Éloges
Les portraits d'écrivains, d'artistes et de savants, que voici réunis, ont été composés, pour la plupart, au lendemain du jour où ces personnages moururent. Cette circonstance indique leur caractère.
Ce n'est évidemment pas le jugement de l'avenir qu'on trouvera ici. L'avenir sera moins indulgent, peut-être,:et, en tout cas, plus négligent. Il marquera des différences considérablesentre ces morts inégaux: il grandira les uns, il en diminuera d'autres et il en omettra plusieurs. Ici, j'ai noté l'émoi qu'on ressentait en apprenant que ces héros ou bien ces demihéros étaient entrés dans le passé.
Je l'ai fait avec le respect qui convient et, cependant, avec la liberté permise, pour quelques-uns avec plus de chagrin qu'on ne le verra, et pour certains avec le détachement qu'on remarque sur les visages des foules qui accompagnent de trop illustres funérailles : la gloire, en de telles occasions, nuit à la tendresse, qui est un sentiment familier.
Comme disparaissaient, en file funèbre, ces amis ou bien ces maîtres, j'ai inscrit le souvenir qu'ils me laissaient: souvenir gai ou auguste, aimable, mélancolique et mêlé, parfois, d'une plaisanterie à laquelle je ne pouvais rien.
Ce serait une pieuse et gentille coutume, il me semble, que de dresser, aux bords de la route où chemine la pensée contemporaine, des cénotaphes emblématiques, et non en marbre éternel, mais en bois moins durable, des cénotaphes provisoires. Ils ne seraient ni de mêmes dimensions ni de même luxe. On les élèverait à la place où tombèrent et celui-ci et celui-là, qu'on emporta pour les mettre en terre. Sur les parois de ces monuments illusoires et fragiles, on peindrait d'un pinceau complaisant des images du mort récent, des épisodes magnifiques, pittoresques ou amusants de sa vie et les allégories de son travail, de son efficacité, de son énergie spirituelle. Du reste, ily aurait, surchacun des panneaux, un ange aux yeux fermés et aux ailes qui planent, pour signifier le sommeil, le silence et Téternité.
Et puis, plus tard, entre ces deux rangées de cénotaphes, passerait Tavenir, grand réviseur des renommées. Il démolirait ces petites architectures de bois peint; il remplacerait les unes par des statues plus ou moins hautes, et décisives; ailleurs, il ferait place nette: et il aurait vite aboli ces images qui n'étaient la que pour attester la ferveur d'un jour.
Il y a quelques années, un ingénieux photographe imagina de mettre dans le commerce les portraits de nos << contemporains chez e^x ». Comédiens célèbres, politiciens illustres ou notoires hommes de lettres, on les voyait dans leur salon, dans leur boudoir, dans leur cabinet de travail; et ils avaient la pose la mieux congruante à l'idéal qu'ils se faisaient d'eux-mêmes. Les romanciers, et parmi eux les psychologues, étaient les plus rêveurs et les plus tristes. Un doigt pensif sur le front, qu'une mèche de cheveux barrait, ils indiquaient bien le chagrin qu'éprouve un fin connaisseur de nos âmes. Les romantiques, — il en reste, malgré tout! — étaient fameusement costumés, qui de toges, qui de pourpoints, qui de simarres. Le décor était soigné; on devinait queiios contemporains s'étaient, pour la photographie, tapis au coin le plus joli de leur logement, et que, peut-être, quelques-uns avaient.
pour la circonstance, réuni là tous les objets d'art de la maison. Ainsi, ils se présentaient au public dans un cadre digne du sentiment qu'ils avaient de leur génie.
Quand on chercha Paul Verlaine pour le portraire. comme les autres, il n'avait pas de domicile, ou peu sen faut. S'il en avait un, c'était une chambre d'hôtel bien hasardeuse. On ne put l'attraper que dans un cabaret, comme il allait boire une absinthe. Une table de marbre devant lui, un verre, une carafe; et lui, appuyé au dossier de cuir d'une banquette, la tête renversée en arrière, — les yeux, ma foi, un peu perdus.
Ah! c'était un terrible vieux vagabond!... Il ressemblait à Socrate; mais on dit que Socrate ressemblait à un faune; et cest par lintermédiaire de ce faune que Paul Verlaine put jamais ressembler à un sage. Mettons qu'il fut une sorte de Socrate, oui, mais qui au lieu d'une ciguë but force apéritifs.
Je me souviens de l'avoir rencontré un jour. C'était aux environs de 1892 ou 1894, dans le quartier Latin, et vers le bas de la rue Gay- Lussac. 11 souffrait de cruels rhumatismes; et, à cause de cela, il avait les jambes emmitouflées, par-dessus le pantalon, de larges feuilles
d'ouate qui entouraient tout le mollet et le genou, et qui étaient retenues par des ficelles entre-croisées, d'une manière disons écossaise. x\insi, ne pouvant plier les jarrets, il faisait, pour marcher, des demi-cercles avec ses jambes. Comme il avait le torse cambré, la tête fière. cela lui donnait une allure extrêmement orgueilleuse; et d'autant plus qu'il parlait haut.
Il parlait à une vieille petite marchande de salade, à qui il donnait la main gauche. De sa main droite il tenait un fort gourdin. Il s'arrêta devant un bureau de tabac qui, pour l'étalage de ses pipes, l'intéressa; et il se mit à pérorer, d'une grosse voix qui avait l'air de se fâcher...
En ce temps-là, j'étais fort jeune; j'aimais la poésie de .Verlaine : bien que ce temps s'en soit allé, cette poésie, je l'aime encore... Que sais- je enfin?... Je me suis approché du farouche bonhomme; et, tout de go, avec effusion, je commençai — il se tut — de lui réciter, en le regardant, ce poème de lui, la première des Fêtes Galantes :
Votre âme est un paysage choi.si
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques,
Tout eu chantant sur le mode mineur L amour vainqueur et la vie opportune, Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur Et leur chanson se mêle au clair de lune...
Je me rappelle qu'ici le temps me dura; il me sembla que ce petit poème n'en finissait pas. Ma timidité intrépide était gênée, à ne plus savoir que devenir, du contraste aperçu trop rudement entre cette poésie de fête galante et ce \ieux pauvre. Je m'étais lancé dans une aventure indéfinie... Mais je continuai, car il le fallait :
Au calme clair de lune, triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau.
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
Et alors, je me suis sauvé sans que le vieux vagabond m'eût rien dit: je me suis sauvé sans me retourner, sans voir quelle figure il faisait.
Il a écrit les vers les plus tendres, les plus musicaux, les plus inquiets, les plus subtils, les plus tremblants, les plus m\'stérieux qu'il y ait peut-être en notre langue. Il a écrit des vers qui semblent éclairés de clair de lune; d'autres qui semblent un bruit de source; d'autres qui font tout juste le bruit du vent parmi les feuilles.
PAir. VERLAINE 13
Il a écrit des vers qui ont la douceur du silence; il a composé de petites chansons qui signifient le trouble et la gentillesse des âmes alarmées.
Il était né, à Metz, en 1844, d'une bonne famille où il y avait des prêtres et des militaires, un père qui avait été soldat du grand Empereur. Et puis, sur ses vingt ans, le jeune homme entra, comme employé, dans une compagnie d'assurances, bientôt à l'hôtel de Ville, en qualité, s'il vous plaît, d'expéditionnaire. Alors, son père mourut, sa mère fut tout à fait ruinée; il commença de ne plus trouver aucun intérêt véritable à une vie bien régulière de scribe qui gagne, en peinant, ses journées. En outre, il sentit que la poésie lui faisait du bruit dans la tête. Il abandonna le travail de bureau; et. en 1866, il publia les Poèmes Saturniens.
Saturniens, pourquoi?... Il recourt à l'art, ditil, des < nécromanciens ; et il assure que. pour être nés sous le signe Saturne, certains ont l'imagination fort inquiète, — et peu de raison.
Or, les poètes qui florissaient alors étaient la raison même; ils réagissaient, comme ils pouvaient, contre la grande et IjTique folie des romantiques. Et ce Verlaine, dès son premier
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petit volume, réclame au nom de rimagination la plus... comment dire?... saturnienne, à tout hasard, — contre la discursive raison de ses contemporains!...
I] écrivit la Nuit du Walpurgis classique... Il me semble qu'on n'avait encore rien lu de ce genre. Ou bien, de ce genre, — si, peutêtre. Mais de cette exacte fantaisie. — non!... Parmi les poètes d'alors, fins émailleurs, ciseleurs délicats et, quelques-uns, forgerons vigoureux. Ariel apparaissait soudain, le subtil, aérien, furtif Ariel; et il faisait des vers avec des rayons de clair de lune, avec de la cendre de crépuscule, avec de la lumière d'étoile, avec on ne sait quoi d'impondérable, de vaporeux, d'étrange.
Il n'écrivait pas. ce céleste Ariel, selon les procédés terrestres. Et il faisait de drôles de fautes de langage; il était curieux de quelques bizarreries de grammaire; et les mots, les jolis doux mots, diaphanes et un peu fous, le menaient quelquefois plus vite que la logique de la pensée ne le voulait... N'importe! C'était Ariel qui chantait, et d'une voix plus légère, plus ravissante que celle des flûtes dans les bois!...
Cette même année 1866. François Coppée, qui préludait aussi, publia Le Reliquaire. Et, cheîJ
Leconte de Lisle, on se demandait lequel do ces deux poètes si bien doués, irait le plus loin... Bientôt, on vit que Paul Verlaine, décidément, ne réussissait point, au sens qu'on a raison de donner à ce mot si concret. Il ne gagnait
pas les dignités qui clianiarrent volontiers la poitrine des gens de lettres et, par exemple, ce grand cordon de la Légion d'honneur qui barrait le sein gauche de Sully Prudhomme et lui couvrait de faste splendide son cœur mélancolique, dolent d'un mariage manqué. Non: le pauvre Verlaine, si étourdi, si malhabile à gouverner sa vie, se déconsidérait chaque jour davantage. Et, jusqu'à sa mort, il eut la réputation d'un '< jeune . un peu trop enfoncé dans la pire bohème.
Il survint après ces riches et savants poètes du Parnasse qui, eux, psychologues, historiens, archéologues, ne chantaient qu'à bon escient. Un Sully Prudhomme est un analyste; il s'étudie, il se raconte, il se décrit. Verlaine se contente de poétiques analogies...
Il comptait sur la valeur évocatrice de la Poésie, sur la persuasive musique que font les mots bien arrangés.
Je crois que les Parnassiens ont un peu trop
compté sur la valeur descriptive de l'analyse psychologique. Quand ils mettent en alexandrins rigoureux ou en strophes régulières leurs sentiments, on dirait qu'ils ont fait l'inventaire et comme le bilan de leur sensibilité. Rêver, aimer, souffrir, être inquiet, c'est autre chose que ce qu'énumère un commissaire-priseur des âmes. ^ Il y a, dans nos sentiments, quelque chose que ->• ne saisit pas un positiviste, même malin. C'est le mystère de nos âmes, c'est leur étrangeté, c'est ce à quoi un poète fit allusion quand il disait que nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves. Mallarmé, songeant sans doute à cela, voulait que l'art ne fût qu'une allusion à la YÏe. Une allusion vaut mieux quelquefois qu'une description. Elle éveille notre pensée; elle lui donne à entendre qu'on n'a pas tout dit; elle 1 invite à deviner, à pressentir...
Cette façon de procéder est, si je ne me trompe, mieux et plus intelligemment respectueuse du fin mj^stère des âmes, que la familiarité arrogante des psychologues.
Les âmes sont des paysages choisis^ qu'on n'inventorie pas comme des immeubles.
