyages, travail et
repos tout ensemble, renouvelaient pour lui les joies de la mission d'élève. Admis à tout voir, il voulait tout comprendre; exercé aux calculs et aux mesures, il expliquait les anciennes pratiques, distinguait l'expérience de la routine et rapportait le progrès. Excellent voyageur, il savait tout regarder, tout interroger, admirer quelquefois et s'étonner à propos. Le manège d'un puits d'extraction enrichit un jour ses notes de voyage d'un doute souvent cité depuis. La benne dans laquelle on charge le charbon est enlevée par une lourde chaîne. Chaque pas, en l'enroulant, la raccourcit et diminue le fardeau des chevaux. Pendant la descente ils demeurent sans action; les arrêts enfin sont fréquents. Rien n'est plus éloigné du régime uniforme dont les avantages sont classiques. Le travail cependant dépasse le maximum annoncé. Faut-il en faire honneur à des bêtes de choix bien étrillées et bien nourries? Faut-il douter de la règle? conseiller aux charretiers de réparer par des haltes fréquentes les forces de leur attelage? Le fait est bizarre : Combes, témoin judicieux, le rapporte sans y mêler aucun raisonnement et s'abstient prudemment de conclure.
Le forage d'un puits en terrain aquifère est hasardeux. Dès qu'on a fait un trou, les eaux s'y précipitent; on les refoule à grands frais, on dépense des millions, le cas n'est pas rare, et, la moindre faute advenant, la nappe obstinée force les barrières, surmonte les obstacles, arrache et détruit tout pour reconquérir son niveau. Combes, presque chaque année, signalait de nouvelles tentatives et de nouveaux échecs. Il osa conseiller, sans garantir le succès, de forer, sans combattre les eaux, un puits
de grand diamètre ; Tépuisement viendrait après. Le problème était transformé. Un ingénieur belge a tenté répreuve et s'est enrichi. La méthode retient les noms Kindet Chaudron; ceux qui en ajoutent un troisième font à Combes la part petite encore. L'Académie des Sciences de Bruxelles avait mis au concours la recherche et la discussion des moyens de soustraire les travaux d'exploitation dans les mines, de houille aux chances d'explosion et d'asphyxie. Quatorze concurrents, en discutant des cas différents, invoquaient les mêmes principes et s'inclinaient devant le même maître. L'Académie flt comme eux. Combes fut couronné sans avoir concouru.
Le ventilateur de Désaguliers, vanté longtemps comme le plus efficace des instruments d'aérage, conduisit Combes à l'étude des turbines. Les problèmes sont de même famille. Combes les discute sans les résoudre. Qui le pourrait? L*a science, heureusement, peut comparer sans connaître.
Galilée s'étonne^ par la bouche dx) Salviati, que les grandes dimensions , en mécanique , déconcertent toutes les prévisions. Les cycloïdes, les sphères et les ellipses ne sont, dans les raisonnements, ni petites, ni grandes, ni médiocres. D'où viennent tant de mécomptes dans l'emploi des machines agrandies? Beau problème et profonde question! Newton a posé les principes; Combes, s'appliquant au détail, assigne .les variations de diamètre, de chute, de vitesse et de dépense dont l'association, dirigée par des règles fort éloignées de l'évidence, respecte, dans l'unité de l'ensemble, l'harmonieux concert des mouvements et des forces. La bonne turbine reste un oiseau rare : Combes le rend fécond,. c'est beaucoup.
Un train de chemin de fer arrêté sur la voie résiste sans s'ébranler au. vent le plus violent. Pendant la marche tout change : le moindre effort le fait vaciller. Le frottement, cependant, n'est pas moindre, mais il retarde la vitesse de translation, et, pour ainsi parler, s'y appliquant tout entier, reste sans résistance contre les balancements transversaux. La solide analys.e de Combes éclaircit cette imagé et suggère, pour combattre une instabilité fâcheuse, des préceptes suivis par les bons constructeurs.
Membre d'abord, puis président de la Commission des machines à vapeur, Combes étudiait les occasions et les causes des accidents et des catastrophes. Dans ces études, hélas I souvent renouvelées, les ingénieurs trouvent des modèles, les mécaniciens des règles de prudence : l'administration a puisé des instructions précises, des décisions efficaces et sévères. « La question est épineuse. Refuser une chaudière est Une. chose grave, écrivait en 1843 le rapporteur d'une commission. Cela ne pieut se faire sans une cause évidente de danger. » Le scrupule est trop grand. Si le sacrifice d'une chaudière semble insupportable, la vie humaine pourtant est de plus grand prix, et contre un danger évident il est trop tard pour la protéger. Plus d'un livre classique a traité les explosions sans mentionner les travaux et les conseils de Combes. Qu'est-ce à dire? Nos louanges seraientelles, complaisantes? Non pas! et il est aisé de répondre. Homme de devoir et homme d'action, notre confrère se hâtait vers la pratique. Le progrès conserve sa marque, et si, parmi tant de travaux et tant d'occupations différents, il a pu, s'oubliant luimême, négliger d'y inscrire son nom, nous devons
redoubler nos louanges ; notre reconnaissance est juste.