Il ne faudrait pas attribuer au pauvre Verlaine une doctrine philosophique, une idéologie, dont il n'eut certainement pas la conscience
nette, l'effective possession. Mais, comme les Parnassiens firent acte de poésie sous l'influence du positivisme, il représente, lui, — et, s'il ne le sut pas explicitement, qu'importe? — une réaction vive contre le positivisme de son époque.
Il avait une poétique à lui et quil a résumée, en vers bizarres et charmants, sous le titre d'Art poétique. Il y recommandait « la musique avant toute chose » ; il y, recommandait, un peu confusément, l'usage des mètres impairs, la recherche des mots indécis, de la nuance, non de la couleur; il y blâmait les excès de la rime, les torts de l'éloquence, et tout cela, qui est si parnassien!... Et il légiférait, sur un ton dogmatique : il était, assez volontiers, dogmatique en paroles, comme pour s'acquitter à peu de frais envers la certitude.
Et il y a de la plaisanterie, dans son Art poétique i pourtant, on y aperçoit aussi les tendances d'une poésie qu'on n'avait pas prévue.
Il est un de ces poètes ambigus qui, entre deux époques, marquent la transition pathétique. On l'a considéré, un peu étourdiment quelquefois, comme un décadent : plutôt, je vois en lui un annonciateur.
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Qivil fût ceci ou cela, d'ailleurs, il ne s'en doutait pas; toutes ces choses lui étaient joliment égales. Je ne crois pas qu'on ait vécu plus au hasard, avec une plus parfaite indifférence des théories, des esthétiques, des règles littéraires ou morales.
Trois ans après les Poèmes Saturniens, il donna les Fêtes galantes, une vingtaine de petits poèmes. Du fond de ses turpitudes, il apportait ce recueil pimpant, fardé, joli, — gai, divinement gai, triste aussi, et triste à la Watteau. C'est extravagant, c'est drôle et c'est touchant, que ces vers gracieux et costumés élégamment viennent des cabarets. — ou pireî... Mais, alors, il avait séparé, du quotidien de sa vie, sa poésie; et avec quelle coquetterie attentive il la préservait, celle-ci. des mauvaises rencontres, des compagnies lamentables!...
Passent masques et bergamasques. Pierrot, Clitandrc, le vieux Cassandre, et Colombine et Arlequin, et les gentils abbés de cour, et Camargo... .Vont et viennent les belles dames à paniers, dont les hauts talons luttent avec les longues jupes... Belles soirées; et comme, dans ces parcs de fêtes
galantes, la nature est tout entière, émouvante, chargée de son parfum, de son humidité, de son charm-e; et non la nature toute seule, inhumaine, sauvage, mais la nature toute pleine des âmes qui l'habitent, la nature qui est un état de l'âme, un état d'incertitude, de rêve, oh l'allégresse et la mélancolie se mêlent, amenées l'une à l'autre par les nuances délicates du crépuscule dans les feuilles.
Bientôt après, Verlaine entra dans l'aventure — la bonne aventure, mais peu durable, — de ses propres fêtes galantes. Il fut amoureux, très amoureux; et il écrivit la Bonne Chanson.
C'était celui de ses ouvrages qu'il aimait le mieux. Il avait des raisons particulières de le préférer. La Bonne Chanson lui était l'excellent souvenir du temps le plus doux de sa vie, du seul temps vraiment doux et honorable et calme de sa vie. La Bonne Chanson a été composée pendant l'hiver de 1869 et le printemps de 1870, Verlaine étant alors un heureux fiancé. Le petit volume parut le 12 janvier 1870. Et Victor Hugo disait que c'était « une fleur dans un obus ».
.Verlaine marié!,,. Mais il était enchanté de
1 aiil)aiiie. très épris de sa femme, durant les premiers jours. Il promit — mais en vers! — de renoncer à des « breuvages exécrés ; . — ceux-là justement qu'il aimait le plus!... Il le promit sincèrement, car il était incapable d'hypocrisie; et il se le promit à lui-même. Mais il ne tint pas sa promesse, car il était incapable de ne pas céder à son plaisir. Il retourna aux mauvais breuvages et au vagabondage et à toute sa damnable vie. Son bonheur fui extrêmement court; et ce fut, en somme, sa faute plus que celle d'autrui, plus que celle de sa destinée.
Il eut cette chance, — et. d'abord, il la détesta, — cette chance que ses fiançailles, à cause d'incidents calamiteux, fussent très longues. Comme il attendait un meilleur bonheur, il se plaignait de tels retards; mais, comme le malheur le guettait, ces retards sont un aimable répit que les hasards lui ménageaient.
Il écrivit à sa fiancée; et, souvent, en vers, parce que ce langage était celui qui convenait le mieux à la mélodie de son âme. Ces billets en vers, ce sont les poèmes de la Bonne Chanson.
Une allégresse lui était venue, qui lui chantait dans le cœur et qui faisait danser le rythme
de ses vers. Comme il était content de prévoir que toutes choses allaient enfin tourner à merveille!...
Villon fiancé! Villon qui aime une petite jeune fille!... Et Villon qui s'étonne de tant de gentillesse, de tant de grâce pure et parfaite!... Voilà le thème de la Bonne Chanson. C'est, au jour le jour, le roman des fiançailles heureuses. On n'a rien écrit de plus candide et de plus frais, de plus gracieux, de plus touchant, de plus jeune. Les menues négligences qu'il y a presque toujours dans les poèmes de Verlaine sont ici un agrément de plus, comme si la véritable simplicité du sentiment voulait ce gage de spontanéité manifeste.
Il }\ a une photographie de Verlaine qui date, je crois, du temps de ses fiançailles. On l'y voit assis sur une chaise, il me semble, de tapisserie ou de reps, et de forme second empire. Il appuie le bras gauche sur le coin d'un bureau à bordure de cuivre. Et il a l'air extrêmement sage. Il est bien mis ; une jaquette neuve et qui, on dirait, le gêne un peu aux entournures, une jaquette un peu étriquée, mais sans doute conforme à la mode d'alors; un pantalon serré aux genoux et puis qui s'évase; du
linge! et une cravate de satin noir, gentiment nouée, qui laisse voir le plastron blanc, bien empesé. Ue front déjà plus qu'à demi-chauve; mais les cheveux reviennent sur les tempes, en mèches bien coiffées. Les yeux, évidemment un peu mongoliques et enfoncés sous les fortes arcades des sourcils, mais doux et rieurs; et la bouche, entre le poil soigné de la moustache et de la barbe, s'applique à une moue d'homme sérieux, d'homme raisonnable. L'e faune, le bon faune, joue à lui-même, et avec quelle sincérité! la comédie de s'être une fois pour toutes rangé. Comme il est sage!...
Et puis, il ne fut pas sage du tout!... L'e faune redevint le faune!... Et les breuvages exécrés; et tout le reste. Et le ménage n'alla point. Que d'aventures!... Et Verlaine, ensuite, mérita des prisons. Il fut enfermé, d'abord aux Petits- Carmes de Bruxelles, secondement à la prison de Mons, à cause de deux coups de revolver qu'il avait tirés sur le jeune Arthur Rimbaud.
Mais, de Tasile que les tribunaux belges lui avaient imposé, il ne gardait pas un mauvais souvenir. Après sa libération, en 1875. il écrivait, songeant à la prison de Mons :
J'ai longtemps habité le meilleur des châteaux!...
Il ajoutait :
C'était la dignité dans la sécurité 1...
■ II- demeura beaucoup aussi dans les hôpitaux. Après Mons, il se retira quelque temps, auprès de sa mère, dans les Ardennes. Et puis, il alla être professeur de français et, dit-on encore, de dessin en Angleterre. Il revint en France, essaya de faire de la culture, y échoua, évidemment, vendit sa ferme. Et puis, sa mère mourut; et ce fut, pour lui, la fin de bien des choses. En 1889, il entra à Thôpital Broussais. plus tard à l'hôpital Saint-Louis.
A la prison de Mons, il avait commencé de réfléchir à ses fautes et de s'amender un peu. L'hôpital continua de Faméliorer. On l'avait mis dans un lit bien propre, dans du linge blanc; et les bonnes sœurs, — en ce temps-là! — le soignèrent... Elles étaient douces et attentives. Leurs tabliers blancs, leurs cornettes blanches et les rideaux blancs de son lit le disposèrent à imaginer une candide et calme vie, une merveilleuse simplicité de l'âme, un parfait apaisement de J'esprit, une aimable modestie de l'intelligence, une pure et affable humilité. Bientôt, il s'aperçut que, tout cela, c'était la piété; alors
il fut pieux, il eut de bonnes résolutions et il se promit de bien vivre, — enfin^ de vivre de son mieux : c'est justement cela qui est bien vivre, n'est-ce pas?...
Il a écrit Sagesse, où il y a peut-être les plus beaux vers religieux de notre temps.
Conversion charmante et que n'avilissent pas des artifices de littérature. Ce poète ne raisonne pas, ou bien il ne raisonne guère; et ainsi, les dangers de la dialectique lui sont épargnés : c'est dans la dialectique que se glisse habituellement le malin, sous la forme inquiétante de l'ingéniosité littéraire. Sa religion, c'est, à un moment donné, ce qu'il éprouve de tendresse frissonnante pour une vie un peu mieux ordonnée, un peu plus propre aussi que celle que lui ont infligée et les méchants destins et tout le tralala de sa concupiscence.
Il est l'endroit où se fait une terrible allée et venue de jadis et d'à présent, des mauvaises hantises et des bonnes velléités. Telle est sa souffrance quotidienne; telle est sa peur et tel est son émoi.
Il entend encore, à son dam, les voix d'autrefois : la voix de l'orgueil, « un cri puissant comme d'un cor » ; la voix de la haine, « cloche en mer, fausse, assourdie de neige lente » ; la
voix de la chair, ; un gros tapage fatigué, des gens ont bu ->... C'est un vacarme formidable qui le tourmente; c'est ime huée, c'est une orgie et c'est une folie atroce, où il entend le cri persistant de sa vieille vie abjecte. Et il les réprouve, les voix, et il voudrait les étouffer.
Elles meurent et elles renaissent... Plutôt, elles s'éloignent et puis elles reviennent...
Jamais elles ne s'éloignèrent tout à fait. Mais aux moments de sa ferveur la meilleure, il lui est arrivé d'écrire des pages dignes un peu de l'Imitation, — et, si l'on veut, d'une Imitation qui aurait traversé, comme jadis l'héroïsme grandiloquent de Corneille, la mignardise alexandrine de nos âges.
Paul Verlaine, qui, jouant avec l'anagramme de son nom, prit le surnom de Pauvre Lélian, devint, parmi les poètes, une sorte de saint François d'Assise, par l'ingénuité véritable et par la sincère effusion... Une sorte de saint François d'Assise, — c'est beaucoup trop dire, car il était encore tout plein de péché; mais il faisait de son mieux et sa bonne volonté est émouvante dans ses poèmes infectés encore de littérature.
Notre poésiC; quand il survint, s'était trop éloignée de cette ingénuité qui est la source naturelle de toute poésie. Nos poètes étaient par trop roués.
Pour retourner au simple langage des âmes, il fallait un vagabond, un Villon, comme il y^ en eut un après que les versificateurs du moyen âge finissant ne faisaient plus qu'un travail d'art.
Tel fut le rôle du pauvre Verlaine. Et c'est la beauté presque divine de son horrible vie.
Il y avait en lui quelque chose d'enfantin, comme la poésie même est enfantine. Oui, il fut un vieil enfant, un vieil enfant terrible, un vieil enfant perdu, qui baguenaude et polissonne, mais qui chante aux buissons. Et il avait inventé une chanson délicieuse. Il jouait aussi, à sa manière, de petits airs sur la flûte éternelle de Pan.
C'est une chose ravissante, étrange aussi, que ce vieux vagabond, — que cet ivrogne, disonsle, — soit l'auteur des poèmes les plus joliment pimpants, les mieux parés d'une grâce adorable. Quand il est gai, c'est tout le printemps en fleurs et en babillage d'oiseaux qui est dans sa poésie. Quand il a du chagrin, sa
mélancolie t'ait songer à celle d'un Wattcau; elle ressemble à ces belles rêveries qui emplissent, au crépuscule, les parcs où ont passé les mascarades un peu lasses. On devine des frissons de soie, des fuites de femmes jolies et finement costumées, des rires qui s'éloignent et qui, de loin, font un bruit de sanglots.
Que d'élégance, pour habiller l'âme trouble et confuse du vieux vagabond!... Mais, le soir, la surface des mares qui ont croupi longtemps et dont l'eau est lourde, s'éclaire des plus vives et riantes lumières.
Ce pauvre Lélian fut à peu près le dernier bohème de la poésie contemporaine.
Aujourd'hui, les poètes sont heureux. Ils vivent de la faç^a la plus attrayante. Pour assurer leur douce existence, il y; a des prix innombrables : prix académiques, auxquels collabora M. de Montyon; prix Sully Prudhomme, prix divers de la Société dite des Gens de lettres; prix de l'Etat; prix de toute sorte et, pour la plupart, payés en bonne monnaie sonnante et trébuchante. Les tireurs au pistolet ne reçoivent pas plus de coupes et de gentils bronzes, les athlètes ne reçoivent pas plus de médailles, les jeunes attachés d'ambassade ne re-
çoivent pas plus de décorations étrangères, que nos poètes ne reçoivent de récompenses en espèces.
Avec cela, ils peuvent s'habiller convenablement, se munir de cravates élégantes et de quelques bijoux. De cette manière, ils vont dans le monde... Verlaine n'y allait pas: et Villon certes n'y allait pas!... Ils étaient si mal vêtus, si mal coiffés, et quelquefois si mal embouchés!...
Aujourd'hui, en l'honneur de nos plus jeunes poètes, les plus grandes dames, comme il est dit dans la Tour de Nesles, donnent des thés. Là, devant un parterre de jolies femmes et de vieillards désœuvrés, ils récitent leurs vers, qui leur valent toutes les satisfactions de l'amourpropre.
Aujourd'hui, un père qui détournerait son fils de la carrière poétique agirait mal. Il priverait ce jeune homme de la situation la plus brilllante et la mieux assurée.
Seulement, si désormais les poètes ne sont plus pauvres, ils finiront par ne plus être tristes. Et alors, ce sera fini, — ce sera fini de cette gracieuse mélancolie qui nous valut tant d'élégies, de plaintes harmonieuses et de pleurantes strophes. Elle était ravissante, cette mélancolie ancienne. Un peu ridicule, parfois, mais distinguée.
Tant de mélodieux chagrins étaient, à l'occasion, fastidieux : oui, les poètes manquaient de retenue, de force d'âme et de résignation... N'importe, ces jeunes hommes désolés avaient de l'agrément.
Et, si, par hasard, la flamme du génie les touchait, ils étaient Paul Verlaine; ils étaient de la musique un peu folle, de la poésie éparpillée, des mots qui ont le son même de l'âme.
Un accident absurde et. par son absurdité même, terrifiant, a tué cet homme robuste que n'avait dompté nulle souffrance.
Il laisse une tragique, vulgaire et poignante mémoire. Il a. sans relâche et sans défaillance, accompli un effort d'art qui inspire le respect, que l'avenir méprisera peut-être, et qui impose par sa masse plus que par sa perfection.
L'<Euvre littéraire d'Emile Zola est admirée par les uns, détestée par les autres. Même après la mort de l'auteur, on ne saurait, pour le juger, faire abstraction du goût que le plèbe eut pour ses défauts ni de l'hostilité que suscitèrent les hardiesses et l'intrasigeance de son esthétique.
D'ailleurs, il voulait qu'il en fût ainsi. Il savait qu'une nouveauté, dans l'art, n'est jamais acceptée sans lutte, quand elle ne sest pas insinuée en douceur mais prétend s'imposer de vive force : elle provoque une résistance égale à son ardeur. Or, il avait cet orgueil de ne consentir à nulle atténuation de son idée pour qu'on l'adoptât plus facilement.
Il fui un batailleur forcené, un impitoj^able ennemi. Possédé par sa conception de l'art, à elle tout entier, il ne s'inquiéta point du goût des autres qu'il contrariait ou blessait. Il est naturel que son œuvre ait soulevé de grandes haines : lui-même haïssait. Mais sa haine n'était ni personnelle, ni mesquine; elle résultait de sa foi complète et absolue dans la valeur de son idée. Avec un peu de scepticisme, il se fût montré plus conciliant et plus tolérant, plus intelligent peut-être. Quelque grâce qu'on trouve à des littératures plus aimables, celle-ci, par sa brutalité courageuse, commande l'admiration de ceux même qui ne sauraient s'y plaire.
Réalisme, naturalisme, expérimentalisme, — les mots n'importent pas. Mais, ce qu'affirmait Zola dès sa première manifestation, c'est que l'art procède directement de la nature. Il niait les esthétiques surannées qui s'interposent entre l'artiste et la réalité; et il niait aussi les idéologies vagues qui altèrent la réalité, qui surtout l'appauvrissent et la privent de sa substance. Lorsque Zola commença d'écrire et lorsqu'il conçut — avec quelle confiance intrépide! — ^ Toeuvrc qu'ensuite il mit trente ans à exécuter, \ toute la pensée occidentale était soumise à l'influence de la philosophie positive. Alors, comme
jamais, on crut à la science et, par la science, on crut à la réalité. On attendit de la méthode expérimentale une authentique révélation du monde; et, dans la hâte où l'on était d'une telle prise de possession de ce qui est par ce qui pense, on s'enivra de certitudes anticipées. Les métaphysiques ont survécu à ces espoirs: le domaine de l'hypothèse est demeuré vaste et déconcertant; mais une grande époque s'était déroulée, pendant laquelle on avait eu la glorieuse illusion d'être en contact avec la vie et d'en saisir le secret.
Témoin des progrès incessants de la science positive, Zola mit toute sa confiance dans la méthode expérimentale, qui autour de lui faisait des merveilles. Tandis que les physiciens, les chimistes, les savants de toute espèce l'utilisaient pour leurs découvertes particulières, il la voulut appliquer, lui, au si complexe phé uomène de la vie sociale. Les lois que les physiologistes formulaient. — celle de l'hérédité, par exem^ple, — il en aperçut l'efficacité dans le désordre apparent des faits sociaux. Ce quil vit illustrait les théories ; et celles-ci expliquaient ce que l'observation constatait.
C'est pourquoi il entreprit cette œuvre colossale, qu'il rêva signifiante et démonstrative
Voici, en quelque sorte, un sj^nthétique échantillon de la vie telle qu'on Ta dû concevoir aux plus iDeaux jours du positivisme scientifique. Zola, bon ser\iteur de la science, lui a laissé ce monument de sa dévotion parfaite.
Plus de quarante volumes, où la vie se révèle en tous ses aspects, divers, contradictoires, étonnants. Et, dans ces quarante volumes, plus de douze cents personnages : chacun d'eux a son individualité marquée, son caractère, ses passions, ses frénésies; et chacun d'eux participe à la vie d'un groupe qui agit sur lui et sur lequel il agit, participe à la vie de collectivités plus amples et enfin participe à la vie totale des êtres et des choses, des animaux, des arbres et des pierres, dans l'unité de la substance.
Telle fut la grandiose vision de cet écrivain. C'est la nature, que cette œuvre évoque, avec la somptuosité de son Tout, avec la misère de ses détails.
« Il n'y a rien de vil dans la maison de Jupiter », — cette parole de Spinoza, il la faudrait inscrire en épigraphe sur le premier volume des « Rougon-Macquart ». La maison de Jupiter, qui est TUnivers absolu, dans lequel le réel et le possible s'identifient, n'admet pas
de hideurs ni de turpitudes; et laccidentel se résorbe dans la nécessité de ce qui est.
Aussi faut-il tâcher de ne pas considérer la crudité des peintures qui sont dans l'œuvre de Zola, comme du cynisme indécent.
On l'a dit, et il s'est dit lui-même réaliste. Il le fut, car il posséda le don de voir la réalité, de l'aimer et d'en susciter de vives images. Mais il fut idéaliste plus encore. Il ne lui suffit pas de reproduire la réalité telle quelle : il l'expliqua et il l'interpréta.
Comme, des faits, le savant tire les lois de leur développemxcnt, il induisit des phénomènes sociaux qu'il observait leurs principes générateurs. Et ici, sa féconde imagination s'est donné carrière, son imagination romantique et lyrique, son -5 imagination prodigieuse, qui complétait Tinsuf- -^ fisance des documents, parfois, et qui surtout élargissait jusqu'à l'énorme la réalité entrevue. On a dit qu'il déformait la réalité, qu'il était donc un mauvais réaliste. Mille anecdotes courent, sur la rapidité de ses enquêtes... Il ne conçut jamais la réalité toute seule, indépendante des idées que, suivant lui, elle coiitient, et c'est-à-dire, en somme, de ses idées à lui.
En désespoir de cause, il déclarait que, l'art, c'est la nature telle qu'un tempérament la per-
çoit. S'efforça-t-il. comme d'autres, comme Flaubert, comme le Tolstoï de jadis, d'être absent de son œuvre, de constituer son œuvre en dehors de lui?...
Non, sans doute.
Son œu\Te tout entière est pleine de sa pensée, pessimiste d'abord, et ensuite confiante dans la définitive bonté de la vie.
Le pessimisme des <; Rougon-Macquart ;, jusqu'à VArgent à peu près, est infini. Il résulte de la doctrine darwinienne : la lutte partout, la souffrance au tréfonds de tout, la mort condition de la vie. Etres et choses, tout être et toute chose, sont en conflit cruel avec le reste de ce qui est; ils n'ont pas d'autre force pour la lutte que celle de leur instinct vivace et aveugle, et ne peuvent obéir qu'à cet instinct qui est leur essence même.
On a reproché à Zola de n'avoir vu que tristesse et que mal. Pareillement, de bons esprils en veulent à La Rochefoucauld de ne diagnostiquer, en l'âme humaine, que l'égoïsme.
Il est vrai.
Mais notre souriante bonhomie n'a-t-elle point de telles objections à faire aux romanciers embellisseurs qui, eux, négligent mal et tristesse et
transforment la nature en une trop agréable idylle? Zola réintégrait l'homme dans la nature; et la nature apparaissait tragique et sanglante dans les hypothèses des savants. Il la vit ainsi, il vit l'homme ainsi, bête plus compliquée que les autres, mais de pareille complexion.
Oui, telle fut sa terrifiante vision de la vie. jusqu'à ce qu'enfin son pessimisme tombât devant l'étendue même de la douleur universelle. Il prit une conscience plus juste de la vie, quand il cessa de la considérer en ses effets et la regarda comme le seul absolu de ce qui est. Il y a la vie qui s'éploie et se développe et se diversifie suivant ses lois, suivant ses volontés obscures et fécondes. Il ne faut pas la juger par rapport à autre chose quelle-même: elle est, à elle-même, sa fin, sa raison d'être et son principe. Elle est la substance de tout. Elle est belle et elle est bonne...
Alors, il écrivit l'évangile de la Vie.
Je veux noter que cet optimisme vint à Emile Zola dans le temps le plus douloureux de son existence. Il avait essayé d'étendre au delà de l'œuvre littéraire ses idées et son efficacité.
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Il souleva contre lui d'effrayantes rancunes, qui ne sont pas encore apaisées. Un flot de haine le rejeta hors de son pays. Mais la souffrance personnelle ne modifia pas le dogme auquel sa pensée avait atteint : l'amour passionné de r universelle vie.
Depuis cette époque et depuis sa mort, il a eu des admirateurs compromettants, de sots partisans et de détestables amis. On a peine à écarter ces gaillards, pour songer à lui un peu plus justement.