Deux puissantes compagnies avaient mêlé puis séparé leurs intérêts : Tune réclamait à l'autre plus de cent millions; celle-ci se croyait quitte de toute dette. On ne s'accordait sur rien, si ce n'est dans le même respect pour la droiture de Combes, dans la même estime pour ses lumières. Il fut choisi pour arbitre unique et sans appel. Après avoir pendant plus d'une année examiné les faits, étudié les droits, écouté les parties, il rendit sa laborieuse sentence. Sur le chiffre des honoraires, comme sur le reste, il décidait à son plein arbitre. Il demanda dix-huit mille francs, en garda six et partagea les douze autres entre deux camarades éminents dont, pour alléger sa tâche, en conservant toute la responsabilité, il avait emprunté les lumières.
L'illustre Garnot disait en 1821 à son fils Sadi : « Lorsque de vrais mathématiciens s'adonneront à l'économie politique, il se créera une science nouvelle qui n'aura besoin que d'être échauffée par l'amour de l'humanité pour transformer le gouvernement des États ». Ce jour est loin encore. La géométrie ne trompe jamais, c'est son honneur et sa force, mais elle se récuse souvent. En économie politique, les expériences sont interdites, l'observation reste cachée, les mieux instruits des faits, trop engagés dans la querelle, sont loin de dire au vrai ce qu'ils savent et ce qu'ils font. Les hommes d'État chargés de préparer les traités de 1862 l'ont constaté, sans doute sans étonnement. Un savant accoutumé aux justes balances de la science, un ingénieur perspicace, un esprit élevé, indifférent aux colères et supérieur à la
calomnie, était pour eux un auxiliaire indispensable : Combes, désigné par ses lumières, se montra digne du choix par sa prudence. Il a rendu service à tous, et, chose à peine croyable, tous lui ont rendu justice.
Fontenelle, qui ce jour-là fut profond, a dit, dans l'éloge d'Amontons : « Le mouvement perpétuel est, en mécanique, le seul problème qui soit impossible ». C'était un trait de génie. Le mouvement perpétuel est impossible! C'est un axiome. Qu'en peut-on conclure? Ne le cherchons jamais, nous qui sommes sages, et tenons-nous loin de ceux qui le trouvent. Mais en osant ajouter : lui seul est impossible ! Fontenelle marque d'un seul mot, sur chaque route de la science, la borne qu'on peut atteindre sans jamais la franchir. Des inventeurs illustres, Carnot, Mayer, Clausius, W. Thomson, d'autres encore, ont, un siècle plus tard, posé pour fondement et savamment suivi jusqu'aux derniers détails cet axiome échappé entre deux sourires. Combes hésita longtemps. Fidèle aux vieilles méthodes, ce sont elles qu'il consultait. Il se défiait de l'évidence; heureux enfin de leur complet accord, il voulut le montrer à tous. Son livre sur la théorie mécanique de la chaleur est le guide le plus sûr vers cette science qu'il rend faci^.
Des luttes ardentes et des inimitiés implacables troublaient l'Observatoire de Paris. Ni la science, ni la renommée, ni l'activité, ni le bon jugement ne faisaient défaut au directeur. Toutes ces qualités étaient méconnues ou déclarées inutiles; un esprit judicieux et bienveillant suffirait, disait-on, pour rétablir la concorde et terminer les embarras. L'histoire de ces luttes serait longue . On crut y mettre fin par un régime nouveau. Le Journal officiel du 5 février 1870
déférait tous les pouvoirs de la direction à trois hommes éminents, entre lesquels Combes, sans avoir étudié Tastronomie, paraissait le mieux préparé ù rapprendre. Le bon sens suffirait, disait-on : celui de ]
Combes était connu de tous. La preuve qu'il en donna par un refus formel méritait place dans son Éloge.
En atteignant Tàge de la retraite, Combes conservait toute la puissance de son esprit. L'Académie des Sciences désormais, la Société d'Encouragemeiit et la Société d'Agriculture devaient se partager son zèle. Un mal foudroyant Tenleva, à la veille du jour fixé, à la tendresse de ses enfants, à la confiance de ses élèves, à la sympathie de ses confrères.
Si Combes n'a pas laissé de chef-d'œuvre immortel, I
peu de savants plus laborieux ont appliqué plus utilement une science plus assurée et plus haute. Aucun m'a. fait paraître, avec plus de droiture dans l'esprit, plus de sagesse dans les affaires. Aucun n'a caclré un |
mérite plus solide sous une modestie plus insouciante. \
Aucun ;i'a laissé le souvenir d'un cœur plus dévoué, d'une bienveillance plus sincère. Aucun n'ar réuni h. un plus haut degré ces dons d'une aimable et belle nature, plus rares peut-être que le génie, plus préqaux certainement que la gloire.
ÉLOGE
DE