... Voilà qu'ont disparu les grands écrivains de la génération de TEmpire. Flaubert, Daudet, Zola sont morts trop jeunes. Et la mort de chacun d'eux est bizarrement caractéristique de ce qu'ils turent. Flaubert est terrassé par l'opiniâtre labeur d'écrire; Daudet succombe à ses nerfs fatigués de trop aigus frémissements: la catastrophe oii Zola périt a quelque chose de tragique et de farouche comme son œuvre : — et ce fut fini de ce visage tourmenté, de ce front en forme de tour . de ces lèvres qui ne souriaient pas. de ces yeux attristés d'avoir trop longtemps vu la matière et ses jeux, de cette physionomie à la fois têtue et inquiète, de ces mains fortes et frissonnantes, de tout ce corps puissant bâti pour la lutte.
C'était une des intelligences les plus belles, pures et glorieuses de notre temps.
Il avait dédié toute sa vie à la recherche scrupuleuse et patiente de la vérité : elle lui fut une religion stricte et impérieuse.
Le 8 décembre 1870, dans la leçon d'ouverture qu'il fit au Collège de France sur « la Chanson de Roland et la nationalité française -■■. il dit : : Je professe absolument et sans réserve cette doctrine, que la science n'a d" autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui, pour un motif patriotique, religieux et même moral, se permet dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté ».
Ces magnifiques paroles auraient pu être son épitaphe ; elles sont la maxime de toute son existence. Pas un jour, pas une heure, en nulle circonstance, il n'oublia ce programme que, très jeune encore, il sétait tracé.
Il avait choisi d'austères et difficiles études. Plus de quarante années durant, avec un zèle qui n'eut pas d'intermittence, avec une méthode impeccable, il consacra tout son labeur, tout son génie de savant à T ancienne littérature française, à ce complexe, étrange et merveilleux moyen-âge qui, dans la souffrance, produisait notre âme nationale.
Ce studieux et charmant précurseur, Paulin Paris, son père, l'avait, tout enfant, initié à ses travaux, lui contant 1" histoire de Charlemagne et de Roland, celle de Berthe au grand pied, celle d'Artus et de ses chevaliers. Il grandit parmi ces légendes, il en aima la poésie singulière et l'antiquité poignante. Il fut ému de ces récits où lame d'autrefois s'est résumée et qui, au cours des âges, évoluèrent, s'enrichirent,^ parfois se transformèrent sous l'influence des idées nouvelles, des rêves nouveaux qui surgissaient.
Plus tard, il les voulut" mieux connaître, sachant qu'ils contenaient l'âme ancestrale; et, par l'analyse, il sut y distinguer l'apport des siècles et des civilisations.
Il était à la fois philologue et philosophe.
Ainsi, son érudition ne fut ni sèche ni stérile; ainsi, son idéologie générale ne fut ni fantaisiste ni aventureuse.
Les textes de notre ancienne littérature, discrédités longtemps par l'ignorance ou par l'orgueil classique, sont mal connus. Un grand nombre d'entre eux n'ont jamais eu l'honneur de l'impression; d'autres furent, au siècle dernier, hâtivement publiés par des savants très imparfaits. Gaston Paris allait les chercher dans les ^deux manuscrits vénérables. Il comparait les leçorls diverses que les copistes nous ont transmises et qui sont altérées, souvent méconnaissables. Dure besogne!... Ses yeux étaient faibles et menacés, il en souffrait, il ne les épargnait pas; à la fin de sa vie, il était presque aveugle.
Eh! quoi, pour vérifier qu'une syllabe plutôt qu'une autre est juste dans une pauvre phrase écrite, sans attention peut-être, par quelque moine ignai^e, il y a six siècles?... Oui, pour une syllabe! Oui, pour un petit fait minuscule et dont l'insignifiance ehoquel Oui, pour
la vérité, si infime ;fût-elle!... Il s'était imposé cet austère devoir, de ne rien négliger — absolument rien — pour approcher un peu plus de l'exactitude absolue. Telle fut sa vertu, son héroïsme obscur et pathétique.
Il professait qu'il n'y a pas de petite vérité, mais qu'il y a la vérité.
Son érudition s'étendait aux littératures étrangères. Il le fallait : telle légende de chez nous, que nos textes français ne nous livrent pas, ou bien nous livrent incomplets, subsiste ailleurs, ayant émigré très anciennement. Il fut très habile à comparer les restes du folk-lore universel, à reconnaître, sous le déguisement ultérieur, la spontanéité première qui un jour fleurit et fut tôt fanée. Il retrouvait, dans le fatras des vieux livres, 1" histoire de l'humanité, son histoire vraie, et non pas celle que révèlent les guerres, les traités de paix, les actes de gouvernement, non pas cette apparence extérieure, cette emphase des siècles morts, mais la vie, réelle et profonde, ce rêve intime de la vie,plus authentique et essentiel que des manifestations amples et grandioses.
Il a connu notre langue jusqu'en ses plus
lointaines origines. Il en avait étudié la formation, le devenir. Chaque élément du vocabulaire contenait, pour lui, toute la pensée ultérieure qui s'y exprima. Par l'étude des mots, il atteignait au plus secret, au plus caché de l'âme ancienne... Il y a des mots admirables, que l'usage a gâchés, mais qui, dans leur fraîcheur native, témoignaient d'une invention spirituelle ou géniale. Celui qui les créa, sans s'y appliquer, cédan^t à quelque impulsion de sa fantaisie, n'a laissé de lui-même nul souvenir, et le hasard de sa trouvaille a disparu. Le mot seul est resté, comme un témoignage mystérieux; et d'autres gens l'ont répété, l'ont adapté à leurs besoins, l'ont modifié, — gens obscurs, gens qui vécurent, souffrirent et jouirent de la vie à des époques si reculées, dans des circonstances si complexes et variées que tout cela n'est plus que mort et cendre confuse. Cette cendre, Gaston Paris y fouilla pieusement; et il y découvrit des étincelles persistantes, des étincelles du vieux cœur national.
Quand il se mit à l'œuvre, notre littérature médiévale était méprisée. Paulin Paris et quelques autres savants en avaient fait connaître
de beaux échantillons. Mais il fallait que tout cela fût mis au jour, étudié, commenté par une intelligence assez large et vivifiante pour saisir T ensemble de ce chaos, pour y apporter de l'ordre et de la lumière. Gaston Paris a eu ce rôle. Pendant plus d'un quart de siècle, il a été lun des régents de la science européenne, il a distribué la besogne, il a groupé les résultats, il a donné une âme au travail épars et fervent des romanistes, qui tous l'ont reconnu pour le Maître. Et lui-même prenait sa part de la besogne, il la prenait immense; il l'accomplissait comme nul autre.
Ses livres en font foi. L'Histoire poétique de Charlemagne, la Poésie du moyen âge, qui de tous ses ouvrages sont les plus accessibles, émerveillent par la sûreté de leur information, par leur charme, par leur beauté littéraire. Mais combien est plus admirable encore la science multiple et prodigieuse qu'il a dépensée dans des centaines d' articles de la Romania, du Journal des Savants, des recueils spéciaux! Il n'}^ a guère de question relative à la langue et à la littérature de la vieille France qu'il n'ait, en quelque manière, traitée, et sur laquelle il n'ait donné une opinion neuve, suggestive, définitive souvent.
Une science date de lui, et une discipline de l'esprit. Il n'enseignait pas seulement la philologie : il fut un maître de la vie. Son évangile était la vérité d'abord et toujours, la vérité seule; une morale en résultait, qu'il n'eut point à prêcher, mais qu'il imposait par l'exemple.
Ses leçons étaient merveilleuses, éblouissantes.
De tant d'heures passées auprès de lui, à travailler avec lui, guidé par lui, je conserve le souvenir religieux.
II ne donnait pas vite son amitié : on la devait gagner lentement. Mais, une fois obtenue, elle vous était acquise. On ne la gagnait point avec bassesse, ni avec facilité : il voulait un labeur scientifique sincère et désintéressé, si médiocres qu'en pussent être les résultats effectifs. Il avait le parler rude et bref; il ne s'attardait pas en gentillesses, tant qu'il vous tenait en observation. Quand il vous avait adopté, nul maître ne fut jamais plus dévoué, plus généreux, plus indulgent.
Je crois le voir encore, grand, vigoureux, la tête haute, son monocle dans l'œil, sous le front
fort et large. Il ressemblait, sans doute, à Charlemagne, avec ses cheveux longs, sa grande barbe blanche et son air souverain. Sa voix chantante et claire, aux inflexions variées, scandait les phrases, leur donnait un caractère de légitime certitude, puisqu'il ne disait rien qu'il ne le sût.
Et comme il riait, dans l'intervalle de ses travaux opiniâtres! Il avait la belle gaité des laborieux et des justes. Il était simple et franc, sans arrière-pensée, sans dissimulation, sans rancune.
Je le vois qui fume, au coin de son feu, sa petite pipe au long tuyau de bois, et qui me raconte des anecdotes de jadis, qui l'amusent par leur naïve drôlerie : et vite, il passe à autre chose, à l'événement d'hier, à la politique, à la chronique du jour, et des plus petits faits il tire des idées ingénieuses, profondes, charmantes, des rapprochements inattendus... Il enchantait par son esprit, exempt de toute méchanceté. Même en badinant, il évitait le paradoxe, tant il était soucieux de vérité, par habitude et volonté réfléchie.
Il semblait que cette belle et paisible existence fût à l'abri du temps, qui, pendant près d'un siècle, l'avait épargnée.
Pour louer congrûment Ernest Legouvé, il faudrait des mots un peu surannés, amortis au moins par l'usage, capables de former de calmes phrases, sans heurts ni sursauts.
Il était devenu un ancêtre durable et souriant. Son affabilité, avec l'âge, s'était encore adoucie et sa bienveillance généralisée. Tout le monde l'aimait et il aimait tout le monde, avec une grande facilité. Son optimisme, après quatre-vingt-dix-sept ans de vérification satisfaisante, lui paraissait, à bon droit, dûment motivé. Sans doute, au cours d'une si longue vie, avait-il éprouvé d'inévitables chagrins, avait-il subi des deuils cruels. Mais il était un sage; et, comme les anciens philosophes le recommandent, il savait distinguer, dans les accidents
de la destinée, ceux qui ne dépendent pas de nous et qu'il faut donc accepter d'un cœur serein.
Il y avait, dans sa nature, de l'allégresse, ainsi qu'il con^ient à un très honnête homme dont la santé est excellente, l'esprit alerte, l'imagination claire et le sort clément. Octogénaire, il publia Soixante ans de Souvenirs, charmant récit, où on ne trouve ni amertume, ni rancune, ni la plus petite irritation contre rien ni perpersonne... Soixante ans de souvenirs, — et il ne se rappelait rien de terrible ni d'affreux; et il souriait à son passé presque ingénuement, comme un adolescent crédule envisage l'avenir. À peine avait-il du regret : il profitait aimablement du beau soir qui terminait sa belle journée.
Il avait eu des débuts brillants, et bientôt de réels succès.
Son père, poète apprécié vers le temps de Fabre d'Eglantine et d'André Chénier, collaborateur aux Veillées des Muses^ auteur d'un Mérite des femmes, en alexandrins, et d'une ode Sur l'heureuse grossesse de S. M. Marie-Louise^ lui transmit l'amour des belles-lettres et, mou-
rant jeune, le confia aux soins de ce Bouilly qui jadis fut célèbre pour avoir écrit de bien moroses Contes à ma fille, une comédie sur René Descartes et une autre, — lyrique, en outre, celle-là, — sur Jean-Jacques Rousseau à ses derniers moments.
I!e jeune Ernest Wilfrid Legouvé se fit connaître d'abord en 1827, à l'âge de vingt ans, par uii poème intitulé La découverte de VImpri-' merie que l'Académie couronna et qu'on imagine, sans l'avoir lu, riche de périphrases ingénieuses. La mode durait encore de ces sujets, un peu techniques et d'un lyrisme restreint, que l'abbé Delille et les poètes de la fin du siècle précédent avaient goûtés.
Le romantisme allait éclater. Il ne semble pas que M. Legouvé l'ait pressenti. En 1830, lors de la bataille, il songeait à des romans qui bientôt virent le jour et qui s'appelaient 'il/ax, Edith de Falsen... Du reste, les fureurs du romantisme n'étaient pas dans le tempérament de cet écrivain mesuré, de culture classique et d'habitude délicate.
Le théâtre le réclamait. Plus d'une fois, il y^ remporta des triomphes. Advienne Lecouvreur tient encore l'affiche honorablement : on y approuve des scènes poignantes, bien ame-
nées et où l'effet dramatique est mis en valeur.
C'est par la construction de ses pièces que M. Legouvé est excellent. Scribe rechercha sa collaboration. ' ^~
Mais M. Uegouvé ne fut pas seulement soigneux de combiner, d'agencer une intrigue qui plût au spectateur. Il voulait que tout s'arrangeât selon sa philosophie, qui était optimiste et conciliante. Il désirait que le dénouement fût heureux, et heureux pour tous, sans que personne y fût sacrifié. L'immolation du person-^ nage antipathique au sympathique, qui est déjà bien agréable au spectateur, ne lui suffisait pas. II eût aimé, au lieu du personnage antipathique, un personnage moins sympathique, et perfectible surtout, afin qu'au dernier acte il s'amendât. Voilà le vrai dénouement heureux : il ne fait pas de victimes, mais des conversions.
M. Legouvé avait la coquetterie des dénouements. Et, vers la fin de sa vie, comme il ne faisait plus de théâtre lui-même, il s'occupait volontiers à refaire selon sa guise le dénouement des pièces nouvelles qu'il allait voir. C'est ainsi
qu'il confectionna un dernier acte pour le Mariage blanc de Jules Lemaître. Et il agit pareillement à l'égard de la délicieuse Châtelaine d'Alfred Capus : il ne lui suffisait pas que le pécheur s'améliorât, il voulait que le pécheur repentant améliorât même son prochain.
Bataille de dames est un chef-d'œuvre d'habileté scénique, et plein de gentillesse. La Cigale chez les Fourmis charme, encore, par l'effort de concilier les mérites de l'économie avec la poésie de la prodigalité. M. Legouvé ne détestait au monde que les doctrines excessives. La prodigalité toute seule l'eût effrayé; mais l'avarice lui eût fait horreur. Son idéal tempérait un excès par l'autre, modérait le pour au moyen du contre, accommodait les contradictoires...
Cependant, il ne tomba point dans le scepticisme! Cela est prodigieux. Il ne devait pas sa philosophie modérée à de dialectiques méditations : il en était doué.
Il croyait au bien, parce qu'il était bon; et il croyait que tout s'arrange, parce que son existence s'était bien arrangée.
C'est peut-être à cause de cela que son théâtre ne donne pas une impression de réalité très aiguë. Pour ses personnages, il fut une très débonnaire providence, méticuleuse et adroite. Ce qu'il réalisa vaut mieux, sans doute, que la vie; mais la vie est plus poignante et délicieuse...
Ses interprètes, furent, anciennement, Rachel, Mlle Mars et la Ristori. Cela nous reporte assez loin! Même, il eut avec Rachel des démêlés très vifs, à propos d'une Médée, tragédie en trois actes et en vers. Rachel devait jouer le rôle. Mais elle était capricieuse : le rôle cessa de lui plaire comme la pièce plaisait encore à l'auteur. Elle fit des promesses, et puis les retira, une à une, subtilement, les remplaçant par d'autres, plus vagues et plus éloignées. Il y eut un procès, que Rachel perdit. Le tribunal la condamnait à jouer cette Médée ou à payer un dédit de quelques milliers de francs. Elle paya. M. Legouvé abandonna cet argent à la Société des auteurs dramatiques, témoignant ainsi de son admiration pour une tragédienne que des billets de banque ne remplaçaient pas. Médée, sans Rachel, ne fut pas représentée : mais on l'imprima.
M. Legouvé eut aussi des démêlés, cette fois avec la censure, pour les Deux reines de
France. C'était en 1865. Plus récemment, nul censeur de nos jours n'eût rien trouvé à reprendre dans son œuvre tout entière.
Il fut un conférencier remarquable, spirituel, enjoué, clair et persuasif. Et il lisait le mieux du monde : c'était sa vanité. II. recommandait de varier le ton selon l'auditoire; et la « lecture en famille » n'est pas la même chose que la lecture en public. Préférait-il, quant à lui, cellcKîi ou celle-là? Il devait à l'une des succès flatteurs; mais l'autre ne charmait-elle pas davantage son cœur patriarcal?... Un de ses plus jolis ouvrages, qu'on a beaucoup lu, parfois avec attendrissement, les Pères et les Enfants^ est celui où il avait mis le plus de luimême : il le vécut, père, grand-père, et arrièregrand-père.
Ees dernières années de sa vie furent peutêtre les meilleures. Il ne séjournait que peu de mois à Paris chaque année. L'e reste du temps, il était installé à Seine-Port, dans une grande maison qui domine le fleuve et qui donne sur la forêt. Matinal, il prenait sa leçon d'escrime; la veille de sa mort, comme d'habitude, il ma-
Ïj4 ELOGES
nia le fleuret. Puis, après la douche, dispos et jeune, il travaillait, écrivait une ou deux, pages de souvenirs... Il lisait pour lui ou pour ses enfants... Il ^dvait doucement... Peut-être avait-il oublié qu'il mourrait, comme l'oubliaient ceux que ravissaient sa bonne humeur, son aimable causerie, sa physionomie souriante. Sa vie fut belle jusqu'au bout.
Il était grand, élancé, très élégant de manières, courtois avec les dames. Naguère encore, cavalier brillant, fidèle du tour au Bois le matin. Dans le monde, causeur délicieux. Ses anecdotes, prestement tournées, pittoresques, vives, avaient une jolie allure, un style ingénieux et savaient ménager le trait. Il possédait un abondant trésor de souvenirs; il avait vécu dans l'intimité ou la camaraderie de cent personnages illustres; de toutes choses, et des gens, il avait retenu le détail amusant, drôle, le petit fait imagé, le caractère... Tout cela lui était si présent, si actuel, qu'il n'éprouvait ni regret ni mélancolie à l'évocation du passé. Tel est probablement le secret de sa persistante gaieté, sur qui l'âge ne put rien.
Quand il mourut, soudain, la nuit, en dormant, on se rappela qu'il avait quatre-vingts ans, que ses premiers succès remontaient à la première moitié de l'autre siècle et qu'il était célèbre déjà depuis longtemps quand il peignit
la Réception des ambassadeurs siamois par V Empereur.
L'un de ses derniers jours, allègre et portant beau, il disait :
— J'ai des projets pour cinquante ans encore!
C'était un beau type d'artiste, un esprit charmant, et un brave homme, aimable autant qu'il s'amusait à se donner l'air brusque.
Il avait les yeux les plus malins qu'on ait vus, les plus rieurs, même quand il affectait un grand sérieux pour raconter une plaisante histoire. Son fin \isage, barré de la moustache blanche, avec les cheveux blancs crépus, le nez ai-qué, les joues nettes de rides, la mâchoire robuste et délicate, n'était pas altéré par le jeu de la phj^sionomie : il avait une sorte d'impassibilité spirituelle. Sa voix, forte, martelait énergiquement les syllabes; et, quand il disait : « Il faut prendre la vie gaiement! » on le croyait.
Il n'avait que \dngt-trois ans lorsqu'il exposa pour la première fois au Salon : ce fut le Combat de coqs, l'une de ses œuvres les plus jolies.
Et, depuis lors, il a produit constamment. Ses familiers trouvaient, chaque mois, son atelier
renouvelé : tableaux, statues, objets d'art tout y était, pour eux, surprise.
Il ne cessa point de travailler. De bonne heure, il se mettait à l'ouvrage; puis, sans quitter sa blouse blanche, il déjeunait sur un coin de table, entre ses couleurs et sa glaise. Il ne sortait que le soir : le jour s'était lassé plus tôt que lui.
S'il délaissa jamais sa besogne, ce fut pour aller à l'Ecole des Beaux-Arts, où ses élèves l'ont vu, la veille de sa mort. Aucun professeur n'était plus exact que lui. Du reste, il ne barguignait point; et il voulait qu'on dessinât avec exactitude. Certes, il n'avait garde d'être indulgent : son respect de l'art le lui défendait; et il formulait ses critiques vertement. Mais, pour ce qui était de lui, non plus de l'art, il avait toutes bienveillances, bontés et gentillesses. Il était le grand camarade de ses élèves et ne manquait pas un bal des Quat'z'Arts. Il y venait, costumé avec magnificence, ravi si l'on hésitait à le reconnaître sous le travestissement. Et comme il s'amusaiti...
Son œuvre est extrêmement nombreuse et variée. Mais, de ses tableaux de début à ses der-
nières statues, son esthétique n'a pas bougé. Il n'a point hésité; s'il avait hésité, peut-être l'aurait-on vu moins crâne, peut-être aussi son œuvre aurait-elle plus d'agrément... Tout de suite, il fut en possession de tout ce qu'il pouvait faire. Il multiplia les tableaux, les statues; il appliqua ses principes à de nouvelles tentatives : — il ne renia aucune de ses idées, il n'abandonna rien de sa doctrine. Les changements de la mode, l'intervention d'artistes imprévus qui, autour de lui, faisaient de belles trouvailles et modifiaient heureusement la notion même de l'art, n'eurent aucune influence sur sa pensée. Avec une modestie orgueilleuse, il voulut être pleinement ce qu'il était; le reste, il le dédaigna. A cause de quoi, il eut, en ses dernières années, peu de succès : cette fierté, je l'aime autant, somme toute, que l'incertitude et la complaisance auxquelles aboutissent, en leurs vieux jours, des tempéraments d'artistes moins vigoureux que le sien.
Sa peinture est précise et juste. Il a le scrupule du dessin et de la composition. Des lignes nettes, un ensemble harmonieux. Il n'évite pas la difficulté; il ne la cherche pas non plus : il traite son sujet. Les raccourcis bizarres, les ambiguïtés de la lumière ne sont pas pour le
tenter. Il ne dissimule pas au moyen d'artifices, une faiblesse, une indécision. Il ne prétend pas au delà de ce qu'il peut; et, ce qu'il commence, il l'achève. Il enferme la perfection dans les limites de son talent. Sa manière est franche, loyale, claire. Jamais il ne bâcle; il va jusqu'au bout de son intention, sans la dépasser. Il s'applique, mais sans lourdeur : sa dextérité lui obéit et le sert à souhait. On le comprend sans peine : on n'a pas le sentiment qu'il ait compté produire un autre effet, suggérer un autre rêve... Il a conçu l'art comme un procédé de stricte et vive expression. Il est un latin.
L'Itahe et l'Orient, qu'il visita, lui donnèrent la qualité de ses paysages, une lumière pure, des couleurs distinctes. L'a brume du Nord n'était pas son fait. Et même, il n'aimait pas les arbres de nos pays, dont la masse feuillue emprisonne de l'obscurité, dont le désordre confus embrouille la svelte simplicité des contours. Dans sa propriété de Bougival, il ordonna plus d'une fois de grands abatis de chênes et de pins. « Il me faut, disait-il, de l'horizon et de l'espace! » Il déboisait, par amour du dessin.
Chacun de ses tableaux est une petite scène qu'il a organisée. Pas de vides, pas de sur-
charge : un arrangement ingénieux, qui ménage la place libre, l'occupe et ne l'encombre pas. Bacchus et VAmour, les Gladiateurs, Phryné devant le tribunal, les Conspirateurs, Louis XIV et Molière, la Vente d'esclaves, le Duel après le bal, — autant d'anecdotes. Ea différence des pays et des époques est notée; le pittoresque est minutieux. Le contraste des grands seigneurs parés et dorés qui courbent Tcchine et du moine sordide, dans la célèbre Eminence grise, est obtenu par les stratagèmes divers de la composition, de la couleur, du décor. C'est adroit et spirituel; on remarque la sûreté de l'exécution.
Gérôme se plaisait à dire qu'un artiste <; doit savoir tout faire ». Il n'y a pas beaucoup de préceptes plus dangereux.
Sans abandonner la peinture, il se révéla sculpteur, un beau jour. Sa Tanagra, son Anacréon, sa Galatée, sa Femme aux boules ont des admirateurs.
L'une des idées auxquelles Gérôme tenait le plus était l'union des arts divers. Il n'y a pas beaucoup d'idées plus périlleuses.
La sculpture peinte le tenta. Il fut hardi, —
non, à vrai dire, autant que les Grecs, peutêtre, ou que les imagiers du moyen âge. Ceuxci coloriaient leurs statues, avec violence; aujourd'hui que l'air et la pluie ont débué, lavé, des siècles durant, les porches de nos cathédrales, on a peine à se figurer cette polychromie : elle était rude et brutale, offensante. Gérôme n'osa point ou ne voulut point aller jusque-là. Mais il teintait les marbres; il donnait aux chairs une légère roseur, marquait les yeux, les lèvres et dorait un peu les chevelures.
Il avait tort. Le réalisme ne vaut rien; l'art est une transposition exigeante. Et il y a plus de vie dans les nuances naturelles du marbre de Paros que dans les colorations pâles de la Tanagra.
Sa Bellone est une statue d'ivoire et de bronze. Gérôme s'était souvenu de la Pallas chryséléphantine qui fut l'orgueil d'Athènes. Il lui sembla qu'on n'utilisait point tous les matériaux qu'offre à l'artiste la nature. Il aimait les tons chauds de l'ivoire. Les innombrables richesses des métaux l'attirèrent. Il voulut unir encore aux métaux les pierreries et la délicate somptuosité des orfèvreries. Alors, il réalisa ces merveilles luxueuses : le Tamerlan, le César qui franchit le Rubicon, le Grand Frédéric, le Bo-
naparte, cette série des conquérants, et la série gracieuse des femmes tanagréennes, qui dansent, prennent des poses, jouent.
Le travail en est excellent. Petites, elles on de l'ampleur. Finement ouvragées, elles ont ui caractère saisissant, une allure gentille ou belliqueuse. Le César, qui arrive au bord du fleuvi est poussé par une fatalité plus forte que lui un vent terrible qui vient de Rome et qui 1 chasse a retroussé les plis des vêtements, li crinière du cheval; il faut qu'il aille et qu'il passe le fleuve.
Il y a quelque grandeur tragique dans V Aigle de Waterloo qui, sur le faîte d'un rocher, agonise et lutte encore. Il a l'aile trouée comme un drapeau de bataille; mais il menace. La serre est tendue vers l'ennemi et l'œil ne se ferme point : il a regardé le soleil d'Austerlitz et ne se résigne pas à être clos par le destin.
Gérôme était très napoléonien. Il possédait le petit chapeau que portait Bonaparte à Sainl-Jean-d'Acre. Et Bonaparte l'eût apprécié; il l'eût emmené en campagne, pour peindre de belles batailles, orientales et où triomphait l'occident, les Pyramides et, sur un vif cheval, Bounaberdi, sultan des Francs d'Europe.
ANTON TCHÉKHOV
Anton Tchékhov était né en 1862, à Taganrog, sur la mer d'Azov. D'une famille modeste de petite bourgeoisie, il vécut le plus souvent à la campagne ou en province. Sa profession de médecin le mit en rapports constants avec toutes les misères de l'existence; et il dut à ce fait, sans doute, de n'être pas borné à une connaissance superficielle des milieux qu'il a décrits. Il a pu étudier de près et dans le plus menu détail la souffrance quotidienne des pauvres gens; leur détresse, il l'a intimement sentie, et cela se retrouve à la façon dont il en parle.
Nature fine et très délicatement susceptible, il perçoit les nuances variées et ténues que prend, suivant les circonstances et les jours, la fatigue de vivre : ne l'a-t-il pas éprouvée lui-même, par sympathie ou par contagion? Son oeuvre en est tout alanguie... Il n'a pas l'intensité évocatrice et le prodigieux lyrisme de Gorki,
ni peut-être, non plus, le charme poétique, la douceur rêveuse de Korolenko; mais sa manière élégante et précise, la netteté de sa peinture, la simplicité minutieuse et hardie de son style, et cette profondeur de compassion qui, pour ne pas vouloir se prodiguer en abondantes pai'oles, n'en est que plus émouvante, lui composent une personnalité discrète et bien marquée, très noble et digne d'intérêt. Anton Tchékhov est lui, sans confusion possible avec d'autres, et Ton s'est trompé quand on n'a voulu voir en lui qu'un imitateur de notre Maupassant.
Son œuvre est abondante et variée, si variée même que des critiques pressés ne la trouvèrent point assez homogène.
Tchékhov débuta par des contes humoristiques. Il fit encore des vaudevilles remuants, puis des nouvelles tristes et des drames désespérés. Mais ces contes humoristiques, d'allure, il est vrai, vive et plaisante, il faut les lire avec plus d'attention, peut-être, pour en com- 'prendre la philosophie désabusée. Les vaudevilles aussi ne sont joyeux qu'en apparence.
Ici et là, ce qu'a représenté Tchékhov, c'est
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l'humanité ridicule et lamentable et dont les vices indignent moins que ses travers n'excitent la pitié tout ensemble et la moquerie. Ce grotesque spectacle divertit ou désole, suivant le caractère qu'on a; la déplorable vie a souvent l'air d'un vaudeville et, lorsqu'il riait, Tchékhov dissimulait son pessimisme.
Un jour vint où le déguisement de la gaieté tomba, comme de lui-même, et Tchékhov apparut avec son essentielle tristesse, plus morne et plus découragé qu'on ne le soupçonnait. Ce qu'il montra, dans ses nouvelles : Un duel^ Une histoire ennuyeuse, En chemin., dans ses drames : La Mouette j V Oncle Vania, luanov, les Trois sœurs, c'est uniformément la vie manquée, l'illusion déçue, le rêve stérile et n'aboutissant qu'à énerver davantage le rêveur, — la vie manquée sans raison tangible, sans catastrophe et sans autre motif que l'impuissance naturelle des hommes à être heureux, soit qu'ils se forgent des espoirs trop vastes, soit qu'ils ne sachent pas goûter les petites félicités quotidiennes et médiocres; et ils s'exaspèrent en vain, leurs courtes révoltes les alarment inutilement. Il n'y, a pour eux nul recours contre la vie irrémédiablement banale et terne. Toute race humaine a sa façon propre de souffrir de la vie; et je
ne sais si aucun écrivain a mieux réussi que Tchékliov à peindi'e la mélancolie russe, qui est faite d'ennui, d'orgueil, de fatalisme et de Lassitude.
L'œuvre la plus célèbre et, à bien des égards, la plus importante de Tchékhov est ce pénible tableau de la \ie des moujiks : Paysans.
Ce n'est pas un roman, si ce genre exige le développement rigoureux d'une intrigue bien liée à laquelle tout se rapporte. « Essayez, remarque Tolstoï, de dégager de leurs détails accessoires les meilleurs romans de notre temps, et voyez ce qui en restera! » (1). Tolstoï relève ici. très justement, ce défaut si fréquent chez les réalistes et qui consiste à encombrer le récit de descriptions, minutieuses autant que vaines.
Or, Tanecdote, dans Paysans, n'est presque rien et tout le reste, — tout, en somme, — peut être considéré comme épisodique. Seulement. Tolstoï n'a pas été choqué d'une telle composition, de la part de Tchékhov : c'est que, dans Paysans, les détails de la description ne
(1) Tolstoï. Qu'est-ce que VArt? (traduction Wyzewa, pa- ^e 213).
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sont pas « accessoires ■' ; ils sont l'essentiel de l'œuvre, laquelle ne se proposait pas de raconter une aventure paysanne, mais voulait représenter au vrai, sans exagération pittoresque et sans ingénieux truquage, l'existence journalière des paysans russes.
Une intrigue nuirait à la simple vérité de ce témoignage. Et la scrupuleuse abondance de la peinture, cette fois, ne semble pas frivole à Tolstoï, parce qu'il envisage en Paysans tout autre chose qu'un divertissement : une constatation dont la portée s'étend bien au delà de l'intérêt littéraire.
Et c'est, en effet, ainsi qu'il faut apprécier l'œuvre de Tchékhov.
Tchékhov a prétendu nous offrir une image fidèle, synthétique et générale d'une réalité terrible et qu'il importe qu'on connaisse exactement. S'il avait recherché l'effet littéraire surtout, et s'il avait eu l'ambition de nous émouvoir violemment, il lui était facile de situer son récit parmi les circonstances épouvantables d'une famine, d'une épidémie de typhus, par exemple, et de tous ces fléaux qui, devenus presque chroniques, ravagent au loin la campagne russe. Il avait le di'oit de le faire, étant donné la fréquence de ces accidents, sans qu'on
put Taccuser de pousser au noir sa peinture... Mais il désirait que son œuvre n'eût point un caractère exceptionnel. N'est-elle pas, ainsi, plus émouvante? Les misères qu'elle décrit ne résultent pas de quelque rare catastrophe, récente, déconcertante, absurde en sa brutalité soudaine : non, elles sont l'ordinaire de la vie russe, au \'illage. Elles proviennent de causes nombreuses, obscures, enchevêtrées, lointaines; il semble qu'elles n'aient point eu de commencement et qu'elles fassent partie de l'ordre naturel des choses. On n'en saurait non plus prévoir la fin...
Un paysan. Nicolas Tchikildéiev, qui, ayant déserté le village, s'était fait garçon de restaurant à Moscou, tombe malade, doit quitter sa place et déchoit dans la misère, avec femme et enfant. Il n'a plus d'autre ressource que de retourner au ^illage où les siens sont restés. Il y retourne et, peu de semaines après, il y meurt. Voilà tout le « sujet » de Paysans.
Du moins, tout le sujet de Paysans, c'est là description de ce que trouve, au village natal, cet homme qui, s'en étant absenté longtemps, est maintenant plus apte à le voir et à le juger. JDe loin, il se le figurait <- lumineux, accueillant, commode ». Il y arrive le
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soir; et son cœur se serre, quand il aperçoit l'izba familiale « sombre, étroite et malpropre ». De pauvres gens végètent là : les père et mère de Nicolas, l'un de leurs fils, Kiriak, des brus et des petits-enfants. Ils mangent avec avidité du pain noir trempé dans de l'eau.
Un cri farouche éclate, à plusieurs reprises, dans le récit de Tchékhov; il est comme le refrain sinistre et angoissant de ce poème des turpitudes et des souffrances. C'est Kiriak, ivre, qui appelle sa femme et qui la veut pour la frapper, en brute qu'il est, sans motif. Et alors, Marie, la femme de l'ivrogne, se met à trembler, pâlit et, pour l'amour de Jésus! supplie les autres de la défendre. Mais les autres ne bougent pas : Marie est la femme de Kiriak, sa chose, et Kiriak n'a qu'à taper dessus, s'il lui plaît. Il l'assomme à moitié...
L'alcoolisme sévit sur la campagne russe, et il transforme en bêtes effrayantes des êtres doux, naturellement, et qui seraient capables de bonté. *
Une autre calamité de la campagne russe, c'est la complète ignorance.
Elle engourdit toutes ces énergies qui seraient vaillantes, elle obscurcit toutes ces âmes, elle
les livre à une sorte de stupide résignation, qui n'est point une vertu volontaire et estimable, mais une incurie presque animale. Ces moujiks accablés parlent parfois; ils se lamentent ou maudissent. On devine qu'une pensée élémentaire grouille en leur cerveau; nulle idée claire ne se dégage de cette épaisse confusion... Une épigi'aphc pour Paysans serait cet étonnant paragraphe de La Bruyère : « — L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil... Quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes... »
De leur humanité Tchékhov a le sentiment, et une immense pitié d'eux l'étreint : « Ce sont des hommes pourtant! Comme des hommes ils souffrent, comme des hommes ils pleurent. Et, dans leur xie même, il n'est rien qui ne porte avec soi sa justification, vie de labeur si dur que le corps en demeure endolori, âpres hivers, maigres récoltes, misère sans secours, sans espoir de secours... »
Cette excessive misère est la cause de tout, et elle pro\ient de l'abandon où est laissé le paysan. La terre n'est pas mauvaise et elle pourrait nourrir ses hommes. Mais ils ne savent
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pas la travailler, entravés par F esprit de routine qui les empêche d'adopter des procédés meilleurs de culture, découragés par le dénuement, affaiblis par les privations. Une forte initiative les éveillerait, et parfois les éveille de cette torpeur. Mais bientôt ils retombent.
En temps ordinaire, ils sont comme écrasés, soumis, domptés par la nécessité, par la crainte des impôts à payer.
Il faut lire, dans le roman de Tchékhov, la scène terrible de la perception.
Le \dllage ne compte que quarante feux, mais le total des redevances arriérées s'élève à plus de deux mille roubles. L'officier de police de la circonscription est venu faire sa tournée; il a surexcité le zèle du staroste, personnage indigne et dont c'est la joie de manifester sa puissance. Un homme terrible, ce staroste : il empoigne les gens lui-même, leur lie les mains derrière le dos et les coffre. Une fois, à l'assemblée du mir, il a pris la vieille Tchikildéiev et l'a tenue enfermée deux jours durant, parce qu'elle avait crié trop fort.
Et le voilà qui se précipite, à présent, chez les Tchikildéiev, lesquels doivent cent dix-neuf roubles et ne peuvent payer. Il se saisit du samovar, — et autant dire de l'âme même de l'izba.
Si le staroste eût pris les bancs, la table et tout le reste ensemble, on se fût résigné, sans doute. Mais pas le samovar! Alors, la vieille se jette à la poursuite du staroste, et elle glapit : « Tu ne l'auras pas, non, tu ne l'auras pas, maudit! » On dirait une folle... Après que le staroste est passé ainsi dans les quarante maisons du village, les paysans, saccagés, causent entre eux : ici on a confisqué les poules, ici les moutons. Poules et moutons furent dirigés sur le chef-lieu du canton; mais, rien n'étant prévu par le règlement pour leur nourriture, ils périrent en route...
En fait de commentaire à ces tristesses, je citerai seulement quelques lignes de Jules Huret, dont VEnquête sur la question sociale contient des pages émouvantes, dans leur simplicité de document, sur la situation économique et morale où se trouvait le paysan russe il y, a une douzaine d'années : « Les impôts sont très considérables, puisqu'ils sont composés à la fois des contributions dues à l'Etat et des annuités d'amortissement pour le rachat de la terre, car l'Etat se fait rembourser par les paysans le prix de la terre qu'il avait achetée pour eux aux seigneurs lors de l'abolition du servage. » Une pamTe femme, dont le mari était allé cher-
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cher de l'ouvrage à Moscou, répond aux questions qu'on lui pose : « Il a bien fallu!... Les enfants avaient faim... et le receveur voulait être payé. C'était difficile : la terre nous rapportait trente roubles et il y avait vingt-deux roubles d'impôts... »
I^es paysans russes étaient en servage, il y, a seulement cinquante ans : ils appartenaient aux seigneurs, comme la terre, comme les arbres. L'acte d'abolition du servage honore l'empereur Alexandre IL Mais la misère est telle chez ces nouveaux hommes libres, qu'ils en viennent parfois à regretter, à mesure que s'éloigne le souvenir des calamités anciennes, leur condition de jadis. Tchékhov a noté ce fait, qui est bien l'un des plus décourageants de la Russie contemporaine. Le vieil Ossip déclare : « On vivait mieux, du temps des seigneurs!... »
Le vieil Ossip se souvient de déceptions qui furent amères. La somnolente Russie, de temps à autre, s'émeut d'un frisson d'espoir. A l'avènement des empereurs, elle se figure qu'une aube heureuse se lève et, dans les causeries d'hiver, on épilogue sur les jours nouveaux.
Ce fut ainsi, naguère, au village des Tchikildéiev : « On attendit du changement... Un tel racontait que les paysans allaient recevoir leur charte scellée d'un cachet d'or; un autre parlait de partages des terres, de terres nouvelles, de trésors cachés: et tout cela à mots couverts, par allusions pleines d'espoir! » Et puis, les jours ont passé, sans apporter rien de tel; les jours après les jours, tous pareils, mornes. On est retombé dans la morose et monotone vie que n'embellit nulle chimère!...
Peut-on dire que le sentiment religieux, si vivace en Russie, leur apporte un peu d'idéal? Oui et non. Les idées valent juste autant que les âmes où elles s'intronisent... Ee vieil Ossip ne croit pas en Dieu. Quand on lui parle des questions éternelles, il dit : « Est-ce qu'on sait? » Mais sa femme acquiesce à la foi orthodoxe; du moins, elle récite machinalement la formule de ses prières, ou ce qui lui en revient parmi tout l'obscur tracas de sa pau\Te tête. Ses belles-filles aussi, sans rien comprendre, font des signes de croix, des saints innombrables devant les icônes. Leur religion n'est qu'une pratique extérieure et coutumière. Et pourtant, « tous aiment les Saintes-Ecritures, d'un amour profond, respectueux ». Il suffit quon leur en
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déchiffre une page pour qu'une' poignante émotion les étreigne, pour que leur pauvre cœur s'exalte; ils s'attendrissent, et les voilà qui pleurent, ravis d'extase.
Crédules et infiniment sensibles au charme du mystère, les moujiks, que la vie harasse, gardent au fond d'eux-mêmes, étrange et tourmentée, une âme infiniment religieuse et prompte à s'enivrer d'élémentaires théologies. On sait combien les sectes pullulent, en campagne russe; diverses, bizarres, elles se répandent, se compliquent. Elles soulèvent des fanatismes courageux, parfois, et parfois aussi se dépravent en des absurdités. C'est un spectacle singulier que celui de ces misérables qui réussissent à isoler de la souffrance quotidienne ce goût de l'inquiétude mystique. Tchékhov, dans Un meurtre, étudie cela très délicatement et puissamment; cette nouvelle est un essai pénétrant de psychologie religieuse et populaire.
Matthieu Térékhov appartient à une famille qui, de tout temps, fut insigne par sa religiosité. Les Térékhov, dans le pays, ont reçu le surnom d' « Enfants de chœur ». Ils se singularisent ainsi. Leur piété les distingue un peu
des autres paysans. A l'écart, ombrageux, ils exagèrent ce mysticisme. L'aïeule de Matthieu était Vieille-Croyante... Au xvne siècle, quand le patriarche Nikone, corrigeant le texte officiel des Ecritures, constitua la définitive orthodoxie russe, des protestations s'élevèrent en plusieurs endroits et un schisme se forma d'hommes très attachés à leur foi traditionnelle, à leurs livres et aux pratiques de leur culte ancien. Ils s'intitulèrent les , Vieux Croyants, marquant ainsi leur hostilité à l'égard de toute innovation; ils étaient austères et dévots. Aujourd'hui encore, en dépit des efforts répétés de l'Orthodoxie, ils subsistent, disséminés, il est vrai, différents à bien des égards, moins nombreux peut-être; mais on n'a pas pu les réduire. Les Vieux-Croyants se réunissent entre eux, en petits groupes d'affiliés, secrètement. On les empêche de célébrer en public leurs offices; ils n'ont ni église ni clergé véritable. Cette circonstance leur enlève bien du monde : une religion dénuée de cérémonies ne satisfait pas les masses...
Et c'est pourquoi, sans doute, les fils de la Vieille Croyante Avdotia recommencèrent à fréquenter les églises, à vénérer les images nouvelles. Mais l'un d'eux, sur la fin de sa vie.
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est pris d'une intense ferveur : il s'abstient de viande, il fait vœu de silence perpétuel.
Quant à ses enfants, pauvres théologiens de village, ignorants et pleins de bonne volonté, ils passent leur temps à interpréter les Ecritures, « convaincus que, sous chaque mot des saints livres, se cache un sens mystérieux ». Ce travail subtil est dangereux pour des âmes simples : Matthieu, enfant encore, faillit en perdre la raison... Oh! l'étonnant récit qu'il fait de sa jeunesse exaltée! Au lieu de s'amuser aux jeux puérils de son âge, à douze ans il était déjà « porté sur les choses de la foi ». Ensuite, il se laisse gagner par des scrupules toujours plus exigeants. Pour la première semaine du grand carême, l'abstinence est prescrite jusqu'au samedi. Matthieu, lui, jeûne jusqu'au dimanche. Et ce lui est une espèce de joie singulière de se sentir affaibli par la faim. Ses jambes sont molles; « on ne tient plus à la terre, on se croirait sur des nuages » ! Il porte un cilice, il s'astreint à marcher pieds nus sur la neige, il se relève la nuit pour des prières. Or, un jour, il s'aperçoit avec stupeur que le prêtre est moins scrupuleux que lui. Le prêtre fume, le prêtre se contente des jeûnes strictement obhgatoires... Alors, Matthieu, sans le
vouloir, cesse de respecter le prêtre. Il se dit : « Je m'abstiens de nourriture et le prêtre mange de l'esturgeon; donc je vaux mieux que le prêtre. » Matthieu va visiter un couvent : les moines en prennent à leur aise avec la règle...
Matthieu, ayant fait cette observation, conçut l'idée de se fonder une église pour lui tout seul. Dans un faubourg il loua une petite chambre, et il en fit sa chapelle. Les matines à minuit; pour les grandes fêtes, dix ou douze heures de vigiles. Matthieu a ses chandeliers, son encensoir; il se tient debout pendant toute la durée de l'office, si long soit-il, afin d'être plus parfait que les moines, qui s'assoient pendant les tropaires et les lectures... Et bientôt le bruit courut dans la ville que Matthieu était un saint; on lui attribua des miracles et des guérisons merveilleuses. Une femme, un "jour, le vit, — ou crut le voir, — avec une auréole autour de la tête. On vint en foule à sa petite chapelle du faubourg.
Et une secte allait s'organiser par l'initiative de Matthieu Térékhov, lorsque ses yeux s'ouvrirent à la vérité. Il comprit que le Malin l'avait induit en péché, que l'orgueil était au fond de son âme, qu'il se perdait et que la contagion de sa frénésie gagnait de proche en
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proche. Sagement, il revint à l'orthodoxie, il s'humilia.
Mais son cousin, Jacob Térékhov, l'aubergiste, est maintenant féru des mêmes idées extravagantes qui jadis ont tourné la tête à Matthieu. Jacob ne veut plus aller à la messe, parce que le curé joue aux cartes; le curé d'une autre paroisse boit de l'eau-de-vie. Alors, Jacob s'enferme chez lui, et se chante matines, messes et vêpres. Sa sœur, la vieille folle d'Aglaé, lui dit les répons. Jacob entame d'une voix rude : « Prions le Seigneur notre Dieu ! » Aglaé glousse^ de sa petite voix de pintade : « Seigneur, ayez pitié de nous! » Et alors surgit régulièrement Matthieu qui, venu à résipiscence, ne peut admettre cette hétérodoxie. Il clame : « Cousin, soyez donc raisonnable; repentez-vous, cousin! »
Jacob enrage d'être, sans cesse, dérangé dans ses dévotions par cette litanie sempiternelle de Matthieu : « Repentez-vous, cousin! Vous vous perdez; c'est le diable qui vous induit en péché d'orgueil!...: » Son fanatisme s'exaspère, de se sentir battu en brèche par ces paroles menaçantes; et une hostilité prodigieuse naît en Jacob contre l'orthodoxe acharné..^ Un jour, il le tue.
Jacob, au bagne, languit et souffre. Quand on
Ta conduit aux travaux forcés, après sa condamnation, le convoi des détenus s'est, au milieu de la nuit, arrêté à Pragonnaïa : le visage coilé à la vitre du compartiment, Jacob chercha, dans les ténèbres, sa maison; il ne vit rien, à cause de la niiit trop noire... Mais ensuite, son âme peu à peu s'apaisa. Et il lui sembla qu'à force de douleur il prenait possession de sa foi vraie, il atteignait à ce degré de sainteté auquel ses ancêtres avaient aspiré vainement. Une sorte de sérénité lui vint, résultant de sa mystique certitude. En quoi consiste donc sa religion? On lui demande : « Etes-vous raskolnik? » et il répond : « Je ne sais pas... ; Il ne sait pas ce qu'est exactement son credo; sa trouble intelligence est incapable de formuler le dogme qu'il a découvert. Mais aucun doute ne l'émeut, et il arrive à une sorte de stupide et sublime béatitude.
Voilà ce que fait le tourment religieux en ces pau\Tes têtes, et ainsi se complète le tableau du village russe : misère et ignorance, indigence pareille du corps et de l'esprit...
Avec ces tristesses, avec ces turpitudes, contraste la nature, belle et souriante, et que Tché-
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khov a su décrire avec l'adresse délicate et la pénétrante émotion des bons pa3'sagistes russes, les Lévitane et les Polénov. Le charme délicieux, la couleur gaie, le paisible recueillement de la campagne rendent plus sinistre encore le lamentable état des malheureux qui y mènent cette existence toute souillée d'i\TOgnerie et de bêtise.
La plaine est vaste et lumineuse; et la joie de vivre s'étend partout, sauf aux izbas misérables où les souffrances humaines sont terrées...
La Maîtresse d'école et VEtudiant, courtes nouvelles, achèvent ce tableau de la tristesse russe. Tchékhov y a peint la destinée infiniment mélancolique de ces déclassés très à plaindre : les paysans qu'un peu d'élémentaire instruction sépare de leur milieu natal et qui pourtant demeurent confinés dans les limites étroites du pauvre village. Ce qu'ils ont appris suffit à les dégoûter de leur condition; mais leur intelligence ne prend pas l'essor au delà des médiocrités anciennes. Et ils se consument d'ennui, de nostalgie, de détresse éperdue et d'impuissante ardeur.
Soutenu, lui, par son mysticisme, l'étudiant de l'Académie ecclésiastique, Ivan Yélikopolski, le fils du sacristain, ne se décourage pas. Du moins, s'il constate avec compassion le dénuement des toits de chaume criblés de trous et des cœurs privés d'espérance, des heures de tendi'esse évangélique et de foi confiante lui donnent la sérénité d'un apôtre... Mais l'infortunée Marie Vassiliévna, la maîtresse d'école, n'a pas ces consolations; et ses rêves d'avenir, où se mêlent de bien timides ambitions à de l'amour craintif, ne réussissent qu'à lui rendre plus douloureuse sa terne vie quotidienne, si monotone et désolée qu'un malheur même, un peu relevé de beauté, y serait désirable...
Aucune illusion, aucune utopie n'égayé cette peinture que Tchékhov nous donne de la campagne russe.
D'autres écrivains sont pessimistes aussi, pessimistes avec plus de violence et d'acharnement. Ils apparaissent comme des révolutionnaires, comme des nihilistes, à force de clairement démontrer le scandale de ce qu'ils peignent. Mais, en même temps qu'ils condamnent ce qui est, ils laissent, presque toujours, entrevoir l'image d'une meilleure organisation sociale, la possibilité d'un progrès, le bienfait d'une
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imminente régénération. Ils sont des réalistes du présent, lucides et impitoyables, des idéalistes parfois illuminés pour les temps à venir... Rien de pareil en Tchékhov. Il ne compte sur nulle initiative des individus ou des masses, qui puisse adoucir jamais la douleur de vivre. Il semble dénué d'une conception quelconque du bonheur. Il ne ,se révolte même pas : à quoi bon? Il n'est même pas résigné. Simplement il constate, comme inévitable et définitive, l'immense tristesse épandue sur le sol de son pays.
Il est mort, très jeune encore. C'était un grand garçon, timide et blond, que la phtisie consumait et qu'animait une fervente mélancolie.
.William Bouguereau avait été élevé par un oncle, qui était archiprêtre de Saint-Louis, à Rochefort; et il fit ses études au collège ecclésiastique de Pons. Convient-il d'attribuer à cette enfance pieuse le goût qu'eut ensuite le peintre pour les tableaux religieux? On n'oserait l'affirmer. L'art chrétien de Bouguereau est si directement apparenté à celui de la Renaissance italienne et, en outre, il est si étroitement mêlé à la production païenne de ce grand ami des nymphes et des amours, qu'il vaut mieux attribuer à la villa Médicis la principale influence.
Bouguereau, en effet, eut le prix de Rome. C'était en 1850. Il avait, quelque temps, travaillé chez un négociant bordelais et puis à l'atelier de Picot. Cette année-là vit partir pour Rome deux jeunes peintres : Baudry accompagnait Bouguereau, le jury n'ayant pu choisir entre eux et laissant à la postérité ce soin...
Ses envois de Rome révélèrent déjà le double caractère de son talent : une Idylle et un Triomphe des martyrs,
Depuis lors, que de Bacchantes, que d'Apollons et que de Muses, que de Vierges consolatrices, que d'Enfants-Jésus, que d'Adorations des Mages et que d'Enfances de Vénus, que de Baigneuses, que de Faunes, de personnages empruntés à la fable antique et de froides allégories! Le profane et le sacré se disputaient M. Bouguereau; ou plutôt, il se partageait également et ne sacrifiait pas l'un à l'autre. Ses anges et ses amours ont plus d'analogie entre eux que n'en eurent jamais le paganisme et le christianisme.
Par contre, il négligea la réalité présente. Il n'y a guère à citer de lui qu'un seul tableau d'inspiration moderne, un Napoléon visitant les inondés de Tarascon. Cette œuvre est de 1857. Bouguereau n'a pas renouvelé cette tentative qui, d'ailleurs, allait mal avec son esthétique. Il s'était fait une idée de la beauté que les uniformes impériaux auraient profanée.
On lui a reproché la froideur de ses compositions; et il faut avouer qu'elles ne sont pas chaudes. On a regretté qu'il n'eut point donné plus de « vie » à son œuvre; mais, s'il s'est aperçu que nos contemporains disaient beaucoup de bêtises au sujet de la « vie », il n'eut pas tort.
Pendant qu'il travaillait, la peinture française fut réaliste, impressionniste, néo-impressionniste; les générations montantes, comme on dit, montèrent et quelquefois dégringolèrent autour. de lui sans qu'il voulût s'en apercevoir. Il demeurait fidèle à ses nymphes et à ses saintes, qui se ressemblaient comme des sœurs. Il continuait de leur donner de grands yeux limpides, des sourires aimables et un peu niais, des teints de roses ou de pêches; il continuait de draper sur leurs épaules des étoffes mates aux plis nobles; et ses filles allégoriques, nues, ne vieillissaient pas.
L'art contemporain, de même que la littérature contemporaine et de même que la pensée contemporaine, est dans un tel état d'anarchie qu'on ne sait pas trop où chercher les raisons, un peu persuasives, de ses préférences.
L'avenir, qui n'aura pas le temps d'épiloguer, simplifiera le problème... Mais, comment?...
La formule d'art à laquelle M. Bouguereau s'était consacré n'est plus en faveur... Il n'est pas tout à fait impossible que l'avenir lui tienne compte, plus qu'on ne fait aujourd'hui,
du caractère éternel qu'il a voulu donner à ses compositions. Il n'est pas évident que l'avenir ne doive pas considérer l'impressionnisme comme une erreur, — comme une erreur délicieuse, — et comme le contraire de l'art. Si l'art est essentiellement synthétique et s'il a pour mission d'éliminer l'accidentel en faveur de l'idée même, dégagée de ses furtives apparences, si l'art est cela, eh! bien, l'avenir honorera peut-être un William Bouguereau d'avoir été tout le contraire d'un impressionniste, — même s'il l'a été d'une façon qui ne nous enchante guère!...
Telles œuvres merveilleuses, qui n'ont noté que les instants fugitifs, seront peut-être éphémères elles aussi : redoutable contagion.
Il me semble que, de nos jours, les esthétiques sont à vau-l'eau.
Autrefois, comme j'étais las de l'emphase et de la virtuosité des faux artistes, j'ai aimé l'art concis et humble des primitifs. Faute d'adresse ou vaillante possession de soi, ils n'abusent pas des moyens d'expression que fournissent les arts divers; mais ils soumettent l'activité de leurs doigts à la volonté de leur esprit.
Je les louais pour tant d'émouvante sagesse... Et puis, plus tard, les beaux Vénitiens me ravirent; je me disais qu'au lieu de peindre à la stricte manière des primitifs, autant valait user de mots ou d'autres signes, tandis que les beaux Vénitiens de la Renaissance, eux, peignent pour plaisir de peindre, s'amusent des couleurs et des formes; autrement, à quoi bon peindre?... A Florence, j'ai vu un jour, au couvent Saint- Marc, les fresques de l'Angelico et, au palais Riccardi, de Benozzo Gozzoli, la Cavalcade des Rois Mages. Ces deux Florentins, dont l'un fut le maître de l'autre, ont été, l'un toute pensée fervente, et l'autre toute habileté heureuse. Deux fois de suite, en cet après-midi, il m'a semblé que la juste doctrine de l'art était appliquée — différemment... Aujourd'hui, je ne sais plus.
Autrefois, il m'a semblé que j'aimais l'œuvre d'art pour sa nouveauté fraîche. L'art était, à mes yeux, chargé de nous faire apercevoir la présence réelle de toutes choses. L" habitude, pensais-je, nous empêche de voir le monde avec l'émerveillement qu'il mérite. Il cesse de nous émouvoir; et, dès lors, notre existence, dans la nature vainement délicate et variée, n'a plus ni agrément, ni raison. Mais l'art restitue à notre vision sa véridique ingénuité; seulement
l'art, comme toute œuvre humaine et toute créature, a vite fait de vieillir et, vieilli, n'est plus rien. Il le faut sans cesse renouveler; il faut qu'on imagine sans cesse un art imprévu. Et je rêvais dun illusoire jeune Adam que le premier printemps de la terre enchante... Et puis, plus tard, j'ai cru impossible et puéril le désir de la nouveauté. S'il est probable quon n'invente rien, mais qu'on ressasse, depuis des siècles et des siècles, la même ancienne chanson de la vieille terre et de ses habitants sem-< piternels, j'ai voulu quon le fît en connaissance de cause, avec une résignation lucide et volontaire; et je me suis épris d'un art résolument traditionnel... Aujourd'hui, je ne sais plus
Autrefois, je me figurais volontiers un élève narquois et attristé de Ponce-Pilate, demandant : — Qu'est-ce que la tradition?... Et puis, je me figurai le même philosophe qui, de la même voix inquiète, demandait : — Qu'est-ce que l'indépendance?...
Aujourd'hui, je ne sais plus!...
Et peut-être que les œuvres de William Bouguereau, contre toutes mes préférences, sont belles...